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CHAPITRE IX

Règne de Salomon. -- Le Temple. — Qloire de Salomon. — Détordrai de vu fin.

(1013-976 aTfffiW. G.)

C'est son dernier fils que David a placé à la tète du royaume. Pour justifier cette préférence accordée à sa jeunesse, préférence qui attaquait les droits de ses frères et surtout de son aîné, il fallait que Salomon se présen-» tût avec des instincts supérieurs, avec une grande intelligence; il fallait que le vieux roi eût reconnu dans le plus jeune de ses fils une étendue d'esprit, une hau*^ teur de sagesse qui le missent au-dessus de ses frères, et qui garantissent le paisible accomplissement des merveilles promises au successeur de David.

Adonias se remue une seconde fois pour saisir la couronne de Jérusalem; la pensée de ses {décrètes intrigues se révâe d'abord par une demande qui semblait ne cacher aucun sentiment ennemi, mais dont le but'r^d

n'échappe point à Salomon; il prie Belhsabée de demander pour lui au roi la faveur de devenir Têpoux d'Abisag, là belle Sunamite, restée veuve et vierge après le trépas de David. « En demandant cela il a demandé sa mort, » dit Salomon à sa mère; il lui avait expliqué qu'Âdonias voulait s'ouvrir ainsi un chemin au trône. c( Adonias mourra aujourd'hui, » ajouta le roi ; et le jour même Adonias périt de la main de Banaïas, fils de Joïada. Salomon fit appeler le grand prêtre Abiathar, complice d' Adonias, et lui dit : « Retirez-vous à Anatbot, dans votre champ; vous aussi vous mériteriez la mort; j'épargnerai votre tête, parce que vous avez porté l'arche d'alliance du Seigneur Dieu devant David, mon père, et parce que vous avez aidé mon père dans toutes ses œuvres. »

Le roi dépouilla Abiathar du sacerdoce, afin d'accomplir, dit l'Écriture, la prédiction prononcée par le Seigneur à Silo, contre la maison d'Éli; puis vint le tour de Joab, qui se réfugia dans le tabernacle du Seigneur, et n'en fut pas moins frappé par Banaïas, sans égard pour la sainteté de cet asile et pour le souvenir de tant de glorieux combats; mais le meurtrier d'Abner et d'Amasa devait expier son double crime ; il fut enseveli dans sa maison au désert, nous dit l'historien des Rois. Sadoc fut mis à la place d'Abiathâr, et Bandas à la place de Joab. Il restait encore un homme, Sémeï, que David avait désigné à la justice sévère de Salomon; le roi lui donna Jérusalem pour prison, lui annonçant qu'il serait puni de mort s'il franchissait seulement le torrent de Cédron. Après trois ans d'une vie toujours

passée dans les murs de Jérusalem^ Sémeï, pensant que Salomon aTait tout oublié, monta un jour sur son âne et s*en alla du côté deGeth pour ramener des serviteurs; la mort l'attendait au retour. Trois meurtres politiques et l'exil d'un grand prêtre ouvrent tristement le nouveau règne; la justice du jeune monarque ressemble ici à de la cruauté; mais la paix du royaume dépendait de ces mesures énergiques, et la raison d'État se trouve tout entière dans ces paroles des Paralipomènes: « Cest aimi que Salomon, fils de David, s affermit dans son règne. »

Le royaume d'Egypte était pour le royaume de Jérusalem un voisin puissant; la politique commandait à Salomon une alliance avec le maître des bords du Nil. Le jeune roi épousa donc la fille d'un Pharaon; elle lui apportait en dot la ville de Gaza, que son père avait conquise sur les Chananéens. Le roi d'Egypte qui régnait alors était un des derniers de la vingt et unième dynastie; en rapprochant approximativement l'histoire sainte et l'histoire égyptienne, nous trouvons le roi Osochôr comme beau-père de Salomon. C'est à l'occasion de son mariage que Salomon composa le Caiitique des Cantiques, suave épithalame d'une grande richesse de couleurs, ravissante mélodie d'amour que l'enseignement catholique nous présente comme la prophétique célébration des noces spirituelles de Jésus-Christ avec son ÉgUse.

Le mariage d'un roi des Juifs avec la fille d'un Pharaon marque tout d'abord un immense changement dans la destinée des descendants d'Abraham. Quatre

siècles auparavant, ils étaient sortis de cette terre d'Egypte, où ils avaient longtemps vécu de la vie des esclaves; un Pharaon s'était élancé à leur poursuite avec ses armées; maintenant ces Hébreux, dont les Égyptiens n'ont pas même prononcé le nom, sont devenus une nation enrichie des dépouilles de vingt nations vaincues ; les anciens esclaves du pays de Gessen ont une religion, des lois et une royauté dont les peuples d'Asie ne parlent qu'avec respect, et voilà qu'ils trouvent des alliés dans leurs oppresseurs d'autrefois.

En attendant qu'un temple s'élève, le jeune roi, accompagné d'une grande multitude, s'en va à Gabaon, sur les hauts lieux, pour sacrifier à Jéhovah; il oflte mille victimes sur l'autel d'airain qui avait servi à Moïse dans le désert. Le Seigneur lui apparaît la nuit: « Demande-moi ce que tu veux, lui dit-il, et je te le donnerai. » Salomon est mis à une épreuve solennelle, mais son cœur est religieux, et voici ce que répond le roi : « Vous avez été miséricordieux envers David mon père parce qu'il avait marché devant vous dans la vérité, la justice, et avec un cœur droit; vous lui avez gardé votre grande protection, et vous lui avez donné un fils qui s'est assis sur son trône comme il est aujourd'hui; et maintenant, Seigneur, vous avez fait régner votre serviteur à la place de David, mon père; mais moi je ne suis qu'un faible enfant, ne sachant comment je dois me conduire; votre serviteur est au milieu du peuple que vous avez choisi, peuple infini, peuple dont le nombre ne peut plus se compter. Donnez à votre serviteur un cœur docile, pour qu'il puisse bien gou-

verner ?otre peuple, et distinguer le bien du mal; car qui pourrait gouverner ce peuple, ce peuple qui est le vôtre, et qui est si nombreux? » Ces paroles plurent au Seigneur : ce Parce que tu n'as pas demandé, lui ditil, des jours nombreux, des richesses ou bien la vie de tes ennemis, mais la sagesse et l'esprit de justice, voilà que je t'accorde ce que tu souhaites; je te donne un cœur sage et intelligent, de telle sorte qu'il n'aura existé personne de semblable à toi, et qu'il n'en existera jamais. »

Le Seigneur accorde aussi au roi ce qu'il ne lui a point demandé : des richesses et de la gloire plus que nul homme n'en a reçu jusque-là; Dieu lui promet de longs jours, s'il garda ses commandements et s'il marche dans les saintes voies comme a marché son père. Ce songe révélateur était pour le jeune Salomon comme une vision magnifique de son règne. C'est peu de temps après son retour de Gabaon à Jérusalem que le roi prononça ce fameux jugement sur les deux femmes qui redemandaient, à titre de mère, le même enfant.

