‹ Histoire de Jeanne- d'ArcChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CHARLES YIl, surnommé LE VICTORIEUX.

Situation deCharlesYII. — Sou courouncment. — Assemblée à Paris. — Ratification du traité de Troyes. — Caractère de Charles. — Prise de Meulan. — Sa reddition aux Anglais. — Traité d'Amiens. — Siège de Crévan. — Défaite des Français. — Naissance de T.ouis XI. — Prise deCompiègne. — Siège d'Yvry. — Reddition deVerneuil. — Fuite de Jacqueline en Angleterre. — Son mariage. Descente de Gloccster à Calais- — Défection de Bedfort. — Hardiesse de Jacqueline. — Son nouveau mariage. — Prétention de

Riclîcmont Désintéressement de Tanneguy-Duchâtel. — Prise

de Pontorson. — Supplice de Giac. — Assassinat du favori du roi. — Siège de Montargis. — Siège d'Orléans. — Journée des harengs. — Dessein de Charles.

Ce fut au château deMéhun, eu Berry (Mézeray situation

*| de Char-

dit au château d'Espailly), que Charles VII lesvii.

apprit la mort de son père. Jamais, depuis la fondation de la monarchie, aucun héritier de la couronne ne s'était trouvé dans une situation si déplorable.

Trahi par sa mère, déshérité par Fauteiu' de ses jours, accusé et déclaré coupable d'un assassinat, poursuivi par les vengeances d'un

5lO CHARLES VII.

prince de son sang , le duc de Bourgogne , qui , le regardant comme le meurtrier de son père, était devenu le plus ardent de ses ennemis ; dépouillé de ses droits et de son rang par un infidèle parlement, banni de sa capitale , abandonné par le plus grand nombre de ses sujets, et incessamment assailli par toutes les forces de la belliqueuse Angleterre , il voyait un roi étranger devenu maître de son héritage, par l'infâme traité de Troyes, et cet étranger insultant à ses malheurs du haut d'un trône sur lequel l'avait élevé la plus noire perfidie.

(c Comment ne pas s'étonner, dit l'auteur des )i Variations de la monarchie, qu'un traité fait » contre toutes les règles divines et humaines, » opposé à la raison et aux lois fondamentales de » FEtat, signé par un roi en démence, par une » reine sans honneur, et par un conseil aveu- » gle, ait été autorisé, sanctionné par la pre- » mière cour du royaume, et que presque tous » les peuples de la monarchie aient volontai- )) rement subi le joug de l'étranger, le joug du )) plus implacable ennemi de la France. »

Quelque divers qu'aient été, depuis, les jugemens portés par plusieurs historiens sur le caractère de Charles VII, on ne peut refuser un légitime tribut d'estime au courage d'un prince qui, dans de telles circonstances, ne dés-

CHARLES VII. 5l I

espéra ni de sa fortune ni de celle de son pays.

Un prodige seul semblait pouvoir lui donner des moyens de réparer de si longs revers, de se relever d'une ruine si complète, de reconquérir son royaume, et de chasser même les Anglais des provinces qu'ils y occupaient depuis le règne de Louis le Jeune.

Une raison clairvoyante lui fit sans doute prévoir que l'esprit de vertige qui égarait les peuples, se dissiperait; que la haine antique des Français contre un joug étranger se réveillerait ; que son plus proche parent , le duc de Bourgogne, emporté momentanément par l'ardent désir de venger son père, cesserait de sacrifier à cette passion tous ses intérêts de patrie et de famille ; que , sentant un des premiers la honte du traité de Troyes, traité par lequel sa propre maison était chassée du trône, il verrait que cette usurpation, donnant à la puissance anglaise une force colossale, était évidemment menaçante pour son propre hé-

ritaq:e.

Enfin Charles se persuada que Tinclination des Français pour un prince légitime et national les réunirait tous contre l'ennemi commun. Sa prévision était fondée : l'événement la justifia , et le plus noble succès devint le prix de son héroïque fermeté.

couronne meut.

5l2 CHARLES VU.

Le petit nombre des guerriers fidèles qui entouraient le dauphin sur les remparts de Mëhun, n'eurent pas plutôt appris la mort de Charles VI, qu'ils déployèrent aux yeux de leur prince une bannière semée de fleurs de lys, et le saluèrent du titre de roi. Leurs bruyantes acclamations exprimaient à la fois leur zèle pour sa défense , leur amour pour la patrie , et leur haine contre l'étranger.

Son Charles se rendit promptement à Poitiers, ' où il fut couronné avec un peu plus de solennité en présence du duc d'Alençon et du comte de Clermont, tous deux princes de son sang, des seigneurs qui avaient embrassé son parti, du parlement qu'il venait de créer, et de la foule des habitans de cette grande ville.

