CHAPITRE XII
Manassès. *- Isaie; sa mort, son génie inspiré. — Railleries adressées aux dieux. — Josias. — Jérémie ; son caractère, sa mission. — Prise de Jérusalem par Nabucliodonosor. — Captivité de Babylone.
(695<«6avaatJ. G.)
Le fils d'Ezéchias, appelé à douze ans à recueillir Théritage paternel, se jette dans Tidolâlrie avec une stupidité passionnée. Les songes et les augures, là magie et les enchantements, deviennent la règle *de sa vie; il adore le soleil et la lune, chasse le Seigneur de son temple et le remplace par d'infâmes idoles et des autels élevés aux étoiles du firmament. L'historien sacré* reproche à Manassès d'avoir fait couler à Jérusalem des flots de sang innocent. La menaçante voix des pro^ phètes ne tarde pas à attaquer ce jeune impie, qui a entraîné le peuple dans ses abominations et commis
* Les Xoi>, Ut. IV, chap. xxi.
plus de mal que n'en avaient commis avant lui les Amorrhéens. Le Seigneur amassera sur Jérusalem et sur Juda des maux dont le récit fera tinter d'effroi les oreiUes; il étendra sur Jérusalem le niveau de Samarie et le poids de la maison d'Achab; il l'effacera comme on efface ce qui est écrit sur des tablettes de cire; il y passera plus d'une fois la plume de fer pour qu'il n'y reste rien.
Parmi les voix qui s'élevaient contre Hanassès et qui annonçaient des calamités futures, celle d'Isaïe dut surtout retentir, puisque c'est sur lui que tomba le courroux du jeune roi. Les prophéties^ d'Isaïe contre Jérusalem se rapporteraient peut-être à cette époque,* et Manassès aurait voulu punir de mort celui qui révélait un aussi terrible avenir. Le fils d'Amos avait vu les princes de la ville de Sion chargés de chaînes; il avait vu un jour de carnage et de gémissements. Élam (la Perse) prenait son carquois, préparait son char et détachait son bouclier de la muraille; les plus belles vallées de Juda se couvraient de chariots de guerre et les cavaliers s'établissaient aux portes de Jé^rusalem. Le Seigneur invitera ses enfants aux larmes et aux soupirs, à raser leur tête et à se couvrir de sacs, et ses enfants se réjouiront; ils ne songeront qu'à tnanger et à boire : a Mangeons et buvons, diront-Ils, car nous mourrons demain. » Le pontife Sobna, pontife impie qui habitait le tetnple sans en avoir le droit, sera emmené bien loin comme on emporte un coq les
* Prophétit l'Isaîe; chap. xzu et xxix.
pieds liés, sera enlevé comme un manteau dont on se dépouille, et couronné d'une Couronne de maux; il sera jeté au loin comme on jette une balle dans retendue, et c'est ainsi qu'il mourra, et ce sera là le char de sa gloire. Isaïe, désignant Jérusalem par le nom de l'autel des holocaustes : « Malheur à Ariel ! s'é* tait- il écrié; ses fêtes vont cesser; un cercle de des* truction se formera autour de la ville d' Ariel ; elle descendra dans l'humiliation, et parlera comme de dessous terre, tant le son de sa voix sera faible et caverneux. Les bataillons ennemis seront pressés comme la pous* sière ou la paille en tourbillons. Le Seigneur visitera Jérusalem au milieu du tonnerre, au milieu de la tempête et de la flamme; puis la multitude des nations qui auront frappé Ariel disparaîtra comme une vision de la nuil. » Isaïe compare toute cette multitude à un homme qui, ayant faim, songe qu'il mange pendant la nuit, et, lorsqu'il est éveillé, se trouve aussi vide qu'auparavant; à un homme qui, ayant soif, songe qu'il boit, et, à son réveil, se retrouve avec sa soif brû« lante.
La tradition des Hébreux, appuyée sur les témoignages de saint Jérôme, de saint Basile, de saint Justin, de Tertullien et d'Origène, nous apprend que la sauvage vengeance de Manassès, au premier temps de son règne, fit scier en deux Isaïe avec une scie de bois, dans la* vallée de Gehennon; ce grand homme avait alors plus de cent ans. On ensevelit ses restes sous le chêne de Rogel. Un figuier s'élève aujourd'hui à la place qu'on croit avoir été consacrée par le sang
du vieux prophète. Le pèlerin s'arrête respectueusement dans ce lieu, où, périssant par le plus grand des crimes de Manassès, lé fils d^Amos fut martyr de la mission que Dieu lui avait confiée.. Il avait fait entendre courageusement sa voix depuis Tâge de vingt ans ; rhonneur de mourir pour la vérité était réservé à sa vieillesse. Isaïe, qui, selon l'expression de l'auteur de FEcclésiastique, vit les derniers temps par son vaste génie et consola Sion dans ses larmes ; qui annonça les choses futures jusqu'à la fin, et révéla les choses cachées avant leur accomplissement*, est un personnage biblique dépassant toutes les proportions humaines. Son ton est continuellement sublime; il est vraiment la voix de Dieu. Il ne marche jamais qu'avec l'épée flamboyante ; ses yeux lancent l'éclair comme les yeux de son Seigneur; une couronne de flamme entoure sa tête.
Je l'entends qui parle aux Assyriens; il les menace parce qu'ils n'ont pas compris, au milieu de leurs victoires, qu'ils n'étaient que les instruments du Seigneur. Le roi d'Âssur avait dit : a C'est par la force de mon bras que j'ai fait ces grandes choses ; les peuples les plus redoutables ont été pour moi comme un nid de petits oiseaux qui se serait trouvé sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance toutes les nations de la terre comme on ramasse quelques œufs abandonnés par la mère, et personne n'a osé remuer l'aile, ouvrir la bouche, ni faire le moindre bruit. » L'insensé' s'écrie
U Ecclésiastique f chap. zltiii.
