‹ Histoire de Joseph II, empereur d'AllemagneChapitre 5 sur 15 · M. DE ROHAN · texte numérisé non relu

M. DE ROHAN

« Ainsi la Porte est obligée d'accéder aux condi*- » lions que lui impose la Russie? n

1770-1777 LIVRB DEUXIÈME. 261

M. DE KAUMITZ.

« Je le crois. » « L'inoertitode des

9 négociations, qui vont être promptemeDt entamées, » empêche de prévoir ce qae les puissances exigeront » pour les Confédérés. Mais ne parlons plus de ce math » vais ramassis; je ne puis rien pour eux ; je ne puis » que les plaindre ^ . »

Vainement l'ambassadeur voulut insister; tous ses efforts échouèrent devant un silence inexpugnable. Comprenant le mutisme et affectant dès lors tous les dehors d'une confiance qui se résigne, « puisqu'il en » est ainsi , dit-il , vous êtes plus instruit que vous ne » voulez le paraître. Je vois qu'il n'y a plus à compter ))8ur la Confédération... Ne pensez- vous pas, mon D Prince, que nous ferions bien d'engager la Généralité » à faire son accord particulier ?» — a Assurément , » répondit avec une vivacité qui ne lui était pas naturelle M. de Kannitz, devenu tout à coup radieux, a c'est ce qu'il y a de mieux à faire. Les Confédérés )) n'ont plus que deux moyens à prendre : révoquer » Tacte d'interrègne et recourir au roi de Pologne, » qui se chargerait de négocier leur paix ; ou , ce qui D serait mieux encore, remettre leurs places entre les )) mains des Russes '. o

Évidemment tout était dit.

' Dépêche du prince de Rohan, avril 4772. Archives des affaires étrangères.

* O^ A. de Saint-Pribst, Études diplùmatiques et littérç^ires.

26« UISTOlRIi DE JOSEPH 11. 1770-1777

Pea de temps après cet entretien, M. de Rohan, sur lequel le duc d'Aiguillon rejetait Tentière responsabilité de 88 propre impéritie, tenta quelques récriminations auprès du prince de Kaunitz. Mais celui-ci n'avait plus à feindre : dans son langage, l'arrogance remplaça la réserve.

c La France, o dit-il à l'ambassadeur, <x la France » a été la cause première de ces évéMments. Peut-être » sommes'-nous plus affligés qu'elle, mais c'est elle » qui a voulu ce qui s'est passé. Pourquoi, dans Tori* n gine, sur notre invitation , n'a-t-elle pas parlé avec » fermeté au roi de Prusse? Pourquoi , malgré nos » conseils, H. de Choiseul a*t-il constamment poussé n les Turcs à la guerre?... Voilà la source unique des » maux actuels. La faiblesse des Ottomans devait être » écrasée par la Russie , et c'est vous qui les avez » armés I Qu'Avions^nous à faire? Une guerre contre » les forces réonies de la Russie et de la Prusse? Ce » dessein , raisonnable et glorieux avec des secours » » devenait impraticable, insensé sans appui» Pouvioçs- » nous compter sur le vôtre? Nous auries^vous sou- » tenus dans cette crise, qui pouvait décider de Texis- » tenca de la Maison d'Autriche ? Ce parti écarté , il » n'y en avait que deux autres à prendre : voir, avec » une indifférence stoïque , l'agrandissement de la » puissance russe et prussienne, ou se concerter avec » Frédéric et Catherine pour conserver du moins l'équix> libre européen par ^accession de l'Autriche à un » partage qu'elle déplorait sans doute, mais qu'il lui

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» eût été impossible de prévenir. Le premier parti )) était aussi humiliant qu'onéreux. Après les efforts » que rimpératrice- Reine et TEmpereur ont tentés » pour imposer à leurs voisins; après le sacrifice de n sommes immenses à F espoir de contenir une ambition 9 rivale, ils s'exposaient, par l'inaction , à une ruine ï> financière complète et au mépris, ruine morale, la » plus irréparable de toutes.

» Il ne restait donc plus que la détermination à o laquelle ma cour s'est arrêtée, quoique avec les plus o grands regrets et la plus extrême répugnance* Gon* D trainte par la force des événements, sans être animée » par aucune passion égoïste, elle se coatente de s'as- » surer des acquisitions proportionnées à celles que » fera la cour de Berlin. La balance de l'Europe exige » ce dédommagement. Seul il peut maintenir la puis- » sance autrichienne dans sa situation naturelle. En » conséquence, Leurs Majestés Impériales suivront n pas à pas les démarches du roi de Prusse , et feront )> marcher de front , avec les envahissements de ce )) prince, leurs justes et antiques prétentions sur diffé* » rents districts de la Pologne. »

Commie on le voit, le ton était bien changé; l'ac» cusé se portait accusateur. Ce qu'il y a de fort triste , c'est que dans ces reproches se trouvait plus d'une vérité.

Voulant néanmoins adoucir l'amertume d'un tel langage, M. de Kaunitz, après être rentré > d'un air presque affectueux , dans l'exposé de ses griefs, ter-

mina par ces mots : a Hélas! mon cher Prince, ceux i> qui m'aiment doivent me plaindre. )>

Après les épanchements du ministre, vinrent ceux de Marie-Thérèse et de Joseph , empreints chacun d'une personnalité différente. Chez l'Impératrice-Reine , une sorte de découragement et la plainte dominaient : u Elle n'avait rien su, on lui avait tout caché; un en- » chainement imprévu et invincible d'incidents avait D entraîné son consentement ; elle ne l'aurait jamais )> donné , même après la conclusion du traité entre » l'impératrice de Russie et le roi de Prusse, si elle n^y » avait vu. cette clause : Notis inviterons la Maison » i Autriche à se joindre à notis , et si elle s'abstient , » son refus de concours ne nous empêchera pas de pour-- » suivre et de passer outre. Après cela , que faire ? A »quoi se résoudre? Il n'y avait qu'à céder et à » prendre... Naturellement, je n'ai pu avertir votre » cour de la perplexité de mes pensées et de l'embar- » ras de ma situation. Aussi , pour concilier la vérité D avec une sage réserve, j'ai gardé un silence absolu. » C'est aussi le parti qu'a pris M. de Kaunitz. d

Avec l'Empereur, la conversation fut d'une tout autre nature : « J'ai pris, » écrivit le prince de Rohaa au duc d'Aiguillon , « le prétexte d'une lettre qui re- X) garde les intérêts particuliers de l'évéché de Stras- » bourg dans ses rapports avec l'Empire, persuadé x> qu'à la fagon dont l'Empereur me parle à la chasse » et dans toutes les occasions où nous nous rencon* » trous, je pourrais l'amener à un entretien suivi tou«

n'établissait F indivisibilité que pour les États électo* ranx ; et lors de sa promalgation , la Bavière n*était pas de ce nombre. Gomment la convention faite avec Télectear palatin serait- elle contraire aux lois de TEmpire , puisque ces mêmes lois laissaient aux États la faculté de s'accommoder, sauf les droits légitimes d'un tiers? Or, cette faculté ne serait-elle pas anéantie y si un Etat , étranger au litige , se permettant d'y intervenir, s'instituait arbitrairement juge d'un débat né d'une succession, privilège qui n'appartenait qu'à TEmpereur? Joseph II, enfin, avait-il violé sa capitulation? Nullement : i"* parce qu'il lui était impossible de s'opposer à une convention souscrite , conformément à la Bulle d'Or, par llmpératriceReine et l'électeur palatin ; 2*" parce que les troupes mêmes du Cercle avaient occupé les fiefs dévolus à l'Empire; 3** parce que , bien loin d'en avoir disposé sans le concours de VËmpire, l'Empereur ne les avait pas encore conférés, et que l'acte même de prise de possession garantissait expressément les droits d'un tiers.

Joseph ofifrit ensuite de soumettre ses prétentions à la Diète, écouta, avec un empressement affecté, les réclamations de l'électeur de Saxe, de la Maison de Mecklembourg , du duc de Deux-Ponts, et négocia un accommodement entre eux et l'Impératrice- Reine.

Durant la discussion de cette grave affaire , qui fut à la fin portée devant la Diète de l'Empire , on s'était des deux côtés préparé à la guerre; bientôt Joseph et

Frédério allèrent prendre, Tun en Silésie, l'autre en Bohême, le commandement de leurs armées. C'est alors que l'Empereur, ne comptant plus sur le concours de la France, ouvrit une correspondance particulière avec lé roi de Prusse. Il espérait endormir, par une négociation , son redoutable adversaire.

Frédéric, ayant reçu du camp impérial une lettre autographe, polie, déférente même, mais qui ne modifiait en rien les prétentions de rAutriche sur la Bavière, répondit, en ces termes, avec une fermeté pleine de grandeur :

« De ScboBnwalde, le 4i avril 47)8.

» Monsieur mon frère, j*ai reçu, avec toute la satisi> faction possible , la lettre que Votre Majesté Impé- » riale a en la bonté de m'écrire. Je n'ai ni ministre, » ni scribe avec moi; ainsi. Votre Majesté Impériale » voudra bien se contenter de la réponse d'un vieux x) soldat qui lui écrit, avec probité et franchise, sur un » des sujets les plus importants que la politique ait y> fournis depuis longtemps. Personne, plus que moi, )> ne désire de maintenir la paix et la bonne harmonie » entre les puissances de l'Europe ; mais il y a des » bornes à tout , et il se trouve des cas si épineux , » que la bonne volonté seule ne suffit pas pour main> » tenir les choses dans le repos et la tranquillité.

» Que Votre Majesté me permette de lui exposer x> nettement Tétat de la question de nos affaires ac- D tuelles. Il s'agit de savoir si un empereur peut dis- » poser, selon sa volonté, des fiefs de l'Empire.

1778-n:u LIVRE TROISIÈME. S99

» Si Ton prend Taffirmative , tons ces fiefs devien* » nentdes timars^, qui ne sont qu'à vie, et dont le » Sultan dispose après la mort du possesseur. Or, c'est » ce qui est contraire aux lois, aux coutumes et aux » usages de Tempire romain. Aucun prince n*y don- » nera les mains; chacun invoquera le droit féodal, qui 8 assure ses possessions à ses descendants, et personne » ne consentira à cimenter lui*méme le pouvoir d'un D despote qui tôt ou tard le dépouillera , lui et ses » enfants, de ses possessions immémoriales. Voilà donc D ce qui a fait crier tout le corps germanique contre » la façon violente dont la Bavière vient d'être envahie. » Moi, comme membre de TEmpire et comme ayant p rappelé la paix de Westphalie par le traité de Hu- » bertsbourg, je me trouvai directement engagé à sou* » tenir les immunités, les libertés et les droits du corps j> germanique , les capitulations impériales par les- » quelles on limite le pouvoir du chef de l'Empire , » afin de prévenir les abus qu'il pourrait faire de sa » prééminence.

» Voilà , Sire, au vrai, l'état des choses. Mon intérêt n personnel n'y est pour rien ; mais je suis persuadé » que Votre Majesté me regarderait elle-même comme 9>un homme lâche et indigne de son estime, si je » sacrifiais bassement les droits, immunités et priy> viléges que les électeurs et moi avons reçus de nos D ancêtres.

» Je continue à lui parler avec la même franchise :

< Bénéfices mitilairos en Turquie. L'autographe porte îimarioU.

» j'aime et j'honore sa personûe. Il me sera certaine- )) ment dur de combattre contre un prince doué d*ex- 19 cellentes qualités, et que j'estime personnellement. X) Voici donc, selon mes faibles lumières, des idées » que je soumets aux vues supérieures de Votre Ma- » jesté Impériale.

» Je confesse que la Bavière, selon le droit de coa- )> venance, peut convenir à la maison impériale; mais » comme, d'ailleurs, tout autre droit lui est contraire » dans cette possession , ne pourrait-on pas , par des D équivalents, satisfaire le duc de Deux-Ponts? Ne » pourrait*on pas trouver de quoi indemniser Télec- » teur de Saxe sur les alleux de la succession de Ba- » vière? Les Saxons font monter leurs prétentions à » trente-sept millions de florins , mais ils en rabattraient » bien quelque chose en faveur de la paix. C'est , Sire, » à de telles propositions, en n'oubliant pas le duc de » Mecklembourg , que Votre Majesté Impériale me ver- » rait concourir avec joie, parce qu'elles seraient con- » formes à ce que demandent mes devoirs et la place » que j'occupe.

D J'assure à Votre Majesté que je ne m'expliquerais » pas, avec mon frère, avec plus de franchise que j'ai » l'honneur de lui parler. Je la prie de faire ses ré- » flexions sur tout ce que je prends la liberté de lui » représenter; car voilà le fait dont il s'agit. La suc- » cession d'Ânsbach ' y est tout à fait étrangère. Nos

^ Littéralement extrait de l'édition officielle des Œuvres de Fri-' dérie le Grand, publiée, en mdcccxlvi, à Berlin.

9 droits sont si légitimes , qae personne ne peut nous » les rendre litigieux. C'est ce Van Swieten qui m'en » parla, il y a , je crois, quatre à six ans, et qui me » dit que la cour impériale serait bien aise sll y avait » quelque troc à proposer, parce que j'ôterais à sa cour D la supériorité des voix dans le cercle de Franconie, » et qu'on ne voudrait pas de mon voisinage près » d'Éger en Bohême. Je lui répondis qu'on pouvait n se tranquilliser encore , parce que le margrave » d'Ansbach se porte bien, et qu'il y avait tout à » parier qu'il me survivrait. Voilà tout ce qui s'est » passé sur cette matière, et Votre Majesté Impériale 9 peut être persuadée que je lui dis la vérité. Quant » au dernier mémoire que j'ai reçu du prince Kau- » nitz , ledit prince parait avoir eu de l'humeur en le D dressant. La réponse ne pourra arriver ici qu'en huit 1» jours. J'oppose mon flegme à ses vivacités , et j'atr> tends, etc. )>

Puis, après le protocole d'usage, Frédéric ajoute gaiement : « S'il m'est arrivé de manquer au cérémo* » niai , j'en fais mes excuses à Votre Majesté Impé- Driale; mais, foi d'honneur, à quarante milles à la » ronde, il n'y a personne qui pourrait m'instruire. »

Un second courrier apporta en toute hâte , du camp impérial , la dépêche suivante :

« De Littau , le 46 avril 4778.

» Monsieur mon frère, » disait TËmpereur, «... je vois » Votre Majesté dans une erreur de fait, et qui change

» entièrement sa longue tirade, mais surtout la question . » Cela m'engage donc, pour le bien de rhumanité, à » la lui éclaircir par cette lettre. Dans tout ce qui a'est » fait en Bavière, ce n'est point TEmpereur qui a agi, » mais rélecteur de Bohême et rarchiduc d'Autriche» n qui, comme, collât, a fait reconnaître ses droits, et » s'est arrangé , par une convention libre et amicale, n avec son co-état et voisin, l'Électeur palatin, devenu » seul héritier des États de la Bavière. Le droit de » s'entendre et arranger avec son voisin, sans l'aveu » d'un tiers , a toujours paru jusqu'à présent un droit » incontestable à quiconque n'est pas dépendant, et » par conséquent tous les princes de l'Empire l'ont h toujours exercé de droit et de fait n

n Je crois que Votre Majesté sera cou-

» vaincue entièrement que le mot de despotisme dont )) elle se sert, et que j'abhorre pour le moins autant » qu'elle, est de trop, et que l'Empereur n'a fait autre » chose que de promettre à un chacun qui se plaindra » à lui en bonne forme, et lui fera connaître ses droits, » de lui administrer prompte justice, tout comme Sa » Majesté rimpératrice-Reine n'a fait que faire valoir » ses droits et les constater par une convention libre; )) et elle saura par conséquent , avec tous les moyens » qu'elle a , défendre ses possessions. Voilà le vrai état » de là question , qui se réduit à savoir si quelque loi » de TEmpire empêche un électeur de faire avec son » voisin un arrangement et une convention, sans Tin*

» terventioD des autres, qui leur convient mutuelle- » ment| ou non. J'attendrai avec tranquillilé ce qu'il » lui plaira de me répondre ou de faire. J'ai appris tant » de choses vraiment utiles de Votre Majesté , que si je » n'étais pas citoyen , et que quelques millions d'êtres »qui par là en souffriraient ne me touchassent, je » lui dirais presque que je ne serais pas fâché qu'elle 9 m'apprtt encore à élre général. »

» Néanmoins » elle peut compter que le maintien dd » la paix 9 et surtout avec elle, que j'aime et honore » vraiment, est mon sincère désir, et que quatre cent » mille braves gens ne devraient point être employés 0 à s'égorger mutuellement , et cela pourquoi ? et à » quoi bon ? et sans en prévoir surtout de part et » d'autre des fruits qui en puissent valoir. Voilà mes )) sinoères réflexions ^ j'ose les communiquer à Votre » Majesté avec toute la cordialité et franchise pos- » sible , étant avec la plus haute et parfaite considé- » ration, etc., etc. »

Ces lignes^ empreintes d'amertume et d'une modestie douteuse y indiquent qu'entre de tels correspondants le seul argument définitif, c'était le canon.

Ennuyé de ce genre de procédure , Frédéric ren* voie la discussion à ses ministres. Enfin , pour témoi* gner de sa modération , il fait à l'Autriche une proposition sage, conciliante. En vertu d'une nouvelle convention qui sera conclue , sous sa médiation , avec la participation du duc de Deux-Ponts et de l'électeur de Saxe , la Maison Palatine abandonnera à l'Autriche

304 HISTOIRE DE JOSEPH II. nis-mn

deux districts de la Bavière , sur le Danube et sur rinn, TuD conligu à la Bohème, l'autre à rarchidnché. De son côté , rAutriche cédera à Télecteur le duché de Limbourg , avec la petite partie du duché de Gueldre dont elle était en possession , et comprenant la ville de Ruremonde , ainsi que quelques villages. L'électeur de Saxe obtiendra Mindelheim et Wisensteing , et Marie-Thérèse renoncera au domaine direct de la Bohème sur les fiefs du Haut-Palatinat, comme sur ceux de la Saxe et des margraviats de Franconie attachés à cette couronne par le lien vassalitique.

Une ambition modérée eût accepté cette oflQre : mais il n'en fut pas ainsi. Alors Frédéric déclara les négociations rompues.

La guerre était devenue inévitable.

Aussitôt, la cour de Vienne réclama , à Versailles, le secours de vingt-quatre mille hommes, stipulé par l'alliance de 1756 '. Mais le ministère français répondit, avec raison, que les possessions garanties à Marie- Thérèse par le traité n'étant pas contestées, et la guerre ayant pour objet des acquisitions dont les titres étaient inconnus lors de la conclusion de l'alliance, le casus fœderis n'existait pas. Il ajoutait que rien n'autorisait la cour de Vienne à voir, dans cette alliance, un moyen d'agrandissement. D'ailleurs, le roi de Prusse et le duc de Deux-Ponts n'étaient-ils point en droit de ^réclamer la garantie de la paix de Westphalie,

' Flassan , Histoire générale et raisonnée de la diplomatie française.

si incontestablement violée par T Autriche ? Louis XYI se retrancha donc dans la neutralité.

Le 5 juillet, Frédéric entra en^Bohéme, à la tète ûe cent mille hommes, par le comté de Glatz, occupa Nachod, et, s'avançant jusqu'aux bords de l'Elbe, s'établit en face de Joseph.

L'Empereur, commandant, avec le maréchal de Lascy, la principale armée, occupait une position formidable derrière les rives escarpées de l'Elbe. Sa droite s'appuyait à KœnigingrsBlz, ville que ses ingénieurs avaient mise en état de soutenir un siège de quelques semaines. Au delà de l'Elbe, et près de Kœnigingraetz , campait un corps de grenadiers , avec quelque cavalerie, dans des ouvrages plus semblables à une ville fortifiée qu'à des retranchements de campagne. De Semonitz à Schurz s'étendait un autre corps de 30,000 hommes, couverts par des fossés de huit pieds de profondeur, de seize de large, bien fraisés, bien palissades , et de plus , entourés de chevaux de frise qui liaient ensemble les ouvrages séparés. Plus loin se dressait la hauteur de Kukus, qui, commandant ta rive septentrionale de FElbe, se prolonge, de colline en colline , par Kœnigsaal , vers Amau ; de là cette chatne de montagnes va se joindre à Hohenelbe et se confondre avec le Riesen-Gebirg K

De triples redoutes défendaient tous les passages de

Montagnes des géants , entre le cercle de Bunzlau en Bohème et la province de Jauer en Silésie; Tune des principales chaînes du système hercinio-carpathien.

TEIbe. Derrière d'énormes abaiis d'arbres faits sur le sommet de ces montagnes boisées , campaient quarante bataillons de réserve , prêts à se porter sur tous les points menacés par les Prussiens. En outre , les bords du fleuve , hérissés de rochers depuis Jaromirtz ^ jusqu'aux montagnes , étaient inaccessibles à l'ennemi '•

Cependant le prince Henri, avec une seconde armée, rassemblée dans la Marche de Brandebourg et dans le Magdebourg, avait à Timproviste occupé la Saxe, pour la mettre à l'abri d'une invasion. Cette armée, forte aussi de la jonction des troupes de l'Électeur, s'élevait à cent treize mille hommes. L'avant-garde, aux ordres du célèbre Mœllendorf, qui devait être un jour prisonnier de Napoléon, entra en Bohême, et s'avança jusqu'à Commotau, suivie du gros de l'armée.

Cependant le Prince voulait se rapprocher de son frère : rétrogradant donc , il passa sur la rive droite de l'Elbe, et, à travers des routes presque imprati* cables, à force de constance et d'énergie, il atteignit Gabel sur le Jung-Ferbach , vers les premiers jours d'août.

Le maréchal de Laudon s'étant retiré derrière l'Iser, entre Turnau et Jung-Bunzlau^ y prit une position res-

^ Petite ville sur l'Elbe, en Bohème , célèbre par les bains Koukkousbad.

3 Œuvres de Phéd^rig lb Grand , tome VI , Mémoires de la guerre de 1778.

pectable, d'où il commumquait avec Tarniéo de rEra* perear.

Profitant de la retraite précipitée du maréchal , le général prussien de Platen s'empara de Leutmeritz, poussa jusqu'à Budin sur TEgra : son avant- garde atteignit Welwarn , à trois milles de Prague.

L'alarme se répandit dans cette capitale.

Mattre du cercle de Lentmeritz, le prince Henri ne put néanmoins opérer sa jonction avec son frère. L'un et Tautre, ils s'étaient vainement efforcés d'entratner les généraux Lascy et Laudon à une bataille.

Mais bientôt les deux armées allaient manquer de vivres. Le prince Henri commença sa retraite , le 1 0 septembre , et rentra» avec un ordre parfait , le 2 oc* tobre^ en Saxe.

Son digne adversaire» Laudon , blessé de Tinaclion à laquelle des ordres supérieurs Tavaient condamné» s'était démis du commandement. Haddick le remplaça.

Quant au Roi» il se replia sur la Silésie. Ce fut dans cette campagne» à son quartier général de Schatziar» qu'il composa l'éloge de Voltaire, mort le 30 mai 1778,

Ainsi se termina» sans un siège, sans une bataille» sans un combat sérieux» cette singulière campagne où pourtapt deux magnifiques armées et les premiers généraux du siècle étaient en présence.

La principale cause de ce résultat inattendu fut la répugnance de Marie-Thérèse à continuer une lutte commencée malgré elle» et sa ferme résolution de conclure la paix à des conditions raisonnables. Négli-

géd par son fils, qui gardait avec elle un silence absolu sur tous les événements militaires, elle s'inquiétait doublement des suites d'une guerre injuste et mal dirigée. Fidèle , dévouée à son empereur, Farmée ne voyait pas en lui un génial ; la mésintelligence divisait les maréchaux Lascy et Laudon. Dans cette campagne sans batailles, toutes les escarmouches, toutes les petites affaires d'avant-poste furent à l'avantage des Prussiens : sans être vaincues, les armes autrichiennes étaient humiliées. Les cadres de la cavalerie ne se trouvaient point complets : pour y suppléer, l'Empereur voulut, sans convoquer la Diète, faire monter à cheval la noblesse hongroise ; mais les magnats , ceux-là même sur lesquels on pouvait le plus compter, s'élevèrent énergiquement contre cette violation des droits du royaume. En Moravie et sur la frontière de la Silésie prussienne, toutes les taxes durent être acquittées une année d'avance. En sus des impôts ordinaires , cinquante pour cent furent perçus sur les propriétaires, vingt sur les paysans, dix sur le commerce et l'industrie; toutes les pensions, tous les traitements, grevés déjà d'une retenue de dix pour cent, en subirent une nouvelle et dans la même proportion. Ne se contentant pas d'assujettir les maîtres de maison à une taxe pour leurs domestiques, le fisc ne craignit pas d'enlever à ceux-ci le dixième de leur Salaire ; enfin, une retenue pesa sur toutes les pensious au-dessus de cent florins; celles même qu'un testament léguait à un vieux serviteur ne trouvèrent pas

grâce. Yoilà les durs sacrifices qu'imposait l'entretien d'un effectif de trois cent mille hommes; et encore, en écrasant le pays, n*atteignait*on pas le but proposé.

Profondément émue d'un tel spectacle , navrée de douleur à la vue de ses vaillantes armées décimées par le typhus, des campagnes sans culture faute de bras, de tant de familles réduites à la misère, et tendant vers leur souveraine bien-aimée des mains suppliantes, Marie-Thérèse résolut d'en finir avec la guerre y et de prouver à son fils qu'elle était encore rimpératrice-Reine, et toujours la mère de ses peuples.

Un incident qu'elle n'espérait plus lui vint en aide : la guerre l'emportant sur la politique, le prince de Kaunitz se voyait comme supplanté auprès de l'Empereur par le maréchal de Lascy et par le parti militaire. La reconnaissance n'avait pu le maintenir auprès de Marie- Thérèse, le dépit l'y ramena. Ravie de ce retour, a Enfin, » disait l'Impératrice avec joie, a j'ai re- D trouvé mon ministre ! »

Ce fut à l'insu de Joseph que, sous le nom d*un secrétaire du prince Galitzin, un diplomate autri* chien, le baron de Thugut, se rendit secrètement au quartier général de Frédéric, à Walsdorff , avec mission expresse de dire verbalement « qu'elle était déses- » pérée de voir qu'ils fussent sur le point de s'arracher » l'on à l'autre leurs cheveux blanchis par l'âge. » Dans une lettre autographe, on promettait au monarque prussien , comme prix de sa condescendance à tolérer l'usurpation de l'électorat, d'appuyer ses prétentions

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à la réversibilité des margraviats d^Ânspach et de Bareath , sous la condition , pourtant , qu'une fois en possession des deux margraviats, la Prusse les échangerait contre le comté de Lusace ou le duché de Mecklembourg.

La proposition était singulière : Frédéric ne la prit pas au sérieux. Fort de tous les avantages que lui donnaient la justice et la moralité de sa cause, en usant sans en abuser, sa réponse fut digne et calme : la succession éventuelle des margraviats étant un droit imprescriptible de sa Maison et de sa couronne; droit auquel un rescrit impérial ne pouvait ajouter ni force ni valeur , la cour de Vienne ne pouvait rien lui offrir à ce sujet. Au reste, bien loin de songer à ses intérêts personnels, loin de vouloir dépouiller qui que ce fût d*un légitime héritage , il n'aspirait qu'à sauvegarder les libertés du Corps Germanique.

Ensuite , pour ne laisser aucun doute sur sa sincérité, il fit à M. de Thugut des contre^propositions tendantes toutes au maintien et à la garantie des droits de TAllemagne; princes et peuples, grands ou petits États, tous étaient également protégés.

Le but de la négociation n'était pas atteint. Revenu à Vienne avec une réponse aussi peu satisfaisante, M. de Thugut reparut bientôt au camp prussien, muni de nouveaux protocoles. Mais celte fois le Roi refusa d'entrer en négociation avec lui. Ne parlant au baron désappointé que de la santé de l'Impératrîce-Reine, de son respect pour tant de vertus , de son vif regret de

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corobattre nue eoaveraine vénérée, il Tenvoya au couvent de Braunau , où ses ministres étaient réunis.

LÀ j une réception toute différente attendait M. de Thugut : à la bonne grâce du roi succéda une hauteur presque insultante ; et malgré les concessions de renvoyé autrichien , malgré Tassouplissement de ses propositions, le comte de Hertzberg, ministre des affaires étrangères de Prusse, se renferma imperturbablement dans les deux déclarations suivantes : 1 * on ne trai* tera que sur la base de F entière indépendance de la Bavière; V la Maison d'Autriche n*a aucun droit sur cette succession .

Le baron voulut insister, mais autour de lui tout fit silence, et les négociations furent rompues. Soixante ans pourtant s'étaient à peine écoulés depuis que la main des Habsbourg avait introduit dans la famille des rois un électeur de Brandebourg !

Marie -Thérèse fut profondément sensible à cet échec.

« La douleur que Tlmpératrice a ressentie en ap- » prenant Teffet de ses démarches pacifiques, » écrivit M. de Breteuil à M. deVergennes, a ne saurait être plus » marquée, suivant tout ce qui m'en est revenu. La » peine de son ministre m'a paru également grande ; )) tous ses discours avec moi m'ont fait voir une tris<- 1^ tesse profonde, et plutôt l'abattement qui en est » la suite, que la réflexion qui porte à la force. » M. le prince de Kaunitz m'a fait le tableau de sa » pénible position , et me l'a rendue touchante ; il m'a

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x) montré aoe grande espérance dans Tamitié dn Roi D pour rimpératrice ; il m*a dit qu'il ne chargeait enx) oore M. de Mercy que de vous instruire de la fin des y> négociations avec le roi de Prusse, et de vous prier x) en même temps de venir, d'une manière quelconque, XI au secours de sa souveraine. Il m'a dit, sans attendre » mes réflexions, qu'il voyait, qu'il sentait tous nos x> embarras avec l'Angleterre, qu'il n'avait pas l'injus- » tioe de vouloir attirer de préférence notre attention » sur les besoins de la cour impériale, mais que nous x> ne pouvions nous refuser à voir dans la conduite du x> roi de Prusse les pt^incipes et les vues cCun agrandisx> sèment loin de toute proportion; que si le plan de ce )) prince acquérait jamais la consistance qu'il était en » chemin de lui donner, nous n'aurions bientôt aucun » moyen d'arrêter ce qu'il aurait de destructif, bien x> plus pour l'Empire en général , que pour la Maison )) d'Autriche en particulier. M. le prince de Kaunilz )) a conclu de toutes ces réflexions, sans s'expliquer ïf plus clairement, qu'il fallait trouver, dans le resser* D rement de nos liens , une digue capable de prévenir » tous ces malheurs.

» Mais ce que M. le prince de Kaunitz désirerait le x> plus, monsieur, et ce qu'il croit qui ferait le plus de » bien à la Maison d'Autriche, ce serait que le Roi » voulût bien faire écrire à tous ses ministres dans les )) cours étrangères, une lettre qui reconnût assez le » désintéressement de la cour impériale touchant la » Bavière, pour détruire la funeste impression qu'a

» faite, aaivant le ministre autrichien , dans tous les x) cabinets de l'Earope et sur Topinion publique, la » lettre du 5 février dernier, par laquelle le Roi a dé- » claré n'avoir eu aucune connaissance, ni pris au- )) cune part à la convention du 3 janvier, entre la cour » de Vienne et Télecteur palatin. M. le prince de Kau- » nitz ne m'a montré le désir de cette démarche, de » la part du Roi , que dans un entretien particulier, » et comme suite de conversation familière ; ainsi, je » n'ai rien à y répondre ' . »

Ce document prouve avec quelle ardeur le chancelier d'État travaillait à compromettre la cour de Versailles vis-à-vis du roi de Prusse, pour engager la France dans une querelle étrangère'.

Quand Joseph apprit la démarche de sa mère, son irritation fut extrême. Elle éclata en lettres violentes; ce désir de la paix , il le qualifiait de faiblesse indigne, de grave atteinte à la majesté impériale; déclarant même que si toute idée d'arrangement n'était pas immédiatement abandonnée, il transporterait sa résidence hors de Vienne , et le siège de l'Empire soit à Aix-la-Chapelle, soit ailleurs.

Essayant une dernière tentative, T Impératrice-Reine envoya l'archiduc Léopold au camp de l'Empereur; démarche qui n'eut d'autre effet que de désunir deux frères, jusqu'alors en parfaite harmonie.

Dans ces circonstances , il avait bien fallu se rési-

* Z\ août 4778. — Archives des affaires étrangères.

^ €»• A. de Saint-Pribst, Étwks (liplamatiques et littéraires.

au HISTOIUE DE JOSEPH IL 1778-1779

gner à la oontinaation des hostilités. Mais dès qae la campagne fut termioée, Tlmpératrice réclama la mé* diation de la France et de la Rassie. Sachant combien les ambitieuses velléités de loseph déplaisaient à la cour de Versailles, et quelles impressions peu favorables Louis XYI avait gardées de ce prince , Marie-Thérèse ne n^ligeait aucune occasion d*entretenir Tarnbassadeur français de ses dissentiments avec son fils, et d'en gémir amèrement.