Son couronnement était conforme aux droits de sa naissance, consacrés par les lois fondamentales ; mais un vieux préjugé exigeait encore, dans ce siècle, une cérémonie nécessaire au complément de sa royauté ; il fallait que le nouveau monarque reçût l'onction divine à Reims , et Reims était alors tombé dans la possession des Anglais.

Ce préjugé était fondé sur une bulle d'Alexandre III, publiée en 1 179, qui attribuait exclusivement aux archevêques de Reims le droit de sacrer les rois. Aussi, tant que la victoire ne

CHARLES VII. 3l^

lui ouvrit point le chemin de cette métropole, les Anglais , les Bourguignons , et tous les Français qui avaient embrassé leur cause, ne donnèrent à Charles d'autre titre que le titre ironique de roi de Bourges.

Les provinces qui se montraient disposées à soutenir le parti de ce prince , étaient le Berry, le Bourbonnais, l'Auvergne, le Dauphiné, la Saintonge et le Languedoc. Il n'avait d'autre allié que Louis III , duc d'Anjou et roi de Sicile. Les princes d'Orléans, de Bourbon, demeuraient prisonniers à Londres. Enfin Charles manquait d'argent , et craignait , en imposant ses provinces fidèles , d'épuiser leurs ressources et de refroidir leur affection.

Dans cette détresse , le roi ne fondait son espoir que sur l'indignation des Français humiliés par un joug étranger. Il ne se trompait pas : les hommes animés par un sentiment véritablement patriotique étaient partout plus nombreux en réalité qu'en apparence ; et le régent anglais, le duc de Bedfort, avait déjà pu s'apercevoir qu'au milieu de ses triomphes, il était secrètement entouré d'ennemis, car au centre de ses forces , au sein de Paris même , il se tramait de fréquentes conspirations , que la plus active surveillance et une inflexible rigueur pouvaient à peine prévenir ou étouffer.

5l4 CHARLES VII.

Cependant Bedfort, pour affermir sa domination, et pour co-mbattre un faible prince réduit au rôle aventureux de cbef départi, disposait de toutes les armes, de tous les trésors de l'Angleterre, ainsi que des troupes et des richesses d'un allié puissant, Philippe-le-Bon; de sorte qu'il pouvait croire son autorité également assurée dans la Normandie, l'Ile-de- France, la Picardie, la Flandre, l'Artois, le Nivernais , les deux Bourgognes et la Guyenne. Assemblée Lc réffcut d'aillcurs ne manquait ni d'habi-

à Paris

leté ni de prudence : unissant la douceur à la fermeté, il cherchait tous les moyens de se concilier l'affection des peuples conquis. Le premier acte de son pouvoir fut la convocation d'une grande assemblée à Paris ; elle était composée de plusieurs évêques, de quelques nobles, des principaux magistrats et des bourgeois les plus notables.

Ratifica- Là, Bedfort fît de nouveau la lecture du

tion du ^ 1 • 1

traité de traitc de Troyes , du contrat de mariage de Henri V avec Catherine de France, titre qui rendait incontestables, selon lui, l,es droits de Henri VI à une couronne, que Charles, soidisant dauphin , avait perdue par l'atroce assassinat commis en sa présence et d'après son ordre. Il conclut en invitant les assistans à prêter au roi Henri l'hommage et le serment qu'ils

CHARLES Vil. 5l5

lui devaient. Tous obéirent. Les autres villes suivirent l'exemple de Paris.

Un écrivain du temps^, Jean Chartier, raconte qu'il fut un des témoins de cette séance. « Ce )) qui me donna, dit-il, de grandes froidures » et de grandes vexations, bien que je fusse » salarié et défrayé par le roi Henri , comme » chanoine de Saint-Denys et historiographe » de France. »

La fortune des princes dépend souvent moins Caractère de leurs forces et de leur situation, que des qua- charies. lités ou des défauts de leur propre caractère : sous ce rapport, il était difficile de prévoir quel serait le sort de Charles VII. On remarquait en lui des sentimens élevés , généreux ; une fierté qui faisait respecter son infortune, une bravoure honorable pour un soldat , mais peu de capacité pour former un plan de campagne, et pour diriger une armée.

Ce prince ne manquait ni de discernement , ni de courage ; mais un penchant irrésistible le livrait aux plaisirs. Il se laissait tour à tour gouverner par ses favoris , par ses maîtresses , qui dépensaient son temps en fêtes, et dissipaient sans pudeur son modique trésor.

Long-temps ils le retinrent loin des camps, enchaînèrent sa valeur, et lui persuadèrent qu'il ne fallait point risquer la perte de sa cause

3l6 CHARLES Vlî.

en exposant sa personne ; et s'il parut quelquefois, malgré leurs instances, à la tête de ses troupes , il s'y montra plutôt en volontaire intrépide qu'en chef expérimenté.

