‹ Histoire de Jeanne- d'ArcChapitre 6 sur 10 · ly · texte numérisé non relu

ly

soaniers.

2^8 CHARLES Vf.

donnant de mettre à mort presque tous les prisonniers : quatorze mille périrent.

Les Anglais ne perdirent, dans cette bataille,

que seize cents hommes, parmi lesquels on

remarquait le duc d'York et le comte d'Oxford.

Sept princes français restèrent sur ce champ

funeste : le duc d' Alençon , le duc de Bar et son

frère, leur neveu Robert, comte de Marie,

le duc de Brabant et le comte de Nevers , frère

du duc de Bourgogne. On compta aussi parmi

les morts le connétable, Charles d'Albret, et le

comte de Vaudemont, frère du duc de Lorraine.

Une honteuse captivité punit sévèrement

les autres chefs de l'armée de leur aveugle et

téméraire imprudence ; les ducs d'Orléans , de

Bourbon , les comtes d'Eu , de Vendôme et de

Richemont furent pris , ainsi que le maréchal

de Boucicaut.

On trouve , dans Monstrelet, la liste des noms d'une foule de chevaliers qui perdirent, au milieu de cette déroute sanglante, la vie ou la liberté, tels que Roussy, Mailly, Noailles, trois Créqui, deux d'Humières, etc. Pour la troisième fois , depuis moins d'un siècle , l'élite de la noblesse française fut moissonnée.

Les princes seuls , auteurs de cette calamité, avaient porté leur folle présomption à tel point, qu'ils ne voulurent pas attendre, pour com-

CHARLES vr. 25g

battre, une nombreuse troupe que le duc de Bretagne et le maréchal de Loigny leur amenaient : ceux-ci arrivèrent peu de temps après la bataille ; et, comme ils apprirent la défaite des Français, ils se retirèrent.

On peut juger de la détresse dans laquelle le monarque anglais s'était trouvé avant cette journée, puisque ce prince victorieux, mais trop faible pour pousser plus loin sa victoire , se vit contraint de se retirer promptement sur Calais, et de retourner en Angleterre, afin d'v lever une nouvelle armée.

On voit par là évidemment que, malgré les pertes immenses que coûtait à la France la défaite d'Azincourt , elle aurait pu encore se relever, et tirer une glorieuse vengeance de ses revers, si tant de malheurs avaient éclairé la famille royale, et si tous les grands vassaux s'étaient réunis pour la défense de la patrie.

Mais ce mot de patrie semblait n'avoir aucun sens à leurs yeux , fascinés par la haine et par l'orgueil ; et, tandis qu'un ennemi vainqueur se retirait, et laissait à un peuple belliqueux le temps de s'armer et de se réunir, la faiblesse d'un roi en démence, l'ambition du duc de Bourgogne, les passions et les fureurs d'une reine dénaturée, continuèrent plus que jamais à dégrader le trône, à décourager lés sujets les

plus fidèles, à épuiser toutes les ressources du royaume par des concussions sans fin, par des proscriptions qui n'épargnaient pas même le sang royal, enfin à nous précipiter sous le joup^ humiliant d'un monarque étranger.

Le roi était à Rouen , lorsqu'il apprit le désastre d'Azincourt, la perte de ses plus nobles chevaliers, de ses plus habiles généraux, de ses plus braves soldats, la ruine des provinces, pillées par les troupes des deux partis , l'épuisement total de ses finances, les négociations suspectes du duc de Bretagne , et les nouveaux armemens que pressait le roi d'Angleterre. Ketour La Fraucc était consternée; Charles seul Parîs.^ semblait voir tous ces malheurs avec indifférence : on persuadait à ce prince infortuné que l'éloignement du duc de Bourgogne , la mort du connétable et la captivité du duc d'Orléans, l'affranchiraient d'un joug que tous trois lui avaient rendu insupportable. Il revint à Paris , ordonna des levées de troupes , et manda près de lui le comte d'Armagnac, implacable ennemi du duc de Bourgogne. Dès qu'il fut arrivé, il lui donna l'épée de connétable.

Le triomphe des Anglais et l'abaissement de la France relevaient les espérances de Jeansans-Peur ; naguère il se croyait perdu sans ressource ; mais alors il se flattait d'un triomphe

prochain et facile sur ses eunemis affaiblis et divises.

Les Flamands, les Artésiens, les Lorrains, tous ses anciens partisans, qui récemment l'avaient abandonné, revinrent à lui avec la fortune. Bientôt , s' avançant à la tête de dix mille hommes jusqu'à Provins, il envoya insolemment au dauphin, son gendre, des lettres de sûreté pour quelques personnes de sa cour. Ce prince lui répondit avec le ton d'un suzerain justement irrité contre son vassal. Cependant le duc vint peu de jours après camper à Lagny ; là, il apprit la mort de l'héritier du trône, dont une violente dyssenterie termina les jours. Le peuple, qui méprisait ses vices, le vit expirer sans manifester aucuns regrets : son frère Jean, duc de Touraine, prit le titre de dauphin.

Dès que Jean-sans-Peur fut informé de la mort de son gendre, il demanda qu'on lui renvoyât sa fille avec son douaire : la princesse seule vint le retrouver ; mais ses biens furent retenus.

Le connétable d'Armagnac, relevant les courages abattus, ets'efforçant, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, d'animer Paris de ses ressentimens , et d'enflammer la haine de ses partisans contre les Bourguignons, remporta d'abord quelques succès sur ses ennemis.

Le duc de Bourgogne s'en vengea en livrant lâchement Lagny au pillage ; mais , pressé vivement , il se vit contraint de se retirer avec précipitation sur l'Artois; et les Parisiens, trop habitués à railler l'infortune, comme à flatter le succès, l'accablèrent d'épigrammes et de chansons, dans lesquelles ils le nommaient Jean de Lagny qui na pas de hâte.

Rigueurs Ccs raillcrics ne tardèrent pas à être suivies * table d'actes de cruauté. Le connétable , chef de l'ar- \IT^' mée, surintendant des finances, disposant de toutes les charges du royaume , se voyait maître absolu de l'État : c'était un homme hautain , entreprenant , haineux et vindicatif. Il persuada facilement au faible monarque , que la terreur était le seul moyen de gouvernement : aussi, pratiquant ce qu'il conseillait, il répandit, par ses rigueurs, l'épouvante dans la capitale.

Les membres de l'université furent punis de leurs remontrances par l'exil. 11 réduisit les tribunaux au silence : le plus léger murmure devint un crime. Le soupçon d'intérêt pour les Bourguignons coûtait la vie. Les plus pacifiques réunions étaient punies comme des révoltes. Les corporations de bouchers furent abolies. Les taxes s'accrurent et devinrent intolérables. Cette tyrannie, qui fit fuir de Paris les plus

riches, les plus tranquilles et les plus influens habitans, fut, par sa violence, plus favorable que nuisible aux vues de Jean-rsans-Peur : elle lui ramena de nouveau l'inconstante faveur du peuple. Mais quelques émissaires bourguignons se hâtèrent trop de profiter de ce changement d'opinion, qu'ils s'exagéraient; ils formèrent une conspiration, que le gouvernement découvrit.

Quelques-uns d'entre eux furent arrêtés ; ils avouèrent, avant de mourir, que leur dessein était d'assassiner le roi de Sicile et le duc de Berry : un de leurs complices, nommé d'Orgemont, ne fut point envoyé au supplice, parce qu'il était chanoine ; mais on le condamna à vme prison perpétuelle , où il ne recevait, pour alimens, que du pain et de l'eau.

L'infortune de la France n'ébranla point la fidélité du roi de Castille, ni celle des Génois; ils lui envoyèrent des troupes et des vaisseaux ; mais leurs forces réunies , commandées par le vicomte de Narbonne et par le sire de Beauveau, furent défaites par les Anglais : ils perdirent deux vaisseaux ; les autres se rendirent aux vainqueurs.

L'insatiable ambition du duc de Bourgogne semblait éteindre en lui tout sentiment national. Il conclut avec les Anglais un traité de

neutralité pour l'Artois et pour la Flandre ; bientôt on apprit que, par un autre acte secret, il avait reconnu les droits de Henri V à la couronne de France. Nous avons conservé une lettre de ce duc , datée de quatorze cent seize, qui promet au monarque anglais de lui rendre hommage.

