‹ Histoire de JérusalemChapitre 21 sur 23 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

il rendra la liberté à Jonathas. Mais le misérable reçut la somme et les deux fils, et garda son prisonnier. Simon s'avançait à la tête de quarante mille hommes, qui formaient alors l'armée israélite; Tryphon n'était pas de ceux qui tentent les hasards des batailles : il tua Jonathas et ses fils, et s'en retourna à Antioche.

Les restes de Jonathas, que tout Israël pleurait, ne demeurèrent point en des mains ennemies; Simon les fit apporter à Modin et leur ouvrit le tombeau des ancêtres. Par ses ordres, au-dessus du sépulcre de sa famille, s'éleva un monument, composé de sept pyramides, qu'on voyait de loin, et dont toutes les pierres étaient polies : une de ces pyramides pour son père, une pour sa mère, quatre pour ses frères; la septième devait un jour orner la tombe de Simon; de grandes colonnes, surmontées d'armes et de navires en sculpture, qui pourraient être vues par les navigateurs, complétaient le monument. Nous avons prononcé le nom d'Achille en parlant de Judas Machabée, et l'édifice sépulcral de Modin nous rappelle le tombeau des héros grecs, qui, selon les paroles de YOdyssée, devaient être salués dans tous les âges par les navigateurs de THellespont. Mais les simples tumulus du cap Sigée ont duré plus longtemps que les pyramides et les colonnes des sépulcres de Modin. Nous avons vu reverdir le gazon sur les tombeaux d'Achille, de Patrocle et d'Ajax, restés tels qu'ils étaient au temps d'Homère, et nous avons vainement cherché sur la montagne de Modin quelques traces de la sépulture des Machabées.

Simon, que Bossuet appelle le plus prudent et le plus

heureux des Maehabées, profita des querellés des priii«ces se disputant le trône de Syrie pour ressaisir les plus importantes places qui composaient Tancien héri^ tage d'Israël, pour fortifier son autorité et affranchir k nation israélite de toute domination étrangère. Il prit possession de la citadelle de Jérusalem, occupée par Fenncmi depuis vingl-^sept afts; il la purifia des souillures de ridolâtrie; Tentrée datis la citadelle de Sion fut une fête. Chaque soldat portait une palme à la main; le chant des psaumes, le son des guitares et des harpes, remplissaient les airs. Le peuple donna à Simon le titre de souverain pontife, grand chef et prince des Juifs. Dans une assemblée solennelle, on lut une déclaration qui rappelait les services, établissait les droits de Simon; cette déclaration, gravée sur des tables d'airain, fut placée dans les galeries du temple pour être exposée à tous les regards. Simon portait la pourpre et Fagrafe d*or; tous les actes étaient écrits eti son nom; aucune assemblée ne pouvait être convoquée sans son autorité; sa souveraine sacrificature devint une sorte de royauté -que lui conférait Tassentiment universel de la nation Israélite. La fermeté, la sagesse, la bravoure de Simon, amenèrent une paix qui depuis longtemps était inconnue à cette malheureuse terre, où le combat naissait toujours de la persécution.

L'historien sacré se plaît à peindre ce temps de repos donné à la Judée : chacun cultivait tranquillement son champ; le pays de Juda produisait ses fruits; les vieillards, assis près des places publiques, s'entretenaient deVabondance des biens de la terre, et les jeunes hom-

mes se paraient de riches yètements. Chacun, est*il dit encore, s'assit sous sa TÎgne et sous son figuier, sans que personne Teffrayât^ A la manière dont F historien nous répète les louanges de Simon, on^sent qu'il craint de ne pas rendre une assez complète justice à celui qili a donné à son pays des jours prospères. Il nous montre les rois abattus, et une frayeur respectueuse autour de la Judée. Des lettres de Lacédémone et des lettres des Romains, à qui Simon ayait enTOyé un grand bouclier d'or, arrivèrent avec des protestations d'amitié politique, garantissant la paix des Juifs. Le dernier des cinq fils de Matathias recueillait le fruit de tant d'admirables exploits par lesquels une Seule famille avait tenu tète à de nombreuses armées. Lorsqu'il commençait à vieillir, il trouva , dans ses fils Juda et Jean, des continuateurs de la gloire des Machabées pour repousser une attaque d'Antiocbus Sidotes.

Ce même Antiochus, à une époque précédente^ avait offert au prince de Jérusalem, entre autres privilèges, celui de battre monnaie dans toute Télendue de la Judée; c'était la première fois que les rois d'Asie songeaient à accorder aux Juifs ce privilège, qui est la marque essentielle de Tindépendance. Mais Simon n'avait point attendu la permission d'Antiocbus : depuis la reprise de la forteresse de Jérusalem, il battait monnaie ; un côté des pièces portait le nom de Simon, Tatitre côté, la date de l'affrancbissement du pays, et un palmier on une grappe de raisin > symbole de la iCâeon-

dite de la Palestine. Toutefois la répugnance des Hé^ breux à représenter Timage des choses de la nature les avait déterminés à fabriquer les pièces de bronze, d'argent ou d'or .dans la Samarie, et à se servir des caractères babyloniens ou chaldaiques ea usage dans ce pays; cette répugnance, jointe à Tinconvénient du nom d'un seul sur une monnaie républicaine, obligea Simon, au bout de quatre ans, à ne plus battre monnaie.

Comme son frère Jonathas, Simon périt sous les coups d'une trahison; ce fut son gendre, appelé Ptolémée, gouverneur de la plaine de Jéricho, qui, aspirant à l'usurpation du souverain sacerdoce, fit tuer Simon et deux de ses fils dans une salle de festin (135 ans avant J. C). Horrible crime qui portait une rude atteinte à la république israélitel Quoique le lii^re des Machabées ne le dise point, les dépouilles de Simon allèrent jsans doute prendre leur place à Modin à l'ombre de la septième pyramide, et les cinq frères se trouvèrent ainsi réunis à leur père, après avoir accompli en Judée leur mission de dévouement et de courage.

L'œuvre qui avait coûté tant d'efibrts sublimes ne reposait plus que sur une seule tête, celle de Jean, surnommé Hyrcan, fils de Simon; il était à Gazara lorsqu'il reçut la nouvelle de la catastrophe. S'étant dérobé aux sanglants projets du misérable vendu à la cause d'Antiochus, Jean fut nommé par le peuple grand prêtre et prince à la place de son père. I/historien des Machabées nous renvoie au livre des Annales du Sacerdoce pour les belliqueux travaux de Jean Hyrcan; mais ce livre ne nous est point parvenu. C'est à la mort de

Simon Machabée que se terminent les récits de la Bible, notre prindpal guide depuis le commencement de notre travail . L'historien Josèphe, qu'on ne peut suivre qu'avec une grande précaution, nous parle duite somme de trois mille talents (environ dix-huit millions de notre monnaie) trouvée par Jean Hyrcan dans le sépulcre de David. Ce fait nous parait fort douteux. Durant un gouvernement de trente ans, le successeur de Simon se montra digne de sa race; guerrier valeureux, il conquit Fldumée et Tamena à la foi Israélite; il renversa le temple des Samaritains et leur capitale, qui, si longtemps, avait dressé sa tête contre Jérusalem; c'est avec lui que finit la gloire des Machabées.

Aristobule, qui, le premier chez les Juifs, prit le titre de roi en le réunissant à celui de grand prêtre; Alexandre Jannée, son frère, qui se fit garder par six mille étrangers, s'engagea dans une affreuse guerre civile et se souilla par de lamentables atrocités; Hyrcan II et Aristobule II se disputant un trône qui ne devait rester ni à Tun ni à l'autre, achèvent tristement et sans éclat l'histoire d'une famille dont les traces avaient été si magnifiques. La postérité des Machabées songea à se parer des insignes de la royauté lorsqu'elle cessa d'être grande et forte; c'est surtout à l'impuissance qu'il faut un titre, et la recherche des marques du pouvoir mdique souvent que le pouvoir échappe. Cette famille, qui, partie de la montagne de Modin, avait tant resplendi au profit de Jérusalem, perdit sa gloire comme un astre éteint dans l'espace.

liCs armées romaines parurent pour la première fois

à Jérusalem quand Pompée, chargé de régler le soH de la Judée, assiégea et prit la ville sainte où s'était enfermé Aristobule II; celui-ci avait acheté auparavant Fappui des Romains en donnant au gouverneur de Syrie Gabinius et à Scaurus des Bommes considérables, et ft Pompée une vigne d'or que Strabon vit lui-même au Capitole; mais il attira contré lui le courroux de Pompée pour n'avoir p&s suivi ses ordres, et fut condamné à orner sa pompe triomphale à Rome. Les richesses du temple, respectées parle grand capitaine romain, deK vinrent la proie de Crassus, qui enleva pour cinquante millions de notre monnaie et une solive d*or de sept cent cinquante livres pesant d'argent. Selon l'historien Josèphe, Antoine accorda à Hérode le royaume de Judée tombé entre les faibles mains du vieil Hyrcan II; après que César eut gagné l'empire du monde à la bataille d'Actium, Hérode, tournant le dos au vaincu, obtint de la bienveillance de César Ift faveur de garder la royauté de Jérusalem. Mais 6é roi n'était qu'un préfet de Rome; les bords du Gédron et du Jourdain apparte^ naient aux dominateurs des bords du Tibre.

