‹ Histoire de JérusalemChapitre 144 sur 149 · CHAPITRE XXXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXll

du Saint-Sépulcre, L hôpital de SainL-Jean étail au beau monument soutenu par cent vingt-quatre colonne s de marbre et cinquante-quatre piliers. Jean de MandiiviUe vit près de là l'église de Nôtre-Grande -Dame el IV'glise de ISoire-Dame des Latins. La mosquée d'Omar, eiiLuui ée d'un espaco pavé en marbre, avait quatre portes en bois de cyprès; dans le voisinage de la grande mosquée s'élevait un sanctuaire chrélicn qu'on nommait V École de Salomon. Mais ce qu'il y a de plus curieui. dans le récit de Jean de Mandeville, c'est une conversation qu'il prétend avoir eue avec le prince musulman de Jérusalem. Le Soudan (c'est ainsi qu'il l'appelle ) demanda un jour an voyageur comment tout se passait dans son pays : Bien, répondit le vieux touriste. Cela n'ai pas vrai, répliqua le Soudan ; et celui-ci 86 mit à déclamer contre les prêtres et le peuple de i'Ëurope , passant en revue les vices et la vanité des chrétiens* f Noos savons » ajoutait le Soudan 9 que c*est leurs péchés < . qui leur ont fiiit perdre cette belle terre que nous posc sédons, et que nous ne craignons pas de perdre aussi c longtemps qu'ils vivront comme ils font ; mais nous ne c doutons pas aussi qu'enfin , en se gouvernant mieux , f ils ne la ravissent de nos mains. > Le voyageur nous parle de sa confusion en entendant 4e telles paroles , il respectait la vérité, dit>il, quoiqu'elle sortit d'une bouche infidèle; lorsque, bmmnt les yeux, Jean de HandeviUe * demanda au prince d'où il savait toutes ces choses ; le soudan lui apprit qu'il envoyait de temps en temps, dans le pays chrétien, de ses sujets déguisés 011 iiiarchands; ils vendaient des baumes , des pierres précieuses , des herbes odoriférantes; au rciour , ils l'informaient de ce que faisaient les empereurs, les princes, les prélats, et lui décrivaieuL aussi les mers, les fleuves, les provinces. Le voyageur fut également S!ir[)ris d'entendre les serviteurs du Soudan lui parler français. Lors même que celle conversation avec le Soudan serait de pure invcuLiou, elle olfrirait encore de l'intérêt, parce qu'elle est Tcxpression des idées contemporaines. , .

HISTOmi DB ItiMSALEM.

A la iin de ce siècle , la dynastie des mameluks Tscherkesses remplace les Bnhariles, et sauf la domination passagère de Tirnoiir , la ville sainte et la Syrie restent au pouvoir de celle dernière dynastie des mameluks jusqu*aiix victoires de Sélim l^"" (1517). La race des esclates acheu'ff fut ainsi maîtresse de Jérusalem pendant deux rciU cijKpiaiite ans. La Syrie et l'Égyple étaient alors le passage de presque tout le commerce entre TEurope et TAsie; c*est par là qu'arrivaient les produits et les trésors de rinde» et Jérusalem formait un centre de commerce hnhité par les Véailiens , les Pisans et tous les peuples trafiquati t ; chacune de ces nations avait dans la ville sainte son quartier séparé. Les marchands de Naples et de Sicile jouirent pendant quelque temps de privilèges particuliers que leur avait obtenus Tempcrour Frédéric IL La chute de Jérusa* lem au pouvoir des Ottomans faillit soulever TËurope; mais ce mouvement ne fut qu*une impression rapide; rautorité ottomane, victorieuse à Constantinople, s*élablit tranquillement à Jérusalem , dont elle releva les murs.

