‹ Histoire de JérusalemChapitre 83 sur 149 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ne pouvaient rien contre la ville. Le fils de Vespasien s'établit au nord-ouest de Jérusalem , en face de la tour Pséphina; les légions établies à Toccident, devaient occuper la position appelée aujourd'hui colline de Saint- George, elles avaient devant elles la tour d'Hippicos. GhaiCiiii des trois camps était fermé d*aD mur , selon la coutame romaine. Toutes les invasions qui ^ dans la suite des âges, se sont succédé contre Jérusalem, ont pris place aux mêmes liens ; les mêmes points du sol autoar de la cité ont vu les phalanges des diverses nattons de la terre , préparer des coups et méditer la destruction.

Do mois d*ayril de Tannée 70 , au mois de septembre de la même année , lârusalem souffrit des maux dont s^épouvante Tlmagination. Ce n*est point ici le spectacle ordinaire d'une Tille qui soutient un siège et qui accepte librement et glorieusement les périls de la résistance. Nous avons sous les yeux toute une population réduite à rimpuissance par des factions terribles, subissant malgré elle les horreurs d'un siège, placée entre reffroyable domination des ennemis intérieurs et les perpétuelles attaques des ennemis du dehors. Plusieurs centaines dé mille habitants sont destinées à périr , parce que deux Actions , se disputant Jérusalem , ne yeulent pas céder la place à Tautorité romaine.

Les premières sorties des assi^s contre les Romains donnèrent Tidée d'une brûlante et Tigoureuse énergie ; les légionnaires de la viHe éternelle n'avaient jamais rencontré des combattants pareils. Sans le secours de Titus CL de sa iroiipe, la dixième légion, qui avait pris quartier sur le mont des Olives, eût été tout d'abord taillée en pièces. L'exlermînaliuii d'une partie des compagiiuiis d'Éléazar, surpris par Jean dans le leinple le jour des azymes, avait dompté le second parti des zélateurs, et Jean était redevenu le seul chef de ces bandes guerrières, maîtresses du temple el des positions d*alrnloiir. 11 avait huit mille cinq cents hommes conjniaiidés par vingt capitaines et par Ëlcazar, rentré sous son obéissance. Simon,

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maîli 0 de la ville haulc et de la ville basse, c'est-à-dire du moal Sion et du monl Acra, se Irouvail plus fort que Jean; quinze mille hommes , parmi lesquels ou complaît cinq mille Iduniéens, lui obéissaient. Le campement des légions roinaiiies sous les njurs de Jérusalem et la nécessilé de se déieudie n'inspirèrent point à Simon et à Jean des pensées d'union, ne rùL-cc que pour uu icmps; les deux chefs coiiLniuèrent à se livrer des combats acharnés; ils ne suspendaient les coups entre eux qu'aux heures et aux jours où il fallait repousser une agression. Le peuple n*élait point épargné; on punissait de mort le moindre soupçon de tendance vers les Uomains, et d'alroces fantaisies nui II [pliaient les meurtres dans la ville, comme avant l'arrivée de Titus.

Tout ce que le génie avait inventé dans Tari des sièges était dirigé contre Jérusalem; ks faubourgs de la ville avaient été démolis et les arbres des environs coupés pour élever des plates-formes et construire des machines; les énormes pierres que lançaient ces machines portaient la mort au milieu des défenseurs de la place. De longs béliers avec des tètes d'airain battaient les remparts. En vingtquatre jours, le premier et le second mur furent emportés ; ce second mur donnait entrée sur Bezetha ou la Ville- Neuve, formée de rues étroites habitées seulement par les marchands de laine, les fripiers, les chaudronniers elles quincailliers (i). La [moitié de Jérusalem était envahie, mais le temple , la tour Ântonia , la citadelle et le palaû de Sion, le plus difficile enfin restait à prendre.

Un ennemi plus terrible que Simon , Jean et 1^ Romains , préparait ses ravages contre le peuple de Jérusalem : c'était la famine qui, dès les premiers jours, put tristement se pressentir. Aux premières atteintes du fl^u, ceux qui avaient encore des Vivres ne mangeaient plusque furlivcment et à la hâte; on dévorait le grain cru, la viande à moitié çuite , et, dans les familles, le père, la

(l) Guerre des Juifs, liv. V, chap. S4.

