LIVRE PREMIER
A peine Charles VI a-t-i) fermé les yeux, que, nw de toutes parts, des prétendants convoitent la riche proie.
Il s'agit en effet de la Hongrie et de la Bohême, de la Souabe autrichienne, ou Autriche antérieure, de la haute et basse Autriche, de la Styrie, de la Carintbie, de la Carniole, de la Flandre , du Burgaw , des quatre villes forestières , du Brisgaw , du Frioul , du Tyrol , du Milanais , du Mantouan , du duché de Parme.
Ici , Auguste III , roi de Pologne , électeur de Saxe, allègue les droits de sa femme, fille aînée de l'empereur Joseph I", frère aîné de Charles VI; il se fonde sur les lois qui ressent la primogéniture.
I»6 BISTOISK DB iOSBPH II.
« Là, l'électeur de Bavière, Charles-Albert, invoque le testament de l'empereur Ferdinand I", frère de Cbarles-Qulnt. De l'autre côté des Pyrénées, le roi d'Espagne étend ses prétentions sur tous les États de la Maison d'Autriche. Philippe y ne desceDd-il pas , par la ligne féminine , de la femme de Philippe H, fille de l'empereur Maximilien II?
Louis XV, descendant, en droite ligne , de la branche aînée masculine d'Autriche par la femme de Louis XIII et par celle de Louis XIV , pouvait, autant que personne, éleverdes prétentions. Mais, concurrent, il aurait toute l'Europeà combattre; arbitre , il peut , avec la moitié de l'Europe , décider de la succession et de l'Empire. Ce dernier rôle lui convient mieux. Puisse-t-il s'y maintenir, et ne pas assumer sur la France, à force de fautes et d'imprévoyances, toutes les charges d'une guerre sans profit et sans gloire!
De tous les compétiteurs, le plus redoutable c'est le jeune souverain de cette Prusse ducale, si imprudemment érigée par l' Autriche même, depuis quarante ans, en royaume. Ressuscitant une ancienne prétention sur les duchés de Troppau et de Jfegerndorff en Silésie , Frédéric mesure déjà de l'œil l'ennemi que son bras terrassera tant de fois.
Avant d'agir, il envole à Vienne le comte de r Gotter, avec des propositions. Si Marie-Thérèse lui cède la basse Silésie , il lui olTre , en retour, son assistance armée et cinq militons de livres.
Pour mieux appuyer son négociateur, le roi quitte Berlin, au sortir d'un bal masqué, entre en Silésie avec vingt bataillons et trentesix escadrons. En même temps, il distribue des mémoires où ses droits sont discutés. Frédéric y déclare qu'il va occuper pour la Maison d'Autriche, les duchés de cette provitice; que c'est là , de sa part , une démarche purement conservatoire.
Marie-Thérèse ne voulut pas recevoir le comte de Gotter; avant toute négociation, elle exigeait la retraite des troupes prussiennes. Pressé d'en finir, Frédéric remporte la victoire de Molwitz. Ce premier triomphe que bien d'autres doivent suivre, fit du camp prussien le centre des négociations.
Le petit-fils des électeurs de Brandeboui^ commençait son grand rôle en Europe.
La cour de Vienne était dansia consternation.
Pour faire face à un tel orage , une jeune reine sans expérience, des ministres sans énergie^ ou af&iblis par l'âge!
Mais cette jeune .peine est Marie-Thérèse.
198 HISTOIBB DM JOSEPH 11.
J™ Depuis Charlea^int, la France regardait la Maison d'Autriche comme son ennemie naturelle ; le souvenir de ses provinces longtemps dévastées vivait toujours. Un successeur de François 1" devait penser sans cesse à la journée de Pavie; un petit-fils d'Henri IV pouvait-il oublier que les drapeaux de Philippe II avaient flotté sur les murs de I^ris avec les drapeaux de la ligue?
L'occasion d'abaisser une vieille rivale était favorable : on la saisit, non que' le cardinal de Fleury désirât la guerre ; la Pragmatique-Sanction, solennellement garantie, et, plus encore peut-être , ses quatre-vingt-cinq ans le retenaient (i). Hais l'esprit ardent de Belle-Isle triompha de sa résistance.
Le plan de la cour de Versailles était de créer et de fortifier, avec les dépouilles de l'Autricbe, des États secondaires qui , trop faibles pour lutter contre la France, seraient forcés de suivre son impulsion.
A la suite d'une négociation avec l'électeur de Bavière , le cabinet français venait de s'engagera mettre la couronne impériale sur la tête de ce prince. L'Espagne , les deux Siciles , la Prusse ^ la Polt^ne, la Sardaigne accédaient à cette ligue offensive. Comme on craignait qae la Russie ne
(i) loQhtAlir^'krBUtaifiiktirtiUiidêftttJt.
marchât au secours de Marie-Thérèse , on allait ['♦• l'occuper eu ezcitaut la Suède à lui déclarer la guerre. Le démembrement de la monarchie autrichienne une fois décidé, on convint des parts : à l'électeur de Bavière , la Bohême, la haute Autriche, le Tyrol et la Souabe autrichienne; à l'électeur de Saxe , la Moravie avec la haute Silésie ; au roi de Prusse , tout le reste de cette province. Un Iniant d'Espagne recevrait la Lombardie. Il ne resterait à la fille des Césars que la Hongrie avec la basse Autriche , les duchés de Styrie, deCarinthie, deCamiole, et les provinces belgiques.
Jamais encore danger semblablen'avait menacé la Maison d'Autriche : au fond de sa tombe, Richelieu dut tressaillir de joie.
Déjà l'électeur de Bavière, créé, par lettres patentes, lieutenant général du roi de France, s'avance, à la tête d'une armée.
Ses partisans poussent jusqu'à trois lieues de Vienne ; l'efiroi s'y répand. Le Danube se couvre de bateaux emportant des effets précieux : pour soutenir un siège , on détruit presque tout un faubourg; le gouverneur, comte de Revenhuller, est sommé de rendre la ville.
Forcée de fuir sa capitale , abandonnée de tons ses alliés , sans troupes , sans 'argent, sans
300 HtSTOUK DK fOSBFU II.
mi vrais ministres, la jeune Marie-Thérèse, s'interrogeant elle-même, ne désespéra pas de la fortune.
Les Hongrois n'avaient eu que trop à se plaindre de son père et de ses aïeux : elle courut noblement se jeter entre leurs bras. Déjà, lors de son avènement, Marie-Thérèse avait conquis les coeurs, en prêtant le iameux serment (i) d'André II, aboli par Léopold V\
Ayant convoqué une diète dans le château de Presbourg, elle y parut tout à coup, vêtue de deuil , en costume hongrois , ceinte de Tépée royale , et portant sur la tête la révérée couronne de saint Etienne (2).
Après avoir lentement traversé la salle , Marie> Thérèse monta à la tribune d'où le souverain harangue les États. Un profond silence régnait dans l'assemblée. Dès que le chancelier eut exposé la triste situation des choses en demandant de
(1) A l'exception de l'article 3>,Biusi conçu ;• Si moi, ou quel'
• qu'un de mes successeurs, à qoelque époque que ce soit, nous ■ voulona enrreindre vo» privilèges, qu'il vous soit permis, ea
• vertu de cette promesse, à vous el k vos desceDdunls, de vous - défendre , sans pouvoir être traités de rebelles. •
Voltaire {Siècle dt £oi«.« XV) s'est doDc trompé, en avançant le contraire ; cette erreur, la plupart des historiens modernes « l'ont pas manqua de la reproduire.
(1) Premier roi de Hongrie, mort à Bnde, le iS ao&t io38.
.lizedbyGCOgic
prompts secours, Marie-Thérèse prit la parole, nti en latin, selon l'usage national. « Le déplorable u étatdenosaffaires, »dit-elleà l'assemblée, « nous a a portéeà entretenir les fidèles États du très-cher a royaume de Hongrie, de l'invasion de nos pro- « vÎQces héréditaires autrichiennes, des dangers «qui assiègent ce royaume, et du remède à ema ployer. LaHongrie, notre personne, nos enfants, <t ootre couronne, tout est menacé. Abandonnée <t de tous, notre unique refuge, c'est l'éclatante <■ fidélité des États , c'est l'antique valeur des « Hongrois. Dans ce périt extrême, nous vous (t exhortons , vous, États et Ordres du royaume, à « délibérer, aussi promptement que possible, sur « les moyens de sauver notre personne , nos en- « fants, notre couronne, et à y recourir sans « retard. Quant à nous , en tout ce qui peut ren- « dre au royaume son ancienne félicité el à la « nation sa splendeur, les fidèles États et Ordres « de Hongrie éprouveront notre bienveillance « et notre affection royales (i). »
Transportés d'enthousiasme à l'aspect de cette jeune princesse, si belle, si malheureuse* si confiante en leur loyauté , tous les magnats et délégués s'écrient en agitant leups sabres : « Mo-
(0 Voir Pièce) justificathta ( lellre C )•
SOÏ BISTOIBB DE JOSEPH U.