On aurait dû craindre , d'après ce mélange de courage et de faiblesse , qu'il ne fût promptement écrasé par des ennemis actifs, puissans, et dont la victoire avait jusqu'alors constamment favorisé les armes.

Heureusement, pour soutenir le roi dans une lutte si pénible au milieu de circonstances si critiques, le sort lui donna une femme vertueuse, Marie d'Anjou, dont les sages conseils contrebalancèrent ceux de ses impudens favoris.

(( Plus tard, sa maîtresse, Agnès Sorel, dit î) l'abbé de Condillac à son élève le prince de » Parme, Agnès Sorel, qui s'intéressait à la )) gloire de Charles, mérita des éloges que vo- » tre précepteur ne peut ni ne veut lui refuser : » elle eut l'ambition d'être aimée d'un roi ,• c'est » une faiblesse. Mais elle désirait encore plus )) que son amant fût digne du trône; elle le » portait au grand malgré lui-même, et lui )) reprochait de préférer l'amour à la gloire. » Cependant si Agnès eût pensé comme Alix » Péters, maîtresse de Henri V, que serait de- » venu Charles VH ? »

Charles eut aussi le bonheur de rencontrer un ami fidèle, dévoué, intrépide, désintéressé, Tannegui-Duclîâtel. Enfin, pour suppléer à la force dont ce prince semblait manquer, il vit son trône entouré de héros tels que Richemont, Dunois, Lahire, Poton de Saintrailles, Gaucourt et le maréchal de La Fayette, qui furent à la fois d'habiles généraux et des ministres éclairés.

Il n'existait à cette époque qu'un homme habile en finances, et qui eût quelques idées grandes et justes sur une science alors partout ignorée, celle du crédit : cet homme était Jacques Cœur; il trouva, par son zèle, par ses richesses, le moyen de suppléer à l'épuisement des finances du monarque.

Pour comble de bonheur, l'exaltation héroïque d'une jeune vierge des champs , excitant tout-à-coup dans l'âme des Français un enthousiasme universel, et frappant d'une terreur panique les armées anglaises , accéléra les conquêtes de Charles par des exploits qui tenaient du prodige.

Les chefs intrépides qui commandaient dans P^se de

T . 1 ^ J- ' • ' j Meulan.

diverses provinces les troupes disséminées du roi, troupes faibles en nombre, mais fortes en dévouement et en courage, comprirent qu'en se tenant sur la défensive , ils rendraient leurs

5l8 CHARLES vir.

soldats plus timides, et l'ennemi plus confiant. Aussi partout on les vit prendre l'offensive avec cette témérité qui, dans les périls extrêmes, sert souvent mieux que la prudence; ils s'emparèrent de Meulan.

Sa reudi- Bicntôt après , le régent, ayant réuni ses for- Ângiail! ces, vint assiéger cette ville. Six mille royalistes accoururent du Berry pour la secourir; malheureusement les généraux de Charles ne purent s'entendre. Leur mésintelligence paralysa leurs efforts. Narbonne et d'Aumale se disputaient l'autorité. Tannegui-Duchâtel ne put fournir aux troupes la solde nécessaire. Elles se débandèrent, et la garnison découragée se rendit aux Anglais. Graville , qui la commandait, quitta la cause du roi pour embrasser celle de l'ennemi.

Traité Après ce succès , le régent crut devoir s'oc- ™"^"^' cuper activement d'une négociation très importante. La Bretagne, jusque là neutre, pouvait , en se décidant en faveur de l'un des deux partis, lui donner un grand avantage. Bedfort apprit qu'Arthus , comte de Richemont , frère du duc de Bretagne , exerçait une grande influence sur ce prince.

Richemont avait été fait prisonnier à la bataille d'Azincourt; revenu dans son pays, et sur sa parole, il prétendait que la mort de

CHARLES VII. 5x9

Henri V l'avait rendu libre , en le dégageant de son serment. Le rëgent, loin de s'irriter contre lui, crut plus utile de se l'attacher; et, pour y parvenir, il décida Philippe-le-Bon à lui promettre sa sœur en mariage.

Bientôt des conférences s'ouvrirent à ce sujet dans la ville d'Amiens. Un traité fut conclu. Par cet acte, le duc de Bretagne et le régent s'engagèrent à se prêter mutuellement cinq cents hommes d'armes; et Richemont épousa Marguerite de Bourgogne, malgré la résistance de cette princesse. Elle était veuve du premier dauphin, Louis, duc de Guyenne, et son orgueil lui faisait croire qu'elle s'abaissait en épousant un comte , quoiqu'il fût issu du sang royal. Mais il fallut obéir; et, pour consoler sa fierté, on lui permit de porter toute sa vie le titre de duchesse de Guyenne.

