‹ Histoire de Jésus-Christ d'après les Evangiles et la tradition, expliquée à l'aide des monuments, de la description des lieux et de commentaires des écrivains ecclésiastiquesChapitre 21 sur 22 · U HISTOIRE · texte numérisé non relu

U HISTOIRE

Je ne connais pas cet homme ! quelle parole méprisante! Il parlait encore, et Jésus lui jeta un regard. A l'instant même le coq chanta. Pierre se souvint de la prédiction de son Maitre : « Avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois. » Il sortit, et pleura amèrement.

A peine la sentence prononcée contre Jésus, les gardes et les valets commencèrent à l'accabler d'outrages et de coups. Les uns le fi'appaient au visage, les autres le souillaient de leurs crachats, ajoutant Tinsulte grossière aux mauvais traitements. Us lui jetèrent un voile sur la face ; puis ils le frappaient, en disant ; c< Christ, prophétise -nous qui t'a frappé. » Aucun opprobre ne lui fut épargné.

Pendant le reste de la nuit, la soldatesque et les valets se firent un cruel plaisir de l'abreuver d'humiUations. En aucun pays du monde la loi ne tolère à l'égard d'un condamné une pareille aggravation de la pcûne. Ici tout se

réunit pour accabler une innocente victime : les juges n'ont nul souci des traitements horribles sous lesquels elle succombe; ses gardiens deviennent ses l>ourreaux. Dans la maison même du grand prêtre y toutes les atrocités que peut inventer l'imagination pervertie d'hommes abjects sont commises au njilieu des risées, des plaisanteries et des blasphèmes.

La réunion nocturne des juges qui avaient interrogé et coudanmé Jésus n'était pas nombreuse probablement. L'œuvre qui venait d'être accomplie n'avait pas autorité; aussi dès le matin le conseil fut- il convoqué. Les princes des prêtres, les scribes et les anciens du peuple s'assemblèrent en conseil. L'interrogatoire de la nuit avait suffisamment éclairé ceux qui l'avaient dirigé ou qui l'avaient entendu. Cette fois, on ne manda pas de témoins. On dit de suite à Jésus : « Si vous êtes le Christ, dites-le nous. » Il répondit : « Si je vous le dis, vous no me croirez pas; si je vous expose mes

motifs, vous ne m'écouterez pas, et vous ne me délivrerez pas. Vous verrez un jour le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu. — Vous êtes donc le Fils de Dieu? » demandèrent -ils tous à la fois. « Vous dites vous-mêmes, répondit Jésus, que je le suis. » Tous s'écrièrent de concert : « Qu'avons-nous besoin de témoignciges? N'avons -nous pas entendu les paroles qu'il vient de prononcer? »

A ces mots, l'assemblée se leva. Jésus, toujours chargé de liens , fut mené vers Pilate , gouverneur de la Judée.

Le conseil national des Juifs ne possédait plus que de faibles lambeaux d*autorité. Les étrangers étaient maîtres, et ils exerçaient seuls les actes de la souveraineté. Ainsi le sceptre de Juda était brisé depuis plus d'un quart de siècle. Le gouverneur romain décidait seul des peines capitales. C'est pour cela que le grand conseil traduit Jésus devant le tribunal de Pilate, et va soutenir l'accusation pour laquelle il sollicite une sentence de mort. Le Romain ne partage point la haine de ces Juifs, que l'emportement conduit au crime. Voyons la suite de cette étrange procédure.

Judas cependaut, prévoyant le triste déiiouemeut résultant de sa trahison , et sachant que le grand conseil avait déjà condamné Jésus, poussé par le remords, vint rapporter les trente pièces d'argent aux princes des prêtres et aux anciens du peuple, disant : « J'ai péché en livrant le sang innocent. »

Ce cri de la conscience du traître aurait du produire une impression de vive inquiétude sur l'esprit des juges. Le pacte infâme conclu à prix d'argent était dévoilé aux yeux du public. C'était, en outre, une dernière protestation en faveur de l'innocence. Les juges, avec une indifférence calculée, répondirent à Judas : « Que nous importe? Cela te regarde. » En proie au désespoir, l'apôtre infidèle jeta l'argent dans le temple, et alla se pendre. Le corps du traître se rompit, en sorte que ses entrailles se répandirent jusqu'à terre.

