LIVRE VIII
Après le discours sur le pain céleste, Jésus s'avança dans la Galilée. Il ne voulait point aller en Judée , parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir.
La haine des pharisiens était montée à son comble. Les miracles de Jésus, sa doctrine, les justes reproches qu'il leur adressait, la sagesse qui lui faisait éviter tous leurs pièges , au lieu de leur ouvrir. les yeux, les portaient à former des projets de violence : ils étaient décidés à ne pas reculer même devant le meurtre. C'est pourquoi, dit l'Évangéhste, Jésus ne célébra point cette année la Pâque
à Jérusalem. Lorsqu'il se retira dans le désert de Bethsaîde, où il nourrit miraculeusement cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, la fête de Pâque était proche. Durant sa vie mortelle, il s'est montré constamment strict observateur de la loi; mais alors son temps n'était pas encore venu. A partir de ce moment, nous le verrons affronter les menaces de ses ennemis. C'est l'année où les miracles seront plus nombreux encore que par le passé. La Pâque prochaine est l'époque du grand sacrifice, où tout sera consommé.
Le Sauveur et ses disciples quittèrent Caphamaûm, passèrent la mer, et s'arrêtèrent dans le pays de Génésareth. Dès que les habitants de ce lieu eurent appris son arrivée , ils la firent connaître dans toute la contrée. Partout où il allait, on lui apportait les malades couchés dans leur ht, on les exposait dans les rues et sur les places pubUques où il devait passer. Les mêmes miracles opérés ailleiu^ se renouvelèrent ici. Jésus guérit les malades qu'on lui présenta, et tous ceux qui touchèrent ses vêtements recouvrèrent également la santé.
Les pharisiens espéraient sans doute trouver une occasion favorable à Jérusalem ^ pendant la durée de la fête de Pâque, pour tendre à Jésus de nouvelles embûches. Son absence les déconcerta. Aussi les voyons-nous, à peine de retour en Galilée , continuer leurs chicanes et manifester leur opposition. Ils commencèrent en saisissant pour prétexte que les disciples du Sauveur se mettaient à table et mangeaient sans se laver les mains auparavant. Les pharisiens, en effet, et la plupart des Juifs ne prenaient jamais leurs repas sans se laver plusieurs fois les mains, suivant la tradition des anciens. Quand ils revenaient de la place publique , ils ne manquaient pas de se livrer à des ablutions répétées. Cette même tradition, qu'ils observaient scrupuleusement, les obligeait à purifier les coupes à boire , les vases de terre et d'airain employés aux usages domestiques , et même leurs lits.
Les monuments de l'antiquité nous apprennent comment ces usages se pratiquaient
dans la vie commune. Au moment du repas , c[uand même il se fut agi simplement de manger un morceau de pain , les Juifs trempaient leurs doigts dans l'eau. Cette coutume était également usitée chez les anciens Grecs. Elle paraît être d'origine païenne. Avant les sacrifices, on ne se mouillait pas seulement les doigts; on devait plonger la main en entier dans l'eau. Les Juifs , fort attachés aux pratiques extérieures, accomphssaient cette prescription traditionnelle dans des vues superstitieuses. Ils s'imaginaient que quiconque n'y manquait jamais était assuré du salut éternel , et aurait certainement place au banquet du royaume de Dieu. Pour mieux faire ressortir la vanité de ces fausses traditions , il suffit de dire que, selon leur opinion, l'omission de ces ablutions était réputée aussi coupable que l'adultère ou le meurtre. Jésus -Christ, sans doute, respectait les coutumes de son pays en ce qu'elles avaient de louable; mais pouvait-il recommêuider des usages, en soi fort indifférents , auxquels on attachait une importance extrême, propre à faire négliger les lois essentielles de la morale et du culte religieux?
« Pourquoi, dirent les pharisieus à Jésus, vos disciples trêuisgressent-ils la tradition des anciens et mangent -ils sans s'être lavé les mains? » Ils le pressaient vivement de répondre à cette question, se figurant qu'il lui serait impossible de se justifier d'une aussi grave imputation. Ils cherchaient d'ailleurs, comme le remarque l'écrivain sacré, à le surprendre dans ses paroles.
Jésus leur répondit : « Et vous, pourquoi transgressez-vous les commandements de Dieu pour suivre vos traditions? Dieu, en effet, a dit expressément par la bouche de Moise : Honore ton père et ta mère ; et il a ajouté : Quiconque maudira son père ou sa mère sera livré à la mort. Mais vous , vous dites : Quiconque dit à son père ou à sa mère : L'offrande que je fais à Dieu vous profitera, celui-là satisfait à la loi, quoiqu'il n'assiste en rien sou père. »
Pour saisir toute la portée de cette réponse , il faut savoir qu'à l'époque où vivait Jésus- Christ, certains Juifs promettaient ou léguaient un don au temple de Jérusalem , espérant acquérir ainsi un grand mérite devant Dieu,
quand bien même, par suite de ce don, leur père ou leur mère aurait été réduit à la misère et à la faim. Ainsi , si ces Juifs avides s'avisaient de déclarer sacré ou corhan (c'est le terme de l'Évangéliste ) ce qu'ils devaient pour la subsistance de leur père ou de leur mère, il n'était plus permis d'y toucher. Us se croyaient dispensés d'accomplir la loi de Dieu , qui n'est pas différente en cela de la loi de la nature; ils ne faisaient rien pour subvenir à la nourriture des auteurs de leurs jours. Cette conduite donnait trop souvent naissance à un pacte criminel : celui qui avait déclaré corhan une partie de son bien ne tardait pas à la racheter moyennant une rétribution légère. Aveuglé par la cupidité, il ne s'inquiétait pas ensuite si ses parents étaient plongés dans le plus affreux dénûment, jusqu'à manquer de pain.
