LIVRE XIV
Au moment où Jésus, après avoir traversé le torrent de Cédron , se disposait à entrer dans le jardin de Gethsémani, il dit à ses disciples : « Vous serez tous scandalisés cette nuit à cause de moi, car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées. Lorsque je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. »
Pierre, prenant la parole, s'écria : « Quand bien même tous les autres seraient scandalisés à cause de vous, moi je ne le serai jamais.
— Je te le dis en vérité, reprit Jésus, cette nuit même, avant le second chant du coq, tu m'auras renié trois fois. »
A ces mots, Pierre répliqua avec vivacité : ce Lors même qu'il me faudrait mourir avec vous, je ne vous reuiercd pas. »
Les autres disciples firent les mêmes protestations.
Jésus aloi's, ainsi que les apôti'es, entra dans le jardin , où il avait coutume de se retirer. Judas connaissait bien cette retraite. Aujourd'hui, après dix -huit siècles, un enclos de pierres sèches entoure le jardin de Gethsémani, où végètent encore huit oliviers, dont le tronc porte les signes d'une extrême vétusté. Si ces arbres ne sont pas contemporains de Jésus-Christ, ce que rien pourtant ne prouve, ce sont certainement leurs rejetons.
« Reposez- vous ici, dit Jésus, pendant que j'irai là-haut pour prier. Priez vous-mêmes, afin de ne pas entrer en tentation. » Il emmena avec lui Pierre, Jacques et Jean, et bientôt il devint triste, et fut saisi d'une angoisse mortelle. « Mon âme, dit-il, est triste jusqu'à la mort; restez ici, et veillez avec moi. » Puis il s'éloigna un peu, s'agenouiUa, et tomba la face contre terre, priant, et disant : « Mon Père, si c'est possible, éloignez de moi ce
calice; mais que votre volonté s'accomplisse^ et non la mienne. »
Il vint ensuite vers ses disciples, qu'il trouva endormis, et dit à Pierre : « Simon, tu dors! Ainsi vous n'avez pu veiller une heure avec moi? Veillez et priez, de peur de tomber en tentation; l'esprit est vif, mais la chair est faible. »
La première prière et l'agonie du Sauveur avaient déjà duré une heure. Jésus s'éloigna une seconde fois , et répéta la même prière , en disant : « Mon Père, si ce calice ne peut être éloigné de moi, que votre volonté soit faite. »
Il vint de nouveau à ses apôtres, qu'il trouva plongés dans le sommeil; car leurs yeux étaient appesantis, et ils ne savaient que lui répondre.
Il les quitta encore , et se mit une troisième fois en prière , disant : « Mon Père , si vous le voulez, éloignez de moi ce calice: cependant que votre volonté s'accomplisse, et non la mienne. » Sa tristesse redoubla; il tomba dans une agonie terrible, de sorte que la sueur ruisselait en gouttes de sang jusqu'à terre. Sa prière devint plus fervente. Alors un ange descendit du ciel pour le fortifier.
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Il retourna vers ses disciples, qui dormaient toujours, accablés eux-mêmes de tristesse. «Dormez maintenant, leur dit-il, et reposezvous. C'est assez. L'heure approche ; voici que le Fils de l'homme sera livré entre les mains des pécheurs. Levez- vous ; allons : celui qui me livre n'est pas loin. »
Il pcœlait encore , lorsque parut Judas Iscariote, un des douze, accompagné d'une foule armée de glaives et de bâtons. Cette troupe avait été envoyée par l'ordre des princes des prêtres, des scribes et des anciens du peuple. Le traître était convenu d'un signe avec eux. « Celui, avait-il dit, que j'embrasserai, c'est lui; prenez -le, et emmenez -le sous bonne garde. »
Judas, en effet, marchait en avant de cette cohorte, qui, outre les armes, portait des torches et des flambeaux. En arrivant, il se dirigea aussitôt vers Jésus, en disant : « Maiti'c, je vous salue ; » et il le baisa.