Troubles ^ j^ mêmc époque, on vit encore, pour mettre sion du le comble aux troubles qui afïlipjeaient la chrétienté, de nouvelles tentatives pour renouveler le schisme, plutôt abattu qu'écrasé.

Le pape Jean XXIII fut chassé de Rome par Ladislas, et chercha un asile chez l'empereur Sigismond. Tous deux convoquèrent un concile général à Constance; sur ces entrefaites Ladislas mourut, et la couronne de Naples fut donnée à sa sœur, Jeanne II , qui épousa Jacques de Bourbon, comte de la Marche, prince du sang de France. Mais cette reine, qui n'avait aucune des qualités et des vertus de son sexe , rendit, par ses vices et par ses égaremens, son époux si malheureux , qu'elle le dégoûta, non^ seulement du trône, mais même du monde : il quitta la cour pour la solitude, les grandeurs pour l'obscurité , et cacha sa vie dans un monastère à Besançon.

Sigismond, décidé à terminer le schisme qui voulait renaître, força Jean XXIII à abdi<^uer,,

malgré les instances réunies du roi de France et du duc de Bourgogne. Le concile de Constance seconda les vœux pacifiques de l'empereur : les papes Jean XXIII et Grégoire XII abdiquèrent; Benoît XIII seul résistait; il s'était sauvé à Perpignan. Mais, abandonné par les rois d'Arragon , de Castille et de Navarre, ses protecteurs, il céda, comme les autres, non à sa conscience, à l'amour de la paix, mais à la puissance de l'empereur.

Ce monarque s'était rendu de Perpignan à Paris, dans l'intention de se rapprocher du roi, en lui offrant sa médiation pour arrêter les armes de f Angleterre. Mais la cour de France , orgueilleuse dans sa faiblesse, rejeta dédaigneusement sa proposition, refusa de consentir au dessein qu'il avait d'ériger en duché le comté de Savoie , choqua impolitiquement sa fierté, et perdit ainsi le seul ami puissant que lui offrait alors la fortune.

Il s'éloiffna mécontent , contracta des liens Élection avec le roi d'Angleterre, retourna à Constance, Martin v. et termina complètement le schisme par l'élection du pape Martin V, que la France tarda quelque temps à reconnaître '*'.

Quelques cardinaux réfractaires avaient encore élu un antipape, sous le nom de Clé-

266 CHAULES VI.

ment VIII; mais , privé de toute force et de tout appui, il abdiqua en i4^g.

Le concile de Constance sanctionna la condamnation prononcée par le parlement contre la doctrine du tyrannicide, si scandaleusement professée par le moine Jean Petit.

A la même époque , Charles VI renouvela les anciennes ordonnances sur la collation des bénéfices, dans le but d'affermir les libertés de l'Église gallicane. Il défendit en même temps tout transport d'argent hors de France, et particulièrement pour Rome: le dépit de ne plus posséder le pape dans ses Etats fut le motif de cet édit, que condamnait l'intérêt public, autant que la justice.

Charles et ses conseillers éprouvaient alors un nouveau sujet d'alarmes, excitées par l'absence du dauphin. Ce prince avait épousé la fdle du comte de Hainaut, zélé partisan du duc de Bourgogne. Inquiets du parti que l'héritier du trône pouvait prendre , la reine et le comte d'Armagnac le rappelèrent en vain près du roi. Plusieurs conférences se tinrent sans succès. Le comte et la comtesse de Hainaut ne consentaient à rendre le dauphin, que si on permettait au duc de Bourgogue de venir à Paris : des deux côtés on cherchait à se tromper par de vagues promesses.

CHAULES VI. 267

Le comte d'Armagnac tenta perfidement d'arrêter le comte de Hainaut, qui s'échappa ; mais un événement imprévu rendit toutes ces intrigues et toutes ces négociations inutiles.

Le nouveau dauphin mourut presque subitement : le malheur et la mort planaient sur la famille royale. A la même époque, le duc de Berry termina ses jours sans laisser d'enfans. On apprit aussi la fin du vieux Louis d'Anjou, roi de Sicile. Ses trois fils, Louis, René et Charles, se partagèrent le duché d'Anjou, le comté de Provence et le comté du Maine; le Berry et le Poitou revinrent à la couronne.

Il restait un troisième fils au roi , Charles de Ponthieu, alors âgé de quinze ans; ce jeune prince , qui régna depuis glorieusement sous le nom de Charles VII, prit le titre de dauphin. Le comte d'Armagnac exerçait sur l'esprit du nouveau dauphin une grande influence, et l'avait nourri dans la haine du parti bourguignon.

Jean-sans-Peur, perdant alors tout espoir de intrigue* conciliation, ne ménagea plus rien, et s'aban- jeansansdonna, sans mesure, aux desseins les plus coupables contre un parti aussi implacable que lui dans ses ressentimens. Il répandit, dans tout le royaume , une déclaration dans laquelle il disait que le roi était opprimé, captif; que tous les Français devaient se réunir pour sa déli-

vranee, et contre l'invasion projetée par l'Angleterre. Cet acte, dénoncé au parlement, fut condamné et livré aux flammes.

De leur côté , les Armagnacs publièrent partout que le duc avait empoisonné le dernier dauphin , et s'était vendu aux Anglais.

Les Bourguignons , grossissant leurs forces et hâtant leur marche, s'emparèrent de Boulogne; le prince d'Orange parvint à faire déclarer le Languedoc en leur faveur. Le peuple de Paris, furieux de se voir désarmé, et fatigué des rigueurs du connétable, formait des vœux secrets, mais ardens, pour le retour du duc de Bourgogne : un acte de violence commis par le connétable et par le dauphin donna bientôt à Jean-sans-Peur un allié plus utile et plus redoutable.

Ces deux princes , maîtrisés par ce besoin d'argent, qui, dans tous les temps, fit commettre tant de crimes, trouvèrent et dérobèrent un trésor caché par la reine. Isabelle , outrée de cette perte et de cet affront , se sépara du roi et de son fils , et se retira au château de Vincennes, suivie d'une cour jeune et brillante , dont les désordres excitaient un mépris général.

Elle établit près d'elle , en parodiant la magistrature, un tribunal d'amour, dont les pré-

CHARLES VI. :26g

sidens et les conseillers délibéraient avec les formes judiciaires sur des questions galantes , où la modestie était peu respectée. Un moine augustin vint un jour reprocher à cette princesse la licence de ses mœurs, en se servant du langage le plus grossier. La reine s'étonne de son audace. « La vôtre , répondit-il , est plus )) grande encore, puisque vos actions sont bien » plus déshonnêtes que mes paroles. »

Depuis quelque temps on soupçonnait Isa- Justice

1 n -i, . » du roi.

belle d entretenir secrètement un commerce criminel avec le sire de Boisbourdon. Ces bruits étaient parvenus à l'oreille du roi; ce prince, abreuvé de chagrins par la nature , par sa famille, par ses ennemis, par ses ministres et par sa femme, se rend le soir, à l'improviste, au château de Vincennes, surprend Boisbourdon qui en sortait, et ordonne à Tannegui-Duchâtel de l'arrêter. 11 fut emprisonné dans le Châtelet, soumis à la question, et condamné à la mort sans jugement. Cet infortuné fut jeté dans la rivière : on l'avait enfermé dans un sac, sur lequel étaient écrits ces mots : Laissez passer la justice du roi. Quel siècle ! quel roi ! quelle femme! quelles mœurs ! et quelle justice !

Si le dauphin fut indiscret, si le faible Charles se montra tyrannique , la haine et les vengeances d'Isabelle furent atroces.

La mort d'un brave chevalier, dont le crime n'était pas prouvé, indigna la noblesse; et le supplice d'un homme, sans condamnation légale, accrut le mécontentement du peuple contre la cour, ainsi que son penchant pour le duc de Bourgogne, attendu par lui comme un libérateur.

Voltaire dit, en parlant de la mort de Boisbourdon , et de la fureur d'Isabelle contre son fds, a que ce fut plutôt cet incident, que la » bataille d'Azincourt, qui plaça la couronne » de France sur la tête du roi d'Angleterre. » Disgrâce Lc roi cxlla en Touraine son indigne épouse, belle, avec la princesse Catherine, sa fdle; elles y furent gardées à vue et rigoureusement traitées.

