LIVRE IX
La fête des Tabernacles approchait. Cette fête, établie en commémoration des quarante aimées passées dans le désert après la sortie d'Egypte , durait huit jours , et les Israélites passaient ce temps sous la tente. Elle se célébrait au mois d'octobre. Jésus ne voulait pas aller à Jérusalem avec toute la multitude, parce que son heure n'était pas encore venue. Il laissa donc paiiir la foule, et resta en Galilée. Bientôt après cependant, il résolut de monter à Jérusalem. Comme il devait traverser la Samarie, il se fit précéder de quelques disciples, cht^gés de demander
l'hospitalité dans une bourgade habitée par des Samaritains. Ceux-ci refusèrent de le recevoir, parce qu'il se dirigeait vers Jérusalem. Voyant cela, Jacques et Jean furent saisis d'indignation, et dirent à Jésus : « Seigneur, voulez -vous que nous commandions au feu du ciel de descendre et de les consumer ? — Vous ne savez de quel esprit vous êtes, répondit Jésus en les réprimandant; le Fils de Thomme n'est pas venu perdre les âmes, mais les sauver. » Alors ils changèrent de direction, et s'arrêtèrent dans une autre bourgade.
Comme ils étedent en chemin, quelqu'un se présenta devant Jésus, et lui dit : « Maître, je vous suivrai partout où vous irez. » Jésus hii répondit : « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. »
Les Juifs, cependant, venus, pour la fête, à Jérusalem de toutes les contrées du pays, cherchaient Jésus avec empressement. Chacun demandait : « Où est-il? » Car il était beaucoup question de lui dans la multitude. Les uns disaient: « C'est un homme de bien. — Non,
répliquaient les autres; c'est un séducteur. » Personne cependant ne manifestait ouvertement son opinion, par peur des principaux d'entre les Juifs.
Vers le milieu de la fête , au moment où Ton s'y attendait le moins, Jésus monta au temple, et se mit à enseigner. Les Juifs, étonnés, disaient : « Comment a-t-il l'intelligence de l'Écriture, puisqu'il n'a pas étudié ? » Jésus répliqua : « Ma doctrine ne vient pas de moi, mais de Celui qui m'a envoyé. Qui accomplit la volonté divine reconnaîtra si ma doctrine vient de Dieu, ou si je parle de mon chef. Celui qui parle de son autorité propre cherche sa gloire ; quiconque , au contraire, recherche la gloire de celui qui l'a envoyé, est véridique, et il n'y a point d'injustice en lui. Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi? Et pourtant aucun de vous n'observe la loi. Pourquoi donc cherchez -vous à me faire mourir ? »
Les intentions des pharisiens et des Juifs les plus influents n'étaient pas ignorées de Jésus. A cette inteiTogation , plusieurs voix, sorties du miUeu de la foule, crièrent : « Vous
êtes possédé du démon; qui donc cherche à vous tuer? » Il continua de parler : « Je n'ai fait qu'une œuvre, à cause de laquelle vous êtes acharnés contre moi. Moïse a établi la circoncision, et vous ne faites pas difficulté de la pratiquer le jour même du sabbat. Or, si l'on peut pratiquer la circoncision le jour du sabbat sans violer la loi de Moïse, pourquoi êtes-vous furieux contre moi parce que j'ai guéri entièrement un homme le jour du sabbat? Ne jugez pas d'après l'apparence; mais fondez vos jugements en justice. »
Pendant que ces choses se passaient, plusieurs des Juifs de Jérusalem disaient : « N'estce pas là celui qu'ils cherchent pour le faire mourir? Voilà qu'il parle en public, et ils ne lui disent rien. Nos chefs ont-ils donc reconnu qu'il est vraiment le Christ? Nous savons cependant d'où est celui-ci; et quand le Christ viendra, personne ne saura d'où il est. »
C'était une tradition généralement répandue parmi les Juifs, que le Messie n'aurait pas de parents connus, et qu'il serait, comme Melchisédech, sans généalogie. Déjà les habitants de Nazareth avaient refusé de recon-
naître le caractère du Messie en Jésus; ils s'appuyaient sur le même prétexte. « Ne connaissons-nous pas, disaient -ils, son père et sa mère? » Mais les uns et les autres ignoraient les merveilles de la génération divine et de la naissance temporelle de Jésus.
Alors Jésus dit à haute voix dans le temple : c< Vous me connaissez donc, et vous savez d'où je suis. Je ne suis pas venu de moimême, et vous méconnaissez Celui qui m'a envoyé. »
Us résolurent alors de s'emparer de lui. Personne cependant ne mit la main sur lui, ptirce que son heure n'était pas encore venue. Beaucoup, au contraire, parmi les gens du peuple, crurent en lui. c< Quand viendra le Christ? disaient-ils; fera-t-il plus de prodiges que celui-ci en a opéré? »
Les pharisiens entendirent les propos qui circulaient dans la foule. Ils s'unirent aux chefs de la nation pour faire saisir Jésus, et ils envoyèrent des hommes armés, avec commission de le prendre. Mais Jésus parla à ces hommes avec tant d'autorité, qu'ils n'osèrent
pas mettre à exécution les ordres qu'ils avaient
reçus. De retour auprès de ceux qui les avaient envoyés : « Pourquoi, leur dirent les pharisiens, ne Favez-vous pas amené? — Jamais, répondirent-ils, un homme n'a parlé comme cet homme. — Avez- vous aussi été séduits? répliquèrent les pharisiens. Vous le voyez, aucun des principaux de la nation, aucun pharisien n'a cru en lui. Les gens du peuple , qu'ils soient maudits , ignorant la loi ,' seuls ont ajouté foi à sa doctrine. »
Sur cela, Nicodème, membre du grand conseil, le même qui était venu de nuit à Jésus, leur dit : « Notre loi condamne- 1- elle un homme sans l'avoir préalablement entendu ?
— Est-ce que vous seriez GaUléen ? lui demanda -t- on. Étudiez les Écritures, et vous verrez qu'il ne sort point de prophète de la Galilée. »
Les perfides desseins des pharisiens et des princes des prêtres n'eurent aucun effet pour cette fois. Chacun s'en alla chez soi, et Jésus demeura libre.