« Ainsi, continue Jésus -Christ, avec votre tradition vous détruisez le commandement de Dieu. Vous faites encore beaucoup d'autres choses semblables. Hypocrites I Isaie a justement prophétisé de vous , quand il a dit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur
est loin de moi; le culte qu'ils me reudeut est vain, car leurs doctrines ne sont que des maximes et des ordonnances humaines. »
Alors Jésus appela la multitude, et la fit approcher plus près de lui. « Écoutez -moi, dit-il, et comprenez bien. Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche, mais ce qui en sort, qui souille l'homme. »
Là-dessus il quitta les pharisiens, qui murmuraient fort, et entra dans sa maison, a Expliquez-nous le sens de cette dernière parole, » dit Pierre. « Vous aussi, reprit Jésus, êtesvous donc sans intelligence? Ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c'est là ce qui souille l'homme. Du cœur, en effet, viennent les mauvaises pensées, les adultères, la fornication, les meurtres, les larcins, les faux témoignages, la malice, la tromperie, l'envie, les blasphèmes, l'orgueil et la foUe. Voilà ce qui souille vraiment l'homme, et non de manger sans s'être lavé préalablement les mains.
— Savez-vous, dirent les disciples à Jésus, que les scribes et les pharisiens ont été scandalisés de vos paroles? — Laissez-les , répondit Jésus; ce sont des aveugles qui conduisent d'autres aveugles. » Et, comme le peuple écoutait cette réponse, Jésus continua en ces termes : « Malheur à vous, pharisiens hypocrites, qui purifiez le dehors de la coupe et des autres vases, tandis que votre intérieur est souillé de meurtres et de rapines! Malheur à vous, docteurs et pharisiens hypocrites, qui payez la dîme de la menthe, de Fanis, du cumin et des moindres herbes, et qui négUgez ce qu'il y a de plus important dans la loi, à savoir, la justice et l'amour de Dieu, la miséricorde et la foi! Malheur à vous, pharisiens hypocrites, qui ruinez l^s maisons des veuves et dévorez leur substance, et qui faites ostentation des longues prières que vous récitez en public! Vous serez jugés sévèrement un jour.
« Malheur à vous, guides aveugles, qui
dites : Si quelqu'un jure par le temple , ce n'est rien; mais celui qui jure par Tor du temple est tenu à son serment! Aveugles et insensés! lequel est préférable, de l'or ou du temple, qui sanctifie l'or? Vous dites encore : Si quelqu'un jure par l'autel, ce serment est sans importance ; mais si quelqu'un jure par l'offrande qui est sur l'autel, il est tenu à son serment. Aveugles et insensés! lequel est préférable, de l'offrande ou de l'autel, qui sanctifie l'offrande? Malheur à vous, pharisiens hypocrites, qui aimez à marcher avec de longs vêtements; qui portez de larges bandelettes couvertes de sentences, et de longues franges à vos habits; qui aimez qu'on s'incline profondément devant vous sur les places publiques, et qu'on vous donne la présidence dans les synagogues; qui cherchez les premières places dans les festins , et vous faites appeler par le peuple : Mmtre , maître !
« Malheur à vous, pharisiens hypocrites, qui vous êtes emparés de la clef de la science ! Vous fermez aux autres l'entrée du royaume des cieux, sans y entrer vous-mêmes.
« Malheur à vous, pharisiens hypocrites.
qui courez de côté et d'autre pour gagner un prosélyte à votre foi! et, quand vous y avez réussi y vous en faites un fils de l'enfer, une fois aussi méchant que vous-mêmes!
a Malheur à vous, pharisiens hypocrites, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes, et qui ressemblez vous-mêmes à des sépulcres blanchis, beaux au dehors, et, au dedans, remplis d'ossements et de toutes sortes d'impuretés! Au dehors, vous paraissez justes devant les hommes; mais, intérieurement, vous êtes pleins d'hypocrisie et d'injustices. Malheur à vous, qui ressemblez à des tombeaux cachés, sur lesquels on marche en contractant une souillure sans le savoir ! »
Après avoir entendu ces paroles, un des docteurs de la loi, s'adressant à Jésus, lui dit : (c Maître, en parlant ainsi, vous nous déshonorez. » Jésus répliqua : <c Malheur aussi à vous, docteurs de la loi, qui imposez aux hommes des fardeaux qu'ils ne peuvent porter et auxquels vous ne touchez pas vous-mêmes du bout du doigt ! »
Ces reproches, adressés en public, aigrirent la haine des pharisiens ; ils ne pouvaient supporter Tanimadversion de Jésus. Soit qu'ils aient alors suscité contre lui une tempête, soit pour un autre motif que nous ignorons, Jésus quitta cette contrée, et se dirigea vers le pays maritime de Tyr et de Sidon. Il se retira dans une maison, où il désirait que son séjour restât caché ; mais sa présence fut promptement connue. La réputation de sa doctrine, de ses vertus et de ses miracles était répandue depuis longtemps dans cette région ; car nous avons vu déjà plusieurs fois, dans la foule qui assiégeait sa personne, des gens venus des environs de Tyr et de Sidon. Cette partie de la Phénicie, quoique appartenant à la race de Chanaan, était ouverte aux Juifs, qui pouvaient y aller en tout temps sans contracter de souillure légale; exception fondée sur l'alliance intervenue autrefois entre Salomon et le roi Hiram de Phénicie. Jadis Êlie, durant la famine qui
sévit cruellement en Judée, se réfugia chez une pauvre femme habitante de Sarepta, ville des Sidoniens. La tradition rapporte qu'en cette même ville Jésus vint chercher un asile. Des ruines attestent la croyance des chrétiens à cette tradition ; ils y bâtirent une petite basilique, aujourd'hui démolie, comme tant d'autres édifices antiques.