Jésus lui dit : « Mon ami, pourquoi es-tu venu? Judas, tu trahis le Fils de l'homme par un baiser ! »
La troupe était restée dehors, et entourait
le jardin. Jésus connaissait tout ce qui devait lui arriver; il s'avança, et dit : « Qui cherchezvous? — Jésus de Nazareth, » répondirent-ils. « C'est moi, » reprit Jésus. Judas se trouvait en ce moment au milieu d'eux. Dès que Jésus eut prononcé ces mots , ils reculèrent, et tombèrent à la renverse. Il leur demanda de nouveau : « Qui cherchez - vous ? — Jésus de Nazareth, » dirent -ils. « Je vous l'ai dit, répliqua Jésus; c'est moi. Mais, puisque c'est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci, » ajouta-t-il en désignant ses apôtres. Il parlait ainsi pour accompUr cette parole de l'Écriture : « Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez donnés. »
Alors les soldats s'approchèrent, mirent la main sur Jésus, et l'arrêtèrent. Voyant ce qui se passait, et où l'on en voulait venir, ceux qui entouraient Jésus s'écrièrent : « Seigneur, si nous frappions avec l'épée? » Sans attendre la réponse, Pierre , qui avait une épée , la tira, et frappa aussitôt un serviteur du grand prêtre , auquel il coupa l'oreille droite. Ce serviteur avait nom Malchus. « N'allez pas plus loin, » dit Jésus ; et il guérit l'oreille du blessé en la
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Le tribun qui commandait la cohorte des soldats, et les ministres juifs attachèrent Jésus, et le conduisirent à la maison d'Anne , beaupère de Caîphe : c'était lui qui, dans le conseil , avait dit aux Juifs : « Il est expédient qu'un seul meure pour tout le peuple. » Chemin faisant, ils mirent la main sur un jeune homme qui suivait par derrière , couvert seulement du drap dont il s'était enveloppé durant son sommeil ; mais celui-ci, rejetant ce léger vêtement, réussit ainsi à leur échapper. Simon -Pierre suivait de loin, en compagnie d'un autre disciple. Ce dernier était connu du grand prêtre ; aussi put-il entrer avec Jésus dans la cour intérieure, tandis que Pierre resta dehors. Cependant le disciple qui était connu chez le grand prêtre dit un mot à la portière , et celleci laissa passer Simon-Pierre.
La maison d'Anne était située sur la montagne de Sion, dans le quartier actuel des Arméniens. Anne n'avait ni le titre ni la juri-
diction de grand prêtre ; mais l'histoire , qui le dépeint comme un homme plein de ruses et d'artifices, nous apprend qu'il exerçait une grande influence, non-seulement sur l'esprit de son gendre, mais encore dans le conseil de la nation juive.
A peine Pierre fut-il entré dans la maison d'Anne, que la portière lui dit : « N'êtes- vous pas un des disciples de cet homme? » Pierre afiirma que non. Comme il faisait froid, on alluma un feu de charbon auquel se chauffaient les serviteurs et les ministres ; Pierre se tenait avec eux pour se chauffer. Pendant ce temps-là, le pontife interrogea Jésus touchant ses disciples et touchant sa doctrine. Jésus lui répondit : « J'ai enseigné publiquement devant tout le monde; j'ai prêché dans la synagogue et dans le temple, où tous les Juifs s'assemblent; je n'ai rien dit en secret. Qu avez-vous besoin de m'interroger? Demandez à ceux qui m'ont entendu quel a été mon langage : ils savent bien ce que j'ai dit. »
Là-dessus un des valets qui se tenait près de Jésus lui donna un soufflet, en disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au pontife? »
Jésus se contenta de lui dire : « Si j'ai mal parlé, prouvez-le; si j*ai bien parlé, pourquoi me frappez- vous ? »
Cette violence inouïe d'un valet en plein tribunal, et qui ne mérita aucune réprimande de la part du juge, nous donne une première idée de l'étrange procédure suivie en toute cette affaire. Chez les Juifs, précisément, la loi était très -sévère pour ceux qui commettaient une pareille offense. Celui qui donnait un soufflet à un auti'e était passible d'une amende de deux cents deniers, plus de six fois le prix de la trahison de Judas. Jamais, d'ailleurs, on n'ouvrait pendant la nuit les débats dans une cause capitale. Chez tous les peuples l'accusé est respecté jusqu'à ce que la sentence soit prononcée. La législation judaïque se montre même plus favorable que les autres à l'égard de l'accusé. La preuve par le témoignage était admise avec réserve. Ici on va solliciter des témoins ; on se mettra peu en peine de metti*e d'accord les témoignages; on violera toutes les règles ordinaires de la légalité. Nous savons pourquoi, puisque nous connaissons le résultat de la délibération secrète prise na-
guère par les ennemis du Sauveur, à présent ses juges.