Jésus se retira sur le mont des Oliviers pour y passer la nuit. Durant son séjour à Jérusalem, il avait l'habitude de chercher la solitude sur les pentes de cette montagne, couvertes d'oliviers et d'arbrisseaux. Là, loin des bruits de la ville, débarrassé de tout soin terrestre, il se livrait à la prière. Le lendemain, au point du jour, il monta au temple, et la multitude l'entoura pour écouter son enseignement.
Les scribes et les pharisiens cherchaient sans cesse à le surprendre dans ses paroles ou dans ses actes. Ils amenèrent donc une femme surprise en adultère; ils la placèrent au milieu du peuple, et dirent à Jésus : « Maître, cette femme vient d'être prise en adultère. Or Moïse nous a ordonné dans la loi de lapider les adultères; et vous, que ditesvous? » C'était un piège qu'ils lui tendaient. Suivant la réponse qu'il allait donner, ils l'accuseraient soit de manquer à la loi^ soit de manquer de mansuétude.
Jésus se baissa, et se mit à écrire avec le doigt sur la terre. Comme ils le pressaient de répondre, il se redressa, et leur dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Puis il s'inclina pour continuer d'écrire. Confondus par cette réponse, et sans doute aussi par les reproches de leur conscience, les pharisiens s'en allèrent l'un après l'autre, à commencer par les plus anciens.
En se levant, Jésus vit que la femme était seule , et il lui dit : « Femme , où sont vos accusateurs? Personne ne vous a-t-il condamnée ?
— Personne, Seigneur, » répondit -elle.
« Je ne vous condamnerai pas non plus, lui dit Jésus. Allez-vous-en, et ne péchez plus. »
Une autre fois, Jésus dit au peuple : « Je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres; mais il aura la lumière de vie. »
Ces paroles étaient prononcées dans les galeries du temple voisines du trésor. La multitude y était considérable, et, comme nous allons le voir, les pharisiens n'y manquaient pas, harcelant sans cesse le Sauveur de questions et de réponses. Leur haine croissait de jour en jour. Partout où Jésus se montrait en public, ils étaient là épiant ses actions et ses discours.
A peine eut -il prononcé ces mots : Je suis la lumière du monde, que les pharisiens lui dirent : « Vous vous rendez témoignage à vous-même; votre témoignage est sans valeur.
— Si je rends témoignage de moi-même, répondit Jésus, ce témoignage est valable. Le Père, qui m'a envoyé, rend également témoignage de moi. »
Jésus ajouta beaucoup d'autres enseignements. Quoique ses ennemis fussent vivement irrités, ils ne mirent pas la main sur lui, parce que l'heure de sa mort n'était pas encore venue.
ce Si vous ne croyez pas en moi, disait- il, vous mourrez dans votre péché.
« Lorsque vous aurez élevé le Fils de l'homme, disait-il encore (eu faisant allusion au genre de mort qu'il devait souffiîr), alors vous connaîtrez qui je suis; vous comprendrez que je ne suis rien de moi-même, et que je parle selon que le Père m'a enseigné. »
Pendant qu'il disait ces choses, beaucoup crurent en lui. Jésus dit à ces derniers : « Si vous restez fermes dans la croyance à ma parole, vous serez vraiment mes disciples; vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. — Nous sommes de la race d'Abraham, répliquer eut -ils, et nous n'avons jamais été les esclaves de personne. Comment dites- vous que nous serons affranchis? — En vérité je vous le dis, poursuivit Jésus, quiconque commet le péché, est l'esclave du péché. Si le Fils vous affranchit, vous serez vraiment libres. »
Jésus ajouta, en s'adressant à la foule : « Quand je dis la vérité, pourquoi ne me croyez- vous pas? Qui pourra me convaincre de péché? Or, si je dis la vérité, pourquoi ne croyez- vous pas en moi ? Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu. Vous ne les
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entendez pas, parce que vous n'êtes pas de Dieu. » A ces mots, les Juifs s'écrièrent : « N'est-ce pas à bon droit que nous disons que vous êtes un Samaritain, et que le démon est en vous? » Jésus leur répondit : « Le démon n'est point en moi; mais j'honore mon Père, et vous m'outragez. En vérité, en vérité je vous le dis, si quelqu'un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. — Êtes -vous plus grand que notre père Abraham? reprirent les Juifs. Abraham est mort; les prophètes sont morts aussi. Qui prétendez -vous être? — Si je me glorifie moi-même, répondit Jésus, ma gloire n'est rien; c'est mon Père qui me glorifie, lui que vous appelez votre Dieu. Mais vous le méconnaissez, et moi je le conneds. Abrahêun, votre père, a désiré ardenunent de voir mon jour; il l'a vu, et il en a été ravi de joie. »
Les Juifs l'interrompirent : « Vous n'avez pas cinquante ans , et vous avez vu Abraham ? — En vérité, je vous l'assure, dit Jésus, je SUIS avant qu'Abraham soit né. »
Entendant ce propos, les Juifs allèrent prendre des pierres pour le lapider; mais
Jésus se déroba à leurs regards, et sortit du temple.
Jésus rencontra, eu passant, un homme aveugle de naissance. « Maître, lui demandèrent ses disciples, si cet homme est né aveugle, est-ce en punition de ses fautes, ou de celles de ses parents? — Ni lui, ni ses parents, répondit Jésus, n'ont péché; mais cela est arrivé afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Tandis qu'il est jour, je dois faire les œuvres de Celui qui m'a envoyé : la nuit vient, durant laquelle on ne peut agir. Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
Par ces dernières paroles, Jésus donnait clairement à entendre que, durant sa vie, il opéreiit des œuvres dont la puissance de Dieu seule était capable, afin de prouver la vérité de sa mission céleste. En signe de la réalité de cette parole : Je suis la lumière du mondes lumière vive des intelligences, il va rendre
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la lumière des yeux à un aveugle privé dès sa naissance de la vue de cette belle lumière répandue dans la création ^ et Image de la clarté céleste.
Au moyen de sa salive, il fit, avec de la terre, un peu de boue, qu'il étendit sur les yeux de l'aveugle , en lui disant : « Allez maintenant vous laver à la piscine de Siloé. » L'aveugle alla se laver, et recouvra subitement la vue.
La fontaine de Siloé prend sa source dans une cavité sous la colline du temple. Elle est intermittente , et laisse couler lentement une eau limpide et légèrement saumâtre. Au moyen d'un long canal souterrain, l'eau est conduite dans un bassin à ciel ouvert, où les habitants de Jérusalem ont facilement accès.