Nous voici arrivé à ce que nous appellerons le mi* lieu des temps ; le sceptre vient de sortir de Juda, et le jour du Messie est proche ; Jésus^Christ arrive au moment où sur le monde entier règne le génie romain avec son pouvoir terrible, au moment où le genre ho-* main s'incline sous l'autorité de ce long glaive qui, planté aii mont Palatin, rayonne aux quatre bouts de la terre. La force morale se lève lorsque la force brutale est dans toute sa gloire; admirable rapprochement I jeu

sublime delà vérité! c'est aussitôt après la réduction de la Judée à Tobéissance de Rome qu'il part de son sein une puissance destinée à ravir à cette Rome païenne lempire de l'univers 1

GHiLPITRE XYI

ÂYéBemeiii de Jésus-Christ. — La Vierge. — La vie et la mort de Jésu8-Clhrist>

Quel nom venons-nous d'inscrire en tête de ce chapitre I De quel respect notre pensée est saisie à la vue de cette divine figure qui nous apparaît sur le chemin des temps où nous sommes parvenu I Pour traiter une telle matière 9 nous voudrions une autre plume que celle qui nous a servi depuis le commencement de notre travail, nous voudrions une plume tombée des ailes d'un ange; pour peindre ce qui vient du ciel, il faudrait un autre langage, d'autres formes. Comment parler du sublime envoyé de l'éternel royaume sans désirer emprunter aux esprits éthérés quelquesunes de leurs mélodies, ou du moins sans demander que le charbon de feu purifie nos lèvres I

Rome avait réalisé tout ce que peut le génie de la force; le soleil se levait et se couchait sur son empire ;

jamais la domination d'un peuple ne s'était étendue aussi loin. De grandes actions et de grands monuments, des chefs-d'œuvre dans les lettres et dans les arts, honoraient la civilisation romaine. Mais cette civilisation, qui avait pour double base une politique souvent barbare el un paganisme toujours impur, oFfrait un prodigieux mélange de magnificence, d'atrocité et de corruption; l'invasion de la matière était immense. On avait des mœurs faites i l'image Aé l'Olympe mythologique envahi par tous les vices. Si nous voulions ouvrir les historiens et les poètes anciens, les traits, les récits, se multiplieraient effroyablement sous notre plume. Le mépris de la vie humaine était passé à l'état d'habitude et de délassement; la servitude pesait sur les nations.

L'homme n'avait pu élever rien de plus beau que l'édifice de la grandeur romaine; or un pareil état de société, cette organisation de la violence et de la débauche, aurait conduit le monde à une vaste et rapide mort. Quelques siècles plus tard, la société humaine aurait été un cadavre pour lequel il n'aurait plus fallu qu'un sépulcre; au temps d'Auguste et de Tibère, elle pouvait être encore sauvée i ce fut alors que Jésus-Christ parut.

Lorsqu'il doit arriver un libérateur, les peuples en ont le pressentiment; à l'approche de l'événement réparateur, l'horizon de l'avenir se découvre, çotnme à l'approche du soleil les bords du ciel blanchissent et s'illuminent. Les Hébreux attendaient le Christ , et toutes les nations d'Asie et les Romains eux-mêmes at-

tendaient un grand homme : lei monde avait les yeuK tournés vers la Judée, car c'est de la Judée que devait sortir le dieu ou le roi* Nous pourrions citer ici Suétone, Tacite, Cicéron; les livres sibyllins parlaient comme les livres d'Israël. Les oracles de toutes les parties de l'univers prophétisaient un berceau chargé d'heureux destins. Virgile, dans son églogue intitulé^ Polliony exprimait les sentiments des peuples à cette époque ; il a consacré en vers immortels le souvenir d'unet vague mais universelle espérance. Le poëte mon« trait le monde s'agitant sur sa base pour enfanter un grand avenir; il annonçait des siècles de paix avec des couleurs, des images qu'on croirait presque emprun* tées à Isaïe, et peignait un nouvel âge d'or pour le genre humain. En invoquant les muses de Sicile pour chanter les grandes choses, Virgile sentit passer dans Ton âme un soufQe puissant; une sorte d'instinct prophétique anima 1^ poète, et l'avenir de l'univers lui parut beau. 11 est de solennelles époques où l'homme se sent comme saisi du besoin de voir se renouveler les choses de la terre; c'est alors qu'on lève les yeux pour chercher dans le ciel un astre nouveau, et, si quelque splendeur naissante se montre à Thonzon, on se dit que les temps sont accomplis, et qu'un meilleur destin va commencer pour le monde. L'églogue à Pollion fut un admirable coup d'œil du génie; mais Virgile ne sa^ vait pas, ne pouvait pas savoir tout ce que Tâge futur portait dans ses flancs. Quant à nous, qui voyons à un court intervalle du chant du poëte la naissance du Messie promis aux nations, il nous semble entendre dans

cette cglogue de Virgile les chœurs des bergers de Bethléem.

Une des plus anciennes traditions du monde, c'était que le genre humain, tombé par la faute de la femme, aurait un Rédempteur ué d'une vierge. Cette tradition se retrouve au fond de la pensée religieuse de tous les peuples. Au Tbibet et au Japon, le dieu Fo, chargé du salut des nations^ s'incarne dans les chastes flancs d'une jeune fiancée. En Chine, une déesse, par la sim* pie vertu d'une fleur des eaux, met au monde un puissant et merveilleux personnage. Deux vierges furent les mères de Bouddah et de Zoroastre, l'une fécondée par les rayons du soleil, l'autre par une céleste lumière descendue au milieu d'une vision nocturne. Les druides attendaient un sauveur qui serait fils d'une vierge. Chez tous les peuples on a pensé qu'il fallait un sein virginal pour l'incarnation d'un dieu. La femme choisie pour être le sanctuaire passager et miraculeux de la divinité était parée de toute la beauté que révent les imaginations poétiques. La naissance du Messie devait élre, selon la parole de l'Écriture, pure comme la rosée de l'aurore; la mère du Dieu fait homme devait être belle entre toutes les vierges de la terre.

Parlons donc de celle qui, dans les desseins éternels, était appelée à enfanter le Rédempteur du genre hu^* main; un regard jeté sur la vie de la mère nous servira d*introduction naturelle à la vie du fils.

Au temps marqué par les prophètes, et quand on attendait à tous les points de l'univers une réparation sublime» une fille naquit à Nazareth. Joachim, son

père, descendant de la race de David, et Anne, sa mère, issue de k famille d'Aaron, avaient obtenu cette fille après vingt ans de stérilité. Elle fut appelée Marie, étoile de la mer. Saint Bernard observe que la mère du Christ ne pouvait recevoir un nom plus convenable à sa destinée, a Marie est en effet, dit-il, cette belle et brillante étoile qui luit sur la mer vaste et orageuse du monde. » A Fâge de trois ans, la fille de Joachim fut emmenée à Jérusalem pour être présentée au temple; on l'admit au nombre des jeunes vierges attachées au service du Seigneur. Une robe couleur d'hyacinthe, une blanche tunique serrée par une ceinture et un long voile composaient le costume de Marie et de ses compagnes du temple. Les vierges se levaient au point du jour, à rheure oU les mauvais anges se taisent^ dit un pieux auteur, et où les prières sont le plus favorable-ment écoutées. Le chant des psaumes les ramenait matin et soir au sanctuaire; dans la journée les fuseaux de cèdre tournaient entre leurs doigts; elles travaillaient For ou la laine, brodaient et exécutaient des dessins à la manière des Sidoniens. Marie, la plus habile de ses compagnes dans ces divers travaux, excellait surtout à filer le lin ; les traditions populaires, fidèles à ce souvenir, appellent naïvement fils de la Vierge ces blancs tissus de vapeurs suspendus à travers les champs, sous le soleil de Tautomne. Quelques auteurs ont tracé un portrait détaillé de Marie, que nous ne reproduirons point, parce qu'il ne saurait être que l'œuvre de la fantaisie. On a fait dire à saint Denis FAréopagiste que la Vierge était belle à éblouir, et quil Veut adorée ^

— 5U — comme une déesse $*il n avait pas su qu'U n'y a qu'un seul Dieu. Lorsque saint Paul convertit à Athènes Denis, membre de l'Aréopage, il y avait au mains quinze ou vingt ans que Marie n'était plus de ce monde, et Denis ne pouvait donc pas Favoir connue. Nous don* nons cependant pour couronne à la fille de Nazareth toutes les perfections du corps; la beauté de Tâme, ce mystérieux reflet du ciel, achevait de diviniser les traits de la jeune Galiléenne.