Toutes ces fautes d'un gouvernement sans règle et sans frein tournèrent à l'avantage de Jean-sans-Peur : Amiens , Montreuil et toutes les villes de Picardie, se liguèrent avec lui. Charles lui envoya l'ordre de désarmer; il répondit : (( Mon redouté souverain n'est pas li- » bre; et je lui offre six mille gentilshommes » et trente mille soldats pour le délivrer. » Le duc, ayant laissé dans Amiens son fils, le comte de Charolais, continua vivement ses opérations. Beauvais , Montdidier, Senlis , l'Isle- Adam, Reims, Châlons, Troyes , Auxerre, Rouen même , se déclarèrent pour sa cause.

CHARLES Vr. 271

Mais le jeune dauphin , qui annonçait déjà Pme

,., 1 . A • • 1 *^<^ Rouen

ce qu 11 devait être un jour, tn^e , pour la pre- par le

. y f, . , , I . T\ 1 dauphin,

miere lois, son epee , marche contre Kouen, la reprend , et punit avec sévérité les auteurs de la révolte.

Cependant l'impétueux duc, dont l'armée grossissait à toute heure, en fait, avec orgueil, la revue, s'empare de Beaumont, de Pontoise, de Yernon , de INÏeulan ; dissimulant sa fierté naturelle, il prodigue les respects au clergé, les éloges à la noblesse , les promesses à tous les partis ; il vient enfin camper à Montrouge, et charge un héraut d'armes d'annoncer formellement au roi qu'il accourt pour terminer sa captivité.

Charles VI était retombé dans un de ses accès. Le dauphin répond au duc que ni lui ni son père ne sont captifs , et qu'ils ne croiront aux bonnes intentions de Jean-sans-Peur, que s'il s'éloigne, et conduit ses troupes en Normandie pour combattre les Anglais qui la menacent.

Le duc de Bourgogne comptait sur le soulèvement des Parisiens ; mais le connétable les surveillait et les comprimait tellement, qu'ils demeurèrent silencieux et immobiles. Déçu de cet espoir, le duc assiégea Montléry, Chartres et Étampes, qui se rendirent. Il investit aussi

572 CHARLES Vr.

Compiègne, mais il ne put la prendre. Barbazan et Latour-d'Auvergne repoussèrent toutes ses attaques.

luirigues §yp ces entrefaites , la reine Isabelle, altérée

d Isa- ' '

belle, de vengeance, écrivit secrètement au duc de Bourgogne pour l'engager à lui rendre la liberté. Impatient de profiter d'une circonstance si favorable, il part rapidement avec son armée, s'établit dans la ville de Chartres, et envoie le sire de Vergy, à la tête de huit cents hommes d'armes, avec Tordre de les cacher dans un bois situé à une demi-lieue de Tours.

La reine, informée de l'arrivée de ce détachement, sort de son palais, sous prétexte d'aller entendre la messe dans un couvent de bénédictins : elle n'était accompagnée que par soixante gardes et trois magistrats chargés de surveiller sa conduite. Dès qu'elle est entrée dans l'église, le duc de Bourgogne paraît, fait arrêter la faible escorte d'Isabelle, et répand par sa présence une terreur si subite et si complète, que Tours lui ouvre ses portes. Après ce rapide succès, Isabelle et Jean-sans-Peur rejoignent promptement l'armée bourguignonne.

La reine , dès qu'elle se voit libre et puissamment soutenue, fait revivre, dans une proclamation, l'ancienne ordonnance par laquelle le roi l'avait nommée régente, toutes les

fois que sa maladie lui enlèverait la possibilité de s'occuper des affaires publiques. Cette princesse écrivit à toutes les communes et à tous les seigneurs pour les sommer de lui obéir. Le préambule de ses lettres était ainsi rédigé : (( Isabelle, par la grâce de Dieu, reine de France, » ayant, pendant l'occupation de monseigneur » le roi, le gouvernement et l'administration )) du royaume, d'après l'octroi irrévocable, à » nous, sur ce, fait par mondit seigneur et son » grand conseil ; nous ordonnons, etc. »

La reine nomma Jean de Morvilliers , chancelier; elle cassa, par un édit, le parlement et les autres tribunaux de Paris. Son sceau portait l'empreinte de sa figure, dans l'attitude d'une femme désolée , tendant les bras et demandant du secours. Au revers du sceau , on voyait les armes de France et de Bavière , avec cette inscription : C'est le sceau des causes, souverainetés et appellations pour le roi.

Un parti nombreux s'agitait dans Paris en faveur du duc de Bourgogne , et l'assurait d'un prochain succès : on avait placé aux portes des hommes sûrs, qui devaient les lui livrer; mais un traître ou un indiscret découvrit le complot, et les postes furent changés.

Jean-sans-Peur, impétueux dans ses désirs, Parie-

et croyant déjà toucher au but de ses vœux , T^jeJ! 8. )i)

2*74 CHARLES Vr.

arrive, sans défiance, la nuit, avec six mille hommes près de la porte Saint-Marceau. Il ne voit point de feux, n'entend aucun bruit, et s'avance pour jouir d'un triomphe qui lui semble certain; mais soudain une nuée de flèches lancées contre sa troupe tue un grand nombre de ses soldats ; il est lui-même blessé, et retourne confus à Troyes, où il rejoint la reine, qui formait, dans cette ville, un nouveau parlement '^.

Pendant ce temps, le roi d'Angleterre, descendu en Normandie, s'emparait, sans obstacle, de presque toutes les places de cette province. Cherbourg et le Mont-Saint-Michel lui opposèrent quelque résistance ; le château de Caen fut défendu trois semaines par les sires de La Fayette et de Monterey.

Le prince d'Orange, à la tête de l'armée anglaise , soumit le Maine et le Languedoc ; le connétable, fuyant devant lui^ revint en Beauce pour combattre les Bourguignons qui la dévastaient.

Le péril auquel FEtat se voyait livré devenait si évident, que tous ceux dans le sein desquels battait encore un cœur français, reconnurent la nécessité de mettre un terme à ces malheurs , en réunissant leurs efforts à ceux du pape Martin, pour faire cesser les divisions qui

armaient les membres de la famille royale les uns contre les autres.

Un succès apparent couronna leur tentative : il fut convenu, des deux parts, que le gouvernement du royaume serait confié au duc de Bourgogne et au dauphin, qui consentirent à cet accord, ainsi que le roi et la reine; mais leur autorité, dans ces temps de confusion, n'était pas plus respectée par leurs adhérens que par leurs ennemis.

Le comte d'Armagnac et le chancelier, chefs de la faction qui dominait, s'opposèrent avec violence à la paix proposée; et le conseil, incertain, se sépara sans avoir pris aucune décision. Le connétable ordonna à un de ses lieutenans d'attaquer Montléry, et de s'emparer du château de INÏarcoucy.

Tandis que la faiblesse des princes laissait ^engean-

^ ^ , . ^ ce de Pe-

la destinée de l'Etat incertaine, un simple rinetLe

bourgeois de Paris la fixa, et livra la capitale

au duc de Bourgogne : c'était un jeune homme

nommé Périnet Le Clerc, fds d'un marchand

de fer. Insulté par quelques domestiques de la

cour, et n'ayant pu obtenir justice du prévôt

de Paris, il avaitjuré de venger son injure.

Le sire de l'Ile-Adam, qui commandait à

Pon toise, étant informé de ce fait, résolut d'en

profiter. Ses agens sondèrent le jeune Le Clerc,

le trouvèrent aventureux et discret;, et apprirent de lui que son père , étant quartenier^ gardait chez lui les clefs de la porte du faubourg Saint-Germain. Il ajouta que souvent on le chargeait lui-même de remplacer son père, et de relever la garde ; enfin il promit de livrer cette porte à l'Ile-Adam, la nuit du vingt-huit mai, et que la garde qui veillerait à cette porte serait composée d'hommes dévoués aux Bourguignons.

Ce complot obscur éclata précisément à l'instant où, malgré l'opiniâtreté du connétable et du chancelier, la paix, convenue à Montereau, venait d'être enfin signée à Paris. Jamais l'espoir du calme ne dut paraître mieux fondé que le jour même où l'événement le plus imprévu vint le détruire.