Lorsque cet homme revint, ses voisins^ et tous ceux qui l'avaient vu mendier depuis si longtemps , se disaient : « Est-ce bien là l'aveugle qui s'asseyait ici pour demander l'aumône? » Les uns répondaient : « Oui; » les autres : « Non ; c'est un homme qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C'est bien moi.
— Comment vos yeux se sont-ils ouverts? »>
lui demandait-on. « Cet homme ^ dit-il , qu'on appelle Jésus, a pris de la boue, et m'en a frotté les yeux; puis il m'a dit d'aller à la piscine de Siloé. Je m'y suis lavé les yeux, et je vois. — Où est cet homme? » lui direntils, ce Je n'en sais rien, » reprit celui qui avait été aveugle.
Alors ils amenèrent ce dernier en présence des pharisiens; car c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue avec sa salive. Les pharisiens l'interrogèrent à leur tour pour savoir comment il avait recouvré l'usage de la vue. n leur raconta en trois mots ce qui venait d'arriver. « Il m'a mis de la boue sur les yeux, dit-il; je me suis lavé, et je vois. » Les pharisiens étaient fort embarrassés. Les uns disaient : o Cet homme n'est point de Dieu, puisqu'il ne garde pas le sabbat. » Les autres répliquaient : « Un pécheur pourrait-il faire de tels miracles? » Et ils étaient divisés entre eux. Ils s'adressèrent donc à l'f^veugle guéri, et lui dirent : « Et toi, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux ? » Cet homme n'hésita pas , et répondit : « C'est le Prophète. »
Les Juifs ne savaient quel parti prendre. Ils envoyèrent chercher les parents de celui qui naguère était aveugle, pour leur faire subir un interrogatoire. « Est-ce bien là votre fils, leur dirent-ils, que vous prétendez être né aveugle? Comment voit-il maintenant? » Le père et la mère répondirent : « C'est bien là notre fils, et nous savons qu'il est aveugle de naissance : mais nous ignorons conunent il a recouvré la vue, et qui lui a ouvert les yeux. Interrogez -le lui-même; il est assez âgé pour vous répondre. »
Le père et la mère usèrent de ce détour, attendu qu'ils avaient peur des pharisiens. Ceux-ci, en effet, avaient pris la résolution de chasser de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ.
Ne sachant comment finir cette enquête, ils s'adressèrent de nouveau à Thonane qui , avait été aveugle : « Rends gloire à Dieu; nous savons que cet homme est un pécheur. — J'ignore, répondit-il, s'il est pécheur; je sais seulement que j'étais aveugle, et que je vois maintenant. » Ils réitérèrent leur question : « Comment a-t-il ouvert tes yeux ? — Je vous
l'ai déjà dit, reprit l'aveugle guéri, et vous m'avez entendu; pourquoi me faites-vous recommencer mon récit? Est-ce que, vous aussi, vous voulez devenir ses disciples? » Ils le maudirent alors, en disant : « Toi, sois son disciple; pour nous, nous sommes disciples de Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; quant à celui-là , nous ne savons d'où il est. — Certes , répliqua cet homme , c'est une chose étrange que vous ne sachiez pas d'où il est, puisqu'il m'a ouvert les yeux. Nous savons d'une manière assurée que Dieu n'exauce point les pécheurs; Dieu écoute seulement celui qui l'honore et accomplit sa volonté. Depuis que le monde existe, il est inouï que quelqu'un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si donc cet homme n'était pas envoyé de Dieu, il ne pourrait rien faire.
— Quoi donc! s'écrièrent les pharisiens, tu es né dans le péché, et tu nous donnes des leçons! » Et là -dessus ils le poussèrent dehors.
Jésus apprit qu'ils l'avaient chassé. L'ayant rencontré, il lui dit : « Croyez-vous au Fils
de Dieu? — Qui est -il, Seigneur, répondit l'homme, afin que je croie en lui? — Vous le voyez, poursuivit Jésus; c'est celui-là même qui vous parle. — Je crois, Seigneur, » dit-il; et, tombant à genoux, il Tadora.
Profitant de l'occasion, Jésus se mit à dire : ce Je suis venu en ce monde pour le jugement, de sorte que les aveugles voient, et ceux qui voient deviennent aveugles. » Quelques pharisiens qui étaient près de lui, entendant cela, lui dirent : « Et nous, sommes-nous donc aussi aveugles? » Jésus leur répondit : « Si vous étiez aveugles, vous ne seriez pas coupables; c'est parce que vous dites : Nous voyons, que vous êtes coupables, ot que votre péché subsiste. »
Une autre fois , Jésus se trouvait auprès de la porte du temple, au moment où l'on y faisait passer des brebis et des agneaux destinés aux sacrifices. Il saisit cette circonstance pour prendre la parole. « En vérité, en vérité je
VOUS le dis, quiconque n'entre pas par la porte dans la bergerie, mais y monte par ailleurs, est un voleur et un larron. Le pasteur entre par la porte. Le gardien de la porte lui ouvre. Il connaît ses brebis, et ses brebis le connaissent. Les brebis entendent sa voix, et, s'il marche devant, elles le suivent. Le pasteur appelle ses brebis par leur nom, et elles distinguent le son de sa voix. Mais, au lieu de suivre l'étranger, elles le fuient; car elles ne connaissent point la voix de l'étranger. »
Ceux qui entendirent cette parabole n'en comprirent pas le sens. Jésus continua donc en ces termes : « En vérité je vous le dis, je suis la porte du bercail. Tous ceux qui ont cherché à s'y introduire par une autre voie sont des voleurs et des larrons : les brebis ne les ont point écoutés. Je suis la porte ; si quelqu'un entre par moi, il sera bienheureux; il entrera et sortira; il trouvera de gras pâturages. Le larron vient seulement pour voler, tuer, et emporter. Moi, je suis venu donner la vie, et une vie abondante.