, A peine arrivé, une femme de ce pays, Chananéenne d'origine, se présenta devant lui, implorant son aide en ces termes : « Seigneur, iils de David, ayez pitié de moi; ma fille est cruellement tourmentée du démon. » Jésus fit semblant de ne pas remarquer la prière et les larmes de cette mère éplorée. Comme il ne répondait pas, ses disciples s'approchèrent, et lui dirent : « Congédiez -la; car elle nous importune de ses cris. — J'ai été envoyé seulement, dit Jésus, vers les brebis égarées de la maison d'Israël. » Cette femme ne se rebuta point; elle entra même dans la maison, et se jeta aux pieds de Jésus en répétant : « Seigneur, secourez -moi. » Pour éprouver sa foi, Jésus lui dit : « Laissez d'abord les enfants se rassasier; car il n'est pas bon de prendre le
pain des enfants, et de le jeter aux chiens. » Ces expressions étaient alors sans cesse dans la bouche des Juifs , qui appelaient chiens les infidèles 9 et se regardaient eux-mêmes comme les seuls enfants du Père de famille.
La mère ne fut pas déconcertée. « Cela est vrai, dit-elle, Seigneur; mais les petits chiens aussi mangent sous la table les miettes des enfants qui tombent de la table de leurs maîti*es. — Femme, reprit Jésus, votre foi est grande ; qu'il vous soit fait connue vous désirez. Allez, le démon est sorti de votre fille. » A l'heure même la fille fut guérie. La femme se retira, et, dès qu'elle fut en sa maison, elle trouva sa fille délivrée du démon, et couchée ti'anquillement sur son lit.
Lorsque Jésus quitta la Syro-Phénicie, il passa par Sidon , et alla sur la rive orientale de la mer de Galilée, dans la Décapole. Ce pays , qui fut à diverses reprises le théâtre des miracles de Notre -Seigneur, était appelé Dé-
capole, parce qu'il enfermait dix villes principales, parmi lesquelles quelques historiens comprennent Damas. Quoiqu'U fît partie de la Palestine, il était occupé à la fois par les Juifs et les gentils. Après la captivité de Babylone, les anciens habitants ne réussirent pas à s'en rendre entièrement les maîtres.
Jésus gravit une montagne, et s'assit, accompagné d'une foule considérable. On lui amena des muets, des aveugles, des boiteux, des infirmes de toute espèce. Tous les malades reçurent guérison. Un de ces malheureux, sourd et muet, fut conduit à Jésus, et ceux qui l'environnaient le priaient de lui imposer les mains. Jésus le fit sortir des rangs de la foule, et le prit à l'écart. 11 voulait opérer cette guérison au moyen de signes extérieurs, au lieu de faire usage d'un seul acte de sa volonté ; aussi tous les docteurs de l'Église ont-ils interprété le sens mystérieux de ces signes en les appliquant à la guérison spirituelle du pécheur. Jésus mit ses doigts sur les oreilles de l'homme infirme, et de la salive sur sa langue. Puis il leva les yeux au ciel , poussa un soupir, en disant : Ephphetay c'est-à-dire awrez-vovs.
Au même instant , les oreilles du soiurd s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parla distinctement.
Ces miracles excitèrent un vif enthousiasme parmi la foule. Tous rendaient gloire à Dieu, et disaient : c< Il a bien fait toutes choses; il a donné l'ouïe aux sourds, et la parole aux muets. » Jésus avait beau leur recommander le silence, ils continuaient leurs acclamations avec plys de force encore.
En ce même temps et en ce même lieu, la multitude restait auprès de Jésus avec persévérance, écoutant ses enseignements, contemplant les œuvres merveilleuses qu'il opérait sans cesse; ces gens étaient si avides de la nourriture céleste, qu'ils négligeaient la nour^ riture du corps. Ils avaient consommé toutes les provisions qu'ils emportaient ordinairement avec eux, et cependant ils ne songeaient pas à s'en ïdler. « J'ai compassion de ce peuple, dit Jésus à ses disciples. Voilà le troisième jour
que la foule me suit, et ces gens n'ont rien à manger. Puis- je renvoyer ces hommes à jeun? Plusieurs tomberont de défaillance en chemin, car il y en a qui sont venus de fort loin. »
Les disciples lui répondirent : « Gomment se procurer dans cette solitude la quantité de pain nécessaire pour rassasier une foule si considérable? — Combien avez -vous de pains? » leur demanda Jésus. « Nous en avons sept, répliquèrent- ils , javec quelques petits poissons. »
Jésus ordonna de faire asseoir la multitude à terre. Puis il prit les pains et les petits poissons, rendit grâces à Dieu, les bénit, les rompit, et les donna à ses disciples pour les partager au peuple. Tous en mangèrent à satiété, et, après le repas, on ramassa les morceaux , qui remplirent sept corbeilles. Il y avait environ quatre mille hommes, sans compter les femmes ni les enfants.
Du temps de Notre-Seigneur, la nourriture du peuple était peu abondante, et de médiocre qualité. Elle se composait communément de pain d'orge ou de froment, de légumes, de fruits et de poisson fumé.
Pendant que Jésus était occupé à congédier le peuple, les disciples descendirent sur le rivage de la mer, oii ils préparèrent une barque. Jésus y monta avec eux, et vint au pays de Dalmanutha et de Magdala. Ce pays est situé au bord de la mer, du côté de Torient, en tirant vers le midi. Magdala est la patrie de Marie -Madeleine. C'est une région fertile, arrosée de sources d'eau minérale, où l'on rencontre en plus d'un endroit les traces des volctms qui ont jadis bouleversé ce coin de terre. Une tradition rapporte que les enfants de Dieu s'unirent aux filles des hommes dans le pays de Magdala. L'histoire nous apprend qu'au temps de Notre-Seigneur les habitants de cette même contrée étaient renommés pour leurs dérèglements. Mais, frappés de l'éclat des miracles du Christ, beaucoup lui faisaient compagnie et le suivaient dans ses courses évangéUques.