Dans le même temps Bedfort épousa une autre sœur de Philippe-le-Bon; ainsi l'Angleterre , la Bourgogne et la Bretagne , étroitement unies , menaçaient d'écraser de leur poids immense le trône chancelant de Charles VII.

Bedfort, aussi actif pour combattre que pour négocier, attaqua et reprit promptement le petit nombre de places que les royalistes français occupaient encore en Picardie et en Champagne.

si^geck Mais ceux-ci, plus irrités que découragés par ces revers, redoublèrent d'elïbrts pour les réparer. A leur tête, Stuart, connétable d'Ecosse, et le sire d'Estissac, envoyés par Charles, entrèrent en Bourgogne, et formèrent le siège de Crévan , près d'Auxerre.

Toulongeon , maréchal de Bourgogne , marcha contre eux, et se vit bientôt renforcé par SufFolk et Salysbury, qui lui amenaient l'élite des troupes anglaises.

Chastellux, gouverneur de la ville de Crévan , leur avait , par une opiniâtre résistance , donné le temps de le secourir. Les Anglais, fidèles aux principes de tactique et de discipline auxquels ils devaient tant de triomphes depuis près d'un siècle, occupaient une forte position, se gardaient avec vigilance, et attendaient prudemment que l'impatience des Français leur fît commettre une de ces imprudences qui avaient tant de fois rendu leur courage inutile et leurs défaites désastreuses.

L'expérience n'avait point éclairé les guerriers de Charles : pressés de combattre, et n'écoutant que leur ardeur, ils abandonnent une colline sur laquelle ils s'étaient avantageusement retranchés, et descendent en désordre dans la plaine; mais, tandis qu'ils se précipitent avec impétuosité sur le front des lignes

CHARLES Vir. 521

ennemies, la garnison de Crévan sort, tourne leur flanc, les attaque brusquement, les enfonce, et, après un combat sanglant, les force à une retraite bientôt changée en complète déroute.

Un grand nombre d'Écossais périrent dans j^.ç^.^^ cette mêlée : Stuart y fut pris ainsi que Sain- ^^^

•^ *• ■•■ Français.

trailles, l'un des plus vaillans guerriers de Charles. Cette défaite coûta aux Français trois mille hommes; elle fut suivie de la prise de Mâcon et de tout le Méconnais.

Chastellux reçut, pour prix d'une victoire à laquelle il avait pris tant de part, une singulière récompense : Auxerre lui accorda un titre et une prébende héréditaire de chanoine.

L'année 142 5, si désastreuse pour la cause Naissance du roi, donna naissance à un prince qui, de-Louîxi. puis, devint célèbre par son habileté, par son ambition, par sa politique tortueuse, par des succès éclatans, par ses perfidies et par ses cruautés ; Louis XI naquit '^,

Toutes les villes , fidèles à la cause de Charles, célébrèrent par. des feux de joie la naissance de cet héritier du trône; et le roi luimême la regarda, peut-être, comme une compensation à ses malheurs, ne prévoyant pas qu'un jour la révolte de ce fils abrégerait sa vie infortunée.

322 CHARLES VH.

Prise Un secours inattendu vint, dans le même

deCom-

piégne. temps, réparer une partie des pertes éprouvées sous les murs de Crévan. Les Milanais , liés au parti d'Orléans par la parenté de ses ducs avec la famille royale de France, et par les malheurs même de l'infortunée Valentine, envoyèrent six cents lances au secours du roi Charles ; il s'en servit pour reprendre quelques places ; et ses troupes , ayant surpris un corps bourguignon, le défirent complètement. Toulongeon, qui commandait ce corps , fut pris. Le brave Lahire s'empara de Compiègne, que les Anglais le forcèrent promptement d'évacuer.

Saintrailles, ayant racheté sa liberté, se rendit maître, par escalade, de Ham et de Guise; mais ensuite , attaqué par des forces plus nombreuses que les siennes, il se vit une seconde fois prisonnier.

D'un autre côté , les Anglais, ayant envahi l'Anjou, livrèrent cette province au pillage; mais, peu de temps après , leur chef, lord Poil, au moment où il se retirait chargé d'un riche butin , fut surpris , attaqué et pris par le comte d'Harcourt. On l'échangea contre Stuart, connétable d'Ecosse.

Ce succès, quelque faible qu'il fût, soutint le zèle et ranima l'espoir des royalistes. Un nouveau renfort vint encore grossir leur parti : Bu-

chan Stuart, connétable de France, était frère de Murdan, duc d'Albanie , régent d'Ecosse. Il obtint de lui un secours de cinq mille Écossais, qui vinrent combattre sous la bannière de Charles.

