‹ Histoire de Jésus-Christ d'après les Evangiles et la tradition, expliquée à l'aide des monuments, de la description des lieux et de commentaires des écrivains ecclésiastiquesChapitre 17 sur 22 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Conuaissaut les intentions perfides des Juifs à son égard, Jésus s'était éloigné de Jérusalem. Personne cependant ne lui fit violence , et il (*.ontinua d'enseigner en public. Son heure cependant approchait, heure solennelle, qui était celle de la rédemption du genre humain. Aussi Jésus parle-t-il plus souvent à ses disciples de sa passion , de sa mort et de sa résurrection. Les apôtres, esprits craintifs, trop faibles encore pour s'élever au-dessus des choses terrestres, ne comprenaient rien à ce langage : leurs yeux n'étaient pas entièrement ouverts.

La grande fête de Pâque était proche, et beaucoup de Juifs se rendaient en avance à Jérusalem afin de se purifier. Quiconque, en effet, avait contracté une souillure légale, devait en être purifié avant de prendre part à cette grande solennité. Les uns se lavaient dans la piscine de Siloé; les autres, qui avaient communiqué avec les infidèles, ou qui avaient touché à un mort, à des ossements ou à un sépulcre, devaient être aspergés sept fois avec l'eau de purification. La loi prescrivait beaucoup d'autres ablutions et purifications qu'il serait trop long de rappeler ici. Afin de célébrer dignement la fête, quantité de Juifs arrivaient à la viUe sept jours avant l'ouverture des cérémonies. Ces gens, vivement préoccupés de ce qu'ils avaient entendu dire de Jésus, quelques-ims même ayant été témoins de ses miracles, se portèrent en foule sous les portiques du temple, où Jésus avait coutume d'enseigner, dans l'espérance de le voir et de l'entendre. Trompés dans leur attente, ils se disaient les uns aux autres : ce Que pensez-vous de ce qu'il ne vient point à la fête ? » Personne cependant n'ignorait que les princes des prê-

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très et les pharisiens avaient donné ordre que si quelqu'un savait où était Jésus, il le découvrît, afin qu'ils le fissent prendre.

Jésus, toutefois, s'était mis en marche vers Jérusalem, précédant ses disciples, qui semblaient le suivre à regret, et ne cherchant pas à dissimuler leur frayeur. Tandis qu'ils suivaient les sentiers à travers les montagnes, l'âme en proie à mille tristes pressentiments , Jésus prit à part les apôtres, et leur dit : «Voilà que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres de la loi, aux scribes et aux anciens, qui le condamneront à mort. Alors il sera abandonné aux mains des gentils ; il sera par eux insulté , bafoué, flagellé, crucifié. Ainsi s'accomplira tout ce que les prophètes ont prédit du Fils de l'homme; et, le troisième jour après qu'il aura rendu le dernier soupir, il ressuscitera d'entre les morts. »

A ces mots, les disciples restèrent interdits, comme des hommes qui n'ont pas l'inteUigence de ce qu'on leur dit. Il était impossible pourtant de parler plus clairement; mais, dit l'ÉvangéUste, ils ne comprirent pas ce discours.

L'impression produite par ces tristes prédictions se dissipa vite , puisque bientôt après les disciples s'abandonnaient à des projets ambitieux. Ils s'entretenaient de l'établissement prochain du royaiune de Dieu et des places qu'ils y devaient occuper. Durant cette conversation, la mère des fils de Zébédée, accompagnée de ses deux fils Jacques et Jean , alla se prosterner aux pieds de Jésus pour lui adresser une prière. « Que demandez-vous?» lui dit Jésus, w Ordonnez, reprit la mère, que mes deux fils soient assis, dans votre royaume, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche. » Les deux apôtres, joignant leurs instances à celles de leur mère , disaient : « Maître , quoi que ce soit que nous vous demeuidions, nous voudrions que vous le fissiez pour nous. — Que voulez-vous donc que je vous accorde ? » répondit Jésus, a Seigneur, continuèrent- ils, que nous soyons assis dans votre gloire, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche. — Vous

ne savez ce que vous demandez, répliqua Jésus. Pouvez -vous boire le calice que je dois boire? Pouvez-vous recevoir le baptême dont je dois être baptisé? — Nous le pouvons, » s'écrièrent les deux disciples. Mais Jésus termina en leur disant : « Vous boirez, en effet, le calice que je dois boire, et vous recevrez le même baptême que moi; mais d'être assis à ma droite et à ma gauche, ce n'est pas à moi de vous le donner : ces places seront à ceux pour qui mon Père les a préparées. »