Les pharisiens et les sadducéens, apprenant
son arrivée , vinrent à lui pour le tenter. Ils lui demandèrent de leur montrer un signe dans le ciel. Ils n'ignoraient pas les prodiges qui chaque jour s'accomplissaient à la voix de Jésus. Leurs yeux en avaient pu contempler quelques-uns; leurs oreilles entendaient les acclamations du peuple. Us étaient assez instruits, d'ailleurs, pour savoir que les miracles sont le témoignage de Dieu ; et pourtant ils voyaient ces merveilles sans vouloir les comprendre. C'est pourquoi Jésus -Christ leur répondit : « Le soir, vous dites : Il fera beau demain, car le ciel est brillant; le matin, vous annoncez que le jour sera orageux quand le ciel est sonibre et rougeâtre. Hypocrites! vous savez interpréter l'aspect du ciel et de la terre , et vous feignez de ne pas reconnaître les signes des temps prédits par les prophètes ! )>
Le climat de la Palestine est bien différent du nôtre. Les vents d'ouest apportent les nuages pluvieux de la mer Méditerranée. Le vent du midi, après avoir soufflé au-dessus du désert , et chargé de poussière , est d'ime chaleur suffocante : c'est le messager des orages. Le vent du nord, qui passe à travers
les montagnes du Liban, règne durant l'automne, et ra&aîchit agréablement les ardeurs de l'atmosphère. Ce sont les vents d'ouest qui régnent durant la saison des pluies. Dans un pays comme la Palestine , où la sécheresse est fréquente et mortelle, où les chaleurs de l'été sont insupportables, les habitants sont habiles à reconnaître à divers signes les changements du ciel. C'est à cette habileté que Jésus-Christ fait allusion, lorsqu'il reproche à ses ennemis de ne pas se tromper dans l'appréciation des signes avant- coureurs du beau temps ou des tempêtes, et d'affecter de ne pas discerner l'accomplissement des prophéties. Us voient, et ils ne distinguent rien ; ils entendent sans comprendre.
Jésus poussa un profond soupir, et dit au peuple, en gémissant de l'aveuglement des pharisiens : « Cette race mauvaise réclame un signe; mais il ne lui sera pas donné d'autre signe que celui du prophète Jouas. »
A ces mots, il les congédia, monta sur une barque, et passa de l'autre côté de la mer. Dès qu'ils furent à l'autre bord, Jésus dit à ses disciples : « Gardez -vous soigneusement
du levain des pharisiens et des sadducéens. » L'esprit des apôtres avait peine à s'élever audessus des choses matérielles. Il leur vint en pensée que leur mmtre leur adressait cette recommandation parce qu'ils avaient oublié d'emporter du pain avec eux : ils avaient, en effet, un seul pain dans la barque. Lisant dans leur âme, Jésus les réprimanda en disant : « Hommes de peu de foi ! de quoi vous occupez-vous? N'avez-vous pas encore l'intelligence ouverte pour comprendre ? Aurez-vous toujours des yeux pour ne point voir, et des oreilles pour ne pas entendre? Avez -vous perdu la mémoire? Lorsque je rompis cinq pains pour être distribués à cinq mille personnes, combien de corbeilles avez-vous remplies des restes? — Douze, » répondirent- ils. « Et quand je rompis les sept pains pour rassasier quatre mille hommes, combien de corbeilles avez-vous remplies des restes ? — Sept, » dirent-ils. « Comment, ajouta- t-il, n'avez-vous pas compris qu'en vous exhortant à éviter le levain des pharisiens, je ne parlais pas de pain ? » Aussitôt ils saisirent le sens de ses paroles, et virent bien qu'il s'agissait non
du levain qui fait fenuenter la pâte, mais de la doctrine des pharisiens et des sadducéeus.
Ils viurent ensuite à Bethsaîde , ville située près de la mer, et patrie de trois apôtres. Le tétrarque Philippe y avait fait exécuter de grands embellissements; il y avait même préparé son tombeau, où il descendit sept ans après le voyage de Jésus que nous mentionnons ici. Comme les autres cités du voisinage , elle était le rendez- vous de quantité d'infirmes et de malades, attirés par la réputation des eaux thermales.
Dès que Jésus fut entré dans une maison, on lui amena un aveugle, en le priant de lui toucher les yeux. Il le prit par la main, et Tentraina hors de la ville. Ensuite il lui mit de la salive sur les yeux, et lui imposa les mains. Sur la demande qui lui fut adressée, s'il voyait : c< Je vois, répondit-il, des hommes marcher, qui me paraissent grands comme des arbres. » Jésus lui posa de nouveau la
main sur les yeux, et lui demanda s'il voyait clair. Dès lors l'aveugle fut guéri parfaitement, et il apercevait distinctement tous les objets.
Durant sa vie mortelle, Jésus guérit plusieurs aveugles. En Orient, les maladies d'yeux sont toujours fort communes, et les aveugles sont nombreux. La vivacité de la lumière, l'ardeur des sables, la poussière fine et brûlante que le vent soulève, les rosées froides de la nuit, auxquelles les habitants s'exposent en couchant en plein air sur les terrasses de leurs maisons, causent des ophthalmies violentes, et trop souvent une complète cécité. L'aveugle de Bethsaîde avait perdu l'usage de la vue ipsr suite d'accident, comme le récit de l'ÉvangéUste le donne à entendre , puisqu'il comparait à des arbres les hommes cpi'il entrevoyait confusément. Après lui avoir rendu l'usage des yeux, Jésus le renvoya chez lui, en lui recommandant le silence.