Il y avait neuf ans que Marie habitait autour des samts tabernacles, lorsque arriva sa première douleur : ses parents s'étaient établis à Jérusalem; elle perdît son vieux père, qui fut enseveli dans une grotte ou crypte, au côté septentrional de la vallée de Josaphat. Peu de temps après, Thumble demeure d'Anne et de Joachim resta vide. Marie vit sa vieille mère s'endor-» mir du sommeil de la tombe; tout ce qu'elle avait aimé n'appartenait plus au pays des vivants. Ainsi orpheline sur la terre, Marie résolut de diriger toutes ses pensées, vers les choses divines; le monde temporel parut trop grossier pour son ftme; elle rêva la virginité eomme l'état qui pouvait le mieux rapprocher la créature hu* maine de son Dieu. Il y avait dans ce rêve contemplatif d'une jeune fille toute une doctrine nouvelle. En demandant à vivre dans une solitude virginale, Marie heurtait les opinions bibliques, les idées les plus universellement admises chez les Juifs. Moïse avait appelé l'opprobre et la malédiction sur la femme qui ne se* rait point mère. Le goût de la virginité, manifesté dans Marie, était en quelque sorl0 le commencement de la

révélation du spiritualisme chrétien : Marie avait pressenti TÉvangilel

On a dit que la Vierge possédait à fond le syriaque et rhébreu, et que les saintes Écritures lui étaient familières. Nous n'avons aucun témoignage qui puisse nous permettre de parler avec quelque certitude des connaissances et des études de Marie. Elle nous apparaît timide, simple, naïve et pure; nous la trouvons trop près de Dieu pour lui prêter les parures de la terre; elle s'élevait sans doute aux plus hautes méditations, ne se plaisait que dans le monde des esprits, n'aspirait qu'aux joies de l'infini, aux voluptés de l'éternelle lumière. Le Magnificat que l'Église répète depuis dix-huit siècles est Une admirable inspiration lyrique ; nous retrouvons dans cet hymne le génie de David, complété pal* le sentiment chrétien. Mais est-il nécessaire de conclure que Marie avait composé d'autres chants?

La Vierge se troubla et répondit par des supplications timides quand ses tuteurs vinrent l'engager i prendre un époux ; il est probable qu'elle ne céda que par un secret pressentiment de sa miraculeuse destinée. Les Pères de l'Église nous apprennent que le sort luimême choisit Joseph, charpentier de Nazareth, homme juste et déjà sur le déclin des jours, pour être l'époux de Marie, alors âgée de quinze ans. Une tradition, rapportée par saint Jérôme, parle de plusieurs prétendants ; après avoir prié celui qui préêide au sort, les prétendants, dit la tradition, déposèrent le soir dans le temple chacun sa baguette d'amandier, et, le lendemain, la branche sèche et morte de Joseph, fils de Ja-

eob, fils de Nathan, se tronra Terdoyante et fleone, comme odle qui amt assuré jadis le sacerdoce i la Êimille d'Aaron. La même tradition raconte qu'à h ▼ne de ce prodige, qni reorersait ses espérances, nn jeone homme d'une des premières et des plus riches fanûDes dala Judée brisa sa baguette et courut s^enfermer dans une grotte du Carmel a^ec les disciples dTlie.

L'ange chargé d'annoncer à Marie sa mission glorieuse est le même qui a^ait révélé à Daniel les soixantedix semaines; Gabriel est le messager de l'avenir chrétien. Nous avons vu auprès du village de Samt-Jean, à une heure et demie à l'oued de Jérusalem^, remplacement de la demeure où la Yiei^e alla saluer sa cousine Elisabeth, la fontaine où elle avait coutume de puiser de l'eau pendant son séjour dans cette vallée. Le dénombrement de tous les habitants de l'empire à cette époque, ordonné par Auguste, est un fait hbtorique qui ne se peut nier; saint Justin, Tertu]lien, saint JeanChrysostome, dans leur réponse à ceux qui niaient la naissance de Jésus-Christ, se bornaient à les renvoyer aux registres du dénombrenient fait en Judée par Quirinius. Suivons donc à Bethléem cette jeune Galiléenne qu'un pieux protecteur accompagne et qui est près de devenir mère; issus de la race de David, c'est à Bethléem que Marie et Joseph ont été obligés d'aUer porter leurs noms; la foule des étrangers encombre la petite cité; il n'y a pas de place pour nos deux Gali-

* Corretpondance tC Orient f tome IV, lettre xcvi.

léens dans les hôtelleries; une étable leur sert d'asile; elle était semblable à une grotte, comme le sont encore aujourd'hui les établcs de Bethléem, et c'est là que, dans la nuit du 25 déceuibre, Marie enfante celui qui doit rattacher au ciel T humanité misérable et yagabonde.

Nous avons visité au bas de Bethléem, à Test, le champ des bergers qui, les premiers, au milieu de la nuit, apprirent des anges du Seigneur la joyeuse nouvelle. Comment exprimer la ravissante poésie de cette nuit, où des pâtres se prosternaient aux pieds du nouveau-né couché dans une crèche, où Marie adorait en silence les décrets d'en haut, où la grave figure de Joseph se recueillait en présence du mystère ! De quel éclat devaient briller les étoiles au-dessus de la cité bénie ! Quelle parure invbible aux yeux des hommes dut couvnr cette colline I Le ciel s'abaissait sur Bethléem pour l'environner en ce moment de toutes ses splendeurs. Alors sans doute quelque chose de doux et de consolateur passa dans Tâme de tous ceux qui habitaient cette portion de la Judée ; alors des songes heureux traversèrent plus d'un sommeil, et V oreille attentive eût pu entendre la brise nocturne répéter au loin ces paroles de la céleste milice : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne vo- Imté!

La prophétie de Daniel qui marquait l'époque de ('avènement du Messie avait retenti sur les bords de l'Euphrate et du Tigre; les Juifs restés dans l'ancien royaume de Cyrus soupiraient ajprès un libérateur

comme les Juifs de la Palestine. Les mages, philosophes ou astrologues de Chaldée, informés de Taccomplissement des temps prédits, auraient pu peut^ être, sans intervention miraculeuse, songer à porter i l'enfant roi Tencens et la myrrhe : d'après leur doctrine, chaque fois qu'un grand personnage naissait sur la terre, une étoile nouvelle, qui était la sienne, se montrait dans le ciel. Mais Dieu permit qu'un astre voyageur leur servit de guide, «t Où est le roi des JuiTs qui est né? disaient les mages en arrivant à Jérusalem; nous avons vu son étoile à Torient, et nous sommes venus l'adorer. » Ces étrangers arrivés d'une lointaine contrée furent les premiers qui annoncèrent à Jérusalem l'immense chose accomplie, à deux lieues de la ville. Les prêtres et les scribes du peuple, interrogés par Hérode, répondaient que le Christ devait sortir de Bethléem, selon la parole de Michée^.

Le vieil Hérode tremblait pour sa royauté; l'enfant que réchauffaient des bœufs dans une étable Inquiétait le maître de Jérusalem dans son palais magnifique; celui qui venait de naître comme le plus pauvre des enfants des hommes troublait le repos du plus riche prince qui, depuis Salomon, eût gouverné la Judée.

Il semble que Tamour des arts, le goût des grands monuments et la cruauté tle puissent pas habiter dans un même cœur; il semble que les instincts atroces doivent étouffer tout instinct de grandeur. Cependant cet Hérode qui, pour plaire aux Juifs, éleva, comme nous

• Ctiap. V, vers. 2.

le dirons plus tard, un temple superbe à la place de celui de Zorobabel, cet Hérode qui, dans ses dépenses prodigieuses, bâtit Sébaste et Césarée en Thonneur de César-Auguste, répara les monuments d'Athènes, releva à Rhodes le temple d'Apollon Pythien, construisit à Ascalon de beaux palais, donna des prix aux jeux olympiques et pensionna des poètes à Rome, était un monstre d'inhumanité, et l'empereur Auguste disait qu'il valait mieux être le pourceau que le fils d'Hérode.

Le massacre des enfants de Bethléem et des envi"» rons, raconté par Tévangéliste saint Matthieu et par un auteur païen du cinquième siècle S s'accorde bien avec le caractère du méchant Iduméen : c'est à lui qu'il appartenait de remplir Rama de deuil et de gémissements, et de faire pleurer Rachel, qui ne voulut pas être consolée parce que ses enfants n'étaient plus.

Le pays d'Egypte, où les Hébreux trouvèrent leurs premiers oppresseurs, était devenu, depuis quelques siècles, un refuge pour eux dans leurs mauvais jours. Quel touchant voyage que celui de Marie et de Joseph emportant avec eux le fils menacé par le glaive d'Hérode, s' avançant dans les montagnes méridionales de Judée, passant la nuit sous les abris qu'on disputait aux bêtes, fuyant les hommes et les cités, et cherchant dans les profondes solitudes un refuge contre un arrêt cruel! L'humble famille, arrivée à Gaza, dut quitter l'âne et prendre un chameau, car elle avait à franchir une vaste étendue sablonneuse, et l'âne eût disparu

* Macrobe, Uv. II des SaWm^M^^ cliap. iv.

dans les tourbillons du désert. Voyes la jeune mère en- ▼eloppée d'un long Yoile et montée sur le chameau ayec son enfant dans ses bras; le charpentier de Nazareth chemine derrière, appuyé sur un bâton d'érable ou de palmier. Que d'obstacles et d'ennemis les attendent! ils ont échappé à la fureur d'Hérode, mais écbapperont^ils à la faim et à la soif, au simoun, qui promène la mort dans les solitudes, aux animaux qui cherchent leur proie? Oh! quel intérêt nous inspirent ces pauvres Galiléens! mais, si le fils de Tobie eut un ange pour compagnon, mille conducteurs célestes précédaient le Fils de Dieu, et des rayons plus purs que les rayons du jour marquaient leurs pas sur le sable. D'illustres caravanes, de puissantes armées, depuis Abraham, le père des peuples, jusqu'à Alexandre, l'envahisseur des nations, avaient suivi la même route de Gaza à la contrée égyptienne ; toute leur gloire disparait devant ces trois humbles fugitifs auxquels nul ne prend garde en chemin. Ombres dont la place est si grande dans l'histoire, courbez-vous ici : c'est la destinée du monde qui passe !