Aussi, au sortir d'une audience M. de Breteuil écrivait-il au comte de Vergennes : « J'ai eu lieu d'être très- )> satisfait de tout ce que l'Impératrice m'a montré de » noblesse, de sagesse et de désintéressement : elle m'a » fait voir un désir extrême et exclusif pour la paix; )» elle m*a parlé, avec beaucoup de franchise, de son » regret d'avoir cédé à l'impulsion ambitieuse de » l'Empereur sur la Bavière; elle m'a avoué qu'elle » trouvait l'univers fondé à s'effrayer de ces envahisx>sements rapides et successifs; elle a gémi^ pleuré » même avec moi de leur cause, et m'a dit qu'elle )» entrevoyait de grands malheurs pour sa couronne » et pour l'Empereur, si la forte leçon qu'il recevait i> aujourd'hui ne lui apprenait pas la nécessité de oon- D tenir le feu de ses désirs , et de combiner ses vues » avec l'intérêt des autres puissances.

» L'Impératrice ne m'a pas dissimulé combien elle D est contrariée dans tous ses principes , et malheu- » reuse depuis l'ouverture de la succession de Bavière ; » elle m'a répété plusieurs fois que le Roi lui donne-

)) rait qnelqaes mois de vie de plaB, Bi son amitié lui ii procurai t bientôt la paix.

» L^Inipératrice est convenue , sans que je Ten aie » pressée , que le Roi a été fondé , à tous égards , à » voir, avec peine , le silence et les mesures de TÂu- » triche dans Taffaire de Bavière : elle m'a fait claire- » ment entendre qu'il fellait rejeter la faute du fond » et de la forme de sa conduite tenue avec nous , au 3) moment de la mort de rÉlecteur, sur la légèreté et 3) Texoès de confiance qui accompagnent FEmpereur D dans toutes ses entreprises. L* Impératrice m'a dit » qu'elle avait prévu tout ce qui est arrivé; et je sais, B en effet, que ses justes prédictions sur la succession » bavaroise se trouvaient consignées dans deux écrits r> de sa main , du 3 et du 1 3 janvier dernier. Elle a » déploré Tétat forcé où se trouvent toutes les parties » de Tadministration autrichienne : elle pense que tous n les moyens essentiels pour faire et pour soutenir la 9 guerre , lui manquent ; elle voit le mécontentement » général des ofiiciers de son armée ; elle sait combien 9 le poids insoutenable des impôts aliène son peuple ; D mais en me développant toutes ces vérités et la peine » qu'elle en éprouve, Tlmpératrice m'a fait voir, dans » toute son étendue, sa faiblesse et sa soumission aux n) volontés de l'Empereur. Enfin, cette princesse a A achevé de me démontrer qu'elle ne règne et ne ré- )) gnera plus que de nom.

» Pendant plus d'une heure que j'ai eu l'honneur » de passer tête à tête avec l'Impératrice, j'ai beaucoup

» écouté et peu parlé j sans cependant me refuser aux )) réflexions, qui se sont présentées naturellement, re- » latives aux principes qui m'ont paru bons à établir » ou à fortifier. Tai d'ailleurs toujours pris le parti de »rEmpereur, quand j'ai été forcé de dire, quelque » chose en réponse aux discours ainsi qu'aux affections A de r&me de l'Impératrice, échappée en plaintes sur » la conduite ou les faux systèmes de son fils. « Je )) vois bien, » m'a-t-elle dit en terminant cette audience , (c je vois bien que l'Empereur n'est pas con« » tent, et qu'il a un grand fonds de tristesse; mais je ï> ne cherche pas à approfondir si c'est la peine de » voir que la paix est mon seul vœu, ou si c'est en » l'envisageant, comme moi, sous le jour d'une néces- » site impérieuse à laquelle il faut céder le plus tôt » possible. »

Occupée enfin du rétablissement de sa marine j entraînée, par son traité de commerce et d'alliance avec r Amérique , dans une guerre ardente non moins que dispendieuse contre l'Angleterre, la France, pour tourner toutes ses ressources contre sa formidable ri-* vale, appelait de ses vœux la paix du continent.

Quant à la Tzarine , elle ne se rappelait pas , sans un vif ressentiment , combien le cabinet autrichien l'avait contrariée dans ses démêlés avec la Porte, tan* dis que Frédéric, en déterminant l'ambassadeur français à conseiller au Divan un arrangement, avait exercé sur l'issue de ces dilférends la plus heureuse influence.

Déjà y vers la fin de la campagne , Catherine avait fait déclarer, à Vienne et à Ratisbonne, qu'elle se trouverait forcée, bien qu'à regret, de prendre parti dans cette guerre, et qu'elle désirait voir les puissances belligérantes accepter sa médiation. En même temps, pour donner plus de poids à cette proposition, elle envoyait trente mille Russes sur les frontières de la Galicie.

Cette déclaration causa autant de joie à Joseph que de surprise à Marie-Thérèse : l'Empereur, en effet, la paix n*étant pas encore faite avec les Turcs, espérait que Catherine , ainsi occupée , ne pourrait prendre part aux affaires d'Allemagne. Exploitant la perplexité où il voyait sa mère, il en obtint une levée de quatrevingt mille hommes.

Mais si Finfluence belliqueuse ne cessait d'agir, l'in* fluence pacifique ne s'endormait pas davantage : ainsi, avant que la déclaration russe eût été notifiée au cabinet de Vienne, Tlmpératrice-Reine avait réclamé les bons ofiices de Catherine , en la priant de joindre sa médiation à celle de la France. L'offre ayant été acceptée, Marie-Thérèse, après avoir chaleureusement remercié Catherine, entreprit de justifier son invasion de la Bavière , insista sur la modération de sa proposition au roi de Prusse, et terminait sa lettre en disant : « que sans plus rien écouter que le plaisir qu'elle pre- » nait à pouvoir déférer aux instances de Sa Majesté » Impériale, elle lui abandonnait le choix des moyens D de conciliation que , conjointement avec Sa Majesté

» Très-Chrétienne, elle jugerait les plus équitables on » les plus propres au prompt rétablissement de la paix, » persuadée qu'elle ne pouvait mettre en de meilleures » mains ses intérêts et sa dignité. »

Un tel langage flatta Catherine, qui devint assez indifférente à Teffet de sa réœnte déclaration , et finit par renoncer au projet de soutenir énergiqaement le roi de Prusse.

De son côté, Frédéric, comptant sur Tactive coopération de la Russie, et secrètement encouragé par la France, éleva ses prétentions: il demanda l'abandon absolu de toute la Bavière , et quarante millions de couronnes pour l'électeur de Saxe. Mais la Russie, que Marie-Thérèse venait d'adoucir, refusa d'appnyer oetle nouvelle exigence; le cabinet de Vienne la repoussa avec indignation. Quant à la France, elle voulait sagement contenir à la fois et les uns par les autres , Jo* sepb, Catherine, Frédéric, empêcher l'agrandisse* ment de l'Autriche sans l'humilier, et constituer, sur de solides bases, une paix durable.

Dans ces circonstances, le prince Repnin arriva à Breslaw, en décembre 1778, déployant, au nom de la Tzarine, la double qualité de général et d'ambassa* deur. Dès le mois de janvier , le représentant de la France à Vienne, M. de Breteuil, lui transmit un plan de pacification générale tel que Frédéric l'avait conçu, et approuvé par Marie-Thérèse*

Ce projet fut immédiatement communiqué aux alliés de la Prusse. Les Saxons se récrièrent : élevant , sur

les alleux de la Bavière, lears réclamations à la somme de quarante millions de florins, ils prévoyaient, avec doaleur, que s'ils en obtenaient six, ce serait beaucoup; de plus, ils demandaient que TEmpereur renonçât à toutes ses prétentions féodales, comme roi de Bohôaie, sur la Saxe et sur la Lusace. De son côté, le prince de Deux-Ponts s'opposait opiniâtrement à tout démenabrement de la Bavière; pour conserver le cercle de Burgbausen , il se résignait bien à céder une partie du Haut-Palatinat, mais ne consentait qu'avec une extréaie répagnance aux dédommagements que pourrait obtenir Télecteur de Saxe. Afin de satisfaire ses alliés, Frédéric tenta une nouvelle démarche à Vienne, mais en vain : il y rencontra une invincible résistance. Quant à la France et à la Russie , toutes deux elles voulaient la paix, l'une pour se débarrasser de l'Empereur qui lui demandait des secours, Tautre pour ne pas as« sister les Prussiens de ses troupes. Aussi pressèrentelles les ministres de Frédéric de n'entraver en rien la pacification générale. Ainsi gêné par deux grandes puissances médiatrices , ne pouvant heurter de front en môme temps T Autriche, la France et la Russie, ce prince voulut pourtant concerter avec Catherine les dernières mesures à prendre ; un courrier partit donc pour Saint-Pétersbourg.

Cependant les hostilités avaient continué, malgré la saison, mais sans produire aucun fait d'armes mémo* rable.

Bientôt arriva la réponse de Catherine : les deux

320 HISTOIRE DE JOSEPH II. rn^fi'S

cours étant parfaitement d'accord, le prince Repnin transmit cet ullimalum à M. de Breteuil ; i' Impératrice- Reine en ressentit une vive joie , et Ton songea à rassembler un congrès pour la solution définitive.

Inquiet de ces tendances conciliatrices, Joseph sWforçait d'entraver les négociations; au moment même où une suspension d'armes allait être signée, il envoya le général Wallis avec dix mille hommes bombarder Neustadt , espérant pousser ainsi le roi de Prusse à continuer les hostilités. Deux cent quarante maisons furent brûlées , mais la garnison tint ferme. Averti à temps, le général prussien Stutterheim prit Tennemi à dos vers Branitz; les troupes cantonnées à Roswalde se portèrent sur un flanc des Autrichiens, et des déta* cbements de Neiss sur l'autre. Ainsi traqué, Wallis ne pouvait rester là plus longtemps sans compromettre toute sa division; il se retira sur Zuckmantel, et fot chaudement poursuivi.

Malgré cet incident , Frédéric , alors à Silberberg , ordonna, le 4 mars, à ses généraux de régler, avec les généraux ennemis, les conditions d'un armistice, et, le 6, il se rendit à Breslaw, pour conférer avec le prince Repnin. Dès le 10, un congrès s'ouvrit à Teschen , petite ville de la Silésie autrichienne.

Tout étant presque réglé d'avance, on semblait devoir être bientôt d'accord; néanmoins, plus d'une difficulté surgit à l'improviste ; les prétentions se croisaient vivement, l'œuvre pacifique semblait même compromise, quand arriva la nouvelle du traité de Con-

stantinople. Ce fait seul obtiat plos de succès que toas les efforts de la diplomatie. En effet, tant qo'nne raptore avait semblé imminente entre la Porte et la Russie, Joseph avait attaché fort pea d*importance à la déclaration de Catherine en faveur de la Prusse et de l'Empire; à ses yeux, ce n'était là que des paroles, rien de plus. La Russie n'était-elle pas assez occupée en Crimée à soutenir le Khan, son protégé, contre le sultan des Turcs, qui voulait le renverser? Pour appuyer chevaleresquement la Prusse, irait-elle déplacer une grande partie des forces dont elle avait besoin ailleurs? Mais la paix, cette paix qu'il redoutait tant, laissait à Catherine toute sa liberté d'action. Maîtresse maintenant de remploi de ses troupes, elle pouvait envoyer au secours de Frédéric un corps considérable ; et alors la Prusse gagnant ainsi une grande supériorité numérique , il deviendrait fort difficile aux troupes impé^ riales de soutenir dignement une campagne. Or, qu'arriverait-il si la guerre traînait en longueur ?

Cest donc de cette paix que date efficacement l'ouverture du congrès de Teschen. Dès lors toutes les machines mises en jeu par l'Empereur s'arrêtèrent; l'électeur palatin et son plénipotentiaire s'imposèrent eux-mêmes silence; l'Autriche se montra plus accommodante, et, en moins de quinze jours, tout le monde étant enfin d'accord, la paix fut signée, le 13 mai 4779, heureux anniversaire de la naissance de Marie-Thérèse.

Circonstances singulières I La Maison palatine, pour

Zfï HISTOIRE DE JOSEPH II. 177g-n79

les intérêts de laquelle la guerre avait été entreprise , n'y prit aucune part; la Bavière, objet du litige ^ ne fut point enveloppée dans les hostilités, et Télecteur palatin^ qui avait refusé Tassistance du roi de Prusse, dut à la protection de ce monarque le principal avan«tage de la paix.

Trois traités principaux, n'en formant qu'on seul, furent signés à Tescben :

4 "^ Le traité de paix entre rimpératrice-Reine et le roi de Prusse ; rélecteur de Saxe y figurait.

V Une convention entre Tlmpératrice-Reine et l'é* lecteur palatin , qui réglait le différend sur la succe»aion de la Bavière, et dans laquelle se trouvait compris le doc de Deux-Ponts.

3* Une convention entre Téleoteur palatin et l'électeur de Saxe, relative à la succession allodiale réclamée par rélecteur de Saxe.

Joseph y accéda comme héritier et co-régent des états autridiiens ; le 28 février 4 780, un acte du Corps Germanique les ratifia.

Nul événement de son règne n'avait causé plus de plaisir à Marie^Thérèse que la paix de Tescben ; elle le proclama hautement, die aimait à le répéter.

En ap[H«naat que le roi de Prusse accédait aux propositioDS des puissances médiatrices t « Je suis rar » vie de joie, » s'était-elle écriée. « On sait que je n'ai » point de partialité pour Frédéric ; mais je lui dois » pleine justice, et reconnais qu'il a agi noblement. 1» Il m'avait promis de faire la paix à des conditions

1778-1779 LIVRE THOISIEME. 323

» raisonnables : il m'a tena parole. C'est pour moi an X) bonheur ine^iprimable que de prévenir une plus » grande effusion de sang ^ , »

En vérité , Ton a peine à comprendre comment la cour de Vienne s'était engagée avec tant d'imprévoyance dans cette mauvaise affaire de la Bavière. Sa première faute^ la plus grave de toutes, fut évidemment d'élever une prétention si peu fondée, si menaçante pour l'indépendance du Corps germanique, et de vouloir opprimer le droit sous le fait. Après cela vinrent les fautes de conduite, de direction. Ainsi, pour n'avoir pas d'ennemis sérieux à craindre , elle eût dû , avant tout, s'entendre avec la France et négocier avec la Pmsse ; puis , mieux motiver son manifeste, afin de suppléer aux bonnes raisons par des sophismes propres à faire illusion, et d'éblouir l'opinion publique, faute de la convaincre ; enfin , il eût fallu adopter un plan de campagne conforme à sa situation politique, c'est-àdire que n'ayant aucun allié pour la secourir, tandis que Frédéric pouvait compter sur la Russie , sur le Hanovre et sur d'autres princes de l'Empire , l'armée impériale n'aurait pas dû restreindre son plan de défense dans des limites aussi étroites que les bords de l'Elbe. Son système défensif , par rapport à la Saxe et à la Lusace, n'était pas plus judicieux que celui de

! M. M. Ktith's Difpatchés (août et septembre 4779) , HnTZBsna, Œuvres politiques, tome II; Will. Coxe, Histoire de la Maison é^ÀiUriehe; Koch, Abrégé de l'Histoire des traités de paix; Flassan, Histoire générale et raisonnée de la diplomatie française.

Ml»

m HISTOIRE DE JOSEPH II. nTS-i:79

TEmpereur contre la Silésie. Comment, en effet, pro* téger des frontières aassi étendues contre an ennemi qui, se jetant sur un seul point avec toutes ses forces, brise, d'un coup de main, tous les obstacles, et porte la confusion parmi des troupes forcées de précipiter leur retraite? C'était donc par une guerre offensive que TEmpereur aurait dû débuter. Alors de deux choses Tune : ou il battait les Prussiens débouchant de Silésie, et ce coup hardi paralysait leurs alliés, ou il était battu, et alors, retrouvant ses postes fortifiés derrière l'Elbe, il pouvait toujours se soutenir, arrêter lennemi, et faire une guerre défensive conforme aux vrais principes de Fart.

Du côté des Prussiens, en laissant échapper une occasion unique , l'armée de Saxe manqua de nerf et d'activité : le prince Henri était à Niemes et le roi près de Hohenelbe; une marche sur Tlser forçait l'Empereur à décamper; et, en se retirant, ce prince ne pouvait convenablement établir son armée que derrière les étangs de Bohldanetz , ou peut-être en prenant le poste de Kuttemberg. Or, dès lors la moitié de la Bohême était perdue pour lui, et, dans celte campagne, la supériorité des Prussiens assurée. C'est cette marche sur riser qui ne fut pas faite ^ .

La principale direction des négociations relatives à la Bavière avait été remise au prince de Kaunitz. Il reçut de Marie-Thérèse les plus affectueux remerctments.

^ Œuvres de Frâoéric le Grand, tome YI ; Mémoires sur la guerre

Après l'Empereur, il était le premier personnage de la monarchie. Ce ne fut pas une de ses moindres habiletés que de marcher si longtemps entre Marie-Thérèse et son fils, sans jamais heurter aucune de leurs susceptibilités, sans blesser des volontés si souvent contraires, effort d'autant plus remarquable qu'il était continuel. Durant surtout le récent litige de Bavière , le dissentiment entre Flmpératrice et Joseph rendit cette situation plus difficile encore. Aussi , dès la paix , le Prince avait-il sollicité sa retraite. Mais il dut céder aux instances de Marie-Thérèse et de TEmpereur. Néanmoins, sur sa demande, on créa, pour son ministère , un Vice-Chancelier. Cette dignité fut conférée au comte Philippe de Cobentzel, plénipotentiaire au congrès de Teschen, le même qui depuis figura à Campo-Formio.

Frédéric ! Napoléon ! quelles dates dans la vie d'un homme d'État !

A cette époque le cabinet autrichien manifestait une tendance à modifier sa politique extérieure. Oubliant les conditions honorables dues à la médiation de la France, lors de la paix de Teschen, on ne se rappelait à Vienne que le refus des secours stipulés en 4756, et l'opposition secrète au démembrement de la Bavière.

En toute occasion, Joseph' laissait éclater son ressentiment. Avec plus de modération dans son langage, Marie-Thérèse partageait les mêmes dispositions ; mais, par tendresse pour sa fille, elle s'efforçait de fermer

326 HISTOIRE DE JOSEPH II. 1779-iTSO

les yeax sar la conduite de son allié , et craignait de se détacher de la Maison de Bourbon , à laquelle des mariages naissaient cinq de ses enfants. Le prince de Kannitz n était pas moins mécontent : mais, maître de lui-même, il gardait le silence, craignant, par-desaos tout, d'ébranler cette alliance française, son bot con<> stant, et selon loi , son premier titre de gloire.

Ainsi animée de sentiments opposés, la cour de Vienne manifesta de Tirrésolntion dans sa oondnite : sans rompre avec la France, elle inclinait à se rapprocher de rAnglelerre et de la Russie.

Aussitôt même après la paix de Teschen ^ elle avait offert à la Grande-Bretagne son intervention, pour ter* miner la guerre avec la France, incendie allumé d'abord en Amérique, mais que la vieille haine des deux ennemies avait promptement étendu loin de son foyer.

Quand éclata T insurrection américaine, on fut dupe, à Vienne, de lapparente neutralité de la France : malgré toute sa perspicacité, le prince de Kaunitz loimême s'y était trompé. Cest qu*il ne oonsîdéraik qu'un côté de la question, le principe monarchique à dé* fendre, sans sonder toute la profondeur de la blesnre que la France pouvait enfin creuser aux flancs de sa rivale. Or, après tant d'inimitiés invétérées, après tant de luttes séculaires, un gouvernement, excité d'ailleurs par l'entrainement national, ne résiste guère à de telles tentations.

Dans ce mémorable avènement d'un grand peuple

à la sDaverainetô de lai -même, le cabinet autriobien n'avait VQ qu'une rébellion : à ce titre ^ Tantique monarchie française complice d'une insurrection républicaine, lui semblait une monstrueuse anomalie. Non - seulement il interdit tout accès aux envoyés américains, mais tout commerce entre les Pays-Bas et les colonies révoltées fut probibé. Robert Keith ayant offert à Joseph les remerclments de sa cour, a La » cause de T Angleterre, » lui répondit ce prince, t est » celle des souverains ; ils sont tous également inté- » ressés à maintenir la subordination et Tobéissance p aux lois dans les monarchies qui les environnent. » Marie-Thérèse tint le môme langage : « Je m* estime y> heureuse , » dit-elle , « de voir que Sa Majesté Bri* » tannique rend justice aux sentiments d*amitié qui » m*ont fait défendre toute communication avec les colo- » nies révoltées. J'ai une haute estime pour le roi d*Ân-« » gleterre, et je désire sincèrement le rétablissement » de Tobéissance et de la tranquillité dans toutes les » parties de ses états. Mon amitié pour lui et mon atta- » chement héréditaire pour toute sa famille ne se sont » jamais démentis, quoique la diversité de nos opifi nions politiques (diversité dont je ne puis m'empécher » d'imputer la cause au roi de Prusse) ait prévenu un » échange plus fréquent de bons offices entre nos deux » couronnes. Je me suis efforcée de décider l'affaire » d'Ostende de la manière la plus agréable au Roi . Cette » affaire est peu de chose; mais Sa Majesté Britau- » nique me rendra sûrement la justice de croire qu'elle

» m'aurait trouvée aussi favorablement disposée pour ]> un objet de plus grande importance ' . »

L'offre d'intervention entre la France et l'Angleterre était restée sans succès. Mais TAutriche n'en persista pas moins dans ses caressantes avances; car, pour disposer Catherine en sa faveur, elle comptait sur les ministres de Georges.

Bientôt ce fut l'Empereur en personne qui alla traiter ce grand intérêt à Pétersbourg même. Voici dans quelles circonstances :

Marie-Thérèse avait établi deux de ses fils puînés ; à Léopold, le grand duché de Toscane ; à Ferdinand, le gouvernement de Milan, et, de plus, par suite de son mariage, l'expectative du duché de Modène.

Maximilien, qui, seul ne possédant que son rang de prince du sang impérial, avait pris les Ordres, postulait les coadjutoreries de Cologne et de Munster. Mais deux redoutables oppositions contrariaient ses vues : la France ne voulait pas que l'électorat échût à un prince de Maison aussi puissante; néanmoins, malgré les représentations du comte de Yergennes , la reine Marie-Antoinette avait obtenu le consentement de Louis XVL Mais l'élection du jeune archiduc n'en fut pas moins traversée par la Prusse, qui usa de toute son influence sur les Chapitres de Cologne et de Munster. La Russie pouvait aussi beaucoup de ce côté. Il importait donc d'obtenir son concours, et par-dessus tout

* WiLL. CoxE, Histoire de la Maison d'Autriche. Sir R, Keith (o tord Stormont.

1779-1780 LIVRE THOISIËME. 329

de détruire l'ascendant que Frédéric exerçait à Saint- Péterabourg.

Depnis la paix de Hoberlsboarg , ce prince j à force de déférence et d'égards flatteurs , avait su conquérir Tafiection de Catherine. Deux fois, pour cimeoter son crédit y il avait envoyé auprès d'elle son frère Henri, heureux négociateur du mariage du Grand-Duc et de la princesse de Wurtemberg.

C'est l'obtention de ce double et important résultat que Joseph allait tenter.

Précisément alors Catherine s'apprêtait à visiter ses nouvelles acquisitions en Pologne : l'occasion d'un voyage semblait naturelle.

Joseph témoigna au prince Galitzin, ambassadeur russe à Vienne, son ardent désir d'exprimer luimême, de vive voix» à la grande souveraine du Nord, toute son admiration. Flattée de cet hommage, et voyant, dans le concours de l'Autriche, un sûr moyen de réaliser ses projets contre les Turcs , Cathe» rine désigna, avec joie, Mohilew ', en Lithuanie,

1 Jamais, quoi qu'on ait pu croire et supposer, jamais rAutriche n*eût consenti à la destruction de Tempire ottoman. Ce qui a pu tromper, c*est la condescendance de Joseph pour la Russie. Mais , en ne s'opposant point à la conquête de la Crimée, Joseph ne songeait qu*à enlever au roi de Prusse Talliance des Russes qui avaient fait échouer ses projets sur la Bavière. Toute sa pensée était là. Loin d'être disposé a plus de complaisance pour Catherine : «r Bien des fois » les turbans oot mis rAutriche en danger, » répétait-il souvent ; » mais la situation deviendrait bien autrement périlleuse hï les cha- » peaux russes régnaient à Constantinople. » SéocR, Politique de tou» les cabinets , etc.

poar liea de Tentrevoe. LMnoognito avait été oonyenn : le 25 mai l'ambassadear autrichien , comte de Goben* tzel, présenta à la Tzarine le oomte de Falkenstein. Joseph avait d*avance étudié son rôle : il le remplit, d'nn bout à Fautre , avec nne irréprochable habileté. Déguisant » sous le voile de la franchise , une délicate et spirituelle adulation ; applaudissant , avec un aban* don calculé , aux rêves ambitieux de Catherine , et , sans la promettre j laissant espérer sa coopération , il inspira à cette princesse un véritable enthousiasme. Le fantasque, Taltier Potemkin céda au même prestige.

Sur les instances de Catherine, Joseph la suivit à Saint-Pétersbourg, où il séjourna jusqu'à la fin de juillet. Ce temps fut mis à profit.

Une si favorable réception confondit le parti prussien et son chef, le comte Panin, premier ministre, ancien gouverneur du Grand-Duc, ennemi déclaré de TAngleterre et de la Maison d* Autriche, tout dévoué è Fré* déric et à la cour de Versailles. Vainement ils avaient d'abord voulu empêcher le voyage de TEmpereur; plus tard, mais avec aussi peu de succès, ils s'efforcèrent d'alarmer Catherine, en ne l'entretenant que de l'ambition immodérée de ce prince, et de ses menaçants projets si habilement cachés sous les dehors de la franchise et de la simplicité*. Une fois bien établi dans la confiance de Catherine et de son paissant favori , Joseph , pour consolider son influence à Pétersbourg, cultiva particulièrement l'amitié du ca-

^ WiLL. GoxE y Histoire de la Maison d'AutrMe,

bioet britannique. « Renversons, lui disait-il, le parti D prossien, et je vous seconderai de tous mes efforts. »

L'Angleterre connaissait trop bien les sentiments de Frédéric envers elle pour manquer cette occasion de détruire Tascendant de ce redoutable adversaire, et de renouer ses relations avec T Autriche. L'Empereur trouva donc dans Tambassadeur, sir James Barris ^ , un très-actif comme un très*habile auxiliaire, et bientôt il atteignit le but désiré. Durant ce diflScile travail, Joseph soutint constamment le succès de son début, o Madame, » dit- il à la Tzarine en prenant congé d'elle, « je me suis montré à » vos yeux tel que je suis, sans recourir à Parti fice. 9 Votre Majesté Impériale peut donc bien juger de 9 mon caractère et de ma nature. A peine serai«je » éloigné, on s'efforcera, j'en suis sûr, de me calom* » nier , de me noircir auprès d'elle. Aussi osé-je la » supplier de ne pas croire à de malveillants rapports, » et de ne s'en rapporter qu'à son propre jngement. «Flatter m'est odieux, mais, pour rendre hommage » à la vérité, il me faut pourtant dire que Votre Ma<> Djesté Impériale m'a paru bien supérieure à sa re* » nommée. Le peu de jours que j'ai eu le bonheur de n passer auprès d'elle sera pour moi la plus heureuse, » la plus instructive époque de ma vie. »

Catherine ne put entendre ces paroles sans verser des larmes, et quand Joseph s'avança pour lui baiser la main , elle le serra affectueusement entre ses bras.

< Depiufi, ktû Mâlmesbory.

Depuis y il s'établit entre les deux soaverains ane correspondance intime; Theurense impression da voyage ne s*effaça plus.

Peu disposé à se laisser éconduire d'une position laborieusement conquise , Frédéric , pour regagner le terrain perdu, envoya à Pétersbourg son neveu, le prince royal de Prusse. Mais le choix du négociateur ne devait faire courir aucun danger aux souvenirs laissés par Joseph. Nullement pressée d'entrer en rapports avec lui , Catherine le retint plusieurs jours à Riga, et, sous divers prétextes, différa Tentrevue jusqu'au 27 août. De part et d'autre on fut mécontent. A l'exemple de la souveraine, la noblesse avait fêté l'Empereur : toujours à son exemple , elle ne montra que froideur au prince prussien. Naturellement timide et embarrassé, Frédéric-Guillaume, devant un tel accueil, devint plus gêné encore; sa tenue ne fit que confirmer Catherine dans ses dispositions.

Aussi la Tzarine ordônna-t-elle à tous ses ministres près les diverses cours d'Allemagne , de seconder les vues de l'Autriche, et l'archiduc Maximilien fut élu ooadjuteur de Munster.

Avant de fermer les yeux, Marie-Thérèse vit donc rétablir les anciennes relations de sa Maison avec la Russie.

Cependant cette noble vie touchait à son terme. Depuis longtemps, l'Impératrice s'affaiblissait, quand, le 29 novembre 1 780, l'hydropisie se déclara avec des symptômes annonçant une fin très-prochaine. Ses der-

nières soaffrances étaient atroces : elles ne parent troubler sa pieuse résignation. Une seule crainte la préoccupait : c'était de perdre, si sa tète s'égarait, ce calme chrétien envoyé par le ciel.

Après avoir été administrée , et une fois les prépara tifs du solennel départ accomplis, Marie-Thérèse, rassemblant autour d'elle toute sa famille , lui adressa les plus tendres, les plus fermes adieux, a Mes chers » enfants, » dit-elle, a je suis munie des sacrements » de la Sainte Église, et je sais qu'il n'y a plus d'es- » pérance de guérison. Vous devez vous souvenir » avec quels soins, quelles sollicitudes feu TEmpe- » reur votre père et moi nous avons travaillé à votre » éducation, combien nous vous avons toujours aimés, D combien nous nous sommes attachés à vous pro- D curer ce qui pouvait faire votre bonheur.

x> Comme tout ce que j'ai au monde vous appartient » de droit, d ajouta-t-elle en regardant Joseph, a je ne » puis en disposer. Mes enfants seuls m'appartiennent y> et seront toujours à moi. Je vous les remets; soyez Dleur père; je mourrai tranquille, si vous me pro- )) mettez d'avoir soin d'eux en tout et partout. »

Adressant ensuite la parole à ses autres enfants, elle continua ainsi: a Regardez dorénavant l'Empereur » comme votre souverain; obéissez- lui, respectez-le » comme tel; suivez ses conseils, mettez en lui toute » votre confiance, aimez-le sincèrement, afin qu'il ait A tout sujet de vous accorder ses soins , sa bienveil- » lance, son amitié, d

Puis elle leur donna sa bénédiction. Tons fondaient en larmes ; lear douleur éclatait en sanglots. « Je crois, o dit-elle alors d'un air calme, « que vous feriez hï&a de » passer dans une autre chambre pour vous remettre, o

Chaque fois que Marie-Thérèse revenait d'un évanouissement , toujours dominée par le sentiment du devoir, elle s'occupait, avec son fils, des soins du gouvernement, La veille même de sa mort , elle signa toutes les dépêches , écrivit an prince de Kaunitz pour le remercier de ses longs et fidèles services, et chargea le comte Esterhazy, chancelier de Hongrie, de transmettre à la nation les témoignages de sa reconnaissance , pour rattachement et Tassistance qu'elle en avait reçus.

Dans la nuit du 28 an 29, elle avait longtemps entretenu loseph dMntérêts bien chars à son cosar de mère et de chrétienne , lui recommandant une étroite union avec ses frères et sœurs, le conjurant d'avoir toujours Tœil ouvert sur les besoins des malheureux, et de ne jamais s'écarter de la religion de ses pères.

Comme il l 'invitait au repos : a Dans quelques heures, » lui répondit-elle , a je dois comparaître au jugement de I» Dieu , et vous voulez que je puisse dormir i »

« Si je désirais l'immortalité, » disait-elle peu d'in« stants avant d'expirer, « ce ne serait que pour soulager » les malheureux. »

Jusqu'au dernier moment, sa lucidité d'esprit, sa sérénité furent inaltérables. Une telle mort était digne d'une telle vie.

C'est le 89 novembre 4780 , que cette grande âme remonta an ciel.

. Pour épargner à ses enfants d'aussi tristes soins , Marie-Thérèse avait d'avance réglé elle-même ses funérailles , avec prière à tons de n'y point assister.

Selon l'étiquette de la cour de Vienne , le corps aurait dû être porté à sa dernière demeure par des cbambeliaDS. Mais , comme il était d*une grosseur excessive, l'Impératrice avait ordonné qu'on le plaçât sur un char. Le 3 décembre au soir, ainsi conduite à l'église des Capucins ^ elle fut déposée à côté de l'époux qu'elle avait tant aimé. D'après ses ordres , on ne prononça point d'oraison funèbre.

A l'imposant prestige du rang suprême, Marie- Thérèse avait uni une beauté remarquable : dans sa jeunesse, le diadème fut sa moindre parure. Son port était plein de grâce et de dignité. Mais avec les années elle prit un extrême embonpoint. En 1 767, la petite vérole , contractée en soignant la seconde femme de son fils, commença l'altération de ses traits; plus tard, une chute de voiture la défigura. De tant d'avantages, sa physionomie n'avait conservé qu'une inaltérable expression de bonté.

