LIVRE III
Jésus ne fit pas alors un long séjour à Caphamaûm. La fête de Pâque était proche. C'était la solennité par excellence chez les Hébreux. De tous les coins du monde ^ les enfants d'Abraham s'assemblaient à Jérusalem, dans le temple unique où le sacrifice fut offert au vrai Dieu. Jésus choisit cette fête, établie en mémoire de la délivrance de la servitude d'Egypte, pour annoncer à tous que le temps était venu où Dieu allait déhvrer son peuple d'une servitude plus affreuse que la première. Ici fut inaugurée la prédication évangélique, au milieu d'une multitude innom-
brable. Dès lors se multiplient les prodiges; la vertu de Dieu éclate à chaque instant. La nouvelle doctrine se propage , les témoignages deviendront de jour en jour plus frappants, la vérité étendra de plus en plus son doux empire; mais la haine va jeter en même temps ses premières racines, jusqu'au moment où eUe portera des fruits de mort.
A la suite des désordres occasionnés par les dernières guerres, le respect pour les lois et les pratiques religieuses avait sensiblement diminué. L'esprit étranger s'était infiltré dans plusieurs classes de la nation juive : l'amour de l'argent et la soif des plaisirs attestaient l'influence évidente des doctrines païennes. En même temps que les mœurs , on voit alors baisser les caractères. Jadis les Israélites entouraient le temple de Jérusalem d'une vénération profonde, et une sorte de terreur religieuse en éloignait l'exercice de certaines professions. Maintenant on y voit des boutiques et des échoppes presque adossées aux murailles du sanctuaire. Les changeurs de monnaies avaient établi leurs comptoirs vis-à-vis des portes du vestibule des Juifs. Ils chan-
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geaient, moyennant ime retenue plus ou moins considérable à leur profit, les monnaies grecques, romaines et autres, soit pour la commodité des acheteurs, soit pour procurer aux étrangers le demi-sicle d'argent que tous les Juifs payaient annuellement pour l'entretien du culte divin. L'usure s'était vite introduite dans ces banques de bas étage ; aussi le métier de changeur était-il fortement décrié, de même que la charge de collecteur d'impôts.
Sous le règne d'Hérode, prince sans couscience, toujours prêt à sacrifier les intérêts de la religion à ceux de son ambition, un courtisan en faveur entreprit d'établir dans les portiques du temple un marché, où il faisait vendre des bœufs, des brebis, et tous les animaux propres aux sacrifices; ce négoce lui procura de grandes richesses. Les lévites se plaignaient de voir un tel trafic déshonorer le lieu saint; les cris des animaux retentissaient jusque dans le sanctuaire. On ne prêta aucune attention à leurs réclamations; les abords du temple, les parvis, les portiques, les premières enceintes réservées, l'intérieur même du temple, se transfoimèrent eu un marché
public, OÙ Ton étalait toutes les productions du monde. Nous n'osons ajouter ici que les galeries du plus auguste sanctuaire furent envahies par le libertinage, et servirent à un trafic infâme.
A la vue de cette profanation, Jésus se fait un fouet avec des cordes, chasse les marchands, pousse au dehors les bœufs et les brebis, renverse les tables et l'argent des changeurs, abat les sièges des vendeurs de colombes, en criant : « Emportez tout cela d'ici; ma maison doit être une maison de prière, et vous en faites une maison de trafic! »
Tel fut le trouble qui s'empara de la foule, que personne ne songea à lui opposer la moindre résistance. Tous étaient convaincus de leur culpabilité; en outre, dit saint Jérôme, une majesté souveraine et divine rayonnait dans les traits de Jésus.
Quelques-uns cependant, plus hardis que les autres, prirent courage, et lui dirent : « De quelle autorité agissez -vous? A quel signe devons- nous vous reconnaître? »
Jésus leur répondit : « Détruisez ce temple , et je le rebâtirai en trois jours. »
A cette parole, les Juifs branlèrent la tête, en s'écriant: « Que voulez -vous dire? On a travaillé quarante -six ans à la construction de ce temple, et vous pourriez le rétablir en trois jours! »
Le Sauveur faisait allusion à sa mort et à sa résurrection. Les disciples le comprirent clairement plus tard, et cette prédiction, lorsqu'ils la virent réalisée, affermit leur foi. Cette parole mémorable fut prononcée le jour même où, trois ans après, il ressuscita d'entre les morts.
