LIVRE III
Ici commence pour Joseph une ère nouvelle. n»v Contenu jusqu'alors par l'autorité de l'Impératrice et par l'ascendant d'une mère, il va, désormais affranchi de toute entrave, se trouver seul, en face de sa propre omnipotence; ce danger, il ne l'aura pas assez redouté. On le verra, emporté par la passion du bien , ne s'appuyant que sur la droiture de ses intentions et sur l'énergie de son caractère, expérimenter au hasard, s»)s tenir assez compte des temps, des lieux, des résistances ; généreuses , mais imprudentes tentatives, qui, en ébranlant ses couronnes, en aliénant les peuples, troubleront sa vie, l'épuiseront même avant le temps, et néanmoins consolideront, après lui, l'état social de l'Atitriche.
Ardente à constater les libérales tendances d'un monarque absolu, déjà l'opinion publique,
1780 en Europe, avait adopté Joseph avec prédilection. Touchés de sa simplicité , si bien en rapport avec leurs habitudes nationales, heureux de redire mille traits de bonté du souverain, ses sujets saluaient de, leurs vœux et de leur aiFection le nouveau règne. Pour eux, sous bien des rapports, c'était toujours Marie-Thérèse, mais avec une main plus hardie, mais avec d'autres vues. En outre, bien que l'esprit autrichien soit naturellement peu enclin k la nouveauté, Joseph était un changement, et partout le changement a quelque attrait
A l'avènement de Joseph^ l'esprit du règne qui commençait se manifesta dans les plus simples circonatancps. Ainsi , jusqu'alors l'entrée du Prater n'avait été permise qu'aux peraojines de distinction. Une fois maître, ce prince l'accorda à tout le monde. Comme la haute noblesse rédamait, s'indighant -à l'idée de subir le voisinage du menu peuple , des gens de rien : « Hé ! messieurs,» répondit l'Empereur, a si moi « aussi j'avais la manie de ne vouloir me trouver « qu'avec mes égaux, il ne me resterait qu'un « parti à prendre, ce serait de m'enfermw- et de ■tf vivre seul dans le caveau des Capucins, où re- « posent mes ancêtres ! J'aime les hommes parce « qu'ils sont hommes , et je n'ai pour eux d'autre « préférence que celle due à leur mérije. Grâce à
« Dieu, mon estime n'est pas réservée à ceux-là itm <c seulement qui ne comptent que des princes it parmi leurs aïeux. »
Marie-Thérèse avait constamment travaillé au bonheur des masses. Réduire les énormes privilèges de la Noblesse et du Clei^, soulager l'habitant des campagnes, tel avait été son but invariable. Mais , circonspecte autant, que bienveillante, c'est pas à pas qu'elle avait marché.
La fougue de Joseph ne pouvait se ployer à cette lente allure; concevoir, exécuter, c'était pour lui une seule et même chose.
D'ailleurs, il Ëiut le dire, dans sa tête fermentaient de tout autres idées. Il ne méditait rien moins qu'une monarchie nouvelle. Depuis longtemps, UD projet immense dominait sa pensée. Eflaçant toute diversité de langages, toute variété de coutumes, toute distinction de provinces, le fils de Marie-Thérèse voulait un empire homogène, invariablement soumis à l'unité. Mais, pour conquérir ce résultat, il fallait briser le joug féodal, émanciper les esprits, imprimer aux arts, aux sciences, à l'agriculture, à l'industrie, une impulsion créatrice; il fallait aussi, et là se trouvait le danger, toucher à des constitutions nationales , briser des coutumes sanctionnées par les siècles et chères aux peuples. Plusieurs règnes eussent à peine sufB à la tâche
7U Joseph crut pouvoir, à lui seul; et aussitôt l'impatient travailleur se iirit à l'œuvre.
