SUITE DU RÈGNE DÉ CHARLES VI
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Succès de Louis d'Anjou. — Guerre avec l'Angleterre. — Guerre entre les princes. — La paix de Bicètre. — Nouvelle brouillerie des princes. — Re'conciliation tentée par Charles. — Faction des bouchers. — Arrêt de proscription. — Prise de Ham 5 succès du duc d'Orle'ans. — Entrée du duc de Bourgogne à Paris. — Mort de Legoix , chef des bouchers. — Résolution de Charles contre les princes. — Traité de Bourges. — Assemblée des états. - — Mort d'Henri IV, roi d'Angleterre. — Avènement d'Henri V.
— Prise de la Bastille. — Capitulation de Desessarts. — Son supplice. — Querelle du Dauphin et de Jacqueville. — Paix avec les princes. — Désordres à Paris. — Hostilités de Jean-sans-Peur. — Prise de Soissons. — Soumission du duc de Bourgogne. — Les canons à la main. — Complot contre le roi d'Angleterre. — Sa descente en Normandie. — Bataille d'Azincourt. — Massacre de prisonniers. — Retour du roi à Paris. — Rigueurs du connétable d'Armagnac. — Troubles à l'occasion du schisme. — Election de Martin V. — Intrigues de Jean-sans-Peur. — Tribunal d'amour. — La justice Jef rot. — Disgrâce d'Isabelle. — Prise de Rouen par le Dauphin. — Intrigues d'Isabelle. — Parlement à Troyes.
— Vengeance de Permet le Clerc. — Tumulte à Paris. — Arrivée du duc de Bourgogne. — Résolutions du Dauphin. — Siège de Rouen. — Réconciliation du Dauphin et du duc de Bourgogne.
— Conférence sur le pont de Montereau. — Mort du duc de Bourgogne. — Traité de Troyes. — Succès des armes d'Henri V.
— Arrêt du Parlement contre le Dauphin. — Retour d'Henri V en Angleterre. — Soulèvement à Paris. — Retour d'Henri V en France. — Succès du Dauphin. — Mort d'Henri V. — Mort de Charles VI.
Succès de Dans cemême'temps, quelques faibles rayons a Anjou, de gloire lointaine firent encore briller^ d'un
éclat passager, le nom et les armes de la France. On apprit que Louis d'Anjou, reconnu roi de Naples par le concile de Pise, venait de combattre et de vaincre Ladislas, son rival; et qu'après quelques légers avantages remportés en Toscane, par ce même Ladislas, il fut encore défait et mis en fuite par Tanneguy Duchâtel, qui entra victorieux dans Piome. Louis d'Anjou, peu de temps après, livra encore, en personne, une grande bataille à son concurrent, et le mit en fuite; mais il ne sut pas profiter d'une circonstance si favorable, et il perdit le plus précieux trésor d'un vainqueur, le temps.
Aussi Ladislas, reprenant un espoir qu'il avait cru perdu sans retour, proféra ces paroles, alors généralement citées : « Si Louis, le » premier jour de la victoire, ne s'était pas ar- » rêté, il se serait rendu maître de mon royaume « et de moi ; s'il avait marché le lendemain, » il aurait pris mon sceptre, mais non ma per- » sonne : ayant attendu plus tard, il n'aura ni )) l'un ni l'autre. » L'événement justifia cette prédiction ; Ladislas rallia ses troupes et fortifia ses places; bientôt Louis, dénué d'argent et privé de vivres, se vit obligé de retourner en France, où il s'occupa plus activement de la part qu'il pouvait prendre aux factions qui la déchiraient, que des moyens de ressaisir
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un trône dont il avait manqué la conquête. Guerre Cependant la trêve avec l'Angleterre expi-
avecl'An- . , ^ ,
gieteire. rait ." la gucrrc recommença. Une escadre anglaise, qui portait en Guyenne le sénéchal de Bordeaux et un grand nombre de troupes, fut attaquée et détruite par l'armée navale du roi de France ; mais, d'un autre côté, l'or des Anglais ayant corrompu un misérable charpentier , ce scélérat livra aux flammes les riches magasins et les nombreuses machines préparées à grands frais par le duc de Bourgogne pour le siège de Calais.
Dans le même temps, le monarque anglais crut qu'il allait acquérir un allié puissant. Le duc de Bretagne avait repris les armes contre le duc de Penthièvre, au sujet de la ville de Moncontour, rendue à celui-ci par le seigneur de Châteaubriant. Le duc, pour soutenir cette querelle, invoqua le secours de He^iri IV,* la cour de France s'en irrita : des deux côtés on se préparait à combattre. Néanmoins l'entremise des ducs de Berry et de Bourbon apaisa ce différend, après de fréquentes conférences tenues à Gien.
Guerre Mais ccttc réunlou de princes pour la paix prim;es! cxclta cutrc cux dc nouvelles discordes. Le duc d'Orléans, les comtes de Foix, de Clermont, d'Armagnac, laissèrent éclater, dans ces confé-
rences, leur ressentiment contre le duc de Bourgogne, qui avait dépouillé d'emplois tous leurs partisans, séduit la reine, trompé le roi, et qui gouvernait le royaume en tyran cupide et cruel. Le duc d'Orléans, surtout, dont le père avait péri sous le poignard de ce prince, ne pouvait supporter la violence qu'on lui avait faite, en le forçant de laisser ce crime impuni. Il croyait encore entendre les paroles de Valentine, sa mère, qui, avant de succomber à l'excès de ses chagrins, avait pris, dans ses lettres, cette devise, fidèle expression de sa profonde douleur : « Plus ne m'est rien , rien ne m'est )) plus. ))
Le duc de Berry s'était, depuis long-temps, aperçu que le duc de Bourgogne , s'emparant de tous les pouvoirs, au mépris de ses promesses, n'avait eu d'autre but, dans sa feinte amitié, que de l'enchaîner à son char comme un captif Tous reprochaient au Bourguignon d'avoir enfreint les conditions du traité de Troyes, par lequel il avait promis de renoncer au gouvernement de l'Etat.
Cette accumulation de griefs, ce rapprochement de princes irrités, devaient avoir d'autres effets que de stériles plaintes. Un cri unanime de vengeance s'éleva : une alliance fut conclue et signée. Les confédérés résolurent de marcher
en armes sur Paris, afin de présenter, disaientils, une requête au roi, et de l'engager à tirer la France de l'extrême désordre où l'ambition d'un seul homme la précipitait. Ils signèrent tous une lettre adressée à Charles , et communiquèrent leur résolution, ainsi que ses motifs , à tous les prélats et à toutes les villes du royaume. Cette détermination prise, et cette démarche faite, ils se séparèrent pour lever et rassembler les troupes nécessaires à l'exécution de leurs desseins.
Le duc de Bourgogne ne s'attendait point à cet orage; devenu tout-à-coup conciliant, et même humble, il prodigua les excuses et les promesses pour désarmer une ligue si menaçante. Néanmoins, il leva aussi des troupes afin de se mettre en état de défense. En même temps, il multiplia partout ses émissaires, dans l'espoir d'obtenir l'appui des communes; mais elles reçurent mal ces messagers, et pour comble de désappointement, Paris même lui montra une extrême froideur. L'effroi le saisit, d'autant plus vivement que le roi, mieux portant et essayant alors de régner, défendit indistinctement à tous les princes et à toutes les villes de s'armer.
Les confédérés connaissaient trop le duc pour tomber dans ses pièges. Le duc de Berry
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répondit, en leur nom, à ses lettres et à ses démonstrations pacifiques : « Que les princes, ses » alliés, souhaitaient ardemment le maintien » de la paix ; que c'était pour la rétablir et » la consolider, qu'ils voulaient se réunir à » Chartres avec leurs troupes; et que là, » leur conduite prouverait au roi, au dau- » phin et à tout le royaume, la pureté de leurs » intentions pour la prospérité de l'Etat. » L'archevêque de Bourges fut chargé de communiquer cette déclaration à Tignon ville, envoyé du roi et porteur des lettres du duc de Bourgogne.
Jean-sans-Peur, convaincu qu'il ne pouvait éviter la guerre, commença les hostilités, s'empara de Creil sur l'Oise ; et comme il craignait l'inconstance de la reine, il se rendit à Melun près d'elle , plaça une garnison dans la ville , et détermina Isabelle à revenir avec lui dans la capitale.
Bientôt les armées des deux partis s'avancèrent l'une contre l'autre : le duc de Brabant amena un renfort de six mille hommes d'armes au duc de Bourgogne. La Flandre, la Picardie et la Bourgogne lui envoyèrent aussi de nombreuses troupes; et les Parisiens, qui s'étaient résolus à garder la neutralité, virent, à leur grand déplaisir, entrer dans leurs murs huit
mille Bourguignons ^. Ces soldats logèrent chez les citoyens, et chaque bourgeois fut taxé à six écus d'or, dont cette soldatesque exigeait, avec rigueur, le paiement.
