‹ Histoire de Jeanne d'ArcChapitre 9 sur 10 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Depuis le sacre de Charles VII, jusqu'à son retour à Gien.

JL/a renommée de Jeanne d'Arc avait déjà franchi les limites de la France , et commençait à faire l'entretien des nations étrangères. Sa personne , son caractère , ses prophéties , les moindres circonstances de ses exploits , étaient l'ohjet de la curiosité la plus avide , et ne tardèrent pas à occuper l'Europe entière. Henri, surnommé de Gorckcheim ou de Gorcum , du nom d'une ville opulente située sur la Linghe et la Meuse , à 5 lieues à Test de Dordrecht et à i3 lieues au sud d'Amsterdam, fut un des premiers qui écrivirent sur ce sujet. Ce théologien hollandais , et par conséquent sujet du duc de Bourgogne , ne pouvait s'exprimer sur le compte du roi Charles et de la jeune inspirée que d'une manière infiniment circonspecte; mais ce qu'il rapporte de favorable à la Pucelle n'en est que plus précieux à recueillir: « Une jeune fille », dit-il, « qui faisait paître » les troupeaux dans les champs , fut présentée » au fils du roi Charles VI ( ad régis Caroli VI

)) fillum accessit ) , et F assura qu'elle était en- » voyée de Dieu pour remettre tout son royaume » sous son obéissance. Pour empêcher toutefois » que sa démarche ne fût regardée comme une » audacieuse imposture , elle révéla des choses » secrètes dont ni elle ni aucun autre ne pouvaient » avoir connaissance par une voie naturelle. Dès » qu'on eut agréé ses services , elle se fit couper » les cheveux , se revêtit d'habits militaires , et » monta à cheval, armée seulement de son éten- 3) dard. On remarque en elle ces talens supé- » rieurs dont les généraux les plus habiles ne sont *> redevables qu'à une longue expérience. JNon- » seulement elle enhardit ceux qui combattent » avec elle; mais encore elle décourage et abat » les forces de l'ennemi ( Time quoque sui ejfi- » ciuntur animosi, et contra verb adversarii timidi, » quasi viribus destitua). Est -elle descendue de » cheval , elle reprend l'habit de son sexe , et fait » paraître une admirable simplicité de conduite, » une innocence que rien n'égale ; elle ignore » même entièrement les choses ordinaires de la » vie. On assure qu'elle a toujours conservé sa » virginité , et qu'à une extrême sobriété elle » joint une parfaite modestie ; que , pénétrée » d'une véritable piété , elle empêche non-seule- » ment les meurtres inutiles , mais encore les » pillages et les violences qu'on pourrait exer- » cor sur les peuples qui se soumettent au parti

» qu'elle sert. C'est ce qui porte toutes les villes » à jurer fidélité au fils du roi ( regiojllio ). Aussi » croit -on généralement qu'elle est envoyée de » Dieu pour opérer par le secours céleste les » actes qu'on ne pourrait attendre d'un courage » purement humain (1). »

On voit percer dans ce récit , au milieu des témoignages favorables que Henri de Gorckcheim est obligé de rendre à la Pucelle , l'esprit dominant du parti bourguignon , contraire encore à Charles VII et à ses adhérens. Il évite avec soin de lui donner le titre de roi; il n'ose le désigner que comme fils du roi Charles VI : c'était une marque de déférence qu'en qualité de sujet du duc de Bourgogne, Henri de Gorckcheim croyait devoir aux ressentimens de ce prince. Dans la deuxième partie de sa dissertation il paraît même incliner vers un sentiment moins favorable à la Pucelle. Ce qui l'embarrasse le plus, et ce qu'il paraît vouloir condamner, est son changement

(1) Henrici de Gorckcheim Propositionum de Puellâ militari in Franciâ, libelli duo. Ce Traité, qui ne contient que six pages et douze propositions, six en faveur de la Pucelle et six contre elle , est contenu dans le recueil intitulé : Sibylla Francica, seu de admirabili Puellâ Johannâ Lotharingâ , pastoris filiâ , ductrice çxercitûs Francorum , sub Carolo VU. Dissertationes aliquot coaevorum scriptorum ; è bibliothecâ Melcliioris Haiminsfeldii Goldasti , in-4° parvo. Urselliis, 1606.

d'habits , qui lui semble contraire à la modestie du sexe et aux préceptes du Deutéronome. Il ne va pas jusqu'à en examiner le motif; il ne l'ose peut - être pas. « Il prévoyait sans doute » , observe Lenglet du Fresnoy, « ce qui est arrivé à » plusieurs personnes, qui, pour avoir refusé » de se déclarer contre cette fdle , ont été obli- » gées , pour fuir la persécution , de s'expatrier » elles-mêmes plutôt que de se laisser ou chasser :» ou arrêter par le parti ennemi , qui voulait » qu'on adoptât jusqu'aux excès de sa pas- » sion (i). »

Tandis que l'Europe retentissait du bruit de sa gloire , l'humble Jeanne d'Arc n'aspirait plus qu'au repos de la solitude et aux avantages de l'obscurité. « Quels que fussent les motifs qui la » portèrent à demander sa retraite, il est cer- » tain qu'elle fit à ce sujet les plus vives instances, » et qu'elle ne céda qu'aux ordres du roi et aux » prières de la plupart des seigneurs, qui avaient )> éprouvé d'une manière trop sensible combien » sa présence encourageait les troupes. Forcée » de céder aux volontés de son souverain , on la » vit depuis ce moment s'abstenir d'opposer son )> avis à celui des ministres ou des généraux , li- » berté qu'elle s'était presque toujours donnée » jusqu'alors. Elle se contenta dans la suite de

(i) Histoire de Jeanne d'Arc 7 seconde parlie,

DE JEANNE d'àRC. 829

» partager les travaux des plus dangereuses ex- » péditions, et de s'exposer la première. Peut- )> être par cette conduite voulait -elle éteindre » les sentimens de jalousie qu'avaient excites ses » services. Ils étaient trop grands pour n'être )) pas enviés (1). »

De Corbény le roi et son armée se rendirent devant Yailly, petite ville fermée , située dans la 14^9 vallée et à quatre lieues de Soissons (2). « Les » habitans de ladicte ville de Vailly luy feirent » obéissance, et le receurent grandement bien, » selon leur povoir (3). » Partie de l'armée se logea dans la ville, partie campa aux environs (4). On y demeura tout ce jour, le roi voulant attendre le retour des hérauts qu'il avait envoyés à Laon et à Soissons sommer les habitans de se soumettre à son obéissance (5). Bientôt les députés de Soissons arrivèrent dans son camp , et lui présentèrent les clefs de leur ville (6). La ville de Laon, place très-forte , et par sa situation , et par les remparts dont elle était alors entourée , ne tarda pas à imiter cet exemple ( 7 ) , si même elle ne l'avait prévenu. Une chronique assure que ses députés étaient venus trouver le roi à Corbény,

(1) Villaret, Hist. de France . tom. XIV.

(2) Histoire au vray , etc. ; Chronique sans titre. (3-4) Chronique sans titre.

(5-6-7) Chronique sans titre; Histoire au vray, etc.

Vers I

liet

33o HISTOIRE

et lui offrir les hommages de leur cité au tombeau du royal anachorète (i). Charles se rendit d'abord à Soissons , « où il fut receu à très grant. » joye de tous ceulx de la cité, qui moult Fair> moyent, et desiroyent sa venue (2). II y se- )> journa trois jours , et son ost tant dans la ville » qu'es environs (3). »

Cependant plusieurs divisions de l'armée royale parcouraient en même temps les provinces voisines , et soumettaient un grand nombre de villes à l'obéissance du roi. Charles reçut à Soissons « les très joyeuses nouvelles » que Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie et plusieurs autres places très-importantes avaient volontairement reconnu son autorité (4).

Voulant récompenser le zèle infatigable, le constant attachement et le dévouement intrépide du célèbre La Hire , il l'éleva à la dignité de bailli de \ermandois à la place de messire Gollard de Mailly, qui occupait auparavant cette charge en vertu de la nomination du roi anglais (5). Vers le Qn se dirigea ensuite sur Château-Thierry, où

2» juillet . : r t • , A ...

14*9. s étaient retires le seigneur de Chatillon , Jean

(1) Monstrelet.

(9.) Histoire au vray, etc.

(?>) Chronique sans litre.

(4) Histoire au vray, etc., Chronique sans titre.

(5) Monstrelet.

de Croy, Jean de Brimeu, « et aucuns aultres » nobles gratis seigneurs de la partie du duc de » Bourgongne, » avec la garnison de Reims (i) et de quelques autres villes. Cette place était alors très - forte (2) , et il était probable quelle opposerait une vive résistance.

Jeanne d'Arc éprouvait une horreur invincible pour ces femmes sans pudeur, qui, oubliant tous les devoirs de leur sexe , osent s'attacher à la suite des armées, offrent aux soldats le spectacle de leur dépravation, semblent se disputer le prix de l'opprobre et de l'infamie , et excitent souvent entre des hommes grossiers et féroces les débats les plus sanglans et les plus honteux. Elle leur avait formellement interdit son approche (3) ; elle défendait aux soldats de les laisser pénétrer dans le camp ; elle poussait le scrupule jusqu'à ne pouvoir souffrir dans l'armée celles qui, moins coupables et moins avilies , ne se vendent qu'à un seul homme. Comme on approchait de Château- Thierry, une de ces dernières , qui était la maîtresse d'un homme d'armes, s'offrit à ses yeux , montée sur un des chevaux de cet homme. Saisie d'indignation à cette vue , la guerrière sainte tira son épée , et poursuivit cette femme de toute la vitesse de son coursier : elle ne tarda pas à l'at-

(1-2) Monstrelet.

(3) Déposition de frère J. Pasqucrel.

teindre ; mais réprimant aussitôt sa colère à la vue de l'effroi peint dans tous les traits de cette malheureuse , elle s'abstint de la frapper ; la pitié succédant même à l'indignation , elle lui adressa les exhortations les plus touchantes , lui reprochant avec douceur l'irrégularité de sa conduite, et lui donna plusieurs avis charitables. « JNe vous » trouvez plus désormais , » lui dit- elle , « en la » compagnie des hommes d'armes ; autrement je » serais forcée de vous faire xlu déplaisir (i). »

Les seigneurs renfermés dans Château-Thierry s'effrayèrent à la vue de la division de l'armée française, qui, conduite par la Pucelle , s'avançait vers leurs murs. Le bruit courut parmi la garnison , comme on l'avait prétendu à Troyes , qu'on venait de prendre des papillons dans l'étendard de la guerrière (2) , et, vraie ou fausse, cette circonstance, qui paraîtrait aujourd'hui si indifférente , avait ajouté , on ne sait trop pourquoi , à la persuasion où l'on était que des êtres surnaturels combattaient avec la jeune inspirée. Et , « tant pour ce qu'ilz sentoient la commu- » naulté ( le peuple ) enclinez à faire obéissance » au roy Charles, comme pour ce qu'ilz n'atten- » doient mie brief secours , et n'estoient mie » pourveuz à leur plaisir » , les capitaines de-

(1) Déposition de Louis de Contes.

