CHAPITRE XXI
d*Èbion adoraient Jérusalem comme la maison de Dieu , fuyaient le contact de tout homme d'ane religion différente« et ne se nourrissaient que de végétaux ; ils regar* daient Jésus comme le seul vrai prophète, devenu le plas grand des anges à force de vertu et de sainteté, et lai donnaient une origine purement humaine. Us n'acceptaient da Nouveaa Testament que révangtle de saint Matthieu dont ils supprimaient les àeax premiers chapitres, et dont ils mutilaient divers passages. Cinquante ans plus tard» les enseignements d*Ëbion avaient pour défenseur Synn maque, un des interprètes de l'Écriture en langue grecque; il est à présumer que les nazaréens et les ébionites avaient fini par mêler, à peu de chose près, leurs doctrines Y et les naxaréens furent aussi appelés symmaquiens* Ébîon avait prêché dans un sens contraire à la vérité chrétienne» mais il n*avait point prêché l'infamie; il prèscrivait l'austérité, la pureté morale et plaçait très-haut la virginité. La sévérité de ses préceptes fut oubliée par la secte qui porta son nom. Saint Épiphane (i) nous apprend que parmi les ébionites tout ^tait permis ; il les accuse d'avoir pris pour modèle les mœurs des carpocratiens. CTest, du reste, au dérèglement des mœurs qu'aboutissaient presque toutes ces innovations de doctrines» et nous devons dire quelques mots des hérésies nombreuses qui corrompirent la vérité évangélique dans les premiers temps.
Les racines de Torgueil dans le cœur de l'homme sont
à une prodigieuse profondeur ! Il préfère Terreur qui est
son o uvre à la vérité qu'il n'a pas découverte! Il ne peut cnlanUT qiK^ ténèbres et repousse la lumière par la seule raison qu'il ne l'a point faite! L'hibLoiie de la rébellion des anges contre Dieu se renouvelle chaque jour chez les hommes dans leurs rapports avec la vérité. Le joug de l'autorité nous parait Jcteslable, et notre génie ne trouve de la gloire que dans sa Hère et libre solitude.
(i^Panarlum.
14 HISTO«B D8 MUSALEH.
L*bércsie, pour se moulrer, Q'altcnilil pas ijue tous lés disciples du divin Maître eussent quitté la terre; elle cul pour représentants , en face même des apôtres, Simon de Samarie et Ménandre, Cérinthe, chassé de rassemblée des fidèles à Jérusalem, les nazaréens et les ébionites, les nirolaïtes, abusant da nom d'un des sept diacres pour autoriser d*impurcs doctrines. Lorsqu'il ne resta plus icibas un seul témoin du Messie et de ses prédications. Terreur se trouva plus à son aise, et les rêveries de la [)hilosophie grecque lireul invAsioa daos le domaine de Jésus- Christ.
Le Juif Elxaï , qui vécut sous Trajan , se plaça à la tète d'une secte que saint Épiphaue et Scaligcr ont cru pouvoir regarder comme une continuation des esséniens. Les diverses dénominations des elcésaisles ontdonnélieu à cette confusion des deux sectes qui ne présentent entre elles aucun trait de ressemblance. 11 est difficile de ne pasétrefrappé de la morale simple et pure des esséniens avec les superstitions de toute nature qui faisaient le fond de la doctrine des elcésaisles. Ceux-ci prétendaient que la foi intérieure dispensaii des ceaTres et tenait lien de lout; ils croyaient à l'astrologie et à la magie-» à la puissance des enchantements» jaraienl par la terre, le ciel et Teaut et méprisaient la continence* Sans s'expliquer sur la personne de Jésus- Christ , ils reconnaissaient un messie qu*ils appelaient le grand roi» et dans Tidée qu'ils avaient de sa sublimité, ils ne trouyaient rien de mieux, pour sa représentation humaine, mais invisible, qu'une taille de trento^buit lieues de haut et des membres à proportion. A la fin du siècle, il se rencontrait encore, au delà des rives du Jourdain et de la mer Morte, des elcésaîstes sous le nom de sampséens, ou plutôt chamséens (adorateurs du soleil). 11 est probable qu'on retrouverait aujourd'hui dans les mômes contrées plus d'une trace de ces doctrines.