Tous les habitans de la capitale, indignés de voir que, dans le royaume, le roi était le seul qui n'eût pas un parti, désiraient qu'il appelât tous les Français aux armes, qu'il déployât l'oriflamme, et qu'à la tête de tous les amis de l'ordre, il comprimât toutes les factions, et ordonnât aux princes de déposer leurs glaives. En général, la tendance de toutes les communes était alors de se rallier autour du pouvoir royal, dans l'espoir de s'en faire un rempart contre les princes et les nobles ; mais ces vœux étaient inutiles : Charles n'avait ni le caractère, ni la puissance nécessaires pour les exaucer, car il se trouvait lui-même, en ce moment, dans la dépendance du duc de Bourgogne , et chacun savait que tous les ordres qui émanaient de lui, étaient dictés ou méprisés par ce prince ambitieux.
Aussi, ce fut en vain qu'il envoya d'abord au duc de Berry des évêques et des membres de l'université, pour lui enjoindre de s'arrêter et de cesser toute hostilité : il désobéit. La reine , qui vint ensuite les trouver, n'obtint pas plus
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de succès. Le duc et ses alliés persistèrent toujours à s'avancer, en armes, sur Paris; bientôt ils s'approchèrent de ses murs : le duc de Berry campa à Bicêtre , et le duc d'Orléans, à Gentilly.
Les Parisiens, qui les haïssaient plus encore qu'ils ne craignaient le duc de Bourgogne, consentirent enfin à lever, à organiser des milices pour défendre la ville contre les princes confédérés, dont les troupes venaient de piller Saint-Cloud. Paris, dans cet instant, prit toute l'apparence d'une ville de guerre, menacée d'une attaque vive et imprévue, que pouvaient seconder des ennemis intérieurs et cachés. La clarté n'y cessait point avec le jour; les rues, pendant la nuit, étaient brillantes de feux, semées de corps-de-gardes, et remplies de patrouilles ; on envoya deux cents hommes pour garder le pont de Charenton. Pendant ce temps, l'infortuné Charles demandait, commandait la paix à tout le monde, et n'était obéi par personne.
Ce qui parait surtout difficile à expliquer, c'est qu'à cette époque de désordre et de faiblesse, on proposa aux Anglais une trêve d'un an , et qu'ils lacceptèrent , soit qu'ils y fussent obligés par quelques troubles intérieurs , soit qu'ils voulussent laisser à notre anarchie le temps d'affaiblir, d'épuiser la France, afin de
pouvoir après s'en saisir comme d'une proie qui ne pouvait plus leur échapper.
Sur ces entrefaites, un projet, conçu par le roi de Navarre, réveilla l'espoir d'une réconciliation : il proposa aux princes de renoncer tous à une part quelconque dans le gouvernement de l'Etat, qui serait déposé dans les mains d'un conseil nommé librement par le roi. Il arriva ceque personne ne prévoyait : le duc de Bourgogne accepta, sans hésiter, ce moyen d'accommodement ; le duc de Berry le rejeta. Mais un médiateur plus puissant que tous les autres, le manque d'argent, abrégea les négociations , et aplanit bientôt les difficultés. Les princes, fatigués, épuisés, gardant leur haine et quittant leurs armes, conclurent et signèrent l'arrangement projeté; les troupes se dispersèrent et les princes s'éloignèrent, en promettant qu'ils ne reviendraient près du roi , que lorsqu'il les rappellerait : seulement avant leur départ, Charles voulut que les ducs de Bourgogne et de Berry nommassent deux sous-gouverneurs au dauphin. Le prévôt des marchands, Desessarts, fut déposé : le roi accorda une amnistie générale.
Brunot de Saint-Clair fut nommé prévôt; le roi composa son conseil de l'archevêque de Reims, de deux évêques et de douze seigneurs;
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et ce qui paraîtra singulier, dans un temps où la royauté sentait la nécessité de se ménager l'appui- des commues , c'est qu'aucun membre du tiers-état ne prit place dans ce conseil. Au reste, dans les premiers temps, chacun parut exécuter de bonne foi cette paix, appelée la paix de Bicêtre, mais que l'instinct du peuple , plus prévoyant, nomma la trahison de Bicêtre.
En effet, les querelles des princes recommen- Nouvelle cerent bientôt a éclater avec une nouvelle vi- rie des vacité. Le duc de Bourgogne prétendit et publia f"^'""'* qu'il s'était formé une grande conspiration, dans le but d'enlever de Paris, le roi, la reine, le dauphin, et de gouverner sous leur nom : il dénonça, comme auteurs de ce complot, le connétable, le comte d'Alençon , le duc d'Orléans et le comte d'Armagnac, son beau-père. Le peuple, porté à croire toujours aux conspirations, s'indigna et conçut la haine la plus violente contre cette faction, à laquelle il donna constamment, depuis, le nom d'Armagnac.
Dès que les princes apprirent l'accusation intentée contre eux, leur courroux éclata ; ils demandèrent justice de cette calomnie au roi, à l'université, à la ville de Paris, au chapitre de Notre-Dame , à Fabbé de Saint-Denis ; et tous leurs vassaux, en armes, se levant à la fois, accoururent autour d'eux pour les défendre et
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pour les venger. Charles VI, consterné du mépris qu'on faisait de son nom, de son autorité et d'une paix récemment jurée sous ses auspices, défendit en vain à la noblesse de s'armer ; en vain il commanda à ses baillis, à ses prévôts, de saisir tous les châteaux de ceux qui enfreindraient ses ordres; aucun n'obéit. Les troupes du parti des Armagnacs dévastaient déjà la Beauce ; le maréchal de Boucicaut marcha contre elles, et les mit en fuite. Le roi ordonna aux princes de se soumettre à l'arbitrage de la reine et du duc de Berry.
Le duc de Bourgogne montra quelque hésitation : le duc d'Orléans exigea que, préalablement, on chassât et on mît en jugement plusieurs membres du conseil royal , entre autres le vidame d'Amiens , le sire de Nesle, Savoisy, Craon et Courcelles. Une exigence si audacieuse et si mal calculée fut justement regardée comme une déclaration de guerre, et comme une révolte ouverte. Le conseil proposa alors unanimement à Charles de rompre toute négociation, de s'entendre avec le duc de Bourgogne, et de forcer par les armes les princes rebelles à se soumettre. C'était tout ce que désirait Jean-sans-Peur; il offrit avec empressement, au roi, ses services; mais il demanda en même temps des hommes et de l'argent.
L'université se permit, à cette occasion , des remontrances hardies et hors de toute convenance. « Si vous n'étiez pas si prodigue, dit-elle » au roi, vous ne sentiriez pas la nécessité de » taxer ainsi vos peuples ; mais vos conseils » respectent aussi peu les droits de l'Eglise que » ceux de la nation. Considérez que l'établisse- » ment d'un impôt si onéreux pour le clergé, » est non-seulement un abus d'autorité, mais » un délit suffisant pour justifier la déposition » d'un roi. )) Le chancelier se contenta de réprimander, avec fermeté, une insolence qui aurait dû être punie.
Bientôt les manifestes des Armagnacs parurent, et furent répandus dans toute la France, ainsi qu'un cartel adressé par le duc d'Orléans au duc de Bourgogne , et dont le préambule était ainsi conçu : <( Charles , duc d'Orléans et » de Valois, Philippe et Jean d'Orléans, comtes )) de Vertus et d'Angoulême : à toi Jean , qui » te dis duc de Bourgogne, pour l'homicide » horrible, par toi commis et de guet-apens, en » la personne de notre très redouté seigneur » et père, Louis, duc d'Orléans, frère unique du )) roi, nous te défions et déclarons, etc., etc.»
Le duc de Bourgogne ne se montra pas moins injurieux dans sa réponse ; il traita les princes d'Orléans de menteurs , de faussaires ,
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de débauchés, et leur père> d'empoisonneur, de tyran, de sorcier, dont il se glorifiait d'avoir délivré le roi et la France.
R^conci- Charles VI, dominé par tous ceux qui l'en-
liation . . ,
teniëe par touraiciit, mais ne pouvant se résoudre encore
Charles. ^ . ^ ' i ' ' . • l'i
a vou" son rovaume déchire et inonde de sanff , par ceux-là mêmes qui semblaient le plus intéressés au maintien de l'ordre et à l'exécution des lois, essaya encore de réconcilier ces furieux, par l'entremise de la reine et de quelques députés de Paris. Ils s'adressèrent au duc de Berry, qui , pour donner le temps aux princes de réunir leurs forces, laissa entrevoir quelque espérance de maintenir et de consolider la paix.