Le départ des hospitaliers de Saint- Jean et de Saint* Laiare (t), après les désastres de Ptolémaïs , avait laissé lémsalem sans asile ouvert aux pèlerins eatholiques; un roi de Naples , Robert d'ilnjou , portant le titre de roi de lérosalem» fil admettre à leur place (1313) les diseiples de saint François d'Assises» à qui furent confiés la garde des lieux saints et le soin de recevoir les voyageurs chrétiens. Il leur bâtit un monastère sur le nont Sion au lieu où tai le saint Cénacle. Chassés de cette demeure, deux* siècles après « par les musulmans, iU s'établirent sur le . mont Gion dans le couvent de Saint-Sauveur» Les capitulations de François renouvelées ensuite et augmentées par Henri IV, Louis XfV et Louis XV, éUblissaient la liberté du culte de Jésus-Christ et la liberté du commerce, au sein de l'empire ottoman » et confirmaient les francîs-

(î) L'ordre de Saint-Lazare, le plus ancien de la chrétienté, possédn auprès de Beaugenci an douMiiiie qu'on avait appelé la PeUte Jérusalm,

cHApmtB xxxn. m

ciiot dans leur eliarge de gardiens da divin tombean ; la France, dans sa prépondérance européenne et dans la

majcslé de ses souvenirs de gloire eu Orient , étendait sa protection sur les chrétiens de toutes ces contrées.

La possession des lieux saints devait être un sujet de perpétuelles lulles; à la jibco des armées qu'ils avaient eu à comliiitlre, les Latins lenconlraient les jalousies d'une communion rivale et les calculs de la cupidité ottomane. En 4656, sous le règne de Mourad IV, les Grecs enlevèrent aux franciscains Téglisc du Saint-Sépulcre, rétable de Belhléero, le cloître de Nazareth et le jardin de Gethsémani. Deux ans plus lard, un bérat et un firman • remirent les religieux lalins en possession de leurs droits; ce Grman s'appuyait sur les h Lires d'Osman I", datées des années 1563 et 1564, et sur les documents judiciaires des années 1631 et 1635, menlionnant les firmans par lesquels les sultans d'I^gypte garantissaient aux Francs la possession des lieux saints (i). En 1659, l'intrigue des Grecs, soutenue par des monceaux d'or, usurpa de nouveau les sanctuaires de Jérusalem. Mourad IV avait tracé de sa main sur le firman de possession ces terribles paroles : f Tu dots agir d*après mes nobles commandements; f si lu fais le contraire, je te coupe la tête; tu Tauras f pour entendu, i Noiutel était allé parler de Louis XIV devant les tombeaui dics vieux rois français ensevelis au pied du Golgotha, comme Desbaies y était allé parler d*Henri IV. L^ambassadcur de Louis XIV fit rendre aux fkranciscains tont ce qa*on leur avait ravi, et réclama dans sa plénitude énergique le droit de protection que le roi de France exerçait sur les lienx saints. Les Grecs ne tardèrent pas & recommencer leurs manœuvres ; en 1675, un bérat mit en leur pouvoir le saint sépulcre, Betbéléem, les clefs et les candélabres, à la condition de payer une rente annuelle de mille piastres à la mosquée du sultan Ahmed;

(1) Hammer, Histoire de l'empire oUouiaii, noies du ueuvicmt; volame.

m HISTOiaË Bfi ilStUSALEM.

FaDnée soivainle, 1«8 franciscains oJIHfeiit en vain tu grand vizir dix mille écus pour obtenir la suppression de celle ordonnance impériale.

En I698t landis que les amliassadcan de la Porle, de rAntrîcfie, de Venise» de la Pologne el de la Russie prélu* daienl au tnilé de CarlowiUt ce monnment de la supériorité des Élals européens et de la décadence des Tnrcs» les franciscains eurent la pensée de placer leurs droits sous la garantie solennelle de ce traité; ils adressèrent à Fempereur d'Autriche une supplique en latin dans laquelle ils cuuméraicnt leurs anciens privilèges, tous les lieux de terre sainte qui leur avaient appartenu el leurs principaux griefs contre les Turcs ; leur supplique se rencontra avec les réelamalions des IriiiiUiires et des jésuites de Chio. Mais le représentant de la Porte voulut se Lonui à des articles de protection générale eu faveur de la religion chrétienne. Dans les conférences qui précédèrent le ti ailé de Passaiowilz, si glorieux et si important pour i Autriche (1718), il fut de nouveau question du privilège exclusif que sollicitaient les franciscains ; ks pléaipolentiaires ottomans jugèrent à propos de passer outre. C'est de la France que les anciens gardiens de la terre sainte recevront l'accomplissement de leurs vœux. En 1720, une ambassade du sultan Ahmed lil, à la tcle de laquelle se montrait Mohammed-Ettendi , signataire du traité de paix de Passarowilz, porta à Louis XV un fn man qui autorisait la réparation de la basilique du Saint-Sépulcre et donnait au roi de France la possession du tombeau du Messie ; la France, en reconnaissance de ce firman, rendit la liberté à quatre-vingts prisonniers qui furent conduits à Gonstantinople par l'ambassadeur, le marquis de Bonnac.

