‹ Histoire de JérusalemChapitre 19 sur 23 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

Retour des tribus de Juda et de Benjamin. — Construction du second temple. — Esdras. — Néhémie rebâtit Jérusalem. — Passage d'Alexandre à Jérusalem et sa mort.

(535-524 avant J. C.)

En voyant le peuple juif partant pour l'exil, nous nous attendrissions sur le spectacle de toute une nation emportée au loin par les lois du vainqueur; maintenant nous nous associons aux saintes joies du retour. Ces joies ne tenaient point précisément au sentiment qu'on éprouve en retrouvant les lieux aimés d'où nous a chassés la fortune. Durant les soixante-dix ans, la génération israélite s'était renouvelée ; la plupart de ceux qui arrivaient étaient nés au delà de TEuphrate, et les vieillards rendus à la contrée natale avaient seuls gardé un souvenir de Jérusalem. Les joies des Hébreux étaient d'abord religieuses; la volonté du ciel les remettait en possession des régions consacrées par les merveilles de leur Dieu, régions où reposaient les ossements de leurs

pères. Puis ils allaient redevenir une nation; chaque famille pouvait regagner la ville à laquelle elle avait appartenu; Thumiliation du joug faisait place à une existence libre. Toutefois, il ne faut pas croire que la condition des Hébreux exilés fût celle d'un peuple condamné à une dure servitude. Les Juifs à Babylone n'étaient point malheureux comme leurs aïeux l'avaient été en Egypte; ils formaient une sorte de colonie laborieuse et commerçante; beaucoup d'entre eux s'étaient ouvert la route des emplois publics et des honneurs de la cour. Pendant leur captivité, les Juifs n'avaient cessé de se gouverner d'après leurs propres coutumes et leur propre loi; ils se montraient, au sein de l'empire des Mèdes, comme une société à part gouvernée par le grand prêtre.

Il se rencontra seulement quarante-deux mille trois cent soixante Juifs ^ qui voulurent d'abord profiter de l'édit de Cyrus. La perspective des pays de Syrie, ravagés par la guerre et longtemps livrés à l'abandon, tentait peu les Hébreux qui s'étaient fait un sort en d'autres climats. La domination perse, si favorable à leurs intérêts, devenait une raison nouvelle pour garder leurs établissements dans ces contrées. Ësdras, en nous donnant le chiflre de quarante-deux mille trois cents Juifs revenus avec Zorobabel dans la terre de Promission, ne compte pas les esclaves. Les Hébreux qu'il ramena lui-même dans la septième année du roi Artdxerxès s'élevaient au nombre de quatorze cent

* Esdras, liv. !•', chap. ii

quatre-vingt-seize; il ne s'agit ici que d'hommes et de chefs de famille. Ceux qui rentrèrent les premiers appartenaient aux tribus de Juda et de Benjamin; dans la suite, il n'y eut encore que ces deux tribus qui fournirent les diverses migrations vers la patrie. Josèphe dit positivement que les autres dix tribus restèrent au delà de l'Euphrate*. On conçoit que les Israélites appartenant à l'ancien royaume séparé du royaume de Juda n'aient pas eu grand désir de venir en Palestine; ce n'est qu'en frémissant qu'ils auraient accepté une espèce de soumission aux tribus de Juda et de Benjamin, et le feu des vieilles rivalités se serait rallumé. Mais, pour le peuple hébreu, quelle calamité politique qu'une telle séparation I et combien on sent ici l'étendue des fautes commises par la vieillesse de Salomon et la jeunesse de Boboam I Sur douze tribus, deux seulement reviennent dans les contrées qu'avaient conquises leurs aïeux, et que plus tard doivent attaquer des dominations puissantes. Le schisme accompli entre les dix tribus et celles de Juda et de Benjamin livra la nation de Jéhovah aux coups des Assyriens; c'est à cause de cette séparation que des ennemis, partis de rOccident, parviendront à triompher de Jérusalem. Quand on réfléchit à tout ce qu'ont pu faire deux tribus, on n'hésite pas à croire que les armées assyriennes, macédoniennes et romaines seraient venues se briser contre la réunion nationale de toutes les forces des Hébreux. Les dix tribus restées à Babylonc ne tar-

* Liv. XI, cbap. ▼.

dèrent pas à se disperser dans les régions asiatiques, et c'est d'elles que descendent les Israélites de la Perse, de TAfrique et de Tlnde.