La construction du temple devait être la grande affaire, la grande merveille du règne de Salomon : c'était la réalisation du vœu que David avait emporté dans la tombe. Nous n'avons pas l'espoir de faire entrer dans l'esprit du lecteur le monument de Jéhovah a^ec les variétés infinies de ses détails, de ses richesses, de sa splendeur; les abondantes indications que nous trouvons dans la Bible et dans Josèphe ne retracent pas à l'intelligence une complète réalité; il y a toujours du vague et de la confusion dans ces descriptions qui nous ar-

rivent de si loin, et d'ailleurs la parole ne saurait offrir qu'une insaisissable image des œuvres matérielles de l'homme. D'admirables travaux ont été faits dans le but de retracer la dimension, la majesté, les détails, les souvenirs historiques et religieux du temple de Jérusalem. Le jésuite espagnol Villalpand ^, dans un habile et savant commentaire de la vision d'Ézéchiel* sur la ville et le temple, le célèbre hébraïsant Jean Lightfoot*, le grand oratorien Lami*, ont accumulé les trésors d'une rare érudition pour environner d'une vive lumière tout ce qui touche au sanctuaire de Jéhovah, et c'est à peine si, avec leurs in-folio, ilsonl été complets. On conçoit donc que nous n'ayons pas la prétention de tout dire. Ce que nous voulons, c'est éviter les erreurs, les hypothèses incertaines qui se rencontrent plus d'une fois dans les dissertations de ces célèbres érudits, c'est faire un peu comprendre, à force de précision et de clarté, le temple et l'immensité de la tâche remplie par le successeur de David.

Salomon avait besoin, pour son œuvre, du roi Hiram, ancien allié de son père, et qui était resté le sien. Les cèdres du Liban devaient entrer dans la construction de la maison du Seigneur; le génie des

*- J. B. Villaîpandi et L. Pradi in Ezechielem eœplanaHonea et appo" ratus wrbisac templi commentariis et imaginibus illustrati. Rome, 1596- 1606, 5 vol. in-folio.

* Gbap. XL, XLT, XLU.

' Descriptio templi Hierosolymitani, prmertim qwUe m-at tempon Salvatoris nostri,

* De tabernacuîo fœderiSf de sanctd cwttate JertMalem et de tempU ejta. In-folio, Paris, 1720.

Phéniciens était prêt à répondre à Fappel du roi de Jé« rusalem. Il n'y avait guère alors dans le monde que deux pays qui connussent la gloire des arts : TÉgypte et la Phénicie. Le mariage de Salomon avec une royale fille des bords du Nil atteste des rapports entre les Hébreux et la civilisation égyptienne. Mais Textrcme voisinage invitait à recourir aux Phéniciens, et d'ailleurs ce peuple avait reçu d'Egypte les arts qu'il cultivait. Dans une lettre adressée au roi Hiram, Salomon lui rappelle les cèdres envoyés à David, son père, pour servir à bâtir son palais, et lui demande son assistance pour construire, non point une demeure d'homme, mais un sanctuaire consacré à Dieu, un temple où l'encens et les parfums brûleront devant le Seigneur, où les pains sacrés seront présentés, où des holocaustes seront offerts le matin et le soir, le jour de sabbat et les jours des cérémonies, et dans toutes les solennités établies en Israël.

i< La demeure que je désire bâtir est grande, ajoute Salomon, car notre Dieu est plus grand que tous les dieux I Qui pourra lui élever une demeure digne de lui? Si l'immense étendue des cieux ne peut le contenir, qui suis-je, moi, pour lui préparer une demeure? Mais je ne veux qu'un sanctuaire pour faire brûler de l'en* cens devant lui. Envoyez-moi donc un homme qui soit habile à travailler l'or, l'argent, l'airain, le fer, la pourpre, l'écarlate, l'hyacinthe, un maître dans la sculpture, qui puisse diriger les ouvriers que j'ai avec moi en Judée et à Jérusalem, et que David, mon père, a réunis. Envoyez-moi aussi du bois de cèdre, de genièvre

et de pin. le sais que vos serviteurs (les Sidoiûens) excellent à couper le bois du Liban, et mes serviteurs seront aveô les v6tres. Je donnerai aux ouvriers qui couperont le bois vingt mille mesures de blé et autant d'orge, vingt mille pièces de vin et autant de pièces d'huile*. »

Hiram, répondant à Salomon, liii disait : «Le Seigneur, en vous faisant régner sur son peuple, lui a donné une preuve d'amopr. Béni soit le Seigneur Dieu dlsraél, qui a fait le ciel et la terre, qui a donné au roi David un fils sage, savant, judicieux, prudent, pour élever une demeure à Dieu et un palais pour lui. » Ces paroles, si curieuses dans la bouche d'un Phénicien, prouveraient, de la part du roi deTyr, non-seulement la connaissance de la religion des Juifs, mais une sorte de penchant vers la croyance à Jéhovah. Dans cette let* tre, Hiram annonce au roi de Jérusalem qu'il lui envoie un maître habile comme il le souhaite, qu'il recevra les grains, l'huile et le vin qu'il lui promet, qu'il fera couper les bois du Liban qui faii seront nécessaires, et qu'il les expédiera sur des radeaux jusqu'au port de Joppé.