Mais, à ce seul mot de paix, le peuple de Paris, soulevé, fit éclater sa haine contre les princes, contre ses propres députés, demandant à grands cris qu'on donnât le gouvernement de la capitale à un Bourguignon : la cour céda; et cette place importante fut confiée au comte de Saint-Pol , favori de Jean-sans-Peur, et dont l'unique but, dès qu'il se vit en place, fut d'exterminer ou de chasser de Paris tous ceux qui ne seraient pas dévoués au parti bourguignon. FaciioQ Dans ce dessein, et pour se concilier la faveur bouchers, populaire , il donna sa confiance à un riche boucher nommé Legoix, et à ses trois fils, hommes ardens et chers à la multitude, 11 levir
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associa d'autres bourgeois et artisans, comme les Saint-Yons et les Thiberts, chefs les plus accrédités et les plus passionnés des corporations et des métiers.
Ceux-ci organisèrent une milice de cinq cents hommes dévoués et prêts à consommer tous les crimes qu'on leur commanderait. Il ne faut pas croire que ces chefs, tirés de la classe populaire , fussent de véritables artisans : ils n'exerçaient pas eux-mêmes leur profession; c'étaient des bourgeois qui chargeaient des subordonnés du détail de leur commerce; pour eux, ils avaient la fourniture de la capitale, et exerçaient l'intendance de la grande boucherie, antique association composée d'une vingtaine de familles. On a conservé un de leurs contrats, daté de 1210, qui en rappelait un autre plus ancien; et depuis, au temps même de Louis XIII, on retrouve encore des rejetons de ces familles.
Ce furent ces hommes violens , dont le caractère féroce devint, à l'époque dont nous parlons, l'effroi, le fléau des riches, des nobles, des bourgeois paisibles de la capitale : le parti même qui les employa, tremblait devant eux.
Charles VI, par des lettres-patentes, investit ce corps de bouchers du droit de prendre les armes. Aussitôt on les vit se répandre dans.
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toutes les rues par troupes, arrêtant, insultant, égorgeant les Armagnacs , auxquels ils reprochaient avec violence les excès récemment commis par leurs troupes dans les campagnes qui entourent Paris.
Les Armagnacs, courageux et armés, leur opposèrent quelque temps une vive résistance ; mais, comme ils étaient en minorité dans la ville, écrasés par le nombre, ils périrent presque tous. La terreur devint générale : les bourgeois les plus riches s'éloignèrent, abandonnant leur fortune pour sauver leur vie.
Au milieu de ce déchaînement des passions les plus violentes, un digne ministre de l'Evangile, l'évêque de Saintes, ose parler de paix dans le conseil , et demande au roi qu'il ordonne au duc de Bourgogne de faire quelque démarche de réparation, afin de se réconcilier avec le duc d'Orléans.
A peine cette nouvelle est-elle répandue dans la ville, que les bouchers furieux, suivis d'une foule menaçante, accourent et cherchent partout le vertueux prélat , en demandant sa tête à grands cris.
Charles et le dauphin, ne se croyant plus en sûreté dans l'hôtel Saint-Paul , se retirent et s'enferment dans le Louvre : les menaces, les cris , les excès de ces forcenés frappent le cer-
veau malade du prince , qui retombe dans ses accès de démence.
Saint-Pol , n'ayant plus alors à craindre aucune résistance du souverain , grossit ses forces et organise de nouvelles compagnies de bourgeois. Il arrache au dauphin l'ordre, publié par un placard, de confisquer, sous peine de la vie, les biens de tous les partisans des princes , qui se seraient éloignés de Paris.
Par représailles, le duc d'Orléans dévasta la Picardie; le comte d'Armagnac saccagea la ville de Roye; Bernard d'Albret s'empara de Ham; les Orléanais, de Montléry. Corbeil les repousse, et de nombreuses troupes de paysans armés massacrent tous les soldats du parti d'Armagnac , quand ils les rencontrent isolés , ou en petit nombre.
Bientôt le duc de Bourgogne, qui rassem- Ar^t blait ses forces, apprend, par le comte de Saint- «cHp^L^n. Pol, que le conseil du roi s'est prononcé pour sa cause, et que le peuple de la capitale est dévoué à ses volontés. Conseil, magistrats, riches et pauvres furent tous alors contraints de céder à cette impulsion. On appliqua aux princes révoltés et à leurs partisans un arrêt de proscription, qui avait été rendu précédemment contre les bandes d'aventuriers. On enleva à d'Angest la place de grand-maître de l'artillerie, parce
qu'il avait reçu une lettre du duc de Bourbon ; le temporel de l'archevêque de Sens , frère du malheureux Montaigu, fut saisi. Le duc de Eerry perdit le gouvernement de Guyenne , dont on revêtit le sire de Saint-Georp^es ; on ne sait pourquoi le maréchal d'Albret fut seul épargné dans cette démolition de charges et de hautes fortunes.
Prise Bientôt le duc de Bourgogne, à la tête de Ham. six mille hommes, investit Ham, ouvre la brèche à coups de canon, et se rend maître de la ville. Dans le même temps, son frère, le comte de Nevers, livre au pillage le comté de Tonnerre, qui s'était déclaré pour les princes. On a dit avec raison , que le sort des Etats dépendait moins de l'équilibre des forces, que de celui des fautes. A cette époque, presque tous les partis en commirent de pareilles. Le duc de Bourgogne fit celle d'appeler les Anglais à son secours, et de les introduire en France : le comte d'Arundel lui amena huit cents hommes d'armes et mille archers.
Cette nouvelle excita une indignation générale en France, à la cour, et même dans l'armée bourguignonne. Le duc, effrayé de ce retentissement de l'opinion publique, se crut obligé d'écrire aii dauphin pour justifier sa conduite, en assurant ce prince que son traité
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avec l'Angleterre n'était que défensif , et ne contenait aucune disposition qui pût devenir nuisible au royaume. Il adressa la même justification à toutes les communes de France. Desessarts avait trop bien servi les passions de Jean-sans-Peur, pour être abandonné par lui ; ce prince lit destituer Saint-Clair, et rendre sa place à l'ancien prévôt, dont l'activité mit promptement en défense Creil, Saint-Cloud, Charenton, Corbeil et Saint-Denis.
Il serait aussi fastidieux qu'inutile d'énumérer la foule des petits combats que se livrèrent alors les Bourguignons et les Armagnacs. Comme les deux armées se trouvèrent quelque temps après à dix lieues l'une de l'autre, près de Mont-Didier, on redoutait ou plutôt on espérait une bataille décisive ; mais tout-àcoup, par un eflèt ordinaire du régime de la féodalité, les Flamands et les Picards déclarent que le temps de leur service est accompli; ils n'écoutent ni commandement, ni sollicitations : ils partent; et le duc de Bourgogne se voit contraint de fuir en Artois comme s'il avait été vaincu.
Le duc d'Orléans aurait dû le poursuivre : sy^^.^^
mais Paris était le but de son ambition ; il s'en d'océans approche, investit Saint-Denis, donne un assaut qui fut repoussé. Mais le prince d'Orange,
gouverneur de cette ville, manquait de munitions : il fut obligé de capituler; et, dans le même temps, Puisieux livrait le poste de Saint- Cloud aux Orléanais, qui bloquèrent Paris, et portèrent leurs ravages jusqu'en Normandie. ,
Ces deux succès répandirent dans une partie de la ville, l'effroi, et dans l'autre, la soif de la vengeance. Quatre cents bourgeois marchèrent contre Saint-Cloud; mais, tombés dans une embuscade, ils furent taillés en pièces. Le premier effet de la peur, sur les esprits factieux, est de les porter à un redoublement de violence ; aussi, ne pouvant vaincre leurs ennemis, ils exercèrent une basse vengeance contre l'un des princes, le duc de Berry, en livrant aux flammes son château de Bicêtre, qui était alors le plus beau, le plus vaste, le plus riche, le plus magnifiquement meublé du royaume , le mieux garni de tableaux et de statues.
L'archevêque de Sens, qui avait aussi ses injures à venger, choisit un moyen plus innocent et plus convenable. S'étant procuré les traités du duc de Bourgogne avec l'Angleterre , il en répandit un grand nombre de copies. Par cet acte, le duc de Bourgogne donnait sa fille au prince de Galles, et promettait au monarque anglais de lui rendre hommage pour son comté de Flandre.
La production de cette pièce, difficile à justifier, et d'une autre part, l'effet que devaient produire sur la multitude les avantages remportés par les Armagnacs, convainquirent Jeansans-Peur qu'il n'avait pas un moment à perdre pour reparaître à Paris, s'il voulait y conserver quelque influence; et quoiqu'il ne pût disposer que de mille archers et de six cents hommes d'armes anglais, il s'approcha audacieusement de Pontoise, et feignit de vouloir l'attaquer.
Le duc d'Orléans, trompé par cette feinte, ^"^"^^^^
*■ ^ du duc de
accourut pour combattre son ennemi ; mais , Bourgotandis qu'il marchait avec confiance, le duc de Pam. Bourgogne change de route, passe la Seine au pont de Meulan, y rencontre trois mille Parisiens, accourus au devant de lui, et entre ainsi, à leur tête, dans Paris par la porte Saint-Jacques, sans avoir rencontré une seule troupe de cette armée, qui cependant bloquait depuis si long-temps la capitale.