Associons-nous par la pensée aux impressions naturelles de la multitude des Hébreux à Taspect du pays de Jérusalem, à l'aspect des débris de la ville et du temple^ les vieillards retrouvaient des lieux connus, les ruines d'une cité qu'ils avaient vue puissante et belle, les derniers vestiges d'un temple qu'ils avaient jadis contemplé dans sa gloire; les jeunes hommes, nés dans les régions étrangères, se trouvaient dans un pays tout nouveau pour eux; ils arrivaient là comme autrefois les compagnons de Josué mettant le pied sur le sol prorais à leur religieux courage. Depuis près de trois quarts de siècle, la plus grande partie des terres était restée sans culture; il fallait qu'un travail opiniâtre les couvrît encore de trésors. Chaque famille cherchait son ancien domaine; que de contestations et de difficultés devaient s'offrir! Sans doute, en plus d'un - heu, des hommes s'étaient établis à la place des anciens maîtres; ce n'est point sans luttes que les familles regagnaient leurs cités. Le pays de Jérusalem présentait de faibles ressources; peu de Juifs voulaient y fixer leur demeure. Aussi lisons-nous dans le deuxième livre d'Esdras^ que le peuple donna des bénédictions et des louanges à ceux qui s'offrirent volontairement pour habiter Jérusalem. L'imagination s'arrête avec un grave intérêt sur ces Hébreux rentrant dans leur patrie; ils

• Chap.xi.

venaient poursuivre l'œuvre providentielle confiée à la postérité d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et emportaient avec eux les destinées morales du genre humain.

Le temple dont Cyrus avait autorisé la construction aux frais de son trésor, et pour lequel il avait rendu cinq mille quatre cents vases d*or ou d'argent emportés de Jérusalem par Nabuphodonosor, ne tarda pas à rencontrer des obstacles jaloux ; les peuples de Syrie et les Samaritains s'inquiétèrent de voir les Juifs remuer des pierres sur l'emplacement de leur ancienne capitale. Enhardis par la mort de Cyrus, protecteur des Hébreux, ils s'adressent à son successeur Cambyse, lui montrent les Juifs comme les éternels ennemis des rois, et lui annoncent qu'une fois la ville et le temple bâtis, il ne sera plus possible de les soumettre au tribut. Cambyse ordonna l'interruption de l'œuvre, et cette interruption dura neuf ans. Zorobabel, qui avait apparu au prophète Zacharie* relevant la maison du Seigneur, et qui a été loué dans le livre de l'Ecclésiastique*, obtint de Darius, fils d'Hystaspe, la faveur de poursuivre la construction du temple.

Josèphe nous raconte à ce sujet une histoire qui probablement n'a pas une grande vérité, mais qui est tout à fait dans le goût oriental. Il nous dit qu'au sortir d'un grand festin Darius, après avoir dormi, se réveilla, et que, ne pouvant se rendormir, il s'entretint avec les trois officiers de sa cour, dont l'un était Zorobabel; le roi promit de magnifiques honneurs à

4 Prophétie de Zacharie, cbap. i?.

■ Chap. xux.

celui d'entre eux qui répondrait le mieux à une question dont la solution roccupait beaucoup. Il demanda au premier officier si la chose la plus forte du monde n'était pas le irin ; au second, si ce n'étaient pas les rois ; au troisième, si ce n'étaient pas les femmes, ou si la vérité ne surpassait pas toutes ces choses. 11 commanda aux trois officiers d'y penser et leur annonça qu'il entendrait leurs réponses le lendemain en présence d'une nombreuse assemblée. A l'heure marquée, la puissance du vin et celle des rois furent exaltées tour à tour avec éloquence. Zorobabel, chargé de vanter le pouvoir des femmes et celui de la vérité, parla le dernier; il remplit sa tâche avec tant d'éclat, et montra si bien, en dernier lieu, Tirrésistible supériorité de la vérité sur toute chose, que le roi, charmé, le laissa maître de lui demander ce qui serait le plus dans son désir : Zorobabel demanda la réédification de la maison de Dieu à Jérusalem. Darius l'accorda et maintint de la sorte l'édit de Cyrus, dont l'original fut trouvé à Ecbatane, où Cambyse avait fait transporter les archives de l'État.

