CHAPITRE ni
Ckxn^ête de Jérusalem par David. — État da monde i eette époque. (1017 avant I.C.)
Nous n'avons pas le moyen de percer la profondeur de la nuit qui enveloppe les premiers temps de cette ville, dont le nom a passé avec tant de bruit par toutes les langues humaines. Jérusalem commença par une forteresse sur le mont Sion, voilà ce que nous sa** vous. La montagne qui fut témom du sacrifice d'Abra* ham est*elle la même que le mont Moriah, où devait s'élever le premier et le plus beau temple consacré à l'unité de Dieu? La ville de Salem, dont Melchisédek fut pontife et roi, est*elle la même que Jérusalem? La tradition la plus générale a résolu afBrmativement ces •deux questions, et Bossuet Ta adoptée ; Timagination chrétienne aime à placer l'autel de l'immolation d'Isaac dans ces lieux où dix-neuf siècles plus tard, se dresse
la croix d'une plus grande victime ; elle aime à rappro* cher le pontife de Salem du pontife étemel du monde moral, et à leur donner la même cité pour terrestre royaume; la critique historique a gardé des doutes à cet égard.
Nous pourrions entrer dans des dissertations qu'il serait facile de rendre savantes. Bornons-nous à éclaircii en deux mots la seule question dont nous ayons à nous occuper ici, celle qui touche à Jérusalem. La ciié de Melciiisédek appartenait, d'après la Genèse, au territoire de Sichem ^ ; Jacob y planta ses tentes en revenant de Mésopotamie ; il avait passé auparavant par Socoth, sur la rive orientale du Jourdain ; c'est après avoir quitté Salem que le patriarche voyageur arriva a Bethel, située à l'orient de Sichem. Cette simple indication des lieux doit, selon nous, suffire pour trancher la difQculté ; du moment que la Genèse place Salem , ville de Melchisédek , sur la rive orientale du Jourdain, au nord de Bethel, il n'est plus permis de la confondre avec l'autre cité de Salem, qui, tombée au pouvoir de Jébus, ajoutant à son nom celui de son nouveau maître, s'appela Jébusalem ou Jérusalem : celleci était située à douze heures de la mer, dans les montagnes, à neuf heures à l'occident du Jourdain, à douze heures au sud-ouest de Bethel. Nous ne pensons pas que la confusion des deux Salem, tant de fois reproduite, puisse désormais se montrer encore.
Adonisek, l'un des cinq rois que défit Josué, com
* Vràfm Si^tmitarum»
mandait sur le mont Sion. Ce qu'on appelle la nation jébuséenne était une peuplade à qui l'histoire a donné le nom du troisième fils de Chanaam. Elle s'établit ayee son chef dans les murs de Sion, qu'elle avait conquis. La tribu de Benjamin, réunie à celle de Juda, parvint à occuper la partie basse de la cité de Jébus, mais se fa* tigua dans les luttes inutiles pour chasser de la citadelle le peuple qui la tenait en son pouvoir. Le livre des Juges nous dit que les fils de Benjamin demeurèrent avec les Jébuséens; mais entre les Israélites établis sur le mont Moriah et les Jébuséens maîtres du mont Sion, combien d'inévitables combats qui n'ont point eu d'his< torieni II y avait plus de deux siècles que la forteresse de Jébus bravait toutes les attaques des Juifs, lorsque David, parti d'Hébron, se présenta pour en faire la con-^ qncte.
La nation Israélite, entourée d'ennemis» avait besoin d'une capitale assise dans une forte position; le siège du naissant royaume de David, exposé à de continuelles agressions, devait être une de ces places où la nature vient en aide au courage qui veut se défendre. Les plaines, les bords des fleuves ou des mers, conviennent aux peuples livrés aux paisibles travaux du commerce; mais cette nation étrangère qui grandissait menaçante, qui s'était mise ouvertement en liostililé avec tous les pays environnants, ne pouvait se maintenir que par la guerre et la victoire : il lui fallait, pour emplacement de sa métropole, une situation formidable comme celle qu'offraient les montagnes de Sion, d'Acra, de Moriah. A l'orient, la profonde vallée , appelée dans la suite
vnllée de Josaphat , s'étendait entre la ville et le mont des Olives, et rendait la place imprenable; au midi, leravin^ escarpé de Géhennon ou Ben-Hinnon; au couchant, la pente roide du mont Sion,. complétaient la défense de la position. C'est vers ce point que le roi des douze tribus avait tourné son regard; sa pensée rapide y avait marqué le théâtre de la grandeur des Hébreux.
David, suivi de la fleur des guerriers de Juda et de Benjamin, parait sous les murs de la forteresse jébuséenne ; Fennemi , se croyant assez invincible pour user de la raillerie, lui avait fait dire qu'il ne lui oppo** serait que des aveugles et des boiteux. On sait com-* ment la citadelle tut emportée David promit le grade de général d'armée à celui qui le premier monterait sur les murs de Sion. Aussitôt les trente qui formaient l'élite de la petite armée royale volent à l'assaut ; mais voilà qu'un guerrier les devance, c'est Joab, neveu du roi ; rimpétueux guerrier plante son échelle au pied du mur, brave une pluie de flèches et de pierres, s'établit sur la brèche et attend victorieusement que d'autres guerriers viennent se joindre à lui. La forteresse est prise; l'épée dévore toute la population jébuséenne.
La conquête de Jérusalem par les armes de David est le premier événement important dans l'histoire de la ville sainte; un grand roi se montre à nous, debout sur le seuil de l'histoire monarchique des Hébreux, comme ces statues des demi-dieux qui, dans le monde ancien, gardaient l'entrée de la cité. Mais, avant de poursuivre notre étude de cette Jérusalem qui doit changer la face de l'univers, voyons quel était l'état
du monde, alors que, sur les montagnes de Sien et ds Moriah, David jetait les fondements d'une immense gloire. Jérusalem est la. mare religieuse du genre humain; U est curieux de reconnaître dans quelle situation elle trouve les hommes è son apparition dans l'histoire, pour mieux comprendre Theureuse transformation que doit leur faire subir, dans la suite des siècles, la doctrine du divin crucifié.