Archambaud , comte de Douglas , et beaupère de Buchan , commandait ce corps auxiliaire. Le roi , plus généreux que riche, récompensa le zèle de ces Écossais par de grandes faveurs. Il donna les comtés de Dreux et d'Aubigny au connétable d'Ecosse, et le duché de Touraine au beau-père de Buchan, avec le titre de lieutenant-général du royaume sur le fait de la guerre.

Ces prodigalités impolitiques excitèrent la jalousie des seigneurs français, et les troupes nationales ne virent pas, sans mécontentement, la garde du roi confiée à des étrangers , à la compagnie écossaise que Stuart commandait.

A la même époque, et par des moyens bien difFérens, le régent anglais s'aliéna une grande partie des cœurs qu'il avait voulu soumettre , punissant avec une rigueur extrême le courage, qu'un sentiment d'honneur aurait dû lui faire estimer, même dans ses ennemis; il fit impitoyablement égorger les garnisons françaises qui lui avaient opposé une résistance trop opiniâtre.

d'ivry.

Celle de la ville d'Orsay fut même amenée à Paris, dans le dessein d'effrayer les habitans de la capitale par le supplice de ces braves. Les larmes de la ducbesse de Bedfort obtinrent leur grâce. L'étranger avait voulu inspirer la crainte, il n'excita que l'indignation.

La capricieuse fortune semblait vouloir faire acheter au roi de France les faveurs qu'elle lui destinait, en accumulant, sur ses premières années , des revers , des périls , des malheurs et des contrariétés de tout genre.

La régence du royaume d'Angleterre était alors dans les mains du duc de Glocester. Ce prince, voulant tarir la source des secours que Charles tirait de l'Ecosse , accorda aux vœux des Écossais la liberté de leur roi Jacques. Ce faible monarque épousa la fille du comte de Sommerset; il conclut avec ses ennemis une trêve de sept ans, et devint leur instrument passif. Il enleva ainsi à Charles Vïl tout espoir de secours ultérieurs.

Cependant Bedfort , poursuivant ses avantages, assiégea Ivry, près de Dreux, qui lui opposait une vigoureuse défense. Le roi et le comte de Douglas marchèrent pour la secourir ; mais, trouvant les retranchemens ennemis inattaquables, ils se retirèrent sur Verneuil.

Alors le prince anglais envoya un défi insul-

CHARLES VIÎ. 5^5

tant à Douglas. Celui-ci, écoutant plus un faux point d'honneur que la prudence, accepta le cartel. Bientôt les armées sont en présence.

Douglas aurait dû laisser reposer ses troupes fatiguées par une longue marche; mais loin de prendre un parti si sage, imitant le funeste et récent exemple du vicomte de Narbonne et du comte d'AumalC; il donna le signal du combat, et commit encore l'imprudence de faire descendre de cheval ses hommes d'armes , afin de combattre à pied.

Cependant la victoire fut longuement disputée ; un quart de l'armée fut détruit; les Ecossais éprouvèrent une perte plus considérable. Le comte de Douglas, son gendre le connétable, et Gaucourt furent tués; on trouva parmi les morts le corps du vicom.te de Narbonne; et comme il était l'un des meurtriers du duc de Bourgogne Jean-sans-Peur, les Anglo-Bourguignons écartelèrent son corps pour lui faire expier cet assassinat.

Le duc d'Alençon et La Fayette, qui venait d'être nommé maréchal de France, furent pris ; les caisses et le bagage des Français, des Écossais et des Milanais tombèrent au pouvoir des Angla is.

La détresse de Charles devint telle alors qu'il se vit obligé de négocier, afin d'obtenir le délai

du paiement d'une somme de quarante livres due au chapelain qui avait baptisé son fils. Le luxe de ses favoris offrait un contraste scandaleux avec sa misère. On en trouve la preuve dans ces vers du temps , composés par Martial de Paris :

Un jour que Laliire et Poton

Le vinrent voir [le roi) pour festoyement,

N'avait qu'une queue de mouton

Et deux poulets tant seulement.

Las ! cela est bien au rebours

De ces viandes délicieuses

Et des mets qu'on a tous les jours

En dépenses trop somptueuses.

La mobilité des passions humaines trompe souvent les combinaisons des politiques les plus habiles. Le désastre de Verneuil, qui semblait rendre le triomphe des Anglais certain, et la ruine de la cause royale inévitable, produisit un effet contraire; il réveilla dans les cœurs l'amour de la patrie, la haine contre l'étranger et faffection pour un roi national. Bedahion Un grand nombre de chevaliers quittèrent Vemeuii. la banuièrc de Bedfort, et le jour même de sa victoire fut celui de la reddition de Verneuil, qui ouvrit ses portes à Charles.