La joie du peuple, en revoyant le duc de Bourgogne, était mêlée d'une inquiétude assez vive, que lui inspirait la présence des Anglais dans ses murs. Mais ceux-ci, pour se réhabiliter dans l'esprit de la bourgeoisie, firent, dès le lendemain, une vigoureuse sortie, attaquèrent les troupes des princes postées à Montmartre et à la Chapelle, et rentrèrent dans Paris avec
un grand nombre de prisonniers. Cette légère victoire parut les naturaliser, car la multitude se laisse toujours facilement séduire par le succès.
Les chefs des deux partis opposés firent alors deux découvertes dont ils tirèrent également parti. Le duc d'Orléans trouva dans Saint-Denis un riche trésor que la reine y avait caché , et qu'il partagea avec ses hommes d'armes. D'un autre côté, on apporta au duc de Bourgogne une bulle oubliée dans le trésor des Chartes, et que, cinquante ans auparavant, le pape Urbain V avait publiée contre les compagnies de brigands, de Routiers, de Cottereaux et de Tard-Venus. Le conseil et le parlement , entraînés et même dominés par le parti bourguignon, n'hésitèrent pas à faire l'application de cette bulle aux compagnies des Armagnacs et des Orléans. Ainsi les princes et leurs partisans, déjà proscrits par des arrêts, le furent de nouveau comme excommuniés.
On ne négligea rien pour tromper la crédulité, enflammer le fanatisme, et pour sanctifier les assassinats. Dans toutes les églises on sonna les cloches, on éteignit les cierges ; il fut défendu à toute personne de donner aux princes, aux ducs, aux nobles de la faction des Armagnacs , les noms et les titres qui leur apparte-
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naient. La populace, ainsi encouragée à se livrer il des fureurs qu'on sanctionnait d'avance au nom du Ciel, et regardant les Armagnacs comme les ennemis de Dieu , tomba sans pitié sur les prisonniers que les chances de la guerre lui avaient livrés, les arracha des prisons, les massacra, et traîna leurs corps à la voirie.
Par un concours fatal de circonstances, le duc d'Orléans éprouva, à la même époque, un échec considérable, qui acheva de persuader au peuple que ce prince était condamné par la justice divine. Le duc de Bourgogne, peu de jours après, attaqua le retranchement des Orléanais, près du pont de Saint-Cloud, et s'en rendit maître: neuf cents hommes périrent; la plupart étaient Bretons.
Le duc d'Orléans, découragé par cette défaite, se retira si précipitamment, qu'il laissa à l'ennemi presque tous ses bagages. La fortune parut de plus en plus se déclarer pour les Bourguignons : ils firent prisonnier le comte de Vertus, frère du duc d'Orléans. Le Limousin, le Languedoc , la Guyenne se soumirent au vainqueur : un grand nombre de seigneurs et de villes abandonnèrent le parti des princes.
Au milieu de tous ses succès, Jean-sans-Peur n'essuya qu'un seul revers : le comte de La Marche, qui commandait une de ses divisions,
fut battu, pris et amené à Orléans, avec plusieurs gentilshommes dont la captivité sauva la vie à ce qui restait d'Armagnacs, qu'on épar- Mori de gna par la crainte des représailles. Ce fut dans chef des cette action que Legoix, chef des bouchers de Paris, fut tué. Le besoin qu'on a des hommes, dans les révolutions, triomphe de l'orgueil, et fait oublier l'inégalité des conditions : le duc de Bourgogne fit célébrer avec pompe les obsèques de ce boucher sanguinaire; et le prince le plus hautain ne crut pas s'abaisser en présidant lui-même cette cérémonie funèbre.
On a peine à concevoir comment, au milieu de cette confusion et de ces sanglantes discordes, le gouvernement pouvait encore s'occuper de querelles étrangères et de guerres lointaines. Cependant, deux princes d'Arragon étant morts sans enfans, leur neveu, l'infant de Castille, disputa la couronne à la princesse lolande, fille de Jean, roi d'Arragon, et qui avait épousé un Valois, le duc d'Anjou, roi de Sicile. La France se déclara pour lolande; mais, ainsi qu'on pouvait le prévoir, le monarque français ne soutint cette querelle que par des ambassadeurs. L'infant de Castille employa des troupes nombreuses : il l'emporta ; et lolande n'obtint d'autre dédommagement qu'une somme de trois cent mille écus.
Au mois de janvier"^, Charles VI recouvra p^^soIu-
... lioQ de
une de ces lueurs de raison qui ne faisaient charies
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que 1 éclairer momentanément sur ses malheurs princes. et sur ceux de son royaume. Les massacres qu'on avait commis, les fureurs auxquelles s'étaient livrés les princes de sa famille, frappèrent son imagination affaiblie, comme la vue d'un spectre qui apparaît dans un songe. Mais il n'était plus temps pour lui d'entendre la vérité : de trop fortes barrières l'écartaient de son trône. Tous ceux qui l'approchaient lui vantèrent les immenses services rendus à la royauté par le duc de Bourgogne, et présentèrent à ses yeux la conduite des princes sous les plus odieuses couleurs : il résolut donc de les poursuivre à toute outrance.
Le duc de Bourgogne, proiitant de son ascendant sur le faible monarque, affermit son autorité en plaçant partout ses partisans, et obtint la destitution du connétable d'Albret, dont il donna la charge au comte de Saint-Pol. Le nouveau connétable débuta, dans sa nouvelle fonction, par un échec. Il combattit en Normandie un corps d'Armagnacs, qui mit ses troupes en fuite. Poitiers se soumit aux Bourguignons.
Par une inconséquence qui surprend tou-
jours, et qui ne devrait jamais étonner dans les temps de faction , les princes , qui avaient fait un crime au duc de Bourgogne d'avoir conclu un traité avec les Anglais, les appelèrent à leur secours. Leurs lettres au roi d'Angleterre furent interceptées et montrées à Charles. Alors ce prince, indigné, n'hésita plus; il prit l'oriflamme; et, à la tête d'une forte armée, marcha contre eux. Cependant, par un faible souvenir d'une longue affection, il défendit à ses troupes de piller les domaines du duc de Berry. Cette exception ne prouve que trop à quel point alors la présence des gens de guerre, et même celle des troupes royales, était pesante pour les peuples infortunés. Les soldats ne laissaient aux laboureurs que la paille de leurs moissons : si les agriculteurs , ruinés , faisaient entendre le plus léger murmure, en voyant leurs viviers mis à sec, leurs maisons de bois abattues pour faire du feu, on ne leur répondait que par des injures et en les accablant de coups. Les redevances même exigées légalement devaient paraître bien lourdes. Partout où le roi passait, les communes étaient obligées de lui fournir journellement six bœufs, quatrevingts moutons, trente veaux, deux cents pigeons, sept cents poulets; on estimait la dépense de chaque journée à deux cent trente
îivi^s, près de cent louis de notre temps.
Tandis que Charles s'avançait vers le centre du royaume, il chargea Saint-Pol de défendre les frontières de la Picardie.
Le nom du roi et sa bannière exerçaient en- Traité core quelque influence sur l'esprit des peuples : Bourges. beaucoup de villes ouvrirent leurs portes au monarque. Bientôt le roi et le duc de Bourgogne assiégèrent Bourges. Les princes, qui avaient des intelligences dans le camp royal, formèrent un complot dans le dessein d'enlever le monarque ; et pour favoriser ceux qui devaient le leur livrer, cinq cents hommes d'armes, sortant de la ville, dirigèrent une fausse attaque contre le camp : mais leur conspiration avait été découverte ; elle échoua.
L'opiniâtreté des assiégés était égale à celle des assiégeans ; le temps s'écoulait ; la disette , et les maladies qui la suivent, épuisaient les deux armées, et fatiguaient jusqu'à la haine : la contagion avait moissonné près de deux mille gentilshommes. Toutes ces calamités d'une guerre intestine vainquirent les cœurs les plus durs, et les firent soupirer pour la paix. On ouvrit des conférences entre les ducs de Berry et de Bourgogne, sous l'autorité du dauphin : elles furent courtes ; le repos était devenu également nécessaire aux deux partis.
25o CHARLES Vf.
On convint que Bourges serait livrée au dauphin ; que le duc de Berry et ses alliés, implorant la clémence royale, renonceraient à tout lien avec l'Angleterre, à toute ligue contre le duc de Bourgogne ; que ce prince , de son côté, ferait une semblable renonciation; que tous seconderaient de leurs efforts le roi de France contre le monarque anglais ,• qu'on jurerait de part et d'autre l'exécution de la paix de Chartres ; que des garanties suffisantes seraient données; et qu'enfin, le roi rendrait aux princes et aux seigneurs leurs biens confisqués.
La publication de ce traité excita dans le royaume une satisfaction générale ; mais elle fut bientôt troublée par la nouvelle d'une descente du duc de Lancastre en Normandie, à la tête d'une forte armée. Le roi ne put partager ni la joie que donnait la paix , ni les alarmes qu'excitait l'invasion anglaise : il était retombé dans ses accès de démence.
