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CHAPITRE Y

Depuis la fuite de David jusqu'à son re^ur à Jérosalem. (1025-1024)

Pendant ces trois années d'exil à Gessur, Âbsalon eut sans doute des jours d'amertume où la sévérité paternelle T irritait plus vivement et donnait un feu nouveau à ses pensées de rébellion ; peut-être aussi y avait-il à Gessur de mauvais conseillers qui entretenaient ses espérances passionnées. Revenu à Jérusalem, il prit soin de paraître complètement réconcilié avec le roi : cette habile manœuvre F aidait à couvrir ses projets.

Absalon était doux,, aimable, d'humeur facile; le livre sacré* nous apprend quil n'y avait pas, dans tout Israël, un homme aussi beau que lui, et que, de là

* Liv. II des Rois, chap. xiv

tête aux pieds, son corps offrait une entière perfection; rien n'égalait la richesse de sa chevelure, qu'il faisait couper seulement une fois Tan : ses cheveux coupés pesaient deux cents sicles au poids public. Le fils de David, poursuivant ses vues ambitieuses, travaillait à conquérir la popularité, puissance incertaine et orageuse-qui porte auxcieux et précipite dans les gouffres de la mort. 11 se montrait dans les rues de Jérusalem avec des chars superbes, avec de brillants coursiers et cinquante coureuijs; il se levait malin, se plaçait à la porte du palais de David et appelait à lui tous ceux qui recouraient à la justice du roi. Absalon leur demandait de quel pays ils venaient, les interrogeait sur leurs affaires, sur leurs requêtes ou leurs plaintes, ne manquant jamais de leur donner raison. « Mais, ajoutaitil, il n'y a personne pour vous entendre; oh! qui me donnera le pouvoir de rendre la justice et de faire du bien à tout le monde ! . . . » Ce fils perfide accueillait les mécontentements, encourageait les rancunes, sollicitait incessamment Taffcction des hommes d'Israël et préparait les esprits à un changement. Dans tous les États, même les plus heureux, il y a des passions et des haines qui veillent, et, si quelque chose d'élevé court au-devant d'elles, de formidables explosions ne tardent pas à éclater.

Absalon était parvenu à gagner à sa cause Achitophel, ancien conseiller du roi, aïeul de Belhsabéc et d'Urie, et qui gardait le souvenir du double crime de David. Quand les préparatifs de l'usurpation furent achevés, le fils rebelle prit congé du roi et se rendit

à Hébron, sous le prétexte d'y accomplir un yœu formé à Gessur. En partant de Jérusalem, il envoya vers toutes les tribus Israélites des agents chargés d'annoncer la déchéance de David et l'élévation d'Absalon h la couronne. Celui-ci se fait proclamer roi à Hcbron, s'entoure d'une cour et d'une armée et se dispose à marcher sur Jérusalem. Averti de la ligue d'Absalon et de son arrivée prochaine, David, pour épargner des maux à sa capitale et à son peuple, ordonne la fuite et une fuite rapide. Des ordres pareils durent d'abord surprendre les braves qu'il avait accoutumés à la victoire, mais ils étaient également accoutumés à l'obéissance. Le roi quitta Jérusalem, ne laissant dans son palais que dix de ses femmes pour le garder; il s'en allait accompagné de ses serviteurs, de ses Céréthéens et de ses Phélétéens, de six cents Géthéens. troupe éprouvée qui avait à sa tête un chef appelé Éthaï.

« Pourquoi partez-vous avec nous? dit David à Éthaï le Gélhéen; retournez, restez avec Absalon, car vous êtes étranger, et vous êtes venu d'hier; moi j'irai où je dois aller ; mais vous, retournez avec vos frères, et que le Seigneur vous fasse miséricorde, pour prix de votre dévouement et de votre fidélité I — Vive le Seigneur! et vive le roi, mon seigneur I répondit Ethaï; en quelque lieu que vous soyez, soit dans la mort, soit dans la vie, votre serviteur vous suivra. — Eh bien donc, répliqua David en s'adressant à Ethaï, venez et passez. » Et les troupes et la multitude pleuraient, se lamentaient, et tout le peuple passait. David traversait le torrent du

Cédron, et le peuple s'avançait le long du chemin qui fait face au désert. Le grand prêtre ^adoc et tous les lévites avaient suivi le roi, portant rarchè du Seigneur; , ils la déposèrent au bord du Cédron, où s'étaient réunis les fugitifs ; mais David voulut que les prêtres reportassent l'arche à Jérusalem. « Si je trouve grâce devant le Seigneur, dit le roi, il me ramènera à Jérusalem et me montrera son tabernacle; si je ne suis plus agréable au Seigneur, je suis prêt : qu'il fasse ce qu'il croit bon. Retournez à la ville, continua le roi en s' adressant à Sadoc ; que votre fils Achimaas, et Jonathas, fils d'Abiathar, restent avec vous ; moi, je vais me cacher dans la profondeur du désert jusqu'à ce que vous m'appeliez. x>

