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CHAPITRE VIII

Grande figure de David. — Sa gloire.

Quelle imposante figure que David tour à tour berger, guerrier, roi et prophète I Quand je portais mes pas rêveurs sur les collines et dans les vallées de Bethléem, combien de fois j'ai cru voir apparaître le jeune et robuste fils d'Isaï, dont le perçant regard pénétrait déjà Tavenir, et dont la belle tête de seize ans devait offrir cette précoce gravité, signe ordinaire des enfants des hommes choisis pour F accomplissement de grandes choses I Parfois un jeune pâtre bethléémite se montrait avec ses brebis au bord d'un chemin, au détour d'un sentier, au milieu d'un champ de verdure, et, comme le costume, les attitudes et les mœurs sont aujourd'hui en Judée ce qu'ils étaient il y a trois mille ans, j'attachais mes yeux sur David berger : je le retrouvais tel qu'on le présenta à Samuel, qui allait le faire roi.

La persécution est la nourricière des grandes âmes comme des grandes doctrines; elle est le triomphe des fortes intelligences et des fortes vertus ; le génie est comme le diamant : il n'y a rien de plus difficile à briser. La persécution ne manqua point à David; la sombre jalousie de Saûl se précipita sur sa vie comme le malheur; mais le fils d'Isaï sortit des déserts d^Engaddi et dePharan, plus ferme, plus profond, plus mûr pour la gloire ; c'est alors qu'il put dire : Celui qui sème dans les pleurs recueillera dans la jote. Vainqueur des nations ennemies d'Israël sur les bords du Jourdain, du Pharphar et de TEuphrate, à l'orient et au couchant, au septentrion et au midi de la terre promise, Pavid, roi des douze tribus, assied la monarchie sur de solides bases. Puissant organisateur, il crée l'administration politique, militaire et religieuse. Durant la dernière moitié de son règne, son ardente pensée, sa constante préoccupation, c*est la construction du temple. L'idée religieuse, la croyance à l'unité d'up Dieu à la fois bon, terrible et sauveur, était la pierre angulaire de l'édifice social des Israélites; il fallait le temple comme expression de cette croyance, comme ralliement des esprits, et aussi comme un symbole de nationalité, comme une sorte d'image de la patrie.

David aurait bien voulu voir s'élever le monument qui liait plus spécialement à Dieu les destinées de son peuple, et pour lequel il avait amassé environ douze milliards de notre monnaie, fruit de tant de conquêtes et de tant d'épargnes ; mais c'est au règne pacifique de Salomon qu'était réservée l'exécution glorieuse de l'en*

— H5 — treprise. Le fils dlsaï, en mourant, laissail un monument plus durable que ce temple, dont il eût tant aimé à contempler la splendide immensité : ce monument, ce sont les psaumes qu'on a traduits dans toutes loi langues connues, et sur lesquels ont écrit plus de trdze cents auteurs. L'ordre et la classification des psaumes ont exercé la sagacité des Pères de FËglise et des savants modernes ; il est douteux qu'on parvienne jamais à déterminer avec une complète certitude les temps, les faits, les circonstances, auxquels se rapportent tous les cantiques hébreux ; ces problèmes d'érudition sont de ceux qui lassent la persévérance humame. Nous n'entreprendrons point de jeter quelque lumière sur les ténèbres delà classification des chants sacrés; nous aimons mieux admirer ces hymnes, dont quatre-vingtquatre sont attribuées à David.

n restera toujours quelque chose à dke sur les psaumes, quelque chose à ajouter aux nombreux témoignages [de l'enthousiasme des siècles. 11 en est des grandes œuvres du génie comme de la nature ellemême, qu'on étudie, qu'on scrute, qu'on admire depuis bien longtemps, et qui, chaque jour, laisse deviner un nouveau secret, une nouvelle merveille. Peut-être est-il surtout dans la destinée des psaumes d'exercer éternellement l'intelligence humaine. On peut les considérer comme de magnifiques définitions de Dieu et de l'homme, comme de vastes éclairs jetés à travers la nuit de la vie. Or nous aspirons sans cesse A connaître Dieu, et sans cesse l'homme aspire à se con naître lui-même : cette double étude, qui fut toujours

la grande occupation de la portion la plus intelligente de rhumanité, ne s'achève pas avec le temps; le mystère ne sera, complètement éclairci qu'à la lumière de Téternité.