}' « riamurpro Regenostro, Maria Tkeresia! Mou- « rons pour notre roi (i) Marie-Thérèse! n
Jusqu'à ce moment, la mneétait-restée calme el maîtresse d'elle-même : mais attendrie par tant de dévouement, eHefondit enlarmes. Alors rexaitatlon de l'assemblée fut au comble ; chaque Ordre s' étant retiré dans le lieu de ses séances, on vota de grands secours en hommes et en argent.
Bientôt les délégués se rassemblèrent au pied du trône, pour recevoir le serment du Duc de Lorraine, nommé, du consentement de la Diète, Oo-pégent-, et alors éclata une autre scène, non moins touchante. Dès la solennité terminée , « Je " consacre ma vie, i>s' écrie François, «au royaume, ff à la reine de Hongrie! » Prenant alors entre ses bras le jeune archiduc Joseph son fils , %é de six mois, Marie-Thérèse le présente à l'asssmhlée. Un long cri d'amour lui répond de toutes parts : « Mourons pour la Reine et pour
(i) Deni fois déjà, dans les actes publics, le titre de A^^e avait été doDné & des feaimes : témoiii, Marie d'ADJon, an quatorxiètue siècle, et Elisabeth d^Laiembourg, aa quinzième.
ne) à Marie-Thérèse, Charles VI avait obtenu des États de Hongrie qne le droit de succession au trône serait étendu aux femmes.
« sa Emilie: mourons pour notre Roi Marie-Thé- nti
« rese (i)! »
Comme la Diète , la nation entière s'exalte ; tout s'ébranle ; des bords de la Save, de la Theiss, de la Drave, du Danube, s' élancent dés guerriers jusqu'alors inconnus à TEurdpe, Croates, Paodours^, Ësclavons, Waradiniens, Tolpachc; bandes valeureuses et féroces, dont le costume, les armes , la cruauté répandent au loin l'effroi.
Tandis que la Hongrie se lève comme un seul homme, la même ardeur se propage dans toute la monarchie autrichienne. Les soldats abondait; bientôt Vienne, qui avait tremblé un moment, se redresse en état de défense ; étudiants et bourgeois rivalisent d'ardeur avec la garnison.
Digne d'inspirer un tel mouvement, Marie- Thérèse semble grandir aussi en courage : elle ranime, en sa faveur, l'Angleterre et la Hollande, agit dansl'Empire, négocie avecla Sardaigne.
Un si haut caractère émut la^ nation anglaise : les femmes surtout, fières et reconnaissantes de la gloire qui en rejaillissait sur leur sexe , résolurent d'olj&ir à la jeune reine une somme de ' 100,000 liv. sterl. La duchesse de Marlborough, veuve du grand capitaine qui avait siglo-
(0 William Coie, Oaltin de la Maison d'Auti-icke.
304 BISTOIBB DB JOSBPH II.
I7JJ rieusement combattu pour Charles VI, fut l'interprète de ce vœu. Marie-Thérèse, profondément touchée , refusa néanmoins , ne voulant recevoir de subsides que du Parlement.
Dans cet immense périt, ce fut le bras qui avait fait le plus de mal à Marie-Thérèse , qui la sauva.
Déjà la division s'était glissée parmi les alliés. Mécontent des hauteurs du maréchal de Belle- Isle , peu rassuré sur le bon vouloir de la France à son égard , inquiet des prétentions de Charles- Albert, qui, une fois bien établi en Bohème, pourrait revendiquer la Silésie, Frédéric avait accueilli l'entremise conciliatrice de lord Hyndford, ministre d'Angleterre. Sarteustein, secrétaire du Conseil de conférence , et naguère trèsardent contre le roi de Prusse , ne voyait de salut pour la Maison d'Autriche que dans un prompt accommodement avec ce prince. Marie-Thérèse, maîtrisant son ressentiment , consentit à traiter; lord Hyndford fuÇ autorisé à offrir au roilabasse Silésie avec Breslaw.
MaisFrédéric ne s'était pas jeté dans la guerre ■ pour se contenter de pareilles propositions. Voici son ultimatum : « Toute la Silésie jusqu'à la ri- K vière de Neiss ; la ville de ce nom et Glatz; au «c delà de l'Oder , les anciennes limites entre les
« duchés de Brieg et d'Oppelen subsisteront; 'i « Breslaw m'appartiendra; la religion demeurera « dans l'état où elle se trouve ; point de dépena dance de la Bohème; une cession à perpétuité. «[ En retour, nous n'iroos pas plus loin ; nous as- « siégerons Neiss pour la forme ; le commau- <t dant rendra la place et se retirera ; nous pren- « drons tranquillement nos quartiers d'hiver, et a l'armée autrichienne se portera où elle voudra. « Que tout soit terminé dans douze jours. i>
Au momeot de conclure, la cour de Vienne hésitait encore, trouvant dur de payer une neutralité aussi cher qu'une alliance. Mais le progrès des armes françaises et bavaroises , l'imniobilité du Hanovre , un mouvement des troupes prussiennes qui força le général autrichien à sortir de Meiss , toutes ces circonstances décidèrent Marie-Thérèse : l'ultimatum fut a'dopté à Ober-Schnellendorf.
On se promit mutuellement d'envelopper cette convention d'un secret inviolable, et de conclure, autant que possible, un traité définitif avant la fin de l'année.
L'Autriche venait de ratifier uneperte douloureuse. Les arrière-pensées de Frédéric ne lui inspiraient aucune confiance , et néanmoins la convention d'Ober-iSchnellendorf fut pour elle très-
Il avantageuse ; car, momentanéineiit délivrée de son plus actif ennemi , elle put tourner toutes ses forces contre les Français, les Bavarois et les Saxons.
D'abord Marie-Thérèse envoya des forces considérables au secours de Prague menacée par les alliés. Le Duc de Lorraine, suivi du feld-ma< réchal Meuperg, du comte de Khevenhuller et du prince de Lobkowitz , y marchait en toute hâte, quand, à trois lieues de cette capitale, il apprit qu'elle était tombée au pouvoir de l'ennemi. Le même jour, l'électeur de Bavière entrait dans Prague en triomphe; proclamé là, roi de Bohême, il se rendit à Francfort, où se tenait la diète de l'Empire.
Déjà Charles-Albert avait été couronné Archiduc d'Autriche à Lintz; bientôt il fut élu Empereur et couronné à Francfort.
C'était l'apogée de l'influence française. Beprésentabt d'un roi qui donnait le sceptre impérial , le maréchal de Belle-Isle semblait le premier des électeurs. Ses pleins pouvoirs avaient été remis en français : pour la première fois, la chancellerie allemande renonçait, en sa Ëiveur, au vieux langage de l'Empire romain.
Biais que d'infortunes pour Charles Vil allaient suivre cette grandeur d'un jour'
En effet , tout changea bientôt de face. ii*
Tandis que>Marie-Thérèse, soutenue de son propre courage , des subsides de l'Angleterre, de la Hollande, de Venise, d'emprunts en Flandre, multiplie ses défenseurs et les électrise, les armées françaises, sous des chefs inhabiles, se consument sans gloire. Détruites en Bavière et en Bohême , il ne leur reste pas même la mâle consolation d'avoir héroïquement succombé dans quelque grande bataille.
Trois fois l'Empereur créé par la France avait été chassé de ses Etats.
Dufondde l'Autriche, la guerre était revenue au Bbin.
Un incident grave compliqua un moment les affaires de Marie-Thérèse : Frédéric, craignant pour la Silésie à la vue des succès de cette princesse, avait rompu la convention d'Ober-Schnellendorf. Par ses ordres, le feld-maréchal de Schwérin s'empara d'Olmutz ; Glatz assiégée fut prise, et lui-même, toujours ardent adversaire de la Maison d'Autriche , il courut à Dresde , espérant réveiller la frivole apathie d'Auguste III. Mais la nouvelle qu'un opéra allait commencer rompit la conférence.
De là , Frédéric vole à Prague , pour y régler un plan de campagne avec le maréchal de
9 Broglie. Ayant rejoint son armée, il s'avance jusqu'à Iglaw, et maître des bords de la Taya, depuis Znaym jusqu'à Gœdingen , petite ville sur les frontières de la Hongrie, fait des irruptions dans la haute Autriche; les hussards de Ziethen poussejit jusqu'à Stockerau (i),à une poste de Vienne.