Sadoc et Abiathar reportèrent Tarche sainte à Jérusalem, et restèrent dans la ville. Or David montait la montagne des Olives, pleurant, nu-pieds et tête nue ; tout le peuple montait comme lui, tête nue, nu-pieds, et pleurant aussi. On apprit à David qu'Achitophel était entré dans le parti d'Absalon, et David pria le Seigneur d'ôter la sagesse des conseils d'Achitophel. Comme David atteignait le sommet du mont des Olives, voilà qu'un de ses conseillers fidèles se présente à lui, les vêlements déchirés, la tête couverte de terre : c'est Chusaï, originaire d'Arach. a Si vous venez avec moi, vous me serez à charge, lui dit David; mais, si vous retournez à Jérusalem et que vous disiez à Absalon : « mon roil je suis votre serviteur comme j'ai été k « serviteur de votre père, » vous servirez mieux ma cause en dissipant les conseils d'Achitophel ; vous trou-

verez là Sadoc et Abiathar; yobs pourrez leur dire tout ce que vous entendrez dans le palais du roi. Us ont deux fils, Achimaas et Jonathas, que vous m'enverrez pour m'informer de tout ce qui se passera. » Chusaï reprit le chemin de la ville.

Pendant mon séjour à Jérusalem, plus d'une fois je gravissais le mont des Olives, tout peuplé de souvenirs religieux et historiques ; le spectacle de David passant le Cédron, prenant tristement le sentier de la mon* tagnc, me revenait à la pensée; je voyais ce grand homme, au déclin de sa vie, fuyant au désert devant la rébellion de son propre fils, comme pour recommencer les jours errants de sa jeunesse ; j'entendais les sanglots du peuple, et peu à peu disparaissait à mes yeux, derrière les hauteurs de Béthanie, la troupe fidèle qui escortait le malheur de son roi. L'âme ne refuse jamais sa pitié aux infortunes de ces pasteurs couronnés que les nations placent à leur tète. Quand les rois, ces grandes personnifications de l'intérêt et de la gloire d'un pays, sont frappés, les sentiments nobles reçoivent une atteinte profondé, et vous diriez que toute chose est ébranlée.

En s'éloignant de Jérusalem, le prince détrôné prit une détermination dont la moralité ne s'expliquerait guère dans nos idées et nos mœurs politiques. Il envoya, comme on l'a vu, ses principaux amis demeurer auprès du nouveau roi. Ils étaient ainsi en mesure de servir utilement David et de préparer son retour. Les hommes de notre temps ne sont ni meilleurs ni plus justes que les contemporains de David, mais ils laissent à la naï-

vetc de l'antique Orient ceç poyens d'amener le triomphe d*unc cause.

Lor&que David eut UQ peu dépassé le mont des Olives, il rencontra un serviteur de Mipliiboselh, qui venait à lui avec des provisions pour le désert.. Siba (c'était le nom de ce serviteur) conduisait deux ânes chargés de pains, de raisins cuits au soleil, de figues, et d'une outre de vin. Il accuse Miphiboseth, son maître, de s'être réjoui du départ de David, et d'avoir ré(iélé que l'héritage de Saûl sera rendu à son dernier pelil-fils; David ajoute foi à cette invention de la cupidité. « Je vous donne tous les biens de Miphiboseth, » lui dit David. C'est là ce qu'attendait Siba. Cet homme est le type éternel de ceux qui, aux jours de révolution, profitant de la confusion universelle, se jettent dans les voies de l'iniquité, pour arriver d'un seul pas aux richesses longtemps enviées. David, continuant sa marche de fugitif du côté du Jourdain, arrive à une cité nommée Bahurim; il y trouve Sémeî, de la famille de Saûl^ qui l'insulte, le maudit et lui lance des pierres; le brave Etbaï frémit de colère à la vue de son roi outragé, et veut couper la tête à Sémeï; David, patient et résigné, s*y oppose avec toute l'autorité de sa parole. Le roi proscrit attendra au désert des nouvelles de Jérusalem.