Six fils et six filles étaient nés de son mariage avec François-Etienne de Lorraine. Neuf d'entre eux survécurent à leur mère : 1* Joseph II, son successeur; 2*" Léopold , grand-duc de Toscane et plus tard empereur; 3** Ferdinand, gouverneur de la Lombardie autrichienne, et possesseur, par suite de son mariage

avec Marie-Béatrix , fille d* Hercule Renaud , duc de Modène, du droit de réversion sur les duchés de Modèoe, de Reggio et de la Mirandole ; i*" Maximilien, Grand -Mattre de TOrdre Teutoniqne, coadjnteur de Munster et électeur de Cologne ; S"" Marie- Anne , abbesse de Prague et de Clagenfurth ; 6'' Marie-Christine, mariée à Albert de Saxe, dernier fils d'Auguste III , roi de Pologne, et immortalisée par le ciseau de Canova ; 7*" Marie- Elisabeth , abbesse dlngpmck; 8* Marie- Amélie, femme de don Ferdinand, duc de Parme; 9"" Marie-Charlotte-Louise, femme de Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles ; 10"" Marie-Antoinette, dauphins, reine de France et martyre.

Après un règne de quarante et un ans, Marie-Thérèse emportait avec elle le respect de l'Europe , l'amour de ses sujets, et le doux, le glorieux surnom de : Mire de la pairie.

Avènement de Joseph. — Son système de gouvernement. — Ses réformes.— Aspect général de l'Europe. — Démêlés de TEmpereur avec la Hollande; Traité de Fontainebleau. — Joseph se rapproche de plus en plus de la Russie. — Ses projets sur la Turquie; opposition de la France. — Nouvelle tentative , par Joseph , d'un échange de la Bavière contre les Pays-Bas ; opposition de Frédéric. — Confédération Germanique. — Le pape Pie VI à Vienne. — Mort de Frédéric. — Second voyage de l'Empereur en France. — Voyage de Joseph avec la Tzarine en Crimée; Stanislas Poniatowski à Kanev. — Insurrection des Pays-Bas. ^Retour de Joseph à Viemie.

Ici commence pour Joseph une ère nouvelle.

Contenu jusqu'alors par l'autorité de l'Impératrice et par l'ascendant d'une mère, il va , désormais affranchi de toute entrave , se trouver seul en face de sa propre omnipotence ; ce danger, il ne l'aura pas assez redouté. On le verra, emporté par la passion du bien , trop confiant dans les solitaires méditations de sa jeunesse , dans son étude approfondie du droit public et des économistes, ne s'appuyant que sur la droiture de ses intentions et sur Ténergie de son caractère, expérimenter au hasard , sans tenir compte des races , des temps, des lieux, des résistances; imprudentes tentatives qui , en ébranlant ses couronnes , en exaspérant les peuples , en aliénant leurs cœurs, troubleront sa vie, Tépuiseront même avant le temps, et compromettront une mémoire respectable à tant de titres.

II D'y a qu'entre les mains de Diea qae Thomme soit une argile : Joseph ne s'en souviendra pas assez.

Ces aventureuies tendances d'un jeune monarque absolu, l'Europe les observait attentivement : elle attendait ses actes avec une impatiente curiosité.

Touchés de sa simplicité , si bien en rapport avec leurs habitudes nationales, heureux de redire mille traits de bonté du souverain , ses sujets saluaient de leurs vœux et de leur affection celte ère nouvelle. Pour eux, sous bien des rapports, c*était toujours Marie-Thérèse, mais avec d'autres vues. En outre, bien que, par un heureux privilège, l'esprit autrichien soit naturellement peu enclin à la nouveauté , Joseph était un changement, et partout le changemeiit a quoique attrait.

Dès son avènement ^ , l'esprit du règne qui oom« mençait se manifesta dans les plus simples circon* stances. Ainsi, jusqu'alors l'entrée du Prater n'avait été permise qu'aux personnes de distinction. Une fois maître , ce prince Tacoorda à tout le oionde. Goamie la haute noblesse réclamait , s'indignant à l'idée de

1 II écrivit alors au prince de Kaunitz : a Jusqu'à présent , je n'ai • BU être qu'un fils obéissant; et voilà à peu près tout ce que je savais.

» Par le coup le plus mortel , je me trouve é la tète de mes étals, » et chargé d'un fardeau que je reconnais beaucoup au-dessus de mes » forces.

» Ce qui me rassure , c'est la perauasion , mon prince , que , me » continuant vos sages conseils ei vos bons avis , je ma trouverai es- » sentiellement soulagé dans cette tâche difficile et importante

» C'est pour vous en requérir de mon mieux que je vous adresse » cette lettre. »

subir le voisinage du menu peuple, des gens de rien : a Hé I mefisieura, » répondit rEmpereur, « si moi aussi » j'avais la manie de ne vouloir ms trouver qu'avee » mas égaux, il ne me resterait qu'un parti à prendre, » ce serait de m'enfermer et de vivre seul dans le » caveau des Capucins , où reposent mes ancêtres. 0 J'aime les bonunes parce qu'ils sont hommes, et je )) n'ai pour eux d'autre préférence que celle due à leur » mérite. GrAce à Dieu, mon estime n^est pas réservée » à ceux-là seulement qui ne comptent que des princes f> parmi les aïeux. »

Les habits de cour, alors en usage, furent immédiatement supprimés, et les génuflexions prohibées ^ cet hommage n'étant dû qu'à la Divinité.

Avant Marie^Thérèse , 1a Noblesse et le Clergé ne contribuaient que très^faiblement aux charges pu^ bliques.

Ce fut en 4754, que cetie princesse, pour réduire ces énormes privilèges, soulager l'habitant des cam«pagnes, et cn-ganiser un nouveau système d'impôt, ordonna une évaluation générale des terres. L'estima» tion des biens-fonds de la Noblesse et du Clergé fut faite par leurs propriétaires eux-mêmes, sub flde nobili et sacerdotali ; celle des terres des paysans , par les employés du cadastre. Ceux»ci , il est vrai , vérifièrent ensuite leS déclarations des Nobles et des Ecclésiastiques; mais ce contrôle sur des hommes puissants 6 tait-il vraiment libre ? Le but ne fut pas rempli.

Toutes les propriétés ayant été partagées en huit

3i0 HISTOIRE DE JOSEPH II. 1780-I7g4

classes, d'après leur fertilité, et selon leur rapport' durant une durée moyenne de dix années , on étabb't , comme base générale, que les terres seigneuriales payeraient annuellement le centième de leur valeur totale, et les autres terres le cinquantième; ce qui, en estimant l'intérêt de l'argent à 5 pour 100, taxait les propriétés seigneuriales à 15, et les propriétés sujettes à 30.

Mais une stricte justice ne préside pas toujours à de pareilles opérations. Néanmoins, comme la proportion adoptée pour base était modérée, ce système subsista un demi-siècle ^ : Joseph n*eut pas le temps d'y porter la main.

Le bonheur du peuple préoccupa constamment Marie-Thérèse. Mais, circonspecte autant que bienveillante, c'est pas à pas qu'elle avait marché.

La fougue de Joseph ne pouvait se ployer à celte lente allure : concevoir et exécuter, c'était pour lui une seule et même chose.

D'ailleurs, il faut le dire, dans sa tête fermentaient de tout autres idées. Il ne méditait rien moins qu'une monarchie nouvelle. Depuis longtemps un vaste projet dominait sa pensée : effaçant toute diversité de lan-

^ Jusqu*en 4 803. A cette époque , pour le payement de la contribution foncière , toute distinction entre les terres des seigneurs et celles des paysans a disparu; vers la fin de 4817, Tempereur François II a fait exécuter un cadastre général où figurent toutes les propriétés , sans exception , même celles de la CouronDe» Recherches sur l'état actuel de la Monarchie autrichienne ^ rédigées à Vienne, vers la fin de 1819.

gages, toute variété de coatumes, toute distiuction de provinces , le fils de Marie-Thérèse voulait un empire homogène y invariablement soumis à F unité administrative, et aussi par la contiguïté des territoires, à Tunité géographique ; une centralisation puissante était son rêve. Mais, pour conquérir ces résultats , il fallait d'abord briser le joug féodal , émanciper les esprits , modifier les mœurs, imprimer aux arts, aux sciences, à l'agriculture, à Findustrie, une impulsion créatrice; il fallait préparer, de longue main, des rapprochements entre des populations diverses, et ces échanges de territoires qui le préoccupaient à juste raison ; il fallait enfin , et là se trouvait le danger , toucher à des constitutions nationales, briser des coutumes sanctionnées par les siècles et chères aux peuples. Plusieurs règnes eussent à peine suffi à la tâche.

Cette' immense transformation , Joseph crut pouvoir Faccomplir à lui seul ; et aussitôt, comme pour réparer le temps perdu, l'impatient travailleur se mit à Fœuvre.

Supprimant les nombreuses juridictions particulières, il divisa la monarchie autrichienne en treize gouvernements : 1"" la Galicie; 2° la Bohême; S"" la Moravie avec la Silésie autrichienne; i"" la Basse- Autriche; 5"" FÂutriche intérieure ou la Styrie, la Carinthie et la Carniole; 6^ le Tyrol ' ; 7' l'Autriche antérieure ou les possessions de Souabe ; S"" la Transylvanie*; 9' la Hongrie avec le banat de Temes*

^ Partie orientale de la Rhétie des anciens.

^. Cette portion de l'ancienne Dacie Trajane, abandonnée par Auré-

3a HISTOIRE DE JOSEPH II. 1180*1784

war'; lO*" la Croatie; 11 Ma Lombardie; 12"" les Pays-Bas; 43'' laa ooiâtéfi de Gôritz et de Gradiskai avec Trieftte.

Cette grande division ainù établie , chaque goaver* netnent fat partagé en Cercles; chaque Cercle i régi par an magistrat appelé Capitaine. A ce fonctionnaire étaient spécialement confiés rejiécution des lois et le protectorat des paysans, ces deax grands intérêts si chers à Joseph. Dans chaque siège de gouvernement, l'Empereur institua une Cour de justice, séparée en deux Chambres , Tune pour la Noblesse , l'autre pour la Bourgeoisie. L'appel des jugements était déféré à une seconde et à une troisième Cour; le Tribunal Suprême de Vienne prononçait en dernier ressort. Quant à la police, elle résidait entre les mains d'un magistrat subordonné au Commandant Militaire et au Gouverneur Général, présidents des tribunaux. Quatre Départements composaient le Gouvernement : au premier appartenait la Politique ; au second , FÂdministration Civile ; au troisième f la Justice; au quatrième, la Guerre.

Au-dessus de tous les fonctionnaires civils et militaires, siégeaient, à Vienne, les Ghanoeliers d'État;

lien, appartint ensuite aux QoihSy aux Rans, aux AvareSi aux Hongrois, et ne rentra définitivement sous la domination autrichienne qu'en 1699. Voir pièces justificatives , lettre D.

1 Capitale du Banat du même nom que les Turcs cédèrent à TAu* triche, en 4748 , par la paix do Paasaro^itt; Soliman H s'en était emparé en 4554 . C'est aujourd'hui le chef-lieu du Comitat de Tomesch, sur la Béga , et le siogo du Commandement Général des Confins miii- VA\rv9> honjïrois.

17SO-1784 LIVRB QUATRIÈME. 343

leurs décisions n'étaient soumises qu'à l'approbation de l'Empereur.

Un seul impôt devait remplacer les impôts partiels.

Certes 9 en simplifiant ainsi les rouages du gouvernement, en faisant disparaître une multitude d'offices judiciaires et féodaux qui ne servaient qu'à ruiner, à molester les peuples, en abolissant les servitudes personnelles, les chasses réservées, les corvées, Joseph opérait un grand bien ; mais ce bien réalisait-il toutes les espérances permises, dès qu'en l'absence de tout contre-poids, la loi suprême de l'État, c'était l'unique, l'absolue volonté du souverain ?

Les États Provinciaux avaient disparu : à leur place, quelles garanties, quel contrôle? Toujours et partout cette volonté du mettre, sans intermédiaires, sans autre règle, sans autre limite qu'elle-même. Or, quels que puissent être le génie d'un homme et son dévouement à l'humanité, isolé et comme perdu dans ces hautes régions, tôt ou tard, le vertige doit Talteindre.

Aussi, tout à coup dépouillées de privilèges séculairement protecteurs, les provinces jetèrent-elles les hauts cris, a Les corvées étaient des droite réels , les » dtmes des copropriétés ; leur suppression soudaine » portait donc atteinte à des possessions reconnues ^ o Quant à la taxe unique, le peuple n'en retira pas tous les avantages que promettait la théorie, car, en certains pays, elle s'éleva jusqu'à soixante pour cent du produit net.

• CÉSAR Cawtu, Histoire universelle .

Préservé, grâce à sa prudente mère, de l'ayeuglement matérialiste et de celte fausse philosophie qui , au nom de la raison , a tant fait de mal à Tespril humain y Joseph eut néanmoins le malheur de se créer à lui-môme , sur un terrain sacré , de redoutables écueils. Aussitôt après avoir proclamé dominante dans ses états la foi catholique , il imposa aux institutions religieuses de radicales modifications , et, sans déclarer officiellement la guerre à l'autorité du Pape, porta de rudes coups au Saint-Siège.

Déjà diverses circonstances semblaient avoir préparé une crise : ainsi , Marie*Thérèse , qui n'accorda jamais la liberté des cultes à ses sujets invoquant en vain la paix de Westphalie , et qui seulement permit aux dissidents de T Autriche, de la Styrie, de la Carinthie d'émigrer en Transylvanie, Marie-Thérèse ellemême était entrée dans la voie des réformes : pour obvier aux inconvénients qui pouvaient résulter des legs pieux, elle défendit à tout ecclésiastique d'assister à la rédaction d'un testament, et réduisit le nombre des religieux des deux sexes , en fixant à vingt-cinq ans accomplis l'émission des vœux ; une taxe de dix pour cent que , sous le nom de droit de mitre , tout abbé, nouvellement nommé, prélevait sur ses vassaux, fut supprimée, ainsi que le droit d'asile dans les ^lises et couvents; contenue, il est vrai, par l'autorité civile , l'Inquisition subsistait encore à Milan : Marie- Thérèse l'abolit, et supprima la Société des Jésuites, dont les biens furent affectés à l'instruction publique.

On attribua cette dernière mesure à T influence de M. de Kaunitz et aux instances de Van Swiéten, pre* mier médecin de Tlmpératrice et directeur général des études. Des hommes imbus de nouvelles maximes les remplacèrenl. Un ouvrage, où, du commencement à la fin , les droits du prince prévalaient contre ceux du sacerdoce, le Jus ecclesicLsticum de Van Espen, était très-répandu en Allemagne. Là aussi un prélat catho-. lique, évéque suffragant de la métropole de Trêves, Jean-Nicolas de Hontheim, excitait vivement Topinion publique dans le même sens; son premier ouvrage (sous le pseudonyme de Jmtinus Febronius) : De statu prcBsenti Ecclesiœ et légitima potestate romani Pontificis, traduit dans toutes les langues de VEurope, fit grand bruit. Stoch et Oberhauser unissaient leurs efforts aux siens. Grande était déjà la fermentation, quand un Nonce, envoyé pour la première fois en Bavière, y vint exercer la juridiction. Aussitôt les princes de TEmpire en prirent ombrage ; réunis à Ems (duché de Nassau), les quatre principaux prélats de l'Allemagne, les archevêques de Mayence, de Trêves, de Cologne, de Salzbourg, conclurent ^ à la nécessité de changer la forme du serment, de réduire les taxes pontificales, et d'enlever au Nonce toute immixtion dans les affaires ecclésiastiques. Plusieurs prélats adhérèrent à cette déclaration. Les doctrines devinrent bientôt des actes, et, sans égards aux réclamations du Pape, on célébra des mariages en vertu

1 Punctationd^Ems,

de diflpeoiea accordées par les évéques. Une foule d'écrits discutèrent, contestèrent les droits du Saint- Siège; celui d'Eybel, entre autres, Qu'est-ce que le Pape? produisit une vive sensation. L'institution d'an concile national fut même, dit^on, proposée à rBoi« pereur, afin de rendre inutiles les appels à Rome et les envois d*argent« Croyant assurer par là leur indé* pendance, les princes ecclésiastiques ne prévoyaient pas qu'ils creusaient eux-mêmes l'abîme où , vingt ans plus tard y s'engloutirait leur puissance territoriale ^.

Tel était F état des choses, quand un auxiliaire bien autrement puissant,' quand Joseph vint donn»* à ce mouvement des esprits son impétueux concours.

Déterminé à concentrer dans sa main toutes les forces de la monarchie , il ne tolérait pas les rapports de ses sujets avec Rome ; dans son système , les libertés ecclé* siastiques ne pouvaient trouver place. Ainsi , les évéques reçurent Tinjonction de ne reconnaître d'autres bulles que celles transmises par le gouvernement; les recours à Rome pour les affaires réservées furent supprimés, et les évêques autorisés à donner les dispenses pour cause de parenté. Voulant nommer les prélats en Lombardie , comme il les nommait dans les autres pays de sa domination , Joseph manda au gouv^neor qu'il se croyait autorisé à disposer de tous les bénéfices ecclésiastiques* Conformément à cette doctrine , l'Em* pereur, sans en informer le corps municipal ni la cour de Rome, nomma l'archevêque de Milan. Le Pape s'en

^ CÉSAR Canth, Histoire universelle .

étant plaint, Joseph renvoya le bref comme rédigé en termes pen convenables. Exerçant sar tons les évéchés une autorité sans limites , il en érigea de nouveaux, en réunit d'anciens ; les plas riches virent restreindre leurs revenus» Toute subordination des monastères envers les chefs résidant à l'étranger, cassa, attendu que chaque fondation devait être régie par des provinciaux dépendant de Tévéque, et qu'à toutes il était interdit d'envoyer des députés à des Chapitres tenus en pays étranger , comme aussi d'avoir des étrangers pour chefs; désormais le voyage de Rome ne devait être per« mis à aucun moine. Supprimant les Ordres voués à la vie contemplative , les Chartreux , les Carmélites , les Olivetains, les Camaldules, les Clarisses, les Capucins, dont les biens furent attribués au fisc, puis les Bénédictins, les Prémontrés, les religieux de Cileaux , les momes de Saint-Paul, les Dominicains, les Trinitaires, les Servites , les Franciscains , Joseph détruisit deux mille vingt-quatre monastères , et n^en épargna que sept cents. Encore son intention était*elle, dit-on, de ne conserver que les Piaristes. Les Ordres tolérés du* rent se livrer à l'enseignement. A l'exception des Ur-* suUnes et des Dames de la Visitation, qui trouvèrent grâce parce qu'on y instruisait la jeunesse , presque tous les couvents de femmes disparurent. Des hôpitaux , des écoles , des casernes les remplacèrent. Ainsi chassés de leurs maisons, rédaits à d'insuffisantes pensions, les religieux des deux sexes tombèrent daos uue déplorable indigence.

Devenu radministrateur suprême du temporel de l'Église^ Joseph constitua , avec les biens confisqués, un fonds de religion, qui servit, en partie, à augmenter le nombre des curés. Une seule école de théologie, à Pavie, remplaça les grands séminaires de Lombardie, jusqu'alors dirigés par les évéques; là aussi fut transféré le Collège Germanique de Rome.

Allant plus loin encore, TEmpereur prohiba les pèlerinages, réduisit le nombre des fêtes, enleva leurs riches ornements à plusieurs saintes images , les offrandes votives aux églises, ne permit plus de processions qu'à Tépoque des Rogations et de la Fête- Dieu, avec défense d'y porter des statues et de trop grandes bannières ; prescrivit les heures où l'on sonnerait les cloches, où Ton ouvrirait les églises, et fit composer, pour la jeunesse, un catéchisme politique et moral. Il se proposait de mettre la liturgie en langue vulgaire.

Le comte d'Herberstein , évêque de Laybach, en Carniole, secondait ardemment ces réformes: patron des nouveaux canonistes, il avait excité de vives plaintes : un rescrit impérial, du 27 novembre 1781, célébrant son zèle , le proposa en exemple aux autres évéques. Encouragé par cet auguste suffrage, M. d'Herberstein voulut s'en montrer de plus en plus digne. Dans une lettre pastorale, adressée au clergé et aux fidèles de son diocèse, il détermina, en prétendant s'appuyer sur la tradition , les droits du Prince , des Évéques , du Pape; et, dans cette classification , le pouvoir impérial

n'avait certes pas à se plaindre de la part qui lai était faite. Tons les décrets de Joseph trouvèrent en ce prélat un infatigable panégyriste.

Joseph ordonna aussi une nouvelle traduction de la Bible en langue allemande. Jusqu'à cette époque, l'Allemagne n'avait connu que la version faite par Luther, durant sa retraite au château de Wartbourg % près d*Eisenach ; vaste travail qui n*a rien perdu de sa popularité classique. En s'y livrant, Luther n'avait songé qu'à la révolution religieuse ; mais agitateur en tout, il accomplit une révolution littéraire.

Joseph voulait aussi supprimer dans l'Empire tout droit diocésain étranger. S' emparant des biens possédés en Autriche par des évéques du dehors , il fonda des évéchés nouveaux.

Aux réclamations qui s'élevaient de touteis parts, le prince de Kaunitz opposait invariablement les mêmes paroles : a Toutes considérations doivent céder devant » un système reconnu conforme au bien des sujets et » à la prospérité de la monarchie. »

Quant à l'Empereur, inflexible dans l'accomplissement de son œuvre comme dans ses opinions , il répondait au supérieur d'un couvent, qui lui soumettait ses scrupules : a Eh bien I allez-vous-en là où il n'y a ^ point de pareilles prescriptions. » Et à un évéque qui , après lui avoir adressé un long discours sur ses

* Séjour, pendant longtemps , des Landgraves de Thuringe. C'est là, qu'en 4*207, eut lieu le célèbre tournoi poétique, où parurent les plus célèbres Minnesingers»

propres devoirs» lui demandait ses inalracliona : a L'instructioD est que je veux être obéi ^ »

On Ta dit y avec raiaon ; a Sous le règne de Jo<- » sepb II 9 rAulriche sortait du Catholicisme sans en- 0 trer dans le Protestantisme, n

Frédéric avait sur les réformes de tout antres idées : aussi écrivait*il à d'Alembert : a L'Empereur continue » ses sécularisations sans interruption ; chez nous , n chacun reste comme il est , et je respecte le droit de p possession , sur lequel la société est fondée, n II ap» pelait Joseph ion frhre le Sacristain.

Déjà l'instruction publique avait attiré toute Taltantion de Marie-Tbérèse ; avant elle, ce grand besoin national était entièrement négligé» etie peuple, aban^ donné à lui-même, passait pour Tun dos plus ignorants de TËurope. Voulant doter son vaste empire de ce bienfait, elle établit, en 1771, un système unique d'éducation ; ce fut , pour les écoles primaires, la mé* thode dite lUiérale et par tablettes : métbods à laquelle on a reproché, sans injustice, d'être machinale. Dans tout TËmpire , en effet , chaque jour, h la même heure, tous les élèves recevaient la même leçon , avec las mêmes explications, sans égard à l'aptitude des uns et à l'incapacité des autres. Mirabeau appehiit cela don^ net des uni f armes aua> âmes.

Mais en même temps que Marie^ Thérèse créait un élément d'instruction publique dans ses états, elle craignait de mettre le peuple en contact avec des lumières

^ CÉSAB Cantu y Histoire univenelle.

1780-1784 LIVRE QUATIIIËMB. 354

qu'il ne lui semblait pas encore en étal de recevoir. De ploB, sa piété personnelle lui inspirait d'insurmontables préventions contre les travaux récents des philosophes et des protestants du nord de rAlIemagne« Que fit alors cette princesse? Elle résolut d'isoler T Autriche au milieu de l'Europe philosophique ou protestante. Une' censure sévère fut donc établie. Mais à travers cette épaisse muraille, une foule de mauvais ro* manSy d'ouvrages frivoles s'introduisirent; nourriture toujours malfaisante, mais surtout pour des esprits dépourvus d'autres aliments.

Quelques années avant Joseph , les écoles publiques de Bohême comptaient quatorze mille élèves environ ; sous ce prince , le nombre s'en éleva à cent dix*^sept mille. En 1779, il n'y avait dans tonte la BassO'^Au* triche que trente et un mille deux cent trente et un étudiants; en 1810, ce nombre moula à cent quatre* vingt-cinq mille huit cent quarante-cinq.

Jttsqu*à la dissolution de lenr Société, les Jésuites avaient seuls dirigé les écoles latinee. Les Pioristes leur succédèrent en 1 773*

Réformateur de l'État, il importait à Joseph d'éclai" rer la route dans laquelle il poussait ses sujets. A i'avénement de ce prince. Vienne ne possédait que sept imprimeries. Encourageant l'esprit de recherche et d*examen, l'Empereur élargit le champ de l'étude. De nombreux auteurs, jusqu'alors à TiVuifea?, devinrent ac» cessibles. Une main souveraine ouvrit la carrière, et ce fut du ti^ne même que partit le cri d'En avant. Mais

après un si léthargique engourdissement , comment marcher? Aussi fallut-il du temps à ces captifs > subitement délivrés, pour se reconnaître et s* orienter dans ce monde nouveau. Incapable de prendre part au mouvement intellectuel qui signalait la naissance d*ane littérature nationale en Allemagne, F Autriche se sentait en arrière de son époque, et T intime sentiment de sa faiblesse découragea ses premiers efforts. Elle ne commença réellement à donner signe de vie, à prendre foi en elle-même, que sous le règne de l'empereur François II.

Et pourtant une aurore littéraire avait lui de bonne heure dans cette contrée : ses premiers poètes datent de six à sept siècles, et les Niebelungenj comme le Service des dames (Frauendienst) d'Ulrich de Liechtenstein, passent pour des œuvres autrichiennes. Un long silence suivit ces chants; puis, vers la fin du dernier siècle, s'ouvrit une nouvelle ère poétique, grâce à Sonnenfels , au satirique Blumauer, à Alxinger, surnommé VU&race autrichien j au lyrique Mastalier, à Buttler, Agenzoff, aux poésies sacrées de Denis.

Quant aux beaux-arts , l'Autriche n*a produit , il es) vrai , qu'un grand peintre , Mengs, appelé le Aaphael de l' Allemagne ^ ^ mais quelle couronne musicale! que de chefs-d'œuvre! Mozart, Gluck, Haydn, Beethoven^, Gelinek, Eybler, Yeigel, Haendell

1 Né à Aussig, en Bohême, en 028 , mort à Rome en 4779.

3 Bien que Gluck soit né dans le Haut-Palatinat, et Beethowen à

Cest sons Joseph II que TUniversité de Vienne, fondée en 1 361 , a reçu son organisation actuelle.

Avant lui, les cours des universités et des gymnases étaient également gratuits. Ce prince soumit tous ceux qui voudraient les suivre aux taxes suivantes : Ecoles triviales^ 3 florins; normales, iO'^ gymnases, 12; cours de philosophie , 18; de médecine , 30; de droit, 30; le cours de théologie resta gratuit ^ .

Bientôt Joseph porta son esprit novateur au cœur même des familles ; là encore se manifesta une bien regrettable précipitation. Ainsi, dépouillé de son plus saint caractère, du caractère religieux, le mariage ne fut plus qu'un contrat. Par une conséquence nécessaire, on facilita le divorce; les enfants naturels devinrent habiles à succéder. C'était enfreindre à la fois la Joi divine et la loi morale, saper la famille, désorganiser Tordre civil , et jeter brusquement la société hors de ses voies régulières.

Non moins que le mariage , la puissance paternelle eut ses mutilations. Après Tabolition du droit d'atnesse, le père ne conserva même pas Tusufruit des biens de son fils : il n'était plus que son tuteur.

Gomme la mort nivelle tout, et que les hommes sont enfin égaux dans la tombe, on interdit les sépultures somptueuses ; riches et pauvres , paysans et seigneurs , tous , pétris du même limon , durent être in-

Bonn, électoral de Cologne, leur long séjour à Vienne les a faits autrichiens.

* Recherches sur Vétat actuel de la monarchie autrichienne, rédigées à Vienne , vers la /fn d« 4849.

354 HISTOIRE DE JOSEPH II. ]780-t78«

hamés avec la même simplicité , enBevelis dans un même linceul , c^est-à-dire dans un sac ^

Nul| avant Tàge de vingt-trois ans, ne put s'éloigner ; une taœe des absents atteignait les propriétaires voya« geurs; le séjour à l'étranger se prolongeait-il? la confiscation frappait les biens; des peines graves punissaient l'émigration, et les magistrats qui ne l'avaient pas empêchée.

Joseph, heureusement, décrétait aussi d'autres mesures que celles-là.

Il ouvrit un asile aux orphelins , aux enfanta pauvres , et appela de France ces pieuses filles de Saint- Vincent- de-Paul, si héroïquement dévouées au soin des malades.

Son édit contre la mendicité est fort remarquable : Tous les mendiants devaient être arrêtés , les infinnes conduits dans des hospices spéciaux , les valides de* vaut des tribunaux qui leur donneraient du travail , et les enfants des deux sexes gardés à vue jusqu'à la découverte de leurs familles.

Si les parents avaient engagé ces enfants à mendier, ou si, pour les retenir, ils avaient manqué de vigilance, on les punissait; si, au contraire, ils étaient hors d'état de veiller à leur éducation , une retraite les recueillait , et l'État se chargeait d'eux.

Couvrant d'une sollicitude paternelle les malades indigents, l'Empereur disposa, dans les salles bien aérées d'un vaste hôpital, plus de quatre mille lits.

' Ordonnance du 23 août 4784, révoquée en 4786.

Service médical , laboratoire , pharmacie , régime hygiénique, tout y était parfaitement organisé.

Il n'existe pas dans les différentes parties de la domination autrichienne une ville que Joseph n'ait embellie ou réparée : pour n'en citer qu'un exemple , entre tant d'autres, Lemberg (patrie de Stanislas Lecziniki) lui doit ses écoles, des cours de physique et d'anatomie, deux séminaires, l'un pour FËglise latine, l'autre pour l'Église grecque-» romaine, une riche bibliothèque et de nombreuses améliorations matérielles.

Informé de l'énergie avec laquelle Jean de Dillon avait, dans le comté de Meath, en Irlande, défendu la cause des Catholiques opprimés, l'Empereur lui conféra, pour lui et ses descendants, la dignité de baron du Saint-Empire.

De ses innovations, il en est une qui a survécu, et dont la postérité reconnaissante lui tiendra éternellement compte ; c'est son Êdit de Tolérance ^ du 1 3 octobre 1781. A diverses reprises, il en étendit même les bienfaisantes conséquences. Dès lors, tous les membres des églises grecque et protestante obtinrent le libre exercice de leur culte , tous les Chrétiens , à quelque communion qu'ils appartinssent, furent déclarés égaux en droit ; toute agrégation de trois mille âmes put édifier un temple, sous l'unique condition de fournir des fonds suffisants pour l'entretien d'un ministre et le soulagement des pauvres.

Là, il était dans le véritable esprit de l'Évangile; là , il provoquait des bénédictions. Mais pourquoi ne

s'être pas borné à la tolérance? pourquoi tant de téaiéraires invasions dans on monde qui ne relevait pas de César?

La presse venait d'être émancipée : une fois en possession de ses nouveaux droits , elle en usa largement. Un déluge de pamphlets , de conseils , de systèmes, inonda le gouvernement; mais à force de lumières, au lieu de l'éclairer, on l'eût aveuglé.

Quant à l'Empereur, incessamment contrarié par d'opiniâtres résistances, il entendait, de toutes parts, des plaintes, des murmures, et s'y résignait stoïquement. La chaire sacrée elle-même retentit plus d'une fois d'amères doléances. Lorsqu'on le pressait de mettre un terme à ces clameurs : a Et mon Édii sur la » Tolérance? » répondait-il.

Le satirique François Kratter venait d'écrire un virulent libelle intitulé : Lettres sur l'état présent de la Galicie. On hésitait à l'imprimer, et l'Empereur fut consulté : « Pourquoi non , » répondit Joseph , a si ces » traits ne sont dirigés que contre moi? J'en ai bien D d'autres à supporter, d

N'était-ce pas un curieux spectacle que ce monarque absolu, ébauchant de lui-même, dans l'entière plénitude de sa volonté personnelle, tous les plans que, quelques années plus tard, en France, l'Assemblée Constituante allait réaliser ' ?

La législation générale ne pouvait pas échapper à l'attention de Joseph.

* CaraccioU , Vie de Vempereur Joseph II.

Comme dans la plupart des autres contrées de l'Europe, le Droit Romain s'était répandu, depuis des siècles, en Allemagne et dans les états allemands de la Maison d'Autriche. Néanmoins l'ascendant du régime féodal, et les usages locaux , dès longtemps appropriés au génie, aux convenances de chaque nation , n'en avaient pas permis la prédominance générale et complète. C'était même beaucoup moins une législation régnante qu'une grave autorité, à l'aide de laquelle on éclairait la nuit des coutumes, ou l'obscurité de lois peu à peu et une à une établies.