De leur côté, les Autrichiens ne restaient pas inactifs. Dix mille hommes avaient étéHrés de la Bavière, pour couvrir la capitale; une division hongroise, rassemblée sur les confins de la Moravie, menaça les magasins de l'ennemi dans la haute Silésie, où le prince Charles de Lorraine, à la tête de la grande armée , allait pénétrer. Contraint, pour les protéger, de détacher des forces considérables , Frédéric ayant évacué la Moravie , se retira en Bohème , aux environs de Chrudim. Ce fut alors que les Saxons l'abandonnèrent. Vainement , heureux de se débarrasser d'alliés suspects , les engagea-t-il à se joindre aux Français; ils traversèrent les quartiers prussiens, pour se cantonner dans le cercle de Satz, sur les frontières de leur Électorat.
Frédéric ne fut pas mieux secondé par les Français, qui, maîtres d'Égra, s'étaient avancés
(i) Cercle de Moravie.
jusqu'à Pisck. Tout le poids de la guerre re- n tombait- donc liurlui (i).
Dans de si graves circonstances , réfléchissant au peu d'accord qui régnait entre les alliés, à l'incapacité des généraux de Louis XV, et à la &iblesse des troupes de l'Empereur, le monarque prussien cherchait une issue à ce labyrinthe. Lord Hyndford , qui déjà avait une fois réconcilié les deux puissances, lui parut plus propre que personne à préparer un accommodement.
Mais les temps étaient changés : aussi la cour de Vienne se montra-t-elle moins facile que par le passé. La reddition de Ijintz par le comte de Ségur, Tévacuation de ta Moravie, la défection desSaxons, de secrètes négociations à Versailles, toutes ces circonstances lui avaient rendu sa fierté : de part et d'autre , on résolut donc de s'en remettre aux chances d'une bataille.
Frédéric fut vainqueur à Chotusitz , et la paix signée à Breslaw (a).
La Reine de Hongrie cédait au Roi de Prusse, en toute souveraineté^ la haute et la basse Silésie,
(i) Ttédént, BUtoiit Je mon Temps; tom. I". Will. Coxe BU/oire lie la Vaison d" Autriche, tom. V.
(>) Os du moins les préliminaires. Ce fut à Berlin, le il juillet, qu'on signale trailé définitif dont le roi d'Angleterre x rendit garant.
}»i avec le comté de Glatz , excepté les Tilles de Trop pau , de Jœgerndorff et les hautes mootagnes situées au delà de l'Oppa (i). Les Prussiens se chargeaientde rembourser auxAnglais 1,700,000 écus hypothéqués sur laSilésîe.
Auguste III fut compris dans le traité comme électeur de Saxe. II s'engageait à rappeler les troupes qu'il avait à l'armée française, et à reconnaître la Pragmatique-Sanction.
Tranquille de ce côté, au prix, il est vrai, d'un grand sacri6ce, Marie-Thérèse entama des négociations partout où ses ennemis ne dominaient pas exclusivement. Une opinion générale alors en Allemagne , en Angleterre , en Hollande , en Russie, en Danemark, c'était que la Maison d'Autriche étant l'unique contre-poids à la Maison de Bourbon, l'indépendance européenne dépendait de son existence (a). Cette opinion , Marie-Thérèse sut l'exploiter, et bientôt la fortune commença à s'adoucir pour elle.
Dans la Grande-Bretagne, lord Carteret, successeur de Walpole , était dévouéà l'Impératrtne- Reine ; ses actes le prouvèrent.
En Hollande, malgré l'ambassadeur de France qui tes exhortait à la neutralité, les Ëtats-Gé-
(i> Pelite rivière (h Silésie qai prend sa Bmtrce «n HorMie, pasae à Ja^tadovft, et va se jeter .dans l'Oder. (a) Will. Coie, Hislaiieiif h Maison ^'/tnlrirhe.
néraiix avaient accordé des subsides considé- i^i râbles.
A Saint-Pétersbourg , la révolution qui mit Elisabeth sur le trône , et le jeune Iwan dans un cachot, favorisait l'Autriche : car le bannissement du feld-maréchal de Munich enlevait auroi de Prusse un puissant ami.
Yers les Alpes, mêmes symptômes rassurants: le roi de Sardaigne, blessé par l'Espagne, em- . brassait la cause de Marie-Thérèse.
Cependant le cardinal de Fleury, ouvrant enfin les yeux, voyait à quel rôle humiliant il avait condamné la France. « Bien des gens savent, » écrivait-il au général de Kœnigsek , « combien ce j'ai été opposé aux résolutions que nous avons « prises, et que j'ai été , en quelque façon, forcé K d'y consentir. Votre Excellence estjtrop instruite « de tout ce qui se passe pour ne pas deviner « celui qui mit tout en œuvre pour détermi- R ner le Roi à entrer dans une ligue si cona traireà mon goût et à mes principes. » Et, singulier esprit d' à-propos , la lettre était remise par le personnage même qu'on signalait ainsi, par le maréchal de Belle-Isie!
Four toute réponseà unedépêcbe où se peignait si bien la faiblesse du cabinet français , Marie- Thérèse la fit imprimer. Piqué de cette publicité maligne, le cardinal, qui aurait dû être dégoûté
HI8T0IBB DB lOSBPB 1
iTt2 de la correspondance , adressa une seconde lettre au général autrichien, pour se plaindre, en lui disant « qu'il ne lui écrira plus désormais ce qu'il pense. »
L'effet de ces deux démarches fut déplorable : croyant remédier au mal , le cardinal les £t désavouer dans Quelques gazettes ; c'était combler la mesure.
Des conférences néanmoins eurent lieu.
Renfermé dans Prague, le maréchal de Belle- Tsle offrit d'évacuer la place et les territoires de la Keine de Hongrie, mais avec armes et bagages. Les généraux autrichiens se montraient favoraliles à la proposition; Marie-Thérèse rejeta toute idée de paix avec hauteur, a Je ne veux pas aca corder de capitulation à l'armée française, » ditelle devant toute sa cour : « je défends qu'on u me présente ni proposition, ni projet venant a du cardinal ; tout ce qui m' arriverait de sa « part me serait suspect. Qu'il s'adresse à « mes alliés ; c'est la seule grâce que je lui ac- « corde. »
Comme on annonçait une nouvelle démarche du maréchal, « Je suis bien surprise, » dit-elle encore plus haut, « de la demande du maréchal ■ de Belle-Isle. Il faut être tel que lui pour oser « la faire. Afin de soulever l'Allemagne contre « moif et m' écraser, il a surpris, par l'argent et
m par diverses promesses « la religion de presque n K tous les souveraÎDsde l'Empire. En pleine paix, ■ « n'a-t-il pas entretenu des espions dans Luxem- « bour^, pour séduire la garnison et embraser « la ville? Jamais, ni moi ni mes descendants « nous ne l'oublierons.
(t Je n'ai que trop fait auprès de la cour de « France-, forcée par la nécessité des temps, j'ai « oublié ma dignité royale, au point d'écrire à c M. le cardinal en des termes qui auraient atten- « dri les plus durs rochers. Il a mis mes prières a au rebut. Ou m'a répondu que je venais trop « tard , et que le Roi Très^hrétien avait contracté «1 des engagements qu'il n'était plus en sa puisa sance de rompre. J'ai des pièces originales en « main; elles prouvent qu'onavoulu allumer le ■r feu aux quatre coins de l'Allemagne , renver^ a ser les lois fondamentales de l'Empire, et éxcï- 8 ter ici des séditions. Je transmettrai ces preu- « ves à la postérité : désormais l'Empire évitera <t de tomber dans un piège qui lui ferait recevoir « la loi d'une puissance étrangère (i). n
Alors eut lieu cette fameuse retraite de Prague qui sauva les débris de l'armée française. Sorti delà place dans la nuit du i8 décembre, et gagnant trois marches sur le prince de Lobbowitz, M. de Belle-Isle sut ramener à l^ra, avec tous
(i) Mémoins du maricJkal dt Sîehtlleu, lom. VI.
ai4 [II5I01AB DI JOSBPH II.
3 ses caDODS, par une route détournée de trentehuit lieues, à travers des marùs glacés et des forêts impénétrables , sans autre nourriture qu'un pain gelé , sans autre lit que la neige , treize mille hommes environ. Durant cette marche , la plus douloureuse qu'eût encore affrontée une année européenne , plus de douze cents hommes périi relit de fatigue et de froid. Malade , ne pouvant plus se tenir à cheval , le maréchal se Élisait porter sur tous les points, exhortant du geste et delà voix ses compagnons d'armes (i). Un dévorant typhus attendait à E^ra ces braves, dignes pères des héros qui, soixante-dix ans après, déployèreiU, dans les steppes de Moscou, un courage plus grand encore que leur infortune. Six mille Français, presque tous malades ou blessés, restaient dans Prague, et le prince de Lobkowitz, irrité de la retraite du maréchal, exigeait qu'ils se rendissent k discrétion ; mats Chevert était à leur tête.