Les Juifs, maîtres de la terre de promission, avaient fait beaucoup d'esclaves, car Moïse autorisait ta servitude. Trop fiers pour s'abaisser aux travaux des métiers, c'est aux étrangers soumis qu'ils les abandon* naient. Salomon prit donc parmi ces étrangers soixante dix mille hommes pour transporter les matériaux du

' Livre II des ParalipomineSf chap. i et n.

temple sur leurs épaules, quatre-^Tingt mille pour tail' 1er les pierres dans le flanc des montagnes, et trois mille six cents pour surveiller les travailleurs; de plus, trente mille ouvriers étaient destinés à aider les Sidoniens dans les montagnes du Liban; ils travaillaient par dix mille et se relevaient tous les mois. Les charpentiers, chargés de concourir à Toeuvre, étaient de By* blos. La multitude d'ouvriers reunie par David, et dont la direction fut confiée au maître phénicien que Salomon avait demandé, appartenait aux diverses contrées soumisesi aux armes des Hébreux. On se rappelle la quantité d'airain que le père de Salomon ayait amassé de victoire en victoire; on choisit un terrain argileux, situé près du Jourdain, entre Sachot et Sarthan ou Saradath, pour y jeter en fonte tous les ouvrages d'airain. Les travaux pour la construction du temple commencèrent dans la quatrième année du règne de Salomon, au mois de zio, qui correspond à notre mois d'avril, 473, depuis la sortie d'Egypte, 1007 avant Jésus-Christ. Le monument s'acheva dans l'espace de sept ans. Le paganisme ne fut pas aussi prompt à achever le temple de Diane à Êphèse, cette merveille de l'Ionie : il lui fallut deux cent vingt ans pour terminer son œuvre.

Quelle prodigieuse activité imprimée par le jeund roil Sur ces hauteurs du Liban où nous avons à peine retrouvé une quinzaine de vieux cèdres mêlés à un petit bois, derniers restes des illustres forêts bibliques, on entendit alors la hache des Sidoniens et des Israéli* tes et les grands troncs qui tombaient et roulaient dans

les vallées.. De la montagne à la mer, tous les chemins, tous les sentiers, étaient couverts de bois coupés, et de Tyr à Jfoppé les radeaux flottaient sur les vagues. Plus de deux cent mille hommes, répandus dans le pays voisin de Jérusalem, furent occupés, les uns à abattre des arbres et à préparer le bois, à tailler la pierre dans les monts ou à la polir, les autres à transporter les matériaux, d'autres à jeter en fonte les colonnes et les bassins d'airain, ou à présider aux ouvrages en or et en argent, à tous les ornements si divers du monument religieux. Ces pierres de près de soixante-dix pieds de longueur, ^dont nous parle Thistoire, et qui furent les seules employées à Tédifice depuis le fondement jusqu'à la toiture, ces bois de cèdre, de genièvre et de pin, ces masses et ces matériaux de toute nature, furent apportés à Jérusalem dans une disposition si parfaite et d'après des mesures et des calculs si exacts, que, sur l'emplacement du temple, on n'entendait jamais ni un bruit de scie ni un coup de marteau. Le mont Moriah, qu'avait consacré la prière de David au moment de l'apparition de l'ange exterminateur, agrandi, en quelque sorte, par le comblement d'un très-profond ravin ou vallon avec des terres apportées, vit ainsi s'élever cette demeure de Jéhovah qui était comme la réunion magnifique, mais irrégulière de quatre temples.

Voici d'abord le parvis des Gentils, entouré d'une galerie avec quatre grandes portes en bronze, recou* vertes de lames d'or; cette première enceinte s'ouvrait aux Juifs non purifiés selon la loi, e^ même aux étrangers; elle était le vestibule extérieur. Le parvis des Juîfi

formait le vestibule intérieur; c'est là que les Israélites, hommes et femmes, ayant la pureté légale, priaient et. écoutaient l'enseignement des prêtres. L'or resplendissait sur les murs; trois portes à deux battants d'argent en ouvraient ou en fermaient l'entrée. On y voyait l'hôtel des holocaustes, où, matin et soir, coulait le sang des animaux, et sur lequel les prêtres entretenaient un feu perpétuel : Ézéchiel donne à cet autel le nom d'ariel (lion), parce qu'il dévorait les victimes comme un lion pressé par la faim. On y voyait aussi dix lavoirs d'airain, dont cinq au nord et cinq au midi, pour servir à laver les pieds et les entrailles des animaux offerts en holocauste; le siège du roi, le tribunal des musiciens et des chanteurs. Deux colonnes en bronze, appelées l'une Boz, l'autre Jachim, étaient placées sur le seuil du vestibule. Venait ensuite le parvis des prêtres; sur ses portes de cèdre, où brillaient des lames d'or, on avait sculpté en or des pampres et des grappes de raisin; des voiles de lin où se mêlaient des fleurs de cou* leur de pourpre, d'hyacinthe et d'écarlate, étaient suspendus à ces portes. Le pavé était parqueté de sapin, couvert d'or. Sur les lambris de cèdre se montraient des chérubins, des palmes et des fleurs. Là se trouvaient le riche autel des parfums, le chandelier d*or à sept branches dont chacune, ornée dé trois coupes en forme de noix, de trois grenades et de trois lis, portait une lampe entretenue avec Fhuile la plus pure; la table des douze pains de proposition, en bois de séthiri recouvert d'or; le bassin d'airain appelé mer à cause de sa dimension, où coulaient les eaux d'une fontaine t. I. ib

qni, par des voies souterraines, allaient se jeter dans le torrent de Cédron : douze bœufs d'airain, groupés par trois, aux quatre points cardinaux, lui servaient de base. Les prêtres, revêtus d'un caleçon et d'une tunique de lin serrée par une ceinture, et portant une mitre sur la tête, avaient seuls le droit de pénéijtrer dans ce parvis.

Puis, enfin, et comme dans les profondeurs delà demeure de Jéhovah, il y avait le Saint des'Saiiits, appelé aussi oracle, maison intérieure, pavé en marbre, parqueté de sapin, avec des lames d'or; des lambris, de cèdre doré, des pierres précieuses, des ciselures et des moulures d une richesse infinie faisaient de cet espace un sanctuaire éblouissant. Là fut placée l'arche d'aï* liance, comme nous le dirons plus tard.

Deux chérubins, de dix coudées de haut, déployant leurs ailes de cinq coudées de haut au-dessus de l'arche et de la table d'or du propitiatoire, présentaient une image des anges inclinés devant la majesté du Tout- Puissant. Nul, excepté le grand prêtre, ne pénétrait dans le Saint des Saints : encore ce n'était qu'une fois Tan. Le Saint des Saints était séparé du reste du temple par un riche et grand voile de soixante-quinze pieds de haut.