Les princes des prêtres ramassèrent l'argent ; mais ils refusèrent de le mettre dans le

trésor du temple ; « parce que , disaient-ils , c'est le prix du sang. » Ils l'employèrent à l'achat du champ d'un potier, pour en faire le cimetière des étrangers. Ce Ueu de sépul*ture fut depuis lors appelé HMeldama, c'està-dire le champ du sang. Alors fut accomplie cette prophétie mémorahle de Zacharie : a Ils ont pris les trente pièces d'argent, prix de celui qui a été vendu par les enfants d'Israël, et ils les ont données pour acheter le champ d'un potier, comme le Seigneur me l'a commandé. »

Aujourd'hui encore on montre le champ du sang aa pèlerin qui visite Jéruscdem. Saint Jérôme, au iv* siècle de l'ère chrétienne, le connaissait. Les chevaliers de Saint -Jean avaient coutume d'y ensevelir le corps des Francs morts à Jérusalem. Les Arméniens v ont enterré leurs morts jusqu'à ces derniers temps. Quand on remue le sol, on trouve quantité de fragments de poterie. On y reconnaît toujours le champ du potie?\

Il était encore matin quand les membres du conseil arrivèrent chez Pilate. Us ne voulurent pas entrer dans le prétoire, de peur de contracter quelque souillure légale qui les empêchât de célébrer la fête de Pâque.

Le gouverneur romain résidait habituellement à Césarée, à deux journées de marche de Jérusalem, sur les bords de la mer, où le climat est plus agréable et plus sain qu'au milieu des montagnes de la Judée. Les Juifs eussent préféré, sans doute, y envoyer Jésus , en l'éloignant de Jérusalem pour le soustraire aux yeux du peuple, qui lui était favorable. Mais ordinairement le préteur, à l'époque des grandes fêtes, se transportait à la ville sainte, entouré de soldats, et dressait son tribunal dans le palais du gouvernement, au pied de la citadelle. Beaucoup de personnages considérables se rendaient à Jérusalem pour y passer la fête de Pâque, et Hérode, tétrarque de Galilée, n'y manquait pas. Il s'y trouvait cette

année-là dans sou palais, non loin de Tesplanade du temple.

A rarrivée du conseil, Pilate sortit, et s'avança de quelques pas vers les princes des prêtres, en leur disant : « De quel crime accuse3&-vous cet homme ? »

Il paraît que Tofficier romain ne leur fit pas accueil comme ils s'y attendaient; car ils répondirent d'un ton de mécontentement : « Si ce n'était peis un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas amené. »

Pilate voyait bien qu'il s'agissait non d'un crime, mais de passions cachées sous le masque de la reUgion. « Prenez-le, vous autres, répondit-il, et jugez -le selon votre loi. — Il ne nous est permis, reprirent -ils, de condamner personne à mort. »

Ainsi s'accomplissait la parole de Jésus, qui avait prédit de quel genre de mort il devait mourir. Chez les Juifs, en effet, les faux prophètes et les blasphémateurs étaient lapidés. Puisque les Juifs poursuivaient Jésus à ce double titre, ils auraient dû l'accabler de pierres, et non le déférer au tribunal d'mi juge auquel ils allaient demander pour l'ac-

cusé un supplice affreux, réservé aux esclaves chez les Romains et les Carthaginois, et inusité chez les autres peuples.

Les princes des prêtres se mirent alors à exposer leurs chefs d'accusation , en disant : « Nous l'avons surpris séduisant le peuple, empêchant de payer le trihut à César, et se disant le Christ-roi. »

Voilà donc la triple accusation soumise au jugement du gouverneur. Pilate alors rentra dans le prétoire, et Jésus comparut devant lui. « Êtes -vous le roi des Juifs? » demanda le juge. « Dites -vous cela de vous-même? répondit Jésus, ou l'avez -vous appris par d'autres? »

Cette expression le Christ-roi avait chez les Israélites un sens mystique dont les étrangers avaient entendu parler vaguement; mais les Romains ne s'en préoccupaient guère. Aussi Pilate répliqua : « Est-ce que je suis Juif, moi? Les princes des prêtres vous ont amené devant mon tribunal. Qu'avez- vous fait? » Jésus lui répondit : « Mon royaume n'est pas de ce monde ; s'il était de ce monde , mes serviteurs auraient combattu pour que je ne fusse point

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livré aux Juifs; mais mon royaume n'est point d'ici-bas. — Vous êtes donc roi? » reprit Pilate. « Vous le dites ^ répondit Jésus , je suis roi. Je suis né et je suis venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité.