(r>) La Pucelle ; çn l'interrogatoire du 3 mars i43o.

mandèrent à capituler (i). Sur ces entrefaites on vint annoncer que les Anglais s1 avançaient en grand nombre dans l'intention de combattre l'armée du roi ; cette nouvelle , en un instant répandue dans le camp , y causa une sorte de tumulte. Jeanne seule , toujours inaccessible à la crainte , parvint à rétablir l'ordre parmi les troupes, en les engageant à ne pas s'effrayer et en les assurant que les Anglais ne venaient point. L'événement prouva en effet que ce n'était qu'une fausse alarme (2). On reprit la négociation, et il fut conclu que la garnison se retirerait librement avec armes et bagages. Et ainsi « rendirent » et restituèrent icelle forte ville et cbastel en » l'obeyssance du roy Charles... :si s'en allèrent » à Paris devers le duc de Bethfort, qui lors » faisoit moult grant assemblée de gens d'armes, » pour aller combactre encontre le roy Charles » et sa puissance (3). »

Le roi arriva bientôt après à Château-Thierry. Vers le Jeanne d'Arc , comme il est naturel à toutes j^ les âmes tendres, conservait un vif attachement pour le pays qui l'avait vue naître ; elle profita du court espace de temps pendant lequel l'armée séjourna à Château-Thierry pour solliciter

(1) Monstrelct.

(2) Déposition de Husson le Maistre.

(3) Monsirelct.

33/j. HISTOIRE

du roi que les habitans des villages de Greux et de Domremy fussent exemptés « de toutes tailles, » aydes , et subventions. » Charles YII consentit gracieusement à sa demande. Les lettres-patentes qu'il fit expédier à cet effet à Château- Thierry le dernier juillet 1429, signées « par le » roi en son conseil , Budé , » portent expressément que cette grâce est accordée à ces deux villages en faveur de la Pucelle. La sentence donnée le même jour pour l'enterrinement de ces patentes , par le sieur Renaut de Bouligny, alors receveur général et conseiller du roi sur le fait et gouvernement de toutes ses finances , est signée N.^Continelles.

Les habitans de Greux et de Domremy ayant, par la suite , été troublés dans la jouissance de ce privilège , Charles YII , par lettres-patentes données à Chinon, le 6 février 14^9 > signées « par » le roi à la relation de son conseil , Conti- » nelles, » manda « de les y conserver et main- » tenir, » conformément à la teneur des patentes de i429? cc en faveur, » dit-il, « de ladite » Pucelle , native d'icelle parroisse, et en laquelle » sont ses parens. » Ces secondes lettres - patentes furent vérifiées et exécutées par sentence des élus de Langres du premier avril i4^9-

Cette exemption d'impôts a été maintenue par tous les rois successeurs de Charles YII, jusqu'à Louis XIII inclusivement, Les lettres de confir-

mation de ce prince furent données à Paris , au mois de juin ibio, vérifiées et registrées en la cour des aides à Paris , le 28 du même mois, sur le vu des premières patentes de Charles VII , des lettres confirmatives des rois ses successeurs, et sur les extraits des registres de la chambre des comptes de Paris, où Ton voyaitau registre des comptes des élections de Chaumont , à l'article de la paroisse de Greux et de Domremy, depuis F année i5o,8 jusqu'à Tannée 1608 , la recette laissée en blanc, et ces mots écrits pour explication : « A cause de la Pucelle ; » ce qui a continué à s'observer jusqu'à la révolution, les registres des tailles de l'élection de Chaumont portant toujours à cet article : « Néant : la Pucelle.» De Château-Thierry, le roi se rendit à Pro-r vins, où il demeura trois ou quatre jours (1) , selon une chronique , et huit ou neuf jours au moins , soit dans cette ville , soit dans les environs , selon mon calcul : ce qui me ferait soupçonner une erreur du copiste en cet endroit; « Et quant ceulx des villages de Paris à l'en- » tour sceurent comment ilz ( les Armagnacs ) » conquestoient ainsi pays, ilz laissèrent leurs » maisons et apportèrent leurs biens es bonnes » villes, et soierent leurs blez avant qu'ilz feus- » sent meurs, et apportèrent à la bonne ville...»

(1) Histoire au vray, etc.

:» Et ceulx de Paris moult avoient grant paour; » car nul seigneur n'y avoit (i). »

Cependant le régent anglais , parti de Paris vers le 18 juillet, « pour tirer entre Normandie » et Picardie, tant pour faire avancer les An- » gloyz estant en Normandie, hors les garnisons, » comme pour aler au devant de mon dit sei-

Lundî )) gneur le cardinal (2) , » revint en toute hâte

a5 juillet ° . .

1429. rassurer les Parisiens effrayés des progrès rapides de l'armée royale. Voici comment s'exprime à ce sujet le greffier-rédacteur des registres du parlement : « Lundi, xxve jour de juillet, » le cardinal d'Excestre ( ou de Wïnehestve ), qui » estoit nouvellement passé la mer avec grant » nombre de gens d'armes et archiers d'Àngle- » terre jusques au nombre de cinq mille ouen- » viron , en intencion de aler à l' encontre des m Boemiens et autres hérétiques , vint et entra » à Paris avec le duc de Bedford , son nepveu , » régent, acompagniez desdiz gens d'armes et » archiers et d'autres , attendans la venue , ayde » ou assistance, du duc de Bourgongne , qui » avoit fait et faisoit grant mandement de gens » d'armes ses subjez et alyez, en intencion de

(1) Journal d'un bourgeois de Paris.

(1) Expressions du duc de Bedford dans ses instructions au roi d'armes Jarretière, du 16 juillet i4^9- ( Voyez liv. v, PaS-2970

DE JEAJSfNE D'ARC: 337

» résister et combactre messire Charles de Va- )) lois et ses gens d'armes , qui nagaires avoient » esté reçuz à Troies, à Chaalons , à Reins, à » Laon , et en plusieurs autres villes de ce » royaume nagaires à luidesobeissans,si comme » on disoit De intentione judicet Deus (i). »

Le bourgeois de Paris rapporte ainsi dans son Journal l'arrivée du régent et du cardinal : « Le » jour de Saint Jacques en juillet ( le 25 ) fu- » rent ( les Parisiens) ung pou reconfortez ; » car ce jour vint à Paris le cardinal de Vinces- » tre et le régent de France , et avoient en leur » compaignie foison de gens d'armes et archiers » bien environ quatre mille , et le sire de l'Isle » Adam , qui en avoit de Picards bien environ » sept cents, sans la commune de Paris. »

Une autre chronique ne porte également le nombre des troupes arrivées au secours du duc de Bedford qu'à « quatre mille Angloyz » que son oncle le cardinal d'Angleterre avoit » amenez de delà la mer, soubs couleur de les » mener contre les Boesmes herectiques ; mais » mentant ses promesses , les mist en besongne » contre les Françoys très vraiz chrestiens, com- » bien qu'ilz eussent esté soubsdoiez de l'argent » de l'Eglise (2). »

(t) Registres du parlement, vol. XV.

(2) Histoire au vray, etc.

Le temps qui s'écoula du 25 juillet au 3 août fut sans doute employé par le roi Charles à mettre des officiers et à réorganiser l'administration dans les places qui se rendaient en foule à son obéissance , et par le duc de Bedford à condure avec le cardinal de Winchestre l'arrangement en vertu duquel il pourrait disposer de l'armée rassemblée pour la croisade. Tout étant réglé et convenu entre eux, l'oncle et le neveu se séparèrent, en apparence également contens

Mercredi pun de l'autre. « Ce jour (mercredi 3 aoûtiLiQk)

3 août 1429. . ' v f 3-/

» le cardinal à'ILxcestre (ou de Winchestre) se parti

» de Paris accompaignié seulement de ses fami- » liers domestiques , pour aler et estre à Rouan, » et laissa à Paris grant nombre de gens d'armes » et de trait , qu'il avoit nagaires amenez à Pa- Jeudi 4. » ris. Qui lendemain partirent avec le duc de » Bedford nepveu dudit cardinal , régent , pour » l'accompaignier , et pour combactre les enne- » mis, qui estoient au païs de Brie et environ >? en plusieurs villes et forteresses qu'ilz avoient » nouvellement recouvréez, et y avoient trouvé » assez prompte obéissance , sans y faire assault n ou effort de armes, ou de guerre (1). »

Le duc alla d'abord à Corbeil, où s'étaient rendus les débris de son armée, et se dirigea de là sur Melun , où les troupes de Nor-

■»? . ■ . ... ..ni ■ 1 .in fi-

(1) Registres du parlement, vol. XV.

DE JEANNE D7ARC. 33g

mandie s'étant réunies à lui, il se vit à la tête de dix mille combaLlans (i) , forces respectables dans ce temps-là, et égales à celles qui composaient l'armée royale. Il continua sa marche le long des rives de la Seine, et comme s'il eût cherché à couper la retraite à l'armée française, % poussa jusqu'à Montereau-faut- Yonne (2), cette ville si tristement fameuse par le meurtre de Jean sans Peur , et à laquelle un des plus hardis faits d'armes de l'armée française a procuré, dans ces derniers temps , une célébrité plus glorieuse.

Arrivé dans cette ville , dont le nom fatal prononcé en présence du malheureux Charles VII devait, vu les calomnies dont il avait été l'objet, équivaloir pour lui à une sanglante injure , le duc envoya ses hérauts d'armes porter au roi la 7 août 1429. lettre de défi dont la teneur suit :

« Nous Jehan de Lencastre, régent et gouver- » neur de France , et duc de Bethfort, sçavoir » faisons à vous Charles de Yallois , qui vous » soûliez nommer dauphin de Viennois, et main- » tenant sans cause vous dictes roy : pour ce que » torsionnerement avez de nouvel entreprins » contre la couronne et la seigneurerie de très » hault et excellent prince et très renommé mon

(1) Chronique saus litre.

(2) Monslrelet.

34o HISTOIRE

» souverain seigneur, Henry, la grâce Dieu; » vray, naturel , droicturier roy des royaulmes » de France et d'Angleterre , par donnant à en- » tendre au simple peuple que venez pour don- » ner paix et seureté , ce qui n'est pas , ne peut » estre, par les moyens que avez tenuz et tenez, » qui faictes seduyre et abuser le peuple igno- » rant, et vous aydez plus de gens supersti- » cieulx et repprouvez, comme d'une femme » désordonnée et diffamée (i) , estant en habit » d'homme et gouvernement dissolut, et aussi » d'un frère mendiant, appostat et sedicieulx (2), » comme nous sommes informez r tous deux , » selon la Saincte Escripture , abhominables à » Dieu ; qui par force et puissance d'armes avez » occupez au pays de Champaigne et autres parts » aucunes citez , villes et chasteaulx appartenais » à mondit seigneur le roy, et les subjectz qui çle- » mouroient en icelles contraintz et induitz à des- » loyaulté et parjuremens, en leur faisant rompre » et violer la paix finalle des royaulmes de France » etd' Angleterre solennellement jurée par les roys » de France et d'Angleterre, qui lors vivoient, » et les grans seigneurs, pers, prélats, barons, » et les troys estatz de ce royaulme : nous , pour » garder et deffendre le vray droit de mondit

(1) La Pucelle.