A Héliopolis, Marie et Joseph retrouvèrent un souvenir de la patrie, le temple de Jéhovah bâti par Onias. A la porte de la ville s'élevait un arbre antique, au pied duquel l'Arabe avait coutume de se prosterner. On dit qu'à l'approche de la sainte famille l'arbre d'Héliopolis inclina religieusement ses branches séculaires, comme pour saluer le Dieu enfant; on ajoute qu'au moment où les divins voyageurs passaient sous les arceaux de granit de la porte principale d'Héliopolis

-- 321 ^ toutes les idoles d'un temple voisin tombèrent, la face contre terre : belle et prophétique image de la prochaine destruction de l'ancien monde, rempli d'erreurs I Au temps du moyen âge, le pèlerin visitait, en Egypte, la fontaine où Marie allait laver les langes de Jésus, le sycomore qui couvrait de son ombrage la Vierge errante.

Nous ignorons combien de temps la sainte famille vécut en Egypte. Des auteurs ont parlé d'un séjour de sept ans. Saint Matthieu nous dit positivement que Joseph demeura en Egypte justpià la mort à'Eérode^^ et que, ce prince étant mort, « l'ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et lui dit : « Lève-toi, prends « l'enfant et sa mère, et retourne à la terre d'Israël, « car ils sont morts, ceux qui cherchaient la vie de « l'enfant*. » Or il est certain que deux ans tout au plus s'écoulèrent entre la naissance de Jésus et le trépas d'Hérode, ce qui ne permet pas d'admettre un séjour de sept ans en Egypte. Il y a quelque chose d'admirablement providentiel dans le passage du Christ enfant en Egypte, ce pays d'où sortit Moïse, fondateur d'un empire religieux qui allait tomber par la seule puissance de cet enfant; ce pays d*où était partie la mythologie universelle, condamnée à mourir au pied du divin fugitif.

Nous savons peu de chose du Christ depuis son re* tour à Nazareth jusqu'à sa trentième année, époque

^ Vtqw ad obiîum Eerodu,

• Saint Matthieu^ chap. ii, vers. i9 et 20.

de sa première prédication. Marie et Joseph le condoisaient toos les ans à Jérusalem, au temps de la pftque. A l'âge de donse ans, ils le trouvèrent assis dans le temple, au milieu des docteurs, qu'il confondait et ratissait par la sagesse de ses paroles; et, Oomme ils ravalent longtemps cherché avec inquiétude dans la ville : a Pourquoi nous aves-^ous ainsi quittés? lui dit sa mère. Voilà que votre père et moi nous vous cherchions tristement. -^ Pourquoi me cherohieï^vous? leur répond Tenfant; ne saviex-tous pas qu'il tne faut être aux choses qui sont de mon Père * ? » Ces paroles, qui atmotiçaient la mission toute divine de Jésus, imposaient aux cœurs de Marie et de Joseph un sacrifice. Pendant les longues années d'une vie cachée à Nazareth, vie de travail et de soumission de la part de Jésus, il y eut sans doute, entre la Vierge et son fils, des entretiens auxquels l'oreille humaine n'était point admise, et qu'entendaient seuls les anges, invisibles gardiens de la demeure de Joseph. Qui nous dira ce qui se passait entre Marie et le SaU'» veur, quand Jésus croissait en flge et en grâce devant Dieu et devant les hommes; quand s'écoulaient en un coin de la Galilée les jours d'une obscure jeunesse qui devait aboutir au Calvaire et au mont des Olives, à l'ignominie de la passion et à l'empire de la terre et du ciel?

Au village de Saint-Jean, dont nous avons déjà parlé, nous avons vu, dans l'enceinte d un monastère latin

• Saint Luc, chap. ii, vers. 48.

bâti au dix-septièmfi siècle, 1q lieu où naquit le précurseur du Messie. Jean prêche la pénitence, fait entendre, sur les rives dii Jourdjain, des discours qui en* traînent la multitude; il baptise avec Teau, et prépare la voie de celui qui baptisera avec Tesprit et le feu. Des prêtres et des lévites sont envoyés de Jérusalem pour lui demander s'il est Je Christ, s'il est Élie ; et Jean leur répond qu'il n'est ni le Christ, ni Élie, ni un prophète, mais qu'il est la voix du désert, chargée d'annoncer quelqu'un de plut grand que lui qu'ils ne connaissent pas, quelqu'un de si sublime, qu'il n'est pas digne de dépouer les cordons de sa chaussure. I-iorsque Jésus va le trouver au désert : «t Voici , dit Jean à son approche, voici l'agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde ! » Le fils de Zacharie voit l'esprit divin descendre, sous la forme d'une colombe, sur la tête du Sauveur, qui a voulu recevoir de lui le baptême. André et Simon, son Irère, qui fut appelé Pierre, Philippe, s'attachent d'abord aux pas de Jésus ; Nathanael hésite à suivre le Sauveur, parce qq'il ne croit pas qu'il puisse sortir quelque chose de bon de Nazareth ^; et, quand Jésus lui apprend qu'il le connaît, qu'il l'a vu sous un figuier, Kathanaçl étonné le prpclame Fils de Dieu. La foule de qeux qui désirent le baptême est plus nombreuse autour de Jésus qu'autour de Jean, et les pharisiens en murmurent. Jean leur répète qu'il est dans l'accomplissement de sa joie, qu'il n'est pas le Christ; que son pouvoir, à lui, doit diminuer, et celui

* Saint Jeao, chap. i, vers. 4C.

— S24 — du Christ grandir; il leur dit que celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous; que celui qui tire son origine de la terre n est que de la terre et sa parole aussi ; que l'envoyé de Dieu parle la langue de Dieu, et que Dieu ne lui donne point son esprit par mesure.

Nous n'avons point à suivre en détail le récit des évangélistes ; la vie de notre maître, de notre divin ami à tous, est dans la mémoire des chrétiens, à quelques communions qu'ils appartiennent; un coup d'œil de respect et d'adoration sur le passage de Jésus au milieu des hommes suffit au plan de notre travail.

À quelle scène (audra-t-il nous arrêter? quelle parole du maître faudra-t-il recueillir? Nous Toudrions nous borner à répéter ce que Jésus disait aux envoyés de Jean-Baptiste , qui était alors prisonnier : « Les aveugles voient, les sourds entendent, les lépreux sont guéris, rÉvangile est annoncé aux pauvres. » Quand nous parcourions les lieux où s'écoulèrent ses jours mortels, combien de fois, rempli de son souvenir, nous avons cru voir apparaître le plus beau des enfants des hommes avec ses longs cheveux partagés sur le front et tombant autour de son cou, avec sa robe de toile grise et une étoffe de la même couleur jetée sur f épaule droite I Ce costume est toujours celui des Nazaréens, et le voyageur y retrouve une intéressante image du fils de Marie. Ce costume rendait plus visible à nos yeux l'Homme-Dieu, dont le noble et doux visage était comme une splendeur voilée, dont le son de voix pénétrait et réchauffait les âmes, donl le maintien grave commandait le respect. Assis au bord du puits de Jacob, dans

la vallée de Sichem, il demande à boire à la Samaritaine, sans s'inquiéter des vieilles divisions entre les Juifs et les Samaritains, et lui parle du don de Dieu. « Nos pères ont adoré Dieu sur cette montagne, lui dit la femme de Samarie en lui montrant le Garizim; vous autres Juifs, vous prétendez que c'est dans Jérusalem seulement qu'il faut Fadorer. d Jésus répond que le temps va venir où Ton n'adorera plus ni à Garizun, ni à Jéru* salepi, que Dieu est esprit, et que ses vrais adorateurs le serviront en esprit et en vérité, a Je sais que le Messie doit bientôt venir, reprend la femme, il nous révélera toutes choses. — Le Messie, c'est moi, moi qui vous parle, x> lui dit Jésus.

Le fils de Marie, sorti tout à coup de Fatelier de Joseph pour commencer sa mission appuyée sur des miracles, était surtout pour les hommes de Galilée un grand sujet de surprise, a D'où lui sont donc venus cette science, ce pouvoir? disaient-ils entre eux; n'est-ce pas ce charpentier, fils de Marie, frère de Jacques, de Judas, de Simon? ses sœurs ne sont-elles point parmi nous? h Ils avaient vu l'homme si longtemps, qu'ils avaient de la peine à reconnaître le Dieu. Il ne voulut accomplir à Nazareth aucun prodige, nous dit saint Marc ^ ; il guérit seulement quelques malades en imposant les mains; l'incrédulité des habitants de Nazareth étonnait Jésus autant que son pouvoir divin les éton-. naît eux-mêmes. C'est principalement à Capharnaûm, à Betbsaïde et à Gorozaïm que le Christ multiplia ses mi-

^ YiritUém uUam f^icm, Saioi Um » cbapé vi» vers» 5* è. f.