Le dauphin convoqua dans Paris une assemblée d'évêques, de princes, de seigneurs, qui tous jurèrent, de nouveau, l'exécution sincère du traité de Bourges. Cette réconciliation fut célébrée par de grandes réjouissances et par un festin solennel, où le peuple vit, avec plaisir, le duc d'Orléans assis entre les ducs de Bourgogne et de Bourbon ; car lorsque les princes
paraissent aux yeux du peuple écouter les sentimens de la nature, le vulgaire y croit facilement, quoiqu'il soit presque toujours trompé.
Le duc d'Orléans congédia les Anglais qui s'étaient rangés sous ses drapeaux : ne pouvant les solder complètement , il leur paya d'abord une forte somme en or; et, pour garantir l'acquittement du reste, il leur livra, en otage, le comte d'Angoulême, son frère. L'oriflamme fut reportée à Saint-Denis avec les cérémonies d'usage.
La ffuerre civile ainsi terminée ou plutôt sus- ,
^ ^ Assem-
pendue, tous les partis songèrent à réunir leurs %e ^^s efforts contre l'ennemi commun, les iVnglais, qui, après avoir fomenté les dissensions des princes, s'avançaient en armes pour en profiter. Les états furent convoqués "^-y et comme de coutume, on leur demanda de l'argent, qu'ils n'accordèrent qu'après avoir exigé une réforme dans les pensions et une poursuite rigide contre les concussionnaires.
L'université, habituée à se détourner de ses fonctions pacifiques pour se niêler aux orages de la politique, se chargea de dénoncer les dilapidateurs ; et elle dirigea particulièrement ses accusations contre le prévôt des marchands et contre le chancelier lui-même. Le gouverne-
ment l'accueillit avec froideur, la réprimanda sévèrement, et lui rappela qu'elle devait se borner à discuter, dans ses classes, les doctrines théologiques, au lieu de s'immiscer dans les affaires du gouvernement.
Mon de Cette même année , le roi d'Angleterre ,
Henri IV, ^.j. . ^^ , i a
loi d'An- Henri IV, mourut. Son règne, ou plutôt son " * ^"^' usurpation sur Richard 11, durait depuis treize ans. On dit qu'avant d'expirer, ses yeux s'ouvrhent sur les injustices que lui avait fait commettre son ambition , et qu'il exprima en mourant un repentir et des projets que n'écouta point son fils, Henri V; car ce jeune prince, non moins ambitieux que son père , et plus fatal à la France, ne se montra nullement disposé à rendre un sceptre que réclamait la princesse Anne , au nom des droits de la branche aînée.
Avtue- 11 monta sur le trône, et fut couronné en
ment de >- 1 a ^ c ^ ^ '
Henri V. présence du parlement. Son avènement, qui devait un jour répandre sur la France les calamités d'une guerre longue et désastreuse, lui donna d'abord quelques instans de repos , par une trêve qui fut conclue pour un an. On la reçut comme un bienlait; mais cependant elle fut mal observée, et donna promptement naissance à de nouveaux troubles intérieurs : car les passions violentes et mal éteintes ne tardé-
rent pas à éclater de nouveau , lorsque la crainte d'un danger extérieur ne les comprima plus.
Les paroles, les démonstrations des chefs étaient pacifiques; leurs sermens rassuraient les peuples; et toutefois un habile observateur aurait pu, sans peine, au milieu de cette sérénité apparente , apercevoir les nuages épais qui portaient les éclairs et annonçaient la foudre.
Le duc d'Orléans gardait toujours le deuil de son père , et son cœur brûlait du désir de le venger. Son beau-père, le comte d'Armagnac, retiré dans ses domaines, continuait, au mépris de la paix jurée, à commettre des hostilités sur les terres du roi. D'un autre côté, le duc de Bourgogne, irrité de l'inaction à laquelle il était contraint, redoutait tout à la fois les intrigues d'Isabelle, qui le haïssait, le ressentiment du duc d'Orléans, l'influence du duc de Berry sur le roi et sur le dauphin ; et il voyait, avec dépit, la destitution successive de tous ses partisans , qui présageait sa disgrâce complète.
Cependant le plus marquant d'entre eux , Desessarts, implora vainement son appui, lorsqu'il perdit sa charge. Les intrigans tombent tôt ou tard dans les pièges qu'eux-mêmes ont tendus ; ils blessent et ménagent tour à tour les
2 54 CHARLES Vr.
partis opposés, qui finissent par oublier leurs services, et ne se souviennent plus que de leurs torts. Desessarts avait dit imprudemment que, si on l'accusait de quelque dilapidation , il prouverait, en montrant un billet du duc de Bourgogne , que ce prince s'était fait donner par lui deux millions en or. Une autre fois, il avait fait entendre à un ami des princes , que Jean-sans-Peur voulait les faire assassiner.
Le duc en fut instruit : pour se mettre à l'abri des suites de cette trahison , et parvenir à châtier le traître, il employa toute son adresse à se concilier la faveur de son gendre, le dauphin, dont il avait paru jusque là mépriser le caractère faible et léger; il y réussit promptement, mais sans faire connaître ses projets contre Desessarts.
piiîcde Précisément à cette époque, le dauphin, contiiie. vaincu de la nécessité de comprimer le peuple, voulait s'assurer de la Bastille; et le duc de Bourgogne , déguisant sa haine sous le masque d'un vif intérêt pour son ancien protégé , conseilla au prince de charger l'ex -prévôt de cette entreprise. Desessarts fut mandé à Paris; mais cet homme rusé n'accepta la mission qu'on lui offrait , qu'avec une garantie qui lui semblait inviolable, un ordre signé par le dauphin et par le duc. Rassuré par cet écrit, Desessarts
rassemble ses anciens afTidés, entre avec eux dans la Bastille, et s'en empare.
Dès que cette nouvelle se répand dans la ville, la faction des boucliers s'émeut, s'irrite, se rassemble, et court aux armes. Elle avait alors pour chefs, Simon Caboche et un chirurgien, nommé Jean de Troyes. Bientôt leurs cris et leur exemple enflamment le courroux du peuple; en peu d'heures ils réunissent trente mille hommes, à la tête desquels ils investissent la Bastille. Il ne fut pas difficile aux clairvoyans de deviner d'où le coup partait ; car, au premier rang des séditieux, on remarquait Jacqueville et Mailly, tous deux attachés personnellement au duc de Bour^opine. Le mal- ^ . .
ï7 o Capitula-
heureux Desessarts, assiégé, injurié, menacé, 'j"" ^^
criait en vain qu'il n'avait pris cette forteresse «ans. que par l'ordre des deux princes, on ne l'écoutait pas; et, comme il persistait à tenir les portes fermées, il voyait déjà les échelles dressées, et des milliers d'hommes prêts à le prendre d'assaut, et à massacrer sa faible garnison : une double peur l'empêchait également de céder ou de résister.
Dans ce moment le Bourguignon, consommant sa noire perfidie, lui conseilla, par un message secret , de se rendre , pour éviter les suites d'une escalade qu'il ne pouvait empê-
cher. L'ex- prévôt obéit et se rend; la multitude le conduit au Châtelet, en lui prodiguant autant d'injures qu'elle lui avait récemment montré d'enthousiasme, quand elle le proclamait père de la liberté et sauveur de la patrie.
Dans le même moment, une autre troupe de séditieux se porte en foule à l'hôtel du dauphin, et, l'appelant à grands cris, l'oblige à se montrer à la fenêtre. Alors Jean de Troyes lui déclare insolemment qu'il est entouré de conseillers méchans, et lui présente une liste de cinquante seigneurs que le peuple a résolu d'arrêter. Le prince se voit contraint de la lire; mais, non satisfaits de cette condescendance, ces furieux forcent la porte du palais , en parcourent les appartemens , se saisissent du duc de Bar, de Jean de Vailly, du chambellan Jacques de La Rivière, ainsi que d'un grand nombre d'autres gentilshommes qu'ils garottent et conduisent à l'hôtel d'Artois, appartenant au duc de Bourgogne. Ce prince les laisse jeter en prison.
La multitude, enivrée de son triomphe, reçoit de Caboche et de Jean de Troyes des chaperons blancs avec des bandes rouges et la croix de Saint-André, et contraint les princes d'arborer comme eux ce signe de rébellion et du parti de Bourgogne. En même temps, un
carme, Eustache de Pavilly, adresse arrogamment la parole au dauphin, pour lui demander, au nom du peuple, qu'on livre à la justice les prisonniers, et qu'il soit ordonné à chacun de combattre les Armagnacs. Les plus honteuses concessions ne pouvaient se refuser: il était évident que le duc de Bourgogne, ses favoris, ses officiers attisaient, dirigeaient le feu de la révolte; jamais Jean-sans-Peur n'avait plus ouvertement démasqué sa tyrannie.