GBikPItRE XX. «T

nère. les enfante 8*amchaient des mains les 'dernières . ressources. Les hommes de Jean on de Simon fouillaient dans les maisons , frappaient ou tuaient les malheureux qui avaient caché un reste de nourriture, dérobaient ce qu'ils rencontraient et arrachaient au pauvre Therbe ramassée au péril de ses jours hors de la ville. Malheur à celui qui gardait sur son visage les couleurs de la vie! On le soumettait à d'affreuses tortures pour lui faire avouer ses ressources cachées. Les riches vendaient secicLcmcnt louHcur- bien pour une mesure defromeiil ou d'orge qu'ils mangeaiciU dans les derniers recoias de leurs demeures. Un sort cruel attendait ceux qui, poussésparlafaino, étaient surpris cherchant des plantes autour de la cité : Tilus les faisait crucifier ; il ne se passait pas de jours qu*on n*en prit cinq cents, et hienlôt le bois et la place manquèrent aux bourreaux pour ces immolations.

Lorsque Titus, voulant èler aux assiégés tout moyen de tirer des vivres du dehors , eut enfermé Jérusalem dans un mur flanqué de treize forts et construit en trois jours, la faim se montra plus horrible et la ville passa tout à fait sous l'empire de la mort. Chaque maison devint un sépulcre; les cadavres des vieillards jonchaient les rues; et les jeunes hommes se traînaient sur les places publiques comme des spectres échappés du tombean et près d'y rentrer. Gomme il n'était plus possible d'ensevelir les morts, plusieurs, ramassant un reste de force, s'en allaient jusqu'aux tombeaux ouverts pour y attendre leur dernière heure : les vivants se donnaient ainsi eux-mêmes la sépulture. Les Juifs mourants tournaient pieusement leurs regards du c^té du temple. 11 n*y avait plus de larmes dans les yeux, plus de gémissements dans les poitrines, les bouches étaient muettes; Jérusalem, dans son lugubre silence , eût pu être prise pour une ville sans habitants. La peste, née de la puanteur des cadavres amoncelés, ajoute ses ravages à ceux de la famine. Les maîtres de la ville , redoutent les exhalaisons , avaient pris le parti de iaire enterrer les victimes aux frais du trésor pahlie ; cette

M HISTÛlBfi DE iËaD&àLEM .

rtfflotollon, qui o*élait point racoomplisseikieiitd^an devoir religieux, mais une mesure de précaution, ne put s'exécuter longtemps ; on se mit à jeter les cadavres par dessus les murs, ci du la sorte on se déUyrait à la fois des influences peslilenliellcs et on les envoyait à Tennemi. Les farouches compagnons de Simon et de Jean furent les derniers à manquer de nourriture; ils se virent réduits aux courroies des sandales, aux cuirs des ceintures et des boucliers; une poignée de foin se payait cher. A mty sure que les jours s'écoulaient, les luibitants qui avaient survécu jusque-là n'avaient plus en partage que les inspirations du désespoir, et c'est alors qu'une mère tua et mangea son enfant : effroyable souvenir dans Thistoire des tourments de la faim !!! spectacle digne de piliél La Jérusalem vivante n^apparaissait plus 4iae comme ao champ où le fer a passé» et les monceaux de cadavres étaient les gerbes entassées après cette moisson de mort.

Lorsqu*oQ suit les efforts courageux, rinvincible opiniâtreté de SimoD et de lean dans leurs luttes con tre les liions romaines, lorsqu'on voit ces bandes intrépides brûler les macbines de Tennemi à force d*audace» opposer des mura nouveaux aux coups des béliers, déconcerter, étonner les assiégeants, braver toutes les menaces, voler i tous les périls, on ne peut se refuser à Tadmlration, quel que soit le nombre de leurs crimes. Si Jean et Simon , entraînés par le seul amour de l'indépendance nationale, pleins du feu du patriotisme, et ne souillant point leur valeur par d'atroces actions , s'étaient bornés à défendre Jérusalem , malgré Jérusalem, contre le joug des Homains, ils auraient conquis une grande place dans Thistoire; ils pouvaient être des héros, et n'ont été que des bandits fameux.

Le grand prêtre et le Icniplc sont frappés en nu'me temps; Simon fait mourir Mathias , accusé de s'entendre avec les Homains, et Jean pille le sanctuaire qui doit nourrir, dit-il, ceux qui le défendent. La construction de nouvelles plates-formesponr le siège do la place cbango en solitude le pays i quatre lieues à la ^onde. losèphe

€»A»1TBCXX.

