‹ Histoire de Jos. Montferrand, l'athlète canadien [microforme]Chapitre 5 sur 8 · LS LS ON · texte numérisé non relu

LS LS ON

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McDonell, commis de Bowman et Mc- Gill, donnaient un bal aux voyageurs.

Les officiers d’un navire anglais s’avi-

sèrent de troubler la fête. Ils cher-

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chaient à se mesurer contre les plus vaillants et menaçaient de tout briser dans l'hôtel. C'était la mode du temps.

Les McDonell appelèrent au secours ;

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Montferrand descendit de sa chambre.

Il tenta d’abord de faire sentir sa force aux intrus, mais ceux-ci s’armèrent de | garcettes. Alors le véritable bal commença ! Montferrand ne manqua pas un seul officier : il les laissa tous aux mains des médecins. La chose fit grand

bruit par la ville Les spor'tsmen accou-

ot pÉsÉoss éeE

rurent le lendemain ; ils venaient des navires en rade et principalement de la garnison. Montferrand ne pouvait suf-

fire à répondre aux éloges dont on l'ac-

ot

cablait et aux attentions que lui témoi-

unaient ces visiteurs enthousiasmés.

—Nous avons parmi nous, dit un Ca-

pitaine, le champion de la marine an-

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glaise : il est de votre force et serait | heureux de voir ce que peut faire contre | lui un Canadien.

| Le mot n’était pas lâché que Mont- | ferrand avait dit : ‘“J’accepte!” Son | patriotisme n’hésitait jamais, quoiqu'il

aimât médiocrement la bataille pour

elle-même.

Le rendez-vous était sur le quai de la Reine. Un trait qui peint bien les mœurs du temps, c'est que, outre la population accourue en foule, il y avait beaucoup de dames — et les soldats de la garnison formaient la chaîne pour contenir les deux mille spectateurs de cette scène. De nombreux paris étaient engagés. Montferrand ignorait cette circonstance. Le champion anglais était un colosse de six pieds quatre pouces de haut. Son torse et ses bras nus étaient couverts de poils. Son apparence imposait aux plus braves — si bien que Montferrand se crut perdu.

Une faiblesse générale s’empara de ses

membres. Il ne savait comment se tour-

| Son torse et ses bras nus étaient couverts de poils. | | | ner. Tout à coup, la musique du régi- |

ment se fit entendre. Elle eut un effet magique sur notre héros. Il entra dans le cercle et se mit en garde. L’Anglais porta un coup habile, qu'il croyait irrésistible, mais qui fut paré. On applaudit. Aussitôt la confiance des parieurs se tourna du côté de Montferrand. Celui-ci redoutait maintenant plus la science que la vigueur de son adversaire, et comptait le fatiguer, grâce à l'inépuisable force dont il se sentait luimême possesseur. À la douzième reprise, l'étranger donna des signes de faiblesse, et à partir de ce moment les chances parurent en faveur du Cana-

dien. A la seizième reprise, une feinte

habile permit au marin anglais de frapper à la tête, près de l'oreille, endroit sensible à l'excès. Mais au début de la dix-septième reprise Montferrand para des deux bras à la fois et détacha deux coups de poing qui atteignirent son adversaire en pleines côtes, le mettant hors de combat.

Le capitaine suivi de nombre de personnages, amateurs de ces jeux barbares, donna force poignées de main à Montferrand et déposa devant lui deux mille piastres, formant la part de bénéfice du vainqueur.

—Je veux bien, dit Montferrand, gar-

der le titre de champion des cinq par-

ties du monde que vous me décernez ; quant à l'argent, donnez-le au pauvre diable que j'ai brossé, il en aura plus besoin que moi pour se faire raccommoder la carcasse. Je ne me bats ni pour or ni pour argent.

— Alors, venez avec moi, je vous ferai voyager autour du monde et vous traiterai en bon ami. Pour commencer, allons diner.

__J'irai diner avec vous à bord, mais nous n’irons pas plus loin ensemble. Si vous saviez comme je ne suis pas attaché à l'argent, et combien il m'en coûterait de partir de mon pays !

A ceux qui lui offraient un jour mille

piastres, la veille d’une élection, il fit cette réponse :

—Si c'est pour mon parti, pas d’argent. Si c'est contre mon parti, tout l'or

de la terre ne m'achèterait pas.