Il est à remarquer que l'abus contre lequel Jésus s'éleva si vivement ne se renouvela pas durant trois ans. Le grand conseil des prêtres déploya sans doute plus d'énei^e, et ne laissa plus de sitôt les marchands s'approcher du temple.
Pendant tout le temps des solennités pascales, qui duraient huit jours, Jésus resta à Jérusalem, prêchant au peuple, et confirmant sa doctrine de l'autorité des miracles. Témoins
i20 HISTOIRE
de ces prodiges^ qiii surpassent la puissance humaine et doivent être regardés comme l'œuvre de Dieu, beaucoup crurent à sa parole, et reconnurent sa mission.
Frappé , comme tout le monde , de l'éclat de ces merveilles, un pharisien nommé Nicodème, homme riche et puissant, membre du grand conseil des Juifs et docteur de la loi, vint trouver Jésus afin de se faire mieux instruire. A cause de l'envie des Juifs et par crainte du sanhédrin, dont il connaissait bien les sentiments, il fit cette démarche durant la nuit. « Maître, dit- il, nous savons que vous êtes le Docteur envoyé de Dieu ; car personne ne peut opérer les signes que nous voyons, si Dieu n'est avec lui. »
Jésus lui manifeste alors les principaux mystères de la religion qui va succéder à la loi mosaïque : la renaissance spirituelle par le baptême, la rédemption par le Fils de Dieu, la pratique des bonnes œuvres.
Aveuglé par les préjugés de sa nation et l'orgueil de la secte à laquelle il appartient, Nicodème ne comprend rien à la révélation qui lui est faite. Il prend les paroles de Jésus
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à la lettre , et il demande commeut un vieillard avancé eu âge, ayant déjà, pour ainsi dire, épuisé la vie, peut naître une seconde fois. « Conunent, dit -il, peut -il rentrer dans le sein maternel ? » Jésus a pitié de cette -intelligence droite, mais remplie d'idées chamelles. « En vérité, lui répond-il aussitôt, persoime, à moins qu'il n'ait une nouvelle naissance dans l'eau et l'Esprit-Saint , n'entrera dans le royaume des cieux. »
Le Sauveur ne pouvait enseigner d'une manière plus formelle la nécessité d'une régénération spirituelle, dont le baptême de la nouvelle alliance est le principe et le symbole. De même que, sousTempire de l'ancienne loi, la circoncision imprime dans la chair le signe de l'alliance avec Dieu, ainsi, sous la loi de grâce, le baptême dans l'eau et dans l'Esprit est la condition essentielle pour rendre l'homme héritier des promesses , et l'introduire dans le royaume spirituel de Jésus -Christ.
Voilà un dogme précis. 11 servira de signe aux vrais enfants de Dieu jusqu'à la fin des siècles. Comment reconnaîtra-t-on cette régénération opérée au moyen d'un signe sensible ,
mais grâce surtout à un principe invisible? Par les œuvres. « Ce qui nait du Saint-Esprit est esprit », dit le Sauveur.
Le pharisien, étonné, ne saisit pas le sens profond de cette doctrine. « Comment cela se peut- il faire? » réplique- t-il avec embarras. A ce moment, Jésus soulève le voile des mvstères. D révèle son origine divine et le grand mvstère de Tlncamation. Cette doctrine vient du ciel; mais « accun homme n'a été au ciel,
SINON CELUI QUI EST DESCENDU DU CIEL, LE FlLS DE
l'homme, qui est DESCENDU DU CIEL. » Eu sa qualité de Verbe et de seconde personne de la Trinité, le Fils est toujours au ciel, bien que par un prodige d'amour et d'humilité il ait consenti à devenir le Fils de l'homme dans le sein virginal de Marie. Si le Christ a voulu quitter les splendeurs du ciel et descendre sur cette terre de mort, c'est pour éclairer les hommes, et leur montrer le chemin qui conduit à la vie.