Isaïe, la cognée se glorifie-t-^Ue contre celui qui s*en sert? la scie se soulève-t-elle contre là main qui remploie? le bâton, qui n'est que dp bois, s'enorgueillit-il des coups qu'il frappe? C'est pour cela que le Seigneur fera sécher rÀssyrien. La gloire de ses forêts et de ses champs sera consumée, et tout périra depuis Tâme jusqu'au corps, et il lui restera si peu d*arbres, qu'on les comptera sans peine et qu'un enfant pourra en dire le nombre. Ces prophéties ont été accomplies. L'Assyrien a cessé d'être ; le voyageur ne trouve plus que quelques pierres éparses sur l'emplacement de la grande Babylone. Les Arabes n'y dressent pas même leurs tentes, et les pasteurs ne viennent pas s'y reposer. Mais les bêtes sauvages s'y retirent. Les monuments en débris ne sont plus visités que par les serpents et les lézards se traînant sous les feux du soleil. Le hibou gémit la nuit sur les derniers vestiges des palais, et les satyres dansent sur les tombeaux dévastés. Il y a dans Isaïe des mouvements de génie qui vous jettent tantôt dans l'étonnement et la méditation, tantôt dans une profonde rêverie. S'il parle du dejnier jour du monde, il nous apprend que ce jour-là les cieux se plieront et se rouleront comme un livre, et que les étoiles tomberont du firmament comme les feuilles tombent de la vigne ou du figuier. S'agit-il de Thomme et de sa rébellion superbe : <c Malheur à l'homme t s'écrie-t-il, qui dispute contre celui qui l'a créé, lui qui n'est qu'un peu d'argile, qu'un vase de terre I L'argile dit-elle au potier : Qu'avez-vous fait? » Ailleurs le poète laisse tomber ces belles paroles : ce L'herbe
se fane, la fleur tombe, mais la parole de Dieu demeure éternellement! »
On a compnré le style d'Isaîe à celui d*Homère, dont on l'a fait contemporain, ce qui est une erreur; car l'harmonieux aveugle des rives du Mêlés était mort depuis deux siècles dans un coin de File de Nio lorsque le premier des quatre grands prophètes expirait sous une scie de bois aux bords du Cédron. S'il y avait quelque parallèle possible entre la poésie d'Isaie et la poésie d'ici-bas, on songerait sans doute à Homère, ce roi des mélodies et des créations antiques ; mais, entre la chantre d'Achille et le chantre de Jéhovah, il y a la différence de la constante beauté avec la constante sublimité, du feu allumé par la main du pfttre dans les vallées ou sur les collines avec le magnifique et éblouissant éclair fendant la nue orageuse, du bruit du char d'airain de Salmonée avec le bruit du tonnerre éveil* lant les majestueux échos des cieux. L'expression d'Homère est à l'expression d'Isaie ce qu'est le manteau printanier de la terre au radieux manteau du firma« ment dans une nuit d'été.
Sous cinq rois, la parole d'Isaie foudroie et console, détruit et édifie, creuse des tombes pour les générations coupables et fait fleurir de nouveaux peuples sur les débris d'un monde mauvais i elle perce les ténèbres de l'avenir avec la rapidité de la lumière matinale qui dissipe les ombres, et chaque regard de son génie semble le mettre en possession des siècles futurs. L'esprit divin habite en lui comme l'aigle demeure dans Jies hautes solitudes du Sannin ; il attache à ses pieds
et à ses épaules des ailes de feu pour franabir h temps. Quelle carrière que celle d'Isaïe I Le Seigneur TaTait appelé, lui avait donné un nom dès le sein dei sa mère, et avait fait de sa langue comme un glaive tranchant; il l'avait protégé sous Tombre de sa main, l'avait mis en réserve comme une flèche choisie et Ta* vait caché dans son carquois : « Tu es mon serviteur, je me glorifierai en toi, » lui avait dit le Seigneur ^ Parfois ses enseignements et ses menaces éclataient sans ramener personne, comme la foudre tomberait aux pieds d'un homme sana éveiller dans son intelligence une pensée pour Dieu. Alors le prophète, le front voilé d'une noble tristesse, disait : « J'ai travaillé en vain, j'ai consumé ma force inutilement et sans fruit ; mais le Seigneur sera ma justice et ma ré* compense. » Si Tœuvre d'Isaïe ne fut pas toujours fé* conde, il ne marcha pas moins d'un pas ferme vers le but que le doigt du Seigneur lui marquait. L'homme de génie à qui Dieu trace un chemin de vérité obéit à Tordre suprême, accepte pleinement le poids de sa de»» tinée, et son courage ne fléchit point devant la stérilité de quelques-uns de ses efforts ; lancé dans le monde par le bras divin, il va comme le boulet qui fait inévitablement sa trouée; puis, sa mission remplie, il monte vers celui qui l'a envoyé^ et lui dit : Me voilà 1
Manassès, coupable du meurtre d'haïe et de tant d'abominations, reçut bientôt son châtiment, Attaqa6
* Prophétie d'Isaïe, chap. xux.
par une armée d'Âssar-Haddon, successeur de Sennachérib, il fut fait prisonnier et conduit à Babyione, pieds et poings liés; il devançait ainsi le royaume de Juda sur la terre de Texil. L'Écrilure nous dit qu'il fit pénitence, et que le Seigneur le ramena dans son pays de Jérusalem, mais elle nous laisse ignorer les détails de son séjour à Babyione, l'époque et les causes politiques de sa délivrance. Il est probable que le royal prisonnier était parvenu à se racheter à prix d'or ou par de riches promesses.