(2) Frère Richard.

DE JEANNE D'ARC. 3/f I

» seigneur le roy, et vous et voslre puissance » rebouter hors de ses pays et seigneureric à a l'ayde du Tout Puissant, nous sommes mys » sus et tenons les champs en nostre personne , » et en la puissance que Dieu nous a donnée , » et, comme bien avez sccu et sçavez , vous » avons poursuitz et poursuyvons de lieu en lieu, » pour vous cuyder trouver ou rencontrer , ce » que n'avons encore peu faire. Pour les adver- » tissemens que vous avez faictz et faictes, pour » nous , qui de tout nostre cueur desirons l'a- » bregement de la guerre , vous sommons et re- » querons que si vous estes tel prince qui que- » rez honneur, ayez pitiez et compassion du » povre peuple xhrestien, qui tant longuement, :» à vostre cause , a esté inhumainement traicté , î) foullé et opprimé , que briefvement soit hors » de ses afflictions et douleurs : sans plus conti- » nuer la guerre , prenez où pays de Brye , où » nous et vous sommes bien prouchains de vous » et de nous , aulcune place aux champs conve- » venable et raisonnable, et jour brief et com- » pétant , et tel que la procaineté des lieux où » vous et nous sommes pour le présent, le peut » souffrir et demander: auxquels jour et place, si » comparoir y voulez en personne . avec le con- » duict de la difformée femme et apostat des- » susdictz , et tous les parjures et aultre puis- » sance , telle que vouldrez et pourrez avoir ,

» nous , au plaisir de nostre seigneur , y com- » parerons, ou monseigneur le roy en nostre » personne. Et alors, si vous voulez aulcune y> chose offrir ou mectre avant regardant le bien » de la paix, nous laisserons et ferons tout ce que » bon prince catholique peut et doibt faire. Et » toujours sommes enclins et voluntaires à toute » bonne paix , non faicte corrumpue , dissimu- » lée, viollée , ne parjurée , comme fut à Mons- » triau fault Yonne , dont par vostre coulpe et » consentement s'ensuyvitle terrible, détestable , » et cruel meurdre, commis contre loy et hon- » neur de chevalerie , en la personne de feu » mon chier et très amé perc le duc Jehan de » Bourgongne, que Dieu pardoint : par le moyen » de laquelle paix, par vous enfrainte , viollée, j> et parjurée , sont demourez et demourent cent ;> nobles et autres subjectz de ce royaulme en » douleurs , quittes et exempts de vous et de * vostre seigneurerie , à quelque estât que vous y ayez peu et povez venir, et tous sermens de » loyaulté , feaulté , et subjection , les avez ab- » soultz et acquittez, c^mme par vos lectres pa- » tentes, signées de vostre main et de vostre » scel, peut clairement apparoir : toutes fois, » se, pour l'iniquité et malice des hommes, ne » povoit prouffiter au bien de la paix, chascun » de nous pourra bien garder et deffendre à » Tespce sa cause et sa querelle , ainsi que Dieu,

DE JEANNE D'ARC. 3/f3

» qui est seul juge , et auquel , et non à aultre , » mondict seigneur a à respondre , luy en don- » nera grâce : auquel nous supplyons humble- » ment comme à celluy qui sçait et congnoist le » vray droit et légitime querelle de mondit seis» gneur, que disposer en veuille à son plaisir : * et par ainsi , le peuple de ce royaulme , sans » tel foullement, oppressions, pourra demourer » en longue paix et en repos , que tous roys » et princes xhrestiens qui ont gouvernement » doyvent requérir et demander. Si nous faictes >> sçavoir hastivement , et sans plus délayer, ne » passer temps, par escriptures ne argumens, ce » que faire en vouldrez. Car si , par vostre def- » fault , plus grans maulx , inconveniens , conti- » nuacion de guerre , pillerie , et raenssonne- » ment de gens, et occisions, etdepopulacions de » pays , adviennent , nous prenons Dieu à tes- » moing , et protestons devant luy et les hom- » mes , que n'en serons point en cause , et que j> nous avons fait et faisons nostre devoir, et » nous mectons et voulons mectre en tous tér- » mes de raisons et honneur , soit préalablement » par moyen de paix , et journée de bataille , de » droit de prince , quant autrement entre puis- » sans et grans parties ne se peuvent faire. En » tesmoing de ce , nous avons fait sceler les pre- « sentes de nostre scel. Donné audit lieu de » Monstriau où fault Yonne , le yii jour d'aoust,

» Tan de grâce mil iiii cens xxix. Ainsi signé : :» par monseigneur le régent du royaulme de ;» France et duc de Bethfort (i). »

L'auteur qui nous a conservé ce curieux monument de la forfanterie , de l'imposture et de l'hypocrisie d'un tyran étranger, nous laisse ignorer si Charles YII daigna répondre à tant d'allégations mensongères, et aucun historien du temps ne supplée au silence du chroniqueur de la maison de Bourgogne.

Il ne m'appartient pas de porter un jugement sur la conduite que devait tenir en cette occasion Charles YII ; mais , si j'eusse été à la place du légitime héritier de la couronne des lis , voici ce que j'aurais répondu au duc de Bedford :

« Moi , fils et successeur de Philippe-Auguste, » de saint Louis , et de Charles le Sage , au digne » fils de l'usurpateur Henri de Lancastre , qui se y> dit régent de France.

» Le sceptre des lis n'appartient pas au pre- » mier téméraire qui ose s'en emparer ; c'est un » dépôt sacré , confié de générations en généra- » tions , selon un ordre immuable , par le plus » noble peuple de la terre , à la race auguste que » Dieu a choisie pour le conduire , à travers les » siècles , dans le chemin de la gloire et de l'hon y> neur.

(i) Moustrelet.

DE JEANNE d'ARC. 345

« Aucun meurtre, aucune usurpation ne souille » la mémoire des rois mes aïeux. Le premier roi » de ma famille ne dut la couronne ni aux dé- » tours de sa politique , ni à la force de ses ar- » mes , mais à la volonté de Dieu et au choix de » la nation qu'il avait défendue et vengée.

j> Etranger au milieu du peuple qu'il opprime, 5> Jean de Lancastre peut ignorer ses lois et ses j> coutumes, comme il a méconnu ses mœurs et » son génie. Il faut donc lui apprendre que ce » n'est qu'en Angleterre qu'on voit un Jean sans » Terre égorger son neveu pour usurper sa cou- » ronne ; un Edouard II déposé , torturé par » l'ordre de son épouse ; enfin un Richard II » misérablement assassiné dans sa prison pour » faire place à son cousin Henri de Lancastre , » dont la race tient encore aujourd'hui , de ses » mains débiles et tremblantes , un sceptre fu- » neste , tant de fois ensanglanté.

» Prétendre transporter sur le trône français » le génie de l'usurpation et de la barbarie , ce » serait vouloir acclimater sur les rians rivages » de la Seine , au milieu des lauriers et des lis , » les arbres empoisonnés de l'Asie , les serpens :» venimeux de l'Inde , les crocodiles et les léo- » pards. Il y périrait bientôt comme ces plantes » funestes et ces féroces habitans du désert : la » terre sacrée de la France , le beau ciel qui la

» contemple avec amour, ne sont favorables ni » aux monstres ni à la tyrannie.

» La France ne doit point ramper sous un » maître étranger ; elle demande son roi légi- » time : ce roi, c'est moi qui le suis.

» Qui ose contester mes droits au sceptre de » saint Louis ? un Lancastre ! le mandataire et » le représentant d'un prince qui n'a pas même » droit au trône britannique ! On veut ajouter » le poids de la couronne des lis au diadème » usurpé qui ne couvre le front de cet enfant » malheureux que pour l'écraser un jour, quand » l'heure arrivera où la justice inexplicable du » souverain juge des hommes viendra punir en » lui le crime de son aïeul !

» Rappelé parla voix de Dieu et par le cri de » de mes peuples, au trône auguste de mes pères; » conduit par une chaste héroïne , interprète des » volontés du ciel, je révère en elle l'instrument » dont il a plu au Très - Haut de se servir pour » confondre l'orgueil des hommes ; je marcherai » d'un pas ferme et constant dans la voie qui » m'est tracée.

» Jean de Lancastre m'accuse de fuir devant » lui ! Où mes guerriers ont - ils fui devant lui ? » Est-ce sous les murs d'Orléans, où la voix » d'une jeune fille renversa les forteresses élc- » vées par le génie de l'Angleterre , et porta la

DE JEANNE D\\RC. 347

» terreur au seiu de ses guerriers? Est-ce à Jar- » geau, dont les remparts écroulés couvrent les » cadavres de tant de compagnons d'armes du » vainqueur de Yerneuil ; où ces paroles terrii> blés de la guerrière sainte , Dieu a condamné » les Anglais j retentissent encore ; où le magna- » nime Suffolck lui-même fut contraint de ren- 5) dre son épée, instrument de tant de victoires? » Est-ce dans les champs de Patay, où les guer- » riers français ont dû à la rapidité de leurs che- » vaux Fhonneur d'avoir atteint à la course les » chevaliers d'Angleterre ; Patay, où tant de ban- » nières orgueilleuses ont été humiliées dans la » poudre ; où tant de bataillons reposent ense- » velis ; où le grand Talbot a trouvé des fers ; où » le vainqueur de Rouvroy a appris la terreur » et la fuite ? Est - ce enfin dans les plaines » d'Auxerre, de Troyes, de Ghâlons et de Reims, » où la bannière royale de la maison de Lancastre » n'a pas une seule fois osé paraître à mes re- » gards ?

» Tu parles de paix, fds de Henri V! il n'est » qu'une paix qui puisse satisfaire à l'honneur de » la France : fuis avec tes guerriers. Cette terre » héroïque , cette patrie des saint Louis et des » Duguesclin tressaille indignée sous vos pas ; » elle vous repousse avec horreur ; elle s'ébranle » pour vous engloutir. Fuis , chef des léopards ; » rentre dans tes vaisseaux ; hâte - toi d'offrir au

» souffle d'un vent secourable les voiles trop » long-temps détendues ; demande aux autans , » demande à la tempête de vous entraîner loin » de nos rivages; hâte -toi, dis -je, et n'attends » pas que les champs de la Gaule vous aient tous » dévore's!