Sous le règne d'Adrien, Carpocratc, né à Alexandrie, dont l'école fut un nid d'iiérésie, ne voyait en Jésus-Christ que le plus vertueux et le plus élevé des hommes ; il dirait
CUAPiTRB XXL »
comme Gérinthe que ce n'était point le Dieu supicaie qui avait créé le monde, mais des puissances inférieures, des puissances augéiiqucs ; l'union des àiaos à des corps mortels était , d'après Carpociale, la peine d'une faute primitive; les anges créateurs du monde les retenaient dans les basses relions ; mais Jésus, par Ténergie de sa sainteté , était reaiûiito au ciel maigre eux. Le dieu adoré par les Juiib n était qu'uu des.anges par qui Tuuivers avait été fait; Cérinlhe avança la même erreur. Les carpocratiens no prenaient pas la peine de comballre leurs passions » parce qu'ils trouvaient naturel et légitime de céder à tous les instincts dont les spermes avaient été mis en nous.
A la même époque, Saturnin d'Anlioclic, disciple de Ménaudre, reproduisait les mêmes aberrations philosophiques et religieuses ; il comptait sept anges créateurs de l'univers. En soutenant que les hommes sont bons ou mauvais par nalurOt il détruisit la liberté humaine, et, par une inconséquence inévitable, la moralité des aclions* Jésu&^brist, Fils de Dieu, selou Saturnin, était venu pour renverser le dieu des Jui£B, ange mauvais, révolté contre l'étjernelle puissance du Père, et pour arracher les bons à l'empire des esprits inférieurs qui planent dans l'immensité ; son existence, ses souffrances et sa mort n'avaient en rien de réel. L'hérésiarque des bords de l'Oronte condamnait comme œuvres de Satan le mariage et la génération.
Un j^eu après lui , Basilide d*Âlexandrie répandit en Ëgypte quelques-unes des mêmes erreurs : Au jour de la passion» disaiL-il, Jésus avait pris la figure de Simon le Cyrénéen et lui avait donné la sienne; Simon ayait donc été crucifié à la place de Jésus, et le Christ, intelligence envoyée au secours des hommes, ne connut ni la souffrance, ni les angoisses du trépas. Sasilide composa sur l'Ëvangile vingt-quatre livres qui furent réfutés par un contem* porain , Agrippa Castor (i). Le nombre S6S qui est celui
(1) Spicilége de Grabho
HISTOIBE DE JÉRUSALEM.
des joîir<^ de Tannée, rcpiésciilé par son fameux symbole : Àbraxas, lui avait fait imaginer 3G5 cieux ; c'claient comme autant de demeures angéiiques échelonnées enire Dieu et l'univers.
On vit alors paraître Valenlin qui mêla au cbristianismeles enseignements de Platon, la théogonie d'Hésiode, les mystères des Nombres; il bâlit un système fort compliqué, fort difficile à comprendre , qui représentait Vétat des connaissances philosophiques dans ce temps-là; comme il dénaturait avec un grand appareil de science la mission de THomme-Dieu, les Pères de l'Église ne lardèrent pas à démolir toute sa vaste conception métaphysique. Qn a souvent prétendu et on répète encore que la doctrine chrétienne fut rhenrenx mélange des doctrines dePythagere et de Platon; or les Valeutiniens n'étaient que des pythagoriciens et des platoniciens choisissant dans les Écritures sacrées ce qui leur convenait , et l'Église, par la bouche de TertuUien, de saint Clément d'Alexandrie, de saint Épiphane, de saint Irénée, poursuivît et réduisit à nàint cette masse d'enseignements contraires à sa foi. Marcion de Sinope, disciple de Cerdoot prêcha Texistence de deux principes ; il attribuait k Tinspiration du mal la loi mosaïque, à Tlnspiration du génie du bien la loi chrétienne, repoussait Tincarnation du Verbe et la résurrection des morts, et acceptait les Eons et le Pléromede Valentin. On a compté les marcionites parmi les millénaires, mais il leur aurait fallu croire pour cela à la résurrection des morts*
Nous n*avons pas à nous occuper de ce qu*on appelait les pioiUques ; il est prohahie d'ailleurs que ce nom était la désignation générale des écoles qui croyaient avoir con* quis le droit de prêcher des doctrines nouvelles par une science plus profonde que les autres croyants.