Nécessairement aussi la diversité des religions, des mœurs, des climats, dut enfanter des codes généraux ou particuliers. De là, au premier rang, le Code de Saxe et de Souabe, Sachsen nnd Schwaben Spiegel; le Droit Impérial , Kaiserrecht; le Droit du Pays et des Villes, Land und Siadttrecht.

Durant plusieurs siècles, l'Autriche n'eut donc ni une législation, ni une jurisprudence, si Ton peut s'exprimer ainsi, personnelles. Sa règle la plus sûre, elle la trouvait dans des lois étrangères, dans le Droit Romain surtout; car les coutumes locales s'étaient effacées; les lois générales ou particulières avaient disparu; celles qui les remplacèrent successivement ne recevaient aucune promulgation. Appliquées en silence, elles agissaient de même, et se faisaient sentir, sans se révéler. En outre, nulle méthode parmi elles, nulle coordination systématique : c'était un inextricable chaos, rudis indigestaque moles.

GependaBit les années s'écoulaient, et pins on marchait à travers ces ténèbres , plus on sentait le besoin d*y porter la lumière.

Après mille efforts de patience laborieuse, une énorme compilation avait surgi ; mais les plus intré* pides, les plus clairvoyants jurisconsultes osaient à peine s'engager dans ce labyrinthe.

Enfin, sous l'empereur Léopold r% grâce aux infatigables travaux du conseiller François de Quarient , parut un code particulier , Codeœ Austriacus ^ Toutes les ordonnances rendues depuis Ferdinand I^ y étaient alphabétiquement relatées. Plus tard, en 1752, deux autres volumes , suite de l'ouvrage , donnèrent , Tan les ordonnances de 1 52i à 1 720 , qui ne figuraient pas dans le Codeœ Austriacus, ou qui ne s'y trouvaient qu'inexactement rapportées; l'autre, la suite des or^ donnances, depuis 1721 jusqu'à la mort de l'empereur Charles VIL

Marie'-Thérèse avait senti de bonne heure la nécessité de lois claires , connues , invariables. Jalouse de donner à sa nation un véritable Code , elle institua à Brtlnn , en 1 753, une Commission chargée de rassem* bler d'abord toutes les lois de la Monarchie. Rappelons, à son éternel honneur, que cette grande princesse s'était hâtée d'abolir dans tous ses états la twture.

Plus tard, en 1777, le conseiller d'État, baron de Poeck, réunit dans un système chronologique

* Marcel do Serres, Voyage en Autriche, ou Essai statistique et géographique sur cet empire, tome I".

toutes celles promulgées sous Marie -Thérèse , jusqu'en 1770.

Mais le recueil était incomplet, en ce sens que les lois rendues depuis cette époque jusqu'à la mort de rimpératrice n'y étaient pas comprises.

M. de Kropatscheck remplit la lacune.

Ce grand travail fut continué, avec ardeur, sous Joseph IL Pour atteindre le but, on suivit la seule marche rationnelle, en séparant des lois criminelles les lois civiles , en ne confondant plus les lois d'ordre général et d'application permanente avec les règle* ments transitoires et de circonstance.

Mais l'ensemble de ces matériaux était loin encore de constituer une codification complète.

On persista à publier les lois décrétées depuis l'avénement de Joseph ^

Après avoir subi plusieurs modifications, la Commission créée par Marie-Thérèse cessa d'exister, sans avoir accompli toute sa tâche. Deux de ses principaux membres, de Bolger et d'Azoni, continuèrent néanmoins, à Vienne, sous les auspices du gouvernement, le vaste travail entrepris à Brtinn, et toujours selon le même plan. Ainsi, les trois grandes divisions de ce code général étaient Personœ^ Res^ Obligaliones j les Personnes , les Choses , les Obligations.

D'Azoni étant mort en 1760, M. Zenker reprit la rédaction du Code Civil, tandis que M. de Holger donnait tous ses soins au Code Criminel.

^ Ce recueil alla jusqu'à rannce 4797 ; mais on ne l'imprima pas.

Enfin, Pentreprise fat terminée en 1767.

Mais était-ce bien un code qu'une compilation en plusieurs volumes in-folio, sans un principe fondamental, sans une liaison systématique? Chargé d*eii faire l'extrait , le savant de Horteg acheva sa tâche, pour le Code Civil, en 1782. Vers la même époque, une commission spéciale s'occupait du Code Criminel.

Il faut remarquer qu'aucun étranger ne fut appelé à cette collaboration. En efiet, des jurisconsultes nationaux seuls peuvent être bien initiés aux vrais besoins du caractère national.

Joseph, malgré tant d'efforts, ne put doter ses états d'un code universel et complet.

Pour se dédommager de cet insuccès , il abolit la peine de mort. Mais, plus tard, se rappelant le passage de TEcriture où il est dit que l'homme qui se sert du glaive doit périr par le glaive, il crut devoir rétablir ce châtiment contre les assassins \

Cependant la législation civile recevait de notables améliorations. Ainsi, sous ce prince, les titres suivants, Bugerliche Gerichte, Concours Ordnung, Taœt Ordnung, Ehepatent, Juridiction und Gerichtstandt ^ Gesetzliche

^ Dans le Code Criminel de 4803 , la peine de mort reparut pour six espèces de crimes: 4® la haute trahison, 2° la révolte, 3° le meurtre, 4° les blessures mortelles faites en commettant un vol, 5» les incendies, 6^ les falsifications du papier-iponnaie. Mais, en 4849, ce supplice cessa d'être applicable aux contrefacteurs du papier-monnaie , quand ils ne s'étaient pas servis d'instruments fabriqués exprès ou de caractères imprimés.

Erbfolge Ordnung^ etc. j furent achevés. C'étaient là des résultats essentiels : néanmoins la première partie da Gode Civil ne parut qu'en 1 786.

L'administration des finances ne préoccupait pas moins T Empereur.

Ses revenus, rAutriche les tire en grande partie de son territoire et de sa consommation intérieure ; c'est là un immense avantage sur la plupart des puissances commerçantes.

Asseoir l'impôt de la manière la plus équitable , introduire un système uniforme dans la perception , tel fut le constant désir de Joseph ; vers 1 784 , ce désir commença à se réaliser. L'année suivante , on s*occupa du cadastre et de la mesure des terres. Néanmoins, malgré l'impulsion communiquée, le nouveau mode ne devint applicable qu'au commencement de 1790.

Mais qu'arriva-t-il ? Faute de connaissances spéciales chez les agents employés à cette opération , les évaluations avaient été tellement inexactes, les données si vagues, que l'égalité relative, espérée par le prince , devint impossible. Le système fut abandonné par ses successeurs. Moins odieux que tout autre, l'impôt territorial était, à cette époque, vivement réclamé en France : dans les états de Joseph , il excita de violents murmures.

Longtemps la Banque de Vienne fut une simple caisse du gouvernement, fondée et soutenue par lui pour faciliter le payement de ses dettes. Dans ses rap-

96i HISTOIRE DE JOSEPH II. 1780-1784

porto avec le commerce, elle tendait moins à lui venir en aide qu'à le soumettre davantage à la dépendance du pouvoir. Léopold, son fondateur en 1703, lui assigna immédiatement un revenu de quatre millions de florins, somme élevée. Tannée suivante, à cinq millions. En 1 71 i , Charles YI l'augmenta encore, et attribua à la Banque la perception de divers produite de l'État, tels que le sel, le tabac, le timbre et les douanes.

En 4 753 , cet établissement reçut une modification notable : M. de Ghoteck, chargé alors de l'organisation des finances , créa, pour la gestion de la Banque, une administration spéciale, qui prit Tentière direction des affaires : dès lors les magistrato de la ville n'eurent plus qu'à apposer leurs noms.

Cependant les revenus de la Banque inspiraient une confiance qu'augmentait encore l'exactitude de ses payemento. Bientôt les capitaux qu'elle recevait forent déclarés non susceptibles de confiscation (excepté pour le crime de lèse-majesté). De plus en plus favorisée, ses effeto obtinrent l'exemption de toute taxe. Ainsi , lorsqu'en 1778 toutes les propriétés furent taxées, cette mesure n'épargna que les billeto de banque. Depuis, les fonds des hospices, des hôpitaux, des églises, durent être placés à la Banque. Enfin, Joseph II prohiba tout placement de fonds sur particuliers à un intérêt plus fort que i pour 1 00 , et tout placement quelconque à l'étranger ^ •

* Aujourd'hui , la Banque de Vienne est une simple caisse de commerce, une caisse de comptes courants, escomplimt des effets, rece-

Le sage Rosny avait dit : a Le labourage et le D pastourage , voilà les deux mamelles dont la France » est alimentée , les vrayes mines et trésors du Pé« » ron. »

Or, Joseph voyait aussi dans la production du sol le principe de la richesse publique, et l'un de ses premiers soins fut l'abolition de la servitude féodale. Le célèbre édit de 1 781 , en changeant la nature de l'impôt foncier^ tendait surtout à Taffranchissement des paysans. Avant lui y la plus lourde charge de l'impôt pesait sur eux : depuis , ils se sont trouvés , peu à peu, moins onérés que les seigneurs. On a même vu, toutes les fois que les intérêts de ces deux Ordres étaient en contact, le gouvernement traiter les paysans avec une remarquable prédilection.

Joseph a donc été, en Autriche, le père de Tagri* culture.

De tout temps, les Juifs ont considéré le gouvernement autrichien comme leur protecteur en Allemagne, et sont venus» en grand nombre, s'abriter à l'ombre de ce pouvoir tutélaire. Très-aptes au commerce, ils n'ont jamais témoigné le moindre goût pour l'agriculture.

vant des dépôts , faisant des prêts et émettant des billets payables à vue. Elle est la propriété absolue des actionnaires qui Font formée par leurs roises ; c'est eux qui nomment le directeur, les douze censeurs d'escomptes, le secrétoire et les employés subalternes. Le gouvernement s'est réservé la nomination du gouverneur et du vice-gouverneur; en outre, un commissaire impérial assiste à toutes les séances du conseil , sans voix délibôrative , mais pour voilier à l'obscrvalion des règlements.

Recherches mr Niai actuel de la Monarchie Autrichienne.

Toate tentative d'impalsion dans cette voie avait mémo échoué. Essayant un nouvel effort , Joseph II leur donna 9 en Galicie, des terres considérables, avec des bestiaux et les instruments de labourage nécessaires : ils étaient partagés en deux colonies , Nouvelle Jérusalem et Nouvelle Babylone. Malgré tant de moyens de succès, tout dépérit bientôt entre leurs mains; il fallut les remplacer par des colons allemands.

Pour tirer un meilleur parti de leur sagacité naturelle, l'Empereur, non content de faciliter de plus en plus, aux Juifs, Texercice des arts et métiers, leur ouvrit aussi les écoles et les universités. 11 les admit aux droits de bourgeoisie, mais sans leur permettre encore de devenir propriétaires.

L'industrie manufacturière doit beaucoup à Joseph. L'Archiduché était resté étranger au grand mouvement commercial des quatorzième et quinzième siècles. Vers les premières années du dix - huitième , Charles YI, débarrassé de ses guerres avec les Français et les Turcs, voulut créer tout à coup, dans sa monarchie, Tindustrie manufacturière et le commerce. Aussitôt parut une foule de lois et règlements; mais ces mesures, souvent contradictoires, se détruisaient les unes les autres. Une Compagnie du Commerce Oriental ayant été organisée, TEmpereur lui assigna des fonds considérables. Pour exciter les riches propriétaires à s'y intéresser, il attribua à la Compagnie le commerce exclusif des bestiaux, et prohiba toute importation de cette nature. Quelques années plus

tard| éprouvant lui-mêmô le besoin d'argent, Charles YI préleva, avec une parfaite sécurité de conscience, 2,300,000 florins sur les produits futurs de Fentreprise I Un tel régime eut bientôt tué la Compa* gnie Orientale, avec la plupart des autres établissements commerciaux , et ruiné les actionnaires.

On Ta vu plus haut, l'empereur François I" s'était fait lui-même marchand et fournisseur. Â son instigation , les plus grands seigneurs suivirent ce f&cheux exemple, et les particuliers , faute de capitaux sujfisants , n'osèrent aborder la concurrence.

Marie-Thérèse, en 1752 , créa un Conseil Supérieur de Commerce , avec des Chambres Provinciales en relevant. Six Chambres Spéciales furent aussi organisées : une à Fiume, pour T introduction des denrées coloniales; une à Temeswar, pour l'exportation des grains et de la laine en France et en Italie ; une à Sanotschatz, pour cette même exportation en Turquie; deux à Vienne , pour l'envoi des toiles de Bohême en Amérique, et pour l'échange des divers objets manufacturés contre les marchandises du Levant ; une enfin à Kilia-Nova , pour la Mer Noire. Chacune d'elles se trouvait ainsi en rapport avec les principales Compagnies de commerce.

Mais vingt-quatre ans s'étaient à peine écoulés, que, de toutes ces compagnies, celles de Fiume et de Kilia-Nova restaient seules debout.

C'est sous Marie-Thérèse que commença le régime prohibitif; de 1 769 à 1 770 , la mesure devint presque

générale. Néanmoins quatre ans plus tard , comme on s'apercevait que les manufactures indigènes ne pou* vaient pas subvenir à tous les besoins de la consommation intérieure 9 l'importation de plusieurs articles fut permise , en les grevant toutefois de droits trèsélevés.

Vers 4775^ parut un nouveau tarif de douanes plus modéré que le précédent , mais chargeant de droits considérables l'exportation de plusieurs den« rées. Ainsi l'agriculture était sacrifiée à Tintérôt ma« nufacturier.

Au point de vue industriel et commercial j le long règne de Marie^Thérèse , si glorieux d'ailleurs , ne fut qu'une série d'essais impuissants, contradictoires, dan« gereux même. Au lieu d'asseoir le commerce sur l'aisance du peuple y on voulait, à toute force , l'établir sur la fortune des seigneurs; et, déplorable aveuglement! toute controverse était interdite : une censure sévère arrêtait les moindres écrits propres à répandre d'utiles connaissances.

Joseph avait sérieusement étudié les ressources de ses états ', et leurs chances de développement agri**

< Avant la révolution , le commerce entre la France et les provtncei autrichiennes était considérable. Une balance assez égaie de Timportalion et de l'exportation donnait environ 60 millions de francs. Mais, depuis la perte des Pays-Bas , l'Autriche n'est plus limitrophe de la France , qui recevait annuellement de ces riches provinces 8 millioDS de francs de toiles, et 4 millions de bestiaux. De son côté, la France n'a plus ces belles colonies qui importaient en Autriche 46 millions environ de leurs produits.

colOy industriel y commercial. Mais sur ces questions comme sur toutes autres , ses idées étaient absolues.

Une fois convaincu de la bonté intrinsèque d'une mesure , il ne se préoccupait ni des races , ni des coutumes, ni des sentiments, ni des intérêts, ni même des droits des étrangers ' .

Voici ce qu'il écrivait à ses ministres : « Le commerce 9 autrichien paye annuellement %i millions de florins j> pour marchandises étrangères, d'où il suit qu'il serait 0 épuisé sans les mines. Afin de favoriser la produo- » tion du pays et de réprimer la mode, j'ai prohibé les 0 marchandises étrangères. Je sais que cela a causé de » la rumeur parmi les négociants , mais je ne puis ao- 9 corder qu'un délai pour réexporter les objets étran* » gers qui sont dans le pays. Souverain d'un grand » empire, je dois embrasser d'un coup d'œil Ten* » semble de mes états , sans écouter chaque fois les » cris dequelques provincesqui ne connaissent qu'elles- » mêmes. Le bien des particuliers est une chimère, et nje le sacrifie au bien général »

En 1 784 , il soumit au droit de 60 pour 4 00 l'intro* duction des produits des fabriques étrangères : c'était presque les prohiber. Quatre ans après l'adoption d'une telle mesure, il se fabriquait pour 14,000,000 de florins de marchandises de plus qu'avant sa publication. Mais pour contraindre l'industrie nationale à soutenir, par de nouveaux efforts, la concurrence étrangère, il eût fallu réduire promptement ce droit énorme.

* César Cantu , Histoire universelle.

Une des circonstances qui causèrent à Joseph le plus de joie, ce fut de voir deux navires, chargés pour le compte de deux n^ociants viennois, descendre le Danube, passer à Semlin, toucher à Belgrade , et continuer vers la Mer Noire.

Il chercha à développer le commerce hongrois. Les ports de Fiume, de Zengh ^ , de Carlopago ' étant trop éloignés pour le transport des grains, des vins, des peaux, TEmperenr traita avec la Porte et obtint, en 478i, la libre navigation du Danube et celle de la Mer Noire jusqu'aux Dardanelles, ainsi que l'exemption des péages pour les marchandises sous pavillon autrichien , à la charge seulement de payer 3 pour i 00 de la valeur. Dès 1 786, exemptée de tout droit, dotée même d'une prime par décret impérial, une compagnie italienne transportait les grains hongrois jusqu'à l'embouchure du Danube : là des vaisseaux venus de Fiume et de Trié^te conduisaient ce blé à Gènes et à Marseille* Cette entreprise prospéra d'abord, mais bientôt la guerre de Turquie l'eut ruinée. Aujourd'hui de nombreux bateaux à vapeur sillonnent, en tout sens, le Danube, si désert il y a peu d'années.

Longtemps la portion du littoral de l'Adriatique qui , sur une ligne de 30 milles, s'étendait de l'Italie à l'IU lyrie vénitienne, et de celle-ci à la Dalmatie, fut le théâtre de tout le commerce maritime de l'Autriche :

* Au seizième siècle , cette ville avait été comme la place d'armes des Uskoks.

^ Creusé par ses ordres, en 4782.

Trieste en était le principal entrepôt. Quand , vers la fin da quatorzième siècle , cette ville, après bien des vicissitudes et bien des changements de maîtres , passa sous la domination autrichienne , son commerce grandit à Tombre du repos dont elle jouissait enfin. Les empereurs encouragèrent ses premières tentatives. Déclarée y en 17<7, port franc par Charles VI, Trieste commença à donner de Tombrage à Venise , et son commerce prospéra à mesure que s'affaiblissait celui de la République. Voulant lui procurer une extension plus grande encore, Joseph II établit, en 1780, une Compagnie des Indes Orientales. Équipés par elle, cinq vaisseaux portèrent aux Indes des métaux travaillés , du verre , de la toile , de la cire , des objets d'ébénisterie , et en rapportèrent du coton , de la soie , du thé , de la porcelaine , de Tambre, de Topium, de Tivoire, des épices. Mais en 1783, tandis que ces bâtiments revenaient chargés de thé , les Anglais et les Hollandais qui en furent informés , abaissèrent tout à coup, de 25 pour i 00, le prix de cette denrée, et la Compagnie se trouva ruinée.

Trieste , en 1 782 , avait pris part au commerce du Levant ; bientôt elle envoya un vaisseau sur les côtes occidentales de TAfrique ; ce bâtiment revint avec une riche cargaison.

En perdant la Belgique, l'Autriche a perdu aussi le grand commerce qu'elle entretenait avec la Hollande.

Sous le règne de Joseph , la fabrication des toiles de lin et de chanvre fit de rapides progrès. De ces labo-

rieux foyers, l'activité se communiquait à tous les autres.

Des négociants probes et intelligents se trouvaientils dans rembarras? TEmpereur, arrivant à leur secours^ leur prêtait des sommes considérables. C'est a lui personnellement que d'habiles mécanicienSi din* génieux industriels , durent leur succès.

Au reste, les immenses richesses minérales de TAa*triche sont, pour la prospérité de ses fabriques, un inappréciable avantage. En 1770, le produit seul des mines de fer était évalué à quarante millions de florins, et en 1783, selon Nicolaï, ce travail nourrissait cinq cent mille personnes. Sous ce rapport, l'Autriche est un des pays du globe les plus favorisés; non^seulement elle possède dans son propre sol toutes les productions du règne minéral , et avec assez d'abondance pour sa consommation, mais encore elle y trouve la matière d'une exploitation considérable. On peut comparer pour leur pureté, l'or de Transylvanie, Tar^ gent et le cuivre de Hongrie, le mercure d'Idria, aux plus belles productions de l'Asie et de l'Amérique. La Galicie entière, la Transylvanie, tout le nord de la Hongrie reposent sur une vaste couche de seP . Pour les ouvrages fins, l'acier de Saltzbourg et de Styrie

^ Aux termes d'un traité conclu avec la Russie, en 4846 , il a été oonvenu que la Galicie en fournirait annuellement au royaume de Pologne 450 quintaux , à raiion d'un thaler 20 gros le quintal, pris sur les lieux. L'Autriche en fournit de même à la Suisse orientale, et pourrait en approvisionner l'Europe, comme elle approvisionne de fnr une grande partie de I Allemagne, de la Pologne et de la Russie.

est fort recherché , comme celui de Hongrie pour les Ojjvrages plus grossiers. L'étain de Bohémei le zinc de Dollach en lUyrie, la calamine de Carinthie^ Tantimoine et Talun de Hongrie, le cobalt, le salpêtre de Galicie, de Slyrie et des bords de F Adriatique, le set de Glauber \ la serpentine, T albâtre, le porphyre, le granit , des marbres ^ de toutes couleurs , des diamants, des cristaux, des pierres précieuses, cette terre généreuse livre tout à l'homme. On ne connaît dans TEurope qu'une seule mine d'opales , elle se trouve, en Hongrie, à Cservenitsa (YorosYagas). £t encore, en plus d'une contrée de ce vaste empire, combien l'apathie des habitants ne laisse-t-elle pas de trésors enfouis dans les entrailles de la terre !

Ses eaux minérales, les plus abondantes du monde, n ont pas moins de quinze cents sources diverses.

Charles YI et Joseph H sont les empereurs qui ont donné les meilleurs soins à la création et à l'entretien des routes. On doit à Charles celle qui conduit de Carlstadt à Fiume.

Quant aux moyens de communication par eau , les vastes fleuves qui sillonnent, en tous sens, le territoire autrichien, n'offrent pas autant d'avantages qu'au premier aspect on serait tenté de le croire : tour à tour à sec , ou subitement grossies par la fonte des neiges, les rivières sorties des Alpes ne per-

^ Trouvé , en 4794 , dans un marais près de Bude. ^ On a découvert , il y a quelques années , en Tyrol , un marbre blanc, égal , dit-on , pour la finesse du grain , à celui de Carrare.

d72 HISTOIRE DE JOSEPH II. 1780-1 7S4

mettent qu'une navigation incertaine et périlleuse; celles de Croatie, d'Esclavonie , d'IIlyrie sont, en certains endroits, hérissées de rochers et d'arbres ; sur les rivières de Dalmatie, la navigation n'est pas encore praticable; quant à celles de la Hongrie méridionale et du nord de la Galicie, leurs fréquents débordements entretiennent sur les rives de nombreux marécages. De plus, entre tous ces cours d'eaux , séparés par des chaînes de montagnes, nuls points de jonction , nulles correspondances.

Quant à son organisation militaire, la monarchie autrichienne renferme en elle-même tous les éléments d'une excellente armée. Diversité des qualités morales et physiques de ses peuples, civilisation beaucoup plus avancée chez les uns que chez les autres, telles sont les circonstances qui produisent des sujets éminemment appropriés à chaque spécialité de service. En outre, grâce à l'abondance de ses produits naturels, le pays fournit bien au delà de ce qu'exigent l'équipement et l'entretien des troupes de toutes armes.

Dans les guerres contre Louis XIV, Léopold P, assisté des secours d'une partie de l'Empire, ne put mettre

sur pied , en 1 673, que 60,000 h.

en 1690, 97,000

Sous son successeur, et contre le même ennemi, le prince Eugène, en 1705, commandait 132,24i

Dans la guerre de la succession de Pologne, en 1735, Charles VI avait. . 150,000

En 1738, contre les Turcs 161,485

Pour résister aux efforts combinés de la France et de la Prusse, Marie-Thérèse, en 1745, arma 272,008

Durant la guerre de Sept Ans, la force ordinaire de ses troupes était de. . . . 200,000

En 1779, Joseph soutint ses prétentions sur la Bavière avec 244,000

Ce prince , au moment de la guerre contre la Porte, éleva ses forces à. . . 321,558

En 1788, il opposa aux Turcs'. . . 364,000

Depuis longtemps on se plaignait des enrôlements irréguliers et de vexations nombreuses. L'Empereur mit un terme à ces abus. « Je ne connais que deux » manières de conduire les militaires , » disait-il , a rhonneur et la fermeté. »

C'est lui qui introduisit la conscription militaire dans ses états, et, dans l'armée, cet ordre, cette économie, devenus depuis l'un des traits caractéristiques des troupes autrichiennes. Sous ce dernier rapport, les sages conseils de Lascy lui furent très-utiles.

Mais, chose singulière, dans un empire donf les légions combattirent si vaillamment sur tant de champs

^ Après la paix de Sistow, au commencement du règne de l'empereur François U , l'effectif de Tannée fut ainsi déterminé :

Pied de guerre 381,000

Pied de paix 287,840

C'est le maréchal Daun qui donna aux régiments Tuoiformité de manœuvres.

de bataille , la qualité personnelle était plus considérée que le grade. Ainsi, Marie-Thérèse, fixant les rapports d^étiquette hiérarchique entre le civil et le militaire, décida que les secrétaires et teneurs de H* vres des ministères impériaux auraient la prééminence sur les capitaines. A la même époque, Frédéric sanctionnait la prétention d*un simple enseigne, prenant le pas sur le conseiller de légation, comte de Schwérin * !

Tandis que Tempereur d'Allemagne marchait, sans relâche, dans la voie des réformes, TEurope commençait à jouir des douceurs d'une paix générale.

Sous le sceptre d'un conquérant qui avait sa s'arrêter, la Prusse cicatrisait ses blessures; et, dans la paix , Frédéric se montrait non moins grand que dans la guerre. Roi par le génie comme par la naissance, il partageait avec Voltaire la monarchie intellectuelle da dix-huitième siècle. Mais Tun organisait une nation , et l'autre démolissait une société.

En Russie, une femme qui mérita le surnom de Grande continuait Tœuvre de Pierre P% en étendant, de plus en plus, T influence de la même politique. Trop fière pour tolérer Todieux despotisme à Taide duquel l'Angleterre savait rendre les guerres maritimes plus profitables à son commerce que la paix même, Catherine proclama , en 1 780, les principes tutélaires

^ Recherches sur Vétai actuel de la monarchie autrichi9nne.

de la Neutralité armée ^ . Deux passions remplissaient sa vie : Famotir et la gloire.

Sur le trône de Charles XII , Gustave III y vainqueur de rarifttocratie , et tourmenté d'élans chevaleresques , supportait impatiemment le repos. En attendant Tillustration des armes , il encourageait les lettres, favorisait l'agriculture y réparait les désastres du commerce, et chaque jour lançait au colosse russe un regard de défi. Mais ses plus redoutables ennemis n'étaient pas au dehors: incessamment autour de lui veillaient d'implacables animosités. Tout homme qui abaissa les grands ne doit plus déposer la cuirasse ni Tépée.

Sous l'administration bienfaisante du comte André de Bernstorf, digne imitateur ^ au pouvoir, de son oncle, Jean-Hartwig-Ernest, le moins étendu des trois royaumes Scandinaves , le Danemark florissait. Rentré aux affaires après la chute de Struensée, et une dernière fois en 1?8iy lorsque le Prince Royal prit les rênes du gouvernement , ce sage ministre éleva sa patrie à un degré de prospérité jusqu'alors inconnu. Sans secousse, sans réaction, il opérait dans l'État d'importantes modifications. A sa voix, les laboureurs affranchis obtinrent la liberté personnelle; d'odieux monopoles, pour faire place à un système de finances régéaérateur , disparurent. Énergique défenseur des droits des Neutres , il ouvrait aux vaisseaux danois l'immensité des mers, et au commerce national^ toutes les sources de prospérité. Plus tard, lorsque l'Europe

* L'Empereur accéda à cet acte, le 9 octobre <781.

en armes se précipitera sur la France , Bemstorf , inébranlable devant les prières comme devant les menaces, refusera tout concours à la Coalition ^

Quant à la Pologne , mutilée , haletante , le présent n'avait pour elle que des calamités , l'avenir des menaces. A sa tète, gémissait toujours Stanislas- Auguste, une de ces pauvres natures de rois qui savent survivre à leur nation.

Vers le Midi, Léopold devenait pour Theureuse Toscane une ère nouvelle. Aimé du peuple , baî des grands, il se préparai t, par le bonheur d'un petit État, au gouvernement d'un vaste empire.

Au delà des Pyrénées , TEspagne semblait prête à rentrer dans le mouvement général de la civilisation européenne. Un traité honorable venait de lui rendre quelques rayons de son ancienne splendeur.

Province anglaise , le Portugal ne s'appartenait plus à lui-même : avec le marquis de Pombal, sa nationalité avait disparu.

Si Ton examine les républiques d'alors , on les voit calmes ; le repos y remplaçait la grandeur. Venise, resserrée dans son étroit territoire, et toute occupée à maintenir le despotisme incontesté d'un sénat ombrageux ',

* Il reste de lui diverses productions diplomatiques. Au premier rang, on doit placer V Exposé des principes de la cour de Danemark touchant la Neutralité (1780), et la Déclaration aux cours de Vienne et de Berlin {nn).

* SÉGUR, Histoire des principaux événements du règne de Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, et Tableau politique de V Europe, depuis M%6 jusqu'en 4796.

s'éteignait peu à peu au bniit des fêtes. Ainsi que Venise y protégée par la France ^ Gènes la Superbe devait à l'industrie du peuple sa prospérité , comme autrefois sa splendeur à Tépée de la Noblesse.

A force de vertus commerciales , la Hollande retardait sa ruine politique. Le patriotisme , cette richesse suprême des nations , vivait toujours au cœur de ses probes enfants ; la génération actuelle garde intact ce dépôt sacré.

A Berne , le Sénat se faisait pardonner un peu de hauteur par la reconnaissance de sujets heureux. Genève, lice ouverte à toutes les hardiesses de l'esprit humain et Champ d'asile des philosophes, jouissait d'une liberté qui parfois avait ses orages : mais la foudre ne grondait pas encore.

En pleine possession d'une prospérité paisible, les villes Hanséatiques goûtaient sagement le bonheur d'être oubliées de leurs puissants voisins ' .

L'aspect général des sociétés européennes était donc pacifique, rassurant, prospère. Le géant qui allait pétrir l'Europe comme une cire flexible, le conquérant qui bientôt aurait le droit de dire : a Mes devanciers , » Cyras, Alexandre, César, Charlemagne , » élève encore inconnu d'une école militaire, solitaire parmi ses condisciples, s'interrogeait en silence, et regardait l'avenir.

La France portait en ses flancs une révolution imminente. Mais sur un sol ébranlé par tant de volcans

^ Lacretelle , Histoire de France pendant le dix-huitième siècle.

prêts à s'onvrir, retentissaient encore les accents d^ane insouciante joie. Nation et gouvernement, tous, le sourire aux lèvres, la joie au front , s'avançaient, en chantant, au grand combat de 89.

Obstinément frivole ' dans une extrême vieillesse, M. de Maurepas, en habits de fête, semblait courir vers Mirabeau , non pour s*appuyer sur Hercule , mais pour le narguer. Jamais antique monarchie o^avait marché plus gaiement à ses propres funérailles.

Cependant , alarmé des innovations de Joseph dans Tordre ecclésiastique , Pie YI ne cessait d'en appeler de l'Empereur à l'Empereur lui-même. La correspondance entre Rome et Vienne devenait active.

Mais Joseph défendait ses prétentions avec chaleur. A Tentendre, par cela même qu'il était souverain, n'était-il pas, selon les Conciles, VÉvêque du dehors PEt^ à ce double titre, le plein droit de changer tout ce qui n'était que discipline ne lui appartenait-il pas?

Quant aux Israélites, à l'égard desquels le Saint- Siège blâmait sa tolérance , Joseph opposait le Pape à

^ Lorsaue le bruit d'un traité de oommerce et d'alliapoe éventuelle avec les Etats-UDÎs commença à se répandre , lord Stormont , ambassadeur d'Angleterre, vint tout ému s'en plaindre à M. de Maurepas; et , pour donner plus d'autorité à ses paroles , il ajoutait que cette Douvelie avait été dite dans les carrosses du Roi. — « Et moi , i répondit M. de Maurepas , « je vous assure que le contraire a été dit dans » les carrosses de la Reine. »

« Avec M. de Maurepas, je cause, avec M. de Vergennes , je né* » gocie, » disait le chevalier d'Azara, ambassadeur d'Espagne à Paris.

Il y mourut en ISO 4.

n80-J784 LIVRB QUATRIÈME. a79

lai-môme, lui rappelant qae, dans les états de rÉglise, au sein de Rome , les Juifs pratiquent publiquement leur religion ; il lui citait les siècles de piété fervente , où le Saint*Siége était généralement regardé comme le centre de Tunité, et où néanmoins les évéques, sans enfreindre aucun principe , accordaient des dis* penses.