Bill Collins avait la réputation d’être l’un des plus adroits boxeurs de Montréal et le plus souple de tous ceux qui se servaient du pied'et du poing. Sa coutume était de parcourir le faubourg Saint-Laurent, la menace à la bouche, désignant d'avance ses victimes. Ilchantait le coq à tout propos. Un ami de Montferrand, appelé Etienne Lavictoire,

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tenait. une auberge ; il se concerta avec Edouard Perreault et Louis Picard, deux autres familiers de Montferrand, et ils invitèrent celui-ci à rencontrer Collins chez eux pour une lutte courtoise. Montferrand vit, en entrant, un grand feu qui flambaït dans la cheminée, et à l’autre extrémité de la pièce, une buvette. On servit une ronde. Collins, caché sous le comptoir, se montra soudain et brisa le verre dans lequel Montferrand buvait. Ce fut un éclair. Montferrand se pencha par-dessus le comptoir, saisit Collins aux deux flancs et le

lança dans la cheminée, où il eût grillé

jusqu'aux os sans l’aide que lui porte-

rent les assistants. Il ne demanda pas

son reste. Cela mit fin aux fanfaronna-

“ L | no

Ï1 le lança dans la cheminée.

Collins.

Pourtant, les amis de Collins inter-

vinrent et une rencntre sur la grève

des de plusieurs fier-à-bras qui imitaient

fut décidée, C'était en 1830. A la première passe, Montferrand appliqua un vigoureux coup de poing sur l'oreille de Collins — et on crut le malheureux assommé pour jamais. Il se rétablit cependant. En 1832, le choléra lui valut la chance d’être compté un instant pour mort. Avant que de parvenir à la Pointe-à-Callières (aujourd’hui place de la Douane), où l’on jetait, dans une fosse commune creusée à cet effet, les cholériques que l'on ramassait sur la route, ce grand tapageur sauta à bas de la voiture et fit un pied de nez au

charretier, qui resta tout stupéfait de

voir Bill se sauver sans même lui payer

sa promenade. Le cahotage du véhicule avait dégrisé notre homme. On le vit encore faire les cent coups durant quelques années. C'était un métis.

Parvenu au plein développement de sa croissance, Montferrand était très bien proportionné et d’un port imposant. Ses bras, longs et nerveux, descendaient jusqu'aux genoux, les doigts étendus, avantage précieux qui lui permettait de tenir un antagoniste à dis-

tance. D'ailleurs, ses bras étaient, pour la force et la vigueur, hors de compa-

raison avec ceux d'aucun homme:

Un jour il hala par la chaîne une chaloupe qui flottait derrière un bâtiment, et l'embarqua. Il fallut cinq hommes pour la remettre à l’eau.

Un champ de combat, vaste et curieux à étudier, c'était la vallée de l’Outaouais, de 1806 (1) à 1850. Montferrand l’a parcouru en dominateur et son histoire est intimement liée à cette région du pays. De Montréal à Hull, distance de plus de quarante lieues, les habitations étaient clairsemées. Le commerce de bois attirait des Canadiens et des Irlandais, ces derniers, orangistes pour la plupart et ennemis jurés de

(1) Le premier radeau de bois flotté descendit l'Outaouais en 1806.

tous ceux qui parlaient français ou appartenaient à la religion catholique (2), Sur cette longue ligne de communication, point de loi, dans les premiers temps, nulle police, aucun recours à la justice des tribunaux. Le droit du plus fort prévalait partout. Aussi choisissait-on les voyageurs parmi les plus robustes : le chef de chaque escouade ou bande était de préférence un maître homme qui avait fait ses preuves.

Montferrand se voyait, à vingt ans, tout désigné pour de telles fonctions. Guide

de cage, contremaître de chantier, il

(2) Plusieurs anciens résidants de Bytown m'’assurent que la rivalité était beaucoup plus nationale que religieuse et que les Irlandais catholiques se joignaient assez fréquemment aux orangistes contre nous.