Regardons d'abord du c6té de TÉgypte ; cette contrée doit être nommée ici avant toutes les contrées de Tunivers. Elle avait vu passer vingt dynasties} les pyramides, ces montagnes que l'homme a faites, portaient aux cieux d'impérissables masses; Thèbes, Memphis, Tanis, Héliopolis, Syène, étalaient leurs graves merveilles, qui devaient faire l'entretien de la plus lointaine postérité. L'Egypte possédait la sagesse, mais les prêtres la gardaient comme un secret ; ils cachaient la vérité au peuple, comme si son œil eût été trop faible pour la contempler, ou comme si on eût jugé son bonheur inséparable de l'ignorance. Le culte des symboles et des manifestations de l'Etre étemel avait peu à peu amené les Égyptiens à quelque chose de pareil au panthéisme ; les astres* les animaux et les plantes recevaient leurs hommages; le Créateur avait disparu sous l'adoration de ses œuvres.
La civilisation égyptienne naquit des tombeaux ; la pensée de la mort, cette pensée si féconde dans sa terreur, fut la première institutrice du cœur de Thomme; elle règle et adoucit les intelligences parla croyance à la vie à venir, fondement de la morale sur la terre. L'ir
gypte traitait ses morts avec un soin magnifique, aU testé par les imposantes nécropoles de Thèbes et de Memphis; toutes les imagés de la vie étaient représentées dans les hypogées. Les habitants des rivés du Nil regardaient le trépas comme un sommeil qui se prolongeait jusqu'à des époques indéterminées ; et, , pour qu'à un signal divin les morts fussent tout prêtç à recommencer la vie, on plaçait des vêtements sous leur tête. L'espoir d'une résurrection générale, non point à la fin, mais à la suite des temps, était accompagné de l'idée que le retour à la lumière ne pouvait s'accomplir sans la conservation des corps; de là l'embaume* ment des riches et des pauvres au moyen du nit^e ou du sel.
Dans le voisinage de Memphis, une ingénieuse mythologie retraçait les mystères de l'autre côté du sépul • cre. Le lac Acherusia, la barque du vieux nocher, le tribunal d'Osiris, les verdoyantes campagnes et le triste Amenti, les canaux aux flots jaunes et silencieux, offraient à Timagination les diverses destinées des ombres et leurs demeures.
Telle était TÉgypte avec ses Pharaons, ses monuments, ses croyances et ses fables; la nation des bords du Nil se composait de trois classes : la première, sacerdotale; la seconde, militaire; les laboureurs, les artisans et les ouvriers formaient la troisième. Cette différence des classes ne constituait pas une inégalité politique, comme on le penserait d'abord; tout ce qui concourait au service et à l'entretien du royaume se trouvait ennobli* Cette fraternelle harmonie des con^
ditions en Egypte était peut-être présente à Vesprit de Platon lorsqu'il écrivit son beau rêve de la République. L'histoire a admiré le gouvernement, les lois, le caractère, le génie inventif des Égyptiens; les moeurs publi-^ ques avaient pour fondement Tamour de la vertu, du devoir et de la soumission, la loi du travail et de Tutilité, la constance dans les idées et les coutumes. Maîtres d'un beau et riche pays, les Égyptiens se trouvaient bien chez eux et n'étaient point animés de la passion des conquêtes ; ils eurent des rois guerriers, mais on peut dire que le génie égyptien fut un génie pacifique, incessamment préoccupé de conservation, de durée et d'avenir, une puissance sérieuse, monotone et féconde comme la terre qu'elle habitait.
L'Egypte écrivait ses annales avec les monuments de pierre ou de brique qu'elle élevait; Hérodote et Diodore de Sicile nous apprennent beaucoup de choses, mais les véritables historiens de la nation égyptienne sont les pyramides, les obélisques, les hypogées, immortels témoins tout chargés des secrets des anciens âges. Il fallait qu'il se mêlât aux plus brillantes civilisations de ces époques quelque chose de grossier et d*immon,de : le plus avancé, le plus sage des peuples d'alors adorait le serpent, l'ichneumon et le crocodile!
Babylone, fondée par le fort chasseur de la Genèse, appelée par Isaïe la reine entre les royaumes du monde, et par Hérpdote la première cité de l'univers, couvrait de ses murs et de ses palais les deux rives de TEuphrate. Sur les vastes débris de la tour de Babel s'élevait le temple de Bélus. Chose digne de remarque,
cette tour de Babel, premier grand ouvrage des hommes, sera le dernier peut-être à s'effacer de la terre. Ce qui reste de ce monument forme une sorte de colline qui, sous le nom de Birs-Nembrod, semble vouloir égaler en durée les collines et les montagnes de la nature, comme pour perpétuer le souvenir de Tantique orgueil humain. Ninive, métropole des Assyriens, comme Babylonne Tétait des Chaldéens, s'étendait sur la rive gauche du Tigre. Les deux cités placées dans le pays, berceau de la famille humaine, tiraient du commerce leurs prodigieuses richesses ; les produits de riude, de la Perse, de l'Afrique, leur arrivaient sur le Tigre et l'Euphrate ou sur le dos des chameaux.
A quelques journées de marche de Jérusalem, la Phénicie se montrait en possession d'une civilisation brillante dont elle portait les bienfaits sur les plus lointains rivages. Tyr battait les mers avec les ailes de ses mille vaisseaux, comme parle l'Écriture, et Sidon était l'atelier des fines merveilles de l'Asie.