« Je suis le bon pasteur; le bon pasteur
donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire , au contraire, qui n'est point le berger propriétaire des brebis, prend la fuite dès qu'il voit venir le loup , et abandonne les brebis ; le loup ravit et disperse les brebis. Le mercenaire s'enfuit parce qu'il est mercenaire, et qu'il s'inquiète peu des brebis. Je suis le bon pasteur; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme je connais mon Père, et que mon Père me connmt. Je donne ma vie pour mes brebis. J'ai d'autres brebis qui ne sont point de ce bercail. Il faut que je les y cmiène ; elles entendront ma voix , et il y aura un seul troupeau et un seul Pasteur. »
Au sortir de Jérusalem, Jésus se rendit au delà du Jourdain, près des limites de la Judée. Il y fut suivi d'une immense multitude, et il guérit tous les malades. Comme les apôtres, les soixante -douze disciples furent envoyés deux à deux dans les villes et les
villages, aniioDcer le prochain établissement du royaume de Dieu. Us partirent munis des mêmes instructions que les douze. Jésus, toutefois, ne tarda pas à retourner sur les iMirds de la mer de Galilée, en suivant les rives du Jourdain. Cette terre privilégiée avait été le théâtre d'un grand nombre de miracles ; et les habitants avment trouvé près de Jésus le médecin céleste qui guérissait toutes les infirmités corporelles , en même temps que les maladies de Tàme. Beaucoup avaient profité de ses bienfaits; mais peu s'étaient convertis et avaient fait pénitence. Cette ingratitude et cet endurcissement excitent l'indignation du Sauveur. « Mallieur à toi, Corozain! dit- il; malheur à toi, Bethsaîde! car, si les prodiges qui ont éclaté au miUeu de vous avaient été opérés à Tyr et à Sidon, ces dernières villes eussent fait pénitence dans la cendre et le cilice. Aussi, je vous l'assure, Tyr et Sidon, au jour du jugement, seront traitées moins sévèrement que vous. Et toi, Caphamaûm, tu lèves fièrement la tête jusqu'au ciel; tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car, si Sodome avait été témoin des merveilles accomplies
dans ton sein, Sodome, peut-être, subsisterait encore. Aussi, je te l'assure, au jour du jugement, Sodome sera traitée moins sévèrement que toi. »
Puis, s'adressant à ses disciples, il ajouta : « Qui vous écoute, m'écoute; qui vous méprise, me méprise; et qui vous méprise, méprise Celui qui m'a envoyé. »
Lorsque les soixante -douze disciples revinrent vers leur Maître , ils étaient joyeux , et disaient : « Seigneur, nous avions autorité même sur les démons en invoquant votre nom. ») Jésus leur répondit : et Je voyais Satan tomber du ciel avec la rapidité de la foudre. Ne vous réjouissez pas cependant d'avoir reçu puissance sur les démons; soyez ravis plutôt de ce que vos noms soient écrits dans les cieux. Je vous donne le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, et de briser la force de l'ennemi, sans que vous ayez rien à creiindre. »
En ce moment, Jésus tressaillit dans le Saint-Esprit, et s'écria : « Je sais et je confesse, ô Père, Seigneur du ciel et de la teiTe,
que vous avez caché ces choses aux gi^ands
et aux sages de ce inonde , et que vous les avez manifestées aux petits. 0 Père! il en est ainsi, pfirce que tel a été votre bon plaisir. »
S'adressant à ses disciples, il ajouta : « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes accablés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur : vous trouverez ainsi le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et mon fardeau est léger. »
Il dit encore à ses disciples : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez; car, je vous le dis, plusieurs prophètes et plusieurs rois ont désiré voir les choses que vous voyez, et ils ne les ont point vues ; et entendre les choses que vous entendez, et ils ne les ont point entendues, »
Sur ces entrefaites, un docteur de la loi se leva devant Jésus, et lui posa une question pour le tenter. « Maître, dit-il, que ferai -je pour posséder la vie éternelle ?
— Qu'est- il écrit dans la loi? » répondit Jésus.
Le docteur reprit : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit et de toutes vos forces. Vous aimerez votre prochain comme vous-même.
— Vous avez bien répondu, répliqua Jésus; faites cela, et vous aurez la vie étemelle. »
Le docteur, voulant paraître juste, ajouta : « Qui est mon prochain? »
Jésus lui dit : « Un homme descendait do Jénisalem à Jéricho. Il tomba entre les mains des voleurs , qui le dépouillèrent , le blessèrent, et s'enfuirent, le laissant à demi mort. Un prêtre descendait par le même chemin; il aperçut le l)lessé, et passa outre. Un lévite, qui passait dans le voisinage et le découvrit, fît de même. Un Samaritain, qui voyageait, vint dans ce même endroit, et, en le voyant, il fut ému de compassion. Il mit pied à terre, s'approcha du blessé, banda ses plaies , versa dessus de l'huile et du vin. Puis il le plaça sur son cheval, et le conduisit à une hôtellerie, où il prit soin de
lui. Le lendemain, il donna deux deniers à l'hôte, en lui recommandant d'en avoir soin, promettant de lui payer le surplus à son retour. Lequel des trois vous semble le prochain de celui qui tomba entre les mains des voleurs? »
Le docteur répondit : « Celui qui a usé de miséricorde envers lui.
— Allez, lui dit Jésus, et agissez de même. » Les commentateurs sont incertains si ce récit contient une histoire ou une pfirabole. L'opinion qui a prévalu est que Notre -Seigneur raconte un fait véritable. On montre aujourd'hui au voyageur qui descend de Jérusalem à Jéricho , car l'expression est juste , le chemin est en pente, le champ Adonim, où se passa ce drame de cruauté et de miséricorde. C'est un petit plateau désert, ayant toujours mauvaise réputation. Comme au temps où vivait Jésus, les Arabes pillards s'y tiennent souvent en embuscade, détroussant les voyageurs, et ne reculant pas même devant un meurtre.
En continuant le cours de ses pieuses pérégrinations, Jésus, accompagné de ses disciples, entra dans un village, où l'hospitalité lui fut donnée par une sainte femme nommée Marthe. Cette respectable fille d'Israël, assez largement pourvue des biens de ce monde, avait une sœur du nom de Marie. Mais, tandis que la première se livrait avec empressement à tous les soins qu'exigent les devoirs de l'hospitaUté, la seconde restait assise aux pieds du Sauveur, attentive à ses paroles. Marthe, cependant, s'approcha de Jésus, et lui dit : « Seigneur, ne voyez-vous pas que ma sœur me laisse toute la peine? Dites -lui donc de m'aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, vous vous inquiétez beaucoup, et vous vous créez beaucoup d'occupation; une seule chose pourtant est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part; elle ne lui sera point enlevée. »
Nul doute qu'il ne s'agisse ici des deux sœurs de Lazare; mais il n'est pas également
certain que cette scène se passe à Béthanie. La famille de Lazare pouvait posséder un autre domaine à quelque distance de Jérusalem, peut-être même en Galilée. Quoi qu'il en soit, ces deux saintes filles, honorées de l'amitié de Jésus, et assez heureuses pour le recevoir plusieurs fois dans leur maison, ont été regardées dans la suite comme le type des Ames d'élite qui devaient se consacrer à Dieu on se vouant, les unes à la vie active, les autres à la vie contemplative.