Les églises de Jérusalem et de Bethléem sont parées des trésors offerts par les monarques catholiques; ce ne sont plus des légions que les rois envoient à la ville sainte, mais des aumônes, des lampes d*or el d'argent, des calices et des encensoirs, des ornements pour la célébration des mystères chrétiens. Les franciscains qui se sont nutintenus

CUÂPilKb XXXII. Wl

jusqu*à présent autour du saint tombeau, au milieu des persécutions sans nombre « prononcent avec reconnaissance les noms de France el d'Autriche, de Naples, d*Es*pagne et de Portugal* La piélé des sullans 8*étend avec mai^ificence sur la mosquée d*Omar comme la piélé des rois catholiques sur Téglise du Saint-Sépulcre; les chroniques impériales de Slamboul ne manquent jamais d*eiaUer les sultans qui renouvellent le Toile d*or recouvrant k rocher de Moriah d'où partit Mahomet sur son coursier tout de lumière. Nous avons donné» dans la Correspondance d'Orient, un travail étendu sur la situation actuelle de Jérusalem cl de la Icrrc sainte. Nous avons parlé de rembraseiiH m de Téglisc tic la Ilcsurreclion eu 1807, de sa réédiiicaLioa en 1808, el de la dévaaUUuu de:» lumbeaux des rois latins.

Pour mesurer le chemin iju'avaient fait les idées européennes, il suffit de se rappeler qu'une armée franyaise, marchant sous les ordres d'un grand capitaine à la lin du siècle dernier, traversa la PulesUne sans penser à Jérusalem ! Comme on invitait Bonaparte à s'avancer jusqu'à la cité hainli', il se contenta do répoudre que Jérusalem n entrait pas dans sa Ufjm d'opt ration. Ces mots disaient tout; c'est le xvm° siècle conique] antqui parlait, et pourtant Napoléon, révanl l'empire de l'Orient, contiimait , à son insu et par un autre mobile que la religion, l'œuvre de Godefroid, de Baudouin et d'Amaiiry, de Louis VII, de Frédéric Barberousse» de Philippe- Auguste» de Kichard et de saint Louis !

Les révolutions mûrissent l'esprit des peuples, et cette . maturité fait songer à Dieu. Après de sombres tempêtes politiques sillonnées par de larges éclairs de gloire, les sentiments religieux entrèrent dans lésâmes; l'amour du christianisme et le goût des vieux sicclesde foi saisirent les intelligences.La poésie, la philosophie et l'histoire, représentées par M. de Chateaubriand, M. de Bonald et M. Michaud, renou* vêlaient leur génie aux sources chrétiennes. Quand les phalanges des croisé cessèrent de se montrer au delà de»

m HISÎOIBB DE JÉRUSALEM.

mers, il y eut de simples pèlerinages, et les croisades finissaient comme elles avaient commencé. Depuis trois siècles, chaque génération a eud*illuslres pèlerins ; nous avons vu beaucoup de nos contemporains prendre le bâton du saint voyap^e; à la tête de la caravane française se présente lé cliaiilre des Martyrs, qui porte, avec le laurier d'Ilon^ère au front, la loyale épée des vieux libérateurs du saint S('pnlrre; belle figure littéraire et politique qui rayonne 6ou.^ réclal de loules nos gloires et s'assomljrit sous îedeuil de tous nos malheurs! Puis vient l'historien des grandes guerres delacroix,poëte auxjours de sa jeunesse proscrite, contemplant enfin celte Jérusalem dont Fimage avait fait partie de sa vie pendant trente ans ; nature d'homme infatigable, invincible dans un frêle corps, d un esprit ravissant, d'une simplicité à la fois antique et enfantine, noble esclave de Thonneur et de la vérité que saint Louis aurait aimé comme il aimait Joinville ! Vingt sept ans après M. de rhaleaubriand, deux ans après M. Michaud, un grand poëte, M. de Lamartine, dont la France redisait les chants échappés d'une lyre religieu8e,'8'en allait au pays de David, d'Isaieet d^Faéchiel, remontait à la première pageda monde, aux premières splendeurs de la poésie, au premier berceau des sublimes inspirations ; il voulait voir le soleil se lever sur les monts d* Arabie, l'aigle s*en- Toler des hauteurs du Liban , le eyprès de Sion balancer sa couronne, les fleurs du Garmel s'ouvrir aux rayons de raube» les eaux de Siloé couler sansbruil, le Jourdain rouler ses flots bourbeux vers le lac de la mort ; il voulait toucher la terre que la Divinité et le génie ont marquée de traces si profondes, et aussi chercher Tavenir des sociétés d*Orient. Plaise au ciel que la contrée où naquit toute vérité porte bonheur à son intelligence 1 Plaise au ciel que des luttes, trop souvent moins hautes que le génie, ne dévorent point celle organisation si riche, si puissante» ^t que les persévérants efiy>rts d*ttn esprit sincère soient récompensés par d'utiles victoires !