On avait d'abord songé à construire un autel pour offrir les holocaustes ; les gouverneurs du pays reçurent du roi de Perse l'ordre de pourvoir eux-mêmes aux sacrifices ; les Samaritains étaient contraints d'y contribuer, ce qui explique l'ardeur de leur animosité contre tout projet de relever le sanctuaire a Jérusalem. Sous la direction de Zorobabel, on reprit les travaux avec une activité telle, que le temple fut debout en quatre ans. Le grand prêtre Jésus, les prêtres et les

lévites, s'étaient associés aux ouvriers; les hymnes de David, chantés en chœur, avaient réchauffé le zèle des travailleurs et enflammé leur imagination, «c Le Sei*gneur est bon, répétaient d'harmonieuses voix, sa miséricorde s'étendra éternellement sur Israël. » Les prophètes Âggée et Zacharie avaient constamment soutenu le courage du peuple en butte aux vives oppositions des voisins. Dans les discours de ces deux prophètes, il n'était plus question de l'iniquité des Juifs, mais d'un rétablissement, d'une grande espérance, d'une gloire future.

A la vue du nouveau temple, les vieillards, qui se ressouvenaient de la magnificence de l'ancien, pleuraient et gémissaient, caria comparaison des deux monuments leur donnait la mesure de leur abaissement et de leur chute; les jeunes hommes poussaient des cris joyeux, et tous ces accents divers se mêlaient au son des trompettes. Le second temple avait soixante coudées de moins que celui de Salomon ; les regards y cherchaient en vain tant de richesses en or, en argent, en bronze, tant de détails splendides que des mains opulentes avaient prodigués dans la primitive demeure de Jéhovah. Ce qui manquait surtout au nouveau temple, c'étaient des trésors d'une autre nature se mêlant aux souvenirs religieux les plus graves et les plus chers : l'arche d'alliance, la verge d'Aaron, un reste de la manne sacrée, l'Urim et le Thummin. Les témoignages précieux du passage au désert, cachés durant les malheurs de Jérusalem, ne furent plus retrouvés, et; comme si le temple eût été moins saint que le pre-

mier, le grand prêtre ne devait plus y consulter Foracle du Seigneur. Cependant la dédicace se célébra (vers Fan 515 avant J. C.) au milieu de la multitude des Hébreux accourus de tous les points de la Palestine. Le livre d'Esdras * nous apprend qu'on immola cent veaux, deux cents béliers, quatre cents agneaux, et douze boucs pour le péché de tout Israël, selon le nombre des tribus. Cette fête de la dédicace du temple était comme la fête de la nationalité hébraïque reconquise.

A chaque nouveau roi de Perse, il fallait lutter pour garder la protection du trône en faveur des Juifs, qui avaient contre eux tous les peuples de Syrie. Esdras, en obtenant d'Artaxerxès Longue-Main la grâce d'amener à Jérusalem une troupe d*Hébreux restés à Babylone, obtint aussi des somnies considérables destinées aux frais des sacrifices et Texemption du tribut pour les sacrificateurs, les lévites, les chantres, les portiers, pour tous ceux qui occupaient des emplois dans lo sanctuaire. Ce docteur, si célèbre dans les annales israélitcs, qui composa les Paralipomènes et le pre* mier des deux livres historiques portant son nom, est un de ceux dont Thabileté fit tourner au profit des Juifs la politique des rois de Perse. Profondément versé dans la connaissance des livres samts, il établit dans les Écritures cette division en trois parties que les Juifs et les chrétiens ont conservée : la Loi, les Prophètes et les Psaumes. Esdras s'occupa Qvec une mfatigable activité de la réorganisation du culte et de l'observance

* Liv. I, cliap. VI,

— Soldes divers préceptes, Téducation religieuse des Juifs revenus à Jérusalem fut son ouvrage; il se montra comme le Moïse de ce retour à la terre promise.

