‹ Histoire de Joseph II, empereur d'Allemagne (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Réduit au rôle passif de spectateur , Joseph nia avait attentivement observe , du tond de sa retraite , tous les accidents de cette lutte mémorable. La paix le trouva sérieux., impatient de l'avenir.

A peine «gé de dix ans , il avait épousé l'infante de Farote , Isabelle , petite-fille de Louis XV, femme éminente dont les sages conseils calmèrent bien des fois en lui une fougue trop prompte à déborder. Joseph la chérissait, m Je «souffre, » disait-il souvent, « de n'avoir qu'un « cœur à lui donner, o

Plein de déférence et de gratitude pour cette douce autorité , il réprima toutes ses passions, l'ambition exceptée. £n ouvrant à la naissante ardeur de son fils un champ plus vaste , Marie- Thérèse l'eût ainsi modérée. C'eût été un grand bonheur pour Joseph , comme pour ses si»jets.

Bientôt la force d'âme du jeune prince allait

IMS être soumise à de rudes épreuves. Au sein d'un bonheur sans nuages, la petite, vérole lui enleva cette compagne adorée. Dès les premiers symptômes du mal, trop affectueux pour n'être pas dévoué, Joseph s'était enfermé avec elle ; il ne la quitta qu'après l'instant suprême.

Contre une telle douleur, un seul refuge, l'étu(ie : il s'y jeta tout entier.

Deux ^ns s'étaient à peine écoulés dan!) cette mélancolique solitude , quand Ilbrie-Thérèae annonça à son fils qu'tm allait l'unir à Marie- Joséphine de Bavière, fille de l'Empereur Charles VII.

I^ politique, plus que l'attachemmt, avait préparé cettealliance , l'Impératrice voulant faire hériter son fils des biens allodiaux du frère de la princesse. De tels calculs ne donnent guère le bonheur.

Froissé dans ses plus diers souvenirs, Josepjli obéit avec résignation ; mais en sacrifiant sa liberté, il garda son cœur. La jeune princesse ne trouva que froideur, plus tard même aversion.

Comme sa devancière, la nouvelle Archidu> çhesse mourut de la petite vérole. Alors Joseph dit, pour toujours , adieu au mariage.

Dès la plus tendre jeunesse, il avait contracté d'austères' habitudes. Archiduc, Empereur,^

vie privée fut constamment irréprochable. Il ''« plaçait parmi les premiers devoirs des rois le respect et la pratique des bonnes mœurs. Il fout que toutes les familles puissent regarder le trène, pans qu'un mauvais exemple blesse leurs regards : telle était sa maxime. Qr ce qu'il pensait , il le pratiqua.

Par un article secret du dernier traité de paix , Frédéric avait promis sa voix an fils atné de l'Impératrice pour la couronne de Koi des- Romains. Le 27 mai 1764, Joseph fut élu, sans contestation, à Francfort. Ainsi, naguère prête à s'anéantir, la Maison d'Autriche renaissait ; le sceptre impérial se consolidait entre ses mains rajeunies.

Mais quelle est la joie humaine qu'un deuil ne vienne bientôt assombrir? Y a-t-il trône si élevé que la douleur n'y monte?

Tandis qu'on cèlerait , à Inspruck , le mariage de l'Archiduc Léopold et de Marie-Louise , Infente d'Espagne, tout à coup, au milieu des îétes et des chants d'allégresse , la mort vint saisir l'Empereur et l'étendre brusquement au tombeau.

Affable, humain, mais indolent et peu apt,e au rang suprême , François avait mis , à éviter l'exercice du pouvoir, la même persévérance que d'autres à s'en emparer. Heureux de s'effacer

aeS H1ST01KB DB lOSBPH 11.

17W devant Marie-Thérèse, ce prince s'était arrangé une sorte de vie privée à l'ombre du trône.