Au temps de David, il y avait un siècle et demi qu'était tombée la ville de Troie, bâtie aux sources du Scamandre et sur des hauteurs qui dominent le Simoïs. La plaine, mamtenant inhabitée, qui se prolonge depuis l'Hellespont jusqu'à la cité de Priam avait vu ces combats auxquels l'imagination d'Homère, cent ans après David, a donné de si magnifiques proportions, et dont le souvenir, revêtu de tous les enchantements de la poésie, devait vivre à travers les âges. Le royaume d'Athènes, né d'une colonie égyptienne, avec la législation et les croyances des bords du Nil, avait fermé la liste de
ses maîtres couronnés, et se faisait gouverner par des archontes. Les bords de THermus, du Méandre et du Lycus se couvraient de cités grecques ; Médon régnait à Argos. Le royaume de Sicyone était tombé au pouvoir des Héraclides. Les sciences, les lois et les fables de l'Egypte et de la Phénicie civilisaient TAttique, le Péloponèse et FArchipel, qui devaient, à leur tour, créer une civilisation à rimage de leur génie. Carthage, portant dans ses flancs la guerre contre une terrible souveraine qui n'était pas encore née, grandissait sur la côte africaine où l'avaient placée des enfants de Tyr. Âlbe, avec ses rois latins, étendait de jour en jour ses limites, en attendant qu'il partit des sept collines dont elle était séparée de quelques lieues une domination qui la fît disparaître. Quant à ces contrées de l'Occident destinées à entrer un jour dans Thistoire sous les noms de France, Angleterre, Espagne, Allemagne et jKussie, elles offraient des plaines incultes, des vallons marécageux, des forêts profondes, et des peuplades menant une dure vie qui avait de sombres mystères.
Ainsi allait le monde à l'époque où David, jeune encore, fondait la monarchie israélite.
CHiLPITRE IV
Règne de David, de^mis la prîae de Jérusalem jus<ju'à l'usorpalion d*Absalon.
(1046-1026 aTantJ.C.)
David avait trente-huit ans quand le mont Sion devint sa conquête. Cette victoire donnait à la puissance monarchique des Hébreux un centre redoutable. La capitale israélite prit le nom do ville de David. Le roi songea d'abord à fortifier la citadelle et à agrandir la cité. Sur le mont Sion, qui formait la haute ville, s'éleva un palais destiné à servir de demeure aux monarques d'Israël. Des édifices , premiers témoignages d'une splendeur naissante, embellirent la cité nouvelle. Un allié de David, Hiram, roi de Tyr, dont la domination s'étendait sur les côtes de la Phénicie et les montagnes du Liban, fournit à David du bois de cèdre et d'habiles ouvriers. Le nom de ce prince tyrien se
mêle encore dans la suite au récit de la magnificence de Jérusalem.
Les forces de David grandissaient; les Phdistins s'en alarmèrent. Ces Philistins, dont il est si souvent parlé dans rhistoire des Hébreux, formaient un petit empire composé de cinq cités : Gaza, Ascalon, Azot, Geth, Accaron ou Acra. C'était une colonie égyptienne qui, à une époque reculée, avait envahi les fécondes terres voisines de la mer sur un espace de trente ou quarante lieues. Les Philistins émigrèrent, partagés en tribus qui chacune avait un chef appelé satrape ; ils adoraient les divinités des bords du Nil, et principalement Dagon, moitié homme, moitié poisson, à qui la Syrie croyait être redevable du bienfait de Tagriculture. Les Juifs, venus d'Egypte comme eux, ne pouvaient se défendre d'un certain penchant pour les idoles, et les mœurs des Philistins ne leur inspiraient pas toujours une grande répugnance. Hais les chefs des Hébreui, qui avaient mission d'exterminer les adorateurs des dieux sortis de la maiq de l'homme, prêchaient au peuple de Jehovah de rompre tout pacte avec ces enfants de l'erreur.
Les Philistins, ne voulant pas laisser s'étendre la puissance de David, mirent sur pied une troupe qui s'avança jusqu'à la vallée de Baphaïm, ou vallée des Géants; on appelle de ce nom une sorte de petite plaine qui se prolonge dans la direction du chemin de Jérusalem à Bethléem. David n'attendit pas l'ennemi dans les murs de Sion, qu'il s'occupait de fortifier; il y organisa une défense pour abriter les travailleurs, et alla
— b9 — 8e poster avec ses guerriers auprès de la caverne d'Odolla, à une lieue au sud de Bethléem. Le camp des Philistins couvrait les collines de cette dernière cité, et Tennemi se trouvait ainsi resserré entre Jérusalem et la troupe de David. On était alors au temps de la moisson; les feux du soleil tombaient ardents sur la terre; David, couvert de sueur, s'écria dans son camp d'Odolla : c( Oh I si quelqu'un me donnait k boire de Teau de la citerne qui fait face à la porte de Bethléem I » Trois braves, Abisaï, frère de Joab ; Banaias, fils de Joïada, descendant d'Aaron ; Jonalham, fils de Samaa, après avoir entendu cette exclamation, partent aussitôt à rinsu du roi ; il fallait traverser le camp ennemi pour arriver à la citerne; les trois braves n'ont point songé aux dangers ; ils reviennent sains et saufs de leur expédition hardie, apportant à David l'eau qui, sous le brûlant soleil, avait été si vivement désirée. Le roi, surpris et tout ému d'un tel dévouement, refuse de boire : « Je ne ferai point cela en présence de mon Dieu, dit-^ il, et je ne boirai point le sang de ces braves : c'est au péril de leur vie qu'ils m'ont apporté cette eati^. )» Et David en fit une libation au Seigneur. Qui faut-il le plus admirer ici? les trois guerriers exposant leurs jours pour aller chercher un peu d'eau à leur roi, ou bien le roi refusant de boire de l'eau qu'il aime, mais qui aurait pu coûter si cher? On montre, aujourd'hui encore^ au voyageur, la citerne qui se rattache à œt héroïque souvenir des temps bibliques.
^ Ltv. 1*' des ParaHpomènt$f chap. ii. '
David consulta le Seigneur pour savoir s*il devait marcher contre les Philistins : « Les livrerez-vous entre mes mains? x> lui demanda le roi, et le Seigneur répondit : <K Ya, et je te livrerai les Philistins. » L» bataille eut lieu, et le champ du combat resta aux Hébreux. Les vainqueurs trouvèrent, parmi les dépouilles de Tennemi, des idoles qu'ils brûlèrent. En mémoire de cette journée où Jéhovah avait divisé les ennemis d'Israël comme on divise lu eauXi David appela le lieu du combat : Baalpharastm {champ de division).