Jésus continue ; il va dévoiler d'autres abaissements de la Divinité plus extraordinaires encore. Le serpent d'airain, élevé par Moïse au milieu du désert, était la figure de la rédemp-
tion par la croix, ce De même que Moise^ dit le Sauveur, éleva le serpent dans le désert, ainsi le Fils de Thonmie doit être élevé ; afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il possède la vie étemelle. » Dieu a aimé le monde d'un amour assez fort pour lui donner son Fils unique. S'il envoie son Fils dans le monde, ce n'est pas pour condamner le monde, mais pour le sauver. Celui qui croit en lui ne sera pas jugé.
Quels seront ceux qui subiront le jugement? Les aveugles volontaires qui refuseront de reconnaître la divinité de Celui qui est la lumière du monde ; préférant les ténèbres à la lumière , et se livrant aux œuvres de ténèbres.
Quel sublime enseignement! Depuis cet entretien, Nicodème resta disciple de Jésus. L'Évangile ne nous fait pas connmtre autre chose touchant sa personne. La tradition des Juifs nous apprend qu'outre son nom grec il portait celui de Bonai-ben-Gorion; qu'il était prêtre, et jouissait d'ime grande fortune. Telle était son opulence, s'il faut l'en croire, que, se rendant à la synagogue , il faisait étendre ' sur le pavé des tapis précieux, dont les pauvres
s'emparaient ensuite. Sa famille , originaire de Jéricho, était d'une race illustre et ancienne.
Plusieurs auteurs racontent que Judas Iscariote se réiuiit à la compagnie du Sauveur durant son voyage à Jérusalem^ et qu'à partir de cette époque ce disciple, dont la lâche trahison devait attacher à son nom une tache ineffaçable, continua de le suivre dans toutes ses courses évangéUques. Judas, fils de Simon, emprunta son surnom au pays de sa naissance. Karioth était une petite ville de la tribu de Juda, située sur les rives occidentales de la mer Morte, non loin des ruines de la cité maudite de Gomorrhe. Josèphe en fait mention dans ses Antiquités judaïques. Une autre bourgade du même nom s'élevait dans le pays de Moab, sur le bord oriental de l'étang du Dragon; les prophètes Jérémie et Amos en ont parlé. Les commentateurs, recherchant la signification littérede du nom d'Iscariote, y ont trouvé un présage funeste pour celui qui le
portait : on peut le traduire par l'homme de V usure y du mensonge y le traître.
La pratique de l'aumône est recommandée dans l'ancienne loi; Jésus -Christ en fit un devoir sous la nouvelle, et il joignit l'exemple au précepte. Judas fut établi le dispensateur des aumônes, et l'économe de la petite communauté réunie autour du Sauveur : il portait la bourse. Cette fonction était honorable, et toute de confiance. L'âme basse du Juif y trouva une épreuve au-dessus de ses forces, et une occasion de chute. D'avare qu'il était, Judas devint voleur, et la cupidité le conduisit an plus noir des forfaits; il vendit son maître î
Au sortir de Jérusalem, Jésus se mit à parcourir la Judée, et ses disciples, qui l'accompagnaient, administraient le baptême en son nom. Jean-Baptiste se trouvait alors à Aënon, près de Salim , continuant à prêcher la pénitence. L'Èvangéliste fait observer que le prophète avait choisi co lieu, sur la rivo droite
du Jourdain, parce que l'eau y était profonde. Ne pourraitron pas conclure de cette remarque, avec quelques commentateurs, que Jean donnait le baptême par immersion, et que les disciples de Jésus agissaient autrement, c'està-dire baptisaient par infusion, comme l'Église latine le fait aujourd'hui, ce qui leur permettait de baptiser en tous lieux indistinctement? Telle était TefiScacité des prédications du Sauveiur, que la foule se pressait derrière lui, et accourait à son baptême. Les disciples de Jean sVn inquiétaient « Voilà, dirent-ils à leur maître « que celui auquel vous avez rendu témoignage au delà du Jourdmn baptise luimême, et tout le monde court à lui. » Jean ivpondit : « Vous n'avez pas oublié que je lui ai rendu témoignage. Je ne suis pas le Christ. Ma joie et ma mission sont remplies ; il faut maintenant qu'il croisse , et que je diminue. Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous. L'envoyé de Dieu annonce les paroles de Dieu; car Dieu lui communique son Esprit sans mesm^. Le Pore aime le Fils, et il a mis toutes choses en sa main. Celui qui croit dans le Fils a la vie éternelle: tandis que celui
qui refiise de croire n'aura pas la vie, mais sera justement atteint de l'indignation de Dieu. »
Nous venons d'entendre un nouveau témoignage du Précurseur à l'égard du Messie, non moins frappant que les autres. Jean accomplit son devoir avec fidélité. Quoiqu'il ne soit point cette fois en présence de Jésus, il n'hésite pas à le proclamer Fils de Dieu, l'envoyé de Dieu. Jadis le Seigneur accorda les dons de l'Esprit- Saint aux prophètes suivant une certaine mesure. L'Homme -Dieu a reçu la plénitude de l'Esprit; en lui l'effusion de l'Esprit est sans mesure.