<c L'Empereur, qui n'osait se mêler des affaît- « resdugouvernement, ndilFrédéric(i), «sejela a dans celles du négoce. Il ménageait, tous le^ ■ ans , de grosses sommes de ses revenus de a Toscane , et les faisait valoir dans le corner merce. Il établissait des manufactures et prê- « tait sur gages. Il entreprit la livraison des -«t uniformes, des armes, des chevaux et des ha- « bits d'ordonnance, pour toute l'armée impé* « riale. Associé avec un comte Bolza et im mara chand nommé Schimmelmann, il avait pris à a ferme les douanes de la Saxe; et, en l'année « 1756 , il livra même le fourrage et la farine « à l'armée du roi de Prusse qui était en guerre « contre l'Impératrice son épouse. Durant la « guerre, l'Etnpereur avançait des sommes conf « sidérables à cette princesse , sur de bons nan- ■a tissements. Il était, en mot, le banquier de a la COUP. > '

Cféanmoin», dans une occasion mémorable , lors du traité de 1 756 , comme on l'a vu , FraH'r çois I" avait énergiquement lutté contre l'Impératrioe et son Conseil; sa haine pour la France ne s'aiEaiblit jamais.

(0 (Xttvns poahumts, ttini, Hl

Avec autant de bonté que Marie-Thérèse , "t» François avait plus de tolérance religieuse.

L'Impératrice adorait son époux, et, sans murmure > fermait les yeux sur de nombreuses infidélités. Cette mort la plongea dans une affliction profonde. De ses mains royales elle avait préparé elle-même le linceul , ce dernier manteau des empereurs. Jusqu'à son derniei' jour , Marie-Thérèse ne quitta plus le deuil; ses appartements restèrent tendus de noir. Souvent elle descendait dans le caveau funèbre où cet époux chéri dormait en attendant le grand réveil. Comme pressée de le rejoindre^ elle avait fait ouvrir d'avance son propre mausolée ; là, à genoux, en prière durant de longues heures , elle se disposait à comparaître aussi devant le juge souverain.

Mais de telles âmes ne »'a£&issent pas sous la douleur : elles s'y retrempent. Puisant, dans la religion, une résignation inébranlable, et dans le sentiment de ses devoirs une énergie nouvelle, l'Impératrice ress^sit, d'un bras ferme, le timon des affres.

Le B.oi des Komains prit le titre d'Empereur^ Son frère Léopold devint Grand-Duc de Toscane,

François 1" avait été co-régent des royaume» et des États héréditaires de Marie-Thérèse. Cette princesse appela aux mêmes fonctions le nouvel

Il» Empereur^ en stipulant, ainsi qu'en 1 74°, qu'elle n'aliénait nullement sa souveraineté personnelle sur tous ces États (1).

Bientôt elle se démit, en feveur de son Bis, de là Grande Maîtrise de l'Ordre de Saînt-Étienne , rétabli, depuis peu, en Hongrie.

Joseph était assis sur le trône à ses côtés : mais seule elle gouvernait, laissant néanmoins à son 61s la direction de toutes les afbires de l'armée.

Dès 1 762 , adoptant le système prussien , l'Empereur organisa la conscription dans tout l'Ejnpire, sauf le Tyrol , la Hongrie , les Payfr-Bas et le Milanais. Ardent à poursuivre les abus , il ne tarda pas à introduire , dans l'administration militaire, uneéconomie, uneré^ularité jusqu'alors sans exemple. Pour atteindre ce but , l'expérience etles lumières du feld-maréchal de Lascy lui furent d'un grand secours.

Originaire du comté de Limmerick en iHande; fils d'un feld-marédial au service de Russie, gouverneur dC Litfauanie ; neveu d'un autre officier général tué, sous Catinat, à la journée de la Marsailte, le comte de Lascy, né à Pétersboni^, en 1735 , était entré de bonne heure au service d'Autriche. Colonel pour sa conduite au siège de Maëstricht, en 1748; général major,

{j) Gomme dernier rejeton de l'ancienne MaMon cf Autriche^

après la bataille de Lowbsitz où il fut blessé et im ' lit»

sauva l'année autrichienhe ; lieutenant général et

chef d'État-Major après Breslaw, auteur des belles dispositions de la bataille de Hohkirdien ; général d'artillerie, l'année suivante, c'est lui qui, à la tête de iSjoco hommes, avait pénétré, en 1760, jusqu'à Berlin. Deux ans plus tard, il était feld-maréchal , et bientôt membre du Conseil aulique. Plus apte aux calculs de la science' qu'au maniement des troupes , Lascy créa le système de fortifications appliqué aux frontières de la Bohême , répara là forteresse de Kœnigsgratz, et éleva celles deThérésienstadt et de Josephstadt, que tous les hommes de l'art admirent. Mais dans la suite » son système de lignes et de cordons contre les Turcs et les Français ne produisit que de Hicheux résultats.