(t) Tandis que cm ntauvais uprils, qui ne savent jamaU prendre au sérieux les désastres de leur patrie, et ne sont aptes qu'i trouver du ridicule dans une grande et vaillante infortuoe , chansonnaient le maréchal de Belle-Isie, un étranger, d'une tout antre nature, il est vrai, portait un jugement plein de justice : ■ Les dispositions de M. de B«IIe-Isle étaient bonnes, • dit Frédéric : • le seul reprocbe qu'où puisse lai faire, est de n'avoir n pas, dans, sa marche, asseï ménagé ses troupes.» ffisi. de mo» lempi, tom. l\.
« Dites au prince, » répondit-ilà l'envoyé au- jJJ^ trickien, « que s'il ne m'accorde pas les honneurs « de la guerre, je vais mettre le feu aux quatre « coins de Prague et que je m'ensevelirai sous ff ses ruines. * Comme on le savait homme à tenir parole, il fut écouté, et rejoignit l'armée française à Égra.
Voilà l'intrépide guerrier auquel de petits talons rouges osaient reprocher sa roture , non en face, il est vrai I
Peu de temps après, le cardinal de Fleury sortit, en mourant, des embarras où sa faiblesse avait engagé la France. C'était pour lui la seule
Quatre fois, en de graves circonstances, Fleury déserta le noble et national drapeau d'Henri IV, de Richelieu, de Mazarin, de Louis XIV :
Quand l'Empereur, au mépris des traités, avait établi la Compagnie d'Ostende, le cardinal , au lieu de fomenter le mécontentement de l'Angleterre, de rF.spagne, delà Hollande et de toutes les puissances maritimes ; au lieu, une fois l'Autriche attaquée de toutes parts, de fondre sur elle, prend la parole , instrument aveugle des puissances maritimes, menace l'Empereur si la Compagnie n'est pas dissoute, et épai^e ainsi à la Maison d'Autriche une redoutable crise.
En 1734, victorieuse en Italie et en Allemagne
HletOlBB DE JOSEPH II.
;« maîtresse de Philipsbourg et des barrières de l'Empire, la France pouvait donner à la Maison d'Autriche le coup de grâce : l'occasion était magnifique. Eh bien , le vieux ministre , se contentant de la Lorraine, garantit, politique déplorable , la Pragmatique-Sanction.
. Cinq ans plus tard, les Turcs victorieux assiégeaient rAutriclie en péril ; l'Espagne ne demandait que la guerre avec elle ; le roi de Sardaigne , pour s'agrandir, était dans les mêmes dispositions. Que fait le cardinal? Il déclare à ces deux puissances qu'il s'opposera à toute hostilité contre la cour de Vienne , et , par ses ordres , le marquis de Villeneuve négocie la paii entre l'Autriche et la Porte , sous la médiation de la France! Tout cela dans un moment où la santé de l'Empereur était fort compromise, et, pour ainsi dire, la veille de sa mort.
Enfin , en 1 74a t comme si ce n'était pas assez déjà de concessions et d'imprévoyances, tandis que Marie-Thérèse, serrée de près à l'orient par les Turcs, au nord par Frédéric, à l'occident par les armées française et bavaroise, était aus abois, Fleury , loin de concentrer toutes ses forces sur Vienne, les égare en Bohême, à Prague; Marie- Thérèse respire, et bientôt, Français et Bavarois, tous sont en pleine retraite (i).
(0 Mémoirti du maréchal de Bicheltcu.
Il était impossible de mieux démolir le glo- i''*» rieux édifice des règnes précédents.
Mais de toutes les &utes du cardinal la plus grave , c'est d'avoir négligé l'armée et la marine.
Vivant, on l'avait trop loué : mort, ses qualités furent trop méconnues : une exagération remplaça l'autre.
Louis XV annonça dès lors l'intention de gouverner par lui-même ; mais il se vantait. La Providence n'avait pas fait de lui un roi.
Bientôtun pou voiroligarchique,composéd' instruments dociles , remplaça le gouvernement d'un , vieillard (i); le vrai successeur du cardinal fut la duchesse de Châteauroux.
Tandis que la France allait s'aflaiblissant pour une cause qui lui était étrangère, Marie-Thérèse s'appropriait toutes les forces enlevées à sa rivale.
Après plusieurs défaites successives, les Suédois ne pouvaient plus continuer la guerre, et - la Russie avait conclu une alliance défensive avec l'Angleterre toujours favorable à l'Autriche.
Chassé de ses États héréditaires, l'Empereur Charles VII errait en Allemagne. De Francfort , théâtre de son élection , et son dernier refuge, il put presque entendre le canon deDettingen et les ^nfares du vainqueur. Dans cette journée, tristement célèbre, les dispositions du maréchal
(i) Lacreleile, Histoir* dr FraHcé'peiiJant k 18' liMr.
318 UISTOIBB DE JOSEPH 11.
i7« de Noailles avaient élé très-belles : tout lui présageait un triomphe; mais l'ardeur irréfléchie du comte de Grammont, son neveu, perdit les affaires. Comme aux funestes bâtai lies de Poitiers, de Crécy, d'Âzincourt, la fougue et l'iDdiscipHne ~ paralysèrent les efforts d'un admirable courage.
Sans ressources au sein de sa ville impériale , l'infortuné Charles VII en était réduit à accepter du maréchal de Noailles une lettre de crédit de quarante mille écus, à se déclarer neutre tandis qu'on le dépouillait (i)!
Égra ayant été reprise , îl ne restait plus d'ennemis dans les États de Marie-Thérèse.
Déjà même les alliés avaient songé à démembrer la France.
Tandis que son armée, partagée en trois colonnes, s'avançait dans la direction de l'Alsace, le prince Charles, accompagné du maréchal de Rhevenhullfer, se rendit à Hanau, pour y concerter avec Geoi^es II un plan d'invasion.
Cinquante mille Anglais , Hanovriens , Hollandais, Hessois, devaient traverser le Rhin àMayence, et marcher droit sur l'Alsace, pour faciliter au prince Charles le passage du Bhin à Bâle, l'invasion de la Lorraine et delà Franche-Comté. Maître de ces provinces, le général autrichien donnerait, pour quartiers d'hiver, à ses troupes
<i) VolUire , Siiclt d« Louis XV.
victorieuses, la Bourgogne et la Champagne. "^ Ainsi Marie-Thérèse comptait se dédommager, avec des provinces françaises, de la perte de la Silésie.
Tranquille sur ses possessions en Italie , elle espérait recouvrer Naples. Cette Flandre française, laborieuse conquête des lieutenants de IjOuïs XIV, l'Ang^terre et la Hollande lui en offraient le partage.
Trop faible de caractère pour n'être pas toujours du parti des vainqueurs , le roi de Pologne , électeur de Saxe, se montrait aussi ardentà soutenir Marie-Thérèse que naguère à la dépouiller.
Réduit aux dernières extrémités , l'Empereur fit à Georges II des propositions d'accommodement. Entre autres conditions, non moins avantageuses à la Maison d'Autriche, il renonçait à tout droit sur les États autrichiens, et s'engageait à rompre avec la cour de Versailles. Reconnu Empereur à ce prix, Charles VII recevrait un subside provisionna , et recouvrerait ses États
Telles n'étaient point les intentions de Marie- Thérèse. Implacable dans son ressentiment , elle voulait arracher à Charles VU la couronne impériale et garder la Bavière. D'accord avec les ennemis de lord Carteret , elle fit donc avorter ce plan.
Du côté de l'Italie, la guerre suivait son cours;.
1744 le comte de Traun y luttait contre le général espagnol de Gages, successeur du comte de Montemar.
Mais Marie-Thérèse, exaltée par ses succès en Allemagne, et perdant trop de vue l'importante alliance du roi de Sardaigne,refusaitles cessions promises à ce prince l'année précédente. Vainement Georges II la pressait de remplir ses engagements. B L'Angleterre, » lui répondait-elle, ■ veut « m'entraîner de sacrifice en sacrifice. Si je cède « aujourd'hui, le peu qui me restera en Italie « ne vaudra pas la peine d'être défendu; et l'ai- « temative qu'on me laisse, c'est d'être dépouil- « lée par l'Angleterre ou par la France (i). »
Irritée de ces obstacles , l'impatience du roi de Sardaigne allait toujours croissant. Enfin , pour dernier argument , il menaça de se joindre aux ennemis de l'Autriche.
De cette menace sortit le traité de Worms.
Charles-Emmanuel y gagnait la ville , avec une partie du duché de Plaisance, le Vigévanasque , une portion du duché de Pavie et le comté d' Anghiera (a). Le cabinet de Vienne renonçait aussi à toutes réclamations sur le marquisat de Final engagé aux Génois ; il s' obligeait à tenir sur pied ,
(i) Wîll. Co», Baioirt dt la Kaison fAatneht. (9} Sur 1« bord orienial du Uc Majeur.
en Ilalie, trente mille hommes aux ordres du roi "** de Sardaigne.