Supprimant les nombreuses juridictions particulières, il divisa la monarchie autrichienne en treize gouvernements : i" la Galicie; i" la Bohème ; 3° la Moravie avec la Silésie autrichienne ; 4" la basse Autriche; STAutriche intérieure ou la Styrie, la Carinthie et la Carniole ; 6" !e Tyrol( r ) ; 7° l'Autriche antérieure ou les possessions de Souabe ; 8° la Transylvanie (a) ; 9° la Hongrie avec le banat deTemeswar (3); 10" la Croatie, 11° la Lombardie ; i a" les Pays-Bas ; 1 3° les comtés de ■Giiritz et de Gradiska , avec Trieste (4)-
Cette grande division ainsi établie , chaque Gouvernement fut partagé en Cercles, chaque Cercle régi par un magistrat appelé Capitaine. A ce fonctionnaire étaient spécialement confiés l'exécution des Jois et le protectorat des paysans,
(i) Partie nrientak de la Hhéiie des «Dciens.
(a) Portion de l'ancienne Dacie Trajane.
(3) Capitale du Banat clu même nom que les Turcs ce- 'dèrent à l'Autriche, en 1718, par la paix de Passaronîtz. -C'est aujourd'hui le chef-lieu clu Comitat de Temesch, sur la • Béga,etle siège du Commandement général des Coufios mi- -litaires hongrois.
{/)) Sa grande importance date du wni* siècle. Déclarée Trille libre par Charles VI , et port franc par Marie-Thérèse , cette place aujourd'hui est un débouché considérable pour l'Autriche, l'Illyrie et la Hongrie.
ces deux grands intérêts si chers à Joseph. Dans itbochaque siège de Gouvernement, l'Empereur institua une Cour de justice, séparée en deux.Chambres, l'une pour la Koblesse, l'autre pour la-Bourgeoisie. I,'appel des jugements était déféré à une seconde et à une troisième Cour; le Tribunal suprême de Vienne prononçait en dernier ressort. Quant à la police, elle résidait entre tes mains d'un magistrat subordonné au Commandant mttitaire et au Gouverneur général , présidents des tribunaux.
Quatre Départements composaient le Gouver- Jiement : au premier appartenait la politique; au second, l'administration civile; au troisième, la justice; au quatrième, la guerre.
Au-dessus de tous les fonctionnaires civils et militaires, siégeaient, à Vienne, les Chanceliersd'Etat ; leurs décisions n'étaient soumises qu'à l'approbation de l'Empereur.
Certes, en simplifiant ainsi les rouages dugouvernement, en faisant disparaître une multitude d'offices judiciaires et féodaux qui ne servaient qu'à ruiner, à molester les peuples, Joseph opérait un grand bien ; mais ce bien ne devenait-il pas illusoire, dès qu'en l'absence de tout contre-poids, la loi suprême de l'Etat, c'était l'unique, l'absolue volonté du souverain ?
Les États provinciaux avaient disparu, ou n'é-
XU HISTOIXK DE JOSEPH II.
wtaient plus que l'ombre d'eux-mêmes. A leur place, quelles garanties, quel contrôle ?Toujourset partout cette volonté du miaitre, sans autre règle, sans autre limite qu'die-méme. Or , qud que puisse être le génie ou le dévouement d'un homme à l'humanité, tôt ou .tard, dans ces régions trop élevées, le vertige doit l'atteindre.
Élevé loin des philosophes, à l'abri des préjugés matérialistes, les pires de .tous, Joseph, sincèrement catholique, introduisit néanmoins de hardies modifications dans les institutions reli- |^use!i,et,&an3 déclarer la guerreà l'autorité du Pape, il porta de rudes coups au Saint-Siège. Ainsi les évêquesreçurent l'ÎDJonctiondenereconnmtre d'autres Bulles que celles transmises par le Gouvernement. Touslés Ordres rdigieuxfurentsoumis à la juridiction de l'OrdiBaire, sans tenir compte de œlledes Généraux établis à Sonte. Exerçant sur les évéchés une aiUxu'ité^ sans bornes, il en érigea de nouveaux , en réunît d'anciens ; les plus riches virent restreindre leurs revenus.