De Bethsaide Jésus se dirigea vers Césarée de Philippe. Située près des sources du Jourdain, et connue des Grecs sous le nom de Panéade, aujourd'hui Paniade, cette ville, rebâtie par Hérode-Philippe, et dédiée à Fempereur Tibère, dont elle tira son nom de Césarée, était devenue la capitale de Tlturée et des États du tétrarcpie Philippe. Chemin faisant, Jésus demanda à ses disciples : « Pour qui prend-on le Fils de l'homme? Que dit le peuple de moi? » Ils répondirent : « Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste; les autres, que vous êtes Élie; d'autres, que vous êtes Jérémie; d'autres encore, cpi'un des anciens prophètes est ressuscité, et que vous êtes comme un des prophètes. — Et vous , continua Jésus, qui croyez- vous que je sois? » Simon -Pierre prit sur-le-champ la parole, et dit : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. » Jésus repartit : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas; car ce n'est ni la chair
ni le sang qui t'ont révélé cette réponse; c'est mon Père qui est au ciel. Et moi je te le dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. »
Pour mieux saisir la portée de ces pcu^oles du Christ, il faut rappeler ici les idées qui avaient cours à cette époque parmi les docteurs et même dans le peuple. Les clefs étaient le symbole de la puissance et de la connaissance spirituelles. Celui qui était élevé à la dignité de docteur recevait des clefs. On était persuadé que son autorité s'exerçait nonseulement dans le conseil suprême de la nation ou le sanhédrin, mais encore dans l'autre inonde. Ces clefs ouvraient le temple de la Jérusalem terrestre, et même celui de la Jérusalem céleste. Aussi avons-nous entendu Jésus-Christ reprocher aux docteurs infidèles à leur mission de s* être emparés de la clef de la science y et de fermer aux autres l'en-
trée du royaume de Dieu, sans y entrer euxmêmes.
Le symbole des clefs ne pouvfidt être obscur pour les disciples. Us comprirent clairement que Simon-Pierre recevait du Maître la puissance législative suprême. En prenant les clefs, Pierre recevait le pouvoir de lier et de délier les consciences, et les sentences qu'il aurait à rendre dans l'exercice de son autorité seraient ratifiées dans les cieux. Les clefs remises à Pierre expriment donc le plein pouvoir de commcmder et de dispenser. Le chef du sanhédrin avait les clefs, parce qu'il avait le droit d'introduire dans le temple ou d'en exclure ceux qu'il jugeait dignes ou indignes. Pierre porte les clefs, parce qu'il a le droit de juger, et de gouverner l'Église.
Au moment où Jésus transmet à Pierre ce magnifique privilège, il priait, selon la remfœque de l'Èvangéliste. Pierre et ses successeurs légitimes seront le fondement de l'Église. Jamais les puissances infernales n'ébranleront l'Église, ni la pierre solide sur laquelle elle est bâtie.
En disant que les portes de V enfer ne pré-
vaudront point contre elle y Jésus-Christ emploie une autre figure familière aux peuples de rOrient. Du temps des patrieœches, les jugements se prononçaient sous les portes des villes , et c'est ainsi cpie les débats et les sentences de la justice prenaient un caractère public et solennel. Les grandes assemblées de la nation se tenaient également près des portes. Le sanhédrin, dans les derniers temps, se réunissait près de la porte de Niccmor, et le collège des docteurs de la loi, sous la porte de Susa. Chez les anciens Juifs, le mot porte se lie à l'idée de jugement et de tribunal. Jésus -Christ donc promet que le tribunal de l'enfer ne saurait en rien affaiblir, encore moins anéantir l'autorité des sentences de Pierre et des pontifes romains, héritiers des promesses faites à Pierre.
Ce texte remarquable, en vertu ducpiel Pierre possède juridiction sur toute l'Église , a été l'objet de mille commentaires insidieux de la part des hérétiques et des schismatiques. Mais que peuvent de vaines subtilités contre les paroles formelles de Jésus-Christ? A partir de ce moment, Pierre est le chef futur de
l'Église y et, lorsque le Sauveur aura repris sa place à la droite de son Père, Pierre entrera dans le plein exercice de ses droits.
Après cela, Jésus recommanda à ses disciples de ne dire à personne qu'il était le Christ. « Car, ajouta-t-il, le Fils de l'homme ira à Jérusalem, où il doit souffrir beaucoup ; il sera repoussé par les anciens, les scribes et les princes des prêtres ; il sera mis à mort ; mais il ressuscitera le troisième jour. »
Jésus annonçait ainsi publiquement à l'avance sa passion, sa mort et sa résurrection. Pierre, ne pouvant supporter cette pensée pénible, prend Jésus à part, et s'efforce de le détourner d'aller jamais à Jérusalem. « Que jamais, dit-il, ces choses ne vous arrivent. »
Pierre était entraîné par excès de zèle ; son attachement à son maître n'était pas réglé selon les vues de Dieu. « Retire -toi de moi, lui dit sévèrement Jésus ; tu joues ici le rôle de Satan, le tentateur. Tu n'as pas le goût des choses de Dieu, mais le goût des choses terrestres. »
En ce moment, Jésus dit à ses disciples et à la foule, qu'il invite à écouter ses paroles :
« Si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il marche derrière moi. Celui qui voudra sauver sa vie, la perdra; et quiconque perdra la vie pour moi et pour l'Évangile, la recouvrera. Que sert à l'homme, en effet, de gagner le monde entier, s'il se perd lui-même? Que pourra-t-il donner en échange de son âme? »
Jésus-Christ prêche ici l'abnégation, le renoncement à soi-même, et le crucifiement des mauvaises inclinations. Celui qui préfère la satisfaction des sens à la loi de Dieu , qui met la vie terrestre au-dessus de la vie céleste, perdra son âme, et, par conséquent, la vie véritable, cpii se prolonge dans l'éternité. L'œuvre de notre salut rencontre deux obstacles redoutables : l'êunour- propre et le respect humain. Le premier nous empêche de travailler efficacement à vaincre nos penchants désordonnés ; il fait que nous rapportons tout à nous-mêmes, et non à Dieu, vraie fin de toutes choses. Le second affaiblit la voix de la conscience ; il énerve la volonté ; il fait rougir du Maître.