Voyant toutes ses remontrances inutiles, le Pape espéra qu'une entrevue avec le chef de TEmpire terminerait ces fâcheux débats. Il comptait sur l'ascendant de son éloquence, et sur le phénomène inouï d'un souverain pontife à Vienne.

Ce voyage rencontra, dans la famille et dans le conseil de Pie VI , une vive opposition : les cardinaux le trouvaient apostoliquement louable, mais impolitique; le cardinal de Bemis surtout représentait tout ce qu'aurait d'humiliant pour le chef suprême de la religion , une démarche inutile. Mais d'avance, Tâme du saint vieillard était résignée à tout.

Joseph déclarait ses décisions inébranlables : le 27 février 4 782 , bravant les rigueurs de la saison , malgré le fardeau des ans, Pie VI, après avoir supprimé ' la Bulle qai dit : Ubi Papa, ibi Roma ; après avoir en* tendu la messe an mattre^autel de Saint-Pierre, et invoqué l'assistance divine, se mit en route.

En ce moment, le comte du Nord, grand-duc de Russie, était à Rome. Plein de déférence, il accom-

' Afin de laissw au Gondave, en cas de mort, la faculté de s'assembler.

pagna le Pape à son carrosse. Alors le monde vit, pour la première fois, un souverain pontife, salné des hommages d'un prince schismatique , aller, en suppliant, vers le successeur de ces Césars si souvent hn« miliés au Vatican. Aux yeux du vulgaire, la foudre semblait avoir changé de maître.

Le Vice-Régent de Rome, Marcucci, et le prâat Ck)ntarini, archevêque d'Athènes, accompagnaient le Saint-Père.

Atteint d'une ophthalmie, Joseph n'avait pu venir jusqu'aux confins de ses états au-devant du voyageur sacré ; un gentilhomme porta ses excuses.

Le 22 mars , l'entrevue eut lieu à quelques milles de la capitale. Puis les deux souverains firent leur entrée, à Vienne, dans la même voiture, an brnit du canon et de toutes les cloches.

Ainsi s'accomplissait la prédiction, faussement attribuée à saint Malachie, archevêque d'Armagh \ prédiction ' qui désignait Pie VI sous le nom de Pèlerin apostolique.

Lors de l'arrivée du Saint-Père à Vienne , un illustre enfant de Rome, Métastase, chargé de gloire et d'années, touchait à son heure suprême : Pie VI, qui l'avait toujours honoré d'une estime particulière, lui fit porter, par le nonce Garampi, sa bénédiction.

^ Né, en 1094 , dans cette ancienne capitale de l'Irlande , fondée, dit-on f par saint Patrick , en 490.— Après avoir reçu son dernier soupir, à Clairvaux , saint Bernard a écrit la vie de saint Maladiie.

3 Le livre où elle figure fut composé en 4590.

On entoura le souverain pontife de respects et d'hommages.

En reconnaissance de son hearense arrivée, an Te Deum fat chanté dans la chapelle da palais.

L'Ëmperear communia des mains da Pape.

Le dimanche de Pâques y assisté des cardinaux Migazzi et Bathyani , Tun archevêque de Vienne, Tautre primat de Hongrie , Pie VI célébra une messe pontificale j et y couronné de la tiare , au bruit de l'artillerie des remparts , du haut d'une splendide estrade sur la grande place, donna solennellement sa bénédiction.

Il habitait les appartements de Marie-Thérèse ; chambellans, gentilshommes, gardes d'honneur, toute une cour l'entourait, le cernait même.

Mais aucune de ses espérances ne se réalisa.

Écouté avec froideur \ surveillé de si près qu'il ne pouvait recevoir personne sans que l'Empereur en fût informé, humilié d'un vain cérémonial et d'une vénération illusoire, profondément affligé de l'inflexibilité de Joseph , Pie VI néanmoins ne regrettait pas une démarche qui à ses yeux était devenue un devoir.

MêoGie en sa présence, la réforme ne s'arrêta point : plusieurs couvents de Lombardie cessèrent d'exister ; Vévêque de Goritz , qui hésitait à publier VÉdit de To-

^ Par une inexplicable irrévérence, M. de Kaunitz, à qui le Pape fit rhonneur de tendre la main , la lui serra comme entre égaux, et ne Tentretint que de beaux-arts.

38) HISTOIRE DB JOSEPH II. 178<^t78i

lérance^ appelé a Vienne, y reçut une sévère r^irimande; bientôl 1 archevêque de Vienne lui-même fut disgracié et contraint à quitter son siège.

Plein de tendresse pour la mémoire de Marie*Thé* rèse, Pie VI alla prier au pied de son mausolée. Certes la grande impératrice ne lui eût pas infligé de telles douleurs, et Tombre juguste dut compatir aux afflictions du saint Pontife.

Après un mois de séjour à Vienne , il reprit tristement le chemin de ses états.

L'Empereur avait voulu accorder au neveu du Pape le diplôme de prince : « Non, Sire, » répondit Pie VI, a cette faveur n'est point acceptable ; on pourrait me » soupçonner d*avoir confondu les intérêts de ma fa- » mille avec ceux du pontificat. »

Âugsbourg, célèbre dans l'histoire par cette Diète de 1 530 où fut présentée la formule de foi luthérienne due à Mélanchthon ; par Valliance de 4 534 entre François I^' et les princes allemands luthériens contre Charlas- Quint et les Catholiques; par Y Intérim^ formulaire provisoire que Charles-Quint présenta à la Diète de 4 548 , en attendant qu'un Concile eût définitivement statué sur la doctrine générale ; par la seconde paix de religion entre les Catholiques et les Luthériens, en 4555; par la Ligue catholique d' Augsbourg en 4 608 , contrepartie de X Union évangélique d'Âuhauaen ', et enfin par la Fameuse Ligue, que le plus redoutable ennemi de Louis XIV, le prince d^Orange, stathouder de

• * Village de Bavière , sur la Wœrnitz.

Hollande, avait préparée et organisée, en 1 686, entre les deux branches de la Maison d'Autriche ( l'Empire et TEspagne), la Suède, la Saxe, la Bavière, les Ger«clés de Souabe et de Franconie , etc. ; Augsbourg , théâtre de tant d'événements mémorables et divers, vit , pour la première Tois , un Pape dans ses murs : les Protestants firent à Pie YI un accueil plein de déférence.

L'année suivante, Joseph, après être venu conférer à Florence avec le grand-duc, reparut à Rome. Ce second voyage a été diversement interprété : si Ton en croit Caraccioli \ l'Empereur avait promis au Pape de lui rendre sa visite, et tenait parole. Si Ton con« suite Bourgoing (Mémoires historiques et philosophiques sur Pie VI et son pontificat) ^ Joseph, loin de vouloir s'entendre avec le Saint-Siège, n'aspirait qu'à une rupture, et à doter l'Empire du patrimoine de Saint* Pierre. Il s'en serait même formellement expliqué avec le chevalier d'Âzara, alors ambassadeur d'Espagne à Rome, lequel, malgré ses opinions philosophiques, aurait vivement combattu ce projet et ramené l'Empereur à des idées plus saines. Cédant à ses instances et aux prières du cardinal de Bernis, Joseph accepta alors l'induit qu'offrait le Pape pour la nomination à l'archevéché et aux bénéfices consistoriaux de la Lombardie. Il fut stipulé, par un concordat, que les nominations aux hauts bénéfices et aux offices ecclésiastiques, réservées à Rome, appartiendraient au duc de Milan et de Man-

* Vie de Joseph II,

toue, et que le Pape délivrerait la bulle d'institotion. Ainsi le Souverain Pontife dot abandonner la nomination des évéqnes d'Italie au prince qui n'avait pas même épargné le couvent où il était venu con* férer avec lui * .

Dès son retour, l'Empereur ayant appris que des Protestants avaient insulté des Catholiques, rendit une ordonnance répressive de ce délit, non pour venger telle ou telle religion , mais pour châtier la violation des consciences, la perturbation du repos public.

A cette occasion, il défendit d'injurier en chaire aucune secte , comme un fait entièrement contraire à la conduite des Apôtres, qui, dans l'histoire môme de la Passion, ne se permettaient pas la moindre imprécation contre les Juifs.

Vers cette époqae , pour répandre le nouvel esprit du gouvernement, des Protestants fondèrent l'université de Bonn.

Personnellement étranger à toutes prétentions littéraires, Joseph encouragea constamment les sciences et les arts utiles : durant un règne de peu d'années , il concourut , plus qu'aucun autre souverain de l'Europe , à leur avancement.

Profondément touché de tous les témoignages d'amitié délicate que lui donnait Joseph , jamais Mozart, malgré l'offre d'un traitement plus considérable ail-

* CÉSAR Cantu , Histoire univerwlle.

leurs, malgré les instances de Frédéric , ne voulut le quitter. C'est que TEmpereur comprenait le grand artiste. Métastase, Gasti ^ lui avaient voué le môme attachement.

Non content d^ améliorer les universités existantes, il en fonda de nouvelles dans les provinces qui n'en avaient pas. Sous sa bienfaisante impulsion, naquirent des bibliothèques publiques, des chaires de médecine, de chirurgie, de physique, d'histoire naturelle, des laboratoires de chimie, des observatoires. Par ses ordres, des savants autrichiens allèrent étudier en Amérique toutes les branches des sciences naturelles.

Jusqu'alors la censure des livres avait exclusivement appartenu aux ecclésiastiques ; fâcheux système , qui faisait descendre la religion des hauteurs sublimes d'où elle plane sur l'humanité ; l'Empereur confia cette dif-

^ Casti succéda à Métastase, comme Pœta Cesareo. L'Empereur le rencontrant un jour : « Le grand-duc de Russie va arriver ici , lui » dit-il, faites-moi des paroles, Tabbé. — Qui fera la musique? » répond celui-ci. «Elle est déjà toute faite, car j'ai rencontré Saliéri

> plus tôt que vous. — Gomment, » s'écria Casti avec colère , « voilà

> certainement la première fois que cela est arrivé 1 Savez-vous ce ' que je ferai ; je mettrai sur la scène un seigneur de village qui veut » donner une fête, ou un imprésario , qui dira : primo la musica, e *poi le parole. Ce sera là le titre de ma pièce; j'en avertis Votre «Majesté, et le public la regardera quand on annoncera l'opéra. «^

> A la bonne heure, » dit l'Empereur en riant, « allez votre train. »

Établi à Paris, depuis 4798, l'auteur des Animaux parlants sollicita l'honneur d'être présenté au Premier Consul. « Hé bien, monsieur » Tabbé , » lui dit Bonaparte de prime abord ; « êtes-vous toiyours dé- » mocrate? — Plus que jamais, » répondit le vieux poë'te; «c'est par » là que commencent les grands hommes. »

386 HISTOIRE DE JOSEPH II. 178lM7t4

ficile missioti à de» hotnmea de lettres éclairés » en leur laissant tine grande latitude.

Mais pour fteciliter raccompUssement de ses réformesy Joseph, plus que tout autre souverain ^ aurait eu besoin de vivre en paix avec l'Europe. Malheureusement d'ambitieux projets^ édoB avant maturité , une politique extérieure 5 habile dans sa prévoyance, mais aventureuse dans ses actes ^ ne Tentralnèrent que trop souvent en de fausses voies, et, au dehors comme au dedans y compromirent son autorité.

' Depuis longtemps un ardent désir le tourmentait i affi*anchir sa Maisoû du traité de la Bavière. C'est sous l'empire de cette préoccupation qu'en 4781 il fit un second voyage en France. Le comte de Falkenstein y revenait avec des préventions peu favorables ; à son départ, il avait laissé dans l'esprit de Louis XYI les mêmes répulsionsi Mais cette fois tout se passa autre-» ment: au lieu d'une froide réserve, Joseph trouva prévenances, épanchements intimes, amitié; la Reine, secondant les vues du ministère, exerça sa gracieuse influence sur son frère comme sur le Roi. Charmé d'un tel accueil, TEmpereur, quijusqu'alors avait désiré voir l'Angleterre, n'accepta pas l'invitation de Georges HI) ii revint à Vienne, plein de confiance dans le bon vouloir de la France , et plus impatient que jamais de briser d'odieuses entraves , d'effacer le Traiié de novembre 1716.

Quelques détails, à ce sujet, ne seront pas superflus.

Après cette lutte héroïque de quatre-vingta ans, où

nsi'-nsi LIVBE QUATRIÈME. 387

les ProTiDces-Uûies avaient conquis sur TEspagne leur indépendance, non contentes de ce glorieux triomphe, elles contraignirent Philippe lY, par la paix de Munster ^ à priver ses dix provinces fidèles des avantages commerciaux dont leur situation géographique les avait dotées. L'article 1 4 du traité fermait les bouches de FEscaut du côté des États-Généraux. Ce n'était là, il est vrai , qu'une confirmation dé l'ancien droit d'étapes, qui assujettissait tout bâtiment étranger entrant dans ce fleuve à rompre son chargement et à le remettre à des navires zélandais ; mais la République ^ en ne permettant à aucun bâtiment étranger l'entrée de l'Escaut y éteudit le droit extraordinairement.

Les secours de la France n'avaient pas peu contribué à l'affranchissement du nouvel État, qui, à peine debout , commença à craindre l'agrandissement de sa puissante amie. Ce fut alors qu'on décida que les Pays-^Bas catholiques resteraient entre les mains de l'Espagne, comme barrière, pour la Hollande, contre la prépondérance française. Cette mesure devint une base du droit public.

Plus tard, la paix d'Utrecht ayant donné ces provinces à la branche survivante autrichienne, ce ne fut pas en vertu du droit de succession que l'Angleterre et les États-Généraux les lui conférèrent; le principe qui présida au partage de la monarchie espagnole fut Vintérât général de TEurope. L'Autriche ne devint propriétaire des Pays-Bas que pour maintenir l'équilibre du monde politique.

A peine les États de Brabant et de Flandre coqnarent-ils l'onéreux traité de la Barrière, que, se récriant , avec indignation , ils adressèrent leurs doléances à Tempereur Charles VI. Un tel traité n'était-il pas à la fois humiliant et ruineux ? Déclarés , en quelque sorte, sujets de la Hollande, ils voyaient leur subside engagé à la République -comme un domaine ou un revenu fixe. Or, n'était-ce pas là une grave atteinte à leurs libertés et prérogatives, puisque, d'après la Constitution, leur vote décidait librement de ce subside?

Touché de ces représentations, T Empereur sollicita et obtint des États-Généraux, le 22 décembre 1718, quelques adoucissements. En 1 74 9, il fut mis en possession des pays rétrocédés par la France. Quant à la cession des limites de la Flandre , promise aux États- Généraux, elle éprouva de nouvelles difficultés; l'exécution en fut suspendue. Depuis, toutes les conférences, à ce sujet, demeurèrent infructueuses. Néanmoins, dans quelques contrées, les États-Généraux parvinrent à se mettre en possession des nouvelles limites; ailleurs, les choses restèrent sur l'ancien pied.

Bientôt, dans la guerre pour la succession d'An* triche, les Français s'étant emparés de toutes les places de la Barrière, la cour de Vienne trouva là un prétexte plausible pour se refuser au payement du subside stipulé par le traité, en faveur des Hollandais.

Durant les négociations qui précédèrent la paix d'Aix-la-Chapelle, en 1748, on avait touché cette question, et rimpératrice-Reine admit les Hollandais dans

n8M785 LIVRE QUATRIÈME. 389

les places autrichiennes où ils avaient tenu garnison avant les hostilités. Mais, en même temps, elle déclara que, les événements de la guerre et la démolition des places qui formaient la Barrière ayant changé l'état des Pays-Bas, elle refuserait de payer le subside, tant qu^on n'aurait pas pourvu à la sûreté commune par le rétablissement des places. Elle attendrait aussi que les puissances maritimes eussent également coopéré à la conclusion d'un traité de commerce , appuyant cette dernière prétention sur l'art. 26 du traité de la Barrière, et sur Tart. 5 du traité de Vienne de 1 731 , dispositions dont ces puissances avaient jusqu'alors éludé r exécution.

Après la paix d'Aix-la-Chapelle, les Hollandais étaient rentrés dans les places de la Barrière. Mais , quant aux autres différends, l'extension des limites de la Flandre, et le payement du subside, les conférences tenues à Bruxelles , en 1 652 , entre les représentants des trois puissances, n'amenèrent aucun accord. L'Impératrice-Reine persistait inébranlablement dans ses principes. « Entendez-vous avec moi sur le rétablis- » sèment des places de la Barrière; partagez -en la ]» dépense ; consentez un traité de commerce et de tarif » sur un pied équitable : c'est seulement à ce prix que » j'accéderai à la demande des Hollandais. »

Tel était le langage de Marie-Thérèse aux puissances maritimes.

Mais elle s'arrêtait là. Se gardant bien de porter les choses à l'extrême, l'Impératrice avait constamment

résisté à son fils, qui déjà voulait qu'on expulsai des Pays-Bas les garnisons hollandaises , et qu'on on finit avec rhumiliant traité.

Dans son impatience , Joseph ne songeait pas que ce même traité, dont s'offensait la Maison d'Autriche, avait néanmoins pour elle un grand avantage; car, tant qu'il durerait, les Français ne pourraient envahir les Pays»Bas sans attirer contre eux les forces de VAor gleterre et de la Hollande. Il est juste d'ajouter qu'aux yeux de l'Empereur l'alliance avec la France était indestructible. Cette conviction , le prince de Eaunitz Texprimait ainsi dans une conférence avec le comte de Wassenaer, plénipotentiaire des Provinces •'Unies: a L'Empereur ne veut plus entendre parler de la Bar- )) rière, parce qu'en fait elle n'existe plus. Tout traité )) qui n'a plus d'objet doit être sans effet. Le traité de n la Barrière était dirigé contre la France : nos rela^ » tiens actuelles avec cette puissance le rendent inutile, » et nous donnent une barrière sûre à la place d'une » chimère. » — M. de Wassenaer lui ayant fait obser* ver qu'ici-bas tout est sujet à changement, le Prince lui répliqua : « Les relations que la Maison d'Autriche » a établies résultent d'un système fixe et prémédité ; D elles doivent durer au moins cent ans. K , dans le X) cabinet de Versailles ou dans celui de Vienne , il se )» rencontrait un ministre assez insensé pour vouloir » les rompre, loin d'y parvenir, il serait envoyé aux » Petites-Maisons. L'Empereur agit dans vos intérêts, et )) vous n'avez rien à craindre ni de lui ni de la France. 9

1782-1765 LIVRB QUATRIÈME. 394

Malgré l'aplomb de cette prophétie , en moing de sept années rindiesolubla alliance fat dissoute i et les Pays-Bas insurgés brisèrent la domination autrichienne*

Les choses en étaient encore là , en 1 781 , lorsque la guerre entre l'Angleterre et la Hollande parut à TEmpereur une circonstaoce favorable à reKéoution de ses desseins.

Ordonnant donc la démolition de tontes les places fortes des Pays-Bas y il comprit dans cette mesure les places de la Barri^e , et enjoignit aui^ Hollandais de les évacuer. Or , à cette époque , les £tats-Géoéraux n'étaient pas en position de recourir à rAnglelerre , comme puissance garantie du traité ; force donc leur fut de déférer à la sommation impériale» Uévacuation eut lieu en janvier 478S.

Enhardi par cette facilité, l'Empereur alla plus loin ; s'affranchissant des traités de 1743 et 1718, il crut pouvoir, à son tour, imposer le rétablissement des li-mites de la Flandre, telles que les avait déterminées la convention de 1 664 outre l'Espagne et les Étate-Gé^ nérauK.

Il fallait une occasion ; on en saisit une assez siu^ gulière. Un soldat hollandais, de la garnison de Uefkenshoek, fort situé sut TEscaut, étant mort, on Tenterra à Doële, village appartenant à T Autriche. Aussitôt , un détachement de la garnison de Gand vint exhumer le cadavre et le jeta dans le fossé du fort. Le 4 novembre 1783, un nouveau détachement, parti de Bruges, enleva les forts hollandais de Saint-Donat,

de Saint-Panl et de Saint-Hiel. Un autre fort, dès le commencement de Tannée suivante, le vieux Lille, situé près du nouveau Liilo , station du navire qui interdisait l'entrée de l'Escaut, fut pris par la garnison d'Anvers.

Les États-Généraux s'étant plaints de ces violences, (( l'Empereur, » leur répondit-on, a ne reconnaît d'an- )) très limites que celles convenues en 1 66i ; à ses » yeux , le règlement de 4 71 8 est sans valeur. »

Cependant, au mois d'avriH784, des conférences s'ouvrirent à Bruxelles.

Joseph , élevant ses prétentions, demandait ^, outre le rétablissement des anciennes limites : 1 ^ la démolition de certains forts, conformément au traité de Westphalie ; — 2'' la suppression du navire de garde hollandais, placé devant le fort Lillo, tout le territoire qui borde l'Escaut, depuis Anvers jusqu'à Saffinguen, lui appartenant ; — S"" la restitution de plusieurs villages que la République s'était appropriés comme dépendant de Bois-le-Duc, tandis qu'ils appartenaient au Quartier d'Anvers ; — 4° la restitution de l'abbaye et da village de Postel ; — S"" la renonciation aux prétentions de souveraineté élevées par les Hollandais sur huit villages appelés terres de rachat ^ et sur onze autres nommés les bancs de Saint-Servais, ainsi que sur la terre d'Argenteau, le tout dans le voisinage de Maëstricht; — 6"* la cession de Maëstricht et du comté de Wronhoven, avec le Quartier d'Outre-Meuse hollandais,

■ ^ Tableau sommaire des prétentions de l'Empereur.

suivant Tarticle 1 8 du traité d'alliance conclu le 5 avril 1673y entre Charles II y roi d'Espagne, et les Provinces* Unies; — T enfin, le payement de certaines sommes dues soit an souverain, soit aux sujets des Pays-Bas.

De leur côté, les États-Généraux réclamaient : 1 "^ les arrérages du subside stipulé par le traité de la Barrière ; — 2" les frais de réparations de la citadelle de Namur et d'autres forteresses; — 3^, diverses sommes prêtées à la Maison d'Autriche, et hypothéquées sur des domaines en Silésie.

Mais alarmés des dispositions menaçantes de l'Empereur, ils invoquèrent , en même temps , la médiation de la France ; des troupes s'avancèrent de Bréda à Maëstricht.

On discutait à Bruxelles les prétentions respectives, quand tout à coup la question changea de face. Le 23 août 1 784 , Joseph déclara se désister de toutes réclamations, si ses sujets obtenaient l'ouverture ainsi que la libre navigation de TEscaul, et s'il leur était permis de comofercer directement avec les Indes. C'était là, ajoutait-il, son ultimatum. Dès lors, il considérait FEscaut comme libre ; toute opposition serait , à ses yeux, une déclaration de guerre.

L'Empereur avait compté sur l'effroi de la République ; son attente fut déçue. Les États-Généraux repoussèrent hautement sa demande, comme destructive de leur indépendance et de leur sûreté, comme diamétralement opposée à l'article 1 4 de la paix de Westphalie ordonnant la fermeture de l'Escaut , et à l'ar-

394 HISTOIRE DE JOSEPH II. n82-l78S

ticle 5 da traité de Vienne de 4 731 , qni, en aboliasaQl la Gompagaie d'Ostende , abolissait auaai tout ooro-* merce dea Pays-Bas autrichiens aux Indes.

En même temps, leur vice* amiral Reynat reçut Tordre de s'établir, avec une escadre» à rembouchure de TEscaut, et d'interdire le passage à tout bAtîment impérial et flamand»

Dans ces circonstances, la République avait Je plos grand intérêt à se ménager la protection de la France* Mais le cabinet de Versailles crut devoir ditEérer la signature du traité d'alliance jusqu'à l'entière dédsioD de différends qui pouvaient entraîner la Hollande dans une guerre avec un autre allié de Louis XVL

Cependant, le 5 octobre, un brigantin impérial, sorti d'Ostende pour remonter FEscaut, fut saisi par les Hollandais, à Temboucbure de ce fleuve, et conduit à Flessingue. Le 8, à SafBnguen, le navire de garde arrêta aussi un brigantin imp^ial d'Anvers, et^ sur son refus de rtHrograder, le força, à coups de canon, d'amener.

Cette résistance étonna TEmpereur.

Loin de s'y attendre, il avait répondu au prince de Kaunitz, qui lui conseillait les précautions nécessaires, en cas d'attaque •' a Us ne tireront pas* n

Joseph était en Hongrie, quand il reçut les dépêches de Bruxelles. Le premier ministre les lui avait laconi* quement envoyées avec ces trois mots ; s Ils ont tiré ! n Telle même avait été jusqu'alors sa sécurité, que les Pays*Bas se trouvaient dépourvus de troupes, de munitions, de magasins.

Auifiitôt les CQDféreDcefl de Bruxelles furent rom-

pues* L'ambassadeur impérial, baron de Reischach, quitta La Haye; un corps d'armée marcha contre les Provinces-Unies.

De chaque côté on s'efforça d'intéresser les autres puissances à sa querelle. Joseph déclarait, aux diverses cours, son intention d'affitinchir ses états d'une servitude surannée, odieuse aux Pays*Bas autrichiens, contraire aux intérêts généraux de l'Europe. Il ajoutait qu'une fois l'Escaut libre, Anvers serait déclaré port franc.

Les Hollandais se préparèrent à une vigoureuse dé* fense. Ils avaient demandé à Frédéric son brave général de Mœllendorf. Mais ce prince ne pouvait l'en*voyer sans se compromettre. D'après son conseil , la République appela le comte de Maillebois. Pour mieux stimuler la France, elle eut l'air, ou tenta peut^-étre môme de renouer avec l'Angleterre*

Ce qu'il y a de certain, c'est que bientôt les dispositions du cabinet de Versailles se modifièrent. D'abord, il s'était borné à interposer set bons offices pour pr^ venir la guerre. Mais cette fois il sembla embrasser hautement la cause des Hollandais. Deux armées d'observation furent formées, l'une en Flandre, l'autre sur le Rhin.

On attribua cette résolution au comte de Yergennest Dans un conseil de cabinet, tenu le 7 novembre, il avait énergiquement démontré qu'abandonner les Hollandais, c'était les contraindre à se jeter de nouveau dans

les bras de l'Angleterre ; c'était perdre le fruit de tant de soins pris poar les attacher aux intérêts de la France.

Louis XVI y espérant ramener son beau^frère à des sentiments pacifiques, lui écrivit deux lettres de sa propre main , et lui fit remettre , le 1 7 novembre 1 784 , la déclaration suivante t

a L'amitié sincère qui attache le Roi à FEmperear, D et les vœux que Sa Majesté forme pour le maintien A de la tranquillité publique , lui font un devoir de » s'expliquer sans réserve avec Sa Majesté Impériale , )) sur le différend qui s'est élevé entre ce monarque et » les Provinces-Unies. Le Roi hésite d'autant moins à » exprimer sa façon de penser sur cet important objet, » que la pureté de ses principes et de ses intentions ne » peut être révoquée en doute.

» Sa Majesté , en employant , à la demande des deux » parties , ses bons ofiices pour concilier TËmperenr et )) les Provinces-Unies , s'est abstenue d'articuler au- » cune opinion sur le fond des premières prétentions 0 de Sa Majesté Impériale. Le Roi se prescrit encore le 0 même silence : mais l'intérêt qu'il prend à la gloire » de l'Empereur, l'autorise à lui faire observer que ses » premières prétentions et la demande de l'ouverture 9 de l'Escaut ne sauraient être considérées sous le » même point de vue. Les Hollandais, en résistant à » cette dernière demande , n'ont fait que soutenir un x> droit qu'ils exercent sans trouble depuis près d'un » siècle et demi , qui leur est assuré par un traité so- » lennel , et qu'ils regardent comme le fondement de

» leur prospérité et même de leur existence. Il semble » résulter de là que le refus des États-Généraux ( qui » ne porte que sur un objet de compensation ) ne de- » vait avoir d'autre effet que de ramener la négociation » entamée à Bruxelles, ce qui est énoncé dans le tableau y> sommaire, et d'établir une discussion dont le résultat » devrait naturellement dépendre des titres respectifs.

y> Le Roi désirerait d'autant plus que cette marche » fût adoptée , qu'elle pourrait conduire à des arrany> gements équitables.

» En suivant une marche opposée, il est à craindre » que l'Empereur n'excite une inquiétude générale , D et que la plupart des puissances ne se croient dans » le cas de prendre les précautions et les mesures que D les événements pourront exiger de leur part. Le Roi » lui-même ne pourrait se dispenser d'assembler des » troupes sur ses frontières. D'ailleurs , dans aucune )> hypothèse , Sa Majesté ne pourrait être indifférente j> au sort des Provinces-Unies, et les voir attaquer dans y> leurs droits et dans leurs possessions. Sa Majesté le 9 peut bien moins aujourd'hui qu'elle est au moment » de consommer avec la République une alliance dont 9 les bases étaient arrêtées avant les derniers différends.

y> Si des considérations si importantes peuvent dé- D terminer l'Empereur à suspendre toutes démonstra- » tiens hostiles , pour n'écouter que la voix de la mo- » dération et de Thamanité, le Roi lui renouvelle Toffre » de son entremise entre lui et les Provinces-Unies, » pour parvenir à un accommodement juste. Sa Ma-

398 HISTOIRE DB JOSEPH II. n84*i:§&

D jesté s'y portera avec d'aatant plus de zèle, qa*eii » suivant le mouvement de ses sentiments personnels » pour TEmpereur, elle aura la satisfaction de oon« 9 courir à éteindre, dans son principe, le feu d*u&e )» guerre dont les suites seraient incalculables. »

Par une bizarre coïncidence , au moment même où la guerre semblait imminente entre rAntriche et les États-Généraux, un fk*ère de TEmpereur, l'électeur de Cologne, renouvelait son traité de subsides avec la Hollande. II est vrai que la clause de n'employer left troupes électorales ni contre l'Empereur, ni contre TEmpire , ni contre la Maison d'Autriche, y était iii« sérée; mais TÉlecteur s'engageait aussi à n'assister aucun État en guerre avec la Hollande.

Spectatrices indififérentes de ce débat, les autres puissances se tenaient immobiles. La Russie seule ma*» nifesta son zèle pour les intérêts de l'Empereur.

Le SI décembre 1784 et le ? mars 4785, son ministre à la Haye communiqua deux notes où » à titre d'amie et d'alliée de Joseph, Catherine pressait in« stamment les États-^Généraux de donner à ce monarque toute satisfaction légitime.

Cependant le prince de Kaunitz, craignant par*» dessus tout une rupture avec la France, engageait Joseph à accepter la médiation de Louis XVL

Bientôt des conférences s'ouvrirent à Versailles, entre le comte de Vergennes, le comte de Mercy, am« bassadeur de l'Empereur, et MM. de Berkenrode et Brantzen, ministres de la République.

1784-1785 LIVHB QUATRIÈMB. 399

Le ministère français dirigea toute la négociation.

L'Empereur persistait à demander que la liberté de TEscaut ne fût pas regardée comme un des objets en litige f mais qu'on se bornât à Texamen de ses antres prétentions. Cédant à la fin sur ce point , il exigeait qu'on lui remit Maëstricht et un district considérable sur la Meuse.

Mais les États^Généraux se refusant à cette cession ^ et la puissance médiatrice se déclarant pour eax, les conférences allaient être rompues , quand le comte de Mercy déclara que, si Ton donnait à l'Empereur une satisfaction éclatante pour l'affront essuyé par son pa-» Villon sur l'Escaut^ ce prince se contenterait d'un mo« dique arrondissement de territoire ^ et d'une somme d'argent, tant pour ses prétentions, qu'en réparation des dommages causés par les inondations ^

Déférant aux instances de M. de Yergennes, les ÉtatB*6énéraux envoyèrent à Vienne denx députés^ interprètes des excuses de la République; c'étaient le comte de Wassenaër de Twickel et le baron de Leyden. Joseph les reçut fort bien , interrompit, avec obligeance, leurs excuses, et leur tint un langage pacifique.

Après de longs débats f il fixa la somme à dix millions de florins de Hollande, et le SI septembre comme terme fatal qui déciderait de la guerre ou de la paix.

1 t^our garantir leurs places fortifiées de la Flandre contre les attaques des Impériaux, les Hollandais avaient eu soin de los mettre sous l'eau. Ces inondations, en embrassant une grande étendue de terrain, avaient causé des préjudices considérables aux sujets autrichiens des Pays-Bas, préjudices dunt l'Bmp«reur demandait la réparation.

Ce moment approchait : grand se trouva rembarras des plénipotentiaires hollandais qui n'étaient autorisés à accorder que huit millions. D'un autre côté, les commissaires impériaux étaient liés par des ordres formels. La négociation se serait donc arrêtée , si la cour de Versailles, menacée d'avoir à opter entre un ancien allié auquel le Roi était uni par les nœuds du sang , et un nouvel allié auquel des intérêts majeurs rengageaient à s'attacher plus étroitement encore ', n'eÀt offert de payer les deux autres millions.

De telles propositions ne se refusent pas. Le 20 septembre, on fut d'accord sur les préliminaires; et, le 8 novembre suivant , sous la garantie de la France, le traité définitif se conclut à Fontainebleau.