» Mais si l'orgueil t'ëgare , si la voix de la jus- » tice retentit en vain à ton oreille, si le bandeau 3> d'une erreur funeste continue à couvrir tes » yeux, arme -toi, je t'attends. Yiens entendre » la voix du glaive , interprète de la volonté du » Très-Haut, instrument impassible des arrêts >> du ciel. Que ton roi t'accepte pour champion ; » qu il mette la couronne d'Angleterre dans la » balance comme j'y mettrai la couronne des lis, » et voyons enfin qui du fds de saint Louis ou du » petit -fds de Henri l'usurpateur gagnera au- » jourd'hui sa cause au tribunal du Dieu des ari> mées. Ton roi, dis- tu , l'a pris pour juge , et » je n'en reconnais point d'autre. C'est en pré- » sence de ce tribunal auguste; c'est sous les yeux » de ce souverain arbitre qui lit dans les ténèbres » des cœurs, que l'hypocrite ne peut abuser, et » que la calomnie ne trompera jamais ; c'est à la :» face du ciel et de la terre que je te donne le » démenti du brave ; oui , tes lèvres ont proféré » un lâche mensonge , frère de Henri Y (j'en at- » teste la parole d'un roi et la foi d'un chevalier), » quand elles m'ont accusé d'un crime que le

» cœur seul d'un Lancastre pourrait avoir conçu; » Viens donc ; le roi de France veut bien à ces » conditions mesurer son épée avec celle du fils » de son vassal, si toutefois tes regards peuvent » un seul moment soutenir Fëclat du glaive des » Clovis et des Charlemagne. »

Quelle qu'ait été réellement la réponse de Charles VII ( et il est impossible de ne pas présumer qu'elle ait dû être , en substance , à peu près conforme à celle que je viens de supposer), il est certain qu'il accepta la bataille que lui proposait le chef des armées britanniques. Loin de s'alarmer de la manœuvre par laquelle le duc de Bedford, en poussant jusqu'à Montereau, avait paru vouloir tourner ses derrières , il continua a s'avancer vers Paris , par les plaines de la Brie , jusqu'auprès d'un château appelé alors la Mottede-Nangis ( i ), où existe aujourd'hui la petite ville de ce nom, située à seize lieues au sud-est de la capitale. Ce mouvement hardi jeta, à ce qu'il paraît, une grande consternation dans l'armée anglaise , qui craignit que les Français ne lui coupassent eux-mêmes la retraite , et ne lui fermassent le chemin de Paris. On ne peut nier que la situation du duc de Bedford ne devint très-critique, attendu la disposition des esprits , par l'effet de cette manœuvre de l'armée royale. Une

(i) Chronique sans titre.

35o HISTOIRE

récente expérience nous a prouvé que ces pointes aventureuses ne réussissent qu'à ceux que secondent la confiance des troupes qu'ils commandent, et l'esprit de la nation au milieu de laquelle ils combattent. Voilà pourquoi de deux opérations de la même nature , et , au premier coup d'œil 7 également imprudentes, l'une réussit au roi Charles , et l'autre pensa avoir pour résultat la perte du duc de Bedford. Si le roi eût été informé à temps de ce qui se passait parmi les troupes de ce dernier, il n'eût tenu qu'à lui de disperser et d'anéantir l'armée anglaise en marchant rapidement sur Montereau.

Mais on ignorait complètement dans l'armée française l'effet qu'avait produit parmi les soldats anglais la marche rapide des troupes du roi sur Nangis ; on était surtout bien loin de prévoir qu'un guerrier célèbre, un prince de la maison royale d'Angleterre , se résoudrait à une retraite précipitée , immédiatement après avoir demandé la bataille , et rentrerait dans la capitale sans avoir combattu.

En conséquence , le roi « tint les champs , 3) et rassembla son ost près d'ung chasteau

» nommé la Motte de Nangis , et là les

» batailles furent ordonnées bien notablement et » prudemment. Au reste , c'estoit agréable chose » que de voir le maintien de Jehanne la Pucelle » et les diligences qu'elle faisoit. Et toujours ve-

» noient nouvelles que le duc de Betfort s'avan- » çoit pour combactre. Pour ce le roy se tint » tout le jour en son ost emmy les champs, » cuidant que ledit duc de Betfort deust venir : » mais il changea de conseil, et s'en retourna » à Paris , combien qu'il eut bien lors en sa com- » paignie dix ou douze mille combactans, comme » dit est. Le roy , de son côté , en avoit bien » autant ; et la Pucelle , et les seigneurs et gens » de guerre estant avec luy , avoient grant désir » et voulonté de combactre (i). »

On craignait tant à Paris les résultats de la bataille qu'on prévoyait devoir avoir lieu dans les plaines de la Brie , qu'on prit toutes les précautions imaginables pour empêcher que l'armée royale entrât dans la ville par surprise , si elle battait celle du duc de Bedford. « Item,» dit le bourgeois de Paris , dans sa chronique écrite jour par jour , « la vigille S. Laurens (mardi g août) fut fer- Mardi » mée la porte S. Martin , et fut crié que nul ne » fust si osé d'aller à S. Laurens (i) par devo-* » tion, ne pour nulle marchandise, sur la hait. » Aussi ne fist on ; et la feste S. Laurens (10 Mercredi » août) fut en la grant cour S. Martin; et là fut I0t

(i) Chronique sans litre.

(2) La partie du faubourg Saint-Martin où se voit encore aujourd'hui l'église Saint-Laurent , formait alors un village séparé de la ville par un intervalle assez considérable.

» grant foison de peuple. Mais nulle marchandise » ne s'y vendoit , senon des fromages et œufs , et » des fruits de touttes manières , selon la sai- » son. »

Il y avait autour du roi ; gisent les chroniques , aulcunes gens qui éprouvaient le plus vif désir , que , sans pousser plus loin les conquêtes de l'armée royale , on retournât dans les provinces du midi de la Loire (i). Je soupçonne fort que le ministre la Trémoille était à la tête de ces aulcunes gens ; et ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que Charles YII adhéra grandement à cette opinion (2), qui, à la vérité, s'accordait très-bien avec son penchant pour l'indolence et le repos. Les ducs d'Alençon et de Bar, les comtes de Clermont , de Vendôme et de Laval, firent en vain tous leurs efforts pour ébranler cette résolution. « Leur opinion estoit que le roy » debvoit passer oultre pour tousjours conques- » tes , veu que la puissance des Angloys ne l'osoit » combactre (3). »

Un événement imprévu leur donna gain de cause. Les habitans de Bray - sur - Seine avaient promis de livrer passage à l'armée française , qui

(1) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre.

(3) Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

DE JEANNE d'àRC. 353

ne pouvait traverser Je fleuve en aucun Hutre eudroit , toutes les places ayant des ponts sur la Seine étant au pouvoir des ennemis. I/armëe revint donc vers le sud-est, et s'approcha de Bray sans défiance ; mais les habitans de cette place manquèrent à leurs promesses. La veille au soir du jour où les Français devaient y passer, ils reçurent dans leurs murs un grand nombre d'Anglais et de Bourguignons , de sorte que les premiers cavaliers de l'armée royale qui s'engagèrent dans la ville, furent faits prisonniers et dépouillés de tout ce qu'ils possédaient ; puis les portes se fermèrent , les ponts furent levés ; les remparts se hérissèrent de lances , et l'étendard d'Angleterre flotta au sommet des tours. Il fallut renoncer à passer la Seine en cet endroit (i).

L'avis des généraux prévalut alors. L'armée Samedi retourna à Château - Thierry, où elle passa la Marne, et s'avança, par la Ferté-Milon, vers Crespy en Yalois (2).

Informés de l'arrivée de leur roi , « accouroient » les peuples françoys de toutes parts (3) » sur son passage; ils portaient son nom jusqu'au ciel, et le saluaient du cri de Noël ! long - temps répété (4). Les villages entiers venaient au-devant de lui , « chantans Te Deum laudamus , et de-

i3 août

(1-2) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre. (3-4) Histoire au vray, etc.

» votes anthiennes, versets et respons, et fai- » sans merveilleuse feste , regardans surtout » moull la Pucelle , laquelle considérant leur » maintien, plouroit moult fort(i). Yoici » ditelle à Dunois et a l1 archevêque de Reims, entre lesquels elle cheminait à cheval, « voici un bon » peuple! et n'ai encore vu aucun autre peuple » qui se soit tant réjoui de la venue d'un si noble » roi. Plût à Dieu » , ajouta-t-elle , « que je fusse » assez heureuse, quand je finirai mes jours, pour » être ensevelie dans celte terre! » Infortunée! ses vœux ne furent pas exaucés : aucune terre ne devait recevoir ses débris mortels ; sa cendre était promise aux vents et aux flots. L'archevêque de Reims, ému de ce discours, ne put s'empêcher de lui dire : « O Jehanne ! dans quel lieu avez- » vous espoir de mourir ? — Où il plaira à » Dieu, a répondit-elle avec cette candeur ingénue qui ajoutait tant de charme à ses paroles; « car » je ne suis sûre ni du temps , ni du lieu , plus » que vous ne Fêtes vous-même. Et plut à Dieu , » mon Créateur, que je pusse maintenant par- » tir , abandonnant les armes , et aller servir » mon père et ma mère , en gardant leurs bre- » bis avec ma sœur et mes frères , qui moult » se réjouiraient de me voir ( 2 ) ! » Paroles

(1) Histoire aa vray, etc.

(2) Déposition du comte de Dunoi*.

qui montrent suffisamment que c'était contre son gré que, sa mission accomplie, elle continuait à paraître au milieu des armées. Biles indiquent aussi que les frères de Jeanne d'An avaient cessé de l'accompagner. 11 est probable qu'ils s'étaient séparés d'elle à Reims. Peut-être Pierre d'Arc , qui fut nommé par le roi prévôt de Yaucouleurs , en récompense des services de sa sœur, était-il allé prendre possession de sa charge. Cette supposition est d'autant plus permise, qu'on ignore l'époque de cette nomination, et qu'il n'y a pas d'invraisemblance à soupçonner qu'elle pût avoir lieu à l'occasion de la solennité du sacre.

De Grespy en Valois , le roi et son armée , se rapprochant toujours de Paris , vinrent camper près de Dammartin (i).

Le passage suivant , des registres du parlement, semble nous donner la date de ce mouvement de l'armée royale. « Vendredi xixe jour » d'aoust et les jours ensuivans , » dit le greffier de cette cour , « les presidens et conseillers de » céans n'ont gueres vaqué à entendre à l'expe- » dition et jugement des procès, et à oir les » plaidoiries des causes, pour occasion des en- » nemis qui s'estoient approchiez de la ville de

(1) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre.

» Paris , qui avaient occupé plusieurs cités , vil- » les, et forteresses environ Paris, sans siège » et sans résistence (i). »

Alarmé des progrès du roi , le duc de Bedford sortit une seconde fois de Paris « à tout » grant nombre de gens de guerre » , et vint camper au village de Mittry, à peu de distance de Dammartin , dans une situation très-avantageuse (2), où il se fortifia de tout ce qui pouvait la rendre inexpugnable (3). IL envoya alors ses hérauts d'armes déclarer, de sa part, au roi« que » s'il voulait la bataille, il la recevrait (4). »

Le roi, qui crut que l'ennemi était , cette fois, déterminé à combattre , partit sur-le-champ de Dammartin , où il laissa une partie de son armée , et poussa , avec sa cavalerie , jusqu'à Laigny-le-Sec (5) , où ses troupes de pied avaient probablement ordre de le rejoindre.

Le duc de Bedford attendait tranquillement les Français, persuadé qu'enflés de leurs dernières victoires , ils viendraient l'attaquer dans la position qu'il avait choisie , et trouveraient

(1) Registres du parlement, vol. XV.

(2) Chronique sans litre; Alain Chartier, Chroniques du roy Charles sepliesme.

(3) Histoire au vray , etc.

(4-5) Alain Chartier, Chroniques du roy Charles sepliesme.

DE JEANNE D1 VttC. 35 y

la mort au milieu des pals aigus dont il avait de toutes parts hérissé le front de sou armée.