La première solennité religieuse à laquelle Joseph araîsta, comme Empereur, fut celle du i3 septembre ; noble et touchante commémoration, où, tous les ans, Vienne, au pied des autels, bénissant Sobieski et ses vingt mille Polonais, célèbre sadélivrance. Cette pompe à la fois pieuse et guerrière, cette imposante réparation de l'ingratitude de Léopold, lui arrachaient des larmes.

De bcoine heure, malheureusement, au milieu des plus éminentes qualités, se révéla en lui la précipitation peu réfléchie à faire le bien qui de-

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iTwirajl: unjour lui susciter (ant de soucis! Un eni' ptoyéde Saint-Pœtlen (i)avalt ^evé de la caisse confiée à sa gestion six cents florins pour soute-: nir sa nombreuse famille. L'Empereur arrête l'instruction criminelle, pardonne au coupable, et le maintient dans son emploi, en doublant ses. appointements. Certes , il n'était pas possible de iaire un moins judicieux usage du droit de grâce , ni de plus égarer la bonté aux dépens de la justice.

Généreux, lil>éral, Joseph s'elTrayait néanmoins qudquefois des excessives largesses dé sa mère, et quand il cherchait à les modérer : a Mais « il faut me tuer, » lui réppudait l'Impératrice, a si l'on veut m' empêcher d'être bienfaisante. »

Toujours enaction , ce prince, après avoir îns^ pectéles régiments de Bohême et de Moravie, partit, en 1769, pour l'Italie. Roi nominal des Romains, il lui tardait de voir l'ombre' du Capitole.

. Rome alors était dans l'attente : le Conclave assemblé allait donner un successeur à Clément XIII.

Joseph y entra. Autrefois les princes n'obtenaient cette faveur qu'en déposant leurs armes à la porte. Mais au dix-huitième siècle , c'eût été une véritable anomalie ^ un grave contre-sens que

(i) Petite ville de la baue Autriche,

d'exiger semblable condescendance. Deux éàrdi- n<» naux. se contentèrent de lui dire : « L'Eajpw^ur (c ne portant l'épée que pour là défense de la « patrie et de la religion, elle ne pouirait être « niiâux qu'à son côté. » C'était réserver le droit, sans le compromettre.

Ayant aperçu , dans la sainte assemblée , un ecclésiastique vêtu de noir, selon la règle des Cordeliers, et ne devinant pas une Éminence soiis ce eostume modeste , Joseph lui demanda qui il était ; « Un pauvre prêtre qui porte la livrée de o saint François, » répondit humblement l'inconnu. Le pauvre prêtre était Ganganelli, le futur. Pape (i)!

Pendant un assez long séjour dans la capitale du monde chrétien, Joseph étudia tous les monuments anciens et modernes, avec' un enthousiasme d'artiste; pas un homme, pas un objet remarquables n'échappèrent à son ardente curiosité. Dans cette docte investigation, chacun de ses trois compagnons de voyage avait des attributions particulières; le[soir, ils remettaient leurs notes à l'Empereur, qui les rédigeait et les classait.

La puissance des souvenirs, la majesté des ruines, la splendeur du génie moderne, frappèrent profondément Joseph. C'est que jusque dans son imposante décadence, Rome, encore debout sur

(i) Élu le 14 mai lytit],

D.n.llzedby-GOOg[C

314 HtSTOIBB DE lOSBFH tl.

lîMses douze collines (i), conserve une attitude de souveraine. La ville éternelle est toujours là. Ses vieux temples , les tombeaux de ses grands' hommes, ton Capitole (a) s'appuient sur la Ooix.