La fortune semblait sourii'e avec amour à Marie-Thérèse rassurée, du côte de la Prusse, par la paix de Breslau.
Mais comment tromper le vigilant Frédéric?
Calculant toutes les conséquences du traité qui venait d'unir la Reine de Hongrie, l'Angleterre, la Sardaigne, la Saxe et la Hollande; alarmé des pressantes airances faites aux puissances du Nord, à la Kussie surtout; suivant pas à pas les progrès de Marie-Thérèse en Alfemagne , le monarque prussien doit tout craindre pour lui-même. L'ambition, qui rêve dévastes conquêtes en France et en Italie, renoncera-t-elle à la tentation de ressaisir la Silésie? Ne fera-t-elle point, par un démembrement , payer cher au vainqueur de Molwitz et deCzaslaw ses triomphes?
Il faut donc un contre-poids au traité de Worms.
Le i3 mai 1744» Frédéric conclut en secret, à Francfort, avec l'Empereur, la France, l'électeur Palatin et le roi de Suède comme landgrave de Hesse, une convention,, sans vouloir y admettre nombre de petits princes dont la faiblesse n'eût été qu'à charge.
Précédé d'un manifeste , où il déclare ne rien vouloir pour lui-même, mais ne s'être armé qu'afin de rendre au Corps germanique sa liberté, à
222 UISTOIBE DB lOSEPH II.
1715 l'Empereur sa puissance , et à l'Europe la paix, le Koi de Prusse entre en Bohème, avec quatrevingt mille hommes; Vingt-deux mille Prussiens marchent, en même temps, sur la Moravie.
Cette invasion sauve l'Alsace à la France.
Bientôt Prague, Tabor, Budweiss, Fravenberg, toute la partie du royaume située à l'orient de la Muldau, sont au pouvoir de Frédéric. Pénétrant en Bavière, le feld-maréchal de Seckeodorf remet l'Empereur en possession de sa capitale. L'armée française va rentrer en Allemagne; la cause de Charles VII semblait triompher.
Mais un mortel engourdissement paralysait les généraux de Louis XV ; l'apathie du maître s'était étendue à ses lieutenants.
M. de NoaUles ne sut pas gagner une marche surleprinceCharlesdeLorraine, qui repassatranquillement le Rhin pour arracher la Bohême à Frédéric. Conseillé par l'habile tacticien de Traun , •le général en chef autrichien expulsait alors les Prussiens delà Bohême, comme il avait fait des Français en 1742 et i743-
Frédéric, qui naguère menaçait Vienne, dut craindre pour l'a Silésie.
C'est en vain que lelibérateurde l'Alsace appelle les Français à son aide : ceux-ci refusent de payer leur dette, préférant à des conquêtes qu'on devrait restituer plus tard, celle des Pays-Bas qu'ils
espèrent garder. I.eurs troupes se trouvaient, nt en Flandre, plus faibles de vingt mille hommes que rarmée de Marie-Thérèse , composée d'Allemands, d'Anglais et de Hollandais : mais Maurice de Saxe les commandait.
Pourcompliquerencorelesafiaires de l'Europe, il ne manquait plus que la mort de Charles VII. Ce triste objet de tant de querelles sanglantes était rentré dans sa capitale : pour trône, un tombeau Ty attendait. Écrasé de chagrins , dévoré de maladies, indigent sur le trône, insulté sous la pourpre, Charles VU ne cessa de soufiirir qu'en cessant de vivre; le repos commença pour lui le 20 janvier 1745'
Le pompeux cérémonial institué par Charles- Quint présida aux funérailles d'un monarque sans États. Devant ce fantôme d'Empereur on porta le globe du monde ; le titre d'invincible ne fut pas même épargné à son néant.
Pour héritier, nn jeune prince de dix-sept ans, qui ne semblait se' rencontrer là qn'a- 6n de perpétuer les malheurs de sa famille!
On croyait généralement que Marie-Thérèse embraserait cette occasion de paix, comme une route ouverte au Grand-Duc son époux vers le trône impérial. Mais si son . ambition voulait la couronne, ses ressentiments voulaient aussi la guerre. Quant au cabinet de Londres, convaincu
214 H1ST0IBB DB JOSXPH tl.
IT4B qu'il aurait meilleur marché de la France par les armes que par un traité, il continua ajioufuer la discorde. Cette tâche lui était Ëicile. En donnant des subsides à ses alliés, ne leur imposaitil pas la loi?
A Versailles , pour arracher sans retour la couronne impériale à la Maison d'Autriche , on redoubla d'efforts. Les agents français travaillèrent toutes les cours d'Allemagne; on voulait faire un Empereur à tout prix.
Ici, la France excitait vivement le nouvel électeur de Bavière à se mettre sur les rangs; là, c'était Auguste II, roi de Pologne, électeur de Saxe , qu'elle cherchait à improviser candidat. Une telle offre pouvait séduire ce prince prodigue et vain. Mais, déjà à la solde des Anglais, Auguste n'osa rompre avec eux ni affronter Marie-Thérèse. C'était le second électeur de Saxe qui refusait d'être Empereur!
Bientôt, forcé de quitter sa capitale , et craignant de recommencer les infortunes paternelles , le jeune électeur signe , à Fuessen , dans l'évèché d'Augsbourg , sa renonciation k tontes prétentions sur les Etats autrichiens ; il s'engage à garantir la Pragmatique-Sanction, à renvoyer de ses États toutes les troupes auxiliaires ; il donnera au duc de Lorraine son suffrage électoral.
LIVKB I. 325
De son côté, Marie-Thérèse reconnaît valide J^j l'élection impériale de Charles VII, et renoncé à tous dédommagements qui pourraient peser sur l'Électeur.
Ce traité avait été précédé de la quadruple alliance conclue a Warsovie, le 8 janvier, entre le roi de la Grande-Bretagne , la reine de Hongrie, le roi de Pologne, comme électeur de Saxe, et la Hollande, pour le rétablissement de la paix ■générale.
Mais telle avait été jusqu'alors la singulière fortune de Marie-Thérèse, qu'un événement heureux ne marchait pas sans un revers. Ainsi, tandis que le plus cher de ses vœux était exaucé , et qu'enfin Impératrice, elle saluait de ses acclamations son époux élu à Francfort, Frédéric, déjà vainqueur du prince Charles quelques semaines auparavant à Hohenfriedberg , remportait, à Sorr, un nouveau triomphe.
François recevait la couronne, et en même temps Marie-Thérèse perdait la Flandre, enlevée par les armes françaises; et le roi de Prusse la menaçait sérieusement en Allemagne!
Quant à la France,- malgré la gloire de Fontenoi et ses brillantes conquêtes , elle avait manqué le premier objet de la guerre : à l'Autriche appartenait toujours le trône impérial.
336 HISTOIBE DB jpSHPH II.
» Povirsuiv^nt ses rapides succès , Frédéric était entré à Dresde. C'était '^ uii grand argument en faveur de la paix. Aussi, bien que Marie- Thérèse eût déclaré vouloir vendre le dernier de ses joyaux , plutôt que de renoncer à la Silésie, cette princesse accepta la médiation de l'Angleterre, médiation habilement préparée pat Frédéric. La paix fut signée, à Dresde, le a5 décembre 1745.
Pour la seconde fois , le conquérant prussien voyait la Silésie consolidée entre ses mains. Il reconnaissait , en retour, le droit de suffrage de la Bohême , et l'élection de François-Etienne.
L'Empire avait retrouvé le repos ; mais la guerre continua dans les Pays-Bas, en Italie, dans les deux Indes.
Tout le fardeau restait à la France.
Dès lors la lutte changea d'objet. Osntraindre, par ses pertes en Flandre, la Reine de Hongrie à des cessions en Italie, et les États-Généraux à la neutralité , tel devint le but du cabinet de Versailles.
De son côté, Marie-Thérèse ne songea plus qu'à se dédommager sur la France des pertes que le roi de Prusse lui avait fait essuyer.
Débarrassée de ce redoutable adversaire , elle envoya en Italie un renfort de trente mille hommes. Bientôt, dépouillés de toutes leurs
conquêtes, battus, le iG juin 1746,. à Plaisaoce, "\ les Français et les Espagnols durent précipiter leur retraite.
Une circonstance, fort imprévue , vint favorir ser encore les AutrichieDS. Le nouveau roi d'ËS: pagne, Ferdinand VI, fils de Philippe V, ayant tout à coup rappelé son armée d'Italie , les Fraor çais repassèrent les Alpes , à la suite des Espa- . gnols , pour se retirer en Provence.
A travers tant de vicissitudes, Louis XV, victorieux en Flandre, ne se décourageait pas d'offrir la paix; mais on la repoussait avec la même persévérance.
Pour imposer au mauvais vouloir des cabinets ce bienfait tant souhaité par les peuples, il fallut donc vaincre encore.