Tel était ce temple, où partout se rencontraient l'or et le cèdre. Chacun des quatre côtés du temple avait cmq cents coudées; son terrain comprenait sept cent quarante-six toises de circuit*. Sa façade regardait l'o-

^ Le p. Lsmi.

rient, et, quand le soleil naissant frappait les lames d'or, on eût dit un magnifique incendie; une partie de cette façade était en marbre; elle étincelait comme la neige du Liban sous les rayons du matin. Pour écarter les oiseaux et leurs souillures, on avait hérissé de poin* tes d'or le toit du temple. Aux deux angles occidentaux deTédifice, les trompettes des prêtres, appelant le peuple aux assemblées religieuses, retentissaient du haut d'une tour. Le temple avait quatre portes extérieures, celles du septentrion et du midi, du couchant et de l'orient; cette dernière, appelée aussi porte royale, surpassait les autres en beauté; il fallait vingt hommes pour la faire rouler sur ses gonds. Un grand nombre de chambres, semblables à des pavillons, donnant l'une dans l'autre, et destinées aux prêtres de semaine, formaient comme des galeries supérieures autour do l'édifice.

Si on nous demande quel ordre d'architecture présida à la construction du temple, nous ne répondrons point, comme quelques auteurs, que ce fiit l'ordre corinthien; certainement aucun ordre n'avait été encore inventé en Grèce. Le temple de Salomon, avec l'énorme dimension de ses pierres, rappelle jusqu'à un certain point l'imposante austérité du génie égyptien; il est loin d'avoir cette harmonie de proportions qui distingue tes monuments des peuples du Céphise, de l'Eurotas et de l'Alphée. L'édifice se sépare de Tarchitecture de Memphis et de Thèbes par la recherche des ornements et l'amour des brillants détails; c'est au génie phénicien qu'il doit sans doute ce caractère, et peut»être aussi les

arts de Tyr et de Sldon obéissaient-ils ici au goût des Hébreux.

Quelle fête parmi les Juifs que la dédicace du temple, et combien Salomon dut être heureux en contemplant FœuYre achevée ! Oh ! de quel saint orgueil dut battre le cœur des Hébreux à la vue de cette demeure du Seigneur qui portait si haut leur croyance et leur gloire! Voilà ce temple demandé par Jéhovah lui-même, bâti dans la ville qu'il s'était choisie ^; voilà Jérusalem devenue la cité sainte, le domicile du Seigneur, là résidence de sa gloire, la métropole religieuse qui, en réalité politique, appartenait aux tribus de Juda et de Benjamin, mais qui, en droit religieux, appartenait à toute la nation. C'est seulement à Jérusalem que Jéhovah veut recevoir les sacrifices de son peuple; la possession de ce lieu sera la condition fondamentale de Texistence religieuse des Hébreux. Quand viendra l'époque du malheur, non point celle de la captivité à Babylone, mais celle de la dispersion des Juifs sur la terre, époque où Jérusalem aura définitivement passé en d'autres mains, cette belle république des Hébreux, que l'Écriture appelle un sacerdoce royal, sera dissoute.

Tout le peuple d'Israël fut convoqué à la solennité de la dédicace; il fut appelé d'un bout de la frontière à Tautre : on devait célébrer la dédicace en transportant l'arche d'alliance du tabernacle de Sion, où l'avait placée David, au temple qui resplendissait des magnificences de la terre. Belle et touchante* cérémonie I Le

' Elegi Jérusalem.

^ 157 grand prêtre Sadoc ouvrait le cortège : par-dessus le caleçon et la tunique de lin^ il portait une tunique couleur d'hyacinthe,, autour de laquelle étaient entrelacées soixantcrdouze clochettes d'or, et autant de grenades- faites de lin, de pourpre, d'hyacinthe et d'écarlate. L'éphoâ, éblouissant manteau, s'agrafait sur les deux épaules avec des pierres précieuses enchâssées dan» de l'or; sur sa poitrine étincelait l'ornement appelé tour à tour coschen^ peetoral ou rational, composé de douze pierres précieuses qui portaient chacune le nom d'une des douze tribus : c'est dans les merveil* leuses lettres produites par l'éclat de ces douze pierres que le sacrificateur lisait les décisions de l'Oracle ou de rUrim et du Thummin {Lumières et Perfections), dont les feux répondaient à ceux du pectoral. La tiare du pontife se distinguait de la mitre des prêtres par une triple couronne d'or; une lame d'or, sur laquelle était gravé le nom de Jéhovah, couvrait son front. Des prêtres vêtus de lin portaient l'arche vénérée, les lévites balançaient les encensoirs, d'or; les harpes, les psaltérions, les tympanons, les sistres, accompagnaient les chants de David; d'ineffables et vastes accords remplissaient le ciel; des milliers de trompettes faisaient retentir les montagnes de Jérusalem et les vallées.

Le cortège n'aurait pas pu se déployer dans le court intervalle qui séparait le mont Sion du temple; nous pensons qu'il descendit dans la vallée appelée aujourd'hui Vallée de Josaphat, qu'il monta au temple en passant par la porte orientale, ou bien qu'il tourna du

cAté de Tonest, ot arriva à la maison sainte par le côté septentrional.

Le pontife et le roi accompagnèrent seuls Tarche d'alliance jusque dans le Saint des Saints. Tout à coup, à leur sortie du sanctuaire, une nuée s'étendit dans le temple. Le Seigneur, dit rÉcriturc, remplissait sa maison de sa gloire*. Salomon, prenant alors la parole, étendant ses mains vers le ciel, les deux genoux à terre et la fkce tournée vers le peuple, implora la miséricorde de Dieu pour Israël, lui demanda d'être propice à ceux qui voudraient prier ou se repentir dans le temple, et le conjura d'écarter de la terre de promission les fléaux et toutes les invasions ennemies. Ensuite le roi, debout et d'une voix très-haute, bénit le Seigneur, qui avait donné le repos à Israël, et qui avait accompli toutes lea promesses faites à Moïse, son serviteur. Le sang coula sur Tautel des holocaustes; Salomon fit immoler vingtdeux mille bœufs et cent vingt mille béliers! Pendant ce temps, le temple retentissait de chants et d'harmo^ nies. La fête dura sept jours; puis tous les Israélites venus à Jérusalem s'en retournèrent joyeux dans leur pays.

Ainsi les espérances des Juifs recevaient une admirable réalisation ; la vie errante et pauvre du désert, les persécutions et les combats, avaient fait place à un établissement paisible, puissant et glorieux; le Seigneur Dieu d'Israël n'avait plus pour demeure un pavillon de peaux de bêtes, mais un riche et immense

* Les Aots, liv. IIJ, cbap. nii.