S^attriste à la vue de celle terre défigurée : < Il ne se reuf contrait pas un seul arbre , dit-il, dans les lieux nn guère c couverts do bois ou de jardins; les Juifs et les élrnn- € ^ers eux-mùrnos, qui admiraieiil auparavant cette belle c partie de la Judée, n'auraient pu la reconnaître; ils c n'auraient pas vu , sans verser des larmcj> , les nici veil- « leux faubourgs de celle grande ville convertis en inat sures. La guerre avait lellement dévaslé h conln'O t favorisée de Dieu , qu'elle ne conservait pas la moindre f trace de son ancienne beauté et qu*on pouvait se deman« I der à Jérusalem où donc était Jérusalem (i). »

Une surprise fit tomber au pouvoir de l*ennemi la forte- Mse Ântonia, qui était comme la clef du temple, et dont on avait égorgé les gardes endormis. Cette nuit-là le temple eût été envahi, si un combat de dix heures aux portes du lien saint, soutenu par une indomptable bravoure, n'eût forcé les Romains à reculer. Titus , pour OQTrir a son armée une entrée facile , renverse de fond en comble cette belle tour Antonia que Hérode avait élevée à grands irais. Is temple était devenu le principal point d*altaqae; Tennemi , dans ses tentatives nocturnes , comptait sur le sommeil des gardiens , mais la surprise de li tour Antonia avait été une mémorable leçon : tontes les sentinelles redoublaient de vigilance. Que de coups d*épée I que de flècbes lancées autour des portit|ucs dn temple ! qo*il est prodigieux ce Jean de Giscala, qoi semble faire passer son âme guerrière dans toutes les poitrines dont il est environné, et qni, dans la mêlée, oblige chacun de ses hommes d*étre invincible! Les combattants juifs, non contents de se défendre dans les positions qui leur restent, s^en vont attaquer les soldats romains jusque sur la montagne des Oliviers, et c*est à grand*peine qu*on résiste 1 leur audace.

La flamme devait achever Vœuvre de l'invasion romaine et accomplir les arrêts du ciel. Les Juifs brûlent la galerie

(l)Guene des Juifb, iiv. Yl, chup. 11.

m HISTOIRE m lÉRUSALEM.

qui joignait le temple à la tour Anlonia; ils remplissent de bois , de soufre, de bitume un des portiques à l'occident , et, dans une attaque des TU)in;iiiis , ils etifernienl un grand nombre de leurs ennemis au milieu des horreurs d'un incendie. A leur tour , les Romains mettent le feu au porliquc du septentrion, et par Tordre de Titus, tous les portiques et même les portes jusqu'aux galeries, sont livrés aux flammes. Ainsi de jour en jour la deslrucUoa approcbe du sanctuaire. L*ennemi tient conseil pour décLr der du sort de la maison de Jéhovah ; sa ruine est demaor déeao nom des intérêts romains parce que le temple est une vaste citadelle où la rébellion pourra toujours se reirancher; mais le fils de Vespasien déclare que la conservation du magnifique monument religieux importe à Hionneur du nom romain. Inutiles efforts! la volonté hamaîne est vaine contre les décrets divins : le Messie avait prédit que le temple serait détruit et qu'il n$ mteraii pas pierrê mr pierre»

C'est rhistorien juif qui nous parle de ce légion naire» poÊUsépar un mouvetneiU de INw se faisant soulever par un de ses compagnons et jetant dans les constructions les plus voisines du temple (t) une piàce de bois tout enflammée. L'embrasement fut rapide; Titus donnait des ordres auxquels personne ne prenait garde, et sa voix el les signes lies chefs ele lé^^^ioiis se perdaient au milieu des cris des Juifs, du LmiL des colonnes et des niurs croulants , et de la fumée de l'incendie. Ce n'étaii plus au fîls de Vespasien , mais au Fils de Dieu que les soldais romains obéissaient, et le souffle d'en haut excitait les flammes. On égorgeait le pauvre peuple qui avait cherche ua asile dans le sanctuaire; Timmolation des victimes humaines remplaçait l'immolation des auimaux autour de l'autel, et

(1) Guerre des Juifs, liv. VI, chap. 26.