Témoins de ce qui venait de se passer, les autres apôtres s'indignèrent de la conduite de Jacques et de Jean. Ils murmuraient hautement contre les prétentions ambitieuses des fils de Zébédée. Jésus les rassembla tous au* tour de lui, et leur dit : « Vous savez que les princes des gentils traitent leurs sujets avec empire, et que les puissants parmi eux agissent en maîtres. Il n'en sera pas ainsi entre vous. Que celui, parmi vous, qui veut devenir le premier, soit le serviteur de tous. Imitez la conduite du Fils de l'homme, qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie en rédemption de beaucoup. »

Jésus avait résolu d'entrer en Judée en passant par Jéricho. Les Galiléens suivaient souvent cette route le long des rives du Jourdain, ou sur la pente des coteaux qui bordent la vallée du fleuve. A cette époque de l'année, d'ailleurs, tous les chemins étaient remplis d'Israélites, attirés à Jérusalem par la célébration de la Pâque. Jésus se trouva bientôt entouré d'une grande multitude.

Non loin de Jéricho, un vieillard aveugle se tenait sur le bord du chemin, demandant Taumône. Entendant passer la foule, il s'informa de ce que c'était. On lui répondit : « C'est Jésus de Nazareth qui passe. » Aussitôt cet homme se mit à crier à haute voix : « Jésus , fils de David, ayez pitié de moi! » Ceux qui précédaient Jésus réprimandaient cet homme, et voulaient le faire taire ; mais lui, sans se décourager, criait plus fort : « Fils de David, ayez pitié de moi! »

Jésus s'an'êta, et ordonna qu'on lui amenât

l'aveugle. Quand il fut approché, Jésus lui adressa la parole avec bonté. « Que voulezvous, dit- il, que je vous fasse? — Seigneur, reprit vivement l'aveugle, faites que je voie. » Jésus lui dit : «Voyez; votre foi vous a sauvé. « La vue lui fut rendue sur-le-champ, et il se joignit au cortège qui suivait Jésus, en glorifiant Dieu. Tout le peuple, témoin du prodige, louait et bénissait le Seigneur.

Étant arrivé à Jéricho, Jésus se mit à traverser la ville, toujours accompagné de la foule. Jéricho était alors une ville considérable et opulente. Hérode y avait fait bâtir de somptueux édifices. Le commerce y attircdt beaucoup d'étrangers; les Romains, par conséquent, n'avaient pas oubUé d'y établir des collecteurs de l'impôt. Là, comme partout, les agents du fisc étaient détestés. A la tête de ces employés, ou des publicains, était Zachée, possesseur de grandes richesses. Cet homme cherchait a voir Jésus; mais il ne pouvait y

réussir à cause de la foule , parce qu'il était de très-petite taille. C'est pourquoi il courut en avant et monta sur un sycomore , près duquel Jésus devait passer. Arrivé près de cet arbre , Jésus leva les yeux , et dit : « Zachée , hâtez -vous de descendre; car aujourd'hui même il faut que je loge dans votre maison. » Le publicain s'empressa de descendre, et reçut Jésus avec joie. A ce spectacle, les Juifs murmuraient , en disant : « Il est descendu chez un pécheur public. »

Zachée s'approcha de Jésus, et, se tenant debout, il lui dit : « Seigneur, je donne en ce moment la moitié de mes biens aux pauvres. Si j'ai fait tort à quelqu'un, je m'engage à lui restituer le quadruple. » Jésus répondit : « Cotte maison a reçu aujourd'hui le salut. » Puis il ajouta, en se tournant vers ceux qui murmuraient : « Cet homme est aussi un fils d'Abraham, et le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

Tous prêtaient attention à ses paroles. Jésus en profita pour proposer la parabole suivante.

« Un homme de naissance illustre s'en alla dans un pays éloigné prendre possession d'un royaume, avec l'intention de revenir. Avant de partir, il appela dix de ses serviteurs, et leur remit dix talents, en disant: Faites -les valoir jusqu'à mon retour. Mais, comme ses sujets le baissaient, ils lui envoyèrent une ambassade pour lui signifier qu'ils ne voulaient pas le voir régner sur eux. Il prit néanmoins possession de. son royaume, et, à son retour, il manda les serviteurs auxquels il avait confié l'argent, afin de recevoir leurs comptes. Le premier se présenta, et dit : Seigneur, votre talent en a produit dix autres. C'est bien, répondit-il, bon serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de chose, tu auras le commandement sur dix villes.