édifice qui avait occupé sans relâche pendant sept ans deux cent mille hommes. La nation israélite pouvait, à bon droit, être fière de ce monument bâti en quelque sorte avec ses propres trophées; la victoire en avait fait les frais, et le temple de Jéhovah, élancé vers le ciel comme un hymne perpétuel d'adoration, redisait aussi les triomphes et la force politique de ce peuple venu de loin.

Salom'on, pour se construire une demeure auprès de celle de David, mit six ans de plus que pour la construction du temple; il avait songé à la maison de Dieu avant de songer à la sienne, et pressa bien plus les travailleurs pour le temple que pour le palais. Le livre des Rois, le livre des Paralipomènes et Thistorien Josèphe nous ont laissé une description du palais de Salomon, de celui de la reine sa femme, et du troisième, (jui portait le nom de forêt du Liban *, probablement parce qu'on avait employé une grande quantité de cèdres à sa construction. Nous ne répéterons point les détails des ornements et des richesses de ces palais que Salomon avait faits à l'image de sa gloire. Il avait quarante mille crèches pour des chevaux de chars, et douze mille pour des chevaux de course. Ces chevaui^ avaient été amenés de l'Egypte et du pays de Coa, au« jourd'hui petit royaume de Choa en Abymnie^. Toute chose autour de Salomon était devenue vaste comme son intelligence.

* Domw aaîtus lihant,

* Voyage en ÀbyesiMe, par MM. Combes et TamUier, t. lU, ôhap. i.

Le royaume d'Israël était partagé en douze préfeo tures ou gouvernements, dont rÉcriture nous donne les noms. Les gouverneurs étaient chargés de pourvoir tous les mois au service de la maison du roi : il fallait par jour trente mesures de fleur de farine, soixante mesures de farine commune, dix bœufs engraissés et vingt bœufs de pâturages, cent béliers, sans compter les cerfs, les chevreuils, les bufQes et le gibier. Un luxe prodigieux se montrait dans les festins de Salomon. Observons, en passant, qu'à cette époque les Hébreux mangeaient à table à peu près comme nous aujourd'hui, et qu'il s'écoula trois ou quatre siècles avant qu'ils eussent adopté l'usage de se coucher ou de s'étendre sur des divans ou des tapis pour prendre les repas.

La guerre, qui avait été jusqu'à David la vie politique des Hébreux, ne s'était plus montrée sous le règne de son successeur; on jouissait des conquêtes anciennes, on n'en faisait plus de nouvelles. Émath est la seule place dont s'empara Salomon, et ce fut sans combat. Il munit Jérusalem de nouvelles tours, releva plusieurs villes : Gaza, dévastée par les Égyptiens vainqueurs ; la haute et la basse Béthoron ; Balaak au désert; et Palmyre, qui, après bien des reconstructions et des révolutions, offre encore au voyageur les plus belles ruines de l'Orient. Salomon donna des murailles à toutes les cités qui en manquaient ; il creusa dans sa capitale, et à Éthan, un peu au delà de Bethléem, de vastes piscines que nous avons pu admirer, et laissa des traces de sa grandeur dans toutes les parties du

royaume. Il acheva de soumettre sans efforts les Âmorrhéens, les Uéthéens, les Phéréséens et les Jébuséens, ces indigènes contre lesquels s'étaient tant de fois armés les Hébreux.

Sans le témoignage des Écritures, nous aurions peine à croire à toutes les richesses accumulées sous la main du roi d'un pays aussi peu étendu. Le revenu annuel du royaume de Salomon s'élevait à six cent soixantesix talents d'or (plus de quarante-six millions de notre monnaie); dans ce revenu n!étaient point compris le produit des droits dont on frappait les marchandises, le produit des tributs des gouverneurs, des princes et des rois de l'Arabie. La flotte de Salomon s'en allait* à Tarsis avec la flotte d'Hiram, et rapportait de l'or et de l'argent, des dents d'éléphant, des singes et des paons, qui étaient fort rares à cette époque. Le roi de Jéru- « salem se rendit lui-même un jour à la cité d'Aziongaber, sur la mer Rouge, près d'Élath, et vit partir pour Ophir ses navires dirigés par d'habiles nautoniers phé« niciens qui revinrent chargés de trésors. Salomon con^ tinuait avec les vaisseaux de Phénicie le commerce que son père avait commencé, lorsqu'après la conquête du royaume d'Édom les villes d'Élath et d'Aziongaber tombèrent en son pouvoir.

On a beaucoup disserté pour savoir en quel point de l'Asie il fallait placer Ophir et Tarsis, qui, d'après le témoignage évident des Écritures, n'appartenaient pas à la même contrée. Quand les vaisseaux se rendaient à Tarsis, leur voyage durait trois ans. Ophir, selon Origène, est le nom que les Septante ont donné à Sophir;

Hnel pense que ce lieu est Sofola, sur la côte oriaitale de l'Afrique . D'Anville est de son avis. Nous n'hésitons pas à partager cette opinion. Josèphe et saint Jérôme placent Tarsis dans Tlnde, et toutes nos études nous portent à nous ranger à leur jugement. Longtemps avant les Hébreux, les Phéniciens, inventeurs de la navigation, étaient allés chercher les trésors de T Afrique et de rinde; Homère, en appelant les Phéniciens rusés et trompeurSy a peint d'un mot le caractère général des peuples commerçants.

L'argent, nous disent les Livres saints', était devenu commun a Jérusalem comme les pierres. Que de ma* gnificencei quelle heureuse abondance dans le royaume d'Israël! Auk jours solennels, lorsqu'il se rendait au temple, Salomon était précédé de soldats portant des boucliers d'or. Le Seigneur avait tenu parole à Salo* mon, et jamais plus de richesse n'avait entouré un roi. De quel éclat devait resplendir le successeur de David, quand il était assis sur son trône d'ivoire et d'or, cet ouvrage à nul autre pareil, selon l'historien des Bois! Deux bras soutenaient le siège de chaque côté, et près de ces bras deux lions étaient debout; le trône avait six marches avec douze lionceaux, moitié à droite, moitié à gauche. Le génie de l'artiste étincelait avec la blancheur de Tivoire et la fine pureté de l'or. Les chefs des plus grands empires ne s'étaient point encore assis au milieu de tant de gloire. Nul prince n'avait compris, comme Salomon, la majesté humaine.