Absalon avait pris possession du trône, et tout lui obéissait. Il déshonora, par l'inspiration d'Achitophel, les dix épouses de David, restées dans le palais. Le conseiller du jeune usurpateur voulait par là imprimer un dernier outrage au souvenir du roi fugitif: par là

aussi i^ prophétiques paroles de malbeur aphevaient de s'accomplir. L'histoire de cette révolution de famille oflre des caractères d'bommc comme on en ren« contre souvent au milieu des, bouleversements poU« tiques qui n'ont que Tambition pour principe 0i pour génie. Achitophel nous représente ces personnages dont la souple et large conscience se dévoue à tous les pouvoirs victorieux. La gravité des torts de David envers Tcpoux de Bethsabée ne fut qu'un prétexte* pour couvrir la vénale mobilité dn vieux ministre.

Achitophel, voulant en finir promptement avec )e parti de lancien roi, propose de marcher contre lui à la tête de douze mille braves. Chnsai, celui à qui David avait recommandé de prendre place dans le conseil d'Absalon, était parvenu, à force de ruse et d'habileté, à gagner de Tiniluence sur l'esprit du nouveau roi; effrayé d*un projet qui menace son maitrc exilé, il s'épuise en elTorts pour en montrer l'imprudence : il dit à Absalon qu'on n* attaque pas sans de vastes préparatifs ce David rugissant et bondissant de furie en présence du danger, pareil à l'ourse à qui on enlève ses petits, et ces compagnonç de David, si renommés par leur bravoure. Chusaï lui conseille d'appeler tout Israël aux armes et de commander lui-même une multitude innombrable comme le sable de la mer: on pourra alors attaquer David en toute sûreté; s'il entre dans une cité, tout Israël entourera la place, et pas la plus petite pierr/s de cette place ne restera. Absalon se range à Tavis de Chusaï, qui se hâte d'avertir les deux grands prêtres dévoués, comme lui, à

la destinée de David ; Jonathas et Achimaas prennent aussitôt le chemin du désert.

Les ûls de Sadoc et d'Âbiathar avaient à peine quitté Jérusalem, et Ton coiAiaissait déjà leur départ et le secret de leur message. Des serviteurs sont lancés sur leurs traces ; Jonathas et Achimaas trouvent un refuge à Bahurim, dans la demeure d'un homme attaché à la cause de David; on les fait descendre au fond d'un puits sec pour les dérober à la poursuite des serviteurs d'Absalon ; la femme de la maison étend sur Touverture du puits une toile comme pour faire sécher de Torge. Les envoyés arrivent à Bahurim : <x Où sont Jonathas et Achimaas? demandent-ils à cette femme. — Ils sont passés en toute hâte, répond-elle, et ne se sont aiTÔtés que pour boire un peu d'eau. » Les serviteurs ainsi trompés retournent à Jérusalem, et bientôt les fils de Sadoc et d'Abiathar se sont remis en route, et joignent David, qui sans retard passe le Jourdain avec sa troupe. Pendant ce temps, Achitophel, mécontent de voir son projet rejeté, redoutant sans doute une prochainecatastrophe, et n'osant pas attendre de David son pardon, monta sur son âne, s'en alla dans son lieu natal, et, après avoir réglé les affaires de sa maison, se pendit. Ce fait est doublement curieux par le motif qui pousse à la mort et par la rareté des suicides dans l'histoire du peuple hébreu. Achitophel se pendit après avoir trahi son roi, comme mille ans plus tard Judas après avoir trahi son Dieu I

L*armée d'Absalon et la troupe de David se rencontrèrent au delà du Jourdain et par delà le torrent de

Jaboc, près de la yille de Mahanaïm ; Dai^id s'était enfermé dans cette place avec un petit nombre de compagnons; on l'avait supplié de ne pas s'exposer aux hasards du combat, d'autant plus qu'Absalon nourrissait le dessein d'atteindre lui-même son père. On en vint aux mains dans un lieu appelé bois d'Éphraïm : horrible combat où Tépée israélite rencontrait Tépée israélite, où des hommes égorgeaient des hommes ayant le même Dieu, la même origine, les mêmes mœurs, les mêmes souvenirs ! Le champ de bataille resta à la cause de David ; en un seul Jour vingt mille cadavres couvrirent la terre. C'est dans le bois d'Éphraïm qu'Absalon, fuyant sur un mulet rapide, resta suspendu par ses longs cheveux aux branches d'un grand chêne.