« Le second s'approcha, et dit: Seigneur, votre talent en a produit cinq autres. Toi, dit le mfidtre, tu seras préposé à cinq villes.

« Un autre vint, et dit : Seigneur, voilà votre talent^ que j'ai gardé enveloppé dans un mouchoir; car j'ai eu peur de vous, sachant que vous êtes un homme sévère, qui réclamez ce que vous n'avez pas donné, qui récoltez où vous n'avez pas semé. Pourquoi, reprit le maître, n'as-tu pas placé mon argent à la banque, mauvais serviteur? A mon retour, je l'aurais retiré avec profit. Tu t'es condamné toi-même, puisque tu savais que je suis un homme sévère, réclamant ce que je n'ai pas donné, et moissonnant où je n'ai pas semé.

. « Il dit alors à ceux qui étaient présents : Otez-lui le talent que je lui avais confié, et donnez -le à celui qui en a dix. Seigneur, répliquèrent ceux-ci, il en a déjà dix. Je vous le dis en vérité, ajouta le roi, on donnera à celui qui a fait fructifier, et il sera dans l'abondance; mais pour celui qui n'a rien acquis, on lui enlèvera même ce qu'il possède. Quant à mes ennemis^ à ces sujets rebelles qui ont refusé de m'avoir pour roi, qu'on les amène ici, et qu'on les mette à mort en ma présence. »

Dès que Jésus eut fini de parler, îl se mit à la tête de ses disciples, et continua son voyage vers Jérusalem. Au sortir de Jéricho, il était accompagné d'une multitude innombrable. Un aveugle, dont le père se nommait Timai , se plaça sur le chemin pour mendier. Connaissant le miracle opéré la veille^ dès qu'il sut que Jésus approchait, il éleva la voix, en disant : « Jésus , fils de David , ayez pitié de moi ! JD On avait beau lui défendre de crier, il criait plus fort : « Fils de David, ayez pitié de moi! » Ému de compassion, Jésus ordonna de lui amener ce mêdheureux. Ceux qui se trouvaient auprès de Taveugle lui dirent : « Ayez confiance ; levez-vous ; il vous appelle. » A l'instant Bar-Timaî se débarrasse de son manteau , et s'élance. « Faites -moi voir, Seigneur, » répétait-il. « Allez, lui dit Jésus, votre foi vous a sauvé. » Aussitôt l'aveugle recouvra la vue.

Deux autres aveugles se tenaient le long du chemin, un peu plus loin. On ne saurait guère

douter qu'ils n'eussent été conduits en cet endroit par l'espérance d'obtenir leur guérison, comme celui dont la renommée leur avait appris le sort heureux. Au moment où Jésus approchait, ils crièrent de toute la force de leur voix : « Seigneur, ayez pitié de nous, fils de David ! » La foule les menaçait pour les faire taire ; mais ils redoublaient leurs cris : « Seigneur, ayez pitié de nous, fils de David! » Jésus les guérit conune les premiers ; et ils se réunirent à la foule qui le suiv£dt.

A mesure que le terme de la dernière Pâque approche , les prodiges se multipUent. Jésus accomplit ces miracles en présence d'une foule considérable, et, pour ainsi dire, jusque sur le chemin du Calvfidre. Le peuple, témoin de tant de merveilles, et qui n'était pas agité des mêmes passions que les pharisiens , était ravi en admiration, et pubUait la gloire de Dieu. Son enthousiasme croissait à mesure que la pieuse caravane se rapprochait des murs de Jérusalem. Aussi ne doit- on pas s'étonner du magnifique triomphe qu'il lui fit au miUeu des rues de la ville sainte, deux jours après le départ de Jéricho. Dans cette circonstance mé-

morable , le peuple cédait à mi sentiment ]>ien naturel : celui de Tadmiration mêlée de reconnaissance. Le cœur des hommes simples est ouvert à toutes les impressions. La conversion de Zachée, la guérison des aveugles, cent autres miracleS; et surtout la résurrection de Lazare, dont le souvenir était éveillé par le voisinage de Béthanie, excitaient vivement toutes les âmes, et entraînaient la multitude à cette démonstration éclatante où Ton fit retentir l'HosANNA AU FILS DE David. Lorsquc les constants ennemis du Sauveur, irrités de cette manifestation populaire, décidés de plus en plus à sacrifier à leur haine et à leur jalousie cette victime innocente, auront semé partout la calomnie et soufflé le feu de la vengeance , cette même multitude, égarée, se laissera emporter jusqu'à demander la mort du Juste.