Peu de temps après, les Philistins, voulant venger leur défaite, rallièrent les débris de leur troupe et se présentèrent dans la même vallée de Raphaïm. David consulta le Seigneur avant de livrer bataille, ce Ne marche point contre eux, dit le Seigneur, mais tourne sur leurs derrières pour revenir ensuite parle bois des Poiriers, et, quand tu entendras sur la cime des poiriers un bruit comme les pas d'un homme, tu en viendras aux mains, car c'est alors que le Seigneur te précédera pour frapper le camp des Philistins. » Ainsi fit David; il poursuivit victorieusement les Philistins jusqu'à Gazer ou Gaza, aux frontières méridionales du pays chananéen.
Notre simple récit s'élève ici tout seul à la hauteur de 1 épopée; David consultant le Seigneur avant la bataille, comme un ami consulte son ami, est bien plus poétique que les conquérants du monde païen interrogeant les oracles ; ce bruit divin sur la cime des poiners, donné comme signal du combat, oSreun charme
— 6i -de merveilleux que la muse grecque ou romaine ne connut jamais.
Les deux tnomphes contre les Philistins affermis? saient le pouvoir royal de Jérusalem. La pieuse reconnaissance de David se répandit en poétiques accents ; «t Je vous aimerai, Seigneur, qui êtes ma force, mon appui, mon refuge, mon libérateur, et j'espérerai en vous, ô mon protecteur et mon salut! » David chante la grandeur, la majesté terrible de son Dieu; sous le soufQe du Seigneur la terre s'agite et tremble, et les montagnes sont ébranlées; Jéhovah abaisse les cieux et descend; la nuit est sous ses pieds; ses flèches dissipent les ennemis, sa foudre les dévore. Qui est Dieu, excepté le Seigneur? qui est fort, excepté le dieu d'Israël? C'est lui qui a dressé David aux combats, et qui a fait de son bras vigoureux comme un arc d'airain ^
Dieu avait marqué Jérusalem pour être le centre des grandes choses religieuses ; il importait que David commençât à donner à cette métropole du nouveau royaume un caractère vénérable et saint. L'arche d'al- \iance, d'abord placée par Josué à Silo, dans le territoire d'Éphraïm, au centre de la terre promise, restée pendant quatre mois au pouvoir des Philistins, comme un drapeau enlevé, se trouvait, depuis vingt ans, à Cariathiarim, petite cité de la tribu de Juda, à peu de distance au sud-ouest de Bethléem; un lévite en avait la garde. Cette arche était un coffre fait dans le désert, en bois de scthim que la corruption ne pouvait altein-
* PsaamexviL
— 62 -^ dre; elle avait en longueur^ largefir et hauteur deux coudées et demi (un peu plus de quatre pieds) ; elle était, au dehors et au dedans, recouverte de lames d'or. Aux quatre coins était un anneau d*or; on y passait des bâtons de bois de séthim dorés pour la porter. L'arche renfermait les deux tables de la loi, une urne d*or avec de la manne, souvenir du désert, le hvre du Deutéronome, et la verge d'Aaron qui avait fleuri en confirmation de la dignité sacerdotale accordée à la tribu de Lévi.
Le roi eut la pensée de faire transporter à Jérusalem le dépôt sacré. Les tribuns, les centurions et tous les chefs approuvèrent ce dessein, qui leur fut soumis. , David appelle à la fête les enfants d'Israël de tout le pays, depuis Sihor, qui touchait au désert méridional, jusqu'à Émath, la cité la plus septentrionale de la terre promise. Le jour solennel arrive; David et le peuple s'avancent du côté de la colline de Cariathiarim; l'arche est placée sur un char neuf, conduit par Oza et Ahio, fils d'Abinadab, dont la demeure avait servi de sanctuaire à ce dépôt révéré. On ne se représente pas sans quelque émotion ce roi et. tout ce peuple d'Israël reprenant le chemin de Jérusalem avec l'arche sacrée, chantant des cantiques, remplissant l'air des sons des trompettes, des sistres, des cymbales et des tambours. Cette fête, qui ranimait les croyances et resserrait les liens de la grande famille d'Israël, pourrait être regardée comme la^ première cérémonie en l'honneur du vrai Dieu; elle commence ces magnifiques pompes religieuses qui, d'abord chez les Hébreux»
ensuite chez les chrétiens, ont uni la terre au ciel par des rapports si.touchants,
Nous ne rappellerons point le châtiment d'Oza,.qui, voyant l'arche ébranlée par Temportement ou le faux pas des bœufs attelés au char, avait, sans être prôtre, porté la main au saint dépôt pour le soutenir. David, affligé de cette mort soudaine, ne voulut pas poursuivre la fête; il laissa Tarche, à peu de distance de Jérusalem, dans la demieure du lévite Obededon, qui la garda trois mois ; et, durant tout ce temps, dit TÉcriture, la maison d'Obededon fut comblée des bénédictions du Seigneur : symbole des félicités de Tâme, quand la vertu l'habite l
Le roi convoque de nouveau les prêtres, les lévites et tout le peuple d'Israël; on part, on arrive à TAire de Ghidon ; au lieu du char, ce sont les prêtres et les lévites qui portent Tarche sur leurs épaules comme au passage du Jourdain. L^mmense cortège revient à Jérusalem au milieu des hymnes et des symphonies. David, revêtu d'une robe de byssus et de Téphod de Un, animé d'une joie pieuse, dansait de toutes ses forces*, et jouait de la harpe devant l'arche du Seigneur. Ces sortes de témoignages d'allégresse dans les cbrconstances solennelles se retrouvent aujourd'hui encore dans les mœurs de l'Orient '. On sait que, chez les peuples les plus anciens, la danse faisait partie des cérémonies religieuses. Toutefois il y avait probablement quelque chose d'inusité dans le spectacle d'un roi dan-
• Totis viribus.