Quand Joseph commença l'application de ce système, on comptait.daos la monarchie i4/|3 couvents d'hommes et 6o3.de femmes, eu tout 3,046; 1143 ayant été supprûnés, il n'en resta que 903 (1). A l'exception des Crsulines et des
(t) £a 1807, ce nombre, la Galicie non comprise, ' était réduit à Goo ; depuis il a t-ncore dimiaué.
de la Visitation , qui trouvèrent grâce nv> parce qu'on y instruisait la jeunesse, presque tous les couvents de filles disparurent. Des hôpitaux, des écoles, des casernes les remplacèrent.
Allant plus loin encore, l'Empereur prohiba les pèlerinages, réduisit le nombre des fêtes, enleva leurs riches ornements àplusieurs saintes images,, et lit composer, pour la jeunesse, un catéchisme politique et moral. Son but, fort louable, c'était de dissiper des ténèbres et d'éclairer le peuple. Mais, pour y parvenir, ne commençait-il pas par ébranler la religion elle-même?
Un prélat, le comte d'Herberstein, évèque de Laybacb,en Camiole, secondait ces réformes avec ardeur. Patron des nouveaux canonistes, U avait excité de vives plaintes; un rescrit impérial du Q7novembre 1781, célébrant son zèle, le proposa en exemple aux autres évèques. ^Encouragé par cet auguste suffrage, M. d'Herberstein voulut s'en montrer de plus en plus digne. Dans une lettre pastorale, adressée an Clergé et aux Fidèles de son diocèse, il détermina, en prétendant s'appuyer sur la tradition, les droits du l'rince,.des évêques,. du Pape-, et, dans cette classification, le pouvoir impérial n'avait certes pas à se plaindre de la part qui lui était faite. Tous les décrets de Joseph trouvèrent en ce prélat un ardent panégyriste. Mais le Pape ne cachait pas son mécon-
aiSTOIU DE JOSEPa II.
iTso tentemeoL Aussi, quand l'Empereur voulut plus tard ériger Laybach en métropole, reucontra-t-il bien des obstacles.
De tout temps, les Juifs ont considéré le gouvernement autrichien comme leur protecteur en Allemagne, et sont venus, en grand nombre» s'abriter à l'ombre de ce pouvoir tutélaire. Trèsaptes au commerce, ils n'ont jamais témoigné le moindre goût pour l'agriculture. Toute tentative d'impulsion dans cette voie avait même échoué. Essayant un nouvel effort, Joseph II leur donna, en Galicie, des terres considérables, avec des bestiaux et les instruments de labourage nécessaires : ils étaient partagés en deux colonies, Nouvelle Jérusalem et Nouvelle Babylone. Malgré tant de moyens de succès, tout dépérit bientôt entre leurs mains ; il fallut les remplacer par des colons allemands.
Pour tirer un meilleur parti de leur sagacité naturelle, l'Empereur, non content de faciliter, de plus en plus , aux Juifs , l'exercice des arts et métiers, leur ouvrit aussi les écoles et les universités.
Déjà l'instruction publique avait attiré toute l'attention de Marie-Thérèse ; avant elle , ce grand besoin national était entièrement négligé. Voulant doter son vaste empire de ce bienfait , elle étabht, en 1771 , un système uniforme d'é-
ducation ; ce fut, pour les écoles primaires, la itw mélbode dite littérale et par tablettes.
Jusqu'à la dissolution de leur Société , les Jésuites avaient seuls dirigé les écoles latines. Les Pioristes leur succédèrent en 1773.
Béformateur de l'État et de l'Église, il importait à Joseph de bien faire comprendre à tous ses sujets , les graves inconvénients des institutions et des usages qu'il abolissait. Encourageant donc l'esprit de recherche et d'examen , il élargit le champ de l'étude; de nouveaux auteurs, jusqu'alors kVindex, devinrent accessibles. Dès lors, une foute d'idées saines et nouvelles se répandirent dans toutes les classes de la société ; le peuple prit une large part à cette heureuse initiation, et sans secousses subversives, sans atteinte aux bases fondamentales de la so> ciété, l'intelligence nationale fit de-rapides progrès (i).