Mais suivons la marche de Jésus et des apôtres. De Jéricho à Jérusalem la route monte sensiblement, et présente même des passages escarpés sur le flanc des montagnes. On traverse ensuite la plaine d'Adonim, plateau de peu d'étendue, solitude désolée, en tout temps théâtre de brigandages et d'assassinats. Les

couiiucutateurs placent en ce lieu la scène racontée dans l'Évangile sous forme de parabole : c< Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho; il tomba entre les mains des voleurs, (jui le dépouillèrent, et Tabandonnèrent sur le chemin, couvert de blessures, et à demi mort. » Saint Jérôme nous apprend que le mot Adonim signifie lieu du sang, à cause des meurtres qui s'y commettaient fréquemment ^ Plus loin coule une source fraîche et abondante. Les voyageurs s'y désaltèrent, et, près du bassin où l'eau murmure , se livrent au repos. Jésus s'y arrêta plus d'une fois avec ses disciples. Aujourd'hui on l'appelle la fantôme des apôtres. Après avoir escaladé un sentier rapide et rocailleux, on aperçoit Béthanie. C'est là que le Sauveur s'arrêta. La foule se répandit dans le voisinage, et passa la nuit sous les arbres de la montagne des Oliviers.

1 Voyez ce que nous avons dit ci -dessus, livre IX, §vii.

Le village de Béthanie, où Lazare demeurait avec ses sœurs, Marthe et Marie, et où Jésus reçut plus d'une fois l'hospitalité chez cette sainte famille, est situé derrière le mont des Oliviers, du côté de l'orient, à trois kilomètres environ de Jérusalem. Malgré sa position avantageuse, ce ne fut jamais qu'une bourgade peu importante. Aujourd'hui quelques pauvres maisons y sont groupées à l'ombre de ruines imposantes, derniers vestiges d'un édifice chrétien du moyen âge.

Lorsque Jésus arriva à Béthanie, il y avait encore six jours jusqu'à la Pâque. On lui prépara à souper. Marthe servait à table, et Lazare, que Jésus avait ressuscité, était du nombre des convives. Marie prit une livre de parfum pur d'un grand prix, le répandit sur les pieds de Jésus, qu'elle essuya avec ses cheveux. La maison fut entièrement remphe d'une odeur exquise. Un des disciples. Judas Iscariote, le traître , se mit à dire : « Pourquoi n'avoir pas vendu ce parfum trois cents deniers, qu'on

aurait donnés aux pauvres? » Il parlait ainsi, dit Thistorien, non parce qu'il avait grand souci des pauvres, mais c'était un voleur; il portait la bourse commune, et il en tirait profit.

w Laissez -la en paix, dit Jésus; en répandant ce parfum sur mon corps, elle l'a fait pour le jour de ma sépulture. D'ailleurs, vous aurez toujoui's des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. »

Quelques auteurs ont prétendu que Marie de Béthanie était la même que Marie -Madeleine la pécheresse. Cette opinion n'est pas vraisemblable. Marie de Béthanie était adonnée à la contemplation. Elle se tenait aux pieds de Jésus, tandis que Marthe, sa sœur, s'occupait bruyamment des soins du ménage. « Marie a choisi la meilleure part, dit Jésus, et elle ne lui sera point ôtée. » Qui croira que cette pieuse femme, après avoir reçu une telle faveur de la part du Sauveur dans une première visite, se sera livrée à une vie criminelle '?

t Nous suivons en cela Topinion la plus commune. On peut consultera ce sujet le grand ouvrage des Bollandistes.

Le bruit de rarrivée de Jésus à Béthànie se répandit ppomptement à Jérusalem , où quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient depuis Jéricho purent entrer la nuit, ou dès la pointe du jour, A cette nouvelle, beaucoup de Juifs s'y rendirent, non-seulement à cause de Jésus, mais encore pour voir Lazare, qu'il avait rappelé du tombeau. Les princes des prêtres ne pouvaient cacher leur colère en apprenant ce qui se passait. Ils avaient pris déjà la résolution criminelle de mettre Jésus à mort; ils formèrent encore le projet de tuer Lazare , parce que sa résurrection frappait si fortement les esprits, que beaucoup de Juifs les abandonnaient pour croire en Jésus.

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