— Qu'est-ce que la vérité? » demanda Pilate. Et, sans attendre la réponse, il alla trouver les princes des prêtres et les autres Juifs, et leur dit : « Je ne trouve cet homme coupable d'aucun crime. » Ceux-ci s'animèrent alors jusqu'à la fureur. Ils criaient : « Cet homme agite le peuple par ses prédications dans toute la Judée et la Galilée. »

Ce dernier mot fut aussitôt saisi par le Romain, qui se hâta de demander si Jésus était Galiléen. Apprenant qu'il était de la juridiction d'Hérode, il le renvoya à ce prince, qui se trouvait à Jérusalem pendant ces jours de solennité. Hérode fut sensible à cet acte du préteur. Depuis ce jour Hérode et Pilate devinrent amis, d'ennemis qu'ils étaient auparavant.

Le Romain voulait se débarrasser d'une affaire pénible, où un innocent était poursuivi par des ennemis acharnés. Hérode fut satisfait

de voir Jésus; car depuis longtemps il désirait vivement le voir, à cause de la renommée qui lui avait appris bien des choses, et parce qu'il souhaitait ardemment voir un miracle. Le tétrarque interrogea Jésus longuement, et lui adressa plusieurs questions; mais Jésus ne répondit rien. Les princes des prêtres et les scribes étaient là, continuant toujours leurs accusations.

Déçu dans son attente, mécontent du silence qu'il ne put réussir à rompre, Hérode, avec sa cour, méprisa Jésus. En signe de dérision, il le revêtit d'une robe blanche , et le renvoya à Pilate; refusant, sans doute, d'exercer sa juridiction sur un territoire étranger; montrant assez, d'ailleiu^, qu'il n'y avait pas lieu de condamner un homme qui ne lui semblait nullement à craindre.

Pilate, saisi de nouveau de cette affaire, convoqua les princes des prêtres, les scribes et le peuple, et leur dit : « Vous m'avez présenté cet homme en l'accusant de soulever le peuple. Je l'ai interrogé en votre présence, et je ne l'ai trouvé coupable d'aucun des crimes que vous lui imputez. Hérode, auquel je vous

ai renvoyés, eu a jugé de même; il u'y a doue en cet homme aucun fait qui mérite la mort. Je le renverrai, après l'avoir fait châtier. »

Les princes des prêtres renouvelèrent toutes leurs accusations. Jésus gardait le silence. c< N'entendez -vous pas, dit Pilate, les témoignages qu'ils portent contre vous? » Mais il continua de garder le silence. Pilate continua : « N'avez-vous rien à répondre? Voyez combien d'accusations pèsent sur vous. » Jésus ne répondit rien, au grand étonnement du gouverneur.

Le préteur ne savait plus quel parti prendre. L'innocence de l'accusé était évidente. S'il n'avait pas le courage de prononcer son acquittement, serait-il assez méchant pour prononcer une condamnation à mort? 11 voulut profiter de l'occasion de la fête pour faire demander par la multitude la délivrance de Jésus. C'était, en effet, la coutume, et en même temps une concession faite au peuple par les conque-

rants^ de délivrer un prisonnier choisi par le peuple aux jours de grande solennité. Il y avait pour lors en prison un insigne voleur nommé Barabbas, lequel, en outre, s'était rendu coupable d'homicide dans une sédition. Pilate, s'adressant à la mullitude : « C'est la coutume, dit-il, que je vous accorde la délivrance d'un prisonnier à Pâque. Lequel voulez -vous que je délivre, de Barabbas ou de Jésus, qui est appelé Christ? Voulez -vous que je délivre le roi des Juifs? »

Le préteur parlait ainsi de manière à laisser entrevoir sa pensée ; car il n'ignorait pas que les princes des prêtres avaient livré Jésus par jalousie.

Au moment même où Pilate prononçait ces paroles, assis sur son tribuncd, sa femme lui envoya dire : « Ne vous mêlez point de ce qui concerne cet homme juste; car j'ai été aujourd'hui étrangement tourmentée en songe à cause de lui. »

Alors les princes des prêtres excitèrent vivement le peuple à demander l'élargissement de Barabbas, et à faire périr Jésus. La foule céda à ces suggestions. Quand lo président

réitéra sa question , une immense clameur s'éleva pour demander Barabbas. « Que feraije donc de Jésus? » dit Pilate. Un cri formidable lui répondit : « Qu'il soit crucifié 1 — Quel mal a-t-il fait? » répliqua le gouverneur. Un second cri, plus formidable que le premier, se fit entendre : « Crucifiez -le î crucifiez-le ! »