A la distance des lieux comme à la distance des siècles, on peut aller au fond de la pensée et du génie des cantiques hébreux; mais pour les comprendre dans tous leurs détails, dans toutes les variétés de leur expression, i] faut connaître la nature et les mœurs de la Syrie : il en est de même de Ylliade, dont toutes les beautés ne se révèlent qu'aux bords du Scamandre et du Simoïs, au cap Lectos et au cap Sigée, sur les hauteurs des Portes Scées et de Callicone, en face du mont Ida. Le style de David est une constante reproduction de. la couleur des lieux et de leur physionomie ; ses images sont empruntées aux collines et aux vallées du pays de Chanaan, aux aspects du désert, à la vie pastorale comme on la retrouve encore sous la tente arabe. Le pélican des solitudes de Tldumée, le passereau qui fait v:ulendre^son faible cri à travers les pâles rameaux de Tolivier, la colombe qui gémit sur le palmier ou le sycomore, l'aigle de Sannin, qui apparaît au voyageur^ comme un ancien témoin de la gloire de Jéhovah, ces grands cèdres du Liban que le Seigneur seul peut briser, et ce brin d'herbe caché au pied du rocher stérile, mais, qui est visible à l'œil ie Dieu 'comme les forets de la montagne, toute cette nature qui ne ressemble en rien à une autre nature, respire sur le kînnor du roi prophète avec une empreinte d'immortelle vérité. Il faut avoir entendu gronder le tonnerre dans les mon-

tagnes de là Judée, il faut avoir entendu ses éclats rouler et se prolonger de vallée en vallée avec une majesté formidable, pour apprécier les images où David parie du tonnerre comme de la voix de rÉtemel. Je croirais être vrai en ajoutant que Tidée du Dieu terrible, dans les chants de David, est née du sombre et effrayant spectacle des orages au milieu des montagnes de la Judée.

David, comme nous l'avons dit, avait passé dans les grottes et les solitudes de la Palestine les jours de sa jeunesse persécutée; tant d'années écoulées au sein de . cette nature, devenue son seul' refuge, durent nécessairement laisser dans l'imagination du fils d'Isa! une impression bien vive, bien profonde, et voilà pourquoi la physionomie des lieux tient tant de place dans les harmonies du chantre de Sion. La connaissance de la Judée est donc la clef des poétiques trésors renfermés dans les psaumes. Il est réservé à notre époque de se pénétrer de la beauté des psaumes mieux qu'on ne l'a ' fait en d'autres ftges, parce que les études orientales ^jsont devenues un objet de prédilection pour les intelligences contemporaines. Une des choses qu'on apprend dans un voyage en Orient, c'est qu'il est impossible de comprendre parfaitement la Bible sans avoir parcouru les lieux qui en sont comme le perpétuel et grand commentaire.

Écoutez quelques chants de, la divine muse de Siloé:

« J'ai dit : je veillerai sur mes voies; j'écarterai tout péché de mes paroles. J*ai mis un frein à ma bouche,

quand l'impie s'élerait contre moi. Je me suis tenu dans le silence et dans Thumiliation; je n'ai point rappelé le bien que J'ai pu faire, et ma douleur s'est re-» nouvelée. Mon cœur s'est échauffé au dedans de moi; il s'est embrasé dans la méditation. Alors ma langue s*e8t déliée, et j'ai dit à mon Dieu : Seigneur, feitesh moi connaître ma fin, apprenez*moi le nombre de me^ jours, et combien il m'en reste encore; Seigneur, vouii en ayez fixé le terme, et tout mon être est devant vous comme le néant. Oui, tout homme vivant n'est qu^ vanité. Oui, l'homme passe comme l'ombre; il se tou^ mente dans le vide, il accumule des trésors... pour qui? il ne le sait. Et maintenant qui doisrje attendre, si ce n'est vous. Seigneur? ^'étes-vous pas toute mon espérance? détivrez<^moi de toutes mes âtutes; ne pie rendez pas le jouet de l'insensé. Je me suis tu, je n'ai point ouvert la bouche, car rien ne se fait sans votre ordre. Détournez de moi ces fléaux. Seigneur, j'ai défailli sous le poids de votre bras... mon Dieul vous nous reprenez, vous nous chfttiez pour nos pré*» varications; vous desséchez notre âme comme Tarai-'' gnée sur sa toile. Donc, trouble el vanité, voilà tout l'homme. Seigneur, exaucez-nous, entendez mes cris» ne soyez pas sourd à la voix de mes sanglots; daigneat m'encourager, car je suis ici-bas un étranger et uo voyageur ainsi que tous mes pères. Pardonmez^moi» laissez-moi respirer un peu avant que j«> m'en aille. Hélas I bientôt je ne serai plus^ ! »

• Psaume xxxvtu.