* Les Rùûy Uv. Uf chap. yi.
sant lui-même en pareille circonstance, puisque David s'attira le mépris^ de sa femme Michol, qui l'avait vu par une fenêtre.
Des taureaux et des béliers lurent immolés en ac* tiens de grâces; tous les Israélites présents à la fête, hommes et femmes, reçurent un gâteau de froment, une part de bœuf rôti, et une espèce de beignet à l'huile, comme nous en avons vu chez les Arabes de la Palestine. Une tente préparée d'avance sur le mont Sion reçut le dépôt sacré ; on y plaça des chantres et des joueurs d'instruments choisis parmi les lévites. La translation de l'arche à Jérusalem inspira au roi une hymne que des milliers de voix chantèrent alors au bruit des sistres et des psaltérions :
« Souvenons-nous toujours de l'alliance du Seigneur avec nous, souvenons-nous des ordres qu'il a donnés pour mille générations. Le Seigneur a protégé nos pères, quand ils étaient faibles et en petit nombre ; il n'a point permis qu'ils fussent livrés à Topprobre, mais il a châtié les rois armés contre eux. — Ne touchez point mes christs, vous dit le Seigneur, ne faites aucun mal à mes prophètes. — Que toute la terre chante le Seigneur; chantons-le tous les jours, racontons à toutes les nations ses merveiUes et sa gloire. Le Seigneur est grand et digne d'être loué; il est redoutable plus que tous les dieux ensemble; les dieux des nations ne sont que d'impuissantes idoles, mais le Seigneur a fait les cieux. Confessez le Seigneur
* 1k$pemt •um in eordê «no.
parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est infinie, j»
La monarchie Israélite s'étendait; l'œuvre politique de David se développait avec gloire ; chaque jour ajoutait à l'éclat de Jérusalem; de beaux édifices s'élevaient, et le Seigneur n'avait point de temple. Un jour David dit au prophète Nathan : a Voilà donc que moi je demeure dans un palais de cèdre, et Farchc de FaU liance du Seigneur n'a pour abri qu'une tenle de peaux de bêtes. — Faites tout ce que votre cœur vous inspire, car le Seigneur est avec vous S » répondit Nathan au roi.
Mais, avant d'arriver à l'édification du temple, il fallait asseoir solidement la puissance des Hébreux et achever de conquérir la paix par la victoire. Quelle plus grande entreprise que la construction d'une demeure pour Jéhovahî^^L'abaissement des nations ennemies était nécessaire pour qu'elles ne vinssent point surprendre Israël dans son œuvre. De plus, on avait besoin d'immenses richesses pour ce sanctuaire du vrai Dieu, et la conquête devait se charger d'entasser de nouveaux trésors. Le règne de David était un règne de combat. La magnifique réalisation d*une telle pensée religieuse demandait de longs jours de repos. Nathan, qui d'abord avait consenti au vœu du roi, réfléchissant ensuite sur ce grave projet, résolut d'en détourner David. Dans la nuit même qui suivit l'entrevue de Nathan avec le roi, la divine inspiration visita le prophète ; le Seigneur lui dit :
% Les Jlotf , iW. n, chap. vii.
« Va, et annonce à Da\id que ce n'est pas lui qui est destiné à me bâtir une demeure; depuis que j'ai tiré Israël d'Egypte, je n'ai pas eu d'habitation fixe; je n'ai eu qu'une tente et j'ai toujours été errant comme Israël. Ai-je jamais demandé aux juges d'Israël pourquoi ils ne me construisaient point une demeure de cèdre? Tu diras donc à mon serviteur David que je l'ai pris gardant les troupeaux pour en faire le chef de mon peuple, et que j'ai été avec lui dans tout ce qu'il a fait; que j'ai dissipé ses ennemis devant lui et que j'ai rendu son nom plus célèbre que les plus grands noms de la terre. Lorsque David aura rempli ses jours et qu'il aura rejoint ses pères, un de ses (ils sera suscité par le Seigneur ; le règne de ce fils sera paisible et fort; son trône s'afTermira, et c'est lui qui me bâtira une demeure. »
Nathan raconta au roi sa vision de la nuit; David comprit et se soumit. La raison politique, en passant par la bouche du prophète, était devenue un ordre du ciel.
Le fils d'Isaï, poursuivant sa grande tâche de fondateur de la monarchie Israélite, s'occupa de pousser son royaume jusqu'aux limites marquées par Moïse; il songea aussi à réduire l'ennemi à l'impuissance de lui nuire. Les Philistins étaient toujours ses voisins les l^lus redoutables; le roi reprend les armes pour se porter d'abord sur eux, et leur enlève la cité de Geth, située entre Ascalon et Gaza, à douze heures environ au sud-ouest de Jérusalem; il passe de l'occident à l'orient, bat les Moabites au delà du Jourdain, et, se
tournant ensuite vers TAnti-Liban, il attaque la cité de Soba, d'où dépendaient d'autres petites cités; il prend au roi Adarezer mille chariots, sept mille cavaliers, vingt mille hommes de pied; le vainqueur fait couper les jarrets à tous les chevaux des chars, épargnant seulement cent des plus beaux coursiers pour son service. Le roi de Damas, allié d'Adarezer, s'étant présenté pour lui porter secours, expia son dévouement par une défaite; vingt mille de ses soldats périrent. Damas tomba sous Tautorité de David, et tout le canton auquel on donnait alors le nom de Syrie paya tribut au roi de Jérusalem. Il revint de cette campagne avec de riches dépouilles; il emportait des boucliers d'or laissés sur le champ de bataille et beaucoup d'airain trouvé dans les cités de Thébath et de Chun, de la dépendance de Soba. Ces diverses places, qui formaient la petite principauté d' Adarezer, étaient probablement situées dans la vallée appelée aujourd'hui Bekaa, où se montrent les imposantes ruines de Balbek. L'Écriture nous parle d'un certain roi d'Émath, appelé Thou, ancien ennemi d' Adarezer, qui envoya son fils à David victorieux, pour le féliciter et le remercier. A peu près à la même époque, Abisaï, neveu de David, soumettait la cité d'Ëdom dans la vallée des Salines ou vallée de Jéricho. Ainsi la domination des Hébreux continuait à s'établir, « David régnait sur tout Israël, dit l'Écriture V, et gouvernait son peuple avec sagesse et justice. »
* ParcUipomènett liv.I, chap. xnn.