« Vous avez vu Absalon suspendu, et vous ne l'avez pas tué? dit Joab au soldat de l'armée de David qui était venu l'avertir ; je vous aurais donné dix sicles d'argent et un baudrier. — Quand vous me donneriez mille sicles d'argent, reprit le soldat, je ne porterais pas la main sur le fils du roi. Vous avez entendu David, lorsqu'il nous a dit, à moi, à Abisaï et à Éthaï - « Épargnez mon fils Absalon. » Joab n'était pas homme à se laisser arrêter par de pareils scrupules; il prit trois lances, alla les enfoncer dans le cœur d' Absalon, et, comme le fils de David palpitait encore suspendu au chêne, dix jeunes écuyers de Joab achevèrent de le tuer. La mort d' Absalon terminait la guerre. Son cadavre fut porté au milieu du bois d'Éphraïm, dans un large fossé ; on y jeta des pierres, qui s'élevèrent en monument sur ses dépouilles maudites. Absalon pos-

sédait un tombeau dans la vallée du Gédron. a Je D'ai pas d*enfants, avait-il dit, ce monument fera vivre mon nom, » Ce tombeau fut appelé la Main-d'Absalon, parce que, dit-on, le jeune prince Tayaut fait préparer luimôme, le sépulcre avait été en quelque sorte l'œuvre de ses mains : c'était une colonne de marbre. Le monument qui porte le nom d'Absalon, sur la rive gauche du Cédron, est un carré taillé dans le roc et se terminant en pyramide : la colonne de marbre a disparu; son emplacement même nous est inconnu, Quoi qu'il en soit, Absalon, pour première peine de sa rébellion, ne put jouir de son sépulcre. Aujourd'hui, quand le pieux pèlerin passe devant ce monument, il prend une pierre, la jette contre le tombeau, et continue ainsi la malédiction des Hébreux.

L'historien sacré a raconté le désespoir que fit éclater David ep apprenant la mort de son fils Absalon, et les reproches adressés par Joab à la douleur paternelle. Le roi sortit du deuil qui semblait couvrir de confusion tous ses serviteurs. Bientôt le cœur de tous les hommes de Juda se tourna vers David, comme un seu) homme. Rappelé par tout son peuple, il passa le Jourdain; la multitude de Jérusalem alla au-devant de lui jusqu'à Galgala. Sémeï, le descendant de la famille de Saûl, qui avait insulté le roi à son passage à Bahurim, courut implorer sa miséricorde ; Siba, le méchant serviteur de Miphiboseth, qui avait calomnié son maître pour lui ravir son bien, ne fut pas des derniers à se presser sur les pas de David victorieux. Lorsqu'un pouvoir revient, les hommes qui, les premiers, se précipitent à sa ren-

contre sont bien souvent ceui qui ont quelque chose à se faire pardonner. Le pauvre Miphiboseth, depuis le jour de Tcloignement de David, avait conservé le même vêtement en signe de deuil ; il se présenta au roi avec les pieds non lavés, la barbe négligée, et lui expliqua le mensonge de Siba : voulant suivre David dans son exil, Miphiboseth avait demandé sou 4ne, car il était boiteux et ne pouvait marcher; mais Siba lui avait pris sa monture. Celui-ci fut condamné à rendre les biens dont il s'était fait Tinjuste possesseur.

Le jour où David avait passé le Jourdain, par suite des nonvelles que lui apportaient les fils de Sadoc et d'Abialhar, il avait trouvé dans le pays une opulente hospitalité ; au nombre des riches habitants qui apportèrent d'abondantes provisions au roi fugitif, on citaitle vieux Berzellaï de Galaad ; la fortune ayant rouvert à David le chemin de sa capitale, Berzellaï F accompagna jusqu'au Jourdain. « Venez avec moi, lui dit le roi, vous vous reposerez à Jérusalem à l'abri de tout péril. — Quel est donc mon âge, répondit Berzellaï, pour que je monte à Jérusalem avec le roi? Je suis octogénaire; puis'je maintenant reconnaître ce qui est doux et ce qui est amer? la nourriture et la boisson peuventelles délecter votre serviteur? pourrai-je entendre la voix des chanteurs et des chanteuses de votre palais? pourquoi donc votre serviteur deviendrait-il à charge à son maître? Je passerai le Jourdain, je marcherai encore un peu avec vous, puis vous souffrirez que je m'en retourne, pour que je meure dans ma cité et que je sois enseveli auprès de mon père et de ma mère. J'ai

là mon fils Chamaam : qu'il aille lui-même avec vous, ô seigneur mon roi I et faites pour lui tout ce qui vous semblera bon. — Que Chamaam vienne donc avec moi, dit le roi, et je ferai pour lui tout ce qui pourra vous plaire, et vous obtiendrez tout ce que vous me deman«derez. » Après qu'on eut passé le Jourdain, le roi embrassa et bénit le vieux Berzellaï, qui s'en retourna.

Est-il besoin de faire sentir le touchant caractère, le charme infini de ce tableau? L'imagination retrouve ici toute la poésie des premiers temps du monde. D'autres scènes empreintes de cette couleur attachante viendront de temps en temps mêler leur doux intérêt aux récits d'une époque de révolutions.

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