Voyez quelle peinture du cid et de la terre dans ce cantique de louange et d'adoration ;

a Bénis le Seigneur, ô mon ftmel Seigneur, 6 mon Dieu 1 que yous étea miraculeux dans Yotre magnifioencel Voua Voua tos rcYètu de gloire et de beauté; vous vous étea enveloppé d'un manteau de lumière. Vous avez déroulé le ciel comme une tente d'azur; les déluges demeurent suspendus à vos pieds; les nuées sont votre char; vous vole^ sur Taile des vents. Vos anges sont agiles comme Faquilon; vos messagers sont ardents comme la flamme. Vous avez affermi la terre sur ses fondements, et les siècles des siècles ne Tébram leront pas; Tabime Tenserre comme un vêtement. Au* dessus [des monts planent les eaux; Seigneur, votro menace les disperse; à la voix de votre tonnerre, elles frissonnent d'épouvante; les somn^eta s'élèvent, les vallées s'abaissent, et les eaux se retirent dans le lit qw vous leur avçz creusé* Vous leur ave^ fixé dea bornes qu'elles ne passeront point; elles pe reviendront plus submerger le monde. Vous conduisez Iqs sources dans les vallons, vous les dirigez entre les montagnes; les bêtes sauvages viennent s'y désaltérer, et l'onagre y étanche sa soif; sur les bords habitent les oiseaux du ciel, ils chantent les hymnes sous leur toit 4e ramée, Seigneur, de vos réservoirs intarissables vous arroser les hauts lieux; de votre main vous prodiguez les fruits; vous faites croître l'herbe pour les troupeaux, e^ les moissons pour l'homme; vous tirez de la terre le pain qui le nourrit et le vin qui réjouit son cœur; vous lui donnez 1,'huile de parfum qui embellit ses traits, et le

pur froment qui le soutient; vous arrosez les arbres des forêts et les cèdres du Liban que vous avez plantés; là sont les nids des oiseaux; Taire de la cigogne se balance au faite des sapins; les pins des montagnes sont la demeure du chamois, et la mousse des rochers la retraite dû hérisson. Seigneur, vous avez créé la lune pour mesurer les temps; le soleil connaît le moment de son coucher. Vous répandez les ténèbres, et voilà la nuit; alors les bêtes fauves se glissent dans l'ombre; les lionceaux rugissent après leur proie, et demandent à Dieu leur pâture. Le soleil se lève, et les animaux se retirent; ils s'enfoncent dans leurs repaires. L'homme sort pour le travail, et sa tâche dure jusqu'au soir. Seigneur, que vos œuvres sont sublimes *- ! )> etc. Les chants de David auront toujours un grand charme pour les esprits élevés et religieux, pour les âmes tendres; on y sent, on y prie, on y espère, on y contemple la sublimité de l'homme créé un pm aurdessous des angeSy de l'homme pour qui l'univers a été fait; on y c-ontemple aussi sa misérable destinée, qui le fait comparer aux choses les plus viles et les plus fugitives d'ici-bas. La majesté, la bonté du Créateur éclatent dans les cantiques d'Israël; nous y trouvons Dieu, Dieu partout comme dans le monde : « Où me cacher à votre esprit? où fuir vos regards? s'écrie le barde inspiré; si je m'élance vers les cieux, vous voilà! vous voilà si je m'enferme dans l'abime! si je prends les

* Psaume en. Nous avons adopté pour ces deux morceaux la Iraduo tion de M. Dargaud.

ailes de l'aurore et que je m'envole aux e3ctrémités des mers, c'est Yotre droite qui me conduit, c'est votre droite qui me soutient. »

Les psaumes se mêlent à nos souvenirs d'enfance, les saintes harmonies ont accompagné nos premiers pas sur la terre. La merveilleuse poésie de David s'échappe de la bouche des petits enfants autour de l'autel, sous les arceaui de la chapelle. Les religieuses inspirations qui nous ont apparu dans la première aube de nos jours nous suivent à toutes les époques solennelles de notre vie morale, dans nos joies et dans nos douleurs, et, quand le dernier terme arrive, elles sont encore là pour endormir nos maux et réveiller nos espérances. Étonnante destinée des chants du roi prophète I après avoir été répétés dans les lointams pays qui furent leur patrie et dans des siècles qui sont bien loin de nous, ils retentissent encore, après plus de trois mille ans, dans les cathédrales des cités comme dans l'église des villages, et sont redits par le riche comme par le pauvre, par le savant comme par l'ignorant, aux quatre coins de l'univers, partout où il y a des sociétés : connaissezvous un poème qui soit entré aussi profondément et aussi universellement dans le cœur et la mémojre des hommes?

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