Mais F expérience avait enfin instruit nos guerriers. Charles « feist ordonner ses gens pareille- » ment, en intention d'attendre et recepvoir en » bataille ses adversaires , ou de les aller assail- » lir, s'ilz se mettoient ou estoient trouvez en » place pareille. Mais les Angloys ne monstre- » rent aulcun semblant de les vouloir assaillir ; y> car , par le contraire , ilz s'estoient mis en » place fort advantageuse , et fortifiez , comme » futveu, apperceu , et rapporté par La Hire » et aulcuns autres vaillans capitaines et gens » de guerre, qui celluy jour, pour veoir leur » maintien , et s'il estoit licite de les assaillir , » leur allèrent faire grant escarmouche par plu- » sieurs lieux et diverses fois, depuis le matin » jusques à la nuict (i). Et escarmoucherent les » coureurs angloys et françoys tous le jour sur » une petite eaue (rivière), à un village qu'on » appelle Thieux (2). »

Enfin, voyant qu'il ne pouvait attirer les Français dans le piège qu'il avait tendu à leur imprudente valeur, le régent anglais quitta son camp vers l'heure de vêpres , se retira à Louvres (3) , et de là à Paris (4).

(1) Histoire auvray, etc.

(2-3) Alain Chartier, Chroniques du roy Charles septiesme,

(4) Histoire au vray , etc.

Le roi retourna alors à Crespy, d'où il envoya ses hérauts d'armes sommer la ville de Compiègne de se rendre à son obéissance. Les habitans répondirent qu'ils reconnaîtraient avec joie leur roi légitime (i).

Beauvais suivit avec empressement cet exemple , malgré tous les efforts de Pierre Cauchon , évêque et comte de cette ville , « fort enclin au » party angloys , combien qu'il feust natif d'en- >> tour Pleins (2) , » où l'on assure que sa famille existe encore (3) , et que la reconnaissance dût l'attacher au parti de ses rois légitimes, son père ou son aïeul ayant été anobli par Charles VI (4). Ses exhortations et ses menaces furent inutiles, et , « nonobstant ce , ceulx de la cité se meirent » en la plaine obéissance du roy, si tost qu'ilz « veirent ses heraulx portans ses armes , et crie- ;» rent tous en très grant joye : Vive Charles, roy >> de France ! chantèrent Te Deum , et feirent :» grant esjouissement. Et ce faict, donnèrent )) congié à tous ceulx qui ne voudroient demou- » rer en celle obéissance , et les en laissèrent » aller paisiblement, et emporter leurs biens(5) . » Ils traitèrent leur évêque avec moins de ména-

(1-2) Hisloire au vray , etc.

(3-4) Lenglet du Fresnoy, Histoire de Jeanne d'Arc partie 11, pag. 68.

(5) Histoire au Yray, etc.

gement : indignes de son zèle pour les ennemis de la France, ils le chassèrent honteusement de leur ville (i) ; outrage qui explique jusqu'à un certain point la haine forcenée que ce prêtre sans pudeur montra depuis pour la Pucelle , et l'ardeur avec laquelle il travailla à sa perte.

Il s'en faut bien que les Parisiens partageassent les dispositions de ces villes vraiment françaises ; il suffisait de paraître porter quelque intérêt à la cause du roi pour exciter leur fureur. Frère Richard , ce même religieux qui , quelques mois auparavant, avait vu la population tout entière de la capitale se disputer le bonheur de l'entendre, se prosterner sur son passage, mouiller ses pieds de larmes , et faire à sa doctrine les sacrifices les plus pénibles de tous , sans doute , puisqu'ils allaient jusqu'à lui immoler les objets de leurs superstitions , les instrumens de leur ruine et les trophées de leur vanité, ce même frère Richard, dis -je, devint pour eux un objet d'horreur, aussitôt qu'ils apprirent qu'il s'était attaché au parti du roi Charles. « Pour vray, » dit le bourgeois de Paris dans sa chronique écrite jour par jour, « le cordelier » qui prescha aux Innocens , qui tant assembloit » de peuple à son sermon , comme devant est

(i) Villaret, Hist. de France ,tome XI1K

36o HISTOIRE

» dit , pour vray chevaulchoit avec eux ( les Ar~ » magnacs). Et aussi tost que ceulx de Paris » furent certains qu'il chevaulchoit ainsi et que » par son langaige il faisoit ainsi tourner les ci- » tez qui avoient fait les sermens au régent de » France ou à ses commis , ilz le mauldissoient » de Dieu et de ses saints; et, qui pis est, les » jeux des tables, des boules, dez, brief, tous » autres jeux qu'il avoit deffendus, recommen- )) cerent en despit de luy ; et mesme ung » meriau d'estaing où estoit ëmpraint le nom » de Jhesus, qu'il leur avoit fait prendre, laisse- » rent ilz, et prindrent tretous la croix S. I. n~ » dry. »

De Crespy en Valois, où j'ai dit que Charles VII avait ramené son armée, ce prince s'était mis en marche pour aller prendre possession de Gompiègne (i), ville importante en ce qu'elle lui livrait le passage de la rivière d'Oise, et lui ouvrait le chemin de la Picardie et de la Normandie.

Le régent anglais, instruit de ce mouvement de l'armée française , et craignant pour ces deux provinces , sortit pour la troisième fois de la capitale avec toutes ses forces , et se dirigea à marche forcée sur Senlis , ville restée fidèle au parti

(i) Histoire au vray, eic.

DE JEANNE D'ARC.' 3ft£

anglais , dans l'espoir de fermer au roi le chemin de la Normandie (i).

•L'inquiétude que le régent éprouvait de voir pénétrer le roi dans ces contrées, inquiétude qui alla jusqu'à lui faire , bientôt après , abandonner la défense de Paris pour s'y jeter lui-même , se concevra facilement quand on réfléchira que , déjà environnés de trois côtés par les progrès, que les Français avaient faits dans l'Orléanais, la Champagne et l'Ile de France, les Anglais se seraient vus tout à coup sans communication avec l'Angleterre , si la Normandie eût imité l'exemple de ces provinces.

L'armée française se rapprocha de Senlis, et vint camper à trois lieues au sud-est de cette ville, autour d'un village nomméBarron, ïe même que Monstrelet appelle le Bar, près du Mont- Piloer ou Montespilouer, le même que Monstrelet nomme le Mont-Dalles (2).

Le roi ordonna alors à Ambroise de Lore et à Poton de Xaintrailles d'aller à la découverte du côté de Paris, pour s'assurer s'il était vrai que l'armée anglaise en fût sortie et vînt à sa rencontre. Us étaient eu outre chargés d'observer la contenance des Anglais , et de tacher d'évaluer

(1) Histoire au vray , etc. ; xMonstrelet, etc.

(2) Histoire au vray, etc. ; Chronique sons titre ; Monstrelet; Alain Charlier.

leurs forces. « Lesquels, ayans avecques eux aul- » cuns de leurs gens des mieulx montez , se par- » tirent tost , et firent tant qu'ilz approucherent » tant près de l'ost des Angloys , qu'ilz veirent » et apperceurent sur le grant chemin d'entre » Paris et Senlis grans pouldres. Par quoy con- )) gneurent qu'ilz venoient ; et à celle occasion » envoyèrent un de leurs hommes hastivement » vers le roy, luy signifiant la venue des adver- » saires. Et , ce nonobstant,, attendirent tant, » qu'ilz apperceurent et congneurent au vray )> toute l'armée, et ce qu elle povoit monter, et » comment elle tiroit vers celle cité de Senlis ; » ce que par ung autre de leurs hommes envoye- » rent de rechief dire hastivement au roy. Le- » quel feist ordonner toutes ses batailles, et s'en » vint à très grant diligence à tout son armée » sur les champs , et tirèrent droit à Senlis ; et » se mist à chemin entre la rivière qui passe à » Barron et une montagne dite Mont-Piloer.

» D'aultre part, arriva à heure de vespres le » duc de Bethefort à tout son ost près de Sen- » lis , et se mist à passer une petite rivière qui » vient de celle cité à Barron , combien que leur » passage , par où il passait ainsi son armée , » estoit si estroict , qu'il n'y pouvoit passer que » deux chevaux de fronc. Pourquoy, si tost que » les seigneurs de Lore et de Sainctes Trailles » les veirent commencer à passer celluy dange-

reux passage, ilz s'en retournèrent le plus hastivement qu'ilz peurent devers le 1 oy , et iuy Août 1429. acertenairent ce qu'ilz avoient veu , dont il fut moult joyeulx, et fcist ordonner ses batailles, et tirer tout droict au devant des Angloys , les cuidans combactre à celluy passage. Mais l'armée des Françoys n'y sceut si tost venir, que la plus part des Angloys ne feussent jà passez.

» Et par ainsi s'approucherent tant les deux armées, qu'elles s'entrevéoient , et aussi n'estoient elles qu'à une petite lieue l'une de l'autre. De chascune desquelles , combien qu'il feust jà vers le soleil couchant, se partirent plusieurs vaillans seigneurs et gens de guerre, et s'entrescarmoucherent par diverses fois ; esquelles escarmouches se feirent de très biaulx faicts d'armes. La nuictles faisant cesser, se loigerent les Angloys au long de celle rivière, et les Françoys furent logez vers Mont-Piloer(i).» Le lendemain , dès le lever du soleil , le roi fit sortir son armée du camp , et la rangea en bataille. Il la divisa en trois principaux corps.

Le premier, et le plus considérable , fut confié au duc d'Alençon , et sous lui au duc de Yendôme. Ce corps était destiné à former l'avantgarde (2).

Le second , qui devait former le centre , fut placé sous le commandement de René , duc de Bar et de Lorraine, qui fut depuis duc d'Anjou et roi titulaire de Sicile (i).

Le troisième , qui constituait l'arrière- garde , devait être conduit par le roi en personne , assisté du comte de Clermont et du sire de la Trémoille. Un grand nombre de seigneurs de marque et de chevaliers renommés par leur vaillance se trouvaient dans ce corps d'armée (2).

Les maréchaux de Sainte - Sévère et de Rayz furent placés aux deux ailes de l'armée avec un certain nombre de « chevaliers , escuiers, et gens » de guerre de divers estats (3). » Il est probable que les gens de trait en firent partie. Ce qu'on sait de positif à l'égard de ces derniers, c'est que Graville , en vertu de sa charge de grand maître , commanda les arbalétriers , et que messire Jean Foucault, chevalier limousin , conduisit les archers au combat (4).

« Et par dessus toutes ces ordonnances , fut » réservée pour faire escarmouches , renforcier » et secourir les aultres batailles , se mestier en )) estoit, une aultre bataille de très vaillans sei- » gneurs , capitaines , et aultres gens de guerre , )) dont estaient ducteurs et avoient la charge la

( 1-2-3 4) Histoire au vray, etc.

» Pucelle, le bastard d'Orléans, le conte d'Al- » bret et La Hire (i). »

Cependant le duc de Bedford avait de son côté disposé son armée au combat près d'un village (2) appelé la Victoire (3), nom qui semblait d'un heureux augure pour le sort de ses armes. Sa position était très-forte : un étang profond couvrait ses derrières (4), et offrait le double avantage d'empêcher que les Français ne pussent venir l'attaquer par-là, et d'interdire la fuite à ses guerriers. A droite et à gauche de larges fossés , des haies touffues et impénétrables , devaient arrêter l'effort de la cavalerie (5). Son front était couvert par des tranchées profondes et par une innombrable quantité de pals inclinés en avant (6).