Voyant qu'il ne gagnait rien, et que le tumulte, au contraire, allait croissant, Pilate prit de l'eau, et se lava les mains en présence de la multitude, disant : a Je suis innocent du sang de cet homme juste; c'est votre aflFaire. » Tout le peuple, d'une seule voix, s'écria : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! »

Pilate essaya encore de délivrer Jésus en haranguant la multitude; mais tous recommencèrent à crier : « Crucifiez-le ! crucifiez-le l »

Pour la troisième fois, le préteur leur dit : a Quel mal a-t-il fait? Je ne le trouve coupable d'aucun crime qui mérite la mort. Je vais le renvoyer, après l'avoir fait flageller. »

La tempête, loin de se calmer, devenait de plus en plus violente. Les cris étaient encore plus forts pour réclamer une sentence de mort.

Le gouverneur romain n'avait pas encore cédé. Il résolut d'essayer un dernier moyen, celui de la commisération. Ce sentiment, d'ordinaire, est puissant sur le peuple. La vue de la souffrance et du sang l'émeut profondément. Pilate ordonna donc de flageller l'accusé. Le supplice de la flagellation était un des plus cruels qui fussent en usage chez les Romains. On se servait de lanières de cuir ou de cordes attachées aune espèce de manche, et chaque lanière se terminait par un petit morceau de plomb ou de fer. Chaque coup faisait jaillir le sang, et déchirait horriblement le dos et les épaules ; car le patient avait les mains liées , attaché lui-même à une petite colonne haute d'environ cinquante centimètres.

Non contents de frapper la victime, les soldats ajoutèrent les insultes aux coups. Ils lui mirent sur la tête une couronne d'épines, à la main un sceptre de roseau , et le couvrirent d'un manteau de pourpre. Puis, fléchissant le

genou devant lui par dérision, ils disaient : « Scdut, roi des Juifs. » En même temps ils lui donnaient des soufflets, et le frappaient avec le roseau.

Pilate sortit de nouveau, et dit aux Juifs : « Voici que je vous l'amène, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime. « Jésus parut donc portant une couronne d'épines et un manteau de pourpre. « Voila l'homme : Ecce homOy » dit Pilate. Ce spectacle aurait attendri les cœurs les plus durs, s'ils avaient été animés du moindre sentiment d'humanité. Les princes des prêtres et leurs serviteurs recommencèrent à crier : « Crucifiez-le ! crucifiez-le I — Eh bien, reprit Pilate, prenez -le vous-mêmes, et crucifiez-le ; pour moi, je ne le reconnais coujiable d'aucun crime. — Nous avons notre loi, répliquèrent les Juifs, et, suivant cette loi, il a mérité la mort; car il s'est appelé Fils de Dieu. »

Quand Pilate eut entendu ces paroles, son embarras et ses appréheusions augmentèrent. 11 rentra dans le prétoire, et dit à Jésus : « D'où êtes- vous? » Celui-ci ne répondit pas. « Vous ne me dites rien, reprit le juge; ignorez-vous

que j'ai le pouvoir de vous faire crucifier ou de vous relâcher? — Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, dit Jésus, s'il ne vous avait été donné d'en haut. C'est pourquoi celui qui m'a livré à vous est plus coupable que vous. »

A pai'tir de ce moment, Pilate était décidé à prononcer l'élargissement de l'accusé. Connaissant ces dispositions, les Juifs changent de tactique. Us abandonnent leurs premiers griefs. Leur loi n'est plus mise en avant, et ici apparaît la preuve de leur faux zèle. La conscience du préteur se révolte; pourquoi commettrait-il un crime inutile? On va s'adresser à son ambition, et tâcher de l'effrayer d'une menace de dénonciation. Les Juifs se mirent donc à crier : c< Si vous délivrez cet honune, vous n'êtes point ami de César; car quiconque se fait roi se déclare contre César. » Les Juifs avaient réussi. Entendant ces paroles, Pilate fit soi-tir Jésus, et établit son tribunal en un endi'oit appelé le Haut- Pavé, en hébreu Gabbatha. Puis, s'adressant aux Juifs d'un ton ironique, qui était en même temps un reproche de leur mauvaise foi, il leur dit : « Voici votre roi. » Les Juifs crièrent : a Prenez-le! prenez-le! cru-

cifiez-le I — Est-ce que je crucifierai votre roi? » reprit Pilate. « Nous n'avons pas d'autre roi que César, » répondirent les princes des prêtres.