Esdras entreprit une tâche pour laquelle il dut déployer surtout une grande autorité : beaucoup de Juifs, même des prêtres et des lévites, avaient épousé des femmes étrangères; il les obligea de les répudier, elles et les enfants nés de ces mariages. Le livre qui porte son nom nous a conservé la prière qu'il prononça alors, avec son manteau et sa tunique déchirés. Il s'était étendu ensuite par terre à la porte du temple dans l'attitude du plus sombre désespoir, et le peuple l'avait relevé en lui promettant le renvoi des femmes étrangères et des enfants. L'expulsion d'une épouse et des enfants serait à la fois une horrible cruauté et une perturbation profonde dans notre société ; elle n'avait pas le même caractère et les mêmes résultats dans la société israélite, où l'on usait facilement du divorce. Toutefois, c'était un sacrifice qu'Esdras exigeait du cœur de l'homme, et ce sacrifice était nécessaire à la restauration nouvelle de la nation juive.

Le temple était rebâti, et Jérusalem restait couchée dans ses ruines, et l'enceinle n'avait pas de murs pour la défendre contre de perpétuelles agressions. La Providence avait suscité un homme pour chaque œuvre dans la résurrection politique des Hébreux : la reconstruction de Jérusalem aura son ouvrier inspiré. Néhémie, l'échanson d'Artaxerxès, debout devant la table du roi, ne peut contenir l'expression d'une douleur

profonde. c< Vous êtes triste, lui dit le roi. — Vivez

éternellement, 6 mon roi ! répond Néhémie. Comment mon visage ne serait-il pas triste, lorsque la cité où sont les tombeaux de mes pores n'est qu'une solitude, et que la flamme a dévoré ses portes? — Que désirezvous? » lui répliqua le roi. Néhémie pria le Dieu du ciel, et demanda au prince de Tenvoyer en Judée, à la cité du tombeau de son père pour qu41 la fît rebâtir*. Artaxerxès et la reine voulurent savoir quelles seraient la durée de son voyage et Tépoque de son retour, Néhémie le leur marqua, et se mit en route muni d'un décret qui autorisait la reconstruction de Jérusalem. Ainsi, à peu près à la même époque, Artaxerxès accueillait Thémistocle, Tillustre banni, et permettait qu'on relevât la ville de David et de Salomon. Arrivé à Jérusalem, Néhémie garda mystérieusement son projet, afin de ne pas éveiller les soupçons et les hostilités ; le troisième jour, il sortit seul, la nuit, par la porte de la Vallée, se dirigea vers la fontaine du Dragon et la porte Sterquiline, examinant attentivement Fétat des murailles.

« Je passai de là à la porte de la Fontaine et à Faqueduc du Roi, dit Néhémie dans ses mémoires publiés sous le titre de IP livre d'Esdras, et je ne trouvai pas de lieu par où pût passer le cheval sur lequel j'étais. Il faisait encore nuit quand je remontai par le torrent (de Cédron), et je considérai les murailles, et je rentrai par la porte de la Vallée, et je revins. Cependant les officiers du roi, poursuit Néhémie, ne sa-

' Esdras, liv. II, chap. n

valent pas où j'étais allé ni ce que je faisais» Jusquelà, je n'avais nen révélé aux Juifs, ni aux prêtres, ni aux chefs, ni aux officiers, ni à aucun de ceux qui veillaient sur les travaux. Et je leur dis : Ne savez-vous pas dans quelle affliction nous sommes? Jérusalem est déserte, ses portes ont été brûlées; venez, rebâtissons les murs de Jérusalem, et ne soyons plus dans l'opprobre. Et je leur appris comment la main de Dieu s'était favorablement étendue sur moi; je rapportai les paroles que le roi m'avait dites, et j'ajoutai : Levonsnous, bâtissons. Et leurs mains se fortifièrent pour l'œuvre sainte. »