— 5Ϋrwles ; il finît par leur crier : Malheur! parce qu'il n'atait opéré au milieii de ces Tilles que d'inutiles mer^ veilles.

Les miracles de Jésus, preuves de sar mission divine, étaient presque tons une manifestation de sa bonté; fofflcier de Capbamaâm voit son fils guéri à l'heure annoncée, la pauvre mère de Naïm voit son fils se lever du cercueil, et Ja!re sa fille unique sortir des bras de la mort à la voix du Sauveur. Le paralytique qui, depuisf trente-huit ans, souffrait immobile, prend son fit et marche; l'aveugle-né lave ses yeux à la piscme de Siloé et retrouve la lumière; une multitude fatiguée à suivre Jésus, et qui avait faim, est rassasiée avec cinq pains et quelques poissons; les pécheurs du lac de Génésareth, qui avaient travaillé en vain toute la nuit, jettent leurs filets sur la parole du Maître, et les filets se rompent sous le poids de la merveilleuse pèche. C'est pour laire le bien que le Fils de l'homme usait de son pouvoir divin, et ces témoignages d'une compassion infinie enchaînaient à ses traces les populations. On allait à celui dont la bouche ne s'ouvrait que pour rendre la santé ou la vie, enseigner une vérité, accorder un pardon, donner une consolation ou une espérance. Mais les prêtres et les lévites, les diverses sectes des Jmfe, résistaient opiniâtrement à l'enseignement de Jésus, aux prodiges qui l'accompagnaient. Cette nation malheureuse et corrompue, comme l'appelle le Sauveur, demandait des miracles, et les miracles étaient irapuiseants à la tirer de ses ténèbres. Quoique sa mission ne fût point établie sur l'autorité humaine, mais sur Tau-

torité divine, Jésus rappelait aux Juifb qu'il» avaient interrogé Jean, et que celui-ci avait rendu témoignage à la vérité. Jean, cette lampe ardente dont la lumière les a un moment réjouis^ a proclamé la venue du Cbrisi au milieu d'eux ; ni le témoignage du précurseur, ni le témoignage plus haut des œuvres de Jésus, ne pouvaient convaincre ces pharisiens rebelles à l'évidence. « Je ne tire point ma gloire des hommes^ leur disait le divin Maître; mais je vous connais, je sais que vous n'avez point en vous Tamour de Dieu ; je suis venu au nom de mon père, et vous ne me recevez pas; si un autre vient en son propre nom, vous le recevrez. » Admirables paroles d'un sens profond et triste I C'est qu'en ce monde la vérité est destinée à trouver un plus difficile accueil que l'imposture I

Jésus rencontrait plus de £di parmi les Samaritains que parmi les Juifs ; il guérit dix lépreux qui lui avaient fait entendre leurs voix suppliantes; neuf d'entre eux ne viaanent pas même lui rendre grâce ; un seul, après s'être montré au prêtre comme l'ordonnait la loi, s'est jeté aux pieds du Christ, et c'est un Samaritain : « Il n'y a que cet étranger, dit Jésus, qui ait rendu gloire à Dieu^ » Il reprochait aux Juifs de tenir leur cer-* veau fermé aux clartés étemelles, et leur prédisait que les gentils recevraient plus facilement la vérité^ il avait d* autres brebis qui n'étaient pas de cette bergerie^ et ces brebis comprendraient mieux la voix du pasteur.

Il n'y a pas d'éloquence, pas de poésie humaine qui

* Saint Luc, chap. xvu, vers. '18.

ait le charme et la puissance du langage de Jésus dans sa prodigieuse simplicité ; il se sert des images les plus ordinaires de la nature et de la vie pour annoncer les choses les plus nouvelles et les plus cachées ; toutes les merveilles du ciel, tous les trésors de Tétemité, passent par des discours que Tesprit d'un enfant peut saisir; or, comme le Christ est venu pour les petits et les pauvres, il semble qu'il ait voulu parler leur langue afin de mieux pénétrer dans leur entendement. En même temps que Dieu se fait homme et visible à tous, la vérité revêt une forme qui la rend universellement palpable, et c'est ainsi, on peut le dire, qu'elle éclaire tout homme venant au monde. Chacun de nos lecteurs a présents à sa pensée bien des paroles et des discours dont la reproduction serait inutile ici, et qui ont popularisé aux deux bouts de Tunivers des secrets et des doctrines salutaires que les plus fiers génies des anciens âges n'avaient point soupçonnés.

Quelle scène que la résurrection de Lazare, ce frère de Marthe et de Marie que Jésus aimait I « Notre ami ' Lazare dort, je vais l'éveiller, » dit-il en quittant la vallée de Jéricho pour venir à Béthanie. Â la vue des deux sœurs et des amis du mort qui pleurent, Jésus frémit dans son esprit et se trouble lui-même^ ; il demande où on a mis Lazare. « Venez et voyez. Seigneur, » lui dit-on; et des larmes coulent de ses yeux : précieuses larmes qu'un ange recueillit sans doute I II m troubla une seconde fois lorsqu'il arriva a la grotte

* Éyangile de saint Jean, cbap. ii, vers. 33,

où Lazare avait été enseveli, grotte qui s'offre aujourd'hui encore à la pieuse curiosité du pèlerin, et que nous avons visitée nous-même. Quel moment solennel que celui où, la pierre du sépulcre étant enlevée, Jésus, environné de peuple, se trouve en présence du cadavre déjà en putréfaction^ lève les yeux au ciel pour rendre grâce à son père de Tavoîr exaucé, et puis, d'une voix forte*, appelle Lazare, qui aussitôt sort du tombeau! «Plusieurs d'entre les Juifs qui étaient venus voir Marie et Marthe, nous dft l'évangéliste saint Jean, et qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. » Plusieurs Juifs, et non pas tous les Juifs qui étaient là, crurent à la divinité de Jésus ! Ce* cadavre en pourriture était devenu un homme vivant. La grande croix de Jésus avait fait tressaillir la mort dans son empire, et tous les témoins de cette merveille n'adorèrent point le fils de Marie,! ! Cela n'est-il point dans l'ordre moral uiie sorte de lugubre miracle?...

Le courroux de Jésus chassant les vendeurstdu temple est bien le courroux d'un Dieu. Le Messie, dans la sainte énergie de sa nature, repousse invinciblement, éternellement, toute souillure, et la menace de ses regards fait fuir ceux qui trafiquent au sanctuaire. Les marchés de botes à l'usage des Juifs qui, des divers points du pays, venaient oflrir des sacrifices, avaient été établis dans le portique extérieur du temple, par un sacrilège calcul des prêtres; là aussi avaient pris place

« Jamfetet. (Saint Jean.) * Voce magnâ.

-^ 550 — les changeurs qui donnaient aux Juifs étrangers la monnaie ayant cours à Jérusalem, ou prêtaient sur gages avec une effroyable usure. L'indignation du Fils de rhomme s'était allumée au spectacle de ces iniquités. a II est écrit, disait-il à ces trafiquants, Ma maison sera appelée une maison de prières, et vous en ayez fait une caverne de voleurs, » 11 fallait, ajouterons-nous avec saint Jérôme, qu'il parût en ce moment sur la face de Jésus un éblouissant et terrible rayon de sa divinité, pour qu'une multitude d'Israélites, enchaînés à leur gain, se laissassent chasser par un seul homme,

A mesure que le temps de sa mission s'achève, la douceur de Jésus prend une sorte de caractère touchant. Lorsqu'à Béthanie on blâme le religieux dévouement de Marie répandant sur les pieds du Sauveur un vase de parfum estimé trois cents deniers*, qu'on aurait pu donner aux pauvres, « Laissea-la faire, dit Jésus, vous aurez toujours des pauvres, mais vous ne m'aurez pas toujours. » Une autre fois il dit au peuple : c( La lumière est encore avec vous un peu de temps; marchez pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent, » Le Sauveur appelle ses petits enfants* les disciples choisis, ce petit troupeau à qui il avait recommandé de ne pas avoir peur. « Mes petits enfants, il me reste peu de temps à passer avec vous; vous me chçrchere*, et, comme je l'ai dit aux Juifs, vous ne pourrez pas vemr

* Enriron cinquante écus de notre monnaie.

• Filifkli tfsaint Itmn \

Filioli, (Saint Jean.)

où je yais, » Mais il est un commandemeat que le Maî tre leur donod; il veut qu'ib s'aimeat comme il «63 a ^irnés; on les reconnaîtra pour ses disdples à Tamou^ qu'ils auront les uns pour les autres.