Si les disciples de Jean sont inquiets et même jaloux en voyant la multitude se précipiter sur les pas de Jésus, leur maitre reste inaccessible à tout sentiment de faiblesse. Il n'ignore pas que Jésus doit être glorifié, lorsque lui-même doit demeurer dans l'humilité du second rang. 11 publie sa joie d'avoir entendu la voix de l'Époux, employant ici une comparaison empruntée aux mœurs juives. Le Christ est l'époux mystique de l'Église; Jean est le paranymphe et l'ami de
TËpoux. Son rôle est fini; celui du Messie reçoit son accomplissement.
Jésus ayant appris que les pharisiens avaient entendu dire qu'il avait un plus grand nombre do disciples que Jean et qu'il baptisait plus que ce dernier, quoiqu'il n'administrât pas hiiraême le baptême, ses disciples le faisant en sa place et en son nom, quitta la Judée pour retourner en Galilée. Connaissant les desseins perfides des Juifs et la jalousie des pharisiens, Jésus était loin d'avoir confiance en eux; il n'ignorait pas leurs intentions. Mais, comme il vencut seulement d'inaugurer sa mission, il résolut de fuir une province où l'influence de ses ennemis était toute -puissante, et de se retirer dans un pays où il était déjà connu, pays soumis à l'autorité d'un prince qui poussait la douceur jusqu'à la faiblesse. L'historien Josèphe nous apprend que Philippe, tétrarque de Galilée, était un homme paisible et d'une •modération à toute épreuve.
Un des chemins les plus fréquentés pour aller de Jérusalem en Galilée, aujourd'hui encore suivi par les pèlerins et les caravanes, passe à Sichem , que les Juifs appelaient aloi*s Sichar; les modernes, à la suite de diverses révolutions, connaissent la même ville sous le nom de Naplouse.
C'est un pays célèbre par des souvenirs de plus d'un genre. Là se trouve le champ 011 dormit Jacob en route vei*s la Mésopotamie, où Dieu se manifesta à lui dans un songe prophétique. Le champ de Jacob fut donné à Joseph, lequel y reçut la sépulture, suivant sa demande. Ses descendants, en quittant VÈgyptej apportèrent ses ossements dans la terre promise, et les ensevelirent dans une caverne , où ils reposent depuis près de trentequatre siècles, entourés de la vénération des Juifs, des chrétiens et des Arabes.
Après la ruine de Samarie, capitale du royaume d'Israël, par Salmanasar, roi de Babylone, Sichem devint la ville principale de la province de Samarie. Située entre le mont Hébal et le mont Garizim, cette cité
était le centre de la secte des Samaritains ,
qui, après tant d'années, tant de révolutions, tant de désastres, y conservent toujours les espérances de leur religion à demi éteinte. Sichem était à peu près à moitié chemin de Jérusalem à Nazareth. Les Juifs, afin de ne point communiquer avec les Samaritains, se gardaient bien d'entrer dans la ville ; ils s'ai^ rêtaient dans la campagne , où ils dressaient leurs tentes pour passer la nuit. Maintenant encore les haines reUgieuses ne sont pas calmées dans cette contrée , et les pèlerins venus d'Europe , mal vus et mal reçus à Naplouse , aiment mieux se reposer sous les arbres du voisinage que de s'aventurer au milieu des rues de cette ville inhospitalière.