Sous le règne de David, Jérusalem s'était plus d'une fois agrandie; Salomon acheva de lui donner les h*

imtes :|u'elle devait avoir dans sa plus haute magnificence. Le Talmud nous parle d'une cérémonie qui avait lieu à chaque agrandissement de la ville sacrée. Le grand sanhédrin, le roi et un prophète, consultaient Foracle du Seigneur; ensuite les conseillers du sanhédrin, après avoir chanté des cantiques d'actions de grâce, prenaient deux pains levés, et sortaient au milieu des guitares, des psaltérions et des cymbales; ils s'arrêtaient à chaque coin de rue, à chaque édifice public qu'ils rencontraient, et prononçaient ces paroles: a Je te célébrerai, ô Éternel I parce que tu m'as élevé. » Cette procession religieuse s'arrêtait à la limite où devait être portée la ville. Alors on mangeait un des deux pains levés et on brûlait F autre ^ Il est probable qu'on n'observait pas toujours rigoureusement celte cérémonie, et nous pensons qu'on ne consultait pas l'Urim et k Thummin pour le simple agrandissement de la cité; mais il est à croire qu'une coutume religieuse y était attachée.

Puisque à l'époque dont nous retraçons les souvetiirs Jérusalem était dans toute sa gloire, nous voudrions pouvoir donner une idée de la ville telle qu'on la voyait alors. Combien de fois, du haut du mont des Olives, qui domine, du côté de l'Orient, la vallée de Josaphat et la cité de Jérusalem, nous aimions à reconstruire par rimagination la métropole des beaux jours de la nation choisie 1 Le temple, environné de ses vestibules et de ses galeries, occupant le mont Moriah

' Ifûmonide, Halacha BHh habbechiraf chap. x.

et présentant comme un palais superbe au milieu d'une cité à part, faisait face à la montagne des Oliviers. Le mont Sion, au midi, la portion la plus élevée de la %îl]e, était couvert d'une imposante citadelle, du palais de David et de Salomon et des dépendances de la royale demeure. Le mont Acra, au couchant, formait la ville basse; le mouvement de ces deux principales montagne? de Jérusalem et des hauteurs de Bezetha et de Gihon donnait une magnifique variété à Taspect de la ville ; ceux qui ont vu Rome et Constantinople avec leurs sept collines comprendront mieux cette variété qu'offrait l'antique capitale du Seigneur.

La moitié de Jérusalem, au midi, au couchant et au nord, s'élevait en amphithéâtre autour du vaste et splendide sanctuaire de Jéhovah. Les toits des maisons, plats comme aujourd'hui, formaient autant de terrasses bordées de balustrades où les familles respiraient la fraîcheur du soir et du matin. Ces milliers de terrasses, couronnées de pavillons verdoyants à la fête des tabernacles, devaient présentera plus ravissant coup d'œil. Il n'y avait pas de jardins dans la ville, non point par les raisons frivoles qu'indiquent les talmudistes, mais afin de laisser toute la place aux habitants déjà resserrés dans une enceinte d'environ deux lieues de circonférence. Nous pensons toutefois que des fleurs, ^es plantes et des palmiers croissaient autour de la demeure du roi.

Le seul tombeau enfermé dans Jérusalem était celui de David sur le mont Sion ; le même honneur sera accordé à Salomon et à plusieurs de ses successeurs,

mais le reste de la nation a sa sépulture hors de la cité. Des remparts épais avec douze portes d'une belle architecture et munis de fossés et d'un grand nombre de fortes tours, étaient la majestueuse ceinture de la maîtresse des nations. Hors des murs, près de la fontaine de Siloé, au pied oriental du mont Sion, s'étendaient des jardins comme on en voit encore maintenant. Quant à la nature de Jérusalem, nous ne croyons pas qu'elle fût alors beaucoup plus riche qu'à présent; les oliviers et les palmiers s'y montraient sans doute en plus grand nombre, car tant de dévastations depuis phis de vingt-huit siècles laissent d'inévitables traces; mais, à notre avis, les environs de Jérusalem ont toujours été secs, pierreux, rocheux; ce n'est pas pour la fécondité du sol que ce lieu avait été choisi, c'est pour sa forte position au cœur du pays de Ghanaan.

SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT

On arrivait de loin pour contempler la face du roi des Hébreux et toutes ces merveilles dont le bruit avait retenti dans tous les pays de FAsie. Chacun connaît rhistoire de cette reine venue du fond de l'Arabie Heureuse avec des problèmes qu'elle voulait soumettre à Salomon; elle était suivie de chameaux chargés d'or, de parfoms et de pierres précieuses* Pas une des questions posées par la reine de Saba ne resta sans réponse. Témoin de la science et de la sagesse de Salomon, de la splendeur de sa demeure, de la magnificence du service intérieur, des holocaustes offerts dans la maison du Seigneur, elle dit au roi que son génie et ses œuvres étaient ati-dessus de sa renommée, et qu'elle trouvait heureux les serviteurs qui pouvaient le voir et l'entendre toujours. Salomon, qui avait reçu de la reine étran-

gère un don de cent vingt talents d'or (sept millions de notre monnaie), ne la laissa point partir sans de riches présents. Le voyage de la princesse d'Arabie, tout en appartenant aux réalités derhistoire, s'offre comme un de ces fabuleux récits d'Orient qui enchantent l'imagination des hommes. Les musulmans ont gardé confusément le souvenir de la reine d'Arabie. On trouve dans le Coran, au chapitre de la fourmi ^ une huppe qui arrive du royaume de Saba et en apporte des nouvelles à Salomon; un démon, en un clin d'oeil, va chercher le trône de la reine, et lorsque, arrivée à Jérusalem, la reine de Saba est introduite dans le palais du roi, elle prend le pavé. pour de l'eau, et découvre sa jambe, levant sa robe de peur de la mouiUer^; Salomon lui dit que le pavé était de verre poli.

On respire une douce paix sur cette terre où règne Salomon, e.t qui, durant quatre siècles, avait été sillonnée par de sanglantes batailles; une moisson de félicité a mûri dans cette contrée que l'épée labourait bans cesse, que le sang arrosait toujours; Salomon recueille tout ce que le courage, la persévérance et les sacrifices ont si péniblement semé. Pour peindre le calme heureux de cette époque, nous n'avons qu'à emprunter les paroles du livre des Rois * : « Juda et Israël vivaient sans nulle crainte, chacun sous sa vigne et son figuier, depuis Dan jusqu'à Bersabée. »

L'historien sacré compare l'étendue de l'intelligence

* Traduction de du Ryer.