La tête de Jean-Baptiste était tombée à la demanda df la femme d'Hérode-Antipas, tétrarque de Galiléet (k prince s'était d'abord contenté d'emprisonner Tbomm^ qui lui aTait reproché son mariage a?ec la femme d^ son propre frère Philippe- , et dont il redoutait la popii^ larité» si nous en croyons josèphe. Ainsi font quelquor fois les pouvoirs de la terre; c'est par la violence ipi'ils se veng^t de Tautorité de la vertu. Bérode^Antipts n'aurait peut-être pas songé à faire mourir Jean-Bap* tiste; mais il était esclave d'une fepupe passionnée et farouche que la parole de Thomme de J)ieu n'avait pas manqué d'atteindre dans ses vices,

Nul homme n'a reçu plus de gloire que Jean» stiivnommé Baptiste ou le Baptisew; car Jésus^llbrist Ta déclaré le plus grand d'entre ceux qui sant nés de la femme; comme pour le séparer de notre race et le placer au-dessus de notre faible et inconstante nature, le fib de Marie a dit de son précurseur qu'il n'était point «n roseau agité du vent. C'est dans la solitude, toujours 81 féconde en divines inspirations, que Jean se prépara à son ministère sublime. Son vêtement, fait de poil de chameau et serré d'une ceinture de cuir; sa Murritttre, composée du miel des abeilles sauvages, reeueilli dana le tronc des arbres et le creux des rochers, •! da groa-

^ Saint Matthieu y chap. xit, yers. 4.

ses sauterelles comme on en Toit encore Toltiger par bandes vers la mer Morte et le Jourdain ; son visage noirci parle soleil, amaigri par les austérités : tout cet ensemble d'homme da désert qui d'abord fit croire que le prophète Ëlie était revenu sur la terre se montra au delà du fleuve sacré comme une sévère apparition. Jean commença à prêcher la pénitence, la confession et le baptême, à peu près au même âge ou Jésus-Christ commença son œuvre; il annonçait que le royaume des deux était proche, lavait dans l'eau du Jourdain les souillures de ceux qui allaient à lui, apprenait à prier el parlait à tous de la méprisable vanité de la terre, et des biens éternels, seuls dignes d'occuper le cœur de l'homme. Depuis bien longtemps, le Seigneur n'avait envoyé de prophète, et Jean paraissait aux Juifs comme un retour des bénédictions d'en haut; on accourait à lui de Jérusalem et de tous les points de la Judée, et chacun se demandait si le fils d'Elisabeth n'était pas le Christ promis. Une députation de prêtres et de lévites pharisiens fut chargée de savoir de lui s'il n'était pas le Sauveur attendu; il confessa qu'il ne Tétait point et ne laissa point éteindre sa lampe par le vent de ^orgueil^ Fruit d'une mère stérile, il faisait porter des fruits de grâce i la stérilité du désert, dit un auteur ecclésiastique.

Jean, qui voulait être seulement une voix, le précurseur de celui qui devait baptiser dans le Saint-Esprit et dam le feu, eut de nombreux disciples, dont l'Évangile

* Saint Aogasfiiu

nous parle plus d'une fois; il laissa après lui ane école qui était comme le vestibule du christianisme, et qui se répandit dans les paya de Syrie, d'Egypte et d'Asie Mineure. Du vivait même de Jean, il y eut des jalousies entre ses disciples et ceux de Jésus-Christ au sujet de la valeur des deux baptêmes ; les premiers auraient bien voulu entraîner leur maître dans une lutte contre Jésus, mais il leur résista dans son humilité inspirée. Un grand nombre de Juifs s'en tinrent au baptême de Jean-Baptiste, qui était le dernier échelon providentiel conduisant l'homme au Dieu rédempteur; ils n'avaient plus qu'un pas à faire pour arriver à Jésus-Christ^ et leur pied s'arrêta !

On menaçait du sort de Jean-Baptiste le fils de Marie, qui, se trouvant aux bords du Jourdain, habitait des lieux soumis au pouvoir du tétrarque de Galilée; le Sauveur fait dire à ce renard, comme il l'appelle, qu'il a encore des démons à chasser, des malades à guérir; que bientôt viendra sa dernière heure, et qu'alors il se rendra à Jérusalem, parce qu'il ne faut pas, dit-il, qu'un prophète périsse hors de Jérusalem^ Jésus s'attriste sur cette ville qui tue les prophètes et lapide ceux qui lui sont envoyés. « Combien de fois, s*écrie-t-il en s'adressant à l'ingrate cité, j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu ! d

« Allons à Jérusalem, avait dit le Christ à ses douze disciples, car toutes les choses que les prophètes ont

^ Saint Luc, chap. zin.

écrites sur le FUs de Thomme s aœompliront, » Ses disciples n'approchent qu'avec effroi de cette cité où tant d'ennemis ont juré la perte de leur m^^Ure, et lui, sans trouble et sans faiblesse, s'avance à leur tête. C'est d'abord un triomphe qui l'attend ; Jésus monte sur un ânon, et voilà le peuple qui Fescorte comme un roi de la terre dans sa marche de Bethphagé à Jérusalem , la foule fait entendre des cris joyeux; cUq étend sur te pas du Messie des branches d'olivier, des palmes et éefi vêtements. Les disciples mêlent leurs voix à celles qui crient : Gloire m fils d$ David! On voudrait leur fer- ^mi^r la bouche, mais, reprend le Sauveur, n s'ils se taisent, les pierres parleront. » Les prêtres ne pouvaient retenir leur dépit violent en entendant les enfants continuer leurs cris de gloire dans le temple, et s'en plaignaient à Jésus lui-même; Jésus leur rappelait les paroles du roi-prophète : Vous avez reçu la louange h plus parfaite de la bouche des enfants et de ceuna qui sont à la mamelle. Au milieu de son triomphe les calamités futures de Jérusalem affligeaient la pensée du Iflessie; en montant à la cité, il souhaitait que, du moins en ce dernier jour, elle reconnût et comprit le bienfait qu'il lui apportait ; l'entière destruction de la ville opiniâtre m sou erreur passait tristement devant ses yeux.

SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT

La pftssiop, la mort et la résurrection iei Jésus-Christ forment un drspue qui, plus que topte (chose en ce monde, ébranle Tâme e^ Timagination, Quel événement, quel spectacle pourriez-vpus jamais comparer a ce t^Heau d'une sublimité si solennelle, d'un caractère SI mouï, d'un intérêt si universel, qui noijs représente un Dieu yenu au milieu des hommes pour leur enseigner la yérité, et se dévouant au dernier supplice pour effacer les iniquités de tous lep siècles? Ce n'est point là de l'épopée humaincf rien de pareil n'aurait pu être inventé par le génie; nn^ telle œuvre e^t d'invention divine, et, lorsque Ja nrnse de la terre* a chanté cet acco];nplissement d'une pensée de TÉtern^l,

combien ses accents ont été empreints de suavité, de majesté I

Nous aTons gardé le souvenir des heures que nous avons passées sous les Oliviers de Gethsémani, où Jésus méditait, priait et soufirait, voyant les crinaes des temps passés et des temps à venir, où le Messie demandait à son père d'éloigner le calice loin de lui. Par le plus terrible de ses arrêts, le Père, formidable juge, condamnait douloureusement son fils à la mort! Là-baSy dans ce coin de terre à jamais sacré, nous nous sommes recueilli devant l'image de Tagonie de Jésus; sa face divine et tout son corps étaient inondés de larges gouttes de sang; il trouvait Tenfer entre son père et lui, et cet enfer ne pouvait disparaître que par sa mort. Judas, qui a reçu d'avance le prix de son crime, livre son maître. Gaïphe et les prêtres ont condamné Jésus à mort parce qu'il s'est dit le fils de Dieu. Pour l'exécution de leur sentence, il leur faut l'autorisation romaine. Ponce Pilate, successeur de Yalérîus Gratus dans le gouvernement de la Judée, ne trouve point Jésus coupable; comme le fils de Marie est Galiléen, il le renvoie au tétrarque Hérode, qui se borne à l'outrager et ne le condamne pas. Mais les fureurs de l'enfer ont passé dans Fâme de la multitude de Jérusalem; il ne lui suffit pas que Jésus ait été cruellement flagellé et livré à toutes les insultes du prétoire; elle lui préfère un bandit appelé Barrabas; Ponce Pilate, après s'être lavé les mains pour protester de son innocence à la manière des Hébreux, abandonne lâchement Jésus, que la populace veut mettre en croix.