Tumulte Sclou l'accord fait entre les conspirateurs , le sire de Chastellux, à la tête de huit cents hommes , se présente au rendez-vous assigné ; l'heure sonne , Le Clerc ouvre la porte Saint- Germain ; les Bourguignons entrent ; ils sont suivis par un autre corps que conduisaient l'Ile- Adam, Chevreuse, Vargines, Bournonville et Gouy. Bientôt une foule de Parisiens se joignent à eux, en criant : la paix! la paix î vive Bourgogne] Tous les partisans du duc Jean sortent de leurs maisons , armés et portant sur leurs ha~

à Paris.

bits la bande rouge et la croix de Saint-André, signe de leur faction. Tous se précipitent vers l'hôtel du connétable, qui cherche son salut dans la fuite. Le chancelier est surpris et jeté en prison.

Au bruit des armes, Tanneguy-Duchâtel , dévoué au dauphin, frémit du danger qui menace ce prince, vole à son palais, le trouve plongé dans le sommeil, l'enlève de son lit, l'enveloppe d'un drap, le porte dans ses bras à la Bastille, le fait habiller, armer, monter à cheval, sort avec lui, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, et arrive à Melun, où il trouve des amis et des troupes fidèles.

Pendant ce temps, la faction victorieuse, qu'aucun respect n'arrête, pénètre avec violence dans le palais du roi ; elle contraint ce malheureux monarque à monter à cheval , et à parcourir la ville, en déclarant qu'il approuve l'entreprise du duc de Bourgogne. A ces paroles, le peuple fait éclater une joie féroce, livre au pillage les maisons des nobles et des riches, massacre tous ceux qui portent la bande blanche et la croix droite, ou qu'il soupçonne d'être du parti des Armagnacs. 11 jette en prison les archevêques de Reims et de Tours , ainsi que cinq évêques.

Les chefs de la révolte se récompensent eux-

2jS CHARLES VI.

mêmes de leur attentat : Gui de Bar se fait nommer prévôt; Chastellux et l'Ile- Adam, maréchaux de France.

Plusieurs conseillers au parlement furent égorgés. Le connétable avait en vain cherché un asile; on le découvrit: il fut traîné en prison.

Cependant Tannegui-Duchâtel , après avoir mis le dauphin en sûreté , revient précipitamment à Paris avec les troupes du maréchal de Rieux et de Barbazan. Comme leurs gens occupaient encore la Bastille, ils y rentrent et marchent ensuite vers l'hôtel Saint-Paul, en criant : Fwe le roi! le dauphin et le comte d'Armagnac. Leur seul but était d'enlever Charles YI; mais ce prince venait d'être transféré au Louvre.

Duchâtel y court; mais il rencontre l'Ile- Adam sur sa route, et le combat le plus acharné se livre entre les deux partis : la haine, la vaillance , les forces étaient égales ; mais la populace, en se déclarant pour les Bourguignons, fait bientôt pencher la balance en leur faveur. Duchâtel, tourné, pressé, foulé, se retire en combattant avec intrépidité, ainsi que le maréchal de Rieux. Il s'éloigne à regret de Paris, et laisse encore une garnison dans la Bastille ; mais cette garnison, trop faible pour résister

à tant d'ennemis, se rendit deux jours après.

Ainsi les Bourguignons restèrent maîtres de la capitale, qui se soumit, et dont l'exemple fut suivi par un grand nombre de villes et de forteresses.

Dans les temps de troubles et de révolution, ce n'est pas tout, pour les chefs, que de vaincre leurs ennemis ; le plus difficile est de contenir la tourbe de leur propre parti. La victoire suffisait peut-être aux guerriers ; mais la populace, altérée de sang , s'indigne des barrières que ses nouveaux chefs opposent à ses vengeances ; elle se rassemble en furie , force les prisons , et massacre tous les prisonniers, parmi lesquels se trouvaient le connétable d'Armagnac, plusieurs évêques, archevêques et magistrats, ainsi qu'un grand nombre de bourgeois notables : ces malheureux étaient précipités par les fenêtres , et le peuple recevait leurs corps sur des piques.

Après avoir assou^d sa rage sur tant d'illustres victimes , le même peuple voulant prouver sa reconnaissance au traître Périnet Le Clerc, qu'il regardait comme un libérateur, lui érigea une statue qui fut placée au coin des rues de Saint-André-des-Arts et de la Vieille Arriver

-r» 1 . du duc de

Bouderie. Bourco.

Dès que le duc de Bourgogne, qui était alors p

ne m a ris.

à Dijon, apprit la nouvelle inespérée de son triomphe , il se hâta de le consolider en faisant filer ses meilleures troupes vers Paris, où il n'arriva lui-même que le quatorze juillet.

Les Parisiens , qui l'avaient naguère proscrit par leurs arrêts, et stigmatisé par les plus indécentes satires, le reçurent, ainsi que la reine, avec un enthousiasme qui toujours suit et trompe les puissances favorisées par la fortune. Le duc accorda quelques regrets à la mort de son ennemi, le comte d'Armagnac; sa politique aurait mieux aimé le garder comme otage, que le voir victime d'une violence qui éloignait la paix, et devenait pour lui un nouveau titre à la haine des gens de hien. Ses favoris furent comblés de grâces : Eustache Delaitre obtint la dignité de chancelier; Morvilliers, celle de premier président; le duc de Lorraine fut nommé connétable; Jean -sans -Peur exigea pour luimême le titre et l'autorité de gouverneur de Paris.

Jamais cette ville ne s'était vue en proie à de plus horribles calamités. Les bouchers, les cabochiens, les Saint-Yons , les Goix, devenus plus féroces par un long exil , satisfaisaient leur haine en versant tous les jours des flots de sang.

La reine et le duc nommèrent de nouveaux

magistrats, afin de remplacei", dans le parlement, ceux qui s'étaient éloignés pour rejoindre le dauphin.

L'absence de ce jeune prince excitait, dans Resoiu- 1 esprit de la reine et du duc, une juste et pro- dauphin. fonde inquiétude : Charles, né au milieu des troubles, se montrait mûri par le malheur. Il haïssait le duc de Bourgogne, qu'il regardait comme la première cause de tous les maux qui déchiraient la France, et la livraient à l'ambition de l'Angleterre. Résistant aux ordres d'un père, qui ne jouissait ni de sa raison ni de sa liberté, démêlant les artifices d'une mère ou plutôt d'une marâtre qui avait juré sa ruine, il préféra noblement le rôle aventureux de chef de parti à celui de dauphin captif; et, ne pouvant supporter l'usurpation d'une autorité dont il était le vrai soutien et fhéritier légitime, il s'en empara, rassembla des troupes, forma un parlement dans la ville de Poitiers, appela tous les hommes généreux à son secours , et se prépara courageusement à repousser les périls intérieurs et extérieurs dont il était environné.

Le jeune Charles fut secondé, dans ses généreuses résolutions, par un grand nombre de preux, dont plusieurs devinrent des héros, et par l'affection de cette nombreuse partie du

peuple que la faiblesse éloigne, et que la fermeté décide. Le maréchal de Rieux , Tannegui, Barbazan, le bâtard d'Orléans Dunois , Yignolles dit La Hire , Pothon de Xaintrailles, le jeune comte d'Armagnac, La Fayette, et plusieurs autres seigneurs se rangèrent sous ses drapeaux.

Il donna le gouvervement du Languedoc au comte de Foix, qui justifia d'abord sa confiance, en combattant et mettant en fuite le prince d'Oianp:e: Tanneffui-Ducliâtel fut nommé lieutenant du dauphin, dans l'Ile-de-France, la Champagne et la Brie : enfin, voulant se signaler lui-même par quelque exploit éclatant, il conduisit rapidement ses troupes en Poitou, le soumit, s'empara ensuite de Tours, de Bourges, et apprit ainsi à sa perfide mère, à l'ambitieux Jean-sans-Peur et au roi d'Angleterre , qu'il restait encore une forte racine au trône , et un obstacle redoutable à renverser.

A cette époque , le duc de Bretagne , indécis sur le parti qu'il devait prendre, offrit vainement sa médiation; chacun était trop animé d'espérance et de haine pour l'écouter.

Henri V était déjà maître d'une partie de la Normandie, et repoussait dédaigneusement les remontrances pacifiques du cardinal des Ursins, légat du pape. « Vous voyez, lui répon-

» dit-il, que Dieu m'amène ici comme par la » main : il n'y a plus de roi en France^ j'ai des ;) droits à cette couronne, et la Providence me » montre qu'elle veut la placer sur ma tête ; » car tout est tellement en confusion dans ce » pays, qu'on ne songe seulement pas à s'y )i défendre contre moi. »

Après s'être emparé du pont de l'Arche, ^^^^^^'' Henry forma le siège de Rouen; et tel était le malheur des temps, que, malgré les instances des hahitans de cette ville, le duc de Bourgogne et le dauphin refusèrent de les secourir.