Nous qui bommes déjà ancien pèlerin , nous devout

OHAPITRB mil. 199

quelques mots aux voyai^eiirs de Jérusalem dans rintérèt de leur inlelligeiicc cl de leur foi.

lAcuvrc humaine voile souvent Vœuvrc divine à Jérusalem : des ténèbres amassées par une piété ignoi antf» vous dérobent tout d'abord la face de Dieu; mais allez plus avant et vous laisserez bien loin derrière vous les vaines ombres. Qu'importe à ma foi si les chrétiens de Jérusalem n*ont pas su se défendre contre les superstitions grossières ; je n*alhis pas à Jérusalem pour savoir comment on interprétait l'Évangile , eommenton y entendait les saintes eroyanoes; mais j*y allais pour contempler la terre ou se* sont accomplies d'aussi étonnantes choses. Je distingue dans cet étroit espace une Jérusalem humaine et une ' Jérusalem divine ; gardez-vous de ne Toir que la première. Si votre passage dans ce lieu n'est pas rapide, si vous pensez y vivre quelques semaines et entrer dans Fétude profonde des ruines et surtout de la nature, vous trouverez le Dieu. Jérusalem ne se comprend pas tout de suite; comme on arrive là l'esprit plein de la grandeur divine , on s'attend à je ne sais quel spectacle miraculeux pour répondre aux merveilles qu'on apporte dans sa pensée ; on rêve malgré soi quelque chose qui n'a point les proportions terrestres pour en fàire le théâtre de l'immensité divine; tout à coup vous découvrez une ville comme toutes les villes, vous voyez des murs et des maisons de pierre, d'humbles collines, une pauvre région, le mou*veroent ordinaire de la vie. (k n'at que cela, se dit-on , et ' la surprise du voyageur ressemble à un mécompte. Si vous ne restez pas à Jérusalem assez longtemps pour tout sentir et tout comprendre, votre départ sera à la tois amor et sec comme la perte d'une illusion; s'ii vous a été donné d'y vivre an inoins quelques semaines, vous pleurerez en disant adieu à la colline de Sion,ùla montagne des Oliviers.

La terre de Jérusalem a de secrètes voix, des enseignements qu'elle réserve au pèlerin qui écoute longtemps. Les oliviers de Gethscmani, la feuille du caronluer, du iiguier ou du térébinlbe qui frissonne sous la hrisç de

m HISTÛIBE DE ItimiSilLEH.

Jodée; lo Cédron desséché et le iiiurmiire des eaux de Siloé; CCS grottes, ces tombeaux, ces pales collines et ces rochers maudilb ; lous ces faibles bruits et ces mornes silences averlisseol I horame qu'un grand mystère pla ne sur ce pays. Là, chaque brait est une plainte, chaque murmure un soupir , chaque image un signe de tristesse : on dirait que la nature de Jérusalem ne s'est pas consolée, depuis dix-huit siècles , d'iivoir été L('moindc riinniolaLion d'un Dieu. Un recueillement involontaire saisit Tintelligenceau milieu de ces graves et indéfinissables solennités, au milieu des souvenirs du monde antique et du monde Douveau. L'homme y découvre mieux sa destinée, y comprend mieux la vie ou la mort. Le cœur mûrit bien vile à Jérusalem ; les vanités et les intérêts d*ici-bas y tombent « en poussière; oo s'élève plus dacUement à la vérité; on volt les aoges moDler et descendre comme Jacob les voyait dans son rôve, et noos trouvons là pour échelle la cro» du Golgolha 2

Page 1