A une telle protestation des premiers dignitaires de la nation et des représentants naturels des traditions religieuses et politiques des Israélites, il est facile, même aux Juifs modernes les plus obstinés, de reconnaître le terme de la fameuse prophétie de Jacob. Le Désiré des nations a dû paraître ; Juda a perdu le sceptre. La rédemption va s'accomplir.

C'était vers la sixième heure du jour, la veille du sabbat, un vendredi, que ce grand drame se passait à Jérusalem. Désireux d'être agréable à la multitude, suivant une faiblesse fatale dans tous les temps, Pilate prononça d'abord la délivrance d'un homme coupable du crime d'homicide, d'un séditieux et d'un voleur. Barabbas fut rendu à la liberté , puisque le peuple l'avait réclamé. Quant à Jésus, dont l'innocence avait été reconnue et proclamée à plusieurs reprises, le juge l'abandonna aux Juifs, selon leur volonté, pour qu'il fût crucifié.

Ainsi fut arrachée à un juge faible, par peur et par politique, la condamnation d'un innocent. Ainsi s'accomplit la prédiction de Jésus sur le chemin de la Galilée à Jérusalem, dans le pays d'Ephraim, quand il disait à ses apôtres : « Le Fils de l'homme sera livré aux païens, outragé et mis en croix. » La sentence fut rendue vers onze heures du matin. Aussitôt les soldats , avec la grossièreté habituelle à cette époque chez les gens de guerre, recommencèrent les insultes dont ils avaient déjà rassasié Jésus. Après avoir épuisé les coups, les injures, les moqueries, ils lui ôtèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements. Aussitôt ils le traînèrent dehors, et le conduisirent au lieu du supplice. Jésus se mit en marche, chargé du bois de sa croix, se dirigeant vers le Calvaire, en hébreu Golgotha. Deux malfaiteurs, condamnés au même genre de mort, devaient être exécutés en même temps. En suivant la voie douloureuse, épuisé par la

soujOTrance et la perte de son sang, Jésus succombait sous le poids de sa croix. Les soldats rencontrèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, père d'Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs et passait pai' là. Us TaiTetèrent, et le forcèrent de porter la croix de Jésus.

C'était la coutume chez les Romains que le condamné portât l'instrument de son supplice. Quelques auteurs prétendent qu'il s'agissait ordinairement, pour le patient, de porter la traverse de la croix, et non l'arbre, qui était communément d'une grandeur considérable.

Le funèbre cortège était ordinairement précédé d'un crieur public, proclamant les motifs de la condamnation , ou portant un écriteau sur lequel chacun pouvait lire les termes de la sentence. Pilate écrivit le titre qui devait être placé au haut de la croix ; il était conçu en ces termes : Jésus de Nazareth, roi des Juifs, et en trois langues, c'est-à-dire en hébreu, en grec et en latin. Beaucoup de Juifs lurent cette inscription ; ils en étaient mécontents. Les princes des prêtres en firent la remarque au gouverneur : « N'écrivez pas : Roi des Juifs; mais qnîl

se dit le roi des Juifs. » Pilate leur répondit sèchement : Ce que j*ai écrit est écrit. Les deux malfaiteurs allaient en avant; Jésus suivait, accompagné d'une grande foule et de pieuses femmes qui pleuraient et se lamentaient. Jésus se tourna, et dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants; car viendront des jours où Ton dira : Heureuses les femmes stériles et celles qui n'ont point eu d'enfants; heureux le sein qui n'a point allaité ! On dira «dors aux montagnes : Écrasez-nous ! et aux collines : Couvrez- nous ! »

Dans cette marche pénible, Jésus semble oublier ses douleurs , et ne pense qu'à la ruine prochaine de Jérusêdem, de cette ville coupable qui repousse et tue les prophètes. Durant les derniers assauts qui précédèrent la prise de Jérusalem, des milliers d'infortunés qui avaient cherché leur salut dans des souterrains profonds furent ensevelis sous les ruines, fîe ne furent pas cependant les plus à plaindre. Combien de malheureux, tristes jouets des vainqueurs, vendus en esclavage, trmnés partout comme le rebut du genre humain, eussent

souhaité de trouver un tombeau sous les débris de leur patrie !