A tous les fléaux de cette époque, se joignit une funeste contagion qui frappant également tous les partis, les disposa momentanément à négocier. Le roi d'Angleterre offrait la paix , à condition qu'on lui donnerait la main de Catherine de France, avec un million d'écus en or; il exigeait de plus la cession de la Normandie, de la Guyenne et du comté de Ponthieu, en toute souveraineté.

Le dauphin et le duc refusèrent de souscrire à cette paix honteuse. Cependant l'artificieux Henri s'était efforcé de séduire l'héritier du trône, en lui proposant de s'allier avec lui pour ^nlever la Bourgogne à Jean-sans-Peur : mais, dans ce cas, la Flandre devait être cédée à l'Angleterre.

Tout en négociant, le monarque anglais étendait avec rapidité ses conquêtes en Normandie, dans le Maiife et jusqu'en Picardie. La haine contre l'ennemi commun devenait générale; de toutes parts l'indignation éclatait; il devenait impossible à l'esprit de parti le plus opiniâtre et à l'œil le plus fermé à la lumière de ne pas s'ouvrir à quelque lueur de raison, à quelque étincelle d'amour du pays. Le duc de Bourgogne lui-même entama une négociation avec le dauphin. Ce prince généreux, sacrifiant ses ressentimens au bien public, accueillit favorablement les propositions de son ennemi , et conclut avec lui une trêve. Charles VI c»ffrit au monarque anglais la main de Catherine et l'exécution franche du traité de Brétigny; mais Henri ne voulait se relâcher sur aucune de ses prétentions.

Bientôt, le monarque français étant retombé dans son accès de démence, la reine Isabelle, plus ennemie de la France que le roi d'Angleterre lui-même, convint avec ce monarque, à Pontoise, d'un traité dont les conditions étaient si dures que les plus serviles conseillers refusèrent d'y souscrire.

liaLn du Une conférence eut lieu entre le dauphin et adTduc le duc de Bourgogne; ils signèrent leur récon- '^Jo^uër ciliation à Pouilly, près de Melun, s'embrasse-

rent et se promirent de vivre désormais unis. Cet accord publié répandit dans l'Etat une satisfaction générale, aussi fondée que le chagrin qu'en éprouva le roi d'Angleterre.

Les Français réunis pouvaient encore dissiper facilement les rêves de son ambition, et le contraindre à se rembarquer avec honte : le dauphin reprit Avranches et Pontorson ; mais Henri se vengea de cet échec en s'emparant de Gisors et de Pontoise.

Les Parisiens, éclairés tardivement sur les suites de leurs anarchiques fureurs, se montrèrent consternés à l'approche des Anglais. Le roi, la reine et le duc de Bourgogne se retirèrent à Troyes.

Le seul espoir qui restât aux amis de la patrie était la réunion de leurs forces , et l'accord de leurs chefs. Jamais un plus grand péril n'avait rendu l'union plus nécessaire; un nouveau crime la rompit , et remplit nos annales de pages aussi honteuses que sanglantes.

Le dauphin et le duc de Bourgogne , en signant la paix, étaient convenus d'une nouvelle conférence qui devait avoir lieu, un mois après, à Montereau- faut- Yonne : ce rendezvous pacifique qui devait resserrer leurs liens récens , les déchira.

On s'était fait de part et d'autre trop de mal ;

on s'était prodigué trop d'injures, pour se pardonner sincèrement : la haine veillait et régnait au fond des âmes. Les courtisans des deux princes nourrissaient leurs fatales passions, et leur inspiraient sans cesse des soupçons mutuels ; les uns s'efforçaient de persuader au dauphin que le duc de Bourgogne voulait lui faire éprouver un sort pareil à celui du duc d'Orléans, et s'emparer ensuite d'un trône qui ne trouverait plus de défenseurs ; les perfides amis de Jean-sans-Peur entretenaient pareillement ce prince dans une égale méfiance, et s'efforçaient de l'empêcher de se rendre à Montereau, où, disaient- ils, un piège funeste lui était tendu.

Jean-sans-Peur, ébranlé par leurs instances, mais incapable, par son caractère, de montrer une prudence qu'on pouvait prendre pour de la frayeur, persista malheureusement dans sa résolution de se rendre à la conférence. conféien- Lc dix scptcmbrc^, les deux princes se renpont de contrèrent sur le pont de Montereau, au milieu lereau. duqucl OU avalt élevé un pavillon entouré de barrières ; chacun d'eux était suivi de dix chevaliers: Tannegui-Duchâtel, Barbazan, Couvillon, se tenaient près du dauphin ; le duc Jean était entouré par Saint-Georges, Thoulongeon, * 1419-

de Montagu, et par le seigneur de Noailles, frère du captai de Buch.

Si l'on en croit les auteurs les plus favorables au duc de Bourgogne, le dauphin, après les premiers complimens, reprocha sévèrement au duc de lui avoir manqué de foi, en commettant, depuis la paix, de nouvelles hostilités.

Dans ce moment, Jean-sans-Peur s'apercevant que son glaive , mal placé , se trouvait trop en arrière, y porta la main pour le retourner ; mais soudain les gens du dauphin s'écrient : « Quoi ! vous osez tirer l'épée en présence de monseigneur î »

En même temps, Tannegui fait un signe aux Mon da

.1 . . 1 i . -ji duc de

guerriers qui le suivaient , en leur disant : « 11 Bourgo est temps d'agir. » Et aussitôt il frappe la tête ^°^* du duc d'un coup de hache. Ce prince veut se mettre en défense, et tombe mortellement percé de plusieurs glaives. La mêlée entre les deux partis devint générale : le seigneur de Noailles fut tué ; Montagu et les autres se sauvèrent.

D'un autre côté, les historiens qui soutenaient la cause de Charles VII, racontent que le duc de Bourgogne ayant proféré des paroles hautaines , assez conformes à son caractère , l'entretien, d'abord pacifique, se changea bientôt en querelle ; que le seigneur de Noailles

leva la main sur le dauphin; et qu'alors Tannegni-Duchâtel, prenant le prince dans ses bras, et le sauvant pour la seconde fois du péril qui le menaçait, revint avec ses hommes d'armes sur le pont; qu'une mêlée vS'ensuivit, et que le duc de Bourgogne y périt.

L'auteur des Annales de Charles prétend que le dauphin ne prit aucune part à cet assassinat, et qu'il ne doit être imputé qu'à des chevaliers de sa suite , qui avaient juré de venger, tôt ou tard, le duc d'Orléans.

Le plus grave des écrivains de cette époque, Juvénal des Ursins , s'exprime ainsi à l'occasion de ce meurtre : « C'est un problème difficile à M résoudre ; ceux même qui avaient été présens » n'en eussent bien su déposer, car la chose fut » trap soudainement faite. »

Voltaire dit « qu'on ne peut trouver aucune » preuve de culpabilité du dauphin, relativew ment à ce crime ; mais qu'il est encore plus )) difficile de prouver qu'il en fut totalement » innocent. »

Quoi qu'il en soit , cette incertitude sur l'auteur de l'assassinat laissa toute licence aux soupçons contre les deux princes et leurs partisans.

Les Bourguignons accusèrent l'évêque de Langres et la dame de Giac d'avoir trahi Jean-

CHARLES VI. :28g

sans-Peur, en se servant de leur influence pour le forcer de se rendre à cette fatale conférence.

Vainement le dauphin tenta de se justifier, et de repousser un soupçon qui l'indignait ; la haine de sa marâtre Isabelle, trompant et aigrissant l'opinion publique, déversa sur son malheureux fds tout l'odieux d'un forfait qu'une mère aurait dû voiler, quand même il en aurait été reconnu coupable.

Au bruit de ce désastreux événement, le connétable, duc de Lorraine, le chancelier, les officiers civils et militaires , tous partisans des Bourguignons, sont, ainsi que la reine, plongés dans la consternation, et se croient perdus sans ressource si le dauphin entre dans Paris, et parvient à se rendre maître de l'Etat. Tous se hâtent d'écrire au comte de Charolais, Philippe-le -Bon, nouveau duc de Bourgogne, l'excitent à la vengeance, concluent avec lui un traité, le deux décembre 1419? et signent une trêve avec le roi d'Angleterre.