déployait, à part ses qualités d’athlète, un jugement sain, un esprit pratique et une entente des affaires de sa profession qui le rendaient précieux à ses ‘“ bourgeois.” L’estime dont il jouissait le faisait autant rechercher que ses prouesses lui attiraient d'offres de gros salaires. En peu d'années il devint le protecteur attitré des Canadiens de l'Outaouais. Si une bande de ses compatriotes subissait une défaite, c'était à lui de prendre la revanche. Pour sur-

prendre les orangistes, il a quelquefois

combiné des plans qui feraient honneur

à un général d'armée. Dans ces occa-

sions, les meilleurs chefs canadiens se

plaçaient d’un commun accord sous ses ordres avec leurs hommes. Le va-etvient des travailleurs engagés par les diverses maisons de commerce qui opéraient dans ces territoires, nécessitait une stratégie et des calcuis multiples, afin d'éviter le danger des surprises. Le parti le plus faible était traité sans merci dans ces engagements féroces où succombaient toujours quelques hommes. Les orangistes prenaient le nom de skiners, que personne ne peut nous expliquer. Nos gens prononçaient “ chêneurs ” ou “ chaîneurs ” — ché-

neurs à cause des guet-apens qu'ils

dressaient aux abords du pont de

chêne, de Hull à Bytown, dit-on : et chaîneurs parce que la plupart de ces massacreurs avaient été employés par les arpenteurs du gouvernement. Les anciens résidants d'Ottawa ne tarissent pas dans le récit des horreurs commises par les chaîneurs. Il y aurait une longue étude à faire sur ce sujet. Brûler une maison, emplumer hommes et femmes, briser les meubles, disperser les funé.

railles, troubler le service divin, bâtonner les passants, tout cela entrait dans le programme des shiners. Chacun de ces méfaits provoquait des représailles.

La guerre subsistait en permanence.

Le Bytown canadien frémit encore au

souvenir de ces jours d’oppression.,

PER OP CAMÉRA AGE va ne mmmmarmmnammnee vus — 0 ee

JOS. MONTFERRAND . 61 *" x Martin Hennessy, contremaître d’une compagnie de marchands de bois rivale de Bowman, que Montferrand représentait dans le haut de l'Outaouais (dans le voisinage de Pembroke), avait composé une chanson pour célébrer ses exploits. Chaque fort-à-bras qu'il démolissait ajoutait un couplet à cette kyrielle déjà longue. N'ayant jamais vu Montferrand, il lui prit fantaisie de rimer à son sujet une strophe finale, à | peu près dans ces termes :

Et Montferrand, au pied lé | Aura de mes nouvelles,

Il ne pourra pas s’en sauver :

Je le cherche et l’appelle ! (l

A quelque temps de là, Montferrand eut occasion d'entrer dans une cambuse ou chantier tenu par un Irlandais, près du village de Buckingham, et se trouva en présence d’une vingtaine de shiners, parmi lesquels Hennessy, qui se fit connaitre.

Une autre version rapporte que M.

Bowman avait fait cadeau à Montferrand d’un chapeau de castor et que, en le voyant passer avec cette coiffure, on l’interpella amicalement sous prétexte de “ mouiller ” l’article. Ces hommes avaient déjà bu passablement. Après quelques nouvelles rondes, la plupart

se trouvaient gris. Hennessy avait l'i-

Er

vresse désagréable. Se levant tout à

coup il enfonça le chapeau de Montfer-

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Il enfonça le chapeau de Montferrand sur les yeux de celui-ci.

| | rand sur les yeux de celui-ci, en disant

quelques mots de provocation. Mont-

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dal à

ferrand, toujours sur la réserve, ne s’était pas laissé griser ; d’ailleurs, buvant à de rares intervalles, une fois par mois à peine, et avec mesure, il résistait admirablement à l'effet de la boisson.

— Pourquoi donc te présentes-tu aujourd'hui que je suis seul ? dit Montferrand. Quand mes hommes sont avec moi, on te voit passer au large.

—Je ne me sens pas en sûreté parmi les tiens.

—Moi, c’est différent, j'accepte ton défi au milieu de tes gens. Tu veux m'intimider ! Ta chanson insulte les

Canadiens : c’est à la canadienne que je

vais t'étriller. En garde!

Sur ces paroles, quelques hommes fermèrent la porte et se tinrent tout auprès pour empêcher les combattants de sortir.

—Tu veux donc mourir ici, maître fourbe ? demanda Montferrand. C’est un piège que tu m'as tendu !

Mais Hennessy frappait déjà. Dans cette chambre remplie de monde et toute basse, il fallait mesurer ses mouvements. Lorsque Montferrand inclinait à gauche ou à droite ou rompait, jes hommes de Hennessy le repous-

saient à coups de pied, avec tant de vi-

gueur qu'il en a gardé les traces douloureuses le reste de sa vie. C’est alors

que, voyant la situation se compliquer, il déclara qu'il allait se servir de ses pieds et mettre à mort toute la bande.