Bientôt Joseph porta son esprit novateur au cœur même des familles; là encore tout ne fut pas assez mûrement réfléchi. Ainsi dépouillé de son plus saint caractère, du caractère religieux, le
(i) Ces détails et plusieurs autres sont extraits d'un manuscrit inédit intitule : Recherches sur l'état actuel de la Monarchie autrichienne, rédigées à Fienne,vers la finde 1819. — Ce manuscrit appartient k la Bibliothèque de la Chambre des Députés.
1780 mariage ne fut plus qu'un contrat. Par une conséquence nécessaire, on facilita le divorce; les enfants naturels devinrent habiles à succéder. C'était brusquement pousser Tordre civil dans un monde nouveau.
Comme la mort nivelle tout, et que les hommes sont enfin égaux dans la tombe , on interdit les sépultures somptueuses ; riches et pauvres, paysans et seigneurs, tous, pétris du même limon, durent être ensevelis dans le' même linceul.
Mais, en même temps, Joseph, préoccupé d'une égalité plus essentielle, l'égalité entre vivants, abolissait te droit d'aînesse, les dîmes, les chasses impériales.
De ses innovations , il en est une qui a survécu , et dont la postérité reconnaissante lui tiendra éternellement compte ; c'est son Édit de tolérance du i3 octobre 1781. A diverses reprises, il en étendit même les bienfaisantes conséquences. Dès lors, tous les membres des Églises grecque et protestante obtinrent le libre exercice de leur culte; tous les Chrétiens, à quelque communion qu'ils appartinssent, furent déclarés égaux en droit; toute agrégation de trois mille âmes put édifier un temple, sous l'unique condition de fournir des fonds suffisants pour l'entretien d'un ministre et le soulagement des pauvres.
Joseph ordonna aussi une nouvelle traduction nao de la Bible en langue allemande.
Jusqu'à cette époque,rAilemagnen'avaitconnu que la version faite par Luther, durant sa retraite au château de Wartbourg , près d'Eisenach; beau monument qui n'a rien perdu de sa popularité classique. En exécutant ce vaste travail, Luther n'avait songé qu'à la révolution religieuse; mais agitateur en tout, il accomplit aussi une révolution littéraire.
Incessamment contrarié par l'opiniâtre résistance des mille abus qu'il attaquait, Joseph entendait de toutes parts des plaintes, des murmores, et s'y résignait stoïquement. L,a chaire sacrée ellemême retentissait contre lui de violentes diatribes. Quand on le pressait de mettre un ternie à ces 'indécentes clameurs : « Et mon « Edit sur la tolérance ? n répondait-il.
Le satirique François Kratter venait d'écrire un viraient libelle intitulé : Lettres sur rétat présent de la Galicie. On hésitait à l'imprimer, et l'Empereur fut consulté : « Pourquoi non , n répondit Joseph , « si ces traits ne sont dirigés ■ que contre moi? J'en ai bien d'autres à sup- « porter. »
N'était-ce pas un curieux spectacle que ce monarque absolu , ébauchant, d'une main hardie, tous les plans que, quelques années plus tard ,
w en France , l'Assemblée nationale allait réaliser (i)?
J^a législation générale devait attirer l'attention de Joseph.
Comme dans la plupart des autres contrées de l'Europe, le Droit romain s'était répandu, depuis des siècles , en Allemagne et dans tes États allemands de la Maison d'Autriche. Néanmoins l'ascendant du régime féodal, et les coutumes locales, dès longtemps appropriées au génie, aux convenances de chaque nation , n'en avaient pas permis la prédominance générale et complète. C'était même beaucoup moins une législation régnante qu'une grave autorité , à l'aide de laquelle on éclairait la nuit des coutumes, ou l'obscurité de lois peu à peu et une à une établies.
Nécessairement aussi la diversité des religions, des mœurs, des climats, dut enfanter des codes généraux ou particuliers. De là, au premier rang, le Code de Saxe et de Souabe, Sacksen und Sckwaben Spiegel; le Droit impérial, Kaiserrecht; le Droit du pays et des villes, Land und Stadttrecht.
Durant plusieurs siècles, l'Autriche n'eut donc ni une législation, ni une jurisprudence, si l'on
(i) Caraccioli, Fie de l'Empereur Joseph II.