Le triomphe de Lawfeld, la prise de Berg-op- Zoom ébranlèrent enfin ces belliqueux entêtements. « La paix est dans Maéstricht, » di» sait le maréchal de Saxe , et Maëstricht fut cernée Dès lors on se montra beaucoup plus traitable; les conférences, ouvertes à Breda, en 17/16, recommencèrent à Aix-la-Chapelle, en 1748*
Dès le mois de mars, les divers négociateur» arrivèrent dans cette ville. Pour la France, c'étaient le comte de Saint-Sé vérin d'Aragon et M. de Laporte du Theil; pour l'Angleterre, le comte de "Sandwich et le chevalier Thomas Robinson;
93S hutoibA bb JdsiFH it.
I7» pour rimpératrice-Reine, le comte de Kaunitït- Kittberg , depuis si célèbre comme premier ministre ; pour r£spagne, doci Jacques Masones de Lima y Soto Mayor ; pour la Sardaigne , le comte de Chavanne et le chevalier don Joseph Ossorio; cinq représentants, le comte de Bentinck, le baron de Wassemaé'n, le bourgmestre Hasselaër d'Amsterdam , le baron de Borssele, le Grietmau Onnozwier de Haren, pour la Hollan- de. EnSn, le duc de Modène et la république de Gênes eurent aussi leura plénipotentiaires : l'an, le comte de Monzone; l'autre, le marquis François Doria.
Ce congrès né perdit pas de temps. En eïfet, Maëstricht pris , toute la Hollande eût été ouverte aux Français , et des désastres plus grands que ceux de l'année 1672, eussent menacé la République. Aussi, tous les obstacles qni s'étaient opposés à la conclusion du traité définitif, ayant été levés, la paix fut signée le 18 octobre.
Louis XY avait annoncé par son ambassadeur «c qu'il voulait faire la paix, non en marchand, « mais en roi. n
Il tint fidèlement parole : la France stipula tout pour ses alliés , rien pour elle-même.
Relativement à l'Empire ou Corps germanique, la France, après la paix d'Aix-la-Chapelle, était
au plus haut poinl de sa puissance fédérative (i). n^
Louis XIV s'était posé l'ennemi de l'Empire : Louis XV en devenait l'arbitre.
Mais comprend-on que la clause humiliante du traité d'Utrecht, relative au port de Dunkerque, ait été renouvelée, et que l'épée d'un monarque français n'ait pas effacé la tache de l'article 17 (a)! Sur pareille question, le désintéressement n'est qu'une honte.
Marie-Thérèse , il est, vrai , renonçait à ses conquêtes d'Italie. La Silésle et le comté de Glatz lui échappaient de nouveau. Elle cédait à don Philippe les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla. Confirmant le traité de Worms, elle ratifiait , entre les mains du roi de Sardaigne, l'abandon du Vigevanasque , d'une portion du Parmesan et du comté d'Anghiera. Mais en revanche, elle recouvrait les Pays-Bas; Télection de l'fjnpereur était reconnue, la Pragmatique-Sanction garantie.
Menacée dans son existence, au début méni« de cette lutte, la Maison d'Autriche se retrou'ïait
(i) Ségur , Politique de loits Us calùneti de l'Europe peadaul tes règnet de Loua XV et de louis XFI.
(i) Art. 17. «Dookerque restera fortifiéfdu côté de 11 terre, en
• l'éul où il est actuellement, el, du cAté de la mer, il restera
• sur le pied de» aacieni traité». >
310 ' HISTDIBB DE JOGBPH II.
■7M enfin à ia tèle de rEmpire , puissante, inccm- "" testée.
Et néanmoins Marie-Thérèse n'était pas satisr faite. L'ambassadeur d'Angleterre ayant sollicité une audience pour lui offrir ses félicitations , cette princesse lui fit répondre que des compliments de condoléance seraient plus de saison , et qu'il l'obligerait en lui épargnant un entretien désagréable pour tous deum (i).
Ne songeant encore qu'à ses pertes, l'Impératrice-Reine les attribuait, en grande partie, au cabinet de Saint-James ; elle s'indignait au souvenir des débats qui s'étaient élevés à Londres sur le contingent et sur les subsides; ■
Voilà le théâtre sur lequel l'archiduo Joseph allait bientôt monter.
Ce prince était né à Vienne, feiS mars i74'» à trois heures du matin : ce qui fit dire au Grand-Duc de Toscane, François de Lorrain©, depuis Empereur, qu'il serait vigilant. L>€ nouveau-Dé vérifia la prédiction^
Il eut pour parrains un Pape (a), lui dont les décrets devaient un jour alarmer Rome, etuD roi (3)
(0 Witt. Cou, Histoirt <fe /^ imàim d'JtUrithe^
(«) Benoit XIV.
(3) Auguste n, électeur de Saxe.
de cette noble Pologne que l'Autriche allait |^*J bientôt dépouiller.
Autour de ce berceau grondait une formidable teinpéte. On eût dit pour Joseph un présage des agitations de son règne.
Trois semaines après sa naissance, Frédéric commençait, à Molwitz, la série de ses victoires ; comme Marie-Thérèse , sa laborieuse illustration de femme et de reine.
Pour gouvernêut', on lui donna le feld-maréchal comte de Bathiany. L'histoire et la géographie devinrent la base des études prescrites. Le jeune prince se complaisait dans la lecture des commentaires de César, cet attachant catéchisme de toutes les âmes énergiques. Mais, entouré bientôt de pédagogues qui lui rendirent l'é^ tude odieuse, et d'ecclésiastiques dont le zèle inconsidéré l'asservissait à une foule de pratiques minutieuses , son heureux naturel s'arrêta dans ses développements ; une excessive timidité sembla paralyser les plus brillantes dispositions.
Une autre circonstance contribua aussi à ce changement. Joseph voyait toute la tendresse de Matie-Thérése et de François se^concentrer sur sou jeune frère, l'archiduc Charles (l) ; pour lui, il n'y avait que froideur çt sévérité. Alors cette âme ardente, se reployant sur elle-même »
(r) Né en 174s, mort en 1761.
S83 HISTOIBE UK JOSBFH U.
"M parut s'engourdir; mais elle fermentait en silence.
Cependant, à peine en jouissance d'une paix, qui devait être si courte, Marie-Thérèse s'etfoi^ çait de réparer les désastres de la guerre en ranimant l'agriculture, le commerce, les sciences et les arts. Fiume, sur le golfe de Carnero,Trieste la vénitienne , ouvrirent leurs ports à toutes les na^ tions. Des canaux sillonnèrent les Pays-Bas , et les deux Indes purent envoyer leurs richesses jusqu'au sein des villes , comme la Hongrie se& denrées à Ostende. Lç^ grandes routes embellies focilitèrent les communicatioits et appelèrent les voyageurs.
Tandis que des manufactures de drap , de gla^ ces, de porcelaine, d'étoffes de soie, s'établissaient dans les faubourgs de Vienne , la ville était dotée dr<écoles et de collées; l'enseignement du dessin, de la peinture, de l'architecture, s'organi-i sait. Plusieurs cités obtenaient des universités , des bibliothèques et des observatoires. I^e célèbre Van Swieten quittait la Hollande sa patrie , pour ouvrir à la médecine et à la chirurgie.une ère nou-, velle; Métastase, renonçant à sa chère Italie, apportait aux pied? de Marie-Thérèse une gloire, que le temps n'a pas toute respectée.
. En même temps , l'Impératrice créait à Vienne^ à Ifeustadt, à Anvers, des académies militairesi :.
c'était de la prévoyance. Elle ouvrait de vastes i748 asiles aux soldats mutilés, aux veuves, aux filles des officiers : c'était de la gratitude.
En un mot, partout s'étendait une mata bien- gisante.
Voici le témoignage d'un juge compétent :
o Elle mit dans ses finances un ordre inconnu « à ses ancêtres, et non-seulement répara par « de bons arrangements ce qu'elle avait perdu « par les provinces cédées au roi de Prusse et au « roi de Sardaigne , mais même augmenta con- « sidérablement ses revenus. Le comte Haugwitz « devint contrôleur général. Sous son admi- <c nistration, les revenus de l'Impératrice mona tèrent à trente-six millions de florins ou vingt- « quatre millions d'écus. L'EmpereurCharles VI,- « son père, possesseur du royaume deNaples, « delà Servie et de la Silésie, n'en avait pas eu ' autant.