Les pauvres Juifs, voulant se refaire une patrie et reconstruisant leur cité de Jérusalem, présentent un des spectacles les plus touchants de l'histoire. On s'intéresse à eux comme à tous les hommes qui, dans ce monde, s'efforcent de relever des ruines, soit qu'ils remuent des pierres ou réparent des ruines morales, politiques ou religieuses. Les murs qui environnent le temple sont les premiers à reparaître. Chaque chef de iàmille reçoit sa tâche; on se partage la réédification de la ville. Les Samaritains et d'autres nations raillaient les Juifs sur leurs ouvrages. « Un renard n'aurait pas grand' peine à franchir les remparts, )> di. saient les ennemis en parlant du peu de hauteur des murailles nouvelles. Les railleries firent place aux menaces ; on fiit obligé de diviser en deux troupes les hommes occupés aux travaux de la place, l'une chargée du travail, l'autre chargée de la protection armée. A la fin, chaque ouvrier travaillait d'une main, et de

l'autre tenait une épée, ou bien Tavait au côté : admirable exemple qui revient toujours a la mémoire lorsqu'aux mauvais Jours des sociétés on est contraint de se défendre en mém^ temps qu'on s'efforce d'accomplir le bien I Comme l'esprit est saisi à T aspect de ces belliqueux travailleurs répandus sur les quatre montagnes de Jérusalem I La trompette avertissait si quelque point de l'enceinte était attaqué. Néhémie et ses compagnons gardaient leurs vêtements afin de se trouver toujours prêts pour la défense ; ils ne les quittaient un moment qua pour les purifications.

Néhémie, qui était l'inspiration et l'âme de cette œuvre intrépide, eut à contenir alors un mouvement des pauvres contre les riches, et à taire rendre une énergique justice aux malheureux que la cupidité dé^ pouillait. Les uns disaient : « Nous avons trop de fils et de filles, échangeons-les contre du blé, et nourrissons-nous, et vivons. » D'autres disaient : « Faut-il que nous empruntions de l'argent pour payer les tributs au roi, et que nous abandonnions nos champs et nos vignes? Notre chair est comme la chair de nos frères, et nos fils sont comme leurs fils; et cependant nous sommes contraints de réduire en servitude nos fils et nos filles, et nous n'avons rien pour racheter nos filles esclaves. Nos champs et nos vignes ne nous appartiennent plus. — Je fus irrité, ditNéhémie*, quand j'entendis ces cris et ces plaintes; et je méditai dans mon âme. Je blâmai les principaux du peuple et les

* Esdras, liv. U, chap. ▼.

officiers, et Je leur dis : Exigez-vous donc l'usure de vos fipères? Et je réunis contre eux une grande assemblée, et je dis : Vous savez que nous avons racheté, autant que nous Tavons pu, ceux de nos frères qui avaient été vendus aux nations? Est ce que vous vendrez vous-mêmes vos frères? et faudra-t-il que nous les rachetions de vos mains? »

Néhémie adresse d'amers reproches aux pnncipaux du peuple et aux officiers; il leur annonce que lui, ses frères et ses gens, ont prêté à plusieurs de l'argent et du blé; il les invite à faire comme lui, à ne rien demander à leurs débiteurs, à les tenir quittes. 11 veut que les champs, les vignes, les plants d'oliviers, les maisons engagées, soient rendus aux débiteurs, et qu'on leur rende le centième- de l'argent, du blé, du vin, de l'huile qu'on a coutume d'exiger d'eux. Tous y consentent. Néhémie demande aux prêtres de jurer qu'ils agiront d'après ses ordres, « Après cela, ajoute-t-il, je secouai ma robe et je dis : Que tout homme qui n'accomplira point ce commandement soit secoué et rejeté de Dieu loin de sa demeure, et dépouillé du fruit de ses travaux; qu'il soit ainsi secoué et réduit à n'avoir rien. Tout le peuple répondit : AmenI Et on loua Dieu. »

Ce fait est fort curieux, et prouve que les tendances du génie israélite vers l'usure se montraient déjà il y a vingt-quatre siècles. N'oublions pas que la nation juive, sauf la sbumission au tribut, vivait alors sous un gouvernement républicain, à peu près comme au temps des Juges : l'oppression des pauvres par les riches de-

venait plus révoltante en présence de la loi de Tégalité. Néhémie, modèle de désintéressement et d'équité, avait le droit de faire entendre ici de dureô paroles. Nous observerons que Néhémie dut prendre d'autant plus vivement en cette circonstance le parti des pauvres, que leur révolte eût fatalement interrompu Tœuvre de reconstruction.