SUITE DD CHAPITRE PRÉCÈDENT
Nous n'avons rien dit encore de l'organisation de Tarmée et du gouvernement. On comptait trois cent mille hommes enrôlés pour la défense du royaume. C'était beaucoup pour un État qui avait si peu d'étendue; mais ne perdons pas de vue que le trône de David n'était soutenu que par des épées, et que le peuple hébreu devait être comme un soldat toujours armé. L'entretien de ces trois cent mille hommes eût été ruineux ; l'agriculture, privée de tant de bras, aurait fatalement langui. Chez une nation qui ne se mêlait à aucune autre nation et renonçait aux avantages des relations commerciales, Tagriculture était la principale ressource; voilà pourquoi Moïse n'avait point dédaigné de donner des leçons pour le labour et les semailles, pour la moisson et la vendange. David imagina
donc une organisation militaire qui conciliait tous les intérêts ; il divisa Tarmée en douze troupes composées chacune de vingt-quatre mille hommes; chaque troupe servait durant un mois; à la tête du corps d'armée était un principal officier, lequel avait sous ses ordres vingt-quatre tribuns commandant chacun mille hommes. Un tribun avait sous son autorité dix centurions, et le centurion, deux subalternes qui conduisaient chacun cinquante hommes; chaque dizaine d'hommes obéissait à un officier inférieur. Les vingt-quatre mille hommes de service tous les mois étaient pris dans les douze tribus. L'Écriture cite, en outre, les deux légions des Céréthiens et des Philittieiis, légions indigènes, attachées au palais du roi, formées chacune de mille soldats : un officier israélite les commandait. L'armée avait un général, chef suprême après le roi. Telle était l'organisation militaire dans le royaume de David.
L'organisation civile et judiciaire des Hébreux était simple et complète. Il y avait à Jérusalem un grand tribunal appelé plus tard, sous les Macchabées, Sanhédrin, du nom grec sunedrion (sénat), composé de soixante et dix juges qu'on appelait Anciens, non pas seulement à cause de leur âge, mais aussi à cause de leur sagesse; c'était une institution mosaïque qui datait du désert. Le grand Sanhédrin se maintint à Jérusalem, avec plus ou moins d'autorité, tant que les Hébreux eurent quelque existence politique; nous sommes soutenu dans cette opinion par les témoignages de Maimonide, de Grotius, de Selden, de Giinéus.
Cette assemblée était la plus haute de la nation, lorsque Jérusalem eut un temple, ce fut dans le temple que le sénat >des Hébreux tint ses séances; on ne pouvait pas en appeler de ses décisions; il avait deux chefs, l'un nommé par les Talmudistes Prince en tout lieUy l'autre nommé Père de la justice. La cérémonie de rimposition des mains accompagnait la réception d'un membre du grand Sanhédrin. Moïse avait ainsi imposé les mains à Josué et aux soixante et dix anciens dont se composait le conseil israélite, pour faire descendre sur eux la lumière du divin esprit; plus tard, un chant religieux remplaça cette cérémonie. La dignité de souverain pontife ne constituait pas un droit pour siéger dans la haute assemblée de Jérusalem; il fallait que le grand sacrificateur fût prudent et homme de bon conseil. Les défauts corporels étaient des motifs d'exclusion ; les élus qui prenaient place dans cette Grande Maison du Jugement, comme on rappelait, devaient avoir la perfection du corps comme celle de Tâme. Les grands débats judiciaires et les grandes affaires politiques étaient portés devant eux. Ils avaient seuls le droit de juger un prophète. Rien de terrible comme Tépreuve à laquelle ils soumettaient une femme accusée d'adultère. Après un effroyable serment prononcé devant le tribunal solennel, elle avalait un breuvage qui la tuait à linstant même si elle était coupable et fortifiait sa santé si elle était innocente : ce n'est point par des moyens pareils que nous aurions reconnu l'infaillibilité du grand Sanhédrin. Une épreuve ignominieuse était imposée à une femme pour avoir scu-
lement excité la jalousie de son man ; on lui faisait prendre, dans un vase d'argile, un mélange de farine d'orge, d'eau sainte et de poussière ramassée sur le pavé du tabernacle, qu'on avait auparavant présenté devant VÉternel; eacas de culpabilité, d'horribles malédictions tombaient sur ses jours à venir. Selon l'Écriture *, cette sorte de gâteau mystérieux introduisait des éléments de corruption dgns les flancs de l'épouse infidèle et la fécondité dans les flancs de l'innocente.
Jérusalem avait en outre deux tribunaux inférieurs, composés chacun de vingt-trois membres ; un tribunal semblable se rencontrait dans chaque cité de Judée ; les villages en avaient un qui se composait de trois juges; un chef nommé par le roi présidait les assemblées de chaque tribu.
Le peuple payait des impôts annuels; les autres revenus de l'État provenaient de domaines appartenant au roi. Toutes les branches de revenus avaient un préposé particulier, indépendamment de l'administrateur général des trésors du royaume. Le roi s'entourait d'un conseil ordinaire pour les questions de religion, de guerre et de justice; il y admettait le chet de l'armée et les deux grands prêtres; au temps de David, les deux pontifes étaient Sadoc» fils d'Achitob, de la race d'Ëléazar, et Âchimelek, fils d'Abiathar, de la race d'Éthamar, l'un pour Juda, l'autre pour Israël. Un ministre, un chancelier, un secrétaire, suffisaient au roi pour la marche habituelle des affaires.