De Rome, Joseph courut admirer la riante Naples, toujours en habits de fête, le "Vésuve, ce phare redoutable, et, en descendant du cratère, il alla interroger le linceul de cendres dans lequel, depuis dix-sept inècles, la souterraine Pompeïa, à peine «ntrevue (3) , dormait encore , avec ses ' dieux, avec ses chefs-d'œuvre et ses en£iDts.

Au retour, il salua cette délicieuse Florence qu'on ne devrait , disait un voyageur , montrer, que le dimanche. 11 s'arrêta à Bologne, où Auguste, Électeur de Saxe, en échange du trône de Pologne, abjura le Protestantisme.

A Milan, laissant la douce indépendance de l'artiste, pour reprendre son rôde d'Empereur, Joseph consacrait , chaque matin , deux heures à des audiences publiques. £q partant , il allégea de deux cent mille florins l'impôt annuel : adieu digne d'un bieniaisant monarque.

Malheureusement le même homme descendait

(i) Les monis Capitollnus, Patatlous, Quirinalis, Aventinus, VaticBDus , Viminalts, Esquilious, Janiculus, Cœlius ou Loienn nus.TesUceus, Citorius, Pincius.

(i) AujoAU'd'hui le Campidoglio.

(3) Les premièi-es fouDIies avaient en lieu vers 175S, maïs ce frand travail ne marcha aclivemenl qu'à dater de 179^

patfois à de trop minutieux détails. Ainsi , dans n cette dernière ville, visitant les couvents de filles , et ne trouvant pas les religieuses assez oc-i cupées, il leur envoya de la toile pour faire des chemises à ses soldats. Ce petit empiétertient sur l'autorité de la Mère Supérieure n'était-il pas bizarre chez le chef de l'Empire?

Dans une autre occasion, en Moravie, Joseph, pour honorer l'agriculture , laboura solennellement un champ , de ses propres mains , parodie sérieusement puérile d'un usage touchant et respectable ailleurs.

Le ^9 juillet de la même année, il rentra à Schœubrunn.

Cependant commençait pour l'héroïque Pologneim drame terrible.

Depuis la mort de Jean Sobieski l'Autriche exerçait dans ce royaume une puissante influence. C'est elle qui, d' accord avec la Russie, avait placé la couronne sur la tête d'Auguste II , électeur de Saxe.

Quand Auguste eut cessé de régner et de vivre, Marie-Thérèse voulut continuer, en faveur de cette Maison, son haut patronage. Mais plusieurs seigneurs polonais se mirent sur les rangs, et parmi eux Stanislas Poniatowski que Catherine, encore Grande-Duchesse, avait honoré d'une afFection particulière. x

379 RIBTOIBB DB JOSSPH II.

IB9 Depuis , dans un moment d'abandon , il était échappé à l'Impératrice de dire que le plus grand bonheur d'une femme serait de couronner son amant. Ce bonheur , elle ne voulut pas s'en priver. Malgré l'Autriche , Stanislas , soutenu par là Prusse et la Porte , fut élu.

Vivement blessée de l'échec de son candidat, le prince Xavier de Saxe , Marie-Thérèse rappela de Warsovie son ambassadeur, et exploita les ferments de troubles.

Ce déplorable exemple , Catherine et Frédéric ne tardèrent pas à le suivre , en excitant les mé< contents, en embrassant la cause des dissidents, c'est-à-dire , des non-catholiques.

Sous ce prétexte!, ils paralysaient tes efforts de Stanislas qui cherchait, d'une main timide, il est vrai , mais loyalement, à réfornter les vices de la constitution ; vices précieux pour l'étranger, et source de son déplorable ascendant.

En tout pays, la guerre civile est un fléau moindre que la domination du dehors ; car si elle mutile les corps, du moins elle exalte les âmes sans les corrompre. De ces luttes énergique» l'honneur national sort intact etvainqueur.

Une Diète avait été rassemblée pour examiner les plaintes des dissidents; violemment brisée par le sabre russe , après l'arrestation des plus' marquants Catholiques , un comité la rempla^^

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