Après cet éclat, la faction bourguignonne se hâta de former des ligues avec un grand nombre de communes. La ville de Sens résista seule aux prières et aux menaces. On vit arriver des députés de Gand , qui venaient demander que le comte de Charolais, fils du duc de Bourgogne, fût envoyé en Flandre pour commander les forces de ce comté.
Les succès des rebelles semblaient redoubler leur violence : ils accablaient continuellement le dauphin de menaces et d'injures. Bientôt, incapables de garder aucune mesure dans leurs excès, les bouchers, réunis, disposent du gouvernement de la capitale, qu'ils donnent à Jacqueville. Celui-ci, accompagné de seize hommes armés, viole à la fois la majesté du trône, et l'asile du malheur. Ils pénètrent dans l'appartement du roi, arrêtent, en sa présence, le se-
Soo
crétaire de la reine, Louis de Bavière, frère de cette princesse, plusieurs seigneurs, et onze dames du premier rang : bien plus, ils contraignent le roi de les suivre au parlement, et d'y faire rendre une ordonnance que la voix publique flétrit du nom d'ordonnance cabochienne. Par cet acte, que la iustice violée siffna à sa
supplice. '' X o cf
honte, La Rivière et Dumesnil furent condamnés: on leur trancha la tête. L'avocat général, Armand de Corbie, fut destitué; on instruisit ensuite le procès de Desessarts : un arrêt le déclara convaincu d'avoir voulu enlever le roi ; sa tête fut coupée, et son corps attaché au gibet de Montfaucon. Le malheureux dut alors se souvenir amèrement que, peu d'années auparavant, il y avait fait pendre Montaigu.
Querelle Lc daupliin, plus digne alors de mépris que dauphin de pitié , voulut déguiser sa douleur sous une jacque- apparcutc joic ; il donna un bal dans son palais: cette lâcheté fut promptement punie. Au milieu du bal, Jacqueville paraît insolemment, reproche au dauphin, d'une voix forte, sa vie frivole, déréglée, et accuse le seigneur de la Trémouille d'égarer sa jeunesse, en l'entraînant dans les vices les plus honteux ; aussitôt ce seigneur lui répond par un démenti : une lutte s'engage. Le dauphin, furieux, tire son poignard, et en frappe trois fois Jacqueville; mais
îe traître était cuirassé. Les domestiques du dauphiu se précipitent sur l'insolent pour l'assommer; mais le duc de Bourgogne parvient à le sauver, en promettant de lui faire subir un juste châtiment, promesse qu'il viola comme ses autres sermens.
Cependant le monarque et son fds, si indi- Paix avec gnement opprimés par le parti bourguignon, princes. écrivirent au duc d'Orléans, au duc de Bretagne, et aux comtes d'Alençon et d'Armagnac, implorant leurs secours, et les conjurant de réunir leurs forces pour les délivrer. Ils accoururent et ouvrirent, à Verneuil, des conférences où le monarque envoya des députés. Les princes, avant de tenter la fortune des armes, offrirent la paix , à condition qu'on exécuterait ponctuellement le traité de Bourges , ratifié à Auxerre.
A la réception de cette proposition, Charles, dont les accès avaient cessé, convoqua à l'hôtelde-ville les prévôts, les échevins, et l'élite des bourgeois de la capitale , que tant d'excès avaient indignés : les membres de cette assemblée déclarent unanimement qu'il faut sauver la France, en acceptant les conditions offertes par les princes ; mais, au même instant, Jacqueville et Caboche entrent dans la salle avec cent hommes armés, et prononcent, an nom du
peuple, qu'il veut la guerre. Chacun se tait : on se sépare consterné.
Les jours suivans, Juvénal des Ursins , avocat général, parvient, avec l'assistance de plusieurs honnêtes bourgeois, à calmer les esprits, à ramener dans la voie de l'ordre une partie des factieux. Après plusieurs conciliabules secrets , on se croit assez en nombre pour agir : une nouvelle assemblée est convoquée à l'hôtel-deville ; là, malgré les injures, les menaces de Caboche, de Jacqueville, de leurs affîdés, et au grand déplaisir du duc de Bourgogne , la paix est proclamée dans tous les quartiers, hors celui des Halles, où les factieux se trouvaient encore les plus influens. Le roi ordonna de rendre la liberté au duc de Bar, à Louis de Bavière, ainsi qu'aux autres prisonniers ; cet ordre fut exécuté.
Jean -sans -Peur fut forcé de dissimuler le " désespoir que lui causait la chute d'une faction dont il faisait jouer tous les ressorts, en paraissant céder lui-même à leur violence : il conseilla aux cabochiens de s'éloigner momentanément de la capitale; mais lui-même il resta témoin des félicitations que le parlement, l'université et toutes les autorités de Paris vinrent adresser au roi. Ce qui dut encore l'affliger plus profondément, il vit le dauphin, son gendre , donner le gouvernement de Paris au duc
CHARLES VI. ri4ï
de Berry, celui de la Bastille à Louis de Bavière, et le Louvre au duc de Bar. Tanneguy Duchâtel fut nommé prévôt de Paris. Que de projets déçus î que d'espérances trompées î que de crimes devenus inutiles !
Toutefois l'inflexible duc, loin de se laisser abattre par ce coup imprévu, conçut un nouveau plan pour ressaisir l'autorité qui lui échappait : il résolut d'enlever le roi; et «a dissimulation fut si adroite, que Charles, sans défiance, accepta une partie de chasse qu'il lui proposa, et partit avec lui pour Yincennes. Mais Juvénal des Ursins l'observait d'un œil pénétrant : il communiqua ses soupçons à Louis de Bavière, qui, sur-le-champ, marcha à la suite des chasseurs et à la tête de cinq cents chevaux, tandis qu'un autre détachement, envoyé par lui, était chargé de s'emparer du pont de Cliarenton.
Au milieu de la chasse, Juvénal des Ursins, s'approchant du roi, lui conseilla de retourner à Paris, parce que la chaleur était excessive. i( Et pourquoi vous avisez-vous , lui dit le duc » de Bourgogne, de donner un semblable con- » seil , et de troubler les plaisirs du roi ? » - — i< Monseigneur, répondit l'avocat général, je » trouve que vous menez Sa Majesté un peu ->) loin ; d'ailleurs , il me semble que vos gens
» sont en équipage qui ne convient pas trop à » la chasse.» En ce moment, les hommes d'armes de Louis de Bavière paraissent : le roi retourne à Paris, et le duc de Bourgogne fuit précipitamment en Flandre. Bientôt les princes arrivent dans la capitale; le roi les admet au conseil, le dauphin jure une amitié sincère au duc d'Orléans; et Juvénal des Ursins est revêtu de la charge de chancelier de Guyenne .* nul mieux que lui n'aurait mérité d'être chancelier de France.
Jean-sans-Peur éprouvait alors tous les dégoûts que la fortune réserve à ceux dont l'orgueil a trop ahusé de ses faveurs. La haine et le mépris , n'étant plus comprimés par la crainte, éclataient contre lui de tous côtés. Sa fdle était en Sicile, et devait être fiancée au roi Louis d'Anjou; mais ce monarque, instruit des événemens de Paris, renvoya, sans égards, cette princesse à son père; et cet outrage devint la cause de la haine la plus violente entre ces deux maisons.
Sur ces entrefaites, le duc d'York vint demander à Charles VI, au nom du roi Henri V, la main de sa fdle Catherine. Le besoin et l'espérance de la paix firent accueillir favorablement cette proposition. Des conférences s'ouvrirent : la conclusion d'une trêve en fut le
résultat; et la nouvelle de ce rapprochement laissa, aux ennemis du duc de Bourgogne, la libre disposition de toutes leurs forces, pour les diriger contre lui. Ce prince, voulant détourner Torage qui le menaçait, écrivit au roi une lettre soumise , et dans laquelle il s'efforçait de justifier les motifs de ses violences et la précipitation de son départ.
Jamais, en aucun temps, Paris ne fut le Désordres
^ ^ *■ ^ à Paris.
théâtre d'actions et de réactions, de vengeance et de représailles plus actives. Les Armagnacs, qui se voyaient naguère, au milieu de la capitale, honnis, menacés, vaincus, poursuivis, massacrés par les Bourguignons, se livraient à leur tour, contre ceux-ci , aux plus tyranniques excès. La sanguinaire faction des cabochiens, qui s'était honteusement signalée par tant de crimes, venait de se dérober, par une prompte fuite, à des chàtimens trop mérités; et la foule inconstante, dont l'imbécile rap-e les avait applaudis et secondés, demandait alors à grands cris leur tête : elle massacrait sans pitié, non-seulement tous ceux qui osaient porter leurs couleurs, mais même tous ceux qu'elle soupçonnait d'attachement au parti vaincu.