Les habitants de Sichem descendaient d'une colonie assyrienne envoyée par Salmanasar
dans cette région fertile, que les malheurs de la guerre semblaient avoir condamnée à l'abandon et à la stérilité. Ces étrangers avaient été instruits dans la loi de Moïse; mais ils ne reconnaissaient que les cinq livres du législateur des Juifs , ou le Pentateuque , et ils avaient érigé sur le mont Garizim un temple où ils offraient des sacrifices, au lieu
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d'aller à Jérusalem, le seul endroit du monde, selon la loi des Juifs , où il fût permis d'of&ir des sacrifices à Dieu. Aussi la secte des Samaritains était -elle détestée des Hébreux, d'autant plus qu'ils avaient admis dans leur culte et leurs habitudes quantité de coutumes superstitieuses empnmtées à la religion des Chaldéens idolâtres. 11 faut ajouter que les Samaritains rendaient aux Juifs haine pour haine; leur funeste rivalité éclata en mainte circonstance y et occasionna les plus grands malheurs. Aux yeux des Juifs attachés à la loi , les Samaritains étaient excommuniés. Aucune relation légale ne pouvait exister entre les deux peuples. Les Juifs n'admettaient pas en justice le témoignage des Samaritains; ils réprouvaient tout mariage contracté avec ceux-ci; ils repoussaient leurs offrandes, et, quoiqu'on accueillît à Jérusalem les présents des païens eux-mêmes, on rejetait avec horreur les dons qu'ils présentaient. Ajoutons que les Samaritains savaient bien se venger du mépris que les Juifs leur témoignaient. Us ne laissaient jamais passer une occasion favorable sans leur faire subir toutes sortes
d'avanies. Il suffit d'ouvrir l'histoire des Israélites pour découvrir les tristes effets de cette hostilité permanente.
Lorsque Jésus, après l'expiration des fêtes, reprit le chemin de la Galilée , les chaleurs de l'été commençaient à se faire sentir, Chacim sait combien en Orient les chaleurs sont pénibles. Après une marche fatigante, Jésus, accompagné de ses disciples, arriva, vers midi, près du puits de Jacob, à un kilomètre environ de Sichem. Les disciples étaient allés chercher des vivres ; le Sauveur s'assit en les attendant. Une femme vint de la ville puiser de l'eau à ce puits. Jésus n'hésite pas à adresser la parole à la Samaritaine; il savait que le temps é\mi venu de rompre avec les préjugés et les antipathies judaïques. Là religion qu'il vient inaugurer sur la terre n'est pas nationale et exclusive. Le moment est accompH où, selon la prophétie de Malachie, une ablation pure pourra être offerte en tout pays du monde. Jésus lui dit : « Femme, donnez -moi à boire. » Étonnée, la Samaritaine lui répond : « Comment me demandezvous à boire, à moi qui suis Samaritaine, vous
qui êtes Juif? Les Juifs n*ont aucune communication avec les Samaritains. »
Si le Sauveur a voulu engager un entretien avec cette femme de Samarie, il a un but plus élevé que ses premières paroles ne le font supposer. Il a soif surtout de la conversion des âmes. « Si vous connaissiez^ dit-il, le don de Dieu ; si vous saviez quel est celui qui vous demande à boire , peut-être lui en demanderiez - vous , et il vous donnerait une eau vive. »
Frappée de ces paroles et de l'accent avec lequel elles sont prononcées , la femme réplique : « Maître y vous n'avez pas avec quoi puiser ; comment pourriez-vous avoir de l'eau vive? Êtes -vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits où il s'est désaltéré, lui et ses fils, où il a puisé de quoi rafraîchir ses troupeaux? »
Jésus reprend : « Celui qui boit de l'eau de ce puits aura encore soif; mais quiconque boit de Teau que je lui donnerai n'aura jamais soif. L'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau vive qui jaillit jusque dans la vie étemelle. »