Joseph renonçait à la libFO navigation de l'Escaut, au delà de son territoire, comme à ses prétentions sur Maëstricht et sur ses dépendances. Mais il obtenait les forts Lillo et Liefkenshoëk. Les limites de la Flandre hollandaise furent tracées d'après les conventions de 1664. Les Provinces-Unies avaient demandé le renouvellement du traité de 1731 qui interdisait aux Flamands le commerce des Indes ; Joseph s'y refusa positivement, et sa volonté triompha.

Tel fut le dénoûment, tout pécuniaire, d'une con^ testation qui avait menacé le repos de l'Europe.

Frédéric avait prévu ce résultat : « Vous verrez, » dit-il au marquis de Bouille, « que Yergennes finira

* L« but du cabinet de Versailles , dans cette alliance avec la Hollande , était d'affaiblir la puissance anglaise dans l'Inde.

1785-1788 LIVRE QUATRIÈME. m

» par forcer la sérénissime République à s'accommoder n avec mon frère Joseph ^ en loi donnant pour boire. »

Immédiatement après ce traité, la France et la Hollande conclurent leur alliance depuis longtemps projetée.

Il entrait dans la politique de Joseph de resserrer de plus en plus son intimité avec la Russie. Ce prince y travailla sans relâche. Le jour qù tomba le comte de Panin, l'influence prussienne avait disparu avec lui; Tascendant de l'Empereur alla toujours grandissant à Saint-Pétersbourg.

Les deux cours n'avaient pas signé de traité , parce que Catherine demandait la signature de deux Minutes, comme entre souverains d'un rang égal, et que Joseph ne voulait rien céder d'une préséance jusqu'alors incontestée, qu'il tenait des Électeurs, et dont il leur devait compte. La Tzarine insista longtemps. Gomme pourtant il fallait en finir, on décida , sur sa proposition, qu'au lieu d'un acte en règle les articles respectivement convenus seraient signés sous forme de lettre.

Joseph et Catherine contractèrent ainsi une sorte d'alliance défensive, avec garantie mutuelle de leurs états , mais en termes généraux , sans fixer le mode ou la quantité des secours, ni la durée de l'alliance.

Une fois sûre de rAutriche, Catherine fut bientôt maîtresse de la Crimée. Le 9 janvier 1784, la Porte lui céda cette belle contrée ^ et le Kouban.

• C'est ainsi que tour à tour occupée par les Tauri, par les Grecs, par Mithridate, par les Âlains, par les Goths, par les Huns, par Jus-

2fi

éOt HISTOIRE DB iOBËt>H IL 176d*nft8

Fière d'ane telle dépouille 5 encore exaltée par la brillanle campagne de 1770^ Catherine se Yoyait déjà effaçant la Turquie de la carte d*Earope , et plaçant elle^-môme) sur m tète, dans Sainte-Sophie délivrée, la couronne de C!onstantin.

Cependant la France obBenrait ^ atee une attention inquiète, Tintimité de TÂntriche et de la Rnsaie. Elle aatait leurs arrangements secrets contre sa vieille alliée, la Porte. Chargé d'affaires par intérim ^ M. Barthélémy avait remis au cabinet devienne une note \ ethortant l'Empereur à empêcher, autant que possible» la réunion de la Crimée et du Kouban aux états de Catherine*

Joseph semblait partager les mêmes idées.

i Je vous assure, » disait^'il à M. de Bretenil » a que « je ne m'épargne pas à répéter à Catherine It tout ce n qui doit Téloigner du désir d'une guerre avec la D Porte. Mais cette femme a une tête peu commune, » et que rien n'arrête.

D II est vrai, 0 ajoutait l'Empereur, a que souvent 9 l'inoonséquenoe ftiit Tofiice de la raison. Par exemple, » quand j'ai vu le peu d'ensemble de son projet de » Neuttatité arniée » je me suis permis de lui mander n que les puissances maritimes qui étaient n intéres*' 0 sées à donner de la force à ce projet , n'armant pas n pour le protéger vigoureusement» il était impossible

linîen, par les Khdzares, les tetchenègues, les Polovtzes, les Tartares du Kaptcbak, les Génois et par Mahomet II, la Grimée, cette aticienne Chersonèse Taurique, arriva, de siècle en siècle, entre les mains de Catherine II.

< Bn date du 4 i juin 478^.

1785-1788 LIVRB QUATRIÈME. 403

» qu'elle se flattât de voir le saccès de sa bonne idée^ n L'Ilnpératrice, an lien de convenir de cette vérité ^ » m'a réponda fièrement que^ si les puissances mari-^ » times ne savaient pas mettre tontes leurs forces à » sontenir et à affermir rindépendanoe des mers, elle 0 ne tarderait pas à avoir seule cent vaisseaui de ligne^ D qui feraient respecter son code maritime par toutes 9 les nations.

)) Deux ans après cette rodomontade, » disait encore TËmperenr, « Catherine l'avait assez oubliée pour appela 1er dans une de ses lettres la Neutralité armée 9 la » Nudité armée, d

L'Empereur^ malgré oettè critique franche ou simu^ lée des projets de Catherine, avait répondu à la hote du roi de France : « Dans la supposition Où f malgré » tous mes soins et tons mes efforts y la guerre vien* D drait à s'allumer entre la cour impériale de Russie » et la Porte Ottomane^ je ne saurais me permettre, en » des cas possibles ^ d'en abandonner les suites aux » hasards des événements qui pourraient , de façon ou w d'autre^ lui devenir funestes, oti au moins être très- 9 préjudiciaUes , etc* »

Si Joseph avait votilu n'être pas Clair, assurément sou intention fut bien remplie. Aussi , la Cùiir de Versailles, peu satisfaite de cette sorte d'énigme, insistat-elle auprès de lui '.

Dans ce nouvel office ^ après s'être énergiquement élevé contre le monstrueuœ système d'accroissetnent ,

< V^rs lu Sn d'août.

d'acquisition ou de compensation , le Roi rappelait à TEmperear n que leur heureuse union n'avait pas Tf> moins pour base la conservation de la propriété pun » hlique que celle de leurs couronnes, d

En même temps, M. de Yergennes proposait .à Louis XYI d'amener le roi de Prusse à des explications sur ses vues par rapport au Levant , et d'établir, dans la prévision de certaines éventualités, un concert d'opérations entre ce prince et la France ^ »

Ces appréhensions n'étaient que trop fondées; car Joseph, depuis longtemps, convoitait la Moldavie et la Yalachie. Catherine, il est vrai, s'était opposée à l'exécution de ce projet; mais elle eût volontiers abandonné à l'Empereur les provinces au delà du Danube. Or, cet agrandissement , le cabinet de Versailles ne pouvait le tolérer. Aussi des officiers français du Génie étaient-ils allés fortifier les places turques du Danube ; les plus pressantes instances avaient stimulé la résistance du Grand Seigneur aux invasions des Russes et des Autrichiens.

Ayant échoué, à Londres, dans une proposition de ligue pour la défense de l'empire ottoman , la France avait enfin fermé les yeux sur l'acquisition de la Crimée par la Russie. Mais, en même temps, empêcher TAutriche de s'enrichir des dépouilles de la Turquie devint le but de tous ses efforts. Ce fut alors qu'on la vit menacer l'Empereur de se réunir, contre lui , aux rois de Prusse et de Sardaigne.

< Flassan , Histoire générale etraisonnée de la Diplomatie française .

C'étaient vraiment de singulières relations que celles de la France et de TAutriche ! Alliés , les deux cabinets avaient sans cesse la défiance au cœur, la menace à la bouche. C'est qu'en effet les intérêts étaient contraires, et qu'entre nations il n'y a d'alliance durable que celle des intérêts.

Le ferme langage du cabinet de Versailles arrêta Joseph. La sûreté de ses états d'Italie, d'un moment à l'autre, compromise ; la faiblesse des Pays-Bas, dont il avait démantelé les places fortes ; le refus de concours de l'Angleterre , toutes ces considérations l'emportèrent sur l'ambition : l'Empereur n'insista plus. Cette fois , il resta fidèle à l'esprit traditionnel de sa Maison : en effet, un des traits caractéristiques de la politique autrichienne, c'est la persévérance; comme sa grande habileté, c'est de savoir attendre, a Le monde, » a dit Machiavel, « appartient aux flegmatiques. »

N'ayant pu réaliser, en 1778 et 1779, le projet de réunir la Bavière à ses vastes possessions , le cabinet de Vienne tendait au même but par un échange libre contre les Pays-Bas. A l'aide d'une telle acquisition , r Autriche, sans sortir de chez elle, eût dominé, depuis les frontières de la Pologne et de la Turquie, jusqu'au Rhin et à la Méditerranée.

Préparant ce succès de longue main , Joseph avait en soin d'entretenir , à Munich , Tinfluence acquise durant les négociations de Teschen.

Mais Frédéric épiait sans cesse la cour de Vienne. Depuis longtemps il ayait placé dans son cabinet un

406 HISTOIHB DK JOSEPH 11. nsâ-nss

portrait de Joseph, en disant : « C'est un jeane homme » qu'il De faut pas perdre de vue. »

Aa mois de janvier 47859 le duc de Deiu^Paiita l'informa de l'étrange proposition que lui avait faite l'envoyé de Russie, Gomte Romanzow; propoeitioii déjà mise en avant auprès de l'éleotenr palatin, à Munich I par le comte de Lehrbacb» envoyé de l'Empereur.

Dans eette singulière combinaison , le duc , en échange de toute la Bavière , du Haut*Palatinat , des principautés de Neubourg , de Sulzbach et du landgraviat de Leuchtemberg i devait recevoir les Paya^Bas autrichiens et le titre de roi. C'était une surface de sept cent quarante-huit lieues carrées, traversée par le Danube, limitrophe à la fois des états héréditairea, et ouverte du côté du Cercle de Souabe, dont la septième partie était autrichienne ; le reste appartenait à qoa* tre-vingts seigneurs.

« Une couronne, Monseigneur, » avait dit le ministre russe au prince, « brille d'un assez grand éclat pour » faire disparattre l'inégalité qu'on pourrait trouver » dans cet échange. D'ailleurs, votre résistanœ serait » inutile, parce que, tout en désirant que voas soua^ » criviez à cette convention , si vous vou9 y refuse? , )) on l'exécutera sans votre aveu. »

Cette spoliation , décorée du titre d'échange , devait se consommer sous la garantie de la France et de la Russie; nulle mention de la Prusse ni de l'Empire.

Pour se décider, le prince avait huit jours.

La formd valait le fond.

Sonnaqt aussitôt l'alarmo, \9 ym% Frédénea'adfOMa aux coor^ da Saiat^Péteriboarg at da VePiaiHaa.

Catbaripe répond , par rintarmédiaira du pHnaa Dolgorouki, 8oa Diiaistre à Berliiii « qu'ap faiiant faira » aa duc da Dauit^Ponta cette propoiitiou d'écbaoge » qui lui avait paru couvenabla pouF les deux parties, » son idée avait été que Taeceptatioa devait dépendre » de leur lil>re arbitra. «

Docile aux eonieila de Frédéric, la duc en appelle à la France , à la Pm^se , à la Ruaeia , comioa garantaa du traité de Tescben, En mâme temps , lea Étata de Qavièra adraïamt d' énergiques remontrances contra le traité d'éobange.

Allant plus loin , Frédéric aocisse Joseph dlnfraor tioq aux constitutions de TEmpire; il reproche ao cabinet de Yarsailles da s'être laissé influencer par Toffre du Luxambourg et de Namur; il annonce qne spa dernier» moments seront consacrés à défendre, contre la tyrannie de eon chaf , les libertés da Corps Germanique.

Ëtonné da patte énergiqua résistanaa , Joseph voit que de longtemps la Bavière ne sera pas autrichienne.

D'abord il garda un moma silanea \ puis, déclarant qne rechange aurait pu se faire légalement, sans violer lea constitotiona da TEmpira, par suite d'an mutuai accord, il protesta contre toute idée d'avoir jamais voulu arracher au duc de Denx-Ponts son consentement; jamais, non plus, il n'avait autorisé la démarche

408 HISTOIRE DE JOSEPH II. n86-178S

da ministre russe. CatheriDe ^ pour ménager la faosse position de l'Empereur, confirme ce langage; à Ten croire, si elle a ordonné au comte Romanzow de suggérer ridée d'un échange, elle n'a eu en vue qu'un arrangement avantageux aux deux parties; mais le duc de Deux-Ponts ayant résisté, jamais elle n'a songé à aller plus loin. La France, enchantée du nouvel échec de son allié, fait une réponse semblable.

Cependant, averti par cette dernière tœtative du cabinet de Vienne, Frédéric, fidèle à son grand r61e, veut assurer l'avenir de l'Allemagne.

Dès le mois de mars de la même année, il communique le plan d'une nouvelle ligue germanique aux électeurs de Saxe et de Brunswick-Lunebourg , qui l'adoptent. Par un article secret, les contractants s'engagent solidairement à empêcher toute incorporation de la Bavière dans la monarchie autrichienne. .

Bientôt neuf cours d'Allemagne, les ducs de Saxe- Weimar et Gotha, de Deux-Ponts et de Mecklembourg, la Maison de Hesse, l'évêque d'Osnabruck, les princes d'Anhalt, le margrave de Bade et l'électeur de Mayence lui-même, archichancelier de FEmpire, accèdent au traité.

La Confédération des princes germaniques annonce son objet dans le préambule même. Purement défensive, elle veut le maintien constitutionnel des droits de l'Empire, droits fondés sur les lois et traités; ostensiblement c'est une sauvegarde pour l'Empire dans les jours de danger; mais, à vrai dire, ce

n'est qu'une digne opposée à f envahissant cabinet de Vienne.

Joseph ne se méprit pas sur le but réel de l'association.

Telle fut la dernière campagne de Frédéric contre la Maison d'Autriche.

Un an après, le 17 août 1786, ce grand homme cessa de vivre.

On a dit de lui que, tout en immortalisant un règne, il n'avait pas créé de nation. Ce sont là de ces vaines paroles qui prouvent dans leurs auteurs une fort incomplète connaissance de l'homme, des lieux, des circonstances. Quiconque a vu la Prusse, non dans les livres ou dans les pamphlets, mais chez elle-même ; dans son admirable armée, dans ses vigoureuses institutions municipales, dans son système administratif si simple, si actif, si loyal ; dans son profond respect de la légalité; dans cette dignité individuelle si bien comprise et si bien pratiquée ; dans son enseignement philosophique si libre et si élevé; dans ces liens affectueux qui existent entre le souverain et le plus humble habitant des campagnes.... pour celui-là, il existe en Prusse une puissante organisation nationale.

Certes, tous ces biens ne viennent pas de Frédéric seul; mais, plus que personne, il a agrandi et consolidé l'édifice. Chère au peuple, son image est dans toutes les chaumières, parce qu'avant tout Frédéric fut accessible au peuple et le protégea dans la paix, comme il l'avait glorifié et défendu dans la guerre.

440 HISTOIRB DE JOSBPU H. ifStf^niS

La plu coiDpét6Dt des jugM m fait da gloire et de génie, Napoléon se complaisait à honorer cette impé^ riaaabla mémoire* Aaaai, en 1810, à répoqàe de aes plus donlonreux revers, la Prusse mutilée trouvaHr ello encore, à travara aaa patriotiqoaa reasantioiants, de la gratitude pour le conquérant qui, laiaaant repo* ser un moment ses aigles viotorienaas , venait aalner, léte nue , dans le caveau de Postdam , Tombro da

grand Roi !

Frédéric mort , nn vide immense se fit d^na la famille des princes d'Europe i on anccàde à de tels hommes, on ne les remplace pas.

Le nonveaa monarque aflbcta de suivre qne poli^ tique contraire, des principes entièrement opposés. L'Angleterre s'était de pins en plus détachée de FAutricbe ( Frédéric-Guillaume as tourna vers le cabinet da Saint-James. Une ligue anglo^prussienne avait ton** jours été le rôve favori do comte de Hertzberg ^ ; œ ministre, devenu mettre du cabinet, saiait roeenaion.

Quelques avances furent fiiitea à Louis XVL Un con*

t Serviteur dévoué de 6on pays pendppt un deini-sMe, U, de Hertzberg prit une très-grande part aux principaux événements du règne de Frédéric. Sous Frédéric-Guillaume II, ses efforts contribuèrent au rétabliaiement de la tranquillité ea Hollande, au mainUen de réquilibre en Europe, et au congrès de B^chenbacb. Uoe vanité extrême et beaucoup d'entêtement s'alliaient en lui à de brillantes (jualités.

Retiré dw affairée, il écrivait, en 4794, au Roi, reletivemeel eu nouveau partage de la Pologne : «J'avoue que, selon mes idées , c'est » la plus grande faute i)olitique que les trois Cabinets puissent faire , y> et surtout la Prusse. Le titre , dont les (rois puisaenees se servent

œrt entre F AogIet«rrei la Prowie et l« Franoe, aembleit la seule barrière capable de contenir l'Âutricbe. Mais ces OQvertqres ne troufèrent à Versaillea qu'une froide politesse; évidemment on élqdMt. Ce fnt une faute.

Dès iors , le cabinet de Berliq rechercha d'ant«nt plus l'Angleterre. D'accord avec elle» il travailla à sa* per Tascendapt que la France, depuis la pai^ d'Aixla-Chapelle, exerçait sur les afiTaires des Provinces* Unies.

Frédéric avait sagement refîisé de s'immiscer dans les démêlés intérieurs de la Hollande : son successeur, entraîné par sa nouvelle alliance et par un ressenti^ ment de famille, engagea la lutte; des troupes prus^ siennes allèrent comprimer le parti opposé an Statbou** dérat et à la Maison d'Orange*

Quel était le yéritable caractère de ces troQbles? Était-ce une qnastioQ d'indépendance ou de liberté? La nation avait-elle à se passionner dans la querelle ? Non, sans doute; car ce n'était qu'qn duel entre le Patriciat hollandais et le Statbondérat. D'un côté, on

» pour partager la Pologna, est si odieux e^ si déorié, qi^'il fera tou* » jours un tort infini à la réputation des trois souverains , et que leurs »iionig en seront à jamais flétris dans l'histoîre; je ne sais même » commepit le concilier ^yec leur reiigiot 9t lear consc^e0. »

a II fut un temps , » lui répondit le Roi , « où vous remplissiez un » devoir en me soumettant votre opinion sur les affaires que je confiais » à voire zèle. Aujourd'hui que voCre carrièra diplomatique est finie , )r je vous euese tenn comjKe de la digcrétio» qui m'eût épargné des » conseils dont je ne fais cas qu'autant que je les demande. »

Ce ton sec et dur porta un coup funeste à la santé de Tancien ministre.

voa lait étendre son influence; de Taatre, on tendait à ériger la glorieuse Maison d*Orange en dynastie monarchique et constitutionnelle , héréditairement dépositaire du pouvoir exécutif.

En moins de vingt jours, la révolution stathoudérienne fut consommée.

Avec le parti républicain tomba Tinfluence française.

Au reste, le cabinet de Versailles perdit plus alors que son ascendant en Hollande : il ébranla lui-même sa propre considération en Europe. Malgré sa formelle déclaration à Londres, qu'il soutiendrait la constitution hollandaise de toutes ses forces, il recula devant la menace contraire du gouvernement anglais , et arrêta tout à coup ses préparatifs de guerre ' .

Après avoir compromis les patriotes, en les encourageant, on les abandonnait. Cette faiblesse s'entachait de déloyauté.

« La France vient de tomber , » dit Joseph ; a je y> doute qu'elle se relève, d Âmère prophétie , que l'événement sembla d'abord vérifier. Mais depuis, combien de splendides revanches !

Le 15 avril 1788, une alliance étroite avec la Grande-Bretagne et la Prusse fut signée à La Haye, à Berlin.

Malgré tous ces traités, le Stathoudérat ne vécut pas au delà du commencement de 1 795 ; la triple alliance elle-même tomba sous les coups de la révolution fran-

* Contention de Versailles du 27 octobre <787.

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çaîse, mais après avoir exercé ane paissante ioflaence sur les affaires générales de TEurope.

Joseph avait ouvert un asile dans les Pays-Bas an parti républicain, sans embrasser ouvertement sa cause. Cette réserve lui semblait nécessaire dans un moment où peut-être il allait avoir besoin de toutes ses forces à Tautre extrémité de son empire. Car déjà Catherine s'apprêtait au démembrement de la Turquie, et Joseph comptait bien ne pas assister, l'arme au bras , à un semblable événement.

Telle avait été, de tout temps, l'idée fixe de cette princesse ; soif ardente de conquêtes, que Tacquisition de la Crimée n'avait fait qu'irriter. Déjà Tun de ses petits-fils s'appelait Constantin^ l'autre, Alexandre; la Crimée était redevenue la Tauride; Âkhtiar, Sévastopol; Kazlov^, Eupatoria; Caffa, Théodosie. Des agents russes parcouraient la Grèce en l'excitant aux armes.

Comme pour voir de plus près ses futurs domaines, Catherine entreprit , le 1 8 janvier 1 787 , un voyage dans les provinces méridionales de l'empire, avec son favori le comte Momonoff et mademoiselle Protasoff qui ne la quittaient jamais, le grand écuyer Narischkin, le grand chambellan Schouwaloff, les comtes Czernischeff et d'Anhalt, le comte de Ségur, ambassadeur de France , le comte de Cobentzel , ambassadeur d'Autriche , et M. Fitz- Herbert , ambassadeur d'Angleterre. Le spirituel et brillant prince de Ligne, qui avait été porter à Joseph l'itinéraire de la Tzarine, rejoignit à Kiev le cortège impérial. Cette course triomphale et

4U HISTOIRE DE JOSÈt>H 11. l7ft7-f7M

romanesqdé , è travers ded villes improvisées^ ad mi-^ lieu de palais enchantés, de jardins créés en une tiait^ de populations transportées à grands frais ; oes brillants escadrons y ces flottes , oes féeriques illutnitiatlotis^ ces hospodars de Yalachie, ces rois détrônés dd Caucase, tous ces princes suppliants à ses pieds ^ tant de fas* tueux mensonges ou de féèi*iqtie8 merveilles multipliés par Potemkin sous les pan de sa souveraine^ enivré^ rent Catherine. Âtissi ^ quand la fameuse itisoriptiou grecque de Cherson 2 it C'est ici le chemin qui ôon^ dtiit A Byisance, » ft*appa ses regards ^ la Tsarine, datant déjà, par la pensée, ses ukases de GoustAn-* tinople, né put^lle contenir uu cri d* orgueil et d*e&^ thousiasme.

A Kanév, en desceodafit le fiorysthène sur dé« ga^ lères non moins splendides que celles de Gléopâtfe^ Catherine reçut les hommages de ce Pooiatovirski que son cœur avait aimé ^ dont sa voloflté avait fait Tappareûce d'un roi ^ et qiie son ambition découfou^ nait lentement ^ sans regret du passé , sans uii seul remords venu du cœur.

Par les ordres de Stanislas, la rive droite du fleuve^ illuminée, resplendissait de feux^ et une muMCUdê d'escadrons polonais déployaient leur mâle magnifia cetice. Mais pour Tamant oublié, mais pour le fiiibla monarque qu*on allait sacrifier, raocueil fut frdd^ il n'y eut pas un sourire ; Stanislas n*obtittt même points de celle qui autrefois lui avait donné un trône, quelques heures de plus à Kanev.

En la qaittant^ cette précaire royaaté courut à la rencontre de Joseph II; elle espérait gagner sa bienveillance , et désarmer ainsi le redontable voisin qui déjà Ybnait de manifeatei* quelque inttatioti d'étetidre la frontière de Galioie.

Bien accueilli par l'Empereur^ Stanislas en reçut les plus favorables assurances. L'idée d'un nouveau partage fut hautement repoussée; Joseph déclara même qu'il s'opposerait à tonte semblable tentative de la part d'autres puissances.

Mais devant les calculs de la politique^ qu'allaient bientôt devenir de telles promesses?

Trop faible pour n'être pas crédule^ le roi de Pologne se retira plein d'espoir<

Une visite ^ bien autrement importante que eelle de Stanislas, eut lieu près du Village de Kaïdaok : Joseph venait traiter en personne la question d'Orient \ Une simple calèche de voyagé ^ c'était là tout le train de l'empereur d' AUetnagne ; toute sd stiite, un oiBder général et deok domestiques. Quel contraste avec le magnifique appareil dont Stanislas enveloppait sa nuUité 1

Quand la Tsarine voulut présetiter le comte de Ségur à l'Emperfeur : « Madame , * lui répondit Joseph » o je » ne Buis ici que le comte de Falkenstein^ et c'est moi » qui dois être présenté au ministre de France. »

Chaque matid^ il venait au lever de la Tzarine, se mêlant avec les autres invités , et attendant, comme

* VoirpiècesjustificatiYes, lettre fi.

eux , qae cette princesse parût. Dans la journée il parcourait tous les environs du lieu où Ton s'était arrêté.

Pendant la dernière partie de ce voyage , Joseph , que Tesprit élégant, les façons brillantes et le loyal caractère de M. de Ségur avaient captivé, l'entretenait volontiers tête à tête , en de longues promenades, de Constantinople , de ses vues politiques, de celles de Catherine.

« Ce prince ' , dans ses conversations , me montra qu'il était peu disposé à seconder l'ambition de Catherine. La politique du Roi à cet égard lui semblait fort sage. « Constantinople, n me disait-il, « serait un objet » de jalousie et un sujet de discorde, qui rendra tou- » jours impossible l'accord des grandes puissances » pour un partage de la Turquie. »

« Je le trouvai très-peu frappé du progrès des établissements russes : a J'y vois, » disait-il, a plus d'éclat x> que de réalité. Le prince Potemkin est actif, mais » plus propre à commencer de grands travaux qu'à X) les finir. Au reste , tout parait facile quand on pro- » digue l'argent et la vie des hommes. Nous ne pour- » rions tenter, en Allemagne ni en France, ce^'on » hasarde ici sans obstacle. Le maître ordonne, des » milliers d'esclaves travaillent. On les paye peu ou » point; on les nourrit mal; ils n'osent laisser échap- » per un murmure ; et je sais que , depuis trois ans , y> dans ces nouveaux gouvernements, la fatigue et tin-

< SéGUR , Mémoires , souvenirs et anecdotes.

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» salubrité des marais ont fait périr cinqaante mille » hommes sans qn'on les plaigntt, et môme sans qu'on » en parlât. »

a Un antre jour, l'entretien étant tombé sur le prince Potemkin : c Je comprends, » me dit-il, « que, malgré i> ses bizarreries, cet homme singulier ait pris et con- » serve un grand ascendant sur l'Impératrice. Il a une 9 volonté forte, une imagination vive. Par là il lui est » non-seulement utile, mais nécessaire ; car vous con- X) naissez les Russes , et vous conviendrez qu'il serait D difficile de trouver parmi eux un autre homme ca- » pable de contenir et de comprimer un peuple encore D si âpre, si récemment en contact avec la civilisation, D et une cour trop longtemps accoutumée aux conju* » rations. »

\ers la fin du voyage , Joseph , qui , dans le charme de l'intimité, s'arrêtait volontiers sur les affaires de Ck)nstanlinople, sur ses propres vues , sur les desseins de Catherine, disait à M. de Ségur :

« Vous voilà content, je l'espère : M. de Bulgakoff » et M. de Herbert vont présenter à la Porte des pro- » positions convenues avec vous. Ne croyez- vous pas » à présent la paix probable ? »

« Monsieur le comte, lui répondis-je (car il se f&chait j> sérieusement lorsquHl m'arrivait, par distraction, de D l'appeler Sire ou Votre Majesté) , tout dépend de la » manière dont l'Impératrice elle-même considère ces » propositions , et du ton avec lequel elles seront pré- » sentées; peut-être ne les regardera-t-elle que comme

44» HISTOIRE DE JOSEPH If. f?87-n90

» de bons matériaux préparés pour un tuanifesle. Je n crains que la vue de ses foroes, raaaemblées sar » mer et sur terre j n'ait dissipé dans son esprit la » crainte des obstacles que pourraient renoontrer ses » vues d'agrandissement.

» Tout est prét^ et dès qu'elle le voudra^ sons prén texte que les Turcs tardent k la satisfaire sur les » griefs dont elle se plaint , une partie de ses troupes » peut attaquer Oczakoff et Akerman . Ces places sont n incapables de résister longtemps, et on les prendra » facilement. En même temps, une autre partie de son » armée , embarquée sur la flotte de Sébastopol , peut 0 opérer une descente sur la côte située entre Gonstan- » tinople et Varna ' , insulter ainsi la capitale de Temr> pire ottoman y et peut-être même s'en emparer, ai » la terreur saisissait l'esprit superstitieux des Mu- D snlmans.

9 Les Turcs , an contraire , ne possédant plus la » Grimée, devraient, avant de pouvoir attaquer les )i Russes, traverser la Bulgarie, la Bessarabie, la Mol- » dàvie, la Yalachie, la Nouvelle* Servie, où une f> armée disciplinée subsiste avec peine. D'ailleurs , » cinquante mille Russes suffiraient pour les arrêter, 9> soit au Bug , soit au Dniester, le ne vois qu'un » obstacle politique qui puisse faire hésiter celte prin- » cesse, et vous savez mieux que moi jusqu'à quel » point elle peut redouter cet obstacle, a

< C'est devant cette ville, en HU , que Ladislas VI, roi de Hoagrie, vaincu par Amurath H, perdit la vie.

1787-neo LIVRE QUATRIÈME. 4f9

tt Je VOUS entends fort bien, répliqua l'Emperear) » ma condescendance ^ à l'époque de la conqaéte de )) la Crimée , vous fait craindre que je ne seconde en* » core de nouvelles vues d*agrandi80ement« Vous vous » trompez , et je désire sincèrement conserver la paix» « La possession de la Crimée par les Russes n'avait >> nul inconvénient pour moi ; son seul résultat était » de rendre les Turcs plus pacifiques i en leur ôlant » tout moyen de commencer une guerre offensive.

» D'ailleurs I j'y trouvais d'immenses avantages} » d'abord i celui de mettre mes propres états à l'abri » de toute attaque des Turcs 9 par la crainte que leur )) donneraient les troupes et les vaisseaux russes de la » Crimée y prêts à les prendre à revers; de plus, la » certitude de détacher la cour de Pétersbourg .de celle )) de Berlin, et d'ôter à celle-ci un allié puissant.

» Voilà réellement ce qui m'a déterminé à faire » céder à Catherine la Tauride par la PortOi Mais au- » jonrd'hui tout est bien différent : je ne souffrirai » point que les Russes s'établissent à Constantinople, » Le voisinage des turbans sera toiyours moins dan- )) gereux que celui des chapeaux. Au reste, oe dessein^ ^ formé par l'imagination exaltée de l'Impératrice, » ne peut se réaliser , et , ne lui fallùt-il mâme qu'un » ukase pour se rendre maltresse de Constantinople , » et pour y faire couronner sen petit-fils Constantin, » elle ne saurait s'y maintenir contre toutes les forces » des Ottomans relégués dans l' Asie-Mineure, et contre )) plusieurs grandes puissances qui embrasseraient leur

» cause. D'ailleurs, il lui faudrait, dans ce cas, dé- » garnir de troupes tout son empire, en abandonner » la moitié , et en changer la capitale. »

« Je crois en effet, » repris-je, « qu'on peut se tran- » quilliser sur l'existence de Constantinople , dont la n conservation importe autant à la cour de Vienne D qu'à celle de France; mais il est difficile, en même h temps, d'après les préparatifs immenses dont nous D sommes témoins , de ne pas être alarmé sur un autre » projet beaucoup plus vraisemblable, celui d'étendre » les limites russes jusqu'au Dniester. Si ce dessein » s'exécutait, il entraînerait inévitablement une guerre » très-nuisible à nos intérêts.

» Ce que j'espère, ajoutai-je, c'est que la sagesse » de l'Empereur et son amitié pour le Roi l'engageront » à continuer ses négociations pacifiques, et à prendre » tous les moyens nécessaires pour prévenir une mp- » ture. Il me semble que le Roi a le droit d'y compter; D car, dans le temps de l'invasion de la Crimée , il n'a 0 engagé les Turcs à céder cette presqu'île à la Russie 9 que dans le dessein de faire une chose utile à la » tranquillité et aux intérêts politiques de son beau- X) frère et de son allié. »

« J'y fais ce que je puis, » me dit l'Empereur ; « mais, » vous le voyez vous-même, cette femme est exaltée; » il faut que les Turcs cèdent sur les points en contes- » tation. C!omment, s'ils provoquent Catherine par un 9 refus, empêcher qu'elle ne se dédommage par la » prise de quelques villes? Elle a des troupes nom-

» brenses, sobres, infatigables. On les mène où l'on )) vent. Yons voyez le peu de cas qu'on fait ici de la » vie et de la peine des hommes. A huit cents lieues Dde la capitale, ils tracent des routes, creusent des » ports , bâtissent sur des marais , construisent des D palais, et plantent des jardins anglais au milieu des » déserts; tout cela sans paye, sans lit, parfois sans » vivres, et toujours sans murmure.