En apprenant cette nouvelle, les Parisiens, trompés, se persuadent que Bedfort a été battu : ils se révoltent; un courrier dissipe leur erreur;

CHARLES Vlï. 3^7

la consternation succède à la joie, et le plus prompt châtiment punit les chefs de cette rébellion.

Salisbury s'empara successivement de Mayenne, du Mans, et de La Ferté-Bernard ; mais comme aucune de ces places ne se rendait qu'après une opiniâtre résistance et de sanglans combats, chaque jour prouvait aux Anglais combien il leur serait difficile d'affermir sur la France un joug qu'elle détestait.

Cependant la position de Charles devenait de plus en plus critique ; ses ressources étaient épuisées , ses meilleurs généraux pris. Il ne lui restait guère alors que Lahire et Saintrailles. Les soldats, découragés, abandonnaient les drapeaux ; le roi et sa femme manquaient souvent des alimens les plus nécessaires à la vie. Enfin la peste vint mettre le comble à ces calamités, et Bedfort dut se croire au moment d'écraser totalement un prince qui semblait proscrit par la fortune et par le ciel.

Mais tout à coup une femme, en jetant le Fuiiede

, . , Jacque-

flambeau de la discorde entre les ennemis de iioe en ce prince infortuné, le sauva du péril immi- terre. nent qui le menaçait. Cette femme était Jacqueline , fille de Guillaume de Bavière , comte de Hainault, et veuve du dauphin Jean. On l'avait mariée en secondes noces au duc de

Son maria;

Brabant. Ce jeune prince, âgé de quinze ans, valétudinaire et presque aussi infirme d'esprit que de corps, ne put inspirer à son épouse qu'un dégoût insurmontable et un profond mépris.

Jacqueline, douée de quelques charmes, mais dépourvue de principes et d'honneur, rompit à la fois sans scrupule le nœud légal qui l'enchaînait, le serment qu'elle avait prêté, prit la fuite et chercha un asile en Angleterre.

Elle possédait le Hainault, la Hollande et la Frise. Le duc de Glocester, régent de la Grande- Bretagne , convoitant la riche dot que le sort lui présentait, feignit d'être entraîné par une violente passion pour cette aventureuse princesse. Comme elle était aussi crédule qu'immorale, elle ajouta foi à ses paroles, se crut aimée ; et, sans attendre la cassation de son mariage , qu'elle avait sollicitée à Rome, elle en conclut témérairement un troisième.

drcio- Glocester, impatient de jouir des vastes États que ce nœud coupable lui donnait, descendit à Calais à la tête de cinq mille hommes, et s'empara promptement du Hainault.

Le duc de Bourgogne, à cette époque, célébrait son mariage avec Bonne d'Artois. Apprenant le débarquement du duc de Glocester, il crut que ce prince lui amenait un renfort que

cester a Calais.

Bedfort lui avait promis ; mais bientôt, instruit de l'injure faite à son cousin et allié le duc de Brabant, il comprit, quoique un peu tard, que les Anglais, auxquels il avait sacrifié son pays, sa famille et son roi, voulaient étendre jusque dans son voisinage les projets de leur insatiable ambition, et menaçaient ainsi d'une invasion prochaine ses propres Etats.

Enflammé d'une juste colère, il rappelle ses Défection troupes, les rassemble, et marche avec rapi- Bedfon. dite au secours du duc de Brabantf de sorte que Bedfort , à l'instant même où il se croyait certain de consommer la ruine de Charles , se vit tout à la fois privé des troupes du duc de Bourgogne et de celles mêmes que Glocester avait promis de lui envoyer.

Cette défection inattendue le contraignit de diviser ses forces, de les disséminer dans les places conquises , et lui ôta toute possibilité de poursuivre les avantages que sa dernière victoire lui promettait.

Le parti royaliste profita d'une circonstance si favorable ; et , lorsque le duc de Bourgogne entra dans le Hainault, un corps de Français, commandé par Saintrailles, vint lui offrir de se ranger sous ses bannières. Il accepta ce secours inattendu ; et dès lors on dut prévoir (|u'une réconciliation entre ce prince et le

55o CHARLES VII.

roi n'était ni impossible ni même éloignée.

Bedfort, comprenant toute l'importance de ce rapprochement, s'efforça d'en prévenir les conséquences, en employant tour-à-tour, auprès de Philippe-le-Bon , les prières et les reproches; mais ces mesures trop tardives furent vaines.

Le duc de Savoie, Amédée VIII, ennemi constant des Anglais, travaillait efficacement à réconcilier Charles et Philippe. Ses efforts ne furent pas, à la vérité, suivis d'un entier succès ; cependant il parvint à faire conclure une trêve qui assurait la neutralité des territoires de Bourgogne et du Lyonnais.