La difficulté qui semble avoir perdu la plupart de ces hérésiarques, c'est l'accord de l'existence du mal avec la bonté inflnie de Dieu; le mystère de l'origine du mal fut un abiiiic duiis icH|ucllcui' gdain vint b cu^luaLir. i'our
Digitizeo Ly ^oogle
CHAPITBE XXF.
arriver à la solution de celle question qui a tant occupé les penseurs des anciens âges, Garpocrate, Saturnin, Basilide présentèrent la création du monde et des hommes comme une«€eum à laquelle Dieu était resté étranger; ils la mirent sur le compte de vertus puissantes , mais SubalterneSt qui avaient agi à F insu de Tintelligence éternelle. Des esprits inférieurs s'étaient donc un jour enten- • dos pour faire les cieux» les maguiûcences de la nature , les montagnes, les fleuves et les mers, pour souffler sur un peu d*argile et créer Thommc ave6 son front rayonnant et son r^rd qui cherche Dieu! Est-il besoin de signaler ce qtt*il y, a d'insoutenable dans un système qui fait naître Vunivers et l'homme d*une volonté du second ordre? Bornons-noas à remarquer que ce système repose sur rignorance ou Toubli de ce qui doit d*aborà constituer Dieu : Tomniscience. Se figure-t-on un Dieu à Tinsu duquel on peut agir? Quant aux deux principes de Marcion» c'est le prélude des erreurs de Bfanès qui arriva un siècle après, et ce n'est point ici le cas de discuter le manichéisme tant de fois et si victorieusement combattu.
Nous avons inscrit TertuUien à la téte de ceux qui démolirent les infidèles copistes et les corrupteurs de la foi catholique. Ce beau génie africain , dans son livre des Prescriptions f frappait de mort les hérésies de tous les temps en leur enlevant le droit de chercher la vurilé en dehors de rÉglisc. L'hérésie est un choix, comme l'indique son nuui; mais e5>L-il permis à un chrétieu d'inventer ou de choisir en matière religieuse? Tout ce qui est de notre invenlion ou de nuLie choix ne peut pas être la doctrine de JcsUb-Christ; cette doctrine a été enseignée à douze apôtres qui n'ont rien découvert eux-niômes et n'ont fait que transmnltre ce qu'ils avaient reçu. La philosophie humaine a pu seule fournir la matière des hérésies ; le platonicismc inspirait Valenlin, le sloïcisme Marcion ; ils ont emprunté à Arislole l'art des dispuics, [ilus propre à ruiner qu'à établir la vérité, c Qu'a de comimin Athènes avec « Jérusalem? disait Terluiiieu ; l'académie avec l'Église?
78 HISTOIBE DE JERUSALEM.
c Qa*est*ce qu^aD christianisme stoîclén, platonicien, c dialecticien? Noos nVons pas besoin de curiosité après c lésas-Christ, ni de recherches après rtvangile ; qnand c nous croyons , nons ne yonlons plus rien croire an f delà... Celui qui est nne fois chrétien n'a pins rien à c chercher ; car on ne chercheqne ce qu'on n*a pas encore' c ou ce qn*on a perdu (i). t Pour prouver qn^on possède la vérilé chrétienne , il faut la faire descendre des traditions apostoliqiK s. I.LS hérétiques doivent donc nous montrer les origines de leurs Eglises, Tordre et la succession de leurs évêqncs, de telle sorte que ces Églises puissent remonter à un apôtre ou à quelques-uns des hommes qui ont vécu avec les apôtres. Les premiers enseignements ont été vrais et divins; ceux qu'on a ajoutés depuis sont faux et étrangers (t). L'admirable docteur deCarthage, en établissant aussi fortement la vérité catholique, ne savait pas qu*il écrivait sa propre condamualiou pour des erreurs futures.
Il nous faut maintenant revenir sur nos pas et reprendre notre récit.
L'évêque de Jérusalem, saint Siméou, était neveu de saint Joseph ; sons Domih'en , il n'avait point été atteint par les recherches dirii^res conti e les restes de la race de David ; sous Traj a n , les mêmes recherches recommencèrent, Tcvêque eut à comp^ii aîlre au tribunal du consulaire Âttique, gouverneur de la Palestine ; coupable d'être de la race du roi-prophète et aussi d'être chrétien , saint Siméon fut condamné à mourir sur une croix; il avait cent vingt ans et ne fléchit point pourtant au milieu des tortares qnr précédèrent son crucifiement: les félicités du martyre pour Jésus-Christ semblaient lui avoir rendu la force de la jeunesse l La date précise de sa mort est ' inconnue; on la place dans les premières années du siècle. Le vieux disciple du Fils de Marie s'en
(i> Ghap. 11, 13.