A la fin des temps, lorsque le Fils de
rhomme viendra dans sa gloire accompagné des saints anges, il rendra à chacun suivant ses œuvres. « Celui, dit Jésus, qui aura rougi de moi et de ma doctrine devant cette génération perverse, je rougirai de lui, et il sera rempli de confusion. »
Six jours après l'accomplissement de ces faits mémorables, ou le huitième jour suivant la manière de compter des Juifs, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, son frère, et les conduisit à l'écart sur une montagne élevée pour prier. Tandis qu'il était en prière, il fut transfiguré sous leurs yeux : son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la neige, et brillèrent connue la lumière. En même temps Moïse et Èhe parurent dans la gloire, s'entretenant avec Jésus : ils lui parlaient de sa sortie du monde, qu'il devait accomplir à Jérusalem.
Cependant Pierre et ses deux compagnons étaient appesantis par le sommeil. En s'éveil-
lant ils virent Jésus dans l'éclat de sa gloire, entre Élie et Moïse; et, comme ceux-ci se séparaient de lui, Pierre prit la p^ole, et dit à Jésus : « Maître, nous sommes bien ici; dressons-y trois tentes : une pour vous, une pour Moïse, et ime pour Élie. » Il était si troublé, cpi'il ne savait guère ce qu'il disait. Il parlait encore, lorsqu'un nuage lumineux les enveloppa, et, en se voyant couverts de cette nuée brillante, ils furent saisis de frayeur. Au même instant, il sortit de la nuée une voix qui dit : « Voici mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes affections; écoutez-le. » Les disciples, entendant cette voix, se prosternèrent le visage contre terre, et furent saisis d'une vive frayeur. Alors Jésus s'approcha d'eux, les toucha, et leur dit : « Levezvous; ne craignez point. » A cette peœole du Maître, ils levèrent les yeux, et ne virent plus (jue Jésus seul; mais ils n'osaient rompre le silence.
Pendant qu'ils descendaient de la montagne, Jésus recommanda &ux trois apôtres de ne rien dire à personne de cette vision, jusqu'à ce que le Fils de l'homme fût ressuscité
d'entre les morts. Les trois disciples gardèrent le secret; mais, comme ils ignoraient le sens caché sous ces dernières paroles, ils se disaient entre eux : « Que signifient ces mots : Lorsque le Fils de l'homme sera ressuscité d'entre les morts? »
L'opinion la plus probable est que la transfiguration eut lieu au sommet du mont Thabor. L'Écriture ne nomme pas la montagne témoin de cette glorieuse manifestation. Quelquesuns ont cru qu'elle était située dans le voisinage de Césarée de Philippe ; mais la tradition chrétienne n'a pas varié. Le mont Thabor, à l'extrémité de la plaine immense et fertile d'Esdrelon, à une demi -journée de marche de Capharnaûm , presque à égale distance de Nazareth et de Cana, domine ime vaste étendue de pays. De là le regard embrasse les côtes de la Méditerranée, la chaîne du Carmel, les dernières pentes du Liban, la plaine de Jezraêl, la montagne des béatitudes, la mer de Tibériade, le fleuve sacré du Jourdain, les hauteurs du Hauran, et, au midi, les montagnes de la Samarie. Séphoris n'est pas loin, non plus que Naîm, Endor et le petit Hermon.
Le Thabor forme un cône isolé, qui s'élève à cinq cent quatre-vingt-six mètres environ au-dessus du niveau de la mer; les pentes en sont couvertes d'arbres et de plantes sans nombre. C'est la montagne sainte de la Galilée.
Après avoir suivi quelque temps les sentiers ombragés du Thabor, les apôtres, enhardis, demandent à Jésus pourquoi les pharisiens disaient que la venue d'Élie était nécessaire. « Il faut, en effet, répond Jésus, que le prophète ÉUe vienne et rétablisse toutes choses; mais, je vous le déclare, Élie est déjà venu, et ils ne l'ont point reconnu. Ils l'ont traité comme ils ont voulu; c'est ainsi qu'ils feront souffrir le Fils de l'homme. » Les disciples comprirent que Jésus parlait de Jean- Baptiste.
La transfiguration de Jésus -Christ sur le Thabor ne doit-elle pas être considérée comme la réalisation de la prophétie du Précurseur : c< Il faut qu'il soit élevé, et que je sois abaissé? » Peu de temps avant cette manifestation de la puissance divine, Jean-Baptiste avait été décapité dans un cachot obscur.
Un interprète des saintes Écritures fait observer que la transfiguration de Jésus -Christ eut lieu devant des témoins du ciel et de la terre '. Le Père étemel fit entendre sa voix, comme autrefois sur les rives du Jourdain; Moise et Ëlie apparurent au sein de la gloire du Fils de Dieu : Moïse, le grand législateur; Élie, le thaumaturge et le grand prophète. Les témoins de la terre furent Pierre, Jacques et Jean, cpie Jésus avait l'habitude de distinguer entre les autres apôtres : Pierre, qui, six jours auparavant, avait été établi chef de l'Église; Jacques, le premier martyr entre les douze apôtres; Jean, le disciple bien-aimé, destiné à survivre à l'accomplissement des jugements de Dieu sur Jérusalem, et à recevoir de grandes révélations.