Peu à peu le Sauveur élève les pensées de la Samaritaine. Il lui promet une source de bénédiction dont les effets ne sont pas de courte durée, mais doivent se prolonger jusque dans l'éternité. La Samaritaine n'a pas encore les yeux ouveils; elle ne saurait penser à autre chose qu'aux besoins de la vie terrestre, plongée qu'elle est dans les habitudes d'une vie toute sensuelle. « Seigneur, dit -elle, donnez -moi de cette eau afin que je n'aie plus soif, et que je ne soii pas obligée à l'avenir d'en venir puiser ici. > C'était, en effet, une grande fatigue pou cette femme de venir à plusieurs reprises chaque jour, à un puits situé à un quai d'heure de distance de la ville. La convoi sation qui vient d'avoir lieu entre une femin pécheresse et l'auteur de toute sainteté n'ei que le prélude à une manifestation plus éch tante, et à une explosion de la divine misi ricorde. « Allez, lui dit Jésus; appelez voti mari, et revenez ici. » A cette parole, q éclate comme un reproche, la femme, ce fuse, répond : « Je n'ai point de mari. — Ce \Tai, réplique Jésus, vous avez raison de di
que vous n'avez pas de mari^ car vous en avez eu cinq, et l'homme avec lequel vous vivez à présent n'est pas votre mari. »
A ces mots, la Samaritaine est saisie d'effroi. Le mariage alors n'était pas très-respecté chez les Juifs ; il Tétait encore moins chez les Samaritains et chez les infidèles. Le divorce était devenu si facile et si fréquent, que le relâchement des mœurs était à son comble. Il n'était pas rare de rencontrer des personnes qui avaient fait usage cinq ou six fois de cette déplorable facilité, et l'histoire nous apprend que la polygamie n'était pas un remède à cette plaie honteuse. Voyant sa conduite dévoilée, la Samaritaine s'écrie : « Seigneur, vous êtes un prophète! » En effet, un des caractères reconnus du Messie attendu était de découvrir les pensées les plus secrètes, et de pénétrer jusque dans les replis les plus cachés des consciences. La Samaritaine cherche alors à forcer le Prophète de s'expliquer sur les divisions profondes qui séparent les Juifs des Samaritains. « Nos pères, dit- elle, ont sacrifié sur cette montagne (elle désigne le mont Garizim), et vous autres Juifs vous dites
que Jérusalem est Tunique lieu où il faille sacrifier. »
Ayant pitié de cette femme, Jésus lui dit: « Vous ignorez quel est le motif et le but de vos prières; mais nous, nous le savons; car le salut vient des Juifs. Femme, croyez- moi, l'heure vient où vous n'adorerez Dieu le Père ni sur le Garizim, ni à Jérusalem. Oui, l'heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité : ce sont là les seuls adorateurs qui conviennent à Dieu. Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent le doivent adorer en esprit et en vérité.
— Je sais, répond la femme, que le Messie , qui s'appelle Christ, doit venir; et, lorsqu'il viendra, il nous apprendra toutes choses. » Le moment de la manifestation était arrivé : « C'est moi, lui dit Jésus, moi qui vous parle, OUI suis LE Messie. »
En ce moment les disciples rejoignent leur maître. Us sont surpris de le voir parler avec une femme; mais aucun n'ose lui adresser de question à ce sujet.
Les siècles chrétiens comprirent sans peine
la conduite de Jésus. Les Juifs, sous un vaiil prétexte de dignité personnelle, refusaient d'adresser la parole en public à aucune femme , et beaucoup d'entre eux , même à l'intérieur de leurs maisons, traitaient leur épouse avec hauteur et une sorte de mépris. Partout en Orient la femme a été humiliée ; aussi la reconnaissance donna -t- elle naissance plus tard, à l'endroit où Jésus causait familièremeot avec la Samaritaine, à mi monastère de pieuses filles, occupées à célébrer jour et nuit les louanges de Celui qui a rendu à I9 femme chrétienne sa véritable dignité. Aujourd'hui, dans ce même pays de Samarie, où les familles chrétiennes sont rares, où la compagne de lluHDme est dégradée par la jalousie fanatique des Juifs, des Arabes et des Turcs, on découvre encore, près du puits de Jacob, à la porte de Naplouse, les débris du monument érigé sous les douces influences de la morale évangélique.
La femme alors laisse là sa cruche, et retourne en hâte à la ville raconter ce qui vient de lui arriver. A tous ceux qu'elle rencontre , elle dit : « Venez voir un homme qui m'a dit
tout ce que j'ai fait; ne serait-ce point Messie? »
Cette femme était fort connue à Sicher Entendant ces paroles ^ et frappés de Tét extraordinaire dans lequel elle se trouvai beaucoup d'habitants de Sichem coiu'ure vers le puits de Jacob.