Un jour que Jésus venait d'achever sa prière, un de ses disciples lui dit: « Seigneur, apprenez-nous à prier, comme Jean l'a enseigné à ses disciples. » C'était, en effet, la coutume, chez les Juifs, que chaque docteur, suivi de disciples, leur donnât une formule commune de prières. Des documents anciens nous ont conservé quelques-unes de ces curieuses formules. Il était réservé au Messie de laisser au monde la vraie prière , la plus
complète et la plus sublime : les chrétiens la connaissent sous le nom d'Oraison dominicale ^
Afin de convaincre ses disciples de refl&cacité de la prière, et de la nécessité de la persévérance dans l'oraison, Jésus continua en ces termes : « Si l'un de vous avait un ami qui vint le trouver à minuit, et qui lui dît : Ami, prêtez-moi deux pains, parce qu'un de mes amis en voyage vient d'arriver chez moi, et je n'ai pas de pain à lui servir à manger. Si celui qui est enfermé dans sa maison répond : Ne m'importunez pas; ma porte est fermée, et mes serviteurs sont au lit comme moi; je ne puis me lever pour vous donner ce que vous demandez. Si pourtant le premier continue de frapper à la porte, je vous assure que le second, quand bien même il ne se lèverait pas par amitié, se lèvera à cause dès instances qui lui sont faites, et donnera au premier ce dont il a besoin.
« Je vous le dis, ajouta Jésus, demandez, et vous recevrez; cherchez, et vous trouverez;
^ Voyez livre IV, § xv.
ai4 HISTOIRE
frappez, et Ton vous ouvrira. Y a-t-il parmi vous un père qui aurait le cœur assez dur pour donner une pierre à son fîk qui lui demande du pain, on pour lui présenter un scorpion au lieu d*un œuf, ou un serpent en place d'un poisson? Or, si. malgré votre malice, vous savez dimner à vos curants des choses utiles et convenables selon leur désir, à plus forte raison votre Père qui est dans les cieux consontira-t-il à accorder un esprit droit à celui qui le demande. »
Pour l'instruction de ses disciples, Jésus ajouta la parabole du flambeau allumé. c< Per^ sonne, dit-il , n'allume un flambeau pour le cacher, ou le mettre sous un boisseau. On le place sur le chandeUer, afin que tous ceux qui entrent dans la chambre voient la lumière.
« L'œil est la lumière du corps. Si l'œil est bon, le corps est éclairé; si, au contraire, il est mauvais, le corps reste plongé dans les ténèbres. Faites donc en sorte que la lumière qui est en vous ne s'obscurcisse pas ; elle vous écldrera en jetant un vif éclat, comme un flambeau brillant. »
Cette lumière est celle delà conscience, sui-
vant les interprètes; c'est l'intention droite. Celui qui agit constamment selon les lois de la conscience y obtient une surabondance de lumière; tandis que celui qui méconnaît les avertissements qu'elle lui donne ^ tombe dans d'épaisses ténèbres. Le sens moral s'obscurcit tellement chez les pécheurs endurcis, que, par suite d'une confusion effroyable , ils appellent le jour ténèbres, et l'obscurité lumière. Tel est le triste sort auquel sont réduits les hérétiques. Dans leur déplorable aveuglement, après avoir quitté l'unique sentier qui mène à la vérité , ils se glorifient des ténèbres qu'ils ont accumulées autour d'eux, qu'ils épaississent sans cesse, blasphémant ce qu'ils ignorent, préférant le mensonge à la parole de Dieu. Terrible punition! « Faites en sorte, nous dit Jésus- Christ, que la lumière qui est en vous ne s'obscurcisse pas! »
Il avait à peine fini de parler, qu'un pharisien vint le prier de manger chez lui. Cette
iU) HISTOIRE
invitatiou était-oUe dictée par la bieDveillancp? 11 est permis d'en douter; car les pharisiens étaient sans cesse aus aguets pour tâcher de surprendre Jésus. Aussi, dès que Jésus se mit à table, l'hôte manifesta son mécontentement, et se scandalisa même de ce qu'il ne s'était jias lavé les mains. D'un acte ordinaire les pharisiens faisaient une ohUgation importante, accoutumés qu'ils étaient à transformer de simples habitudes de la vie commune en prescriptions essentielles, aussi graves que les préceptes mêmes de la loi. Le Sauveur profita de cette occasion pour démasquer encore l'hypocrisie des pharisiens. « Vous autres, pharisiens, dit-il, vous nettoyez avec soin le dehors de la coupe; mais vous ne faites pas attention qu'au dedans de vous tout est rempli de rapines et d'iniquités. Faites l'aumône aux pauvres, afin d'obtenir d'être purifiés. Malheur à vous, pharisiens, qui payez avec scrupule la dîme du moindre légume, et qui n'avez aucun souci de la justice et de l'amour de B'ieu! »
Ces reproches bien mérités excitèrent la colère des convives. Tous à l'envi se mirent
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à lui adresser des questions captieuses. Ils espéraient le surprendre dans ses paroles ; mais comment la Sagesse aurait-elle été déconcertée par de vaines subtilités? Jésus évita tous les pièges, et ne leur fournit aucun prétexte d'accusation.
Au sortir de la maison du pharisien, il fut entouré d'une si grande multitude d'hommes, qu'ils se foulaient les uns les autres. « Gardezvous, dit Jésus, du levain des pharisiens (c'està-dire de l'hypocrisie et des apparences); car rien de caché qui ne soit un jour dévoilé, rien de secret qui ne soit divulgué ; ce que vous aurez dit dans l'ombre sera répété au grand jour; ce que vous aurez murmuré tout bas à l'oreille, dans le lieu le plus retiré de votre maison, sera publié sur les toits.