Le sire de Talbot et le comte de Suffolck, délivrés de leur captivité, s'étaient hâtés de venir le rejoindre (7) , brûlans sans doute de réparer l'échec qu'avait reçu leur réputation sur les bords de la Loire , dans les plaines de Jargeau et dans les champs de Patay.

(1) Histoire au vray , etc.; Jean Chartier.

(2) Histoire au vray, etc.

(3) Alain Chartier, Chroniques du roy Charles septiesme.

(4) Histoire au vray , etc. ; Jean Chartier,

(5) Monstrelet.

(6) Histoire au vray, etc. 3 Chronique sans titre j Monstrelet ; J. Chartier, etc.

(7) J. Chartier.

Le rëgent rangea tous ses archers , les Picards d'un côté , et les Anglais de F autre , au front de son armée , « tous à pied , ayant chascun devant » luy poinssons aguisez fichez devant eulx (i). »

A cinq ou six pas derrière eux , l'armée , rassemblée en un seul corps (2), offrait l'aspect d'une masse carrée , profonde , impénétrable , étincelante. Comme les gens de trait, les troupes formant cet immense bataillon avaient été disposées de manière que tous les Anglais se trouvaient à la gauche , et tous les Picards , Bourguignons , « et aultres de la nacion de France , » formaient la droite (3).

Au milieu de cette foré^: de lances, immobile et menaçante , s'élevaient , « entre aultres , deux » bannières, l'une de France et l'aultre d'An- » gleterre , et si estoit avec icelle l'estendard de » sainct George , laquelle bannière portoit pour » ce jour Jehan de Yilliers, chevalier, seigneur » de l'Isle Adam. Et estoient lors avec ledict duc » de six à huyt cens combactans des gens du duc » de Bourgongne , desquelz les principaux es- » toient le seigneur de l'Isle Adam, Jehan de » Groy, Jehan de Grequy, Anthoine de Bethune, » Jehan de Fosseux , le seigneur de Saveuses , » messire Hue de Launoy, Jehan de Brimeu , » messire Simon de Lalain, » chevalier célèbre ,

(i-2-3) Monstrelet.

DE JEANNE d'àRC Jg-jf

(( Jehan bastard de Sainct Pol , et plusieurs » aultres hommes de guerre , desquelz les aul- » cuns furent failz nouveaulx chevaliers , et le » fut fait ledict bastard de la main du duc de » Bcthford, et les autres, comme Jehan de Cre- » quy, Jehan de Croy, Anthoine de Belhune , » Jehan de Fosseux , le liégeois de Humieres , » par les mains d'aulcuns aultres chevaliers ( r). »

Selon le chroniqueur bourguignon, la Pucelle, interrogée sur le succès de la journe'e , « tous- » jours avoit diverses opinions , une foys vou- » lant combactre ses ennemys, et aultre foys » non (2). » Cette assertion n'est appuyée sur aucun autre témoignagne , et a d'autant moins de poids , que cet auteur se montre en général fort mal informé de ce qui se passait dans le parti royal. Je me bornerai à en citer deux exemples. Il met le connétable de Richemont au nombre des capitaines de l'expédition de Reims. C'est peu : s'il fallait l'en croire , Charles serait parti de Gien accompagné du frère Richard. Ces erreurs , au reste , ne doivent point altérer la confiance qu'il mérite quant aux événemens qui avaient lieu dans son parti , et dont il fut souvent témoin oculaire.

« Lesquelles ordonnances ainsi faictes, che- » vaulcha le roy assez loin de ses trois batailles

(1-2) Moustrelet.

» ( corps d'armée ) plusieurs foys par devant » l1 armée des Angloys.... Lesquelz.... n'avoient » cessé toute nuict, et ne cessoient encores d'eulx » fortifier en grant diligence , tant de paulx et » tendiz, comme de fossez.

» Pourquoy, quant le roy, qui par le conseil » de tous les seigneurs de son sang là estans , et » autres seigneurs , chevaliers , capitaines , et » très vaillans gens d'armes , avoit prins. conclu - » sion de combatre les Angloys et leurs alliez , » s'ilz se mectoient et estoient trouvez en place » esgale , fut adverti par aulcuns vaillans capi- » taines et gens congnoissans en armes, de la » manière qu'ilz tenoient, comment ilz estoient » logiez en place forte d'elle mesme , et s'estoient » fortifiiez et fortiffioient de fossez et de paulx , « il veit bien qu'il n'y avoit nulle apparence de » les povoir assaillir ne combatre, sans trop grant » dommage de ses gens(i). » Cette seule considération suffisait pour réprimer le désir impétueux qu'éprouvait le roi de combattre ses ennemis ; une victoire achetée du sang d'un grand nombre des siens , eût trop coûté à son cœur. Monstrelet avoue que les Anglais « estoient mys » si adventaigeusement , que leurs ennemys et

» adversaires ne les pouvoient envayr sinon

» à très grant dangier. Et avecques ce , estoient

(i) Histoire au vray, elc.

» pourveuz et rafraichiz de vivres et aultres ne- » cessitez de la bonne ville de Senlis , dont ilz » estoient assez près (1). »

Cependant le roi de France « feist approucher » ses batailles jusques à deux traicts d'arbalestre » près des Angloys, et leur feist signifier » par ses hérauts d'armes, « que s'ilz vouloient saillir m de leur parc, il les combactroit : ce qu'ilz ne » voulurent faire (2) ; combien qu'il y eust de » très grandes et merveilleuses escarmouches. » Car plusieurs vaillans Françoys alloient sou- )> vent , tant à pied qu'à cheval , jusques à la for- » tification des Angloys pour les esmouvoir à » saillir : tellement que grant nombre d'eulx sail- » loient par foys , qui reboutoient les Françoys : » lesquelz , renforciez et secouruz d'aulcuns des » leurs , rechassoient les Angloys : qui pareille- » ment, confortez et aydez par aultres de leurs » gens , sailloient de nouvel , rechargeoient sur » les Françoys et les faisoient reculler ; jusqu'à ce » que nouvelles gens de leurs grans batailles se » venoient joindre avecques eulx, par la force » et vaillance desquelz regagnoient place contre » leurs ennemis. Et ainsi passèrent celluy jour » sans cesser jusques au soleil couchant (3). »

(1) Mcmstrelet.

(2-3) Histoire au vray, etc. Ce fait est confirmé par Jean Charticr.

3yO HISTOIRE

« En celles saillies et escarmouches souvent re- )) nouvellées , voult aller le seigneur de la Tri- » mouille , » qui avait à cœur d'effacer par quelque vaillance l'impression fâcheuse que ses conseils et sa conduite tortueuse avaient faite sur l'armée. « Lequel estant monté sur ung coursier » moult jolis et grandement habillé , et tenant » sa lance au poing , frappa son cheval des espe- » rons, qui par cas d'adventure, client à terre, » et le tresbucha au milieu de ses ennemys , par » lesquelz il fut en grant dangier d'estre tué ou » prins : mais pour le secourir et monter se fei- » rent grans diligences. Par quoy il. fut monté à » très grant paine , car à celle heure y eut très » grant escarmouche (i). » J'ignore si ce malheureux essai de prouesse dégoûta pour jamais ce ministre de se mêler aux jeux périlleux de la guerre; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne le voit point dans la suite figurer une seule fois, comme acteur, sur le champ de bataille. Le rôle de spectateur lui convenait beaucoup mieux à tous égards.

Cependant la Pucelle, accompagnée deDunois, du comte d'Albret et de l'intrépide La Hire , I son fidèle compagnon d'armes , paraissait au milieu de la mêlée , tantôt ramenant au combat les soldats dispersés, tantôt frappant de sa lance les

(i) Histoire au viay, etc.

guerriers assez audacieux pour oser venir l'attaquer, et souvent les faisant rouler clans la poussière. Exposée à tous les traits, on ne la vit pas un seul instant s'occuper des périls dont elle était environnée. Le tumulte, les cris, le bruit des armes , les sifflemens sinistres des flèches meurtrières, retentissaient en vain à ses oreilles ; tranquille , impassible au milieu des scènes terribles de la guerre , elle semblait maintenant apporter sur le champ de bataille un dévouement calme , une résignation modeste , plus étonnante peutêtre y et plus sublime encore , que le brûlant enthousiasme qu'elle avait auparavant déployé , dans l'accomplissement de la mission confiée à son courage. Ce n'était plus l'ange exterminateur qui vient lancer sur les armées coupables les foudres dévorantes de la colère de l'Eternel ; c'était le juste résigné , le héros chrétien soumis à la volonté du ciel, et travaillant en silence à mériter la couronne du martyre.

Pendant ces combats partiels, mais qui s'étendaient sur toute la ligne des deux armées , « les » batailles des Françoys s'approuchoient à deux » traicts d'arbalestes ou environ d'iceulx An- » gloys , en leur disant à chacune heure , qu'ilz » saillissent de leur parc , et que on les combac- » troit ; mais les Angloys ne voulsirent saillir de » leurdict parc (1). »

(1) Jean Chartier , Hist. de Charles VIL

« Charles , accompagné du duc de Bourbon , » de laTrémoille et de ses gardes, sans occuper » de poste fixe , parcourait les rangs , animait » ses troupes , et se montrait en effet , par son » courage , digne de commander de si braves » guerriers. On le vit plusieurs fois traverser » avec sa suite l'espace étroit qui séparait les » deux armées (1). »

Il serait trop long, dit le chroniqueur bourguignon, de raconter tous les grans escarmouches et assaulx qui signalèrent cette mémorable journée. « Mais, entre les aultres , il y en eut une » qui fut moult dure et aspre , et ensanglantée , » du côté vers les Picars , laquelle dura bien Fes- » pace d'heure et demye. Si estoient du costé » du roy Charles grant partie des François et » aultres gens en très grant nombre , qui treffort » et asprement se combactoient. Et par especial » les archiers d'icelle partie ( nous avons vu » au ils étaient commandés par messire Jean » Foucault), tiroient de leur traict moult cou- » rageusement et en très grand nombre , Fung » contre l'autre. Si cuydoient aulcuns des plus » sachans d'icelles parties , voyans la besongne » ainsi multiplier et croistre , que point ne se » deussent partir l'un de Fautre , que l'une des » parties ne feust desconfite et vaincue , et mise

(1) Yillaret, Hist. de France, tome XIV.