Une inscription en hébreu, en grec et en latin, attachée sur le gibet infâme, donne à la yictime le titre de Roi des Juifs, titre que le gouverneur de Judée maintient malgré les réclamations des pontifes : Ponce Pilate, tourmenté d'un songe de sa femme, pressentant déjà peut-être le Dieu, veut ainsi imprimer une honte nouTcUe à là féroce injustice des Juifs ^ Le divin cru-

* M. Dapin aîné a publié, en 1828, un petit écrit intitulé Jétui de^ vant Catphe et Pilate, ou Réfutation d^un chapitre de CEistoire de» imti^ hKtiùM de Mùiee, p<kr M. Salvador. L'auteur, se renfermant, comme il le dit lui-même, dans la thèse de droit et de loi, a voulu prouver que r arrêt de mort 'de Jésus-Christ a été une violation des droits et des formes judiciaires de cette époque. M. Salvador, qui a entrepris l'étrange tâche de justifier l'arrêt porté contre le Sauveur il y a dix-huit siècles, ne s'est point tenu pour battu. Dans un nouvel ouvrage : Jétut- Chritt et »a doctrine^ publié en 1838, il 8*est efforcé de réfuter les ar^ guments de M. Dupin ; mais toute sa dialectique vient se briser contre ce cri des Juifs demandant le sang du fils de Marie et n'ayant pas le droit de le mettre à mort : // ne noue eet permis de faire mourir personne : Nobis non licet interficere quemquam. Les subtilités, les additions de mots, ne sauraient changer le sens de cet aveu solennel de la perte de la puissance de vie et de mort sous la domination romaine. Nous ne dirons rien du livre de M. Salvador : Jésus-Christ et sa doctrine. C'est de l'érudition hébraïque assez habilement pi^ésentée contre le caractère divin du christianisme ; mais cet appareil de science hardie n'a pour base que des paradoxes, des suppositions gratuites, des données incertaines. M. Salvador se montre à nous comme l'interprète de la na« tion juive, qui, dans son désespoir funèbre de ne pouvoir sortir de ses ruines» essaye péniblement de démolir le Dieu dont l'empire immense est pour elle une condamnation ; son livre est on froid et long blasphème contre la gloire de Jésus-Christ. Cet ouvrage, qui conteste au fils de Marie, noiHseulement la divinité, mais presque la vertu et le génie, et qui ne porte aucune trace d'emportement et de passion, est conçu tout i foit en dehors des idées dont l'univers est plein ; il y règne quelque chose de malheureux, de morne, de solitaire, et vous diries qu'il a été écrit au fond d'un tombeau par le démon du déicide.

ci6é se fait entendre, il demande à son père le par» don da ses bourreaux, il exprime une plainte qui, mille ans auparavant, était sortie de la bouche du roi-propbcte : Mon Dim, mon Biml pourquoi iti ave%'Vou$ abandonné?

Jésus-Christ, fils de Dieu, Dieu lui-même, Tégal de son père dans rélernité, est cloué sur une croix, et le Calvaire, cette montagne des suppliciés, se rougit de son sangl Puis tout est consommé; Dieu est mort; ces trois mots saisissent violemment Timagination et la jettent dans je ne sais quel ordre d'idées. Mais qiie doit-il se passer en ce moment che!r1es anges et chtt les hommes, dans les radieuses contrées d'en haut et dans cette eontrée d'ici-bas donnée aux fils d'Adam pour leur hôtellerie d'un jour! Armes-vous de toute la puissance de votre intelligence, et fortifiez votre regard pour qu'il ne se trouble point devant le spectacle de la création, alors que le Créateur expire. Les anges ont été avertis des desseins de Dieu; mais, à l'heure où le Messie souffre et meurt, un invincible effroi les saisit, une douleur profonde les agite; ils pleurent, eux qui n'ont jamais pleuré, et leurs ailes d'azur se replient sous un souffle de morts qui passe. Le chants des séraphins sont muets, les harpes célestes sont détendues; SI, de temps en temps, le silence des harmonieuses phalanges est interrompu, ce sont des notes lugubres qui traversent l'espace. Un moment le del semble vide, vide par l'absence d'un Dieq immolé, et les légions immortelles attachent leurs tristes regards vers le point de notre globe où s'est dressée la croix.

he» autres se sont vailés; les mondes, arrêtés tont à coup par une immense terrenrt ont syspendu leur marche dans ces routes qu'ils suivaient invariablement depuis la première aujbe de la création; ils ont été frappés d'immobilité, semblables à des yoyageur^ qui, en chemin, auraient été soudain glacés d'épouvante à la yue d'nn grand cnme.

Et maintenant, par b pensée, contemplez la terre au moment où son roi succombe : une nuit noire enyabit Tespace, Fimmensité est livrée aux ténèbres, comme avant Tinstant où h lumière fyt faite; notre globe s'ébranle, comme s'il venait de perdre son point d'appui; les forêts s'agitent, et de funèbres murmures sortent de leurs profondeurs, t'berbe des collines se flétrit, les plantes et les fleurs périssent, Toiseau gémit, les bctes sauvages hnrlent dans leurs antres; Turne des fleuves est tarie; les mers furieuses, ouvrant leurs abîmes, lancent» dans leurs mugissements, des imprécations contre l'homme, et menacent de subme9*ger une seconde fois la terre, coupable du meurtre de son Messie, A cette heur&*là, en dehors du cercle étroit des amis du Sauveur, Tesprit du mal était vamqueur dans le monde; pas une bonne action ne fut accomplie, pas une noble inspiration ne vint au cœur, pas une seule impression de bonheur p'^ntra dans Vhomme; vous n'auriez pas rencontré un seul esprit avec une grande pensée; il n'y eut plus^ dans cette honre unique parmi les heures qui composent le temps, ni vertu> ni génie. Un trouble inconnu avait saisi )a famille hun^aine dans toutes les régions où vivaient des

humains; toute chose était devenue pâle ou gémissante dans la nature et dans le monde moral; les âmes étaient vides, les intelligences solitaires et infécondes, et, dans l'immense création, il n'y avait plus que Ja nuit, les larmes et les soupirs.

Maintenant, si l'imagination contemple le Golgotha à travers les traditions bibliques, quel touchant et imposant spectacle elle découvrira autour de la croix ensanglantée! Représentez-vous Adam, Taïeul des humains, le chef de la race tombée, le proscrit de rÉden primitif, Tancien coupable par qui la mort est entrée dans le monde, prosterné au pied de cette croix d'où descendent la vie et le pardon pour sa postérité rachetée! Voyez se presser sur la montagne de la Rédemption les pieuses et grandes figures de la loi première : tous ces patriarches, ces augustes personnages, avaient attendu aux portes du ciel la venue du Sauveur promis, semblables à ces pèlerins du moyen âge qui, trop pauvres pour payer leur entrée dans la cité sainte, attendaient l'arrivée d'un prince dont les libéralités leur ouvraient cette ville de Jérusalem après laquelle ils avaient tant soupiré. Abel, la première victime humaine, prophétique symbole de l'immolation du Christ; Abraham, Isaac, Jacob et Joseph, Moïse, Adam, Josué, David et Salomon, Isaïe, Ézéchiel et Daniel, lés rois et les sages, les prophètes et les défenseurs d'Israël, les nobles femmes qui nous apparaissent dans le poétique lointain des saintes Écritures, Sara, Rachel, Rébecca, toute cette radieuse troupe qui avait devancé le Messie sur le chemin de Sion se précipite au-devant de son

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libérateur. Parmi ces représentants d'un antique passé religieux, quel mélange de tressaillement et de tristesse ! les voilà qui touchent à la possession du véritable royaume de Dieu, mais le visage de ces .captifs devenus libres s'assombrit à la vue de ce qu'ils ont coûté.

Même à côté des choses divines, les sentiments humains sont intéressants à étudier. J'ai bien souvent songé à la situation touchante des amis de Jésus après l'immolation du Maître et quand son sépulcre eut été fermé. Imaginez les scènes d'affliction autour du foyer domestique, le deuil de ceux qui venaient de tomber tout à coup dans un complet abandon. Nous n'entrerons point dans les mystères de douleur qui s'agitent au cœur de Marie; brisée de souffrance, les yeux pleins de larmes, elle s'éloigne du Calvaire, soutenue par le disciple chéri à qui elle avait été recommandée du haut de la croix, et se dirige péniblement vers son humble demeure, dans le plus pauvre quartier de Jérusalem. Elle trouvait des consolations dans la connaissance plus profonde qu'elle avait de la divinité de son fils. Mais comment peindre la désolation des disciples, qui, bien grossiers encore, comprenaient faiblement les immortelles espérances? Simon Pierre, les deux Jacques, André Cléophas, Barthélémy, suivent lentement la mère du divin Mort; la dernière consolation de ces pieux délaissés est de mêler leurs pleurs. Quelle page que celle où nous aurions retrouvé les paroles échangées sous le toit de Marie désolée, le soir du crucifiement de son filsl Quelle page que le récit de ces larmes,

de ces sanglots qu'il fallait étouffer pourtant dans cette cité ennemie, au milieu d'une population menaçante I La place où Jésus avait coutume de s'asseoir dans la demeure maternelle ajoutait à la douleur de ses amis solitaires. Combien cette nuit fut ténébreuse et lourde pour eux ! leurs yeux restèrent ouverts durant le premier sommeil de Jérusalem déicide. Que d'amertume, d'anxiété, d'effroi! l'avenir glorieux du Messie était à moitié fermé pour leur esprit ; les disciples lui avaient entendu dire qu'il briserait la pierre de son tombeau; mais, après l'avoir vu cloué sur le bois ignominieux, leur âme avait été livrée à un affreux mélange de peme, d'incertitude et de terreur. Qu'allaient-ils devenir? dans quel coin de terre devaient-ils cacher leur misère? dans quel lointain exil enseveliraient-ils leur désespoir? Jamais des orphelins ne tombèrent de plus haut, n'eurent plus de larmes à verser autour d'un cercueil, que les disciples après la disparition violente de celui dont les paroles et les regards répandaient tant d'amour, de consolations et de lumière l r^ous avons tous la mesure du vide que laisse en nous la perte d'un ami sur la terre; mais quand cet ami est un Dieu et qu'il n'est plus là, il se fait aussitôt un horrible vide semblable à celui de la nuit éternelle.