* Livre des Xombres, diap. w
Revenons à Thistoire. Un fils de Jonathas, dernier rejeton de la &mille de Saûl, vivait tristement de l'autre côté du Jourdain ; plusieurs fois David avait demandé s'il ne restait personne de la royale famille tombée ; lorsqu'on lui parle de Miphiboseth, il ordonne qu'on l'amène à Jérusalem pour y être traité comme il convient à un petit-fils de roi. Miphiboseth arrive ; il était âgé de dix-sept ans et boitait des deux jambes; il se présente tout tremblant devant David, redoutant le courroux de celui que son aïeul a si longtemps et si impitoyablement poursuivi ; mais David le rassure par un accueil paternel et lui donne un palais pour demeure. Le respect religieux pour la royauté, pour le caractère de Y oint du Seigneur^ pour son sang, est un des traits distinctifs de la physionomie politique de David. Le sentiment de l'autorité est une sorte de génie chez les rois, et, quand ce sentiment habite les profondeurs de leur âme, il est fécond en nobles instincts, en pensées généreuses.
A cette époque, vers Tan 1055 avant J. C, il nous faut placer un événement qui sera pour nous une occasion de signaler une erreur assez générale. Le psaume Super flumina Babylonis, ce chant qui semble avoir été écrit avec des larmes, est communément regardé comme l'expression des tristesses du peuple hébreu emmené par Nabuchodonosor sur les bords de TEuphrate et du Tigre. Un savant orientaliste^ a prouvé qu'il y avait eu, sous le règne de David, une captivité
* Le P. Viijuicr, lixfosition du sens primitif detpsaumet.
de colonies israélites à Babylonc, et que le roi avait compose ce touchant cantique pour exciter l'inlérct du peuple en faveur des Hébreux exilés. Quant à nous, une étude approfondie de la matière nous avait toujours empêché de croire que le Super fliiminb Babylonis tût du temps de la grande captivité, et voici pourquoi : dans les deux derniers versets du psaume, on exprime des vœux de vengeance contre Babylone, on envie la sort de ceux qui pourront broyer les enfants de Babylone sur la pierre ; or, dans tous lés écrits des Hébreux durant la grande captivité, nous ne trouvons pas la moindre trace de rébellion ni de courroux, mais un paisible sentiment de résignation.
De nouveaux combats commencent. Deux tôh les Hébreux passent le Jourdain et mettent en déroute les Ammonites. Le pays d'Ammon était compris entre le torrent de Jaboc et celui d'Arnon; il confinait avec le pays de Moab. Le but de cette expédition était de venger Taffront fait aux envoyés de David chargés de porter au roi des Ammonites des consolations et des regrets sur la mort de son père Naas; par Tordre du roi Hanon, la robe des envoyés avait été déchirée jusqu'à la ceinture, et leur barbe coupée : cruelle humiliation! Les messagers du roi, n'osant pas se montrer à Jérusalem avec la face ainsi outragée, avaient obtenu d'attendre à Jéricho que leur barbe eût repoussé. Les Ammonites, plusieurs fois battus, mettent sur pied des forces nouvelles. David envoie Joab assiéger Rabba, leur capitale.
C'est pendant le siège de Rabba que David, respi-
rant la fraîcheur du soir sur la terrasse de son palais du mont Sion, vit Beihsabée, fille d*Éliam, épouse d*Urie. Beclifions ici une grossière inexactitude qui a trouvé place dans plusieurs relations : Belhsabée se baignait sur la terrasse de sa demeure, et non point dans la piscine qu'on montre aux voyageurs au milieu du terrain voisin de la porte du Couchant , situé à gauche de Tentrée de Jérusalem. Les amours adultères avec Bethsabée, le trépas d'Urie, tombé victime de la passion du roi, sont dans la mémoire de tout le monde, et la mémoire humaine a retenu aussi le remords et la douleur de David. La surprise se mêle ici à la réprobation, car David avqit passé Tâge des tempêtes du cœur. L'histoire de la brebis du pauvre, cette brebis qu'il avait nourrie et vue croître sous ses yeux avec ses propres enfants, à laquelle il donnait à manger de son pain, à boire dans sa coupe, qu'il faisait dormir sur son sein, qui était devenue comme sa fille, et que le riche possesseur de nombreux troupeaux fit égorger pour la donner en festin à un étranger, cette poétique parabole de Nathan fut le trait de lumière qui éclaira le roi dans la nuit de son péché. Le prophète reprocha au roi d* avoir pris pour épouse la femme d'Urie l'Héthéen, et d'avoir tué Urie avec le glaive des enfants d'Ammon ; il lui annonça des malheurs. Les paroles de Nathan étaient comme la menaçante expression des sentiments du peuple. «J'ai péché contre le Seigneur, » s'éciialcroi.
Le prophète lui déclara qu'une mort soudaine ne serait point la punition de son ci imc , mais que le
„ 76 fils né de son coupable amour allait périf. L'enfant tomba malade; son père priait, jeûnait, demeurait étendu sur la terre nue, refusant d'écouter les anciens de son palais, refusant aussi de prendre les repas accoutumés ; l'enfant mourut le septième jour. Les serviteurs de Dayid craignirent de lui annoncer cette nouvelle. — « Lorsque Fenfant vivait encore, èe disaient-ils entre eux, et que nous parlions au roi, il ne nous écoutait point; si nous lui annonçons la mort, combien plus grande sera sa douleur! — David, ayant su que son fils était mort, se leva de terre, se rendit aux bains et changea de vêtements; il alla adorer le Seigneur sous le pavillon qui abritait l'arche sainte, rentra dans sa demeure, demanda du pain et mangea. — Que veut dire cela? demandaient les serviteurs en s'adressant à David, vous jeûniez et vous pleuriez quand votre fils vivait encore; maintenant qu'il est mort, vous vous êtes levé et vous avez mangé. — Lorsque mon enfant vivait, je jeûnais et je priais; je disais : Qui sait si le Seigneur ne permettra point que mon enfant me soit rendu? mais aujourd'hui qu'il n'est plus, à quoi bon des larmes? est-il en mon pouvoir de le rappeler désormais? j'irai vers lui, mais lui ne reviendra point vers moi. » Ces scènes de mœurs d'un intérêt inexprimable peignent un homme et un peuple, et l'histoire les recueille avec un soin pieux.