(9) Gbap. M.
chaphhe XXI. 79
adlaii die ce monde à peo pris à IV^poqne où un itloslre palen^ Pline le jeune , gouferneor de Bythinie, rendait un solennel bomniagc à la morale et aux sentiments des chrétiens.
Ta durée du double ëpiscopat de Saint Jacques et de saint Siméon, frères bénis et glorieux, avait été de soixante et dix ans. Depuis la mort de saint Siméon jusqu'à hruino définitive et totale des Juifs par Adrien (l'an \ôi ou 130), treize Lvèques se sont succédé sur le sirL^u de Jérusalem ; Ju^te, Zachéc, Tobic, Benjamin, Jean, MaUiias, Philippe, Sénèque, Juste II, Lcvi, Éphrcm, Joseph, Judas, îls étaient tous Juifs ; Judas est le dernier des évéques de Jérusalem circoncis. Ce passage si rapide de tant de pontifes a laissé peu de traces dans l'histoire; la Persécution les précipita dans la mort et le Silence s'assit sur leurs tombeaux.
Jérusalem avait pour habitants quelques milliers de chrétiens et de Juifs, vivant sous Faulorité romaine, mais cette population était conimc perdue dans la solitude Je l'enceinte de la ville, et l'herbe croissait sur les déî)i is des murailles, des citadelles et des palais, .liilius Adrien , le prince voyageur qui visita les principales provinces de Son empire, eut la pensée d'animer ce désert de Jérusalem dont le spectacle l'avait peut-^re intéressé ; il y établit une colonie, entreprit d'élever un temple de Jupiter Capitolin à la place de celui de Jéhovah, et donna son nom à la cité. La profanation impériale, jointe à la persécution, éveilla la vengeance au cœur de tout ce qui restait de Juifs en Judée et dans les diverses contrées d'Orient. Céite nation si souvent frappée et toujours si vivace, écrasée par Vespasien et son fils» ramassa ses débris pour s'élancer encore contre Fempire romain : semblable au gladiateur se relevant une dernière fois pour lutter avec labéte qui veut le dévorer t I«es Hébreux tributaires fabriquaient des armes destinées aux Romains ; ils avaient . imaginé d*en fabriquer d*une si mauvaise trempe que leurs maîtres refuseraient de les leur payer et«les fbrce-
raient à les garder. CTesl eequi arriva , et c*est ainsi qn*eii .se préparant sourdement à la guerre « ils s*étaient ipanis des moyens de combattre. Sous la conduite d*un imposteur courageux qui yonlant apparaître comme Tétoile de Jacob, libératrice dlsraSl, se faisait appeler Barcocbebas (fils de Tétoile), les Juifs mirent en déroute Rufus» gouverneur de la Palestine; celui-ci fut deux fois obligé de demander des secours à Tempereur ; il fallut que Jules Sévère accourût de la Grande-Bretagne et déployât toute la terreur des armes romaines.
La tempête de la guerre passa sur la Judée comme elle avait passé soixante ans auparavant, et cette fob ce fut la dernière; la vaillante opiniâtreté des Juifs succomba pour jamais* L'histoire nous parle (i ) de cinquante forteresses et de neiif cent quatre-vingt-cinq bourgs^délruits. Le fer» Fincendie etia fomine trouvèrent encore dans cette pauvre Judée près de six cent mille Juifs à dévorer; on en Tendit nn grand nombre aux marchés de Mambré et de Gaza. La plupart de ceux qui échappèrent aux armes de Jules Sévère s'enfuirent aux pays lointains comme beaucoup de ceux qui avaient échappé aux armes de Titus; celte double émigration s'était surLoul portée vers l'Espagne. Un peu plus d'un deini-sièclc a\ail sulli pour que les Juifs pussent mettre sur pied deux cent mille coiubatlants! cetie iacililé de multiplication csl un des phénomènes des annales isi aéliles. Une lugubre paix succéda à ces calamités qui venaient de clouer dans le cercueil la nauunalité israélite.
Adrien reprit alors son œuvre de restauration ; des murs s'élevèrent, et la colline du Calvaire se trouva forluiLemcnt enfermée dans Tencei nie nouvelle. Non content d'achever le temple de Jupiter que la guerre avait interrompu, Âdrien profana le tombeau de Jésus-Christ par un autre sanctuaire de Jupiter, le Golgotha par un sanctuaire de Vénus , Tétable sacrée de Bethléem par un sanctuaire
(l)Dioo.