Ce fut en ce moment qu'une pieuse femme, suivant une tradition respectable, appelée Bérénice, quoique plus connue sous le nom de Véronique, s'avança vers Jésus d'un air compatissant, et bii essuya le visage inondé de sueur et de sang. L'empreinte de la face du Sauveur y resta marquée. Une autre tradition non moins digne de foi nous apprend que Jésus tomba plusieurs fois le long de la voie douloureuse, depuis le prétoire jusqu'au Calvaire. Puisque nous avons mentionné ces deux anciennes traditions, nous ne devons pas en omettre une autre non moins pieuse ni moins ancienne. Marie, mère de Jésus, se tenait non loin du prétoire tandis que les Juifs demandaient à grands cris le sang de l'innocente victime. Quoi de plus naturel pour une mère? Aussi la voyons-nous quelques instants plus tard au pied de la croix. A peine sorti du tribunal, Jésus aperçut sa mère, et lui fit un salut respectueux en passant. La Vierge tomba comme demi -morte. En cet endroit, les chrétiens érigèrent dans la suite un sanc-

tuaire sous le titre de Notre- Dame -des- Douleurs.

An haut de la rue suivie par le lugubre convoi, s'ouvrait la porte Judiciaire, qui donnait sur le Golgotha ou la place des exécutions. Arrivés au Calvaire, les soldats offrirent à Jésus comme boisson du vin mêlé de myrrhe; mais, lorsque Jésus en eut goûté, il refusa d'en boire. Ensuite ils le dépouillèrent de ses vêtements , et le crucifièrent en lui enfonçant de gros clous dans les mains et dans les pieds ; ils plantèrent sa croix entre celles des deux voleurs, afin que cette parole de l'Écriture fût accomplie : « Il a été mis au rang des scélérats. » Pendant ce temps-là, Jésus disait : « Mon Père, pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu'ils font. »

Après avoir crucifié Jésus, les soldats, par suite d'un usage peu honorable ^ , prirent ses vêtements, et en firent quatre parts, une pour chaque soldat. Mais, comme sa tunique était

1 Les soldats, à cette époque, fiûsaient rolfice de bourreaux ; ils se partageaient les vêtements du supplicié. L'empereur Adrien abolit cette coutume, si peu digne de Tarmée romaine.

sans couture, et d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas, ils résolurent de ne point la couper, et de la tirer au sort, ('ette parole de TÉcriture fut ainsi accomplie : « Ils ont partagé mes vêtements entre eux , et ils ont tiré ma robe au sort. »

Après avoir terminé leur œuvre de bourreaux, les soldats s'assirent pour garder les suppliciés.

Jésus fut attaché en croix à la sixième heure du jour, c'est-à-dire à midi. La foule le regardait. Les princes des prêtres se moquaient de lui. « 11 a sauvé les autres, disaient-ils; qu'il se sauve maintenant lui-même, s'il est le Christ Hls de Dieu ! » Les passants l'insultaient également; haussant les épaules, et branlant la têlo, ils disaient : « Eh bien, toi qui détruis le temple de Dieu, et qui le rebâtis en trois jours, sauvetoi toi-même! Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix! » Les scribes et les anciens du peuple se joignaient aux princes des prêtres

pour proférer de sanglantes railleries; ils se disaient les uns aux autres : « Que le Christ, roi d'Israël, descende maintenant de la croix, et nous croyons en lui. Il a mis sa confiance en Dieu ; que Dieu le délivre à présent , s'il veut ; car il a dit : Je suis le Fils de Dieu. » Les soldats l'insultcdent aussi, de même que l'un des malfaiteurs en croix , qui disait : « Si tu es le Christ, sauve -toi, et sauve-nous avec toi. » L'autre malfaiteur reprit son compagnon d'infortune, en disant : « Ne crains -tu pas Dieu, parce que tu es condamné au même supplice? Pour nous,* nous avons été condamnés avec justice, et nous souffrons la peine due à nos crimes ; mais celui-cr n'a^en fait de mal. » Puis, s'adressant à Jésus, il ajouta : « Seigneur, souvenez -vous de moi, lorsque vous serez arrivé dans votre royaume. » Jésus lui répondit : « Je te le dis en vérité, aujourd'hui tu seras en paradis avec moi. »

La croix n'était pas entourée seulement d'hommes au cœur d'airain. Non loin, se tenaient debout Marie mère de Jésus, Marie belle-sœur de sa mère, Marie femme de Cléophas, Marie-Madeleine, et plusieurs autres.

Apercevant sa mère à côté du disciple bienaimé, il lui dit : « Femme, voilà votre fils. » S'adressant ensuite à Jean, le disciple préféré, il ajouta : « Voici votre mère. » Depuis ce moment, le disciple la traita comme sa mère, et la reçut chez lui ^ .