Les malheurs et les legons sévères de Texil firent de Manassès un homme nouveau. Ramené à Jérusalem, il renversa les idoles, purifia le temple, et construisit des murs hors la ville, depuis la porte des Poissons jusqu'à la tour d'Ophel. Le fils d'Ézéchias régna cinquante-cinq ans. Nul prince de Juda ne porta ' aussi longtemps la couronne de David. Sa vie de roi se partage en deux moitiés : il fit le mal durant vingtcinq ans, et la Providence lui accorda vingt-cinq ans de repentir et de sagesse politique. Manassès eut un sépulcre dans les jardins de son palais. Son fils Amon passe deux ans sur le trône, d'où il tombe sous le glaive de son serviteur; il imite son père dans le mal et non point dans son retour à la justice et a la vérité. Amon prostitua son âme à l'idolâtrie.
Cette ardente opiniâtreté dans le culte des idoles nous explique pourquoi les prophètes, et surtout Isaïe, s'élevaient si énergiquement et à toute heure contre les dieux aux pieds de qui se précipitait le peuple élu. Le fils d'Amos raillait avec amertume ces dieux gros-
siers et impuissants; il leur demandait de plaider euxmêmes leur cause, de dire les choses du passé et les choses de l'avenir, de faire du bien ou du mal, s'ils pouvaient; mais leur bouche et leurs oreilles étaient fermées. Ce sont des dieux sortis du néant; ils ont reçu l'être de ce qui n'est point. Le forgeron met du fer dans le feu, le bat avec un marteau et emploie toute la force de son bras à faire un Dieu. Le sculpteur étend sa règle sur le bois, le polit, le façonne, lui donne une belle image d'homme, et le place dans un sanctuaire ; il abat des cèdres, prend un orme ou un chêne qu'on avait vu depuis longtemps parmi les arbres d'une forêt, ou bien un pin qu'il a planté ou que la pluie a fait naître; cet arbre doit servir pour brûler; le sculpteur s'est chaufie avec un morceau de ce bois; il a dit : Bon, j'ai bien chaud, j'ai fait bon feu^. Il a pris une autre part de ce bois pour faire cuire son pain, sa viande, sa bouillie; puis il prend le reste, en fait une idole, l'adore et lui dit : Délivrez-moi, car vous êtes mon dieu ! Une moitié du cèdre ou de l'orme, du chêne ou du pin, est déjà réduite en cendres, et l'insensé se prosterne devant l'autre moitié.
Ces images étaient destinées à démontrer au bon sens populaire l'absurdité du culte rendu aux œuvres sorties de la forge ou de l'atelier, et trop souvent le bon sens se montrait rebelle à ces vérités vulgaires : il y avait des temps où l'esprit du peuple hébreu était comme ces cryptes d'Orient dont les ténébreuses profondeurs ne peuvent recevoir la lumière du jour.
* Isaïe, chap. xuv.
Cette fine paillerie d'Isaïe adressée aux dieux nous rappelle une piquante lettre sur le même sujet, dont Tauteur est inconnu, mais qui, vraisemblablement, appartient à Tépoque du fils d'Amos. Le docteur juif, après avoir annoncé ai\x hommes de sa nation que leurs iniquités seront punies par l'exil à B^bylone, les prémunit contre les idoles chaldéennes et se moque spirituellement et avec des traits fort curieux de l'impuissance de ces divinités et de la friponnerie de leurs prêtres.
Les Juitb captifs verront à Babylone des dieux d'or, d'argent et de bois, qu'on porte sur les épaules et que le peuple suit et adore. A ce spectacle, les fidèles Israélites diront en eux-mêmes : « C'est vous. Seigneur, qu'on doit adorer I La pourpre éclate sur ces dieux, et cependant il faut balayer la poussière qui s'amasse sur leur tête; l'idole tient en main un sceptre, comme si elle était un juge, et ne peut se venger de ceux qui l'outragent; elle est armée d'une épée ou d'une hache, et ne peut se défendre ni contre la guerre ni contre les voleurs. Les prêtres tiennent leurs dieux dans des temples fermés avec des serrures et des verrous, comme on tient sous bonne garde ceux qui ont offensé le roi. Les lampes qui brûlent devant les idoles ne servent de rien à leurs yeux, qui n'ont jamais rien vu ; les vers les longent, et elles ne sentent rien ; la fumée leur noircit le visage ; les chouettes, les chauves-souris et les* hirondelles se posent sur leurs têtes et les couvrent d'ordures; quand on les a dérouillées, elles ignorent qu'elles sont plus belles ; quand on les porte sur les épaules, si
elles viennent à tomber, elles ne sont pas capables de se relever; à moins qu'on ne leur rende cet office, elles demeurent à terre : ne vaudrait-il pas autant sacrifier à des morts?
« Les prêtres sont assis dans les temples, tête nue, les cheveux et la barbe rasés, et hurlent devant les dieux comme des ivrognes au sortir d'un repas de funérailles. Ils vendent les offrandes qu'on apporte ou les emploient à leurs usages; ils dépouillent les dieux pour parer leurs femmes et leurs enfants. Pourquoi en serait-il autrement? Ils savent bien que ces dieux ne punissent ni ne récompensent; qu'on les traite bien ou mal, cela est égal. Ces divinités n'ont le pouvoir de faire ni de défaire un roi, ne donnent rien à personne, ne se plaignent de personne, et ne sont pas susceptibles de compassion pour la veuve et pour l'orphelin. Les ouvriers et les orfèvres les font, elles ne sont que ce qu'on veut qu'elles soient. Si le feu prend aux temples, les prêtres se sauvent, mais les dieux brûlent, ni plus ni moins que les prêtres de leurs demeures. Un meuble utile, une porte qui met le dedans en sûreté, vaut bien mieux qu'un dieu de cette sorte. Le soleil, la lune, les étoiles, le feu, exécutent les ordres de celui qui les dirige ; mais ces dieux sont au-dessous de toutes ces choses ; les bêtes sauvages valent mieux, elles se réfugient et se défendent dans leurs cavernes. On ne saurait comparer des divinités pareilles qu'à un épouvantail dans un champ, à un arbre sec dans un jardin. »
C'est ainsi que la philosophie religieuse de Jérusa-
lem versait des flots d'ironie sur le culte des idoles, et plaçait les adorateurs des dieux dans TalternatiTe de la stupidité ou de la folie.