Partout, chacun craignait de trouver un traître dans sa famille, un espion parmi ses voisins,
un délateur au nombre de ses amis. L'ingratitude devenait un mérite, la reconnaissance un crime y l'imprudence un péril : un mot pouvait perdre , et le silence était suspect. Chaque maison avait son deuil, et cependant la douleur n'osait se montrer, car elle exposait à de nouveaux sacrifices; le gouvernement, entraîné par ce flux et par ce reflux de passions implacables, était le seul qui n'eût ni pouvoir, ni liberté , au milieu de cette licence générale.
Cependant Jean-sans-Peur, attristé du succès de ses ennemis, et mécontent d'une trêve qui contrariait ses vues, s'efforçait de réveiller le zèle de ses partisans, en publiant partout que le dauphin lui avait écrit pour implorer son assistance : on y croyait peu; mais cependant on s'en alarmait. L'inquiétude devint plus vive lorsque le chancelier déclara, en présence du conseil, que la correspondance dont se vantait le duc de Bourgogne, n'était point une chimère, mais une réalité. Il ajouta à cette assertion, des plaintes amères contre la mobilité et l'indolence de l'héritier du trône, qui avait pris en horreur toute application sérieuse, et sacrifiait sans cesse ses devoirs à ses plaisirs.
Le roi, la reine et les princes, convaincus par ces paroles hardies, mais sincères, appe-
CHAULES VI. 245
îèreiit ie dauphin, lai adressèrent de sévères réprimandes, firent arrêter Jean de Foix , son favori, exigèrent du jeune prince qu'il défendît expressément au duc de Bourgogne d'approcher de la capitale. Le dauphin avoua tout, promit de réparer ses torts, et exécuta l'ordre qu'on lui avait donné. Le gouvernement répandit un grand nombre de copies de sa lettre au duc de Bourgogne; il s'efforça en même temps de comprimer, par la force armée, le mécontentement que cet éclat inspirait, dans Paris, aux opiniâtres partisans de la faction bourguignone.
Jean-sans-Peur brava le ressentiment et les Hosuiiiés ordres du roi : ses troupes continuèrent les hos- jean sans tilités. Vainement on prescrivit aux villes de Picardie de lui fermer leurs portes; personne ne put ou ne voulut obéir. Noyon, Soissons et Compiègne reçurent les troupes de Jean dans leurs murs. Senlis lui résista ; mais Saint-Denis lui fut livré. L'audacieux duc écrivit aux Parisiens, qu'appelé par le dauphin, il venait les délivrer de l'oppression; en même temps il les invitait à favoriser son retour.
Le comte d'Armagnac, Jean de Gaucourt et Louis de Boisbourdon, chargés de veiller à la sûreté de Paris, surveillent avec exactitude les émissaires de Jean-sans-Peur , et l'empêchent
de recevoir la réponse qu'il espérait. Malgré ce silence, ce prince se laissa tromper par les cabochiens réfugiés sous ses bannières, et qui, suivant la coutume invariable des partis vaincus, se repaissaient de fausses nouvelles et d'espérances chimériques. Il crut, sur leur parole, que, s'il s'approchait de la capitale, le peuple se soulèverait en sa faveur, et le recevrait en triomphe : en conséquence, se livrant à une espérance trompeuse, il accourut hardiment, se présenta à la porte Saint-Honoré/et y resta en bataille près d'une heure, s'attendant à chaque instant que les portes lui seraient ouvertes ; mais elles demeurèrent fermées; honteux de sa méprise , il retourna précipitamment en Flandre.
Alors une ordonnance, placardée dans toutes les villes, le déclara ennemi de l'État, auteur de tous les troubles, et assassin du duc d'Orléans. Le même acte flétrit d'un mépris mérité la scandaleuse apologie du docteur Jean Petit : le parlement le condamna au feu; mais comme ce moine était mort, on ne put brûler que ses écrits.
Le roi annonça publiquement la ferme résolution de combattre à outrance le duc de Bourgogne; et en effet, Charles, rassemblant son armée, prit l'oriflamme à Saint-Denis, et con-
fia cette bannière royale au sire de Briqueville. Ce fut la dernière fois qu'on parla, dans nos fastes, de l'oriflamme : ce glorieux étendard disparut, soit sur un champ de bataille, soit au milieu de la confusion que nos défaites et l'invasion anglaise répandirent bientôt dans le royaume.
Mais on était loin de prévoir alors un tel désastre; la trêve se prolongeait : le duc de Bourgogne se voyait poursuivi par l'opinion générale; et le roi, entouré de toute sa famille, ainsi que de ses nombreux vassaux, s'avançait, à la tête de ses troupes, contre un rebelle, abandonné par le plus grand nombre dé ses partisans. Paris même semblait avoir passé subitement de l'enthousiasme pour le Bourguignon, à la haine la plus prononcée; et les mêmes bouches qui lui avaient adressé les hommages les plus serviles, éclataient contre lui en imprécations, que répétaient et popularisaient les couplets les plus satiriques.
L'armée royale investit Compiègne : cette Prise ville, après six semaines de résistance, capitula, soissons. Dans ce même temps le feu prit aux tentes du roi. La haine publique en accusa Beurnonville qui commandait à Soissons pour le duc de Bourgogne, et qui, disait-on, avait voulu profiter de cet incendie pour enlever le roi : Sois-
24^ CHAULES VI.
sons fut prise d'assaut; et Beurnonville, pendu"^. Tout paraissait alors conspirer pour consommer la ruine de Jean-sans-Peur : les Flamands, jusque là si fidèles à ses ordres, lui refusèrent leurs services, au moment où leur appui lui était le plus nécessaire; et, afin de mieux constater cet abandon, ils envoyèrent des députés au roi, pour lui jurer qu'ils n'obéiraient qu'à ses ordres.
Soumis- Le duc , consterné de tant de coups impré-
sion
du
duc de VUS , parut perdre en cet instant tout espoir de gne. rattacher la fortune à ses armes. Aussi humble qu'il s'était montré fier, il ordonna à son frère, le comte de Nevers, de se rendre au camp du roi, de se jeter à ses pieds, et d'implorer sa clémence.
Les leçons du passé auraient dû apprendre qu'il était impossible d'ajouter foi aux promesses, aux sermens d'un prince qui les avait si fréquemment trahis; mais à cette époque funeste, tous les partis avaient montré le même mépris pour les liens les plus sacrés : chacun contractait des engagemens sans se croire lié par eux : les traités n'étaient que de courtes trêves, arrachées à la lassitude, et dictées par la pénurie d'argent.
Les ducs d'Orléans, de Berry, ainsi que les
comtes d'Armagnac et de Foix, ne pouvant plus payer leurs troupes, avaient besoin de repos pour rassembler les moyens de recommencer la guerre ; ils persuadèrent au monarque d'accorder l'amnistie qu'on lui demandait, en exigeant du duc de Bourgogne, pour garantie, des otages marquans, ainsi que des places fortes en Nivernais et en Champagne.
D'ailleurs la comtesse de Hainault, le duc de Brabant et les communes de Flandre, pressaient vivement le roi de pardonner au duc de Bourgogne, en promettant de s'armer contre lui, s'il enfreignait encore la paix jurée. En attendant que cette paix fût signée, l'armée royale continua ses opérations; et le comte d'Armagnac défit, dans une rencontre, un corps de quatre mille Bourguignons.
A la même époque , l'empereur Sigismond s'engageait à soutenir de toutes ses forces la cause de Charles. Néanmoins, Jean-sans-Peur, qui avait trop souvent trompé, pour croire qu'on ne le tromperait pas à son tour, ne pouvait se décider à remplir la principale condition attachée à la signature d'une amnistie qui lui était devenue si nécessaire : on exigeait qu'il vînt lui-même se soumettre au roi ; et il hésitait, regardant cette exigence comme un piège dangereux.
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25o CHARLES VI.
Charles, irrité de cette hésitation, le menaça de séquestrer FArtois, la Bourgogne et la Flandre. Enfin, pour affermir les Flamands dans le parti qu'ils venaient de prendre, on leur apprit que le due de Bourgogne avait promis quatre de leurs ports aux Anglais, s'ils voulaient soutenir sa querelle.
Les ca- Les hostilités ne se ralentissaient pas : Ba-
nons à la • i i /
in. peaume capitula; l'armée de Charles assiégea Arras , défendu par Jean de Luxembourg : ce fut à ce siège qu'on employa, pour la première fois, des tuyaux de fer qui lançaient de grosses balles de plomb, et qu'on appelait alors canons à la main.
Enfin, sur les instances du dauphin, le duc de Bourgogne, son beau-père, obtint la signature du traité. Cet acte, en accordant au duc un entier pardon, l'obligeait de remettre au roi les châteaux du Crotoi et de Chinon, de chasser de ses États Jacqueville et Caboche, de rompre tout lien avec l'Angleterre, d'observer ponctuellement le traité de Chartres, et de ne point s'approcher de la capitale sans la permission du roi.