Peu de temps après *, ce monarque se rendit T/^ai.e de à Troyes pour conférer avec Charles et la reine Isabelle. Là, il fut convenu, à la honte de la France, que la princesse Catherine épouserait Henri; qu'après la mort de Charles, le roi d'An-

2gO CHARLES Vf.

gleterre hériterait de son trône , qui désormais lui appartiendrait, ainsi qu'à ses descendans ; qu'en attendant le rétablissement du monarque français, la régence serait confiée à Henri, et qu'enfin chacun serait tenu de lui rendre hommage.

Ce prince, secondé par la fortune au-delà de ses vœux, n'attendit pas la mort de son beau-père pour exercer les droits qu'il lui concédait; car il existe encore une ordonnance qui prescrit de faire battre en Normandie des pièces de monnaie avec cette inscription : « Henricus » FrancoruTii rex; » tandis qu'à la même époque tous les actes signés par le régent étaient publiés au nom de Charles.

Une déclaration solennelle apprit aux Français et à l'Europe étonnés, que les couronnes de France et d'Angleterre seraient dorénavant réunies sur une seule tête; que Henri se chargerait de rétablir l'ordre dans le royaume , et que de ce moment la Normandie rentrait dans le domaine de la couronne française.

Enfin Charles , Henri et Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne, jurèrent de ne conclure aucune paix avec le foî-disant dauphin , sans le consentement des trois ordres d'Angleterre et de France.

Ce funeste traité de Troyes fut approuvé par

le parlement de Paris, qui jura de l'observer, et donna ainsi, le premier, au roi Henri le titre de régent et d'héritier de France ; ce qui est constaté par les registres de 1420 et 1421. Ce traité , qui violait à la fois les droits du dauphin, des princes et de tous les Français, avait été rédigé à Arras,le dix-sept octobre 1419? et fut signé à Troyes, au mois de mai 1420.

Le deux juin, Henri épousa Catherine: le dauphin fut déclaré ennemi de l'État, et incapable, par ses crimes, de succéder au trône.

Une partie de la France se soumit à l'usurpation ; mais tous les pays situés au-delà de la Loire embrassèrent vivement la cause du dauphin proscrit. En parlant de cette proscription, Voltaire , indigné , s'écrie : « Voilà donc la loi )) salique abolie, l'héritier du trône déshérité » et proscrit, le gendre de Charles régnant pai- » siblement, et enlevant l'héritage de son beau- )) père, comme depuis on vit en Angleterre, » Guillaume, prince d'Orange, étranger, dé- » posséder le père de sa femme.

» Si cette révolution avait duré comme tant » d'autres ; si les successeurs de Henri V avaient » soutenu l'édifice élevé par leur père ; s'ils » étaient aujourd'hui rois de France , y aurai t- » il un seul historien qui ne trouvât leur cause » juste ? Mézerai n'eût pas dit en ce cas que

Henri V mourut des hémorroïdes, en punition ) de s'être assis sur le trône des rois de France, Les papes ne leur auraient-ils pas envoyé bulles sur bulles; n'auraient-ils pas été les ) oints du Seigneur? La loisalique n'aurait-elle ) pas été regardée comme une chimère? que de ) bénédictions auraient présenté aux rois de ) la race de Henri V, de vieux diplômes contre ) cette loi salique î combien de beaux esprits ) l'auraient tournée en ridicule ! Que de prédi- ) cateurs auraient élevé jusqu'au ciel Henri V, ) comme le vengeur de l'assassinat , et le libé- ) rateur de la France ! »

Heureusement Charles VH, osant résister à sa perfide mère et à ses ambitieux conseillers, aux forces de l'Artois , de la Flandre et de la Bourgogne, et à la puissance de l'Angleterre, sut reprendre son trône , l'affermir, et rendre ses droits plus sacrés que ne l'aurait pu faire une vieille loi obscure, rêvée dans les forêts de la Germanie. 11 fonda ses titres et ceux de sa race sur l'affection des Français, que son courage et ses malheurs rallièrent autour du sceptre héréditaire.

Les troupes écossaises qui se trouvaient en France, réunirent leurs drapeaux à celui du dauphin; et ce prince prit le titre de régent du rovaume.

Dans ces circonstances critiques, un seul de ses amis lui manqua de fidélité : le comte de Foix tourna ses armes contre lui. Charles punit sa déloyauté, le combattit, le défit, et donna le gouvernement du Languedoc au comte de Clermont. INîmes et le Pont-Saint-Esprit lui ouvrirent leurs portes.

Pendant ce temps, Henri V, jouissant d'un succès triomphe qu'il devait au hasard , marchait de ' ^' Je '

^ V . ^ ^ ^ • j 1 Henri V.

succès en succès, tramant a sa suite son royal prisonnier, Charles VI, et le duc de Bourgogne : la mort de son père rendait celui-ci plus excusable dans sa félonie que tous les autres princes de sa famille»

Le monarque anglais, le lendemain de ses noces , s'empara de Sens , et y rétablit l'archevêque de cette ville : c'était ce prélat qui venait de célébrer son mariage. En le replaçant dans son église , le roi lui dit : « Vous me donnâtes )) hier une femme, je vous rends aujourd'hui » la vôtre. »

Montereau se rendit aux Anglais; Melun, défendu par Barbazan, résista quatre mois; mais les assiégés, privés de vivres, furent contraints de se livrer aux vainqueurs , sans capitulation; et le cruel Henri, pour satisfaire la soif de vengeance des Bourguignons, ordonna la mort d'un grand nombre de prisonniers; oi^

^94 CHARLES Vr.

ne les égorgea pas , mais on les laissa, dans leur prison, mourir de faim.

Ce fut cependant inutilement que le vainqueur espéra, en inspirant la terreur, dompter la haine des Français pour le joug étranger. Partout il se trouvait des âmes généreuses qui refusaient de prêter serment au prince anglais. Paris seul , depuis long-temps livré aux passions de la haine et de la vengeance, reçut en triomphe, dans ses murs, les deux rois et les deux reines que le sort lui imposait.

A. rôt du Bientôt le duc de Bourgogne paraît en deuil

parlement , i n • i i

contre le ucvant Gcttc cour anglo-irançaise, et demande

dauphin . , i a i ^ • /

vengeance pour son père, lâchement assassme. Le parlement se rassemble , sur la plainte de Jean Larcher. docteur de l'Université ; et, d'après les conclusions de l'avocat-général Marigny, il arrête que l'uifortuné Charles VI, ainsi que son gendre Henri , roi d'Angleterre et régent de France, rendront bonne justice au duc plaignant. Par cet arrêt, le dauphin, contumace, est banni à perpétuité, et déclaré ainsi indigne de succéder au trône de France.

Monstrelet rapporte le texte de cet arrêt, déshonorant pour la magistrature. Il fut communiqué officiellement au pape Martin V ; mais ce poiitiiê refusa de l'approuver; et il existe encore, dans le Trésor des chartes, une de ses

lettres, par laquelle il assurait le dauphin que jamais on n'obtiendrait de lui aucun acte qui pût préjudicier aux droits de sa naissance.

On rassembla, pour la forme, des états-généraux : ils étaient composés des partisans de l'usurpation , et ils accordèrent les subsides nécessaires pour soutenir cette guerre anti-nationale. L'Université fit une légère tentative pour obtenir que le clergé fût affranchi des nouvelles taxes; mais ses remontrances n'eurent aucun effet.

Après avoir pris toutes ces mesures , Henri V, Retour j suivi de la reine Catherine, retourna en An-enAngk» gleterre, dans le dessein de rassembler une armée assez forte pour achever sa conquête. Il laissa Paris gardé et opprimé par des soldats anglais et bourguignons , qui occupaient le Louvre, la Bastille, Vincennes, Saint-Cloud, Fontoise et Melun : ils étaient commandés par le duc de Clarence, lieutenant-général du roi, et gouverneur de la Normandie.

La nouvelle reine d'Angleterre et de France, Catherine, fut couronnée à Londres, avec une grande pompe. Les Anglais, enivrés d'une gloire qui leur avait si peu coûté, accordèrent à leur monarque triomphant tous les secours qu'il leur demanda.