La porte s’ouvrit. On était à la dixième reprise. Hennessy désirait reprendre haleine. Montferrand se plaça dans un espace libre et chanta le couplet le plus agressif de la chanson de son adversaire. Ceci ranima Hennessy, mais à la quinzième reprise il faiblissait visiblement. Montferrand chanta alors :

Un Canadien n’est pas léger,

Sachez-en la nouvelle,

Tu ne pourras pas ÿ’en sauver :

Je viens quand on m'appelle !

Et s'adressant à toute la bande :

—Le meilleur d’entre vous, à présent !

Hennessy réclama le droit de ré-

pondre encore une fois. Montferrand

Abaissant son poing sur la figure du téméraire, il l’écrasa comme une pomme cuite.

para deux ou trois attaques, puis tout à coup abaiïissant son poing sur la figure du téméraire, il l’écrasa comme une pomme cuite. Hennessy ne provoqua

plus les Canadiens après cela. Il fut tué

d’un coup de pistolet dans une bagarre, plusieurs années ensuite.

Bytown dut son nom au colonel By qui, à la tête d’un détachement des ingénieurs des troupes, construisit le canal Rideau, terminé vers 1830. Quel:

ques maisonnettes, placées aux Chaudières, d’autres à l’entrée du canal et d'autres encore près la chute du Ri-

deau, furent les commencements de la

ville. Le commerce de bois, la naviga-

tion du canal et la traite des fourrures l’alimenterent à partir de 1830. Les forestiers, répandus dès lors à de grandes distances dans le haut de l'Outaouais,

faisaient de Bytown leur quartier général. Les bateaux à vapeur remontaient jusque-là.

* 4 Pour se rendre de Hull à Bytown il faut traverser un pont construit autrefois de cordes, plus tard de chêne, ensuite de fer, maintenant de fer et de bois. À cause du gouffre de la Chaudière, la navigation est interrompue en cet endroit. Ce fut le théâtre des meilleurs coups de Montferran. Le droit de passage ne s’obtenait bien souvent qu’en livrant bataille. J'écris en ce moment, les yeux fixés sur ce paysage, où

circule toute une population paisible,

et j'ai peine à me figurer les combats

dont je parle, tant les choses paraissent

changées.

On raconte qu’un jour, en 1829, plus de cent cinquante shiners s'étaient mis en embuscade, du côté de Hull (1), à l'extrémité du pont, qui est suspendu sur la décharge de la cataracte. Montferrand, qui avait conçu des soupçons, demanda à une femme dont l’échoppe se trouvait, comme à présent, à la tête du pont, du côté de Bytown, s’il y avait du monde dans le voisinage, et sur sa réponse négative, il partit seul: pour traverser. À peine rendu au milieu du trajet, l'ennemi se précipita au-devant

(1) Hull, établi en 1800, était un fort village.

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de lui (1). 11 voulut fuir, mais la femme avait refermé la porte du pont. Les chiners brandissaient des gourdins et proféraient des menaces en s'excitant les uns les autres. Montferrand fit quelques enjambées rapides pour se rapprocher des agresseurs ; ceux-ci s’arrétèrent un instant, mais l’un d'eux, plus exposé, tomba aux mains du Canadien, qui le saisit par les pieds et s’en fit une massue avec laquelle il coucha par terre le premier rang ; puis, ramassant ces malheureux comme des poupées, il les lança, à droite et à gauche, dans les pouillons blancs de la rivière. AU mo-

(1) Je dois presque tout ce récit à M. Bastien, sergent de ville à Montréal, l'un des témoins de la goène.

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ment de l'attaque, Montferrand avait invoqué la sainte Vierge et fait Le signe de la croix. L’un des shiners culbutés se releva sur ses genoux et, au moment où la formidable poigne du géant allait lui faire subir le sort des autres, il décrivit sur sa personne, avec un air suppliant, le signe de la croix. “ Passe derrière, ” lui dit Montferrand, qui, sans tarder, bondit de nouveau en avant et recommença à abattre des hommes.

La bande plia et se mit à courir, mais en même temps, Montferrand 5e sentit atteint derrière la tête par un coup de pierre ou de bâton (1). Il se retourna

(1) Le fils de Montferrand porte, depuis sa naissance, sur le derrière de la tête, une marque semblable à celle qu'avait son père après cet accident,

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