Les troupes furent licenciées; et la^ nouvelle de cette réconciliation aurait excité dans Paris une joie générale, si, dans le même temps, les ambassadeurs du roi d'Angleterre n'étaient pas
venus troubler cette satisfaction, en déclarant que le roi Henri V exigeait l'exécution complète du traité de Bretigny, c'est-à-dire, la cession de la Normandie, de la Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Guyenne, du Ponthieu, enfin de toutes les provinces si laborieusement reconquises par l'babile fermeté de Gharles-le-Sage.
Le roi, les princes et les grands refusèrent de souscrire à des conditions si liumiliantes; et cette résistance, au moment où l'Angleterre devait croire sa rivale épuisée par tant de guerres intestines, l'étonna, lui fit prendre un langage moins bautain, en sorte quelle se montra disposée à réduire ses prétentions.
Cbarles proposa de céder au monarque anglais l'Agénois, le Périgord, le Rouergue , et plusieurs places dans la Saintonge. La princesse Catherine, sa fille, en devenant reine d'Angleterre , devait recevoir trois cent mille livres pour sa dot. Les envoyés de la Grande-Bretagne ayant déclaré qu'ils n'étaient pas autorisés à accepter ces nouvelles conditions, une ambassade française fut chargée de les porter à Henri : on lui permit même de promettre une augmentation à la dot de Catherine.
Le monarque anglais accepta ces offres, non pour la conclusion d'une paix définitive, mais pour celle d'une trêve de cinquante ans, et qui
commencerait dès que les places promises lui seraient livrées, et que la princesse Catherine aurait fait voile pour l'Angleterre.
Il eût été sage , dans la situation où se trouvait la France, d'acheter à ce prix un repos nécessaire : une trêve de cinquante ans pouvait être considérée comme une véritable paix; cependant l'archevêque de Bourges, ambassadeur de France, refusa sèchement ce traité, et partit en rompant toute négociation.
Henri V écrivit alors au monarque français une lettre menaçante, avec cette adresse hostile : {( Au sérénissime prince Charles, notre » cousin et adversaire de France. » Il la signa ainsi : « Henri, par la grâce de Dieu, roi d'An- )) gleterre et de France. »
Charles, qui venait de retrouver une lueur de raison et un éclair de courage, répondit à Henri qu'il ne redoutait ni ses menaces ni ses armes, et que, s'il osait descendre en France , il le trouverait en état de le recevoir.
Un corn- Le départ du roi d'Anpjleterre fut un peu retreieroi tardc par uuc conspiration du duc d'York, du
d'Angle- -^ i /-i i • i
terre, comtc Gray et du comte de Cambridge, qui voulaient le renverser du trône, et y replacer les héritiers de Richard. La fortune de l'Angleterre et le malheur de la France voulurent que ce complot fût découvert et étouffé dès sa
naissance. Les conspirateurs périrent sur Féchafaud; et Henri V, délivré de ce péril, descen- g^ ^,^g, dant promptement sur les côtes de Normandie, ^^^^^^^^ forma le siège de Harfleur. '^''^
Le connétable , qui défendit cette province , n'opposa aux Anglais aucune résistance , voulant, disait-il, imiter la temporisation de Charles-le-Sage. Harfleur fut prise d'assaut; plusieurs chevaliers trouvèrent la mort sur la brèche ; les autres furent faits prisonniers.
Comme le dauphin s'avançait, pour réparer cet échec, à la tête de quatorze mille hommes d'armes, le monarque anglais dirigea sa marche sur la Picardie.
Malgré la réconciliation récente des princes et du duc de Bourgogne, la juste méfiance inspirée par Jean-sans-Peur n'était point éteinte: vainement il offrit de joindre ses forces à celles du roi , on n'accepta de lui qu'un faible secours de cinq cents hommes d'armes et de trois cents arbalétriers.
Telles étaient les funestes conséquences des divisions de la famille royale, que l'armée française paraissait également redouter le secours des Bourguignons, et l'attaque des Anglais.
Cependant Henri V se trouva bientôt dans une position périlleuse; vainement il tenta de franchir la Somme, tous les passages étaient
soigneusement gardés; et tandis qu'il reinoiîtait cette rivière , pour chercher un gué praticable, Boucicaut et le bâtard de Bourbon, le poursuivant à la tête de troupes nombreuses, lui faisaient chaquejour éprouver quelque perte considérable. Lorsqu'enfin il fut parvenu à passer la Somme, près de Saint-Quentin , il apprit qu'un autre corps français l'avait devancé, et lui coupait toute retraite.
Alors, excédé de fatigue, privé de vivres, et menacé d'une honteuse ruine, au sein du pays même que naguère il croyait si facilement conquérir, ses illusions s'évanouirent, son orgueil fléchit : il demanda la paix, et proposa de l'acheter par les plus grands sacriiices. Mais, par une fatalité qu'il est impossible d'expliquer, les princes français, peu satisfaits de vaincre sans avoir combattu, rejetèrent toutes les propositions de Henri, en lui annonçant qu'une bataille pouvait seule venger tant d'injures, et terminer une si longue querelle.
Bataille Ccttc fuucstc bataille eut lieu dans la plaine court. d'Azincourt, le 1 4 octobre ''^. L'armée anglaise ne comptait plus dans ses rangs que douze mille archers et deux mille hommes d'armes. Celle des Français était trois fois plus nombreuse ; sa brillante avant-garde se trouvait
composée de huit mille gentilshommes, chevaliers, écuyers, sous les ordres des ducs d'Orléans, de Bourbon, du connétable, du comte de Richemont, du maréchal de Boucicaut, et de Rambure, grand-maître de l'artillerie.
Les ducs d'Alençon et de Bar, les comtes de Nevers, de Vendôme et de Vaudemont commandaient le corps de bataille ; l'arrière-garde était confiée aux comtes de Marie et de Dammartin.
Le monarque anglais occupait une forte position entre deux bois épais. Il avait placé en première ligne douze mille archers, tous hommes d'élite , qui devant eux avaient planté des palissades.
Au moment où l'on attendait le signal du combat, Henri fit encore une démarche pour obtenir la paix ; il ne demandait qu'une retraite libre sur Calais, la main de Catherine, avec une dot convenable, le duché de Guyenne, et renonçait à toutes ses autres prétentions. Ses offres furent rejetées avec mépris, et la charge sonna.
L'expérience des suites fatales qu'entraîne le mépris imprudent d'un ennemi inférieur en nombre, et qui demande la paix, était récente, ainsi que l'exemple des désastres qui suivent une attaque impétueuse et sans ordre con-
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tre une position formidable et retranchée.
Cependant la journée d'Azincourt vit commettre les mêmes fautes qui avaient ruiné la réputation, ainsi que la puissance de Philippe VI et du roi Jean.
Comme eux, les princes, ayant ordonné à seize cents chevaliers et à leurs hommes d'armes de combattre à pied, voulurent ou permirent qu'ils chargeassent les archers anglais qui les attendaient intrépidement derrière leurs palissades. Dès qu'on fut à demi portée du trait, ces archers leur lancèrent une nuée de flèches, qui jetèrent le désordre dans leurs rangs: profitant alors d'un instant si favorable, ils quittent leurs arcs, s'arment de massues et de haches, et se précipitent sur la masse ébranlée des chevaliers français. Nos preux, bardés de fer, marchaient pesamment ou plutôt se traînaient avec difficulté sur un terrain fangeux et glissant : la lutte était trop inégale pour durer. La gendarmerie, enfoncée, se retira avec une grande perte. Alors les Anglais pénétrèrent au milieu du corps de bataille , déjà ébranlé, et qui, malgré une foule d'exploits individuels, fut bientôt en pleine déroute : le carnage devint affreux.
Le duc d'Alençon , désespéré de voir une si belle armée vaincue par une poignée d'ennemis qui naguère demandaient à capituler,
n'écoute plus qu'une fureur aveugle ; il s'élance contre les bataillons anglais, perce leurs rangs, arrive jusqu'à la place qu'occupait le roi Henri, blesse mortellement le duc d'York, qui voulait le défendre; et, au moment où le monarque an^ glais se baisse pour relever son oncle, abattu à ses pieds, il fend sa couronne d'un coup de sabre : son bras était levé pour redoubler, lorsqu'une foule de soldats le saisissent; vainement il se nomme, il veut se rendre; on se précipite sur lui de toutes parts, et il tombe percé de coups.
Un seul corps de l'armée française continuait sa retraite en ordre , et s'arrêtait, pour faire face, toutes les fois qu'il se voyait suivi de trop près.
Henri ne voulut pas laisser, en l'épargnant, sa victoire incomplète ; toutes ses troupes reçurent l'ordre d'envelopper cette intrépide phalange ; et , malgré sa résistance, elle fut entièrement détruite.
Tandis que Henri, habile à profiter de la fortune, poursuivait sans relâche les vaincus, une foule de Français se jetèrent sur son camp, et le pillèrent.
Cette légère compensation d'une victoire si Massacre éclatante et si peu prévue irrita tellement le ^' ^^' monarque anglais, qu'il ternit sa gloire en or-