Malgré les obstacles ennemis qui renaissaient sans cesse, on releva les murailles, les portes et les tours de Jérusalem en cinquante-deux jours. La promptitude de ce travail fut une merveilleuse chose I il n'appartient qu'à la sainte flamme du patriotisme de réaliser les fabuleux prodiges de la muse d'Amphion!

« La ville était vaste, mais le peuple était petit, dit Néhémie. » Il s'occupa de repeupler Fcnceinte solitaire de Jérusalem et de la pourvoir de défenseurs. La fête des Tabernacles, à laquelle était accourue une immense foule, fut une heureuse occasion de parler au dévouement religieux des Israélites. On se rappelle l'histoire de l'eau bourbeuse, trouvée à la place du feu du ciel caché par Jérémie, et qui, répandue sur les victimes du sacrifice, se changea en une flamme dévorante; au sujet de cette merveille, les Juifs instituèrent la fête du feu nouveau, qu'on célébra dans la suite tous les ans à Jérusalem et qu'on y célèbre aujourd'hui encore.

La dédicace des murs de la ville sacrée, vers Fan 445 avant Jésus-Christ, fut une imposante solennité : les lévites chantaient les hymnes de David au bruit des timbales, des lyres et des harpes. La purification des

prêtres et des lévites, du peuple, des portes et des murailles, eut lieu tour à tour. On immola, dans des transports de joie, de nombreuses victimes; les femmes mêmes et les enfants se réjouirent, dit Thistorien sacré*, et la joie de Jérusalem se fit entendre au loin,

Lorsque Néhémie s en alla reprendre à Babylone son poste d echanson, que de grandes choses il avait faites en peu de temps 1 11 avait rebâti Jérusalem et lui avait donné des habitants et des gardiens. Mais ce peuple ne pouvait pas rester séparé du bras puissant qui lui avait imprimé un mouvement créateur : Néhémie ne tarda pas à revenir avec le titre de gouverneur de Jérusalem, et consacra la dernière partie de sa vie à une vigilance sans repos et à d'utiles réformes. Il rassembla les livres saints dispersés eu divers pays, ainsi que les édits des rois favorables aux Juifs, et en fit une bibliothèque, placée probablement dans le temple *,

Ainsi Jérusalem, sortant de la poudre, rencontra trois hommes pour la remettre en possession de ses glorieux destins : Zorobabel rebâtit le temple, Esdras rétablit la société, Néhémie rebâtit la ville. Les moyens humains entrent souvent dans les desseins merveilleux de la Providence; ce qui donna tant de crédit aux Juifs à la cour des rois de Perse, au point qu'une jeune fille d'Israël monta au rang de reine, ce fut, la supériorité de leurs lumières. Les princes de Babylone, de Suse et d'Ecbatane n'avaient pas de serviteurs plus intelligents,

* Esdras, liv. II, chap. xii.

* MachabéeSf liv. II, chap. xi.

de conseillers plus habiles que les HébreUï : les chefs de cette nation reconquirent leur patrie par la toutepuissance de leur génie. Jérusalem resta dans un h«ireux repos jusqu'aux jours où la domination perse s'écroula devant les victoires d'Alexandre.

On sait comment rÉcnture a parlé du jeune conquérant macédonien qui, à vingt-deux ans, arrêta le plan de son invasion d'Asie, et qui mourut à trente-deux ans après avoir tout soumis. « 11 livra beaucoup de batailles, dit le premier livre des Machabées*, prit toutes les villes, tous les rois de la terre, passa jusqu'aux extrémités du monde, s'enrichit des dépouilles des nations, et la terre se tut devant lui. » Le nom d'Alexandre est un de ces cinq ou six noms que la guerre porte sur ses ailes et qu'elle fait retentir éternellement chez les hommes. Le fils de Philippe, malgré les taches de sa mémoire, a saisi la royauté des siècles avec tous les enchantements de la jeunesse et de la gloire. D'après Josèphe *, Alexandre s'avança vers Jérusalem pour la punir d'être restée fidèle aux rois de Perse; mais, à peu de distance de la ville, il voit marcher à sa rencontre une troupe de prêtres en robes de lin, conduits par le grand sacrificateur, couvert de ses ornements pontificaux, et suivi du peuple vêtu de blanc. Un songe avait inspiré au grand prêtre Jâddus de faire répandre des fleurs dans la ville, d'en ouvrir toutes les portes, et d'aller à la rencontre. du héros. Frappé de ce spectacle,