Les disciples cependant priaient Jésus < prendre de la nourriture; mais il leur dil « J'ai une nourriture que vous ne connaiss pas. » Les disciples se demandaient entre ei si quelqu'un lui avait apporté à manger. Jés reprit : « Ma nourriture est de faire la voloi de Celui qui m'a envoyé , et d'accomplir s œuvre. » Apercevant les Sichémites qui appi chaient, il ajouta, en les désignant : « Le\ les yeux , et voyez les champs qui déjà bit chissent pour la moisson. Préparez-vous de au travail, et vous recevrez votre salai Dans la moisson dont je vous parle, on récc pour l'éternité, en sorte que celui qui se se réjouira avec celui qui moissonne. Ici s' plique le proverbe : Autre est le semeur, an le moissonneur; je vous ai envoyés moissoni dans des champs que vous n'avez pas cultivé
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Dès que les habitants de Sichem se furent approchés du Sauveur, ils le prièrent de rester chez eux. Plusieurs crurent en lui, sur le témoignage de la femme affirmant qu'i7 lui avait dit tout ce quelle avait fait. Le Sauveur ne refusa pas de condescendre à leur désir; il demeura chez eux deux jours entiers. Après avoir entendu ses prédications, beaucoup crurent en lui, et dirent à la fenune : « Ce n'est plus sur ta parole que nous croyons ; nous l'avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu'il est vraiment le Christ, le Sauveur du monde. »
Ainsi nous voyons Jésus constamment occupé de la grande œuvre du salut des hommes. Dès rage de douze ans, il conunence à Jérusalem la mission que son Père lui a confiée. Au début de sa vie publique, il prêche en GalUée; il reparaît à Jérusalem et sur les bords du Jourdain. Sa parole est pleine de puissance, et les miracles en augmentent lautorité. Après la Judée, il ne dédaigne pas de s'adresser à la Samarie; bientôt il parcourra les environs de Tyr et de Sidon^ et les campagnes de la Galilée des Gentils. La moisson blanchit; la récolte est prête.
Les disciples, accablés de fatigue et faim y s'occupaient uniquement de la noui ture du corps, sans rien comprendre enc< à cette nourriture céleste qui consiste à fa la volonté de Dieu. Comme le Maître les struit doucement, et ouvre leur intelligen 11 leur fait lever les yeux de la moisson t restre vers la récolte spirituelle. Les prophc et Jean- Baptiste ont semé, les apôtres fer la récolte , et la joie sera grande parmi serviteurs qui auront semé et ceux qui me sonneront. Quelle belle image des prédicati apostoliques, et des fruits qu'elles doiv produire : les épis jaunissants n'attendent { que la faucille du moissonneur; les ger vont être liées, et placées dans les grenî du père de famille !
Après avoir séjourné deux jours à Sicb Jésus revint en Galilée, prêchant parto « Les temps sont accomplis ; le royaume Dieu est proche; faites pénitence, et crc
DE JÉSUS-CHRIST. iM
à rÊvangile. » Lia population était très -émue au souvenir des événements qui venaient de se passer à Jérusalem. La réputation de Jésus se répandait de tous côtés, et le bruit de ses miracles le faisait regarder comme un prophète. Jésus se rendit d'abord à Nazareth, où il avait été élevé, et où il avait passé sa jeunesse au milieu de ses parents et de ses connaissances, n était accompagné de ses disciples. Lorsque le jour du sabbat fut venu, Jésus vint à la synagogue, suivant une habitude d'enfance, et selon la coutume des Juifs fervents, qui s'y réunissment pour prier en commun^ et entendre Tinterprétation de quelque passage de l'Écriture. A peine entré, le président de l'assemblée, gardien des livres sacrés, lui présenta le livre du prophète Isaîe. Le Sauveur ouvrit le livre à l'endroit où il est écrit : « L'esprit de Jéhova est sur moi, car il m'a consacré par son onction; il m'a envoyé prêcher la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer la délivrance aux captifs, rendre la lumière aux aveugles, publier le jubilé du Seigneur, l'année de grâce et le jour de justice. »