« Du reste, je vous adresse encore, à vous qui êtes mes amis, les paroles que vous avez entendues déjà : ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui n'ont aucun pouvoir au delà. Craignez celui qui, après vous avoir ôté la vie, peut vous précipiter dans l'enfer. Oui, je vous le dis, craignez celui-là. »
A ce moment, une voix sortît de la foule, s' adressant à Jésus, et disant : « Maître, dites à mon frère de partager avec moi notre héritage. — Homme, répondit Jésus, qui m'a établi juge sur vous , et arbitre de vos partages? »
Souvent les Juifs choisissaient comme arbitres de leurs différends, surtout quand il s'agissait de diviser les héritages, les docteurs de la loi en réputation, ou les personnages renommés à cause de leur sainteté. Le tribunal des docteurs n'était pas toujours inaccessible à la corruption , et l'histoire nous apprend que des dons plus ou moins considérables faisaient ordinairement pencher la balance du côté du plus offrant. Les pharisiens n'ont pas échappé à ce reproche.
Selon la loi des Juifs, l'aîné des enfants héritait le double de ses frères. Cette prescription donna plus d'une fois naissance à des aitercalions et à des haines de famille; alors il n'était
pas aisé de satisfaire les prétentions. Tel était, sans doute, le cas pour lequel on réclamait l'intervention du Sauveur. Mais Jésus, qui s'occupe des biens invisibles et spirituels, renvoie devant les juges établis celui qui croyait avoir à se plaindre de son frère. L'instruction qui vient après permet de penser qu'il s'agissait d'un héritage considérable. « Gardez-vous de l'avarice, dit-il à la foule; car la vie d'mi homme ne dépend point de l'abondance des biens qu'il possède. » Puis il proposa cette parabole : « Un homme riche avait un ch£unp, qui lui rapporta une grande abondance de fruits. Que ferai-je? pensait-il en lui-même; car je n'ai point où serrer ma récolte. Il se dit : Voici ce que je ferai : je démolirai mes greniers; je les rebâtu'ai plus spacieux , et j'y réunirai toutes mes récoltes. Alors je dirai à mon âme : Maintenant, ô mon âme, tu as d'amples provisions pour plusieurs années; repose- toi, mange et bois, fais bonne chère, et réjouis-toi. Mais Dieu lui dit : Insensé! cette nuit même on te redemandera ton âme ; pour qui donc seront toutes ces choses que tu as amassées? Ainsi eu est-il de celui qui thé-
lonté de son maître, et qui ne se soucie aucunement d'accomplir ce qui lui a été prescrit, sera châtié rudement. Celui qui l'ignore, et qui fait des actions dignes de blâme, sera puni aussi, mais moins sévèrement, parce qu'on exigera plus de celui qui a reçu davantage. »
Jésus ajouta encore : « Je suis venu mettre le feu sur la terre, et que puis-je vouloir autre chose , sinon qu'il soit allumé ? »
Quel est ce feu que le Sauveur est venu allumer ici-bas, et qu'il désire voir s'enflammer et se propager? La plupcul des Pères de l'Église ont enseigné que c'est le feu de l'amour divin, qui dévore les affections terrestres, et embrase les cœurs des chastes ardeurs de la charité. La religion chrétienne a partout entretenu ce brasier sacré, auquel viennent s'échauffer et se purifier sans cesse les âmes prédestinées.
En ce même temps, quelques hommes vinrent trouver Jésus, et lui apprirent le
massacre d'un certain nombre de Galiléens, dont le sang avait été mêlé à celui des victimes qu'ils offraient en sacrifice; l'auteur de ce massacre était Pilate, gouverneur de Judée. « Pensez -vous, dit Jésus, que ces Galiléens ainsi maltraités aient été plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens? Non, je vous l'assure; mais, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous également. Croyez -vous aussi que les dix -huit hommes écrasés par la chute de la tour de Siloé fussent plus coupables que les autres habitants de Jérusalem? Non, je vous le dis ; mais, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous de la même manière. » Il est probable que ces Galiléens mis à mort par ordre de Pilate, et massacrés pendant les sacrifices, appartenaient au parti de Judas le Gaulonite. Celui-ci avait conservé des adhérents nombreux et zélés. Cet homme entreprenant, dont nous avons eu l'occasion de parler, représentait comme un acte d'idolâtrie le paiement de l'impôt aux Romains; il avait même appelé aux armes ceux de ses compatriotes qui tenaient à l'indépendance de la nation juive. Ses tentatives, mal concertées
oa mal soutenues, avaient causé des malheurs, sans compensation d'aucun profit. Comme les Galiléens n'étaient pas sous la juridiction de Pilate, qui n'avait aucune autorité en Galilée, où Hérode-Antipas régnait en qualité de tétrarque, le Rommn saisit l'occasion favorable, lorsque les insurgés de Galilée furent attirés à Jérusalem en obéissance à la loi religieuse. Cette sanglante exécution, que n'avait pas arrêtée le respect dû au temple de Jénisalem, excita contre le gouverneur romain non-seulement le mécontentement des Galiléens, mais encore celui de la nation entière. 11 n'est pas étonnant que les Galiléens s'empressent d'annoncer cette triste nouvelle à Jésus, leur compatriote, résidant habituellement dans la même province qu'eux. Jésus profita de cette circonstance pour exhorter à la pénitence tous ceux qui étaient présents. La mort affreuse et inopinée de ces malheureuses victimes était propre à faire une vive impression sur les consciences. C'est pour cela que le Sauveur rappelle en même temps le triste sort des dix -huit hommes écrasés sous les débris de la tour de Siloé.
L'histoire ne nous a pas fait conndtre les circonstances de ce grave accident; mais elle nous apprend qu'à l'époque de la vie publique du Sauveur les grands chemins de la Palestine étaient loin d'être sûrs pour les voyageurs. Des bandes en armes sillonnaient le pays. On assassinait jusqu'aux portes de Jérusalem et sur le chemin de Jéricho. Les Galiléens ne sortaient de leur province qu'armés et en compagnie. C'est pour cela qu'au temps de la passion du Sauveur nous voyons Pierre muni d'une épée, et, comprenant mal les paroles de son Maître, s'inquiéter de ne pas avoir d'autres armes. Josèphe l'historien rapporte que même les hommes faisant profession de mener une vie pénitente et mortifiée étaient obligés de porter des armes. On avait mille peines à tenir en respect les voleurs et les brigands. Ce triste état de la Judée, au lieu de s'améliorer, alla toujours empirant après la mort de Jésus-Christ; il conduisit à la catastrophe épouvantable qui détruisit Jérusalem, fit périr des milliers de Juifs, et emporta à jamais l'indépendance nationale.