1 Ghap. I.

* Uy. XI, cbitp. Yin.

Alexandre^ au lieu de s'occuper de détruire, n'éprouve plus que le recueillement; il s'incline devant le nom de Jéhovah écrit sur la lame d'or de la tiare du grand prêtre, et se ressouvient d'avoir vu en songe, en Macédoine, un ministre de Dieu avec ce même costume : ce ministre qui avait traversé son rêve lui prédisait de brillantes conquêtes. Le cortège des prêtres et du peuple reprend le chemin de Jérusalem; Alexandre marche au milieu d'eux et monte au temple pour offrir à Dieu des sacrifices. Le grand prêtre lui montre, dans le livre de Danier, la prophétique vision annonçant qu'un roi de la Grèce doit renverser l'empire des Mèdes et des Perses. Le conquérant demande quelles grâces les Juifs désirent recevoir; on lui répond que les Juifs le supplient de leur permettre de vivre selon la loi de leurs pères, qu'ils payeront le tribut, et qu'ils désirent seulement en être exempts la septième année, l'année sabbatique, où ils ont coutume de laisser la terre en repos. Le nls de Philippe se rendit à leurs vœux.

L'autorité de Josèphe n'est pas toujours inattaquable, et, comme il est le seul auteur qui ait parlé du passage d'Alexandre à Jérusalem, on a cru pouvoir révoquer le fait en doute. Quant à nous, il nous parait difficile de trouver de bonnes raisons pour contester la vérité du fait. Quoi de plus simple que le premier refus des Juifs d'abandonner la cause des Perses, leurs vieux prolecteurs? et quoi de plus naturel que la marche des Macédoniens contre une cité dont la résistance les irrite?

♦ Prophétie de Daniel, chap. v|n,

Nous comprenons ensuite le saisissement pieux du jeune Alexandre à la vue de cette phalange de prêtres et de tant de peuple vêtus de blanc, venant au-devant de lui, à la vue du nom de Jéhovah resplendissant sur le front du pontife, vêtu de l'éphod d'azur. Le héros avait une vive imagination qui le rendait sensible aux spectacles poétiques; lui qui ne voulut pas traverser le pays d'Ilion sans couronner de fleurs le tombeau d'Achille, et qui prit Homère pour son poète chéri, comment se fût-il trouvé sans émotion au milieu de ce spectacle si grave et si nouveau d'une troupe de prêtres en habits de fête, attachés au temple d'un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, et souhaitant au triomphateur de longues prospérités? Ce souvenir jette à la fois de l'éclat sur Alexandre et sur la ville des prophètes ; il est trop beau pour que Thistorien de Jérusalem en laisse dépouiller son livre.

Après la mort d'Alexandre à Babylone, dans l'année 324 avant J. C, Ptolémée, un de ses généraux, le fondateur de la monarchie des Lagides, surprit Jérusalem un jour du sabbat \ pilla la ville, et envoya un trèsgrand nombre d'Israélites en Egypte, qui reçurent des privilèges importants. Ce furent des Juifs de cette colonie établie presque tout entière à Alexandrie qui composèrent la version grecque des livres saints, appelée version des Septantey sur laquelle le prétendu Aristée, dans son Histoire des Septante, et après lui Josèphe, ont débité tant de détails fabuleux. Lorsque chacun

' Josèphe, liv. XH, chap. i.

des capitaines d'Alexandre se fit un diadème avec la succession du conquérant, Jérusalem eut à subir des destinées nouvelles , dont le tableau va s'offrir à nos lecteurs.

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