» à néant. Touteffois ihéè trahirent (retirèrent )

» derrière les ungs des aullres. Mais ce ne fust » mye qu'il n'y eust , de chascune partie » de mors et blecez largement. Pour laquelle >» escarmouche et bataille dessusdicle , ledit duc " t Bethf0rt fut mo"lt grandement content des >» Picars, pource que à celle fois s'estoient por- » tez moult vaillamment. Et après qu'ils se furent » retraictz, vint ledit duc de BeUifort au long » de leur bataille, les remercier en plusieurs » beux très humblement, disant: —Mes amys >» vous estes très bonnes gens , et avez soustenuz »> grans faiz pour nous , dont nous vous mercions » très grandement, et vous prions, s'il nous » vient aucuns affaires, que vous persévérez en » vostre vaillantise et hardiment.-Esquelz jours, »» icelles parties estoient en moult grant hayne » les ungs contre les aultres ; et n'estoit homme, » de quelque estât qu'il feust, qui feust prins à » finances; ains mectoient tout à mort sans pitié .» ne miséricorde , ce qu'ilz povoient atteindre " l'ung de l'autre (i). »

Ce sang inutilement versé , les défis injurieux , les combats de chevalier à chevalier, toujours terminés par le trépas de l'un ou de l'autre , les menaces , les insultes que s'adressaient les deux armées, les animaient de plus en plus ,

(0 Monstrelet.

et chaque instant devait redoubler l'acharnement et la fureur des soldats. « Tant qu'environ soleil » couchant se joingnirent ensemble plusieurs y> Françoys , et se vindrent tresvaillamment pré- » senter jusques auprès de la fortiffication des » Angloys, et là les combac tirent et les escarmou- » cherënt main à main grant espace de temps , » jusques à ce que plusieurs d'entre eulx , tant à » pied qu'à cheval , saillirent hors de leur parc » à grant puissance , et les feirent tirer arrière. )> Contre lesquelz saillirent aussi pareillement » des batailles du roy grant nombre de très » vaillans seigneurs , chevaliers , escuiers et aul- » très gens d'armes , et s'entremeslerent entre )> leurs gens contre les Angloys. Et à cette » occasion fut alors faicte la plus grosse et la » plus dangereuse escarmouche de tout le jour ; » et tant s'entremeslerent de près , que la pouldi e » sourdit si espesse entour eulx , qu'on n'eust )> peu congnoistre ne discerner lesquelz estoient )> Françoys ou Angloys ; et tellement que , com- » bien que les deux batailles contraires feussent » très près Fune de Faultre , si ne se pouvoient » elles entreveoir.

» Cette dernière escarmouche dura jusques à » la nuict serrée , laquelle feist despartir les » Françoys des Angloys (i). » Des deux côtés,

(i) Histoire au vrav , etc.

les trompettes sonnèrent en même temps la retraite. Les Anglais rentrèrent dans leur paie , et les Français retournèrent au lieu où ils avaient couché la veille, près de Mont-Piloer, à deux lieues, selon une chronique (i), et, suivant une autre , à une demi-lieue seulement (2) du champ de bataille. On ne put savoir, d'une manière sûre, de quel côté la perte avait été la plus considérable (3). Le lendemain, dans la matinée, le duc de Bedford se retira à Senlis (4) , d'autres disent à Paris (5); et, presqu'à la même heure, le roi retourna à Crespy en Valois (6).

Telle fut cette journée de Mont-Piloer, si célèbre dans nos anciennes chroniques , où, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, les guerriers les plus vaillans de Fiance et d'Angleterre combattirent par groupes détachés à la manière des héros de l'Iliade , firent à l'envi des prodiges de prouesse , et ne purent toutefois s'enlever la victoire. Journée également remarquable et par la bouillante valeur des soldats , et par la prudence des chefs ; où la gloire fut obligée de partager ses couronnes , et où Henri Y, ressuscité

(1) Jean Chartier , Histoire de Charles VIL

(2) Histoire au vray, etc.

(3) Monstrelet.

(4) Alain Chartier.

(5) Histoire au vray, etc.; Jean Chartier.

(6) Histoire au vray, e*c. ; Alain et Jean Chartier.

dans la personne de son frère , sembla avoir rencontré sur le champ de bataille l'ombre auguste de Charles le Sage.

Que si Ton compare la situation respective des deux armées, pour faire à chacune sa juste part d'éloges , il est impossible de ne pas reconnaître que l'armée anglaise , renfermée dans des retranchemens impénétrables , d'où Bedford ne laissa sortir que successivement une partie de ses bataillons, montra moins d'intrépidité que l'armée française , qui , déployée toute entière dans la plaine , resta tout un jour exposée à l'attaque des Anglais, sans fossés, -sans palissades , sans aucune de ces précautions de défense dont ceux-ci avaient cru devoir s'entourer. Mais si l'on considère la situation embarrassante du régent anglais, les dangers qui l'environnaient de toutes parts , la disposition des esprits parmi ses troupes découragées par une suite incroyable de revers, et terrifiées par l'aspect de la guerrière inspirée , on conviendra que non-seulement il tint en cette occasion la seule conduite qui lui fût commandée par les circonstances, mais encore que d'avoir, dans de telles conjonctures , passé un jour entier en présence de l'armée française, c'était pour lui un avantage inappréciable, et qui pouvait, en quelque sorte, être considéré comme une victoire. « L'habileté extraordinaire » du duc de Bedford , » dit un historien anglais

DE JEANNE DABC. 377

plusieurs fois cite , « parut alors clans ses opéra- » tions militaires. Il essaya de rendre le courage » à ses troupes , en se présentant hardiment à » l'ennemi ; mais il choisit ses positions avec » tant de prudence , qu'il fut toujours libre de » refuser le combat, et de mettre Charles YII » dans l'impossibilité de l'attaquer. 11 suivit tous » les mouvemens de ce prince , couvrit les villes » et les châteaux de son parti , et se tint toujours » prêt à profiter de la plus légère imprudence , » de la moindre faute de l'ennemi (1). »

Cependant la Pucelle pressait incessamment le roi de ne point ralentir ses démarches auprès du duc de Bourgogne , parce qu'il lui paraissait de la plus haute importance de ramener tous les princes français sous la bannière des lis , et qu'elle nourrissait toujours l'espoir que Philippe le Bon finirait par prendre ce parti , le seul conforme à ses devoirs de parent et de prince. On agita au conseil la question de savoir s'il était temps de faire auprès du duc une démarche solennelle, et la décision fut affirmative. En conséquence, Regnaut de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France ; Christophe de Harcourt , évêque de Castres , confesseur du roi ; le seigneur de Gaucourt, grand -maître de sa maison; les sires de Dampierre et de Fontaines, chevaliers,

(1) Hume's History of England.

3y8 HISTOIRE

et plusieurs autres seigneurs d'un grand nom . furent envoyés en ambassade auprès de ce prince, qu'ils trouvèrent à Arras avec son conseil. Quelques jours après leur arrivée , le duc , auquel ils avaient demandé audience , leur fit répondre qu'il consentait à les entendre , et ils furent conduits au palais en grande cérémonie. Introduits en présence de ce prince , l'archevêque de Reims prit la parole , et « exposa moult saigement et » attentivement Testât de leur ambassade, pré- » sens la chevalerie et ceulx de son conseil avec t) plusieurs aultres là es tans, en lui remonstrant, )) entre les aultres choses , la parfaicte affection » et vray désir que le roy avoit de pacifier avec )> luy et avoir traicté ; disant oultre , que pour » y venir, icelluy roy estoit content de luy com- )> mectre et condescendre, en faisant offre de » reparacions plus qu'à sa majesté royalle n'a- » pai tenoit ; excusant aucunement par sa jeu- » nesse le dessusdict roy de l'homicide jadis per- » petré en la personne de feu le duc Jehan, duc » de Bourgongne , son père ; aleguant avec ce , » que lors , avec sadicte jeunesse , il estoit au » gouvernement de gens qui point n'avoient de )) regard et consideracion au bien du royaulme , » ne de la chose publique , et ne les eust pour ce » temps osé desdire , ne courroucier. » Le duc et les seigneurs qui l'entouraient parurent cntendre avec plaisir cette justification; et quand

DE JEANNE D ARC. . > y rj

l'archevêque eut fini de parler, le principal ministre de ce prince répondit en ces ternies aux ambassadeurs : « Monseigneur et son conseil ont » bien ouy ce que vous avez dit : il aura sur ce » advis , et vous fera response dedans briefs » jours (i). »

« Et adoncques ledit archevesque retourna en » son hostel et avecques luy ses compaignons, qui » de toutes gens estoient honorez. Et pour lors » la plus grant partie de tous les estats du pays » estoient très desirans que la paix se fist et con- » cordast entre le roy et le duc de Bourgongne ; » et mesmement ceulx du moyen et bas estât y » estoient si affectez , que dès lors , où il n'y avoit » encores paix ne trêves , alloient en ladicte ville » d'Àrras devers le dessusdit chancelier de France, m impetrer en très grant nombre remissions, lec- » très de grâce , offices , et aultres plusieurs raan- )> démens royaulx, comme si le roy fust plaine- » ment en sa seigneurie , et de ce fussent acer- » tenez ; lesquelz mandemens dessusdictz , ou en » la plus grant partie , ilz obtenoient dudit chan- » cellier. En après le duc de Bourgongne , avec » ceulx de son privé conseil , fut par plusieurs » journées en grant deliberacion ; et furent les )) besongnes entre icelles parties moult apprdu- » chées (2). »

(1-2) Monslielet.

38o HISTOIRE

Ces négociations ne suspendaient pas les progrès de l'armée royale. Le château et la ville de Creil furent emportés par les Français malgré la vigoureuse résistance que leur opposa messire Lyonnel de Bournoville (i). Maîtres par-là d'un second passage sur la rivière d'Oise, les chefs intrépides de plusieurs corps d'aventuriers , tels que La Hire et Xaintrailles , osèrent franchir cette rivière , et pousser leurs courses jusqu'en Normandie. Le sire de Longue val, que les Anglais avaient depuis peu dépouillé de ses terres , et qui avait par cette raison passé sous les bannières du roi Charles, surprit la ville et l'importante forteresse d'Aumale par l'industrie d'un prêtre de cette ville, avec lequel il entretenait des intelligences. Les Anglais de la garnison furent mis à mort ; les habitans , qui s'étaient prononcés pour la cause du roi anglais, « en faisant serment d'estre » bons Françoys et en payant aulcune somme )) d'argent , furent receuz à mercy (2). » Cette forteresse fut bientôt pourvue de vivres et d'une garnison nombreuse , composée de guerriers intrépides , « qui en brief commencèrent à courre » la marche d'environ , à mener forte guerre

(1) Auteur anonyme et contemporain, en son Abrégé d'Histoire chronologique, imprimé dans le recueil de Godefroy.

(2) Monstrelet.

DE JEANNE D'ARC 3g,

» aux Angloys et à ceulx du pays tenans leur » party, dont grandement en de.spleul au duc de » Bethfoit ; mais non obstant , pour aultres plus » grans affaires qu'il avoit , n'y povoit pour lors »» aller (i). ,, La forteresse de Torcy, située à quatre lieues au sud de la ville de Dieppe , sur une petite rivière qui va se jeter dans celle d'Arqués ou de Neufchàtel, « fat prinse et mise en » la main des Françoys parle moyen d'aulcuns » du pays qui avoient repaire dedans ( qui s"y » étaient retirés ) avecques les Angloys, lesquels » ilz trahirent et mirent entre les mains de leurs » ennemys et adversaires (2). >» Estrepagny, autre forteresse située à trois lieues à l'ouest de Gisore, et défendue par le seigneur de Rambures, fut enlevée d'assaut à peu près dans le même temps (3). Située à peu de distance de la route de Paris à Rouen , cette place allait rendre très-dangereuse cette communication de la capitale avec la Normandie. Enfin la forteresse de Château-Gaillard , « qui est excellentement située » en forte place (4), „ sur un rocher escarpé au bord de la Seine , et à sept lieues de Rouen (5) , tomba également au pouvoir des Français (6).' La Hire, suivi d'une troupe d'élite, vint passer

(1-2-3-4) Monstrelet.