Anne ne poussa pas plus loin son interrogatoire. Il renvoya Jésus, garrotté, par-devant le tribunal de Caîphe.
Ceux donc qui s'étaient emparés de Jésus le menèrent à la maison de Caîphe, où était réuni le conseil des princes des prêtres, des scribes et des anciens du peuple. Pierre suivait à distance, et réussit à entrer dans la cour, où il se mit près du brasier devant lequel se chauffaient les gardes et les valets. Pierre désirait voir Tissue de cette affaire.
Cependant les princes des prêtres et les membres du conseil cherchaient un témoignage contre Jésus, afin de pouvoir le condamner à mort; mais ils n'en trouvaient aucun conforme à leur dessein, quoique plusieurs faux témoins se fussent présentés: car les témoignages ne s'accordaient pas entre eux. A la fin, deux faux témoins s'avancèrent, et
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dirent : « Cet homme a dit : Je puis détruire le temple de Dieu, et le rebâtir trois jours après. » D'autres s'exprimaient autrement : « Nous lui avons entendu dire : Je renverserai ce temple fait de main d'homme, et, trois jours après, j'en édifierai un qui ne sera pas fait de main d'homme. »
Ces témoignages n'avaient pas grande valeur. Jésus n'avait pas dit : Je détruirai le temple; mais : Détruisez ce temple y et je le rebâtirai trois jours après. Ces paroles, d'ailleurs, ne suffisaient pas pour étabUr un crime capital. Les Juifs le savaient bien. Aussi Jésus gardait-il le silence. Le conseil était déconcerté. « Comment, dit le grand prêtre en s'avançant au milieu de l'assemblée, vous ne répondez rien aux témoignages que l'on vient de porter contre vous? » Jésus continua de se taire.
L'embarras croissait. Ce moyen de preuve fut abandonné, et les témoins écartés. Caîphe alors eut recours à un autre système. Il reprit l'interrogatoire , et dit à Jésus d'un ton solennel : <c Je vous adjure , au nom du Dieu vivant, de nous dire si vous êtes le Christ, Fils de Dieu. »
A cette injonction, exprimée en termes aussi graves, Jésus répondit aussitôt : « Vous l'avez dit; je le suis. Mais, je vous le dis, vous verrez le Fils de Thomme assis à la droite de Dieu, et venant sur les nuées du ciel. »
A ces mots, le grand prêtre déchira ses vêtements, en s'écriant : « Qu'avons-nous besoin de témoins? Vous l'avez entendu; il a blasphémé. Donnez vos voix. »
Tous alors, n'attendant que cette question, répondirent : a Nous le condamnons; il mérite la mort. »
Les Juifs avaient coutume de déchirer leurs vêtements lorsqu'ils entendaient prononcer un blasphème, pour témoigner l'horreur que leur inspirait ce crime contre Dieu. Cet usage cependant était bien tombé. Peu de personnes avaient assez de zèle pour déchirer leurs habits, et les jeter ensuite au rebut. Même en feignant la plus grande indignation , on faisait comme les juges et les témoins qui condamnèrent saint Etienne : en criant au blasphème, on se bouchait les oreilles pour n'être point obligé de déchirer ses vêtements.
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Tandis que ces choses se passaient dans la maison du grand prêtre, une autre scène avait lieu dans la cour parmi les gens de basse condition qui la remplissaient. Pierre s'y trouvait au milieu d'eux. Une servemte, l'ayant examiné avec curiosité , s'approcha , et lui dit : « Vous aussi, vous étiez avec Jésus de Nazareth. » Pierre le nia, en disant : « Je ne sais ce que vous voulez dire. » Les assistants lui adressèrent la même question. Pierre nia encore. Une autre servante , le voyant à la lumière, et le regardant avec attention : « Vraiment, dit-elle aux voisins, c'est un des disciples de Jésus. » Un des serviteurs, parent de Malchus, auquel Pierre avait coupé l'oreille, ajouta : « Ne vous ai-je pas vu dans le jardin avec lui? » Les assistants continuèrent : «Vous êtes Galiléen ; votre accent l'indique assez : n'êtes- vous pas un des disciples? » Pierre se mit à protester vivement en ces termes : « Je no connais pas cet homme, w