La guerre ne satisfaisait pas le courroux de Philippe; voulant tirer du duc de Glocester une vengeance personnelle, il lui envoya un cartel. Le prince anglais accepta d'abord le combat, mais ensuite demanda un délai pour en fixer le jour, et repassa en Angleterre.

Jacqueline ne pouvait plus ignorer à quel point elle avait été trompée ; car son infidèle époux, qui n'avait désiré que ses richesses, conduisait partout avec lui sa maîtresse déclarée, Aliénor de Cobham.

Sur ces entrefaites , Bedfort ayant convoqué un grand conseil, composé de seigneurs anglais et bourguignons , on y décida que le dis-

sentiment élevé entre les ducs de Glocester et de Bourgogne n'était pas une cause suffisante d'un combat singulier entre eux.

Jacqueline méritait d'être trahie; aussi elle Hardiesse le fut par ses sujets comme par son époux : ils queiine. la livrèrent au duc de Bourgogne qui l'enferma dans le château de Gand. Mais cette femme hardie, s'étant déguisée en homme, s'échappa de sa prison , se sauva en Hollande , y leva des troupes , et soutint la guerre contre les Bourguignons, avec désavantage, mais avec opiniâtreté.

Cependant l'adresse du régent Bedfort parvint à dissiper momentanément ces orages. A son instigation, le pape cassa le mariage de Jacqueline et de Glocester. Celui-ci, se soumettant aux ordres du saint siège , épousa son indigne maîtresse Aliénor.

Rien n'apaisait les passions aussi mobiles Sou qu'ardentes de Jacqueline. Devenue éprise d'un mariage. simple gentilhomme de Zélande, nommé Bercelen, elle l'épousa dès que la mort du duc de Brabant lui eut laissé la liberté de contracter ce quatrième lien : s'il la rendit heureuse , elle paya chèrement ce bonheur. Le duc de Bourgogne , après avoir battu et dispersé ses troupes , fit prisonnier son nouvel époux ; il ne le lui rendit qu'à condition qu'elle livrerait à Phi-

lippe toutes ses places, et le déclarerait unique héritier de ses Etats.

Ainsi la fortune, alors constamment favorable à la maison de Bourgogne, tournait à son profit un événement qui la menaçait d'une décadence probable ; et l'ambition du duc de Glocester n'eut d'autre résultat que l'agrandissement d'un prince dont il enviait la puissance. La querelle survenue si heureusement entre les ennemis de Charles , ainsi que le refroidissement qu'elle avait produit entre les Bourguignons et les Anglais, laissait respirer le roi; le courage de ses partisans se relevait. Le comte de Foix lui amena un renfort assez considérable.

Preien- Daus cc mcmc temps * on lui fit concevoir Rjchl- l'espérance de rattacher à sa cause le comte de "'°°^* Richemont, et par lui, la Bretagne. Les Anglais avaient refusé à ce guerrier ambitieux le commandement de leurs troupes ; son orgueil était vivement blessé. Charles lui offrit l'épée de connétable : il l'accepta , et redevint Français.

Cet arrangement f\it d'abord tenu secret : il fallait entamer des négociations avec le duc de Bretagne. Le premier agent qu'on employa fut mal choisi; c'était le président Louvet, minis-

tre cupide, objet de l'an imad version publique, et qui s'était précédemment attiré l'inimitié de la maison de Monfort, par ses intrigues en faveur des princes de Penthièvre. 11 échoua : la reine de Sicile et Tannegui-Duchâtel le remplacèrent, et réussirent.

Cependant le duc exigea préalablement que Charles éloignât de sa cour les partisans des Penthièvres, et particulièrement Louvet, son favori. Le crédit de ce ministre était d'autant plus difficile à renverser, que la dame de Joyeuse, sa fille, avait pris momentanément un assez grand empire sur le cœur de Charles.

Le roi fit des promesses vagues. L'orgueilleux comte de Richemont ne s'en contenta pas ; voulant des garanties, il exigea pour otages le sire d'Albret, le bâtard d'Orléans, et quatre places de sûreté.

Ce ne fut pas le dernier sacrifice que coûta au faible Charles l'acquisition de ce Breton intrépide , méfiant, dur et intraitable. Richemont se rendit à Angers avec une suite nombreuse et un faste humiliant pour l'indigent monarque qui achetait si chèrement ses services ; insatiable dans ses exigences, il voulut de plus qu'on lui cédât Parthenay et d'autres terres du domaine royal.

La détresse du roi était si grande qu'il ne

refusa rien; et pourtant rien ne fut encore conclu. Richemont déclara qu'avant de s'engager au service de Charles , il voulait obtenir le consentement des ducs de Bourgogne et de Savoie.