» L'Impératrice est le seul souverain de l'Europe 9 qui soit réellement riche. Elle dépense beaucoup , » partout , et ne doit rien ; son papier vaut ce qu'elle » veut. Si la fantaisie lui en prenait , elle ferait de la » monnaie avec du cuir. L'Angleterre est écrasée sous D une montagne de papier. La France vient de faire » la confession publique du malheureux état de ses )) finances; et moi je puis à peine être an pair des » dépenses que viennent de me coûter mes colonies 9 en Galicie, et les nouvelles forteresses que j'y ai r> fait construire. »

« Je lui répliquai que tous ces embarras trop réels D étaient des raisons de plus pour redoubler d'efforts , » afin d'éviter de se voir entraîné dans une guerre dis- » pendieuse.

» Comme nous revînmes à différentes reprises sur » le même sujet de conversation, je m'attachai à lui dé- » montrer que la puissance colossale des Russes avait » encore plus d'élévation que de bases solides.

« Voyez, » lui disais-je, » tout ici a plus d'éclat )) que de réalité; tout s'y commence, rien ne s'y

» achève. Le prince Potaoïkin abandonne , avec » promptitude, ce qa*il entreprend avec ardear ; an» 9 cun de ses projets n'eat mAri ni suivi. H vous a ftiil » poier, à Ekaterinoslaff ' , la première pierre d'une » capitale qu'on n'habitera points d'une église grande a comme Saint*Pierre de Rome, et où Ton ne dira » peut-être jamais la messe. Il a choisi, pour ftmder » cette nouvelle cité de Catherine, nne montagne » d'où Ton a une très«belle vue, mais qui est totale- » ment privée d'eau.

» Kherson, mal placée, a coûté vingt mille hommes; » elle est entourée de marais pestilentiels. Les vais* D seaux ne peuvent y entrer chargés.

» Depuis six ans, les steppes sont plus déserts » qu'ils ne Tétaient. La Crimée a perdu les deux tiers » de sa population. Caffa * est ruinée et ne se relèvera s pas. Sébastopol * seule est déjà un établissement s imposant; mais il faudra encore beaucoup de temps » pour qu'on y voie une véritable ville.

0 On s'est efforcé de tout parer , de tout embellir , » de tout vivifier momentanément aux yeux de l'Im* X» pératrice; mais Catherine étant une fois partie,

t « J'ai fini I» dit Joseph y à oetteooeasioii, «une grande aflkire, en » un jour, avec l'impératrice de Russie ; elle a posé la première pierre » d'une ville , et moi la dernière. »

* Sur le détroit qui joint les Mers Noire et d'Azow. En 4 475, Mahomet II l'avait enlevée aux Génois; les Turcs rabandosiièmit aux Russes en 4770.

3 Ville importante, port excellent construit, en 4786, sur remplacement du vlllago tartare d'Akhtiar.

n91-n»0 UVKE gUATRIÈMË. 413

ï> tous l6B prestiges disparaîtront avec elle de ces » immenses contrées,

D Je connais le prince Potemkin, Son coup de tbéà* » tre a eu lieui la toile est baissée; il va s'occuper » d'autres scènes, soit en Pologne , soit en Turquie. » L'administration , et tout ce qui exige de la suite , D est incompatible avec son caractère : la guerre » même, s'il la commençait, lui pèserait bientôt; et fi s'il avait une fois gagné le grand cordon de sainte » Georges, nous le verrions aussi prompt à rechercha » la paix qu'il montre d'ardeur pour la rompre, o

(( Je conviens de tout cela, 9 me disait l'Empereur; a on nous a menés d'illusions en illusions. Ce qui est » intérieur ici a de grands défauts ; mais l'extérieur a n autant de réalité que d'éclat. Le soldat, le paysan )) esclave, sont des outils dont on se sert pour abattre » ce qu'on veut. La noblesse asservie ne connaît d'au- » tre loi que la volonté de sa souveraine , d'autre but 9 que sa faveur. Elle commande; les troupes se » lèvent, les vaisseaux sont lancés. Il n'existe en » Russie aucun intervalle entre l'ordre, quelque ca- )) pricieux qu'il soit, et son exécution. Si un Charles XII » était à la tête de cette nation , il porterait , avec six » cent mille hommes , la terreur jusqu'aux extrémités » de l'Europe. »

Durant cette course féerique, qu'une femme seule pouvait concevoir et une autocrate réaliser, combien le brillant cortège n'eut-il pas à saluer d'illustres débris, de nobles souvenirs, d'ambitieuses espérances!

iU HISTOIRE DE JOSEPH II. 1787-1790

Les côtes de la Ghersonèse Taoride consacrées à Hercule et à Diane ; les raines de Tbéodosie (Gaffa) , que les TartareSy au traips de sa prospérité, appelaient Kenm'Slamboulyj la Gonstantinople de Grimée, et à qui Gatherine rendit son nom, mais non sa splendeur; la presqu'île de Kertch , cette Panticapée ^ on mourut l'héroïque et malheureux athlète de Tindépendance antique contre la tyrannie de Rome , Mithridate ; tant d'autres lieux consacrés par T histoire ou la mythologie ; et enfin , pour clore cette poétique pérégrination par un souvenir profondément russe, Pultawa, où le génie civilisateur triompha du génie guerrier.

Singulier voyage , qui montrait les deux plus puissants despotes de l'Europe s' entretenant, avec une effusion philosophique , du rétablissement des Républiques grecques !

Ge fut vers l'embouchure du Dniepr , dans la Mer Noire, à Kherson, que l'Empereur apprit la menaçante fermentation des Pays-Bas. Il n'en continua pas moins à accompagner la Tzarine, examinant tout avec le plus grand soin : productions du pays, vestiges antiques , positions militaires.

Mais à Kisikerman les deux souverains se séparèrent, et l'Empereur revint promptement à Vienne.

^ Fondée, croiton, par les Milésiens, au sixième siècle avant Jésus-Christ.

La guerre déclarée par les Turcs à la Russie ; par Joseph aux Turcs.

— Entrée en campagne. — Revers des Autrichiens. — Le grand vizir envahit le Banat de Temeswar et les provinces autrichiennes.

— Retraite de Joseph. — Landon et le prince de Cobourg reprennent Tavantage. — Belgrade capitule. — Altération de la sauté de Joseph ; douleurs physiques ; anxiétés morales. — Proclamation de rindépendance des Pays-Bas. — Retraite des troupes impériales ; confédération belgique. — Troubles de Hongrie. — Attitude hostile du nouveau roi de Prusse Frédéric-Guillaume. — Révolution de France.

— Progrès de la maladie de Joseph. — La couronne de Saint- Étienne rendue aux Hongrois ; fin <^es troubles de Hongrie. — Derniers moments de Joseph ; sa mort.

A la veille de T incendie qui semblait près d'éclairer le8 rives da Bosphore , la France multipliait ses démarches pour éloigner la guerre.

Son ambassadeur près de la Porte , M. de Ghoiseul- Gonffier, avait joint ses efforts à ceux du comte de Ségar. Peut-être même sans l'assassinat d'un courrier envoyé par M. de Ségur, cette négociation eût-elle réussi. Ce malheureux portait au comte de Ghoiseul un plan de conciliation dressé par les deux habiles diplomates , et personnellement agréé de la Tzarine, quoique combattu par le prince Potemkin.

Au milieu de circonstances aussi délicates , la bonne intelligence entre la France et la Russie subsistait toujours. Comme témoignage de complète neutralité, le cabinet de Versailles rappela même, de Conslanti-

nople, les officiers français employés à Tinstractioa militaire des Tares. De son côté, Catherine se montrait toachée de ces procédé! ; aussi quand la France, irritée contre la Prusse et TÂngleterre , au souvenir de la Hollande, voulut former une quadruple alliance entre elle 9 la Russie, F Au triche et TEspague, la Tzarine approuva*t*elle ce projet ; c'est d'ailleurs que vinrent les obstacles.

Cependant l'Angleterre ne cessait d'exciter le Divan aux premières hostilités; elle espérait faire réclamer sa propre médiation pour revenir à la paix. Par là, son influence eût détruit l'influence française à Gonstanlinople , comme à Pétersbourg.

Cédant à ces suggestions, menacée par les deux cours impériales, la Porte venait de prendre un parti énergique : au lieu d'attendre la guerre, elle la déclara fièrement à la Russie. M. de Bulgakoff fut transféré aux Sept-Tours; une escadre turque vint bombarder Kinboum.

Catherine ne s'attendait pas à une pareille viguenr. Surprise, et pour gagner du temps, cette princesse ofl'rit de traiter sous la médiation de la France. Mais, activant ses préparatifs, elle requit de l'Empereur les secours stipulés par le traité d'alliance.

La position de Joseph deveujiit embarrassante. Récemment il avait apprécié, par lui-même, les vastes acquisitions de la Russie , et les développements rapides de cette puissance naguère barbare. Déjà il se repentait d'y avoir concouru sans réclamer un équivalent. A ses

i78g-noo ' LIVRB CINQUIËMB. in

yeux y oe désintéressement n'était plus qa^one trèsgrave impradenoe ; la réparer aux dépens des Tares lui semblait dono un parti fort sage. Mais^ d'un autre côté y rintimité toujours croissante de la Prusse et de r Angleterre y les efforts de la France pour s*opposer au démembrement de Tempire ottoman j les troubles des Pays*Bas qui réclameraient peut-être bientôt remploi de toutes ses forces , ces diverses considérations maîtrisaient son ardeur. Avant de se jeter dans la guerre , il hésitait. Temporiser n'était guère dans son humeur : telle UjA pourtant la marche qu'il dut d'abord adopter.

Néanmoins y ses préparatifs de guerre furent conti* nues y de nombreux trains d'artillerie couvrirent le Danube et de forts mouvements de troupes eurent lieu vers les confins de la Turqnie. L'internonce autrichien déclara même au Grand Seigneur que, si la Russie était attaquée, Joseph marcherait immédiatement à sa défense; il offrait aussi la médiation de son mattre.

Enfin le sort en fut jeté : le 4 0 février 4 788 , Joseph publia sa déclaration de guerre «

Le roi de Prusse venait de proposer à l'Empereur sa médiation ; voici la remarquable réponse de Joseph r

a Monsieur mon frère ,

D C'est avec le plus grand regret que je me vois » forcé de prier Votre Majesté de renoncer à être mé- » diateur dans les difiiérends survenus entre mot et la » Porte Ottomane.

iiS HISTOIRE DE JOSEPH IL 1788-1790

» L'épée est tirée, et certes elle ne rentrera pas dans )» le fourreau que je n'aie obtenu pleine satisfaction et » que je ne sois remis en possession de ce qu'on a en* » levé à ma Maison.

» Votre Majesté est monarque , et , en cette qualité , » elle n'ignore pas les droits de la royauté. Mon entreï> prise contre les Osmanlis est-elle donc autre chose » qu'une tentative légitime pour rentrer en possession 0 de provinces que les temps et les événements mal* » heureux ont détachées de ma couronne?

» Les Turcs, et peut-être ne sont-ils pas les seuls, » ont pour maxime de reprendre , dans des temps op- » portuns , ce qu'ils perdirent dans des temps de mal- » heur. Pourquoi n*userais-je pas de représailles!

» La maison d'Hohenzollern, pour arriver an point » d'élévation où elle se trouve, a-t-elle usé d'autres » principes? Albert de Brandebourg consulta-t-il la conj> venance des états voisins , lorsqu'il arracha le duché D de Prusse à TOrdre dont il faisait partie ^ ?

» Feu votre oncle ne prit-il pas à ma mère la Silésie, » dans un moment où, entourée d'ennemis, elle n'eut » d'autre soutien que sa grandeur d'àme , l'amour de » son peuple ?

» Qu'ont donc fait ces cabinets qui prônent tant )) aujourd'hui leur équilibre européen ? Quel équiva- » lent ont-ils donné à l'Autriche pour les possessions D qu'elle a perdues dans le cours de ce siècle ?

» Mes prédécesseurs ont été forcés de céder TEs-

! L'Ordre TeuUmique.

)) pagne, lors de la paix d'Utrecht; les royaumes de y> Naples et de Sicile j par celle de Vienne ; quelques cannées pi as tard, Belgrade et la Silésie; ensuite 7> Parme, Plaisance et Guastalla , par la paix d*Âix-la- D Chapelle; et, un peu avant, Tortone et une partie j> de la Lombardie.

» Et, durant ce siècle de pertes, TÂutriche a-t-elle » fait quelque acquision importante? Il est vrai qu'elle Dcut sa part de la Pologne; mais la Prusse en eut » meilleure portion que moi. J'espère que mes motifs y> pour faire la guerre à la Porte paraîtront concluants » à Votre Majesté , qu'elle ne méconnaîtra pas la légi- D timité de mes prétentions , et qu'elle ne sera pas » moins mon amie, quand même je germaniserais quelj> ques centaines de milliers d'Orientaux.

» Votre Majesté peut être sûre, au reste , que, dans D les mêmes circonstances , j'admettrai , même contre » moi, les principes que je professe aujourd'hui.

» Je me recommande à la continuation de votre » amitié, et suis, avec beaucoup d'estime,

)) De Votre Majesté l'ami et bon frère ,

» JOSBPH. »

Ce langage était clair. Le monarque prussien n'insista pas ; d'ailleurs, il lui convenait peu de s'expliquer davantage. Les choses en restèrent avec l'Empereur aux simples rapports de convenance. Mais Frédéric- Guillaume resserra, de plus en plus, sa liaison avec l'Angleterre. Â dater de celte époque, le comte de

430 HISTOIRE DE JOSEPH II. f78S-n90

Herizberg ^ qui , sans être premier miftistre , dirigeait toute la politique extérieure , se eentant à Taise , usa pleinemeut de cette liberté.

Pour entraver l'ambition de Catherine et Vhumilier, il favoriaa un réveil d'indépendance en Pologne; pour sauver l'empire ottoman , il menaça la cour de Vienne d'une invaaion en Bohême^ et fomenta les troubles des Bays-Bas et de Hongrie.

Cependant deux cent mille Autrichiens et deux mille canons étaient prôts à entrer en campagne. Combinant leurs opérations, les alliée devaient attaquer toute la fh>ntière turque , depuis le golfe Adriatique jusqu'à la Mer Noire.

L'année précédentei Oczakow ' était tombé au pouvoir de Catherine. Pressé d'utiliser cette importante conquête , Potemkin réunit sur le Bog la principale armée russe. Un autre corps devait se joindre, dans laBukowlne, aux Autrichiens commandés parle prince de Cobourg. Enlever Choczim, et opérer ensuite i avec les deux grandes armées , sur le Sereth , le Prnth * ou le Dniester y c'était là le rôle de ces forces combinées. Afin d'assurer l'ensemble des opérations, d'autres corps furent disséminés en Transylvanie , dans le Banaty dans l'Esclavonie, dans la Croatie. Sur la Mer

1 Près de cette ville soAt lee ruinée d'Olbia, ancieime ookmlt roilésienne.

• Doublement célèbre par l'échec de Pierre le Grand, en -ITH, et par Thabile traité de Catherine avec les Turcs , qui tenaient le Tur enveloppé sur les bords du fleuve.

1788-1790 LIVRB CINQUIÈME. 434

Noire, une Qotto devait concourir au succès de la campagne.

L'Empereur, qui venait d'entratner le pacha de Scutari à la révolte, se flattait de pousser aussi les Vénitiens à des hostilités.

Au commencement de mars, accompagné du maréchal de Lascy, il s'était rendu à Tarmée.

Le 25 avril, Szabatch fut emporté d* assaut, et la navigation de la Save ouverte; Joseph disposa tout pour le siège de Belgrade.

La fortune semblait sourire aux vœux des deux cours impériales ; mais cjq sourire était trompeur. L'Angleterre et la Hollande ayant interdit à leurs marins le service russe, la flotte qu'attendait la Mer Noire ne put être équipée.

Tandis que Catherine rêvait d^à son entrée triomphale à Gonstantinople, elle se vit tout à coup menacée dans sa propre capitale. Le chevaleresque Gustave III osait attaquer^ corps à corps, sa redoutable voisine. Les troupes russes durent précipitamment rétrograder; le prince de Gobourg ne reçut donc que dix mille hommes. Vainement Joseph avait compté sur la coopération des Vénitiens; la République resta neutre; pour ra« cheter sa rébellion, le pacha de Scutari massacra les officiers autrichiens placés dans ses troupes , et traita avec le Sultan; un instant ébranlés, les pachas voisins se raffermirent dans le devoir.

C'était alors qu'il eût fallu redoubler d'efforts; malheureusement Joseph perdit dans l'inaction un temps

432 HISTOIRE DE JOSEPH IL I7âs-17M

précieax, et ne se décida qu'à la fin à oommencer le siège de Belgrade.

L'Empereur avait adopté le système des cordons : les perçant sur plusieurs points, le grand vizir, Tonsouf-Pacha , à la tète d'une armée rassemblée de bonne heure en Bulgarie, et dont une série de succès partiels avait fortifié le moral, s*avança fièrement vers Belgrade. Délivré des Russes, c'était contre les Autrichiens qu'il concentrait ses efforts.

A son approche, Joseph s'est retiré derrière la Save : l'actif Yousouf- Pacha jette des ponts sur le Danube, défait un corps posté sur les hauteurs de Mehadia, répand la terreur dans les comtés voisins , court ravager les frontières du Banat, et bientôt menace la Hongrie. La terreur se répand au loin. Vienne va-t-die donc revoir, sous ses murs, l'étendard de Mahomet? Où est rhotnme appelé Jean qui arrêtera ces flots de barbares ?

Déjà, pour l'Empereur, il s'agit, non plus de conquérir les provinces d' Abd-Ul*Hamid , mais de n'être pas conquis , mais de se défendre.

Tant de revers avaient démoralisé l'armée; une maladie épidémique désolait ses rangs. La population et les finances étaient épuisées. A Vienne même, le peuple, exaspéré par la cherté des vivres, murmurait hautement.

En Hongrie , l'état des esprits ne se montrait pas plus rassurant : c'était comme un terrible écho des Pays-Bas. Indignés de réformes qui limitaient leurs

antiques privilèges , les magnats frémissaient d'impatience devant cette occasion de les ressaisir : sous prétexte de défendre le pays , ils demandaient à armer leurs vassaux.

Joseph n'était pas né pour la guerre. Brave de sa personne y affrontant la mort, actif , dur à la fatigue, il manquait néanmoins de ce sang-froid militaire, de ce calme dans Taction , de ce coup d'œil prompt et sûr qui ne se rencontrent que chez certaines natures faites pour le commandement.

Cette campagne en fut l'incontestable preuve.

Les circonstances devenaient fort graves. Laissant trente mille hommes à Semlin , l'Empereur, avec quarante mille, alla soutenir Wartensleben et la Hongrie.

Jusqu'alors un vieux général , l'honneur de l'armée autrichienne, Laudon, était resté sans emploi : l'Empereur lui donne l'armée de Croatie; la nation et l'armée applaudissent; de Vienne à la frontière, le voyage de Laudon est une marche triomphale. Symbole de victoire, le feld-maréchal arrive et bat, le même jour, l'ennenai sous les murs de Dubitza , s'empare de cette place, traverse la Save, défait, près de Berbir, le corps d'observation du pacha de Travanick , pénètre en Bosnie , investit Novi-Bazar, repousse une division turque qui était venue l'attaquer, et, après deux assauts, entre dans la place.

^ « Sa toilette , » écrivait un de ses compagnons de voyage, en 4 779, « est celle d'un soldat; sa garde-robe, celle d'un sous-lieutenant; sa > récréation , le travail ; sa vie , le mouvement perpétuel. »

Cependant le prince de Cobourg et Sol tikoff assiégeaient Ghoczim. La famine, le feu des batteries dévo* raient la ville. Mais Tintrépide gouyerneur savait qu'en prolongeant sa défense, il paralysait l'ennemi pendant toute la campagne. Digne de lui , son héroïque garnison fit des prodiges : ces braves sortirent de leurs monceaux de ruines avec tous les honneurs de la guerre.

De nouveaux revers attendaient T Empereur.

Ayant réuni quatre- vingt mille hommes , pour agir offensivement contre les Turcs, il avait assis son oamp près de Karansébès ' , point militaire important, puisqu'il défend la Porte de fer.

Les Turcs, couvrant la Yalachie , avaient pris position en face des Autrichiens. Tout était disposé pour les attaquer, tout semblait promettre aux Impériaux la victoire. Déjà les généraux étaient venus prendre les derniers ordres de l'Empereur dans sa tente.

Inquiet du résultat, Joseph s'adresse au maréchal de Lascy, et lui demande s'il répond du succès, t Sire, v dit le maréchal , « le succès est probable , mais je ne » puis le garantir. »

Ces paroles, si simples, si naturelles, alarment Joseph. Il renonce à l'attaque, renvoie les généraux à

^ Ce serait là , si l'on en croyait les Transylvains , qu'Ovide aurait connu l'exil : cara mia sedes, devenue, par corruption, Karansébès, tel est leur titre à cette prétention. Une telle étymologie en vaut beaucoup d'autres, qui ont tout doucement fait leur chemin. Mais les Tri8U$ et les Épitres porUiques ne permettent pas d'enlever à la Scythie l'honneur de sa rude hospitalité.

leurs quartiers, et décide la retraite; il ira prendre position derrière la ligne de la Temès.

On forme donc des colonnes parallèles ; celles d'in* fanterie an centre, celles de cavalerie sur les flancs 9 et les bagages dans les intervalles. C'était au milieu de la nuit. Elles commençaient à s'ébranler , quand le maréchal voit que Tordre de se replier n'a pas été adressé aux piquets de la gauche de l'armée : pour les attendre, il arrête brusquement les troupes. Le commandement de hait ! est répété. Ce mot de hait I les colonnes d'équipages le prennent pour Allah 1 cri d'attaque des Turcs. « Nous sommes attaqués ! d ce bruit court dans l'ombre. Aussitôt les équipages voulant s'éloigner en toute hâte, les chevaux de peloton par^^ tent au trot et au galop. Abusée par le bruit et les ténèbres, l'infanterie croit à une charge de l'ennemi; de toutes parts on fait feu, les troupes se fusillent avec furie. L'erreur ne fut reconnue qu'au jour.

On a dit que FEmpereur, marchant à l' avant-garde, fit mettre en batterie dix pièces de canon, et tirer sur le prétendu ennemi. S'élançant de sa voiture, et montant à cheval , il s'efforça de rallier les fuyards au passage d'un pont; mais vainement, il fut entraîné par eux, puis séparé de sa suite.

Dans cette triste mêlée, dix mille hommes furent tués ou blessés. Meurtrie par elle-même, l'armée se retira dans la position désignée ' .

Avec plus de décision , Joseph , acceptant toutes les

1 Voyage du maréchal duo de Raguse en Hongrie, etc., t. P'.

chances de la guerre, eût altaqaé ; et, certes, la Yalachie lui eût coûté moins cher qu^une désastreuse retraite qui ébranla le moral de ses troupes , et affaiblit le prestige du commandement suprême.

Cet échec néanmoins ne causa pas, grâce à deux heureuses circonstances , tout le mal qu'on aurait pu craindre : Fabris arrêta les Turcs aux défilés de la Transylvanie; et Yousouf, ne voulant pas s'engager dans la saison des pluies, s'éloigna du Banat. Après avoir jeté une imposante garnison dans Yiplanka , le Grand Yizir marcha vers Belgrade, suivi de TEmpereur, qui reprit son ancienne position de SemUn ^

Cette campagne coûtait à TAutriche trente mille honmies tués en détaU , sans avoir eu l'honneur d'attacher leur nom à quelque grande bataille; la peste en avait dévoré quarante autres mille. Les seuls trophées étaient la prise de Szabatch , de Choozim , de Dubitza, de Novi-Bazar.

Malade, Tàme navrée, Joseph rentra à Yienne, le 49 décembre 1788.

' « J*espère, Sire,» écrivait à l'Empereur le prince de Ligne, « que le mois de septembre réparera les malheurs du Banat et les » non-succès de la Bosnie.

A Pouvait-on croire que cet empire musulman , délabré , eût pu » mettre Tempire russe dans un tel péril? Le plan des Turcs était fort » beau ; car, si le roi de Suède avait attaqué, trois semaines plus tôt, » ou plus tard , et si le Capitan-Pacha avait réussi , comme il devait, > à écraser, avec sa forêt de mftts qui couvrait le Liman , les pauvres B bateaux de pécheurs et les galères de cuisine qui formaient toute » la flotte de notre romanesque navigation du Borysthène , le Roi serait » arrivé à Pétersbourg, et le Pacha à Kherson. »

II se plaignit à Catherine de la lenteur des géùéeàax inseeB, et du défaut de concours. L^excuse de cette princesse était dans l'imminence même du danger qu^elle avait coura.

Telle fut la présomptueuse confiance de Gustave , que , d'avance , il invita les dames de Stockholm à un bal à Pétershoff, au Te Deum dans la caihédrale de Saint-Pétersbourg. .*

Cette guerre si imprévue n'était-elle qu^un . acte d'audace inconsidérée, un accès. d'ambition fébrile? Jaloux d'imiter Mouschin-Pouskin et Markoff, ses prédécesseurs, le ministre russe, André Razoumowski, fomentait y en Suède , le mécontentement des nobiest, et cherchait à les exciter contre leur roi. Gustave souffrait impatiemment ces menées. Il ne voyait pas non plus, sans humeur, le gracieux accueil fait par Catherine au général Sprengporten , son auxiliaire dans la révolution de 1772, et qui depuis avait embrassé le service des Hollandais d'abord, des Russes ensuite. Sprengporten travaillait même à insurger la Finlande suédoise. • ' , .

Gustave se résolut à une éclatante vengeance.

Avant même la déclaration de 'guerre des Turcs à la Russie, déjà son miàistre.à Constantinople avait conclu, avec la Porte, un traité d'alliance. offebsive. Depuis Charles XII, l'épée d'un'rôide Suède était, aux yeux des Turcs, une sorte de talisman. Gustave reçut des subsides considérables; la Prusse lui avança des fonds ; l'Angleterre promit une escadre.

Il fit Bes préparatifs.

Razonmowski ayant demandé compte de ces armements : a Compte de mes actions ! » lui répondit fièrement Gustave , « je n*en dois à aucune puissance étran- » gère. » Et le ministre russe reçut aussitôt Tordre de quitter Stockholm ; mais, sous divers prétextas, il sut différer son départ.

Avant que son projet n'eût transpiré, Gustave était en Finlande, avec trente-six mille hommes, et sa flotte menaçait Cronstadt.

L'alarme se répandit dans Saint-Pétersbourg; les jeunes princes de la famille impériale furent envoyés à Moscou. On ramassait , on exerçait à la hâte , jeunes ou vieux , les domestiques de la ville. Dans cette grave conjoncture, Catherine soutint dignement son grand caractère.

En même temps , un secrétaire <le la légation suédoise remettait , au ministère russe , cette inconcevable note :

a C'est sous ces circonstances que le Roi

» s'est rendu en Finlande à la tête de son armée, et » qu'il demande une réponse catégorique et définitive, » qui décidera de la paix ou de la guerre. Yoici à quel* » les conditions le Roi propose la paix à Tlmpératrice :

» l"" Que le comte Razonmowski soit puni d'une » manière exemplaire , pour toutes les intrigues qu'il » a fomentées infructueusement en Suède, et qui ont » troublé l'amitié , la confiance et la bonne harmonie » qui subsistaient entre les deux empires, afin que

» 868 pareils soient à jamais dégoûtés de se mêler des » affaires intérieures d'un empire indépendant.

» â"* Que, pour dédommager le Roi des frais que les » armements que Sa Majesté a été forcée de faire lui » coûtent, et qu'il n'est pas juste que ses peuples sup- » portent, l'Impératrice cède au Roi et à la couronne de » Suède , à perpétuité , toute la partie de la Finlande et )) de la Carélie, avec le gouvernement et la ville de » Kexholm ', tels qu'ils furent cédés à la Russie par la )) paix de Nistadt et d'Âbo , en rétablissant la frontière )) à Systerbeck.

» 3"" Que l'Impératrice accepte la médiation du Roi » pour lui procurer la paix avec la Porte Ottomane, et » qu'elle autorise Sa Majesté à offrir à la Porte la ré- » trocession entière de la Crimée , et le rétablissement )) des frontières d'après le traité de 1 774 ; ou , si Sa » Majesté ne peut engager la Porte à la paix à ces con- )> ditions , qu'elle puisse offrir à cette puissance le ré- )> tablissement de ses frontières, telles qu'elles étaient x> avant la guerre de 1 768 ; et , pour sûreté de ces » offres, que l'Impératrice désarme, au préalable, sa » flotte, rappelle ses vaisseaux déjà sortis dans la Bal- » tique, retire ses troupes des nouvelles frontières, et » permette au Roi de rester armé jusqu'à la conclusion » de la paix entre la Russie et la Porte.

» Le Roi attend un oui ou un non, et ne peut acn cepter la moindre modification sans compromettre la x> gloire et l'intérêt de ses peuples.

* Ou Korel-Gorod , fondée par les Suédois, en 1295.

;) C'est ce que le soussigné a Thonneur de déclara, » par ordre du Roi, à son Excelleooe M. le Yice-Chan- » celier, et qu'il supplie ce ministre de bien vouloir » mettre au plus tôt sous les yeux de T Impératrice, pour » qu'il puisse faire promptement parvenir la réponse » au Roi son maître.

» A Saint-Pétersbourg, ce 1" juillet 1789.

» G. DE SOHLAFF,

n BecréUln de légatton , commt tenl appmrtanaat à U I) Mlnion da Roi à la Coar Impériale de Rimie. »

N'était-ce pas là l'injonction du Grand Seigneur à quelque humble hospodar! Catherine s'en indigna. a Quel langage! » s'écria-t-elle. <x Quand le roi de » Suède serait à Moscou, je saurais lui apprendre ce » que peut une femme comme moi , sur les débris y> d'un grand empire. »

Le 1 7 juillet 1 789, à la hauteur de l'Ile de Hogland , les escadres russe et suédoise se rencontrèrent; l'action fut sanglante. Des deux côtés on perdit un vaisseau , et l'on s'attribua la victoire. Légèrement blessé, l'amirai Greig * continua à tenir la mer, tandis que le duc de Sudermanie regagnait les ports de Suède.

Malheureusement pour Gustave, un incident imprévu l'arrêta court devant Frédérickshamn , place

1 Catherine avait envoyé à son amiral le cordon de Saint-André. Greig répondit : « Cette décoration ne se donne qu'à une naissance » illustre ou à de grandes actions ; je ne possède point Tune , je n*ai » pas encore fait les autres. Je garde , avec respect , mon cordon ; •) mais je ne le porterai que lorsque je l'aurai mérité, it

frontière de la Russie finlandaise. Il se préparait à livrer Tassant , qnand les troupes, maîtrisées par lenrs officiers, refusèrent de marcher. Tous déclarèrent que, sans le consentement de la nation, ils n'entreprendraient pas une guerre offensive.

De tels scrupules n'avaient pas retenu les vainqueurs de Narwa !

Ici Gustave manqua de fermeté. S'il eût aussitôt fait un exemple sévère, au cri d'en avant I il entraînait l'armée, et, peut-être, en peu de jours, eût-il réalisé ces menaçantes paroles prononcées devant le Conseil d'État : (X Si le sort favorise les armes de mon peuple, 1» je n'épargnerai , parmi tous les monuments de Tin- » solence des Russes, que la statue de Pierre le Grand, )) pour graver et éterniser, sur son piédestal , le nom )) de Gustave. »

Nulle victoire n'aurait valu pour Catherine cette défection , dont le vrai but était le rétablissement, avec l'assistance de la Russie, du gouvernement aristocratique tel qu'il existait avant 1720. Prompte à en profiter, la Tzarine requit, au nom des traités, l'assistance du Danemark. Amie de la paix, mais fidèle avant tout à ses engagements, cette puissance arma une escadre, et le prince royal, suivi du prince Charles de Hesse, s'embarqua pour la Norwége.

Réduit à se défendre, Gustave trouvera des ressources dans son courage, et dans le danger une illustration personnelle.

A peine sur le trône, ce prince avait dit : a Pour

9 caractériBer un règne , il faut une guerre ; » paroles remarquables, mais d'une vérité relative.

Passionné pour la gloire, et sans apprécier la différence des temps et des circonstances, les yeux toujours fixés sur les mâles images de Gustave Wasa, de Gustave-Adolphe ^ , le descendant de ces grands hommes oublia trop le sage avis de Frédéric. En le félicitant sur rheureux rétablissement, par lui-même , de sa propre autorité : « Jouissez de vos succès, » lui écrivait ce monarque, a travaillez à rétablir dans votre pays 9 Tordre et la paix : mais songez bien qu'aujourd'hui, 9 lorsque existe trois ou quatre grandes puissances 9 qui peuvent chacune mettre sur pied trois ou quatre 9 cent mille hommes, un roi de Suède ne doit plas 9 prétendre à la gloire des armes et des conquêtes. »

Voilà l'épisode imprévu qui avait laissé aux Autrichiens presque tout le fardeau de la campagne contre les Turcs.

Pour Catherine, elle ne pouvait montrer à TEurope qu'un trophée, mais il fut brillant : la prise d'Oczakov.