Ces grands événements, les plus extraordinaires qui aient jamais étonné le monde, se passaient entre midi et trois heures. Pendant tout ce temps-là, les ténèbres couvrirent la terre entière. Le soleil s'obscurcit, se voilant de plus en plus jusqu'à la neuvième heure, c'est-à-dire jusqu'à trois heures après midi. Alors Jésus jeta un grand cri, en disant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez -vous abandonné? » Quelques-uns des assistants crurent qu'il invoquait Élîe ; d'autres dirent : « Attendons , pour voir si Élie viendra le secourir. »

Jésus, sachant que tout est accompli, afin d'accomplir encore l'Écriture, dit : « J'ai soif. »

1 D'après une tradition reposant sur le témoignage d'Évode, disciple de saint Pierre, la sainte vierge Marie était alors âgée d'environ 48 ans, et saint Jean avait 24 ans. Sepp, Vie de Notre ^ Seigneur Jésus -Christ, tom. n, p. 185.

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Aussitôt on trempa une éponge dans un vase rempli de vinaigre , et on la mit au bout d'un roseau pour lui donner à boire.

Lorsque Jésus eut pris le vinaigre , il dit : « Tout est consommé! » Puis il ajouta d'une voix forte : « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. » En prononçant ces paroles, il inclina la tête, et rendit le dernier soupir.

Aussitôt le voile du temple se déchira en deux , depuis le haut jusqu'en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent. Le centurion, qui se tenait debout vis-à-vis de Jésus, ayant vu comment il était mort en poussant un grand cri , et témoin du tremblement de terre , rendit gloire à Dieu, en disant: « Certainement cet homme était innocent ! C'était vraiment le Fils de Dieu ! » Les gardes, également témoins de tout ce qui venait d'arriver, furent saisis d'une vive frayeur : « Vraiment, disaient-ils, c'était le Fils de Dieu ! » La foule , qui s'était assemblée pour voir ce triste spectacle, se

retira consternée : chacun, en s'en allant, se frappait la poitrine.

Non loin, se tenaient tous ceux qui connaissaient Jésus. Il y avait en outre plusieurs saintes femmes venues avec lui de la Galilée , et qui le servaient. Ces pieuses servantes de Jésus regardaient de là : on distinguait parmi elles Marie-Madeleine ; Marie , mère de Jacques le Mineur et de Joseph; et Salomé, mère des fils de Zébédée. Il s'en trouvait beaucoup d'autres, que les circonstances présentes avaient décidées à monter à Jérusalem.

Le corps de Jésus , soumis aux conditions ordinaires de l'humanité, venait de perdre la vie. Le calice des souffrances et des humiliations était épuisé jusqu'à la lie. Le plus grand mystère était consommé. L'âme du Sauveur descendit dans les limbes, pour annoncer la nouvelle de la délivrance aux âmes des justes qui s'y trouvaient détenues ^ L'heure de la rédemption était enfin venue pour le monde.

^ Saint Pierre. Ep. I, chap. m, vers. 48 et 19.

Lorsque le soir fut arrivé, comme c'était la veille du sabbat, et que ce jour était très-soleimel, les Juifs prièrent Pilate de faire rompre les jambes des suppliciés, et de faire descendi'e les cadavres de la croix, afin qu'ils ne restassent pas exposés durant la journée du sabbat. Sur l'ordre qui leur fut donné, des soldats rompirent les jambes des deux larrons. Cette affreuse blessure devait ôter un reste de vie qui prolongeait quelquefois le supplice dm^ant plusieurs jours d'agonie. Le bourreau, par une sorte de pitié , donnait parfois un coup de massue sur la poitrine pour amener aussitôt la mort : c'est ce qu'on appelait le coup de grâce. Quand les gardes vinrent à Jésus, voyant qu'il était déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes ; mais un des soldats lui ouvrit le côté avec sa lance, et aussitôt il en coula de l'eau avec du sang. Ces derniers faits étaient encore l'accomplissement de l'Écriture : « Vous no briserez aucun de ses os. » Un autre passage

ajoute : « Us verront celui qu'ils ont transpercé. »

L'écoulement du sang mêlé d'eau était un signe certain de mort. C'était aussi une image de la purification du genre humain; car, chez les Juifs 9 on aspergeait le peuple avec de l'eau et du sang pour le purifier. L'ouverture du côté du Sauveur est pleine de mystères. Les saints Pères ne tarissent pas à ce sujet, quand ils parlent de la fécondité miraculeuse de l'Église, l'Eve nouvelle, et de la grâce des sacrements.