SUITE DU CHAPITRE PRECEDENT
/oici un bon et saint roi qui, encore une fois, va effacer les traces impures d'un prédécesseur. Josias, dernière gloire de la Jérusalem monarchique, marcha dans les voies de David « sans se détourner à droite ni à gauche*. » 11 répara le temple avec les libéralités du peuple et mit ses soins à Tembellir. Le livre de la loi, écrit de la main de Moïse, fut trouvé dans le sanctuaire. La découverte de ce trésor sacré , depuis longtemps perdu au milieu des troubles et de la corruption de Jérusalem, était de nature à frapper les esprits, à les ramener vers un passé religieux tant oublié , vers les souvenirs d*une origine toule miraculeuse. La lecture de la loi dans Técrit même de celui à qui Dieu avait
* LcsiloM. liv. IV, cliap. xxii.
npparu dans le buisson ardent saisit le cœur du jeune Josias; elle lui révéla, comme pour la première fois, la beauté, la grandeur, toute l'étendue des préceptes divins; et, s'il déchira ses vêtements, s'il pleura, c'est qu'il comprit dans quel profond abîme son peuple était tombé. La prophétesse Holda annonça que des maux frapperaient Jérusalem, mais que Dieu en épargnerait le spectacle au fidèle Josias.
Le roi, accompagné des prêtres, des prophètes et d'une immense multitude, se rendit au temple, fit luimême lecture du livre d'alliance, debout dans une tribune élevée, et le peuple jura de se rattacher pour jamais au culte des aïeux. Combien de fois le temple n'avait-il pas retenti de ces serments, et le même abandon se renouvelait toujours I Josias mit à profit ce pieux retour à la vérité poqr frapper Tidolâtrie. Le pontife Uelcias, successeur d'Eliacin, qui avait guidé son enfance, le seconda dans son œuvre de restauration reUgieuse. Le roi commanda de jeter hors du temple tous les vases qui avaient servi au culte de Baal et de tous les astres du ciel ; il les fit brûler dans la vallée du Cédron, et leur poussière fut portée à Béthel. Les augures établis sur les hauts lieux, dans les villes de Juda, autour de Jérusalem, ceux qui offraient de l'ericens au soleil, à la lune, aux douze signes, et à toute la milice céleste, disparurent. L'idole de bois adorée dans le temple fut brûlée aux bords du Cédron. On dispersa ses cendres au milieu des sépultures de ceux qui lui avaient adressé leurs vœux, pour marouer d'une souillure les morts sacrilèges.
Le livre des Rois^ nous parle de petites habitations secrètes pratiqviées dans la maison du Seigneur ; des femmes tissaient des tentes ou des voiles destinés à epuvrir les mystères de débauches qui souillaient le sanctuaire de Jéhovah : la destruction passa sur ces infômes demeures. La vallée de Tophet, où les flammes purifiaient et quelquefois dévoraient les enfants dans les bras du dieu Moloch, au bruit des tambours et des cymbales, devint un lieu public de sépulture, et nous savons que les Juifs se détournaient toujours des lieux dont les morts prenaient possession. On voyait à la porte du temple des chevaux et des chars consacrés au soleil : Josias fit enlever les chevaux et réduire les chars en cendre. Nul vallon, nulle colline des environs de Jérusalem , nulle cité de Juda et même de Samarie , ne garda ses dieux. Josias parcourait tout le pays et renversait sur son passage les autels impurs. Il démolit et brûla Tautel et letemple élevés à Béthel par Jéroboam. Le sang des prêtres des hauts lieux rougit ces autels; le feu y dévora les ossements des prêtres ensevelis sur la montagne, et c'est ainsi que s'accomplissait tout ce qu'avait prédit , trois siècles et demi auparavant , un prophète de Juda. En traçant ce rapide tableau de Tidolâtrie effacée par Josias, nous aurions pu croire que ce n'était plus du peuple de Jéhovah qu'il s'agissait, et qu'une nation étrangère s'était établie à Jérusalem avec ses divinités de toute espèce , ses aberrations grossières : tant il en coûte de reconnaître que l'intel-
^ Les Hoiif iiv. IV, ch. xxub
ligence humaine, une fois illuminée des clartés de la vérité éternelle, puisse tomber si i)as dans les régions delà nuiti
Des familles d'Israël, captives aux bords des fleuves lointains^ étaient revenues dans leur pays de Samarie» à la suite des révolutions qui avaient fait changer de maîtres Ninive et Babylone. Les Israélites que le malheur avait ramenés à Dieu suivaient ses préceptes, et de temps en temps venaient à Jérusalem ; ils étaient sans roi, et se gouvernaient eux-mêmes d'après la loi sainte; mais la religion réunissait les hommes de Juda et de Samarie. Elle était née en exil, sur la terre d'Assyrie, cette grande femme de la tribu de Siméon, qui défendit d'ouvrir les portes de Béthulie à l'armée d'Holopherne, et qui, belle, courageuse, dévouée, reçut d'en haut la force de frapper du glaive et délivra son pays.