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Cette lecture achevée, il ferma le livre, remit au président, et s'assit. Selon la c( tume, on ne devait jamais lire assis en publ et le commentaire du texte ne se faisait ] debout. L'assemblée était dans l'attente, tous avaient les yeux fixés sur Jésus. C'é la première fois qu'il allait prendre la pai en public comme docteur de la loi et ma^ en Israël. « Aujourd'hui même; dit- il à compatriotes, ce que vous venez d'enten a été accompli. »
Comme il développait cette pensée, 1 étaient dans l'étonnement. Les paroles sortaient de sa bouche les ravissaient d' miration. Chacun disait : « Comment sa les lettres sans les avoir apprises? N'esl pas le fils de Joseph? Sa mère ne s'appi t-elle pas Marie? N'est-ce pas le frère Jacques, de Joseph, de Jude et de Sim Et ses sœurs ne sont -elles pas toutes parmi nous? »
Au premier sentiment de surprise suc promptement, comme on le voit, un sentii de jalousie. A l'élévation de sa doctrine, sublimité de sa mission, les Nazaréens
posent rhumilité de sa naissance et la pauvreté de sa famille. Connaissant ce qui se )>asse en leur cœur, Jésus leur dit : « Nul prophète n'est bien accueilli dans sa patrie. Aux jours d*Èlie , il y eut plusieurs veuves en Israël, lorsque le ciel resta fermé, sans pleuvoir, durant trois ans et demi, et qu'il en résulta une grande famine dans toute cette terre dlsraël; et pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune de ces veuves, mais vers une pauvre femme de Sarepta, dans le pays de Sidon. Et, du temps du prophète Elisée, les lépreux étaient nombreux au pays d'Israël; aucun cependant de ces lépreux ne fut guéri , mais Naaman, qui était de Syrie. »
Entendant ces paroles, les Nazaréens furent enflammés de colère. Ils poussèrent Jésus hors de l'enceinte de la synagogue, et le menèrent hors de la ville, au sommet de la montagne, pour le précipiter en bas; mais Jésus peissa au milieu d'eux, et s'en alla.
Le caractère de la mission évangélique se dévoile de plus en plus. Le Sauveur s'adresse d'abord aux enfants d'Abraham, fils de la promesse. Voyant leur incrédulité, il leur
annonce que les gentils seront mis en 1< place. La conduite des deux grands prophc qu'il vient de nonnner est Fimage de ce doit arriver. La Synagogue un jour sera prouvée, et l'Église recueillera dans son s les enfants de la gentilité venus de tous coins du monde.
Le pèlerin chrétien que la piété attire jourd'hui à Nazareth, après avoir prié d l'humble grotte de l'Annonciation, ne man pas de visiter l'église des Arméniens, b sur l'emplacement de la synagogue judaïc et, en allant au haut de la montagne ( Jésus s'échappa, par sa vertu divine, d'ei les mains de ses ennemis, il fait une sta au petit oratoire de Notre-Dame-de-V EfJ construit à l'endroit où, selon la tradit: s'arrêta la sainte Vierge, en proie à la vive frayeur pour les jours de son fils.
Jésus quitte alors Nazareth; Oipharn sera le lieu ordinaire de sa résidence
comme le centre de ses courses évaDgéliques à travers la Galilée. En passant par le bourg de Cana, où il avait changé T^au en vin^ il récompensa la foi simple et ferme d*un officier de Caphamaûm. Celui-ci, ayant appris le retour de Jésus en Galilée , courut à sa rencontre. Il le priait avec instance de venir, et de guérir son fils, qui était sur le point de mourir. « Vous autres, disait Jésus, vous ne croyez point, à moins que vous ne soyez témoins de prodiges. » Le Sauveur ne négligeait aucune occasion favorable d'insister sur la nécessité de la foi. « Mcdtre, reprit le père, je vous en supplie, venez avant que mon fils meure. — Allez, reprit Jésus, votre fils est plein de vie. »
A cette parole, Tofficier s'en alla, rempli de confiance. Il trouva en chemin ses serviteurs accourant au-devant de lui pour lui annoncer la bonne nouvelle de la guérison de son fils. S'étant informé de Theure à laquelle le malade s'était trouvé mieux, il apprit de ses serviteurs que la fièvre l'avait quitté la veille à la septième heure du jour : c'était précisément l'heure où Jésus lui avait dit : « Allez,