Pour achever la peinture des douleurs particulières et cachées qui suivirent à Jérusalem le supplice du divin Maître, entrons dans cette maison de Béthanie où le fils de Marie aimait à s'arrêter. Nous trouvons là trois des meilleurs amis de Jésus, Marthe, Madeleine et leur frère Lazare Ik pleurent et se lamentent d^

puis qu'ils Font vu conduit à la boucherie comme un agneau, depuis qu'ils ont vu le plus beau, le plus sublime, le plus vertueux des enfants des hommes, sue* combant sans murmure sous Jes coups d'une atroce iniquité. « Le voilà, dîsaîent-ils, le voilà enfermé dans le cachot du trépas! nous ne le verrons plus, venant de Jérusalem ou de Jéricho, suivre le sentier de Béthanie et passer à travers nos champs comme une radieuse bénédiction ! A spn approche, nos oliviers et nos figuiers inclinaient leurs branches, nos arbustes devenaient plus verdoyante, nos fleurs avaient plus d'éclat et de parfum, les oiseaux des buissons étaient plus mélodieux, et la brise qui descend de la montagne des Olives semblait soupirer autour de nous un cantique! Oh! que nos champs sont aujourd'hui pâles, muets, déserts! Nous ne le verrons plus, notre divin Ami, franchir le seuil de notre demeure avec un sourire plus doux que le rayon du matin, prendre place au milieu de nous et partager notre pain ! Notre oreille ne s'ouvrira plus à ce langage auquel ne ressemblait aucun autre langage, et qui versait dans nos âmes la vie, l'espérance et la paix ! Désormais la Tristesse et la Solitude habiteront sous ce toit, qui ne s'illuminera plus de sa présence, qui n'entendra plus le son de sa voix. Notre demeure sera plus sombre que le rocher dans les flancs duquel on a creusé sa prison funèbre.,. Ohl que ne pouvons-nous être enferinés avec lui ! La nuit de son tombeau serait meilleure pour nos cœurs que la lumière du jour dans cet univers d'où il est sorti! » Telles étaient sans doute les plaintes de la maison

de Béthanie, maison bénite où se sont passées les scènes les plus suaves de TÉvangile, et dont le pèlerin cherche aujourd'hui remplacement. On doit penser que Lazare consolait ses sœurs et leur faisait entendre que tout n'était pas fini ; lui, le ressuscité de Béthanie, aurait-il pu croire que celui dont la voix avait eu la puissance de réveiller les trépassés resterait à jamais garrotté dans les liens de la mort?

Il n y a pas dans l'histoire du monde un espace de temps aussi solennel que celui pendant lequel le fils de Marie est couché au sépulcre; Tunivers moral parait comme en suspens; la vérité, en quelque sorte, n'existe pas encore pour les hommes ; elle attend un dernier témoignage. Les germes laissés par la parole du Christ sur le chemin de Galilée et de Judée sont menacés d'une mortelle immobilité; la peur a dispersé les disciples : Matthieu et Cléophas s'entretiennent avec tristesse sur la route d'Emraaûs; les prédications de Jésus, destinées à changer la face du monde, viennent de mourir peut-être au pied du rocher sépulcral ; ce tombeau neuf, où Joseph d'Arimathie a voulu ensevehr le corps du Nazaréen, ce lit de mort creusé au coin d'un petit jardin, à peu de distance du Calvaire, a le secret de l'immense révolution morale qui va ouvrir au genre humain de nouvelles voies. Mais, le troisième jour, quand le divin Mort se souleva du fond de sa tombe ainsi qu'un héros qui s'échappe victorieux des bras d'un ennemi, la vérité resplendissait sur le monde comme le soleil à son midi.

Jésus ressuscité se montra aux apôtres, à ses amis,

à cinq cents fidèles en Galilée ; tous ceux qui avaient cru en lui avant sa mort furent embrasés d'amour et de dévouement pour sa doctrine. En passant par le sépulcre, le Christ semblait avoir laissé quelque chose de sa nature humaine; il rompt le pain avec les deux disciples d'Emmaûs, mais bientôt il s'évanouit à leurs yeux *; il donne du pain et du poisson à ses disciples au bord du lac de Génésareth, demande à Simon Pierre s'il l'aime, et lui demande de paître ses agneaux et ses brebis, puis il se dérobe aux regards de ses apôtres. Pendant les quarante jours qui suivent sa résurrection, son séjour en Judée n'est qu'une succession d'apparitions fugitives; l'existence de Jésus est pour ainsi dire flottante entre la terre et le ciel, et comme SI, après son immense victoire sur la mort, il eût re^ vêtu trop de gloire pour garder les formes mortelles, le Dieu seul était resté.

A partir de cette époque, le doute règne sur la destinée de la mère du Sauveur ; les quatre évangélistes n'en parlent plus. Malgré leur silence, on peut croire que Marie fut la première personne humaine qui re-^ connut Jésus après sa sortie du tombeau, et qu'au moment de l'ascension glorieuse elle suivit de l'œil plus longtemps que d'autres le Christ remontant vers l'éternelle demeure. D'après des traditions incertaines, mais dignes de respect, la Vierge, fuyant la persécution, se retira à Éphèse, accompagnée du disciple bien-aimé et de Madeleine; elle passa plusieurs années dans les pays

■ Saint. Lttc, chap. xuv; vers. 31.

dlonie, tout peuplés de dieux condamnés^ 3 la ruine par son fils crucifié sur le Golgotha. Si Marie alla mourir à Jérusalem, elle s'embarqua probablement au rivage oà Smyrne montre aujourd'hui ses minarets et ses coupoles; elle avait pu se reposer, en passant, â l'ombre des saules du Mélès, père d'Homère. Dans sa traversée sur les mers de la Grèce, elle vit les îles àè Chio, de Lesbos, de Cos, de Délos, de Rhodes et de Chypre. A Faspect de Pathmos, Jean, le fidèle compagnon de Marie, ne pensait pas qu'un jour il serait proscrit sur ce pâle rocher de l'Archipel par l'arrêt d'un empereur romain. Nous avons visité, dans la partie septentrionale de la vallée de Josaphat, un vaste souterrain qu'on appelle le Tombeau de la Vierge; c'est là qu'avaient été déposés, dans les flancs du roc, comme nous l'avons déjà dit, les restes d'Anne et de Joachim ; c'est là aussi, ajoute la tradition, que fut ensevelie leur sainte fille.

D'après des croyances autorisées par l'Église, les dépouilles virginales et incorruptibles de la mère du Sauveur ne restèrent point dans les ténèbres du sépulcre; mais Marie, par une résurrection anticipée, reçut une • immortalité glorieuse, et celle que TÉcriture nous représente avec la lune à ses pieds et les étoiles autour de sa tête fut emportée dans les cieux. Le tombeau de la mère, comme celui du fils, n'aura donc rien à rendre au dernier jour de l'univers. Après avoir suivi la Vierge à Nazareth, à Bethléem, en Egypte, au Calvaire et dans sa vie errante et pauvre à travers Tlonie, on aime à voir son nom invoqué dans toutes les lan-

gués d'icî-bas; on aime à voir raccomplîssement de ses propres paroles, quand elle disaît dans son hymne r Toutes les nations me proclameront heureuse^ et la cloche de TAngelus, qui trois fois par jour salue Marie, prend alors un caractère plus sublime et plus touchant. Que n'aurions-nous pas à dire du Christ si, franchissant tout à coup les siècles, nous passions de son humble vie esquissée en quelques pages rapides à cet empire universel et glorieux conquis avec sa croix, jadis instrument d'opprobre ! Sa domination établie sur les débris de tout ce qui fut grand; ses louanges chantées au couchant et à l'aurore, au septentrion et au midi; la prière qu'il avait enseignée à quelques disciples, répétée chaque jour partout où il y a des hommes; le monde libre et meilleur par la puissance de sa loi, devenue la condition de vie des sociétés : quel frappant spectacle et quelle œuvre immense ! On aura beau parler, dans une certaine région d'intelligences courtes et malades, de la fin du règne du Christ et des funé^ railles de la vieille foi; on aura beau vouloir mettre à la place du Dieu toujours debout des dieux nouveaux qui s'écroulent les uns sur les autres et se précipitent dans une même poussière : l'autel de la Rédemption ne cessera pas de resplendir, et les parfums de la prière monteront toujours sous les voûtes du temple. Les ravages de ToUragan ont été terribles dans le champ des croyances, mais des âmes et de grandes âmes fleurissent encore sous la rosée des saintes inspirations. Notre monde moral s'offre à nous comme cette épaisse forêt dont nous parle l'Homère de l'Aile-

548 magne, et qui ondoyait sur les flancs d'une longue chaîne de montagnes; une main perfide y a déposé un brandon; les arbres morts se sont embrasés les premiers ; puis la flamme a dévoré ceux dont la séye était moins abondante; quand elle s'est arrêtée, le vert manteau des montagnes n'a plus été qu'un amas de cendres : mais honneur et gloire aux grands cèdres restés debout» et qui portent leurs têtes majestueuses vers les nuages encore teints du reflet de l'incendie 1

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