(5) Alain Chartier.

(6J Monstrelet; Alain Chartier.

la Seine en bateau à quelque distance de cette place : les Français , appliquant autour du rocher un grand nombre d'échelles, gravirent au sommet, et s'emparèrent de vive force de la forteresse , où ils trouvèrent dans les fers le fameux Bai bazan , le premier qui fut salué du glorieux surnom de chevalier sans reproche. Ce guerrier, tombé au pouvoir de Henri Y avec la ville de Melun, où il s'était illustré par des prodiges de valeur, languissait depuis neuf ans dans cet affreux donjon, au mépris d'une capitulation solennelle qui devait lui garantir la vie et la liberté (i). Il se hâta d'aller se présenter au roi, qui manifesta la plus grande joie en retrouvant ce héros fidèle (2), qu'il croyait avoir perdu sans retour. Ce fait est raconté dans les termes suivans par un poëte du temps , déjà cité :

La Hire

» Si passa Seine sur le tart ,

» Et d'eschelles print sans mot dire

» La place de Ghasteau-Gaillart.

» Elle est à sept lieues de Rouen j

» Et fut là trouvé enferré ,

» Dans une fosse, Barbazan,

» Où neuf ans avoit demouré.

(1) Alain Charrier j anonyme contemporain, ci-devant cité.

(2) M onstrelet ; Alain Charrier.

» De sa délivrance joyeux

» Fut le roy merveilleusement }

» Car il estoit vaillant et preux,

» Et Taymoit chascun grandement (i). n

fi Ainsi doneques , en assez brief temps furent » françoyses les quatre forteresses tenans le party » des Angloys , qui estoient les plus fortes à Tes- » lite de dedans le pays où elles estoient assises. » Pour laprinse desquelles le pays fut moult tra- » vaille par les garnisons des Françoys comme » par celles des Angloys (2). »

Charles se rendit alors à Compiègne , où il était appelé depuis long-temps par les vœux d'un peuple fidèle , et qui eut par la suite occasion de lui prouver la sincérité de son dévouement. Il y fut reçu avec une joie et un enthousiasme impossibles à décrire (3). Il y avait dès ce temps-là dans cette ville une demeure royale fondée par ses ancêtres, dans laquelle il alla habiter (4). Il y passa huit (5) ou douze jours (6), pendant lesquels il établit des officiers de sa création dans les principales charges de la ville , et donna le gouverne-

(1) Martial de Paris, Vigiles de la mort du roy Charles le septiesme.

(1) Monstrelet.

(3) Histoire au vray, etc. ; Alain Charrier; Monstrelet.

(4) Monstrelet.

(5) Alain Chartier.

(6) Monstrelet.

ment de la place à Guillaume de Flavy, gentilhomme appartenant à une des plus nobles maisons de Picardie , et qui s'était rendu célèbre par son habileté et son courage (i). Là vinrent le rejoindre l'archevêque et les autres ambassadeurs qu'il avait envoyés au duc de Bourgogne. Ils lui rapportèrent « qu'ilz avoient tenu plusieurs des- » troitz parlemens avec lui et ceulx de son con- » seil ; neantmoins ilz n' avoient rien concordé. » Mais en conclusion avoient esté d'accord que » ledit duc envoiroit sa legacion devers le roy )) Charles , pour du surplus avoir advis et entre- » tenement. » Ils avaient en outre acquis la certitude importante « que la plus grant partie des » principaulx conseillers du duc de Bourgongne » avoient grant désir et affection que icelles deux » parties fussent reconseillées ( réconciliées ) » l'une avecques l'aultre. » Mais maître Jean de Tourcy, évêque de Tournai, et messire Hue de Launoy, envoyés par le duc de Bedford au duc de Bourgogne, pour lui rappeler le serment qu'il avait fait au roi anglais , et prévenir sa défection par tous les moyens possibles , avaient fait les plus grands efforts pour traverser la négociation, et avaient obtenu que le duc différât à se prononcer. Ce prince avait nommé ses ambassadeurs auprès du roi , messire Jean de Luxembourg ,

(i) Histoire au vray? etc,

DE JEANNE d\\RC. 3£ ;

révcque d'Arras , messire David de Brimeu , » et aulcunes aultres notables et discrètes per m sonnes (i). »

Jean de Luxembourg ne tarda pas , en effet , à se rendre à Compiègne , « qui là fist moult de » promesses de faire la paix entre le roy et le » duc de Bourgongne ; dont il ne fist rien, sinon » le décevoir (2). »

Cependant le connétable, humilié de demeurer oisif pendant que le reste des héros français se couvraient de gloire sous les yeux de leur monarque , avait quitté sa retraite de Parthenay , et, traversant la Loire, était venu enlever aux Anglais le château de Galerande , celui de Ramefort et l'importante forteresse de Malicome , située au bord de la Sarthe, sur les confins de l'Anjou et du Maine (3). Un capitaine breton , nommé Ferbourg , s'était emparé de Bonsmoulins, à trois lieues au nord de Mortagne ; et le duc d'Alençon , auquel cette place appartenait , l'en avait nommé gouverneur (4). Un gentilhomme de ce pays, nommé Jean Armange , de la compagnie d' Ambroise de Loi e , imagina , de

(1) Monstrelet.

(2) Alain Chartier.

(3) Abrégé d'Histoire chronologique, par un auteur anonyme et contemporain , dans le recueil de Godefroy.

(4) Chronique sans titre ; J. Chartier.

concert avec un gentilhomme breton, appelé Henri de Yillebl anche , d'aller s'enfermer dans la place de Saint-Célerin, à peu de distance d' Aiençon , et de relever à la hâte ses fortifications que les Anglais avaient abattues. « Or le troi- » siesme jour après qu'ilz furent entrez dedans, les » Angloys de la garnison d'Alençon, avec d'aul- » très en leur compaignée, s'assemblèrent et vin- » drent devant ladicte place, garniz de canons, » vuglaires, coulevrines , et arbalestres. Ensuite » qu'ilz eurent esté aulcun temps devant^ ilz la » cuiderent prendre d'assault ; et , de fait , ilz » l'assaillirent grandement et merveilleusement : » mais lesditz capitaines et leurs gens se dcffen- » doient si vaillamment et tellement , qu'ilz de- » mourerent les maistres en icelle place , et que » lesditz Angloyz s'en retournèrent à Alençon » sans y avoir peu rien gaigner (i). » Enfin le connétable s'avançait vers Evreux (2) avec un corps d'armée moins redoutable par le nombre que par la bravoure des guerriers qui le composait , et qui se recrutait à toute heure de ce que ces provinces renfermaient de gentilshommes dévoués à la cause du roi.

La nouvelle de ces événemens détermina le régent anglais à aller avec la plus grande partie

(1) Chronique sans titre; Alain Chartier.

(2) Monstrelet.

de ses forces au secours de la INormandie, menacée ainsi de deux côtes a la fois, et où il était persuadé que le roi avait résolu de pénétrer (1); il laissa à Paris inessire Louis de Luxembourg , évèque de Therouenne , chancelier de France de la création du conseil d'Angleterre, messire Jean Ratelet ou Raehel, chevalier anglais , et messire Simon Morbier, prévôt de Paris, l'un des vainqueurs de Rouvroy -Saint-Denis , avec une garnison de deux mille hommes (2). Il prit la route de Rouen par Saint-Denis (3).

Le roi , informé du départ du régent anglais pour la Normandie , résolut de partir de Compiègne , et de se rapprocher de Paris (4).

Au moment où l'armée royale partait de Corn- 22 août piègne, et où la Pucelle se disposait à monter à cheval, un messager de Jean IV, comte d'Armagnac, qui s'était retiré auprès du roi d'Arragon , arriva dans la ville # et demanda instamment à parler à la jeune sainte ; il lui apportait une lettre de ce comte, et ne voulait point partir sans avoir une réponse à rapporter à son seigneur. Il paraît qu'il fut fort mal reçu par les capitaines qui se trouvaient présens , soit à cause de la célérité

(1) Histoire auvray, etc. ; Monstrelet.

(2) Histoire au vray, etc.; Jean et Alain Chartier, etc.

(3) Alain Chartier.

(4) Monstrelet.

qu'on voulait mettre au départ de l'armée , soit peut-être parce que cet hommage d'un si grand seigneur, hommage qui prouvait que la gloire de Jeanne d'Arc était répandue jusqu'au-delà des Pyrénées, avait blessé leur vanité jalouse et leur haine secrète pour l'héroïne qui les avait effacés tous. Ils repoussèrent brutalement le messager , et le menacèrent , s'il tardait à s'éloigner, de le jeter à la rivière (i). Sous aucun rapport la Pucelle ne pouvait approuver une semblable conduite : elle ordonna au messager de s'approcher, et se fit lire la lettre qu'il lui apportait. Elle contenait ce qui suit :

f< Ma très chiere dame, je me recommande » humblement à vous, et vous supplie pour Dieu, » que , attendu la division qui en présent est en » saincte Eglise universal sur le fait des papes , » car il ia trois contendans du papat : l'un de- » meure à Homme , qui se fait appeler Martin » Quint , auquel tous les roys xhrestpiens obéis- » sent; l'autre demeure à Paniscole au royaume » de Valence , lequel se fait appeller pape Cle- » ment XII ; le tiers , on ne scet où il demeure , » se non seulement le cardinal de saint Estienne , )) et peu de gens avec lui, lequel se fait nom- » mer pape Benoist XIIII : le premier qui se dit » pape Martin fu eslu à Constance par le con-

(i) Déclaration de la Pucelle, interrog. du Ier mars i43o

DE JEANNE d'akc. 38g

» sentcment de (ou les nacions des xhrestpiens ; » celui qui se fait appellcr Clemcnl fu esleu à » Pauiscole , après la mort du pape BenoistXIII, » par trois de ses cardinaulx; le tiers, qui se » nomme pape Benoist X1III, à Paniscole fu » esleu secrètement mesme par le cardinal de )> saint Estienne. Veuillez supplier à nostre Sei- » gneur Jhesucrist , que par sa miséricorde in- )> finite , nous veulle par vous declarier qui est » des trois dessusdiz vray pape , et auquel plaira » que on obéisse de ci en avant, ou à cellui » qui se dit Martin, ou à cellui qui se dit Cle- » ment, ou à cellui qui se dit Benoist } et auquel » nous devons croire, si secrètement, ou par au- )> curie dissimulacion i ou publique manifeste (i). « Car nous serons tous prestz de faire le vouloir )) et plaisir de nostre Seigneur Jhesucrist. Le » tout vostre conte d'Armignac (2).

Pressée de partir, et voulant soustraire le plu tôt possible le messager du comte à la malveillance des capitaines , Jeanne se hâta de dicter la réponse suivante :

Page 1