A la suite de cette exhortation, Jésus raconta la parabole suivante : « Un homme avait planté un figuier dans sa vigne. Il vint pour y cueillir des fruits; mais il n'en trouva point. Il dit alors au vigneron : Voilà trois ans que je viens chercher des fruits sur ce figuier, et que je n'en trouve aucun. Coupez-le ; pourquoi le laisser occuper inutilement la terre? — Maître, dit le vigneron, laissez -le encore cette année ; je creuserai la terre tout autour, et j'y mettrai de l'engrais; peut-être produirat-il des fruits, sinon vous l'arracherez. »
L'application de cette parabole était facile. Depuis trois ans les prédications de Jésus retentissaient dans toute la Judée, et sa parole était accompagnée de prodiges sans nombre. Quels fruits les Juifs avaient-ils produits ? Ne méritaient- ils pas que toute grâce leur fût retirée? L'arbre stérile doit être coupé et jeté au feu. Un délai cependant leur est accordé. La miséricorde épuise en leur faveur jusqu'aux dernières ressources de la patience.
Jésus continuait d'enseigner le peuple, selon son habitude y et il entrait dans les synagogues le jour du sabbat. Un jour qu'il y prêchait, vint une femme infirme depuis dix-huit ans ; elle était toute courbée , sans pouvoir se redresser ni regarder en haut. Dès qu'il l'aperçut, Jésus l'appela, et lui dit : « Femme, soyez guérie de cette infirmité. >^ En même temps il lui imposa les mains. Aussitôt cette femme fut complètement guérie, et elle rendit grâces à Dieu. Mais le président de la synagogue manifestait une grande indignation de ce que Jésus avait opéré cette guérison un jour de sabbat. Toutefois il n'osa pas adresser ses reproches directement à Jésus, et il se mit à dire tout haut dans l'assemblée : « Il y a six jours durant lesquels il est permis de travailler; venez ces jours-là pour être guéris, et non le jour du sabbat. »
Le chef de la synagogue, en parlant de la sorte , exprimait les préjugés qui avaient cours communément. Il n'était pas étranger non
plus, sans doute, à la jalousie dout les pharisiens et les docteurs de la loi étaient animés contre Jésus. Celui-ci répondit : « Hypocrites ! il n'y a personne parmi vous qui ne délie son bœuf ou son âne le jour du sabbat, et ne les conduise de Tétable à l'abreuvoir; et il n'aurait pas fallu délivrer de ses liens cette fille d'Abraham, que Satan tenait ainsi liée depuis dix -huit ans! »
A ces mots, les ennemis de Jésus rougirent de confusion. La multitude, au contraire, applaudissait et se réjouissait, témoin des merveilles que Jésus ne cessait d'opérer en pubUc.
Jésus parcourait les villes et les bourgades, annonçant la parole de Dieu. Comme il était en route vers Jérusalem, quelqu'un lui dit: « Seigneur, y aura-t-il peu d'hommes sauvés? » Il répondit : « Efforcez - vous d'entrer par la porte étroite; car je vous dis que phisieurs essaieront d'y entrer, et ne le pourront pas. Quand le Père de famille sera entré, et
qu il aura fermé la porte, vous qui serez dehors, vous frapperez en vain pour vous la faire ouvrir. Vous répéterez inutilement : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. Le Maître répondra : Je ne vous connais pas, et je ne sais d'où vous êtes. Alors vous direz : Nous avons mangé et bu en votre présence, et vous nous avez adressé vos enseignements sur nos places publiques. Le Seigneur répondra : J'ignore d'où vous êtes; retirez- vous de moi, vous tous qui vivez dans l'iniquité. Alors il y aura des pleure et des grincements de dents, quand vous apercevrez Abraham, Jacob, et tous les autres prophètes, assis dans le royaume de Dieu, et que vous en serez repoussés. Des hommes viendront de l'orient et de l'occident, du nord et du midi, qui entreront dans le royaume de Dieu. Ceux qui sont aujourd'hui les premiers seront les derniers, et ceux qui sont les derniers deviendront les premiers. » Si le Sauveur annonce que plusieurs n'entreront pas par la porte étroite, quoiqu'ils essaient de le faire, il fait allusion à ces hommes mous et irrésolus qui veulent et ne veulent pas, qui croient aux vérités religieuses, mais
qui n'ont pas le courage de se corriger de leurs mauvaises habitudes et de résister à leurs penchants désordonnés. Quoiqu'ils vivent dans la pratique de certaines œuvres extérieures, et qu'ils écoutent la parole de Dieu, ils n'entendront pas moins, au dernier jour, cette terrible sentence : Je ne vous connais pas ; je ne sais d'où vous êtes, ouvriers de péché!
Ce jour-là même, quelques pharisiens s'approchèrent de Jésus, et lui dirent : « Allezvous-en, fuyez d'ici; car Hérode veut vous faire mourir. »
Faut-il voir dans ces paroles une nouvelle machination des pharisiens contre le Sauveur? La réponse de Jésus le donne clairement à entendre. Tant que Jésus était en Galilée, ses ennemis avaient peu d'espoir de le pouvoir faire saisir et condamner. La Galilée était régie par un pouvoir moins facile à passionner que celui de la Judée. En lui disant : Votre vie est en danger, que leurs appréhensions fussent
en cela feintes ou réelles, ils voulaient le faire passer en Judée , où leurs intrigues avaient plus de chances de succès. En cette occasion, Jésus connaissait les secrètes intentions de tous ; il savait aussi que l'heure de sa passion était proche : bientôt le grand sacrifice allait être consommé. « Allez, répondit -il, dites à ce renard : Je chasse les démons et je guéris les malades aujourd'hui encore et demain; le troisième jour, tout sera consommé en ce qui me regarde. Cependant il faut que je marche, c'est-à-dire que je continue aujourd'hui, demain et le jour suivant; car il ne convient pas qu'un prophète souffre la mort en dehors de Jérusalem. »
En prononçant le nom de la ville sainte, Jésus laisse éclater un sentiment de tristesse et de commisération. « Jérusalem, dit-il, Jérusalem , qui tues les prophètes ^ et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai -je voulu rassembler tes enfants, comme un oiseau rassemble sa couvée sous ses ailes, et tu n'as pas voulu ! Peuples de la Judée , voilà que votre temple va devenir désert et abandonné. Je vous le dis, vous ne me verrez plus, jusqu'à
ce que luise le jour où vous crierez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »
Un jour, Jésus entra dans la maison d'un des principaux pharisiens pour y prendre son repas. C'était le jour du sabbat^ et ceux qui étaient présents l'observaient attentivement. Il se trouva qu'un hydropique se présenta devant lui. A cette vue, Jésus demanda aux docteurs de la loi et aux phaiîsiens s'il était permis de guérir le jour du sabbat; mais ceuxci gardèrent le silence. Alors Jésus prit cet homme par la main, le guérit, et le renvoya. Puis, s'adressant à ceux qui se trouvaient là assemblés, il leur dit en faisant allusion à la loi de Moïse : « Qui d'entre vous, voyant son âne ou son bœuf tombé dans un puits, ne l'en retire aussitôt, même le jour du sabbat? » Us ne purent rien lui répondre.