Les fureurs de l'esprit de parti n'ont, comme

toutes les autres passions violentes, qu'une courte durée : c'est lorsqu'elles sont assouvies, que leur réveil commence. Paris, délivré des Armagnacs, sentit bientôt avec douleur le honteux poids d'une chaîne étrangère. Les habitans de la capitale semblaient plutôt mornes que tranquilles : leur tristesse laissait facilement lire les sombres pensées qui les oppressaient.

Le roi d'Angleterre put promptement connaître leur indignation comprimée , lorsqu' ayant fait arrêter arbitrairement le maréchal de rile-Adam , le peuple s'attroupa pour le délivrer. La sédition fut réprimée, mais elle annonçait déjà de lointains orages : l'Ile-Adam resta enfermé à la Bastille jusqu'à la mort du roi Henri.

Le dauphin donna la dignité de maréchal de France au brave La Fayette. Cet intrépide guerrier s'était réuni aux Écossais que commandait Bukan, duc d'Albanie. Le duc de Clarence marcha contre, eux à la tête de quinze cents hommes d'armes, dans le dessein de les surprendre à Beaugé, en Anjou : Salisbury le suivait avec toute l'armée anglaise.

Dans cette journée, la fortune prouva qu'elle n'avait pas totalement abandonné la France à ses ennemis. Un combat sanglant eut lieu: Clarence fut vaincu, pris, et mourut peu de jours

CHARLES Vï. 297

après de ses blessures. Les Français se partagèrent un grand nombre de prisonniers. Salisbury et l'armée anglaise arrivèrent trop tard pour prévenir ou pour réparer ce désastre. La Fayette et Bukan se retirèrent avec leurs trophées : le dernier fut nommé connétable de France.

Charles forma le siège d'Alençon. Salisbury se hâta de la secourir; mais il éprouva encore une défaite. Ces premiers succès grossirent rapidement le parti de l'héritier légitime du trône. En Picardie même, Jacques d'Harcourt, Rambure et plusieurs autres seigneurs prirent les armes contre les Anglais.

Henri Y, informé de ces nouvelles, se hâta Retour de de revenir en France; il y débarqua à la tête en d'une armée de vingt-huit mille hommes. Dans ce moment, le dauphin venait d'investir la ville de Chartres. A l'approche des Anglais, il regagna prudemment les rives de la Loire, pour ne point compromettre, contre des forces supérieures, le parti encore faible qu'une bataille perdue pouvait anéantir.

Le monarque anglais s'empara de Dreux, et assiéga Meaux qui lui résista huit mois, sous les ordres du bâtard de Vaurus , guerrier vaillant, mais féroce. Tous les prisonniers que ce partisan faisait, étaient pendus, par lui, à un grand arbre planté près de la ville : mais lors-

298 CHARLES Vf.

qu'enfin Meaux lut obligée de se rendre , Vaurus, qui n'avait aucun droit à la clémence du vainqueur, périt attaché aux mêmes branches sur lesquelles il avait fait expirer tant de victimes.

Jamais la constance ne fut plus nécessaire qu'à cette époque, au jeune prince qui disputait à tant d'ennemis les débris de sa couronne. La reine d'Angleterre , Catherine, qui venait d'accoucher d'un fils, nommé Henri, amena en France de nombreux renforts à son époux ; et les villes de Gamache, de Saint-Valéry et de Compiègne , incapables de résister à ce torrent, se soumirent aux vainqueurs.

Cependant un grand nombre de partisans secrets travaillaient, dans Paris, à secouer le joug de l'Angleterre. Ils avaient formé un complot dans le dessein de livrer la capitale au dauphin. Malheureusement une femme, chargée de leurs dépêches, fut arrêtée : elle avoua tout : on la jeta sans pitié dans la Seine, ainsi que ses complices.

Succès du Dans le même temps, Henri, Charles VI, '^"^ '" Isabelle et Catherine se réunirent à Senlis. Là, ils apprirent avec étonnement que le dauphin , réunissant vingt mille hommes sous ses ordres, venait de s'emparer de Charité-sur- Loire.

Le duc de Bourgogne , indigné de voir les Mon de meurtriers de son père s'approcher de ses Etats, envoya un cartel à Charles , en lui assignant le jour et le lieu où il voulait le combattre. Le roi d'Angleterre avait promis d'assister à cette bataille; mais^ attaqué par une maladie soudaine, il se vit contraint de rester à Vincennes, où il se trouvait alors : les Anglais et les Bourguignons marchèrent sans lui. Peu de jours après, ce monarque mourut, le i5 août, et soit que ce grand événement eût changé les idées du jeune Charles, en colorant, pour lui, l'avenir d'une plus riante espérance; soit qu'il se fût laissé entraîner par l'avis de ses généraux les plus expérimentés, le dauphin, au lieu de continuer sa marche, ordonna la retraite, s'éloigna, et cantonna son armée près de Bourges.

He^n V, avant de rendre le dernier soupir, recommanda aux grands de sa cour, aux chefs de ses troupes , de conserver sa gloire sans tache, de rester fidèles à son fils, et de maintenir une étroite union entre eux et le duc de Bourgogne. Il nomma son frère, le duc de Glocester, régent d'Angleterre , confia la conduite de son fils, le jeune Henri VI, au comte de Warwick; enfin il voulait que le duc de Bourgogne se chargeât de la régence de France; mais Phi-

bOO CHARLES VI.

lippe ne l'accepta point; et, sur sou refus, elle fut donnée au duc de Bedfort.

Quelques indices peuvent faire entrevoir que le monarque anglais ne se croyait pas trop assuré d'une conquête que lui disputaient tous les cœurs vraiment français ; car, à sa dernière heure, il ordonna aux membres de son conseil de garder étroitement le duc d'Orléans, ainsi que les autres princes français prisonniers , et de ne conclure aucune paix avec Charles soi-disant dauphin , à moins que la Normandie ne fût cédée à l'Angleterre en toute souveraineté. Son corps , successivement exposé à Notre-Dame, à Saint-Denis et à Rouen, fut enfin transféré à Londres par les ordres de la reine Catherine.

Un parlement solennel se tint à Paris : on y confirma le traité de Troyes ; le duc de Bourgogne renouvela son refus de se charger du gouvernement de l'Etat , et le duc de Bedfort fut reconnu régent du royaume.

Si le dauphin avait cru que la mort de Henri V changerait la face des affaires, il ne tarda pas à s'apercevoir que ses courtisans, comme ses espérances, le trompaient; et qu'il avait encore une longue lutte à soutenir pour remonter sur le trône de ses pères.

Les armes anglaises luent quelques progrès

CHARLES vio Soi

en Guyenne, et les siennes en Normandie. Un contre-temps imprévu accrut les embarras de sa position : le duc de Bretagne trahit sa confiance, et voulut, de concert avec les Anglais, s'emparer de La Rochelle. Charles y courut, et son arrivée déjoua le complot. Un accident terrible, image fidèle de la position critique où l'héritier de tant de rois se trouvait placé, put lui rappeler à la fois et les périls qui l'entouraient, et la faveur du sort qui le protégeait.

La maison dans laquelle ce prince logeait à Mon La Rochelle , s'écroula subitement ; son siège les vu resta seul intact sur une poutre, tandis que presque tous ceux qui se trouvaient avec lui , furent tués ou blessés. Peu de jours après, il apprit que son père, Charles VI , venait de terminer sa vie infortunée, le 20 octobre ^.

Les Français, malgré toutes les calamités d'un règne si désastreux , ne purent se souvenir que des longs malheurs de ce prince, des espérances que leur avait autrefois données sa jeunesse; ils montrèrent, en le perdant, plus de pitié que d'indignation, et même leur insouciance ou leur indulgence lui laissa encore le surnom de Bien-uâimé,

Aucun prince de son sang n'assista à ses ob-

5o2 CHARLES VI.

sèqiies. Abandonné par sa famille, on oubliait souvent de pourvoir à ses plus pressans besoins. On ne trouva point dans son palais assez d'argent pour fournir à ses funérailles, et son vil parlement ordonna froidement la vente de ses meubles, tandis qu'un héraut proclamait au milieu de Paris , morne et silencieux , la fin de son règne, et le commencement de celui de Henri VI , de Lancastre , roi de France et d'Angleterre : quelques sourds murmures répondirent seuls à cette proclamation.