Saint Jean, dans son Évangile, insiste sur ce fait; il nous affirme qu'il a été témoin de la blessure faite au côté, et que son témoignage est certain. L'apôtre saint Jean, en effet, écrivait à une époque où certains hérétiques enseignaient que Jésus avait eu un corps céleste et sans réalité, et qu'il avait souffert la mort en apparence. D'un mot, l'Évangéliste détruit leurs erreurs : « J'ai vu, dit- il, et personne ne peut infirmer mon témoignage. »

La soirée s'avançait, et le soleil était sur le point de se coucher, lorsque survint Joseph d'Arimathie, ainsi nommé d'une ville de Judée. C'était un homme considérable, riche, membre du sénat de la nation, rempli de justice et de probité. Il n'avait point donné son consentement dans le conseil des anciens, et s'était opposé aux résolutions des autres. Il attendait le royaume de Dieu, et était disciple de Jésus, secrètement toutefois, par peur des Juifs. Joseph se présenta hardiment devant Pilate, et demanda l'autorisation de prendre le corps de Jésus.

Étonné d'apprendre que Jésus fût déjà mort, Pilate manda le centurion, et l'interrogea sur la vérité du fait. Sur l'affirmation de l'officier, Pilate accorda la permission demandée.

Nicodème vint aussi. C'était ce même homme qui, dès le commencement, était venu trouver Jésus pendant la nuit ; il apportait un mélange

de myrrhe et d'aloès, du poids d'environ cent livres *.

Ils descendirent donc le corps de la croix , le couvrirent d'aromates, l'enveloppèrent d'un suaire, et l'entourèrent de bandelettes, selon les coutumes usitées chez les Juifs pour la sépulture des morts.

A l'endroit où Jésus fut crucifié, il y avait un jardin appartenant à Joseph d'Arimathie. Celui-ci y avait fait creuser dans le roc un sépulcre, où personne encore n'avait été déposé. Joseph et Nicodème se hâtèrent d'y placer le corps de Jésus ; car les étoiles allaient bientôt paraître au firmament, et, dès qu'elles brillaient, le sabbat commençait. Joseph ferma l'entrée du sépulcre en y roulant une grosse pierre.

Marie-Madeleine, Marie, mère de Joseph, et les autres pieuses Gahléeimes, étaient assises devant l'ouverture du tombeau, regardant les apprêts funèbres, et considérant la manière dont le corps avait été posé. Elles voulaient, à leur retour en ville, acheter des aromates et

* Ou mieux, d'une valeur d'environ cent livres d'argent.

des parfums pour continuer l'embaumement du corps. Mais , à cause du sabbat et du repos absolu prescrit pour ce saint jour, elles restèrent tout le jour sans rien faire.

De même que le sabbat commençait, suivant notre manière de diviser le temps, le vendredi soir à la chute du jour, lorsque la nuit était assez obscure pour qu'on distinguât aisément les étoiles au ciel ; ainsi , le lendemain, il finissait à la même heure.

Cependant, le jour même de la Pâque et du gi*and sabbat, les princes des prêtres et les pharisiens s'assemblèrent chez Pilate, et lui dirent : « Seigneur, nous nous sommes souvenus que ce séducteui;, lorsqu'il était encore vivant, a dit : Je ressusciterai après trois jours. Commandez donc de garder le sépulcre jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent en cachette dérober le corps, et ne fassent accroire au peuple qu'il est ressuscité ; car alors cette dernière erreur serait pire que la première. » Les ennemis de Jésus trahissaient ici leur mauvaise foi. Ils l'avaient accusé de vouloir détruire le temple de Dieu ; maintenant ils avouent qu'il faisait allusion à sa ré-

surrectioDy qui aurait lieu trois jours après sa mort. Pilate n'iguorcdt aucun des mobiles de leur indigne conduite. Il comprit sans peine la contradiction dans laquelle ils tombaient en ce moment; aussi leur répondilril de mauvaise humeur : « Vous avez des gardes à vous ; établissez-les gardiens du tombeau conune vous l'entendrez. »

Les députés du grand conseil s*en allèrent sur-le-champ exécuter leur dessein. Ils mirent des gardes à l'entrée du sépulcre, et scellèrent la pierre qui fermait la tombe.

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