Plus d'une fois nous avons vu le Sauveur ne faire aucune difficulté d'entrer dans la maison des pharisiens, et s'asseoir à leur
table. Il leur adressait ses instructions, comme s'il n'eût pas maintes fois éprouvé leur mauvais vouloir et leur obstination. En cette dernière circonstance, avant de guérir le malade venu à sa rencontre, il interroge les docteurs de la loi, tandis qu'en d'autres occasions il avait d'abord opéré le miracle, sans leur adresser la moindre question. Ce n'était point pour justifier sa conduite ; mais il tint , sans doute , à voir leur prétendue science de la loi confondue publiquement. Les pharisiens n'eurent rien à répondre à sa demande. Us auraient bien voulu encore l'accuser de violer le sabbat; mais leur silence ici pouvait être invoqué contre eux. Comment, d'ailleurs, auraient-ils recoiuru à une vaine argumentation, en présence de la multitude, qui n'avait pas grande confiance en leur vertu, quand les prodiges éclataient devant tous les regards? Leur haine y trouvait un nouvel aliment. Jésus cependant continuait de répandre sa doctrine et ses bienfaits.
Lorsqu'on se mit à table, Jésus remarqua comment les conviés choisissaient les premières places. 11 en prit occasion de dire la
parabole suivante : « Quand vous serez invité à des noces, ne prenez pas de vous-même la première place ^ de peur qu'il ne se trouve parmi les conviés quelqu'un de plus considérable que vous, et que celui qui vous aura invités l'un et l'autre ne vous dise : Cédez-lui la place. Alors vous auriez la honte de descendre à la dernière place. Quand vous aurez été invité, allez vous mettre à la dernière place, afin que le maître de la maison vienne vous dire : Mon ami, montez plus haut. Alors vous serez honoré devant tous ceux qui seront à table avec vous. Car qui s'élève sera abaissé, et qui s'humilie sera glorifié. »
n dit ensuite au pharisien qui l'avait invité : « Lorsque vous faites un festin, ne vous contentez pas d'y convier vos frères, vos proches, vos amis et vos voisins qui sont riches , parce qu'ils vous rendront votre invitation. Appelez plutôt à votre table les pauvres , les boiteux , les aveugles, les infirmes. Vous serez heureux, parce qu'ils n'ont pas de quoi vous rendre ce que vous leur aurez donné: mais tout ce que vous leur aurez fait vous sera rendu au jour de la résurrection des justes. » Entendant
ces paroles , un de ceux qui étaient à table s'écria : « Bienheureux celui qui mangera le pain dans le royaume de Dieu ! »
A ce propos, Jésus reprit dans les termes suivants : « Un homme prépara un grand festin, auquel il invita beaucoup de convives. L'heure arrivée, il envoya dire aux conviés : Venez, tout est prêt. Mais ceux-ci, comme à Feuvi, commencèrent à s'excuser. J'cd acheté une maison de campagne, dit le premier, et il est nécessaire que j'aille la voir. J'ai acheté cinq attelages de bœufs, dit le second, et il faut que j'aille les essayer. Je me suis marié , dit un troisième; c'est pourquoi je n'y puis aller.
« Le serviteur, à son retour, rapporta ces paroles à son maître. Celui-ci, indigné d'une telle conduite , dit à son serviteur : Va promptement sur les places publiques et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux.
« Le serviteur obéit ; puis il vint dire à son maitre : J'ai fait ce que vous m'avez commandé, et il reste encore des places vides. Va, lui dit le maître, dans les chemins, le long
des haies y et contrains d'entrer ceux que tu rencontreras^ afin que ma maison soit remplie ; car aucun de ceux qui avaient été conviés ne goûtera à mon banquet. »
Le sens de ce discours est évident. Notre- Seigneur fait ici une allusion claire à l'ingratitude des Juifs, les premiers conviés au festin céleste, et à la vocation des gentils, qui rempliront la salle du banquet.
Les chrétiens trouvent également une leçon dans ces mémorables paroles. « Le Sauveur, dit Bossuet, n'appelle à son banquet que les faibles, les malades, les languissants; il ne veut voir en sa compagnie que ceux qui portent sa marque : la pauvreté et la croix. Tel était son premier dessein lorsqu'il a formé son Église ; mais, si tout le monde était pauvre, qui pourrait soulager les pauvres, et les aider à soulever le fardeau qui les accable? C'est pour cela qu'outre la voie des afflictions, qui est plus assurée, il a plu à notre Sauveur d'ouvrir un autre chemin aux riches et aux fortimés : c'est celui de la charité et de la communication fraternelle. Si vous n'avez pas à vivre, comme Jésus, dans l'humiliation et
dans l'indigence y voici une autre voie qui vous est montrée, une seconde espérance qui vous est oflFerte : c'est de secourir les misérables, et d'adoucir leurs douleurs et leurs amertumes. Ainsi Dieu nous éprouve en ces deux manières. Si vous vivez dansTaifliction, croyez que le Seigneur vous éprouve pour connaître votre patience ; si vous êtes dans l'abondance , croyez que le Seigneur vous éprouve pour connaître votre charité. »