Joab voulut laisser à David le dernier honneur de la conquête de Rabba : « Assemblez une troupe, lui écrivit-il; venez assiéger et prendre la ville, de peur que la victoire ne soit inscrite sous mon nom. » David
part, arriTe à Rabba et prend la place; i/ôte de la tète du roi des Ammonites et place sur la sienne une couronne du poids d'un talent d'or, qui deyient la couronne des rois de Juda. Un immense butin tomba au pouvoir des Hébreux , mais une effroyable cruauté souilla leur triomphe. La mort se présenta au malheureux peuple ammonite avec tout le cortège de la plus atroce barbarie; les uns furent tués, les autres écrasés, mis en pièces sous des herses ou des chars de fer qu'on faisait passer sur eux; il y eut des victimes déchiquetées à coups de couteau, d'autres jetées dans des fourneaux ardents. Les chefs hébreux voulaient par là intimider, épouvanter les peuples ennemis. Il faut avouer que cette politique trouvait dans la nation juive un instrument qui ne reculait jamais ; les Israélites auraient pu donner à toutes les nations indigènes des leçons de férocité dans la victoire.
C'est à peu de temps après la dévastation du pays des Ammonites qu'on doit placer l'inceste d'Amnon avec Thamar. L'Écriture a raconté le crime de l'ainé des fils de David, sa ruse pour attirer Tinnocente jeune fille, le désespoir de la sœur outragée, la muette tristesse du roi. Absalon se chargera de venger les saintes lois de la famille. L'idée de se débarrasser d'un frère aîné n'est pas indifTérente à ses naissants projets d'ambition, et la perspective d'une couronne ne l'occupe pas moins, peut-être, que l'honneur de Thamar. L'époque de la tonte, époque de fête chez tous les peuples pasteurs, était marquée chez les Hébreux par des réunions et des festins. Durant le mois où l'on
tondait ses troupeaux, à sa terre de Baalhasor, da côté d'Éphraïm, Absalon y rassembla ses frères en un splendide banquet; des serviteurs avaient ordre de se jeter sur Amnon et de le tuer ; soji sang coula tout à coup au milieu des joies de la fête. Chacun des frères d'Absalon monta sur sa mule et s'enfuit à Jérusalem. Le bruit de la tragique scène de Baalhasor les avait précédés dans la ville , mais on disait que tous les fils du roi avaient été égorgés; David déchirait ses vêtements et se roulait dans la poussière. Bientôt arrivent ses fils, Amnon manquait; Amnon avait péri, et David et ses serviteurs le pleuraient. Absalon s'était retiré à Gessur, place située sur la frontière de Damas; il y trouva pendant trois ans un sûr asile.
Lorsque David commençait à se consoler de la perte d'Amnon, et que son cœur se tournait vers Absalon, Joab imagina un stratagème tout à fait dans le génie onental, pour achever de gagner le roi au proGt du fils exilé. Il fit venir deThecua, petite cité à trois lieues au midi de Jérusalem, une femme qu'il pouvait inspirer à son gré : « Prenez des vêtemetits de deuil, lui dit-il, ne vous parfumez point, mais soyez comme une femme qui pleure son mari mort ^. » Joab lui révèle le secret du rôle qu'elle doit jouer. Introduite dans le palais, elle tombe aux pieds du roi.
« Qu'avez-vous? lui demanda le roi. — Hélas! répondit-elle, je suis une pauvre veuve, car mon mari est mort ; votre servante avait deux fils qui se sont bat-
^ Liy. II des Roiê, cliap. xir.
tus dans un champ, personne n'était là pour les arrêter; l'un d*eux a frappé Toulre et Ta tué; et voilà que tous nos parents s'élèvent contre votre servante; ils ont dit : Livrez celui qui a frappé son frère, afin qu'il meure en expiation du sang qu'il a versé; ils veulent éteindre ma race pour que le nom de mon mari périsse et qu'il ne reste plus rien de lui sur la terre. — Retournez chez vous, dit le roi à la femme, je donnerai des ordres ep votre faveur. — Et la femme de Tbecua, s'adressant au roi : Seigneur mon roi, dit-elle, que riniquité soit en moi et dans la maison de mon père, mais que le roi et son trône demeurent sans tache I — Amenez- moi, lui répliqua David, amenez-moi celui qui osera vous inquiéter encore, et je vous promets qu'il ne lui arrivera plus de s'élever contre vous. » David l'assure encore une fois que pas un cheveu ne tombera de la tète de son fils. La veuve de Thecua, passant alors de la parabole au motif réel qui l'avait conduite devant le roi, demande à David pourquoi il s'est montré aussi sévère contre son fils Absalon. « Nous mourons tous, lui dit-elle, et nous passons comme les eaux qui s'écoulent et ne reviennent point. » Elle ajoute que le roi doit être comme l'ange de Dieu, accomplissant ses œuvres sans s'inquiéter des bénédictions ou des murmures des hommes. Belles paroles qui devraient être la règle éternelle des chefs des nations ! David consent au rappel du proscrit, et Joab s'en va à Gessur lui porter cette nouvelle. Absalon resta deux ans à Jérusalem sans être admis devant la face du roi. Après avoir invité deux fois en vain Joab à venir le
trouver pour négocier sa rentrée dans la demeure paternelle, il eut ridée de faire mettre le feu à sa moisson d'orge, espérant le voir enfin paraître; Joab parut en effet pour se plaindre; Fincendie des moissons fut expliqué. Absalon obtint la faveur de se montrer devant son père, qui lui donna le baiser de paix. Mais il n'était point sincère quand il implorait ainsi Tamour paternel; son âme nourrissait des desseins funestes d'où allaient sortir les premiers malheurs du royaume de David.
att^mmmm iiniuii...