« L'Impératrice avait senti, dans les guerres « précédentes, la nécessité d'une meilleure disci- K pline ; elle cboisit des généraux actife et capa- « blés de. l'introduire dans ses troupes. De vieux « officiers , peu propres aux emplois qu'ils oo- « cupaient , furent renvoyés avec des pensions , « et remplacés par des jeunes gensde condition, « pleinsd'ardeur^t d'amour pour le métier de la
17» " ê**^*"™* Onformaitjtouteslesannées, descamps « dans les provinces, où les troupes étaient exer- « cées par des commissaires inspecteurs bien verte ses dans les grandes manœuvres de la gun-re. « L'Impératrice se rendit elle-même, àdifïerentes a reprises, dans les camps de Prague et d'Olmutz , «pouranimerles troupes par sa présence et par ff ses libéralités. Elle savait feire valmr, mieux «c qu'aucun prince, ces distinctions auxquelles on « attache tant de prix; elle récompensait les offi- « ciers qui lui étaient recommandés par ses gênéa raux , excitant partout l'émulation , les talents « et le désir de lui plaire. Eo même temps , se « formait une école d'artillerie sous la dîrectioa « du prince de Licbtenstein. Il porta ce corps à « six bataillons , et l'usage des canons à cet abus « inouï auquel il est parvenu de nos jours ; par <t zèle pour l'Impératrice il dépensa , pour cet <c objet, au delà de cent mille écus de son propre R bien. Enfin, pour ne rien négliger de ce qui « pouvait avoir rapport au militaire, l'Impéra- « trice fonda, près de Vienne, un collège où la « jeune noblesse était instruite dans tous les arts « qui ont rapport à la guerre ; elle attira d'baa biles professeurs <je géométrie, de fortification, a de géographie et d'histoire , qui formèrent des a sujets capables ; ce qui devint une pépinière
A d'officiers pour son armée. Far toi^ ces soins, Vf* o le militaire acquit dans ce pays un degré de <t perfection où il n'était jamais parvenu sous les « Empereurs de la Maison d'Autriche-, et une « femme exécuta des desseins digues d'un grand « homme (i). n
Depuis quelque temps , les liens qui avaient , durant tant d'années , uni l'Autriche et l'Angleterre, se relâchaient; de vives discussions s'étaient élevées entre les deux cours , relativement au traité de la Barrière , si nuisible à la prospérité des Pays-Bas.
D'un autre côté, te cabinet de Vienne observait avec anxiété la Prusse et sa puissance toujours croissante. Après l'avoir élevée , pour opposer un contre-poids à la Maison de Bourbon , il se voyait à son tour menacé par elle. Les rôles s' intervertissant, l'ascendant passait aux mains d'une monarchie récente, naguère simple Électorat. Frédéric n'allait-il pas réaliser, k son profit, le vieux plan delà France?
Frappé de ce péril, le comte, depuis prince deKaunitz, ne songea plus qu'à le conjurer; pour y parvenir, expédient bien inattendu , il se tourna vers la France.
Déjà , duraut les négociations d'Aix-la-Cha-
(i) fiédéric , Hisloirc ift la gaerit <ie Sepl ant , tom. l".
|7M I^"^ * ^^^ avances avaient été Ëiites à Loui& XV. On lui avait secrètement proposé la Flandre et le Brabant , à condition de faire restituer la Silésie. Non découragée par l'insuccès de sa déniarche, Marie-Thérèse l'avait elle-même deux fois réitérée : le comte de Kaunitz, alors représentant sa souveraine en France, s'était efforcé d'éteindre des animosités héréditaires et de préparer le» esprits à un rapprochement. Or, ce que l'ambassadeuravait commencé, le chancelier s'efforça de l'accomplir.
Telle était l'ardeur de Marie-Thérèse vers cette^ nouvelle alliance, que, par haine pour Frédéric, la fille des Césars, une glorieuse Impératrice, une vertueuse épouse, traita d'égale à égale, dans un© correspondance familièrement caressante, avecla maîtresse de Louis XV !
Malgré toutes les tentatives du comte de Sta-. remberg, successeur dé M. de Kaunitz à Versailles, le succès semblait encore fort incertain, loi^ qu'un incident imprévu vint le décider. Blessé,. depuis longtemps, des airs de supériorité que la France affectait à son égard; observant d'un œil attentif les manoeuvres de l'ambassadeur autrichien en France ; inquiet de l'indifférence avec laquelle IjOuïs XV voyait arriver le terme du traité entre la Prusse et lui, Frédéric, qui redoutait d'avoif
à lutter seul contre la Russie et l'Autriche, eut n' bientôt pris son parti : le 1 6 janvier, il traita avecGeoi^esII.
Marie-Thérèse fut enchantée de ce résultat qui devenait un précieux auxiliaire. £n effet, exploitant avec art les secrets ressentiments de Louis XV, on triompha de toutes les résistances; les vieilles haines de François V" et de Charles-Quint vinrent expirer dans les boudoirs de B^iole (i), triste autel de la paix; l'union fiitsignée, et, le i" mai lySô, tomba la politique de trois siècles.
En imputant ce fatal succès à l'abbé de Bernis (a), on le calomniait. Une courtisane détruisit l'œuvre de Richelieu !
Cette rupture avec les puissances maritimes causa à Vienne une sensation pénible. Dans le premier moment, on n'épargna pas à Marie-Thérèse le reproche d'ingratitude: sans l'Angleterre, sans ses subsides, sans ses secours de toute espèce, que serait devenue la Maison d'Autriche? D'importants pei^onnages , le prince de Collorédo, le confesseur de l'Empereur, exprimèrent un blâme positif; plusieurs ministres protestèrent par un significatif silence.
(i) Maison de campagne de la miirquUe de Pompadour, située au-dessous de Belle Vue, près de Saint-Cloud. (») Voir piècM jlHlificalites, Ictrre P.
338 niSTOIHX t>S JOSEPH II.
™ Déjà TEmpereur, quand pour la première fois cette question avait été soumise au Conseil , s'était écrié en frappant violemment son bureau : a Une telle alliance est contre nature ; elle n'aura K point lieu, n Ainsi disposé , il n'accorda son consentement qu'après une vive résistance.
Le feld-maréchal Bathian y, gouverneur de l'archiduc Joseph, éprouvait la même répulsion. Inspiré par lui , le jeune prince rappela à sa mère tous les griefs de l'Autriche contre la France. « Quelles garanties, slui demandait-il, a quelle sé- « curité peut vous offrir votre plus implacable « ennemie? a Cette intervention était peu du goût de Marie-Thérèse ; aussi Joseph fut-il réprimandé. Mais déjà se manifestait la ténacité de son caractère ; plusieurs foi^ , revenant à la chaire , il avait supplié sa mère de rester unie à sa véritable , à sa fidèle alliée , la Grande-Bretagne.
Parvenue à liguer contre Frédéric la France , la Russie et le roi de Pologne, électeur de Saxe, Marie -Thérèse avait rassemblé deux armées aux environs de Prague etdeKonigsgratz. Déjà même les Busses se montraient sur les frcmtières de la Livonie, lorsque le monarque prussien, justement inquiet de ces préparatifs, fît demander à Vienne des explications ; elles furent vagues , évasives. Frédéric n'était pas d'humeur à se contenter d'un style d'oracle : il insista, >déclarantcon-
ïiEÛtre le complot, ourdi contre lui , et exigeant }^ l'assurance qu'on ne l'attaquerait, ni cette année, ni l'année suivante.
I^ réponse hautaine de Marie-Thérèse lui indiqua clairement qu'en voulant la guerre, on voulait aussi lui laisser tout l'odieux de l'agression.
Se décidant aussitôt, et nullement arrêté par ce vain mot d'agresseur qu'on ne peut appliquer, après tout , qu'à celui qui force l'autre À s'armer, ce prince si^ifie à la cour de Vienne qu'il voit dans sa réponse, une déclaration de guerre, envahit la Saxe, s'empare de Leipsick, entre dans Dresde , investit le fameux camp de Pirna où le roi Auguste s'est réfugié , et gagne sur les Autrichiens la bataille de Lowositz. Les Saxons mettent bas les armes.
Déclaré perturbateur de la paix publique par le Conseil Aulique, Frédéric, pour se justifier, publie les documents saisis dans le palais de l'Électeur, etjusque sous les yeuxderÉlectrice(i). Mais rien ne peut dessiller les yeux du cabinet de Versailles. Au lieu de vingt-quatre mille hommes, il en accorde cent mille; faute énorme, qui de simple auxiliaire le rend partie principale. If on
340 HISTOIBB DB JOSEPH 11.
I7S7 moins aveugle , la Diète de Ratisbonne fournit à l'Autriche soixante mille combattants ardents à détruire le seul contre-poids k la suprématie impériale.
De part et d'autre on redouble d'efforts pour la campagne suivante. A quatre cent mille homme», Frédéric n'en opposera que -cent mille.
Comme plusieurs de ses ennemis ne pourront, vu l'éloignement , commencer leurs opérations que dans une saison très-avancée, il se bâte d'entrer en campagne , pour frapper un grand coup contre les Autrichiens, et briser ainsi le lien de la confédération.