• Liv. IIÏ, chap. iv.

lie Salomon au saoïe qui couvre au loin le rivage des mers. Sa sagesse, et par ce mot nous entendons ici la science, surpassait celle de tous les Égyptiens et de tous les Orientaux, nous dit rÉcriture. II composa trois mille paraboles et cinq mille chants. Il parla de la nature, depuis le cèdre qui déploie son front superbe sur les hauteurs du Liban jusqu'à Thysope qui sort des murailles; il parla des oiseaux, des reptiles, des poissons, de toutes les bêles de la terre. La plupart de ces ouvrages ont péri à travers les siècles, et la philosophie, la poésie et les sciences ont immensément perdu. En décrivant les animaux des forêts et des montagnes, les habitants des flots et les habitants de Tair, avec leur forme, leurs mœurs et leurs instincts; en observant les arbres, les plantes et les fleurs, Salomon avait fait peutêtre en détail pour Thistoire naturelle ce que Moïse a fait dans un abrégé sublime pour l'histoire de la création; la zoologie, l'ornithologie, la botanique, si elles avaient pu mettre à profit les études habiles de Salomon, seraient sans doute beaucoup plus avancées dans Texploration des secrets de lunivers. Que de couleurs et de poétiques trésors, que d'enseignements profonds et salutaires nous eussent ofierts ces milliers de chants et de paraboles disparus dans le tombeau du passé I

Les inspirations qui nous restent nous font sentir la valeur de celles que le temps nous a ravies. Nous avons cité plus haut le Cantique des Cantiques, qui nous arrive comme un parfum de la vallée de Saron, comme une gracieuse vision de la Judée en ses jours les plus heureux; le génie de Salomon respire encore pour nous

dans le livre des Proverbes, dans le livre de TEcclésiaste,et dans le livre de Ruth, cette ravissante idylle qui fait songer au premier printemps du monde. Quelles admirables leçons nous donnent les paraboles de ce grand moraliste! et quelle philosophie peut se comparer à la sienne? Il promène un pénétrant regard sur rhomme, sur le monde et les sociétés, et oppose à toutes les misères qu'il voit la justice et la miséricorde. Il fait aimer la sagesse, source féconde de tous les bien&, tenant dans sa main droite les longs jours, dans sa main gauche les richesses et la gloire; la sagesse dont le$ voies sont belles et les sentiers pacifiques, qui ajoute aux grâces d'un jeune front et l'entoure d'une illustre couronne. Salomon poursuit le paresseux qui cache sa main sous son aisselle et regarde comme un trsivail de la porter à sa bouche; il le presse de s'arracher au sommeil comme le daim qui s'échappe, comme l'oiseau qui s'envole des mains de l'oiseleur; il le renvoie à la fourmi, qui lui enseignera la sagesse. La fourmi n'a ni chef, ni maître, ni roi, et fait ses provisions durant l'été : pendant que le paresseux prolonge son sommeil, voici l'indigence qui arrive à lui comme un homme marchant à pas rapides, et la pauvreté qui l'attaque, comme un homme armé. En attaquant ainsi la paresse, Salomon étabht la loi du travail comme fondement de l'organisation politique. Le moraliste inspiré parcourt toutes les conditions, tous les sentiments humains, il parle du roi, dont la colère est comme le rugissement du Mon, et le sourire comme la rosée qui descend sur l'kerbe; il parle du frère qui, aidé de son

frère, devient aussi fort qu'une eité «itoiirée de grands murs.

Souvenir remarquable! spectacle frappant I Salo^ mon, qui, selon ses propres paroles, se glorifia dans ses œuvres, qui se fit des palais superbes, des jardins où nul arbre ne manquait, et qui ouvrît des piscines pour les arroser; qui eut à lui des serviteurs et des servantes, une vaste domesticité, plus de chevaux et de troupeaux que personne autour de lui à Jérusalem; le roi qui amassa tant d'or et d'argent, et entassa dans ses palais les tributs des provinces et les tributs des rois, qui s'entoura de chanteurs et de chanteuses et de tous les d^ices des enfants des hommes, et fit sculpter des coupes et des vases pour verser le vin ; qui surpassa tout le monde en richesse et ne refusa rien ni à ses yeux ni à son cœur; ce monarque, repassant chacune des œu« vres qu'il avait si heureusement accomplies et chacune des joies qu'il s^était données, reconnut en toute chose vanité et affliction d'esprit, et vit que rien ne demeurait sous le soleil !

L'Ecclésiaste met à nu le néant de la vie si on la sépare de son but étemel; il nous montre à quoi se réduisent les choses humaines : génie, bonheur, justice, si nous ne les rattachons point à Dieu et à nos futures destinées. Salomon, dont les jours ont été si calmes, si radieux et si pleins^ et qui, plus que nulle créature humaine, a joui de toutes les choses auxquelles on a coutume de demander la féUcité, semble surpris et tristement confondu du peu qu'il a trouvé au fond de ce qu'on appelle les grandeurs et les joies de la tem.

Ed creusant et creusant toujours pour arriver à la solution des problèmes, Thomme tout seul ne découvre rien. Sabmon juge tout difficile à notre faiblesse. Pourquoi mettrions-nous notre bonheur dans le spectacle de ce qui nous environne? L'Ecclésiaste considère avec ennui la monotonie de la vie et le retour des mêmes réalités. Une génération passe et une autre arrive; le soleil se lève et se couche, retourne à sa place, 6t, renaissant encore, recommence la même course; ce qui a été, c'est ce qui doit être encore; ce qui a été fait se fera; nul ne peut dire sous le soleil : Ceci est nouveau. Le roi d'Israël se demande à quoi bon les laborieux efforts de l'homme sans les pensées et les espérances éternelles, puisque le sage et l'insensé tombent également dans le ténébreux oubli du sépulcre; il voit les calomnies, les passions mauvaises, les durs travaux, es larmes des innocents, ne trouve personne pour consoler ceux qui souffrent, et les morts lui paraissent plus dignes d'envie que les vivants; les mêmes choses arrivent à tous : au juste et à l'impie, à Thomme de bien et au méchant. C'est là un grand désordre qui doit finir au delà du temps. Dans son mépris de la science' de ce monde, Salomon ne veut pas nous dire si l'esprit des enfants d'Adam remonte là-haut, et si l'esprit des bêtes descend en bas. Au milieu de tant de noires impressions qu'il reçoit du monde des vivants, SalomonJ voulant sortir en quelque sorte de cette pesante atmosphère morale, s'écrie que la lumière est douce, et qu'il est délectable pour les yeux de voir le soleil. Le chant de l'Ecclésiaste retentit au bout de la grande carrière

du successeur de Da^id, comme le soupir de la plainte au bout de toute course humaine.