Le lendemain, dès qu'ils furent descendus de la montagne, ils trouvèrent les autres dis-
t Hugo Grotius. Ad Matth., Ind., ix, 17.
ciples entourés d'une grande multitude : des docteurs de la loi discutaient avec eux. Aussitôt que le peuple aperçut Jésus ^ il se précipita à sa rencontre. A son aspect^ tous furent saisis de crainte, sans doute à cause de Téclat extraordinaire qui reluisait encore sur son visage. « De (juoi disputez -vous ensemble? » demanda Jésus. Aussitôt un homme fendit la foule, et se prosterna devant lui en disant : « Seigneur, ayez pitié de moi ; Maître , je vous ai amené mon fils unique, possédé d'un esprit muet. Quand cet esprit s'en empare, il le jette contre terre, et le meurtrit; l'enfant s'agite, écume, grince des dents, et devient roide. Plusieurs fois le démon l'a précipité dans le feu et dans l'eau , et il ne le quitte qu'après l'avoir déchiré. J'ai prié vos disciples de le chasser; mais ils n'ont pu réussir.
— 0 génération infidèle et perverse ! s'écria Jésus (faisant allusion, suivant l'opinion des commentateurs, aux invectives dont les disciples avaient été l'objet durant son absence), combien de temps serai -je avec vous et me faudra-t-il vous supporter encore? » Puis, s'adressantaupère : « Amenez-moi votre fils, »
lui dit-il. On ramena. Dès qu'il fut en présence de Jésus, le démon l'agita y iolenmient, de sorte qu'il tomba par terre, se roulant, la bouche pleine d'écume. « Depuis combien de temps, dit Jésus, cet enfant est-il ainsi tourmenté? — Depuis son enfance, répondit le père. Je vous en conjure, continua-t-il tout en pleurs, si vous pouvez quelque chose, sauvez-nous, ayez pitié de nous. — Si tu peux croire, reprit Jésus; tout est possible à celui qui croit. — Je crois , Seigneur, s'écria le père baigné de larmes; aidez mon incrédulité. »
La foule s'était amassée autour d'eux. Aloi's Jésus menaça l'esprit impur, et lui dit d'un ton d'autorité : « Esprit sourd et muet, je te l'ordonne, sors de cet enfant, et ne rentre jamais en lui ! » Le démon, poussant un grand cri, sortit du corps de l'enfant en le secouant fortement. L'enfant resta immobile et comme inanimé, de sorte qu'on disait : « Il est mort. » Mais Jésus le prit par la main, l'aida à se relever et à se tenir debout; puis il le guérit entièrement, et le rendit à son père. A ce spectacle, la multitude était en admiration, et louait la puissance de Dieu.
Quand Jésus fut entré dans la maison^ les disciples lui demandèrent en secret pourquoi ils n'avaient pu réussir à chasser ce démon. « A cause de votre peu de foi, répondit Jésus; C6ir, en vérité je vous le dis, si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé , vous diriez, à cette montagne : Lève-toi, et jette-toi dans la mer, et elle vous obéirait. Sachez toutefois que cette espèce de démons ne se chasse que par le jeûne et la prière. »
En quittant le pied de la montagne , ils traversèrent la Galilée, et Jésus voulait que personne n'en eût connaissance. Gomme l'admiration de ses œuvres était universelle en Galilée , Jésus pensa qu'il était temps d'instruire ses disciples plus ouvertement de sa passion et
de sa mort. Le terme, en effet, approchait de plus en plus. « Le Fils de l'homme, leur dit Jésus, sera livré entre les mains des hommes. Gardez cette parole dans votre mémoire ; le Fils de l'homme sera livré et mis à mort ; mais
il ressuscitera le troisième jour. » Les disciples ne comprenaient rien à ce discours ; ils en furent cependant affligés profondément. Néanmoins ils n'osèrent pas l'interroger pour s'en éclaircir.
Lorsqu'ils furent arrivés à Caphamaûm, et entrés dans la maison, Jésus les interrogea, pour savoir l'objet de leur conversation durant le chemin. Ils n'osaient répondre. Tous gtirdaient le silence, attendu que, le long de la route, ils s'entretenaient secrètement ensemble de cette question : Qui d'entre eux était le plus grand?
Cette conversation fut interrompue par un collecteur d'impôts, qui vint demander à Pierre, comme maître de la maison de Caphamaûm, si Jésus payait le tribut. L'apôtre répondit affirmativement. « De qui les rois de la terre perçoivent-ils l'impôt? demanda Jésus. Simon, que vous en semble? Le font-ils payer à leurs enfants, ou aux étrangers? — Aux étrangers, » répondit Pierre. « Alors, reprit Jésus, les enfants en sont libres. Mais, poursuivit-il, de peur de les scandaliser, allez à la mer, jetez l'hameçon, et, dans la bouche
du premier poisson que vous prendrez, vous trouverez une pièce d'argent; donnez-la pour moi et pour vous. »
Après cet incident, les apôtres se rapprochèrent de Jésus, qui était assis, et lui dirent : c< Lequel sera le plus grand dans le royaume des cieux? » Il répondit : « Si quelqu'un veut être le premier, il sera le dernier de tous, et le serviteur de tous. » Puis, appelant un petit enfant qui se trouvait là, il l'embrassa, le fit mettre à côté de lui , et continua : « En vérité , je vous le déclare, si vous ne changez, et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Celui qui se fera petit comme cet enfant, sera le plus grand dans le royaume des cieux. Qui reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci, me reçoit moi-même ; et qui me reçoit, reçoit Celui qui m'a envoyé. Celui donc d'entre vous qui est le moindre, est le plus grand. »
Cette leçon donnée, Jean prit la parole, et dit : « Maître, nous avons rencontré un homme cjui exorcisait les démons en votre nom; mais, comme il ne vous suit pas, nous nous y sommes opposés. — Ne l'en empêchez pas, reprit Jésus;
car personne ne peut opérer un miracle en mon nom, et en même temps parler mal de moi. Qui n'est pas contre vous, est pour vous. Quiconque vous donnera à boire un verre d'eau en mon nom, parce que vous êtes au Christ, je vous assure, en vérité, qu'il recevra sa récompense. Mais malheur à qui scandalise un de ces petits enfants qui croient en moi; mieux vaudrait pour lui qu'on lui attachât au cou une meule de mouUn, et qu'on le précipitât au fond de la mer! Malheur au monde à cause de ses scandales! Il est impossible qu'il n'y ait pas de scandales ; mais malheur à celui qui donne scandale ! Si votre main ou votre pied est pour vous une occasion de scandale, coupez votre main ou votre pied; mieux vaut pour vous entrer boiteux et mutilé dans la vie éternelle, que d'être jeté, ayant les deux mains et les deux pieds, dcms le feu qui ne s'éteint pas, et dans un lieu d'horreur où l'on est rongé par le ver qui ne meurt jamais.