Ce délai semblait une défaite : on croyait tout manqué. Cependant , à la grande surprise des ministres et du roi lui-même, Richemont obtint ce qu'il désirait ; et ce prompt succès acheva de prouver que le duc de Bourgogne ne gardait plus dans son cœur aucune haine contre Charles.

On prétendit même qu'il avait annoncé qu'on le trouverait prêt à se réconcilier complètement avec le roi, dès que les complices du meurtrier de son père seraient exilés de la cour. Enfin Richemont, de retour à Chinon, reçut l'épée de connétable, fit hommage au roi, et lui prêta serment.

L'état déplorable où Charles se voyait réduit, le forçait d'abaisser sa fierté devant l'orgueil des seigneurs , dont l'appui lui était indispensable : il était devenu le vassal de ses vassaux ; et le nouveau connétable l'obligea de jurer sur l'Évangile, qu'il éloignerait de sa personne toutes celles qui avaient contribué à la mort du duc de Bourgogne ou à l'enlèvement du duc de Bretamie.

Ainsi le roi, pour acquérir de nouveaux serviteurs, fut forcé de leur sacrifier d'anciens amis. C'est d'ailleurs la conséquence presque inévitable des coups d'Etat que la politique conseille et que la morale réprouve. On dépend tour-à-tour de ceux qui en sont complices , et de ceux qui veulent en tirer vengeance.

Richemont , satisfait momentanément de la condescendance royale , s'éloigne pour aller au devant de ses troupes, et charge quelques amis fidèles de veiller pendant son absence à ses intérêts.

iV son retour il les trouve seuls, consternés; ils lui apprennent que le roi s'est éloigné d'eux , dominé plus que jamais par ses favoris ; Richemont se décide à le poursuivre : presque tous les seigneurs du Berry, du Poitou et de l'Auvergne se joignent à lui, animés d'une haine commune contre les ministres de Charles. Arrivé près du souverain , il ne se borna pas à des reproches; il éclata en menaces, effraya le roi, et devint plus maître de l'Etat que son maître. (( Il commença, dit Lévêque, ses fonctions de » connétable , en tenant la conduite d'un re- » belle. »

Cependant les favoris multipliaeint leurs intrigues pour conserver leurs places, et pour aigrir le roi contre un sujet si impérieux. On

ne sait quelle eût été la suite d'une telle lutte entre le prince et le premier chef de son armée.

Dësinië- Mais un homme dévoué , Tannegui-Duchâ-

ressement ^ -, • r» ^ • > v l'y» . •

de Tanne- tcl , sacritiant son existence a son aiiection sinchâieL cère pour un monarque infortuné auquel il avait consacré sa vie , déclara qu'aucun intérêt ne devait être mis en balance avec les intérêts du roi et de la patrie. Puisqu'on le considérait comme un obstacle à l'importante réconciliation de Charles et du duc de Bourgogne, il regardait comme un devoir de s'éloigner. En conséquence, il supplia le roi de lui permettre de se retirer à Beaucaire, où il passa le reste de ses jours, ne regrettant de sa faveur, disait-il, que la présence d'un prince qu'il chérissait, et dont il serait peut-être bientôt oublié. La plupart des courtisans , ne pouvant s'empêcher d'admirer ce noble désintéressement, se crurent forcés de suivre son exemple.

Louvet, tenant plus à son poste qu'à l'honneur, résistait encore, espérant que le départ de ses collègues concentrerait en lui seul la faveur et la confiance du roi. Mais alors l'indignation devint universelle; ses gendres euxmêmes. Joyeuse et le bâtard d'Orléans, lui reprochèrent hautement son ambition, sa cupidité et les autres vices qui lui attiraient la

haine publique. Enfin ii cëda, non au devoir, mais au mépris général; redoutant les insultes dont ses ennemis menaçaient sa chute, il n'osa prendre la route d'Avignon, lieu de sa retraite, que sous l'escorte de son gendre Dunois.

En partant , ce ministre perfide laissa près de Charles un autre favori, le seigneur de Giac, non moins avide, et peut-être plus dangereux que lui.

Après avoir consommé tous ces sacrifices, le roi rentra dans Poitiers avec le connétable triomphant, ou plutôt à sa suite. Un peu plus tard , il se rendit à Saumur où le duc de Bretagne vint lui faire hommage de son duché, et contracter avec lui une alliance contre les Anglais.

Bedfort dissimula son courroux jusqu'au moment où il crut avoir rassemblé assez de forces pour faire éclater sa vengeance. Quand tout fut prêt, Warvick, par ses ordres, envahit la Bretagne, et s'avança jusqu'aux portes de Rennes.

Le connétable, à la tête de vingt mille hom- p^se mes, marcha contre lui, animé du double désir ''' '^'°""

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