Un ami, un auxiliaire puissant, avait été donné à Josias, c'était le fils d'Helcias, Jérémie d'Anathot, ora-* teur à la vive et sombre éloquence, poète aux accents tour à tour sublimes et touchants, caractère énergique, esprit indomptable contre lequel grondent les révolutions, mais qui marche et marche toujours, parce qu'il est appuyé sur Dieu. Jamais homme ne reçut une plus grande et plus terrible mission que la sienne : avec quelle persévérance, avec quel courage Jérémie l'accomplit jusqu'au bout! 11 avait été établi, comme le prophète nous l'apprend lui-même, sur les nations eu sur les royaumes, pour arracher et pour détruire, pouï perdre et pour dissiper, pour bâtir et pour planter. Avant qu'il eût été formé dans les enlraillcs materneUcs, Dieu
le connaissait; avant qu'il eût été mis au monde, Dieu rayait sanctifié et donné en prophète aux nations. « Seigneur Dieu, ayait*il dit au début de la route, je ne sais point parler, car je suis un enfant; » et le Seigneur lui avait répondu : « Ne dis point que tu es un enfant, car tu iras partout où je t'enverrai, et tu annonceras tout ce que je t'ordonnerai d'annoncer ; ne crains rien devant la face de tes ennemis, je suis avec toi. » Et le Seigneur touchait de sa main la bouche du jeune Je* rémie.
Le mal de Tidolâtrie, entré si avant dans le sein du peuple juif, affligeait le prophète d'Anathot, et allumait son pieux courroux. Le Seigneur disait par sa bouche : a Passez aux îles de Céthim (Chypre et Rhodes) , et voyez; allez à Cédar (du côté de Bosra), et voyez. Cherchez des nations qui aient changé leurs dieux, et certes, ces dieux-là n'en sont point; mais mon peuple a changé sa gloire en idole ; cieux, soyez dans la stupeur; portes d'en haut, soyez dans la désolation. » Le prophète compare le peuple de Dieu à une vigne choisie, qui, changée en vigne étrangère, n'a donné à son maître qu'un vin amer. La fille de Sion répond à son Seigneur qu'elle ne s'est point souillée, qu'elle n'a point suivi Baal ; mais le Seigneur sait bien ce qu'elle a fait, où elle a marché : le coureur le plus léger ne cache point son chemin; l'onagre du désert, quand le feu du désir la dévore, attire à elle le vent de son amour; elle s'arrête immobile, et ceux qui la poursuivent l'atteignent. De même qu'un larron surpris est couvert de honte, ainsi la confusion saisit la maison d'Israël avec ses rois, ses
princes, ses prêtres et ses prophètes, lorsqu'ils disent au bois : k Vous êtes mon père ; » à la pierre : a Vous m'avez engendré. » Ils ont tourné le dos au Seigneur; au jour de raffliction, ils lui demanderont de les délivrer; mais, leur sera-t-il répondu, où sont donc les dieux que vous vous êtes faits? Qu'ils se lèvent et qu'ils vous délivrent*! — Combien est terrible la colère du Seigneur s' étendant sur le monde ! Le prophète regarde la terre et n'y trouve plus rien; il regarde les cieux, et les cieux n'ont plus de lumière. Il voit les montagnes, et elles sont ébranlées, et le trouble a gagné toutes les collines. Plus d'hommes et plus d'oiseaux. Le Carmel est un désert. Deuil immense! La terre et les cieux en pleurent * 1
La main de Josias avait brisé les idoles, mais le saint roi n'avait pu les briser dans les âmes; les idoles y demeuraient toujours, et le retour au Dieu unique, au Dieu des ancêtres, n'avait été qu'un mensonge déplus. Le zèle de Jérémie ne f^e reposait point; son éloquence, qui s'échappait du cœur, remplissait Jérusalem d'exhortations douces, de reproches miséricordieux. Le peuple écoutait cette parole religieuse faite pour remuer les entrailles et pour éclairer les esprits ; cette parole qui, parcourant tous les tons de l'âme humaine, passait de l'amour à l'irritation, de l'onction à la menace, qui tantôt gémissait comme le passereau ou rugissait comme le lion, tantôt soupirait comme le vent dans les bois ou mugissait comme la tempête.
^ Jérémie, chap. ii. •
• Jérémie, chap. iv.
Mais le peuple prêtait l'oreille aux discours du sage d'Anathot sans lui ouvrir son âme. A la fin, cette voix lui devint importune; on murmura, on conspira contre le prophète, a J'ai été, s'écriait-il, comme un doux agneau qu'on mène au sacrifice; je n'ai pas su qu'ils méditaient des projets contre moi, disant : Envoyons du bois dans son pain, arrachons-le de la terre des vivants, et que son nom ne soit plus prononcé. Mais vous, Seigneur Sabaoth, qui jugez avec justice, qui sondez les reins et les cœurs, vengez^moi, car je vous ai exposé ma cause. »
Pendant que Jérémie, le grand homme de cette épo»* que, poursuivait son œuvre avec l'aide de l'esprit divin, Josias mourut après trente et un ans d'un paisible règne : une flèche l'atteignit à la bataille de Maggeddo, livrée contre Néchao II, roi d'Egypte, fils et successeur de Psamméticus I, de la vingt-sixième dynastie. Néchao traversait violemment le royaume de Juda pour aller faire la guerre aux Babyloniena. On emporta à Jérusalem le corps de Josias sur un char» afin de l'ensevelir dans le tombeau de ses pères. Son trépas fut un grand deuil. C'est surtout Jérémie qui pleura le roi. Au milieu des persécutions qui ne le lais* saient point en repos, le prophète avait dans Josias un ami, un appui. Il composa sur sa mort des lamentations que les chanteurs et les chanteuses répétaient encore au temps où vivait Fauteur du livre des Paralipomènes^, et qui ne sont point arrivées jusqu'à nous.
* Liv. Il des ParalipomèneSf ch. xix?.