(9) Ce n'est point dans le temple même, comme on l'a dit el répété, que tui jetée celle pièce de bois enflammée, c'est, d'aprôt Joièphe, éane iet Uetm pat oit on <MaU awv bàlmenU feUs oMiow du Umpleéneàliiiunorû,

GRAmRE XX. M

c*étateQl là lee derniers sacrifices I Titas voakit conserrer au moins le sanctnaîre? mais la fureur des siens Tavait devancé dans Tenceinle sacrée; le fea mis k la porte da .

temple par un soldat, dévora en peu de temps ce lieu si cher à la croyance et au souvenir des Hébreux. Oh ! quel spectacle pour la misérable population qui avait survécu à tant de calamités ! Ce mont Moriah en feu , ces vastes galeries f ces hauts portiques, ces murs, ces voûtes, cet immense temple roulant en débris , les gémissements des vieillards, des enfants et des prèlrcs périssant sous le glaivé, les hurlements des troupes do Jean et de Simon s'efforçant de chasser les Romains de ces fumantes ruines, tout ce fracas de destruction , de douleur cL de mort, dont le retentissement remplissait la vallée du Cédrou , le mont des Oliviers et les collines voisines, est un des tableaux les plus effroyablement solennels dont les annales de la terre ail gardé la mémoire. Le iO août de Tannée 70 fut pour la nation juive le jour du malheur : il y avait six cent cinquante-cinq ans qu'a pareil mois et à pareil jour les Babyloniens avaient brûlé le premier temple.

LUncendie du 8 septembre acheva la ruine de Jérusalem ; les compagnons de Jean avaient été chassés de la ville basse , ceux de Simon , retranchés dans la ville haute, avaient été épouvaîités par l'attaque des ilornains. Dans leur effroi, les restes des troupes juives ont abandonné les tours d'Hippicos, de Phasaël et de Mariamne où nulle force , excepté la faim , n'aurait pu les contraindre. Titus, dans la destruction de Jérusalem , épargna ces trois tours pour servir, dit Josèphe, de monument à la postérité et rappeler le bonheur sans lequel il lui aurait été impossible de s*en rendre maître. Jérusalem , livrée à la rage des vainqueurs , devint à la fois un théâtre de butin , une boucherie et un marché d'hommes; quoique des familles entières fussent vendues à vil prix, il se trouvait peu d'acheteurs , nous dit Fhistorien juif ; on réserva pour le triomphe les jeunes caplifs les plus robustes et les mieux faits ; un grand nombre fut envoyé en £gypte pour tra-

m HISTOIRE DE JÉRUSALEM.

vittlcr an ovmges pablics ; Titas eo dcstiiM une nmltio iiHie aux jeui sanglants do cirque dana les proWncesdi Veiupire. Jotèphe compte qiiatrc-?nigt-dU-8ept mille pri* aonniers.

Le chiffre de onze cenl mille luifs morts dans celte catastrophe a tou jours paru un calcnl exagéré ; ]>ar une tîLraii^e contraiiiclion , Tacite, après avoir complé, au coniiiiencement de son récit, six ccnl mille assié|^és, adopte le chiffre de onze cenl mille morts. Afin de nous persuader de TexacLitude de ses calculs , Josèphe r.ippeïle qu*au temps du gouverneur Ceslius les sarrificateiirs, à la féle de !'d(|ucs, comptèrent deux cent cinquanle-ciiiq milU' six cents bêles immolées, ce qui, en ad mellaTit seulement dix personnes pour chaque bète, présenterait deux millions cinq ccril cinquante-six mille Juifs rassemblés à Jérusalem. iMais les prèlres du temple, voulant donner à lyron une haute idée de leur nalion , avaient pu augmen-» ter à leur gré le nombre des aftimatix immolés ; d*ailleurs, même en admettant laa deux milliona et demi de latfii réonis à la (été des azymes » il ne s'ensuivrait pas que toute cette population fiU enfermée dans Jérusalem ; la fille avait des Cuiboorgs» des environs qni pouvaient reœf oir la plus grande masse de ces voyageurs religieax. Ponr réclaîrclBsetteat da point d*liiiloire qui nous ooeape» il ne fontpas oublier que la population surprise par le siégea dû être nécessairementenfermée dans les murs de Jéruaalem « or» comment cette TÎUe avec ses deux lieues de eireuitaurait^Uepu suffire ï contenir lesonsecentquatre* vlngtHtiMq>t mille Juî& dont nous parle iosèphe, sans compter le nombre qui , durant le si^t s^échappa vers les Eomains ou dans les contrées Toisinest Paris, dans son étendue de dix lieues , ne renferme pas un million d'habitants ; il est vrai que la plupart des rues de Jérusalem claienl étroites et que son enceinte n'oiTrait point des espaces comme les Champs-Élysées et le Jardin des Tuileries, le jardin du Luxembourg et le jardin des Plantes; mais on doit remarquer que les maisons de Jérusalem

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