En traitant avec sévérité cette portion de la vie qui apparaît de ce côté-ci de la tombe, le fils de David en détache notre cœur et nous obligé à chercher, plus loin que nos horizons, la fin pour laquelle nous avons été créés, la réalisation de nos vœux, le complément de nôtre nature. Le dernier chapitre de TEcclésiaste, comme pour nous ouvrir le chemin de cet avenir immortel, nous trace en quelques mots nos devoirs : « Souvenez-vous de votre Créateur aux jours de votre jeunesse, avant que le temps de la fatigue soit arrivé, avant l'approche de ces années dont vous direz : Ces années me déplaisent... avant que la poussière rentre dans la terre d'où elle a été tirée, et que l'âme retourne à Dieu qui l'a donnée. » Puis le Sage nous dit qu'il n'est pas besoin de multiplier les livres, que la continuelle méditation de l'esprit fatigue le corps, et que craindre Dieu et observer ses commandements, c'est tout l'homme, ou le tout de rhomme.

Salomon, qui avait jugé la femme plus amcre que la mort, qui avait appelé son cœur un filet, sa main des chaînes, lui qui disait, en parlant de ses recherches du vrai et du bien : <k J'ai trouvé un homme sur mille, et n'ai pas trouvé une seule femme; » ce roi qui avait révélé au monde tout ce que la sagesse a de suave et de fécond, d'admirable et de divin, et qui, pour la peindre, avait ravi des couleurs au ciel même, se précipita, au terme de ses jours, dans les bras des femmes. En face de t^ temple élevé au Dieu qui l'avait comblé

de biens, dans cette ^ille de Jérusalem qui, brillante çt riqhe, attestait la protection de Jéhovah durant le règne nouveau-, Salomon, oubliant les préceptes de Moïse, s'entoura de femmes moabites, ammonites, iduméennes, sidoniennes, héthéennes; il en reçut ^ept cents comme épouses, et trois cents comme concubines.

Les femmes étr^ingères imposèrent au yieux Salomon leurs dieux. Le fils de David adora Âsta^té et Moloch. Astarté, ou mieux Âchtoret, la Vénus phénicienne^ qui plus tard ^ut des aute)s dans la Grèce ^ous h Qom d'Aphrodite, et des autels à Qarthage sous le nQ^l de Junon, brillait dans les cievix pomme le symbole de la fécondité. Des pierres coniques ou pyraiûidales, une belle jeune femme à tète de vache, une femme au f^oni superbe, à la taille majestueuse, ont été les formes diverses sous lesquelles Astarté a reçu les hommages des nations; elle avait pour principaux dtttributs le lotus et la rose, la colombe, le cheval, le homard ; ces attributs représentaient les plantes, les fleurs, le^ oiseaux, les animaux de la terre et les habitants des mers, puxquel^ la déesse communiquait son souffle générateur. Moloch, le roi des divinités phéniciennes, le Saturne-Feu, de-; mandait d'eflroyables sacrifices; dans la vallée d*En^ non, qui prit alors le nom de Tophet (tambour), la statue en bronze de Moloch était une sorte de fournaise ardente qui dévorait les enfants ai) bruit des tambours et des cymbales; elle avait les deux bras étendus comme pour recevoir les jeunes victimes dans un embrassement infernal. C'est ainsi que les hommes comprenaient la purification par le feul Salomon, qui avait

bâti le temple de Jébovah, eut la faiblesie de &ire coiir struire aur le mont des Olives des sanctuaires pour len dieux de ses femmes. Cette haute raispn avait roulé dç nuage en nuage jusqu'au fond de h nuiti

Hais le Dieu des Israélites punira les désordres de Salomon : il lui apprend que son royaume sera partagé, et qu'une seule tribu restera à sa famille; la division éclatera après sa mort. La honteuse vieillesse de Salomon dut éloigner de lui le respect des Hébreux; Tbostilité permanente des tribus d'Israël trouvait une occasion de sortir de son silence. Les menaces qui avaient éclaté, au retour de David, du côté du Jourdain, allaient s'accomplir. Le jeune Jéroboam, fils de Nabath, de la tribu d'Éphraïm, ministre de Salomon, et désigné dans l'Écriture comme un homme fort et puissant, s' étant mi? à la tête des mécontentements populaires, songe à prendre la place de son roi. 11 rencontre en chemin, aux environs de Jérusalem, le prophète Abias, de Silo, couvert d'un manteau neuf; ils entrent tous les deux dans un champ; là, le prophète, après avoir coupé 9on manteau neuf en douze morceaux, annonce à Jéroboam que le Seigneur partagera ainsi le royaume d'Israël, et qu'il lui donnera dix tribus. Le fils de Itabath, dont le complot avait été connu de Salomon, s'enfuit en Egypte pour se dérober aux menaces du roi et pour y attendre Vbeure de sa grandeur.

Salomon mourut après quarante ans de règne; sa gloire s'était couchée avant qu'il se couchât lui-même dans le tombeau de ses pères. 11 avait survécu à l'éclat

d'un règne dfevant lequel on s'était incliné jusqu'aux dernières limites de l'Asie; ses derniers regards dirent s'avancer l'expiation de ses désordres, expiation qui prenait la forme de révolutions terribles. L'histoire, qui ne juge pas un homme d'après la faiblesse de ses derniers ans, mais d'après l'ensemble de sa vie, a placé le nom de Salomon parmi le petit nombre de ces noms que tous les âges et toutes les nations répètent. Il est resté l'expression de la plus haute puissance des Hébreux; les peuples l'ont adopté comme un symbole degloire^ de justice et de science. L'Orient n'a pas de renommée plus poétique et plus merveilleuse; l'imagination musulmane a donné à Salomon des armées composées d'hommes, de démons et d'oiseaux; les en* fants de l'islamisme nous disent que cet ancien ami de Dieu savait le langage des habitants de l'air et tout ce qu'on peut savoir; que les vents lui obéissaient du couchant à l'aurore, et que les démons allaient lui chercher des pierres précieuses au fond des mers. Selon eux, toutes les constructions de Salomon sont l'ouvrage des génies; ces génies, esclaves des ordres du roi, le servirent encore après son trépas, dont ils ne furent avertis que par les vers qui rongeaient le bout du bâton sur lequel s'appuyait le corps mort de Salomon. De semblables traditions révèlent l'impression profonde que laisse un nom dans la mémoire des peu*pies.

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