Josèphe parle aussi de ces chants funèbres ; il les avait vus^ Ces élégies auraient eu pour nous le double intérêt de la poésie et de Thistoire, et leur perte est un malheur littéraire. Le génie plaintif de Jércmie fut sans doute menreilleusement inspiré aux funérailles de ce roi qui avait passé comme une image des premiers et glorieux conducteurs des Hébreux, et qui, un moment, avait fait briller les clartés du ciel à travers la nuit d'une honteuse et dernière décadence. La pâque de la dix-huitième année du règne de Josias est célèbre dans les Écritures. Une solennité pareille ne s'était pas rencontrée durant toute la monarchie des Hébreux; il fallait remonter jusqu'aux jours du prophète Samuel pour trouver à la fcte pascale tant de prêtres et de lévites, un peuple aussi nombreux*. L'auteur du livre de TEcclésiastique, rendant hommage à l'admirable piété de Josias, dit que sa mémoire est comme un parfum, son nom comme un miel dans toute bouche qui le prononce, comme des sons mélodieux dans un festin*.
ScUum ou Joachaz, le plus jeune des quatre tils de Josias, reçoit l'onction royale. Le roi d'Egypte, Néchao, revenu de son expédition vers l'Euphrate, campé à Rebla, dans la tribu deNephtali, le mande auprès de lui pour qu'il rende compte de son avènement. Joachaz part de Jérusalem : « Ne pleurez point celui qui est mort Josias), s'écrie alors Jérémie, mais pleurez celui qui
* Histoire det Juifs ^ liv. X, ch. ti.
' Livre II des ParalipomèneSj chap. xxxt.
* Livre de YEoclétiastique, chap. xux.
vient de sortir de la ville, parce qu'il n*y reviendra plus et qu'il ne reverra point la terre de sa naissance. » Arrivée Rebla, Joachaz fut saisi et chargé de fers; on remmena en Egypte, où il mourut. Le roi des bords du Nil mit sur le trône de Jérusalem Êliacim, second fils de Josias, et, pour première marque de servitude, il lui ôta son nom et lui imposa celui de Joakim. La terre de Juda fut soumise à un tribut de cent talents d'argent et d'un talent d'or. Le nouveau roi ne recula point devant Tignominie comme prix d'une couronne. Mais Jérémie, cette forte citadelle, cette colonne de fer, ce mur d'airain, que les rois ne pouvaient renverser, dominait toujours de la hauteur de sa parole le peuple et le pouvoir de Jérusalem. Il choisit un jour solennel où les populations de Juda remplissaient le temple pour inviter au repentir et frapper les imaginations, en révélant de prochaines calamités, la ruine du temple et de la ville. « Qu'il meureM » s'écria-t-on de toutes parts. Les princes de Juda, avertis de ce tumulte, montent au temple, et s'asseyenrà la Porte- Neuve; les prêtres, les faux prophètes et le peuple, amenant devant eux Jérémie enchaîné, leur disent : ce Cet homme est digne de mort. » Resté calme et ferme au milieu des vociférations et des menaces, bravant avec dignité l'orage populaire, Jérémie s'adresse aux princes et à l'immense foule qui l'environne ; il répète que le Seigneur l'a envoyé pour prophétiser sur le temple et sur la ville ce qui a déjà été entendu. Le Sci-
* Jérémie, chap. ix?i.
gaeur révoquera ses terribles arrêts, si les voies et les pensées de ses enfants redeviennent bonnes et pures. « Metoilà entre vos mains, ajoute le prophète, faites de moi ce qui vous semblera bon et juste; mais sachez bien que, si vous me tuez, vous ferez retomber mon sang innocent sur vous, sur Jérusalem et sur ses habitants. »
Cette fière attitude, dignq d'un envoyé de Jéhovah, touche les princes et change les dispositions du peuple, qui dit aux prêtres et aux faux prophètes : a Cet homme ne mérite point la mort, parce qu'il nous a parlé au nom du Seigneur notre Dieu. » Des vieillards se lèvent et rappellent à la multitude que, durant les jours d'Ézéchias, Michée prophétisa les mêmes malheurs; il avait annoncé que Sion serait labourée comme un champ, qu'un jour il ne resterait plu3 de Jérusalem qu'un monceau de pierres, et que des bois couvriraient la montagne de la maison du Seigneur : et pourtant le roi Ézéchias et le peuple ne firent point mourir le prophète Michée I on les vit au contraire se prosterner devant la face du Seigneur. — Les vieillards demandient donc qu'un grand crime ne soit point commis. Leur grave autorité apaise les fureurs. Il fallut toutefois qu'un officier prît le prophète sous sa garde, pour qu'il sortît sain et sauf de cette tempête.
Jérémie était le plus important personnage de ce temps; son éloquence lui soumettait Je peuple; il avait des amis, un parti; on ne pouvait pas, sans péril, mettre la main sur lui ; mais on eut bon marché du prophète Urie, que sa fuite en Egypte ne sauva point.
que Joakim tua lui-même, et dont le corps fut jeté parmi les sépultures de la vile populace. Avec quelle audace Jérémie s'adresse à ce prince qui met sa gloire à tueries prophètes! Ce n'est pas de loin qu'il lui parle; il va le trouver dans son palais, et lui prédit un trépas sans deuil; il lui promet la sépulture que Ton donne à Tâne, et lui fait voir son cadavre, traîné hors des portes de Jérusalem et servant de pâture aux bêtes et aux oiseaux. Joakim, étouffant sa rage, écoute en silence l'horrible prophétie; il se contente de renvoyer Jérémie comme un insensé. L'impunité nous donne ici la mesure de toute la puissance de Tbomme d'Anathot.