Dès le mois de mars , tandis qu'on le croit uniquement occupé à mettre Dresde en état dç défense , à détruire les ponts de l'Elbe , à tracer des camps dans lesenvirons, Frédéric pénètre en Bohème, s'avance sur Prague à marches forcées, et remporte sut les Autrichiens une victoire mémorable, mais chèrement payée, puisqu'elle lui ■ coûte l'intrépide Scbwérin.
Prague est bloquée ; la famine , terrible auxi* liaire des Prussiens, menace cent mille hommes. Mais une lettre de Marie-Thérèse , apportée, à travers mille dangers, par un officier autrichien , les soutient tous , habitants et soldats ;
un bombardement détruit le quart de la ville , et ns pas un murmure ne se fait entendre. Néanmoins cette héroïque résignation n'eût pas sauvé la place; et Prague une fois prise , que de désastres pour la Maison d'Autriche! Déjà le récent triomphe de Frédéric venait d'ébranler l'Empire; déjà les princes catholiques avaient fait des ouvertures au vainqueur. La capitale occupée, toute la Bohême, tous les États héréditaires subissaient la même loi; alors Vienne elle-même serait menacée.
Mais sur ce point, les choses allaient changer de face.
A peine instruit de l'invasion des Prussiens en Bohême , le maréchal , comte de Daun , traversant la Moravie pour faire sa jonction avec le prince Charles, n'apprit qu'à Boehmischgrod , non loin de Prague, la défaite de ce prince, et s'arrêta pour rallier les fuyards. Craignant que cette armée qui, chaque jour, s'augmentait, ne troublât ses opérations devant Prague , et ne permît, par.ses mouvements, au prince Charles de sortir de la place, le B.oi, pour la forcer à la retraite , lui opposa d'abord M. de Ziethen; et le prince de Bevern , à la tête de vingt-cinq mille hommes, se porta sur Kaurzim (i), puissur Kut> temberg, faisant toujours reculer devant lui le
(i) Jadia Kurim, et plus anciennemenl encore Zlinsko. Cul une des plus vieilles villes de ta Bohème.
342 mSTOnE DB JOtBPH It.
J7ÏT maréchal. Celui-ci se retira jusqu'à Haber : mais chaque pas en arrièrele rapprochait de sessecours, et lui donnait les moyens d'attirer à lui les débris de la bataille de Prague. Uae fois maître de soixante mille hommes , Daun , par un mouvement rapide sur son front , força le prince de Bevern à rétrograder, et, à son tour, marcha en avant pour attaquer le roi de Prusse. En même temps, le prince Charles devait faire une sortie avec toutes ses forces.
Pénétrant le dessein du maréchal, Frédéric, après avoir laissé une partie de ses troupes sous les murs de Prague, s'était dirigé vers KoUin pour rejoindre le prince de Bevern. Sa position devenait critique; car il était impossible de s'emparer de Prague sans remporter d'abord une seconde victoire , et lever le siège en présence de l'ennemi, c'eût été se couvrir de honte. À ces deux grandes raisons d'en venir aux mains, s'en joignait une autre décisive : c'est qu'en gagnant encore une bataille, Frédéric prenait sur les Im- . périaux une entière supériorité. Déjà ébranlés , les princes de l'Empire l'avaientsupplié de leur accorder la neutralité; lesopérations des Français en ' Allemagne se trouveraient compromises; lesSué- - dois deviendraient plus accommodants ; te cabinet de S'-Pétersbourg lui-même ferait des réflexions. Ces calculs étaient justes : mais le sort des armes en décida autrement.
. Daun avait retranché ses troupes sur la croupe i^m d'une colliue , et sous la protection d'une formidable artillerie. Sept fois , les Prussiens y montèrent comme à un assaut , et sept fois ils furent renversés.
Malgré les plus savantes manœuvres , malgré l'héroïque valeur de ses troupes, Frédéric fut vaincu à Kollin. Dès lors d'immenses dangers l'enveloppèrent : mais , s' élevant avec le péril , il se montra toujours plus grand que son malheur.
En peu d'instants, Marie-Thérèse avait passé d'une extrême infortune à une situation prospère. Ce premier triomphe contre Frédéric la combla de joie. Accompagnée de l'Empereur, elle alla en personne annoncer à la comtesse de Daun la gloire de son mari. Pour perpétuer le souvenir de cette mémorable journée, l'Impératrice donna de splendides fêtes, fît frapper des médailles , récompensa les troupes , et institua l'Ordre de Marie-Thérèse.
Le premier résultat de Kollin fut la levée du siège de Prague.
De leur côté, les Français payaient noblement leur dette d'alliés à Hastembeck. Mais tandis que le maréchal d'Ëstréesse couvrait de gloire , une intrigue de cour lui enlevait le commandement. Bientôt , pour justifier la faveur dont il était l'objet, \t maréchal de Richelieu força le Duc de
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IT&7 Cumberland à signer l'humiliante capitulation de
Cioster-Severn.
' Alors s'ébranla l'alliance des princes de l'Empire avec l'Angleterre et ta Prusse. Le Duc de Brunswick traita même , abandonnant son territoire à l'armée française , pour toute la durée de la guerre ; la Hesse s'apprêta à en faire autant. Le cabinet de Versailles put donc concentrer sur Fré^ déric tout l'effort de ses armes.
Bientôt Richelieu menace Magdebourg où la famille royale s'est réfugiée : une autre armée française, réunie à l'armée des Cercles , s'avance vers la Saxe. Les Suédois fondent sur la Poméranie prussienne; cent mille Russes, commandés par le maréchal Apraxin, prennent l'oifensive. IjC brave Winterfeld tué , la Silésie a perdu son défenseur. Traversant la Marche de Brandebourg, le général autrichien Haddick met Berlin même à contribution.
La monarchie prussienne semblait toucher à sa 6n ; mais, grâce à Frédéric , des miracles de génie et d'héroïsme la sauvèrent.
A Rosbacfa, avec vingt-cinq mille hommes, il en met soixante mille en pleine déroute. A Lissa, toujours inférieur de moitié en nombre, il bat le maréchal Daun et le Duc de Lorraine. Breslaw et Liegnitz tombent en son pouvoir ; Schweidnitz est bloqué. Une réaction s'opère : les princes
allemands se tournent de nouveau vers la Prusse i, et vers la Grande-Bretagne ; dans les sympathies du peuple anglais, Frédéric a pris la place de Marie-Thérèse.
Déjà obérée par les sommes considérables que lui avaient coûté la campagne précédente et le concours de la Russie, l'Itftpératrîce eut à réparer ses pertes récentes en hommes et en matériel , fardeau énorme pour ses finances ; puis la campagne recommença.
Dès le mois de janvier, le général russe Fermor avait pris Kœnigsberg et soumis presque toute la Prusse. Il se disposait , franchissant le Brandebourg, à joindre les Impériaux dans la Silésie ou en Saxe. Mais l'armée autrichienne n'avait pu commencer ses opérations qu'en avril, et l'infotigable roi de Prusse agissait déjà. Bientôt, maître de Schweidnitz, Frédéric investit Olmutz dont le siège fut mal dirigé. Les Autrichiens enlevé^ rent aux Prussiens un grand convoi, nécessaire aux opérations.
Daun, qui avait remplacé le prince Charles dans le commandement en chef de l'armée , s'ér tant approché de l'armée prussienne avec de« forces supérieures, Frédéric effectua alors son admirable retraite en Bohème. Daun le suivit , mais en tournant vers la Saxe où l'armée des Cïercles avait forcé les vingt mille hommes du
fl prince Henri à se replier sur Dresde. Alors les Russes , arrivés jusque dans la Marche de Brandebourg, bombardaient Custriu. Daun qui espérait, passant l'Elbe à Pilnitz, prendre en queue l'armée du prince Henri campée près de Dresde, el s'emparer de l'Electorat, avait écrit au général Fermor de ne point agir avant qu'un grand coup eût été frappé en Saxe. Mais Frédéric brisa toutes ces combinaisons. Confiant la Siléste au Margrave Charles, il s'avance contre les Russes, franchit, en vingt jours, deux cent soixantedix milles, et écrase les Russes à ^rndorf.
De là il vole au secours du prince Henri menacé par Daun, et prend, à Hohenkirchen, un camp mal assuré, a Si Daun ne nous attaque pas <c ici, » lui dit le maréchal K.eithj <t ilaura mérité « d'être pendu. » — • « J'espère,» répond Frédéric, « qu'il aura plus peur de nous que de la ■corde. » Mais cette confiance lui devient fatale.
Surpris pendant la nuit , les Prussiens essuient ime perte considérable. Le meilleurami duRoi , Keith , son beau-frère le prince François de Brunswick, deux de ses pages périssent à ses côtés; le prince Maurice tombe blessé grièvement. Atteint lui-même d'une balte, Frédéric, après avoir plusieurs fois ramené ses troupes à la charge, les rallie, les forme derrière le village enlevé par surprise , et va en bon ordre préf.