« Prenez donc garde de mépriser aucun de ces enfants ; car leurs anges contemplent sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. »
Pour marquer le renouvellement spiritueldu peuple choisi de Dieu, les Juifs disaient que leurs pères , lorsqu'ils reçurent la loi au pied du mont Sinai, devinrent comme des enfants. En établissant la loi nouvelle, le Christ exige de ses disciples une condition pareille; il veut qu'ils deviennent semblables à de petits enfants. L'innocence, la modestie, la candeur, propres au jeune âge, en font le type du vrai chrétien. Jésus maudit ceux qui, méprisant la faiblesse et l'ingénuité, scandalisent les enfants et les personnes simples. En nous enseignant le respect que nous devons porter à l'heureuse simplicité de l'enfance, il nous fait connaître en même temps le dogme consolant de l'ange gardien.
Nous ne devons pas ici passer sous silence une tradition fort accréditée dans les premiers siècles de l'Église, et mentionnée dans les écrits d'Eusèbe, de Nicéphore, et d'autres auteurs ecclésiastiques : saint Ignace, le martyr, évêque d'Antioche , fut l'heureux enfant que Jésus embrassa, prit sur ses genoux, et proposa comme modèle à ses disciples.
Jésus ne négligeait aucune occasion d'instruire ses disciples. « Si votre Érère, dit-il, commet quelque oflTense envers vous, allez le trouver, et reprenez-le en secret. S'il refuse de vous écouter, amenez deux ou trois témoins; le témoignage de deux ou trois personnes suffît pour appuyer la vérité. S'il persiste dans ses mauvaises dispositions, prévenez-en l'Église, et, s'il n'écoute pas l'Église, regardes&-le comme un païen et un publiccdn. »
Lorsque nous avons juste sujet de nous plaindre du prochain, nous devons encore user de ménagements à son égard. L'humilier en présence des autres serait une faute; il convient d'abord de le reprendre en secret. L'opiniâtreté du coupable le condamne. S'il refuse de reconnfidtre sa faute devant deux ou trois témoins, il sera déféré devant l'Église, c'est-à-dire devant les ministres auxquels appartient l'exercice de la puissance spirituelle. Il ne s'agit point ici des tribunaux
séculiers, dont la sentence sortit toujours son effet. Il est question d'une juridictiou nouvelle, différente de celle qui règle les affaires litigieuses. La correction fraternelle s'exerce suivant des moyens de douceur et de persuasion ; les peines encourues par le coupciblo sont d'ordre moral.
Jésus-Christ ne laisse subsister aucune incertitude sur la nature de ce tribunal de l'Église; car, s' adressant à ses apôtres, il ajoute immédiatement : « En vérité , je vous l'assure, tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le ciel; et tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié dans le ciel. »
Alors Pierre, s'approchant de Jésus, lui dit : « Si mon frère pèche contre moi, combien de fois lui pardonnerai-je? Sera-ce jusqu'à sept fois? — Je ne vous dis pas, répliqua Jésus , de pardonner sept fois , mais jusqu'à septante fois sept fois.
ce Le royaume de Dieu, poursuivit le Sauveur, est semblable è nn roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. On bii en présenta un qui devait dix mille talents. Mais, comme il n'avait pas de quoi rembourser sa
dette, le mcutre ordonna qu'on le vendît en esclavage, lui, sa femme et ses enfants, et qu on le dépouillât de tout ce qu'il possédait. Alors le serviteur tomba à ses pieds, le suppliant en ces termes : Mfidtre, ayez patience, je vous rendrai tout. Le maitre se laissa toucher de compassion, le relâcha, et même lui remit sa dette. En quittant son meiitre, ce sei^ viteur rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers; il le prit à la gorge en disant d'un ton impérieux : Rends-moi ce que tu me dois. Son compagnon , se jetant à ses genoux, le priait en disant : Ayez patience, je vous rendrai tout. Mais ce serviteur n'y voidut pas consentir; il le fit mettre en prison, jusqu'à ce qu'il eût payé sa dette. Les autres serviteurs, témoins de tout ce qui venait d'arriver, en furent attristés, et allèrent raconter au maître ce qui s'était passé. Celuici manda son débiteur, et lui dit : Méchant serviteur, je t'ai remis ta dette, parce que tu m'en as prié; ne devais-tu pas avoir compassion de ton compagnon, de même que j'ai eu pitié de toi ? Irrité d'une conduite si révoltante, le maître le livra aux agents de la jus-
tice, jusqu'à ce qu'il eût payé toute sa dette. Ainsi, ajoute Jésus, mon Père céleste agira envers vous, si vous ne pardonnez pas à votre frère du fond du cœur. »