Dans la troisième année de son règne, Joakim voit arriver à Jérusalem Nabuchodonosor II, qui s'empare des trésors du temple, charge de fers le faible roi et l'emmène avec lui à Babylone. C'était le second roi de Juda qui allait prendre ce chemin de l'exil par où devait passer tout un peuple. Après trois ans de captivité, il est permis à Joakim de revenir à Jérusaleni, à condition qu'il se séparera de l'Egypte et qu'il sera tributaire du roi de Babylone.
Durant l'absence de Joakim, Jérémie, s' expliquant solennellement avec les habitants de Jérusalem et les hommes de Juda, avait fait entendre comme le jugement dernier d'une nation rebelle et corrompue, et leur avait retracé les décrets divins dans toute leur terreur. Le prophète disait que, depuis la treizième année du règne de Josias, savoir, depuis vingt-trois ans, il annonçait la volonté d*en haut , qu'il se levait la nuit pour parler, et que les oreilles se fermaient à ses
discours. Le Seigneur des armées a prononcé ses arrêts : il enverra et lancera sur cette terre et sur toutes les nations qui environnent Jérusalem tous les peuples de Faquilon et Nabuchodonosor, son serviteur; les habitants de cette terre périront ; ils seront l'étonnement et la fable de l'univers. On n'y entendra plus la voix du plaisir, la voix de l'allégresse, la. voix de Tépoux, la voix de l'épouse, le bruit de la meule du moulin tournée par les jeunes filles; on n'y verra plus la lampe des festins. Cette contrée ne sera plus qu'un désert, et ces nations seront esclaves pendant soixânte- Dix ANS. Ce terme passé, le Seigneur visitera aussi le roi de Babylone et son peuple; sa colère tombera sur la terre des Ghaldéens, qui fera place à une solitude éternelle. Jérémie a reçu du Dieu d'Israël le calice du vin de sa fureur.
a J'ai présenté ce calice à Jérusalem, dit le prophète, aux villes de Juda, à ses rois, à ses princes, pour les rendre un sujet de risée et de malédiction. J'ai présenté ce calice à Pharaon, roi d'Egypte, à ses serviteurs, à ses princes, à tout son peuple, à tous les rois de la terre d'Ausitis (dans l'Idumce), à tous les rois de la terre des Philistins, à Ascalon, à Gaza, à Acra, à ce qui reste d'Azot, à l'Idumée, à Moab, aux fils d'Ammon, à tous les rois de Tyr et de Sidon, aux rois des lies de la mer, à Dedan, à Thema, à Buz (trois villes situées aux Umites occidentales de l'Arabie), à tous ceux qui ont les cheveux rasés en couronne, à tous les rois d'Arabie, à tous les rois d'Occident qui habitent dans le désert, à tous les rois de Zambri, d'Ëlam, des Modes,
~ 229 — k tous les rois de Taquilon qui. sont près ou loin, à chacun contre son propre frère, à tous les royaumes qui' couvrent la face de la terre ; et le roi de Sesach (Babylohe) boira après eux.
« Et tu leur diras, ajoute le Seigneur à son prophète, 'tu Ijeur diras : Buvez, enivrez-vous et vomissez ; tombez et ne vous relevez point devant la face des glaives que j'enverrai au milieu de vous. Et, s'ils ne veulent point boire au calice que tu leur présenteras, dis-leur : Voici ce que dit le Dieu des armées : Vous boirez {bibentes bibetis). Voilà que je vais commencer à détruire dans la ville où mon nom a été invoqué, et vous seriez épargnés! vous ne le serez point, car j'appelle le glaive sur tous les habitants de cette terre... Hurlez, pasteurs, criez; couvrez- vous de cendres, chefs du troupeau, parce qu'ils sont accomplis les jours où vous périrez ; vous tomberez comme des vases précieux qu'on brise*... »
. On frissonne à Tardente expression de ce courroux divin, et les Juifs de Jérusalem écoutaient ces discours sans épouvante ! Sous leurs pas déjà tremblait la terre;-autour d'eux sifflait le vent de la destruction, et le peuplé de Juda touchait à ses désastres sans les voir. Mais Nabuchodonosor, le fléau de Dieu, s'avance.
Il y avait alors une sorte de tribu ou de secte d'Israélites appelés Réchabites, du nom de Réchab, dont ils étaient descendants ; celui-ci vivait sous le règne de Jéhu. Les Réchabites ne buvaient que de l'eau, ne pos-
' Jérémie, chap xxt.
sédaient aucune terre, ne se bâtissaient aucune demeure de pierre: ils habitaient sous des tentes, s'en allant de vallée en vallée dans les pays de Samarie et de Juda. Â rapproche des troupes babyloniennes, les Réchabites étaient venus chercher un abri dans les murailles de Jérusalem. Jérémie, de la part du Seigneur, alla les trouver, les conduisit au temple dans une des chambres du trésor, et leur offrit du vin à boire, A la vue des vases et des coupes pleines de vin que leur présentait le prophète, les Réchabites refusêl'ent de boire, parce que leur père Jonadab, fils de Réchab, leur avait interdit le vin, en même temps qu'il leur avait prescrit de vivre sous la tente et de passer sur la terre en voyageurs. Alors le Seigneur se plaignit d'avoir des enfants moins soumis que ne Tétaient les Réchabites aux commandements de leur père ; il confirma les arrêts prononcés contre Jérusalem et le royaume de Juda, et promit son appui aux hommes de la race de Jonadab, fils de Réchak
On était à la fin de la quatrième année du règne de Joakim. Le moment approchait où le roi de Babylone devait recevoir son tribut. Les chefs de Jérusalem avaient déclaré Jérémie un séditieux ; Tentrée du temple lui avait été interdite. Condamne à se taire et à rester enfermé dans sa demeure, il fit venir Baruch, fils de Nérias, lui dicta tous les discours qui lui avaient été inspirés, et l'envoya à sa place parler au peuple. Ce soin dont Jérémie chargeait Baruch était périlleux ; le fils de Nérias craignait de lire dans le temple les dis cours du prophète : « Malheureux que je suis, disait-il,
une douleur a été ajoutée à ma douleur; j'ai gémi et n'ai point trouvé de repos I » Il fallut que le Seigneur lui-même le rassurât par la bouche de Jérémie.