En parcourant nos fastes, on doit souvent remarquer que tous les rois capétiens, quelque différence qu'on observe entre leurs caractères, leurs talens et leurs fortunes, ont tendu progressivement et avec une constance qui ressemble à un plan fortement conçu et habilement suivi, à l'abaissement de leurs grands vassaux, et à l'accroissement du domaine royal : le hasard seul n'aurait pas pu fournir tant de réunions, sous des princes qui se ressemblèrent si peu, et qui furent soumis à des chances si diverses.

Charles VI en est un exemple. Ce monarque si fréquemment privé de sa raison, qui fut presque toujours opprimé par ses parens ou par son peuple, et qu'une indigne épouse finit par enchaîner au char d'un prince étranger.

CHARLES vr. 5o5

réunit cependant à la couronne les comtes de Champagne et de Brie. Il forma même le hardi projet d'obtenir des seigneurs, en les dédommageant, la cession de tous les ports de mer et de toutes les places frontières du royaume; dessein trop vaste pour le temps , disproportionné à ses moyens pécuniaires, et à peine concevable au moment où l'anarchie bravait son autorité jusqu'au sein de sa capitale, jusqu'au centre de son palais.

La veuve de Charles, opprobre du trône et fléau de la France, survécut quinze ans à son époux. Elle était en horreur à tous les Français. « Lorsqu'elle mourut , dit Brantôme , son corps » fut tant méprisé qu'il fut mis de son hôtel » dans un petit bateau sur la rivière de Seine, » sans autre forme de cérémonie et de pompe, » et fut ainsi porté à Saint-Denis, en son se- » pulcre , ne plus , ne moins qu'une simple » demoiselle. ))

Ce prince infortuné avait eu plusieurs enfans : Charles, mort en bas âge; Charles, duc de Guyenn;^, qui mourut en r4oo; Louis, dauphin, qui termina ses jours en i4i5, sans laisser de postérité, ainsi que son quatrième fds, Jean, dont 1x1 vie finit en i4i6; enfin Charles VII qui lui succéda. Sa femme mit encore un autre enfant au monde; on le nomma Philippe, et le

5o4 CHARLES Vî.

jour de sa naissance îlit celui de sa mort. Ses filles furent: Jeanne, morte très jeune; Isabelle, d'abord femme de Richard II, et en secondes noces, de Charles d'Orléans; Jeanne, mariée à Jean VI, duc de Bretagne; Marie, morte fille ; Michelle , unie à Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne; enfin Catherine, qui épousa Henri V, roi d'Angleterre , et ensuite un gentilhomme anglais, nommé Owen-Tudor, dont le petit-fils monta sur le trône d'Angleterre, sous le nom de Henri VII. Le roi Charles eut aussi de sa maîtresse , Odette de Champdivers, surnommée la petite reine, une fille naturelle, Marguerite de Valois : elle fut mariée au seigneur de Belleville.

Ce règne calamiteux ne fut cependant point stérile en hommes célèbres. Indépendamment de Clisson, de Sancerre, de Boucicaut, de d'Armagnac , de Rieux, de La Fayette, de l'Ile- Adam , la postérité conserve avec honneur les noms de Juvénal des Ursins , orateur éloquent, ministre intègre, magistrat vertueux, politique habile et prudent.

Jean Juvénal des Ursins, originaire d'Italie, ne dut sa fortune qu'à son mérite; bravant, pour l'intérêt du peuple, l'orgueil des grands, il obtint un arrêt qui détruisait les moulins qu'un grand nombre de seigneurs voulaient

CHARLES VI. 3o5

conserver, quoiqu'ils gênassent la navigation, et privassent les pauvres de leur subsistance. On le vit défendre avec courage le brave Clisson , le vertueux Novian , le sage La Rivière : la haine de ses ennemis exigeait sa proscription; mais son langage hardi imposa aux courtisans les plus serviles, aux princes les plus hautains. Devenu avocat général , il résista aux prétentions ultramontaines, soutenant que le roi avait droit d'assembler son clergé, de le consulter, et de choisir le pape qu'il voudrait reconnaître.

Le parlement regardait Juvénal comme son plus ferme appui ; il défendit ses arrêts contre le duc de Lorraine et le duc de Bour«:offne : après l'assassinat du duc d'Orléans, loin de céder aux passions populaires , il se déclara contre le meurtrier, et plus tard sauva, par sa prévoyante fermeté, l'infortuné Charles, que le duc de Bourgogne voulait enlever. Sa vertu fit connaître la crainte à Jean-sans-Peur. Le dauphin , Louis , récompensa ses services par la dignité de chancelier. Quand les Bourguignons firent régner la terreur dans Paris , et l'inondèrent de sang, Juvénal s'éloigna pour n'être pas témoin de tant de honte et de crimes.

Lorsque le malheureux Charles, recouvrant quelques éclairs de raison , voulut gouverner

5o6 CHARLES VI.

par lui-même, ses choix fuient honorables; et aux deux ministres dont nous venons de parler, Novian et La Rivière, on peut ajouter Jean de Montaigu, Pierre d'Orgemont, Armand de Corbie, de Laître et Henri de Marie.

Les sciences et les lettres pouvaient difficilement faire briller leurs lumières à cette sombre époque de guerre civile, de proscriptions, de massacres et d'anarchie : cependant on n'a point oublié les noms de Nicolas Flamel , assez instruit en chimie pour que le vulgaire l'accusât d'avoir recherché et trouvé la pierre philôsophale; Balde, savant estimé; Jean Froissart, dont les chroniques curieuses et naïves fixent encore l'attention d'un siècle éclairé; Jean Petit, qui n'a survécu à son temps que par son impudence et l'extravagance de ses harangues; Jean Hus et Jérôme de Prague, disciples de Jean Wiclef : un clergé fanatique les condamna aux flammes, qui, loin de consumer leur doctrine, la propagèrent.

Nous venons d'achever, avec une sorte de dégoût, le tableau d'un règne désastreux, qui fatigue et attriste l'imagination par une longue succession de forfaits, de calamités, de violations de toutes les lois humaines et divines , de honte pour les princes, de misère pour les peuples, de chocs perpétuels entre des factions

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cruelles , tantôt victorieuses , tantôt vaincues ^ et signalant, pendant plus de quarante années, leur domination éphémère par d'horribles massacres : outrage au trône, oubli de la patrie, violation des sermens les plus saints , brigandages dans FEtat, anarchie dans la ville, schisme dans l'Église, adultère près du lit royal, supplice aussi honteux que le crime, artisans et bouchers dominant la cour, égorgeant les citoyens, et protégés par des princes parricides; l'héritier du trône condamné, proscrit par un lâche parlement; enfin, un prince anglais couronné dans la capitale de la France ; voilà le résumé de ce long règne qu'on aurait voulu effacer de nos annales, mais dont un pénible devoir nous a forcé de retracer les horreurs.

N'oublions pas qu'elles portent leur instruction autant que les actions grandes et glorieuses : peut-être même sont-elles quelquefois plus utiles pour mûrir la méditation et former l'expérience ; le bonheur séduit , la gloire enivre , l'infortune éclaire.

La France, moins abreuvée de sang, moins écrasée par la terreur, moins déchirée par l'anarchie , moins humiliée par un insolent vainqueur, aurait peut-être succombé, et disparu sous les chaînes d'une féodalité moins lâche et

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moins barbare : l'excès des maux fit sentir la nécessité des remèdes; et l'ordre naquit du chaos. Le peuple reconnut enfin qu'il fallait s'unir pour être forts, et se réfugier sous l'égide d'un trône conservateur, pour secouer le joug de mille tyrans.

Aussi , depuis nous verrons rapidement l'hydre féodale s'affaiblir, et la puissance royale s'accroître; heureuse si, en s'élevant, elle eût été assez habile, assez éclairée pour se créer des bases solides, fondées sur des institutions capables de garantir, de conserver tous les droits !

Quelques assemblées d'états avaient donné aux princes un avertissement grand et salutaire; le vœu éternel de toutes les classes du peuple s'était manifesté ; on le méconnut ou peut-être on le redouta : le trône s'éleva en trois siècles jusqu'au pouvoir absolu : il était sans obstacles, sans barrières; mais comme il se trouvait par là même sans appui , le premier souffle d'une révolution, le premier cri de liberté, renversa, et faillit détruire cet antique édifice. Aujourd'hui la sagesse et l'expérience le reconstruisent : puisse-t-il se consolider et prouver que le règne des lois est de tous le plus doux, le plus heureux et le plus durable!

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