C'est en an jour de jeûne que Baruch avait ordre de lire dans le temple. La cinquième année du règne de Joakim fut marquée par un jeûne qui réunit une multitude de Juifs dans la maison du Seigneur. Baruch 3'établit au milieu d'une salle, voisine de la Porte-Neuve, et la foule écoutait sa lecture. Les princes, avertis, voulurent à leur tour Tentendre; conduit au palais, le fils de Nérias recommença les discours qu'il avait écrits sous la dictée du prophète. Après avoir tout entendu, les princes se regardèrent les uns les autres; ils demandèrent à Baruch d'où venaient ces grandes paroles : « Toutes ces choses, répondit-il, ont découlé de la bouche de Jérémie avec autant de facilité que s'il les eût lues dans un livre, et moi j'écrivais à mesure. » Il fut convenu qu'on ferait entendre au roi ce livre, et les princes conseillèrent à Baruch d'aller se cacher avec Jérémie et de ne révéler à personne l'endroit où tous les deux seraient retirés. Joakim était dans son palais d'hiver, ayant auprès de lui un petit foyer de charbon allumé. On commença la formidable lecture; après trois ou quatre pages, le roi, furieux, déchira le livre avec le canif d'un scribe, et le jeta au feu, où il fut réduit en cendres : pauvre vengeance ! Comme si en détruisant le parchemin ou le papier on détruisait la parole I Comme si en brûlant le livre on brûlait la vérité! Les Écritures saintes, voulant nous apprendre le peu d'effet religieux produit par la lecture des discours
du prophète, disent que le roi et ses serviteurs ne fo rent point saisis d'effroi, et qu'ils ne déchirèrent point leurs vêtements. Trois de ceux qui étaient présents engageaient le roi à ne pas brûler le livre; il ne les écouta point. Joakim fit chercher Jérémie et Baruch; mais, selon l'expression de l'Écriture, le Seigneur les avait cachés tous les deux.
Un iiutre livre, pareil au premier, fut dicté à Baruch par le prophète ; Jérémie ajoutait dans celui-là qu'aucun fils de Joakim ne monterait sur le trône de David, et que son cadavre, jeté aux champs, serait exposé aux ardeurs du soleil et au froid des nuits. Des révélations nouvelles y trouvèrent leur place. Jérémie était de ceux à qui les persécutions donnent une brûlante énergie et qui grandissent dans la lutte contre les potentats criminels.
Les catastrophes vont se presser sous notre plume. Joakim, qui a tenté de s'affranchir du tribut, est broyé par Nabuchodonosor comme un grain de blé sous la meule. Le monarque étranger entre à Jérusalem pour la seconde, fois ; il emmène avec lui trois mille des principaux du royaume de Juda. Quelques auteurs font dater de cette époque les soixante-dix ans de la captivité de Babylone ; Bossuet les fait commencer à la première prise de Jérusalem, dans la quatrième année du règne de Joakim. Il y a dans les deux opinions une différence de cinq ans. Jbchin ou Jéchonias succède à son père, dont le corps n'a d'autre sépulture que celle qui lui avait été annoncée. Quel héritage qu'un tel royaume! La royauté de Jéchonias, c'est l'exil, ce sont
de vastes funérailles, Ayant qu'il se fut assis sur ce dé-^ bris de trône, débris flottant au milieu du naufrage de la monarchie de David, on savait le sort de Jéchonias ; le Seigneur avait dit : a Si Jéchonias était à ma main droite comme un anneau, je l'en arracherais. » La proscription et la mort étaient promises à lui et à sa mère. Jéchonias n'était qu'un vase d'argile, et, de plus, un vase brisé.
Les prophétiques menaces dont le temple avait si souvent retenti s'accompUssent avec une épouvantable vorilé. Nabuchodonosor entre pour la troisième fois dans Jérusalem ; les supplications et les larmes de Jéchonias, de sa famille et de sa cour, ne l'ont point arrêté. On n'arrête pas l'aquilon déchaîné sur les arbres de la montagne pour les déraciner ou les briser. L'inflexible Assyrien se fait apporter tous les trésors que renferme Jérusalem; il emmène à Babylone le roi, les princes, les juges, les guerriers, tous les habitants, excepté les pauvres. Quel spectacle que celui d'un peuple arraché à ses foyers, à sa vie, à son pays, poussé comme un troupeau sous le bâton de fer d'un pasteur terrible, et condamné à traîner au loin des jours de servitudel Que de tristesse, de gémissements et de larmes, quand il faut dire un sombre adieu aux murs, aux montagnes et aux vallons qui vous tiennent tant aux entrailles, où se mêlent tant de souvenirs I Le désordre des esprits et des mœurs nous explique ce désastre du royaume de Juda, mais il ne nous défend point de nous attendrir sur les vaincus. Ézéchiel et Mardochée faisaient partie de cette longue caravane de
proscrits; en commençant ses prophéties, Ézëchiel nous apprend qu'il se trouvait parmi les captifs du fleuve Chobar ou de TEuphrate lorsque les cieux s'ouvrirent pour lui et qu'il eut des visions divines. II rencontra aux bords du fleuve étranger Daniel, retenu en otage depuis la première expédition de Nabucho donosor contre le père de Jéchonias. Ainsi des hommes, éclairés des rayons du ciel, grands par leur génie et leur caractère, partagent le destin des exilés de Judée; ils seront leur flambeau, et leur parleront de Dieu et d'espérance.