En résumé, les Turcs avaient été battus à Kinbourn, et repoussés de la Grimée. Trois fois vaincu , le Capi* tan-Pacha avait vu anéantir sa flotte; Oczakov et son territoire, l'ile de Bérisan, Cboczim, la Moldavie, étaient enlevés au Grand Seigneur ; ses troupes avaient

^ C'est en parlant de Gustave-Adolphe que l'empereur Ferdinand II avait eu Timprudence de dire : « Ce roi de neige ne tardera pas â » fondre , puisqu'il ose se mesurer avec le Jupitar de TEurope. »

On sait comment le rot de neige ébranla TOlympe de ce Jupiter, et éteignit la foudre entre ses mains.

évacué la Yalachie. Battus plusieurs fois, les Tartares du Kuhan erraient dispersés.

Quant aux Autrichiens, maîtres, comme on l'a vu, de Dubitza, de Szabatcb et de Novi-Bazar, ils avaient expulsé les Turcs du Banat; Gustave venait d'être chassé de la Finlande russe. Le résultat définitif de la campagne n'était donc pas désavantageux aux deux cours impériales.

Durant l'hiver, Joseph, quoique s'affaiblissant de jour en jour, prépara , sans relâche, la campagne sui* vante : elle s'ouvrit au mois de mars.

Gazi-Hassan était mort de douleur dans son camp. Déjà le nouveau Grand Vizir, ayant laissé sur le Bas- Danube un corps d'observation , avait traversé le fleuve à Ruschuk , suivi de quatre-vingt-dix mille hommes» Il se hâtait vers Hermanstadt pour s'enfoncer dans cette Transylvanie où peu de mois auparavant les Turcs s'étaient vus arrêtés. Rompre la ligne des Autrichiens, et porter la guerre au cœur même des États héréditairesy c'était une grande idée. Mais le sabre d'un muet l'anéantit tout à coup. Abd*ul-Hamid lY étant mort, Sélim III , son successeur, rappela le Grand Yizir. Condamné à l'exil , le général disgracié se rendait , sans murmure, à ce nouveau poste, lorsqu'en route il fut décapité.

Son remplaçant, le pacha de Widdin, n'était que présomptueux et téméraire.

La fortune ne tarda pas à favoriser les alliés.

Le prince de Gobourg et ce Souwarow, depuis si

m HISTOIRE DE JOSEPH II. 1788-1790

fameux y avaient opéré leur jonction. YainqueQrs à Fochzani, ils marchent au-devant de la grande armée tarque, et remportent à Rimnick un éclatant triomphe , qui vaut à Souwarow le surnom de iti mnickski.

L'aigle autrichienne avait ressaisi la victoire.

Au début de la campagne , Laudon s'est emparé de Berbir. Appelé à la tête du grand corps d'armée qui s'était rétabli et renforcé y il part de Semlin , laisse Clairfayt à Méhadia , pour couvrir le Banat de Temeswar, et , le 3 septembre , investit Belgrade. Maître des faubourgs le 30, il complète la troisième parallèle. Le gouverneur lui demande une trêve de quinze jours : a Pas de quinze heures ! » répond Laudon. Trois jours après, la garnison se rend prisonnière.

Ranimé par cette glorieuse nouvelle, Joseph sembla s'arracher un moment des bras de la mort. Quittant son lit de douleur, il alla entendre le Te Deum chanté dans l'église de Saint-É tienne. La capitale retentissait d'hymnes d'allégresse; les fêtes durèrent trois jours. Ayant détaché de son grand costume Tordre de Marie- Thérèse, dont les diamants valaient 24,000 ducats, l'Empereur l'envoya à Laudon , avec le titre de généralissime , et tous les pouvoirs confiés jadis au prince Eugène.

C'est de Belgrade que l'intrépide et spirituel prince de Ligne adressait, le 1 8 octobre, au comte de Ségur, cette lettre qui le peint si bien :

« Nous voici dans ce rempart de l'Orient , dont qous

» n'avons pas ouvert les portes avec des doigts de rose, y> comme TÂurore , mais avec des doigts de fen. La har- » diesse et la promptitude du passage de la Save, la D rapidité de la marche et rentrée dans les lignes du j> prince Eugène, Taudace de la reconnaissance faite x> jusqu'à la palissade , tout cela est Touvrage dd quinze » jours , et c'est vraiment digne des plus beaux temps n du maréchal Laudon : il nous montait la tête et dé- » montait celle des Turcs ; je ne démontais que leurs » canons. Il a attaqué Belgrade sur la rive droite de » la Save, et moi sur la rive gauche, où j'étais l'aigle » de ce Jupiter dont je portais la foudre.

» La prise de la forteresse a été assurée par celle de » la ville, qui est due à la plus brillante , la plus éclairée j> et la plus active des valeurs, à celle du comte de » Brown , digne neveu du maréchal Lascy.

D J'ai fait , pendant cette superbe et vigoureuse en- » treprise , une diversion avec ma flotte sur le Danube; )) et ensuite, pour réparer la perte de quelques jours et » de beaucoup d'hommes à l'attaque du chemin cou- » vert, je redoublai le feu de mes batteries, et j'en éta- » blis une nouvelle dans une lie , à cent cinquante toises » de la forteresse qui capitula tout de suite.

i> Je voyais, avec un grand plaisir militaire et avec » une grande peine philosophique, s'élever dans l'air » douze mille bombes que j'ai fait lancer sur ces pau- » vres infidèles. J'entendais leurs cris d'effiroi ; car ceux » des blessés étaient étouflTés par le feu et la mort.

» Écartons ces objets d'horreur. J'ai parlé assez long-

446 HISTOIRE DE JOSEPH II. nS8-i790

D temps aa colonel de dragons ; c*est maintenaat an 0 grand prêtre du temple de la Paix, qne je m'adresse. » Quelle source de réflexions 1 A peine le mot capitu^ "n lation avait été prononcé , qne dix mille vaincna se n mêlaient déjà avec autant de vainqueurs ; la férocité 9 faisait place à la douceur, la ftireur à la pitié , la rase » guerritee à la bonne foi , Tachamement à la bîenveiU 9 lance.

f> On prenait du café , on vendait , on achetait.

» Le Turc , loyal dans ses marchés , fixait un prix ^ » livrait ses précieux effets cachés dans les casemates, » allait à ses affaires, et, sans empressement, recevait » son argent, quand par hasard il rencontrait un ache- D teur.

» Philosophes , sans le savoir, les riches propriétaires )) fumaient sur les débris de leurs maisons et de leurs n fortunes. Osman-Pacha , le sot gouverneur de Bel- » grade , fumait , au milieu de sa cour rangée en céré- » monie , comme s'il commandait encore , et comme s1l D ne s'attendait pas à rencontrer un Capidgi-Bachi pour » lui demander, de la part du sultan Sélim , ce qu'il n'a V pas , sa tête; car elle était déjà perdue à notre pre- » mier coup de canon.

» La beauté et la variété des couleurs riches et » tranchantes des Janissaires , nos bonnets de grena- » diers , leurs turbans , nos cuirassiers , les Spahis , » point abattus quoique battus, leurs superbes armes, » leurs chevaux fiers comme eux , leur air ferme et » jamais bas, malgré le malheur, les rives du Danube

1788-1700 LIVRE CINOUIÊME. 447

» et de la Save, bordées de ces figures pittoresques, D récréaient les yeux et réjouissaient Ffime.

» On était seulement un peu attristé de* voir ern-* D porter 9 par terre et par eau , les cadavres d'hommes, » de chevaux, de bœufs et de moutons, qui, pendant » le siège, n'avaient pas pu être enterrés. On sentait à » la fois le mort , le brûlé et Tessence de roses ; car il » est extraordinaire d*unir, à ce point, le goût volup-* » tueux à la barbarie.

)f> Le Maréchal a demandé , pour moi , la croix de » Ck>mmandeur de TOrdre militaire de Marie*Thérèse ; 0 l'Empereur me l'a déjà envoyée. On dit qu'ils ont été D contents de ma promptitude, et surtout de Teffet de » ma dernière batterie, qui a décidé les Turcs à capituler.

» Je vous aurais écrit pendant le siège ; mais j'avais » peur que ma lettre ne devint posthume, et je ne vou» T) lais pas vous dire ce qui se passait dans ma tête, n avant de savoir si on me la laisserait sur les épaules. n Adieu , Tami de mon cœur. »

Cependant Russes et Autrichiens luttaient d'avantages. En Bessarabie, à Tobac, Potemkin écrase le conquérant de TÉgypte, ce grand-amiral Hassan-Pacha qui tue lui-même sa fortune dans le commandement d'une armée de terre. Bender se rend à discrétion; Akkermann , célèbre depuis par les conférences ^ de 1826, Kilia-Nova ', Isatsa, sont emportés. Ismaïl est

^ Entre les commissaires russes et turcs , pour confirmer la paix de Boukharest.

* Bourg et forteresse de la Turquie d'Europe, en Bessarabie, à

investie : sept mois elle résistera , pour tomber enfin sous le fer sanglant de Souwarow ^ , et ne plus se relever.

De son côté, le prince de Goboarg prend Bonkarest. Forçant les gorges de la Yalachie, Hohenlohe s'est emparé de Rimnick et de Krajowa '• Semendria ^ et Kladova sont aax mains de Laadon ; ne pouvant assiéger Orschova ^, défendue par sa situation insulaire sur le Danube, il la bloque.

Sélim se voit ainsi enlever toute la ligne des forteresses qui protégeaient sa frontière. Naguère isolées les unes des autres ^ les trois grandes armées alliées s'avancent ensemble, comme à marches forcées. Encore une campagne, et peut-être une dernière victoire prouvera-t-elle que les Turcs n'étaient que campés en Europe !

Du fond de ce palais, où Texilait la maladie, et quUl ne devait plus quitter vivant, Joseph suivait, avec bonheur, la marche triomphante de ses troupes.

Ces succès , gages de succès futurs , commençaient à lui rendre quelque calme. Non qu^il se berçât d'illu-

Tembouchure du Danube. On l'appelle Nova pour le distinguer de l'ancien Kilia , situé vis-à-vis dans une île du Danube.

^ Cette ville florissante comptait de 20 à 30,000 habitants, avant le sac de trois jours auquel l'impitoyable Souwarow la condamna. H lui en reste aujourd'hui 43,000 environ.

* Dans la petite Valachie, près de la rive gauche du Schyl.

3 Ou Smedreno, chef-lieu du sandschat du même nom , au confluent de la Jessova ou de la branche occidentale de la Morawa avec le Danube.

^ Sur le Danube, à 40 lieues au-dessous de Belgrade.

sioDS pour lui-même. Son avenir à lui, il le savait court, il en mesurait l'étroit horizon... Mais Tavenir de la patrie lui apparaissait brillant,' et ce reflet de gloire réchauffait le flambeau d'une vie prête à s'éteindre.

Eh bien, toutes ces promesses de la victoire, tous ces rêves enivrants, s'évanouirent ! ... Il fallut y renoncer; en échange, une douloureuse série d'infortunes, et des fautes bien cruellement expiées !

Un grand changement s'était opéré dans les relations de la Prusse avec la Pologne. M. de Hertzberg , se préparant un auxiliaire contre la Russie, s'efforça de rendre au sentiment national toute son énergie. Catherine avait osé proposer aux Polonais une alliance offensive et défensive contre la Turquie : cette offre fut repoussée, le C!onseil Permanent aboli, ainsi que la Constitution dont Catherine s'était déclarée garante ; la Diète demanda, à grands cris, l'évacuation des troupes russes.

Irritée de tant d'audace , la Tzarine voulait d'abord soutenir par la violence l'œuvre de la violence ; mais le comte de Ségur, M. de Cobentzel et le prince de Nassau parvinrent à la calmer, en lui représentant qu'une telle précipitation profiterait au roi de Prusse; que ce prince entrerait en Pologne ; que toute la nation monterait à cheval , et que ce serait , pour les armes de la Suède et de la Porte, une utile diversion.

Catherine se rendit à ces raisons. Voulant dissiper les alarmes répandues en Pologne par le marquis

460 HISTOIRE DE J08EPH II. I7t8-17»0

de LucchdBini , elle affecta même assez dMadifférence 8ur le sort de sa Coostitulion; seulement, afin de ne pas compromettre la sûreté de Tarmée da ma* réchal Romanzoff, elle maintint ses troupes dans rUkraine.

Les Polonais espéraient une ligue avec la Prusse, la Suède et le Brabant.

En peu de mois, tout, dans cette noble contrée, avait changé de face. Redressant fièrement la tête, ses valeureux fils avaient repris le costume national ; de toutes parts , ils couraient aux armes. Naguère environné de courtisans, Tambassadeur russe restait abandonné dans son palais, tandis que la solitude de Stanislas -Auguste était devenue un quartier général.

Au milieu de cet enivrement universel, un seul Polonais n*avait pas foi dans l'affranchissement : c^était le Roi. Se rappelant le partage, il ne voyait, dans la suspecte sympathie du roi de Prusse, qu'un but, s'agrandir, prendre Dantzick et Thom; il calculait que bientôt la malheureuse Pologne payerait de ses débris la funeste réconciliation de ses trois oppresseurs. Prince malheureux, qui sut toujours pleurer sa patrie et jamais la défendre ' !

C'est ainsi que Frédéric-Guillaume et le cabinet anglais exploitaient, contre les deux cours impâriales,

' « Sire , B lui disait un jour une femme ayant le droit de lui parler en toute liberté , « Votre Majesté est le plus aimable des hommes et » le plus insupportable des rois. »

les saintes illusions d'un peuple magnanime'. Leur influence éloigna aussi de la Suède les troupes da<noises.

En même temps, Tinfatigable Hertzberg fomentait les mécontents de la Hongrie , attisait Tincendie des Pays-Bas, et négociait, avec la Porte , une alliance offensive qui ne tendait à rien moins qu'à enlever aux deux cours , non-seulement toutes les conquêtes de la guerre actuelle, mais eucore la Grimée et les dépouilles de la Pologne.

Dans cette crise, Joseph aurait pu se tourner, avec quelque conûanc^e, vers le cabinet de Versailles.

M. de Yergennes, en effet, avait emporté au tombeau ses antipathies contre l'alliance autrichienne. Son successeur, M. de Montmorin, montrait des di3positions bien différentes : il y avait réaction dans le cabinet vers l'Autriche. Mais le mouvement de l'opinion publique était tout autre ; plus que jamais la nation re« poussait le traité de 1756. Or, déjà, à cette époque ^ c'était une prépondérante puissance que l'opinion publique. Les États-Généraux venaient d'être convoqués; le drame immense de la révolution français commençait.

1 Tout le monde a lu et relu ce brillant, ce dramatique tableau où la Pologne et Sobieskl, où les mœurs chevaleresques et les vertus guerrières de cette nation, héroïque comme son roi, revivent avec tant de puissance et de vérité , où Ton assiste avec une émotion toujours croissante au martyre et comme aux funérailles d'un grand peuple.

Les considérations par lesquelles M. de Salvandy termine son bel ouvrage sont de l'ordre le plus élevé. Voir pièces justificatives, lettre F.

De ce côté, TEmperenr dut donc attendre; au lien d'assistance, des vœux stériles, et bientôt peut-être aussi la guerre.

Jetons inaintenant un coup d'œil sur les Pays-Bas; suivons cette lutte entre un peuple loyal, mais justement irrité, que d'intempestives réformes entraînent à la révolte, et qui proclame son indépendance, parce qu'une main imprudente a blessé ses mœurs , ses sympathies, ses convictions. Or, de tous les patrimoines de l'homme, celui-là s'aliène le plus difficilement , car il ne relève que de la conscience.

Après avoir soumis ses états allemands et hongrois au niveau d'une réforme absolue , Joseph voulut étendre le même système aux Pays-Bas. Cette uniformité entre les diverses parties d'un grand empire était un besoin de son esprit; il y voyait une importante simplification des rouages administratifs, beaucoup d'économies, et, pour ses sujets, des avantages considérables.

Là , comme toujours , ses intentions étaient pures et loyales : mais il les appliqua d'une manière désastreuse. Son amour du bien lui coûta de magnifiques provinces.

La paix d'Utrecht avait remis les Pays-Bas à la Maison d'Autriche , sous l'expresse condition d'en maintenir la constitution, les lois, les coutumes. Charles YI, alors empereur, s'y engagea; Marie -Thérèse suivit cet exemple. Sous son règne, quelques changements eurent bien lijeu , tant pour la forme de la représen-

talion du Brabant , qae dans la répartition de Timpôt; mais ces changements, l'approbation des États les avait légitimés. Joseph,^ en montant sur le trône impérial, reconnut, confirma même les privilèges des Pays-Bas.

Nul pays en Europe n'annonçait une plus florissante prospérité. Calme, activité, richesse, tels étaient les signes infaillibles d'un parfait accord entre le génie des habitants et leurs institutions. La population s'élevait à deux millions d'âmes. Le revenu était considérable. Ces belles provinces liaient l'Autriche aux puissances maritimes; c'était son plus ferme rempart contre la France.

Profondément moral , le peuple belge était profondément religieux. L'Empereur commença par abolir certaines processions, des confréries et des pèlerinages, trop nombreux peut-être, mais chers à la foi commune, consacrés par le temps , et identifiés avec le caractère national. Plusieurs couvents et abbayes, ainsi que la fameuse société des Bollandistes, furent supprimés, les offrandes proscrites, des statues ou images dépouillées de leurs ornements.

Un règlement disciplinaire très-minutieux fut imposé à tous les Chapitres de chanoinesses. Le costume même n'y était pas épargné.

Dès le 1 2 novembre 1 781 , les Gouverneurs-Généraux avaient adressé aux tribunaux, aux magistrats et à rUniversité de Lonvain, une dépêche portant que « quoique l'Empereur fût dans la ferme intention de

154 HISTOIRE DB JOSEPH II. f788-1790

)) protéger et de soutenir invariablement la religion j) catholique, Sa Majesté avait jogé néanmoins qu'il n était de sa charité d'étendre , à l'égard des Protes- D tants 9 les effets de la tolérance civile qui , sans exa* )) miner la croyance , ne considère dans Thomme qae n la qualité de citoyen, n

Aux termes de cette dépêche, la religion catholique demeurait dominante; partout néanmoins où il se trouverait assez de Protestants pour subvenir aux dé^ penses du culte, l'exercice en serait libre; les Protestants pourraient donc bâtir des temples dans les em* placements approuvés par les magistrats, et sous la condition que ces édifices n'off^riraient aucune apparence extérieure d'église, et qu'il n'y aurait ni clochers, ni cloches, ni sonneries; les Protestants seraient admis à la bourgeoisie, aux métiers, aux grades académiques des arts, du droit, de la médecine, dans l'Université de Louvain, et à la possession des emplois civils, par voie de dispense.

Dans le plan des Séminaires Généraux, l'Empereur ne dissimulait pas son intention de « substituer à la y> théologie catholique les sciences, la physique, la » chimie, l'agronomie, l'économie politique, et à n l'éducation monastique , h l'égoïsme des couvents , » l'enthousiasme de la patrie et l'attachement à la % monarchie autrichienne, d^écraserl'hydfe ultrafnon- X) taine, d'établir le règne des lumières \ d

Aussitôt les États Provinciaux , les évoques , les

* Cantu, Histoire universelle , tome XVII.

séminaristes et l'Université de Lx>uvain , « principale* » ment fondée (ce sont ses propres expressions) pour ï) servir de boulevard et de sontien à la foi catholique, » adressèrent à l'Empereur de vives réclamations.

Ce fut tonte une organisation nouvelle que subit l'instruction publique. Détruisant les séminaires diocésains, et les écoles annexées aux couvents, Joseph établit à Louvain, le l**" décembre 4786, un séminaire général pour tous les jeunes gens qui se destinaient à l'état ecclésiastique. Des prêtres étrangers, affranchis de la surveillance des évéques, et choisis par l'Empereur, en avaient la direction. DeLouvain, l'Université fut transférée à Bruxelles. Les étudiants, c* était facile à prévoir, se soulevèrent; le premier emploi de la force eut lieu contre eux. L'archevêque de Malines, . remplissant en cela un double devoir , comme catholique et comme dignitaire de l'Eglise, s'était haute* ment opposé à toutes ces mesures; il fut mandé à Vienne pour se justifier. L'évéque de Namur fut déposé et exilé; d'autres prélats reçurent de sévères réprimandes. Le Nonce du Pape , coupable de s'être associé aux mêmes sentiments, reçut l'ordre de partir aussitôt.

N'était-ce pas jeter un bien provoquant défi aux résistances ?

Le l''' juin 1?87, une ordonnance, en supprimant le Conseil et le Secrétariat d'état , avec tous les con* seils et corps émanés des constitutions nationales, bouleversa toutes les formes du gouvernement. On les

remplaçait par un Gouvemement^Général diargé de toutes les affaires politiques et administratives.

Un autre édit du même jour renversait Tordre judiciaire, cassait les tribunaux, annulait toutes les justices patrimoniales, et créait de nouvelles cours hiérarchiquement subordonnées à la Ck>ur Souveraine de Bruxelles.

Enfin, une troisième ordonnance, du 12 mars, dépouilla de leur nationaUté les Pays-Bas. Déclarés n'être plus qu'une province de la monarchie autrichienne , ils furent divisés en neuf Cercles, Bruxelles, Anvers, Gand, Bruges, Tournay, Mous, Namur, Luxembourg, Limbourg. A la tête de chacun d'eux on mit un In* tendant, avec des Commissaires nonunés par la oour et ne relevant que d'elle.

C'était fouler aux pieds la Joyeuse • Entrée ^ cette antique charte promulguée dans Bruxelles, lors de rentrée de Philippe le Bon, et que les Ducs de Brabanl et de Limbourg devaient toujours, avant leur inauguration, solennellement confirmer sous la foi du serment.

La grande charte des privilèges du Brabant, dit l'Anglais Shaw , dans son Essai sur les Pays-B^u-Au^ irichienSj est nommée la Joyeuse-Entrée , parce que le souverain, en prenant les rênes du gouvernement, fait serment de gouverner conformément à cette charte sur laquelle sont fondés le bonheur et la sûreté de ses sujets* La Joyeuse-Entrée peut être regardée comme un traité entre le prince et la nation. Les droits et les privilèges réservés au peuple y sont formellement sti-

puléS| ainsi que les cooditioDS auxquelles le peuple consent à obéir, et le souverain à régner. Dans ce grand contrat de liberté, les droits des États de la province sont assurés; la constitution des cours et des tribunaux est fixée; les magistratures et les grands offices de TÉtat sont spécifiés; les lois comme les privil^es de tous les citoyens , attentivement énumé* rés. On n'a môme omis ni leurs amusements ni leurs exercices. A la fin de cet acte, une clause bien remarquable porte que a si le souverain enfreint un seul » des articles de la Joyeuse-Entrée , en tout ou en par- » tie, en quelque manière que ce soit, ses sujets ne » seront tenus de lui faire aucun service ni de lui if> prêter aucune obéissance dans les choses de son be- D soin , jusqu'à ce que le Prince ait réparé et redressé D Tentreprise. »

Rédigé en vieux flamand, le texte renferme, suivant Tobservation du Président de Nény, plusieurs passages obscurs qui souvent ont fait nattre, au sein des États , des prétentions nullement motivées.

Tous les privilèges contenus dans cette Joyeuse- Entrée s'étendirent au duché de Limbourg , depuis la conquête de cette province, en 1 288, par Jean I"*, duc de Brabant, et la réunion des deux pays.

Ceux de la Flandre étaient particulièrement fondés sur le traité conclu , le 6 juin 1 706, entre le duc de Marlborough et les députés des États*Généraux des Provinces - Unies d'une part, et les États de Flandre de Tautre. Ce traité porte que, « sur la lettre

n qa'il a plu à S. A. Monseignear le prince et le duc » de Mariborough et à LL. RR. Messeignetirs les Élatsn Généraux des Provinces-Unies, d* écrire à YAssem* D blée des Députés des États de Flandre, il a été una- » nimement résolu de reconnattre la souveraineté de 9 S. M. Charles III (depuis Chartes YI, empereur), à 1 qui rassemblée se soumet comme ses bons et fidèles » sujets^ dans la confiance que Sa Majesté conservera » à cette province tous ses privilèges, coutumes et » usages, tant ecclésiastiques que séculiers, et que Sa » Majesté, comme comte de Flandre, ne souffrira point D que rien soit altéré ou diminué en Tun on Tautre D d'ioeux ; et qu'elle voudra bien agréer et approuver » la direction de ladite province, de ses chefs-collèges, » pays, villes, chàtellenies, métiers subalternes et vil- » lages, et généralement de tous départements et disn tricts ressortissant d'icelle. n

Cette capitulation, comme toutes celles accordées aux villes de la Belgique autrichienne, a été ratifiée par Tart. 20 du traité de la Barrière (15 novembre 1 71 5 ). A son inauguration , le souverain faisait le serment dans les propres termes de ce traité.

La capitulation de Gand (1"* janvier 1709, entre le duc de Mariborough et les députés hollandais) a dé^ terminé, avec plus de détails, les conditions générales du traité de 1706. Elle statue : « (art. 1^) que la reli* » gion catholique, apostolique et romaine sera conser^^ » vée, continuée et exercée en son entier, dans toutes D les églises et autres lieux de la ville, districts et

17S9-n90 LIVRE CINQUIÈME. 459

» diocèse de Gatid, en toutes les Tonnes et manières D accoutamées ; (art. 2) qne le Concile de Trente^ reçu » dans la ville et diocèse, sous les limitations et res-^ D trictions des Princes souverains du pays et de leurs » Conseils, y sera aussi observé comme du passé; » (art. 3) que Tévéque moderne et ses successeurs en D dignité, Tévéché, le diocèse, Féglise et le chapitre r> de la cathédrale, les abbés, abbayes, prieurés et D tous autres chapitres, clottres, églises, hôpitaux, » béguinages, la chambre, les tables et les écoles des » pauvres et d'autres séminaires, fondations, lieux x> pieux et communautés de l'un et de l'autre sexe, » pareillement tous les ecclésiastiques, tant réguliers » que séculiers, en général et en particulier, présents » et futurs , seront maintenus en toutes leurs préémi- » nonces, juridictions, immunités, privilèges, béné- D fiées, exemptions, dîmes, droits, dignités, maisons, I» biens meubles et immeubles, et tous autres, tels » quMls pourraient être , en quelque lieu qu'ils soient D situés, comme aussi tous les vases, peintures etor^* » nements, et toutes autres choses destinées au culte D divin , et servant tant dedans que dehors les églises » et processions publiques et autrement; (art. 18) que y) la ville de Gand et banlieue, les chàtellenies et pays D du Quartier et Département de la même ville, seront )» maintenus et conservés en toutes leurs préémi^ A nences, coutumes, libertés, privilèges, possessions, n biens, directions, juridiction, union, dépendances, n ressort et autres droits; (art. 15) que le Conseil de

» Flandre demeurera et continuera sa résidence en la » ville de Gand , avec les avocats^ procareors et antres » suppôts; (art. 16) que dans cette ville, banlieue, » chàtellenie et pays, ne seront établis autres juges de » justice que ceux y étant d'ancienneté. »

Dans les anciennes formules de serment que prélait le Prince à son inauguration, tant au Chapitre qu'aux États et au Magistrat, les privilèges du Hainaut se trouvaient relatés en termes généraux. L'ainée des chanoinesses du Chapitre de Sainte- Waudru, adressant la parole au Comte ou à son représentant, déclarait, dans la formule de réception , « au nom des Dames du » Chapitre, très-humbles filles et oratresses du Souve- » rain , le recevoir à abbé et à seigneur et prince du » pays et comté de Hainaut. »

Cet acte de réception était suivi des serments que le Comte prétait successivement au Chapitre, aux États et au Magistrat de Mons. Assez étendues, les formules portaient, en somme, «qu'il garderait, protégerait et » défendrait le Chapitre et ses membres, le pays et » ses habitants en général , la ville de Mons et ses » bourgeois en particulier; qu'il garderait, observerait » et maintiendrait les chartes, privilèges et coutumes » du Chapitre , les franchises et privilèges de la ville » de Mons , et qu'il assurerait aux habitants du Hai- » naut le droit d'être jugés par la Cour souveraine de x> Mons, avec raison et justice, selon les lois, coutumes x> et chartes de la Cour et du pays , et aux bourgeois

» de Mons, celui d'être jugés par les Échev ins de Mons » en premier ressort , et par la Cour souveraine en D appel y selon le cas. »

Les trois États, composés des Pairs, Prélats, Prévôts, Doyens et Ecclésiastiques, des Ducs, Princes, Marquis, Comtes, Barons et Nobles, et des Députés des villes , promettaient « d'obéir au Comte et de le » servir, sauf les privilèges , franchises et libertés des » églises et du pays. 9

La ville de Mons, représentée par les Mayeurs, Échevins, Conseil, bourgeois, manants et habitants, promettait et jurait simplement « d'obéir au Comte et D de le servir. »

Les privilèges de la province de Namur étaient également exprimés dans la formule de serment que le Comte ou son représentant prétait à son inaugura* tion : il y jurait « qu'il garderait les églises et leurs » suppôts, les nobles féodaux, oppidants, commu- » nantés , veuves et orphelins des ville, pays et comté 0 de Namur, en leurs droits , coutumes et usages an« y> ciens et louables. »

Ces privilèges avaient été formellement assurés, ou plutôt confirmés , par un acte de la duchesse Marie, du mois de mai 1477, dans lequel cette princesse, « tant pour elle que pour ses successeurs , comtes et 9 comtesse de Namur, confirme , loue , ratifie et ap* ^ prouve tous les privilèges , droits , franchises , sta* » tuts, coutumes et usages dont les Namurois ont joui n et usé jusqu'à présent, d

De leur côté, les Prélats, Nobles et Dépntéê des villes et commuiiaulés, représentant les trois membres des Étals , juraient « d'être au comte de Namur, vrais, » féaux et fidèles sujets. »

Comme ceux de Namur et de Hainaut, les privilèges de la province de Luxembourg figuraient dans la teneur du serment, par lequel le Duc ou son représentant promettait et jurait a de proléger, défendre et » garantir les trois louables États, comme ses vassaux )) et sujets, et de les confirmer, conserver et maintenir » dans tous leurs anciens droits , privilèges , libertés , )) bonnes usances et louables coutumes. »

Les trois États juraient également oc d'être soumis , » obéissants, loyaux, dévoués et fidèles vassaux et » sujets , et d'observer et accomplir fidèlement tout œ » qui avait été précédemment juré et promis aux Ducs » par leurs prédécesseurs. »

Ces privilèges étaient, aux yeux des Belges, le fon» dément et la garantie de leurs droits et de leur liberté ; droits et liberté auxquels l'Empereur donna comme une nouvelle sanction, dans son diplôme du 12 janvier 1 781 , en confirmant entre les mains de l'archidodiesse Marie^Cbrigline et du duc Albert de Saxe*Teschen son mari, le Gouvernement-Général des provinces belgiques, que l'impératrice Marie-Thérèse, par ses lettres du %0 août 1780, leur avait conféré.

Entre autres stipulations, ce diplôme porte c que f> ces princes sont chargés de surveiller tout ce qui re- » garde la justice et la police, en faisant administrer et

ng9-n»0 UVIB CINQDIËUE. 463

I) maintenir Tune et Tautre par ses conseillers ^ ju8li* » ciers et officiers, selon les formes établies ^ »

De toutes parts s élevèrent des plaintes; Joseph n^en linl aucun compte.

Bientôt on vit le Gardien des Capucins de Bruxelles banni , parce qu'il n'envoyait pas ses novices à la nouvelle école. Chaque grande abbaye vacante fut mise en commende.

L'Ordre du clergé, exclusivement représenté en Brabant par des abbés, comprit que, peu à peu, son exclusion des États serait consommée.

Le mécontentement allait toujours croissant : or, quand les poudres sont prêtes, d'une étincelle sort l'explosion .

Un événement, peu grave en apparence, alluma r insurrection. De Hordt, négociant de Bruxelles, im* pliqué dans un procès criminel qui s'instruisait à Vienne, fut conduit aux prisons de cette ville, infraction évidente au privilège des Brabançons, d'être jugée par leurs compatriotes et dans leur pays.

Alors précisément les États de Brabant étaient convoquée pour le vote des subsides annuels. Prenant fait et cause en faveur du prévenu, ils déclarèrent, le 17 avril 1 787, a qu'après une telle violation de la Joyeuse^- » Entrée, ils ne pouvaient pas, sans manquer au plus » saint des devoirs , accorder de fonds. »

Le 96, les États remirent à l'archiduchese Christine

* Dewiz, Histoire générale de la Belgique, depuis la conquête de Céêar, tome Vi.

et au duc de Saxe-Tescheo , an acte contenant, en neuf articles , les griefs du pays , avec la demande de les redresser.

Allant plus loin , le Conseil de Brabant cassa , le 8 mai, tous les nouveaux tribunaux.

Berceau de T insurrection , le Brabant en devrait le foyer.

Il invita les autres États à former une confédération, en réclamant la garantie des puissances étrangères, celle de la France en particulier. Le mouvement se généralisa; la cocarde nationale fut arborée.

Dans ce menaçant conflit , la position des Gonverneurs-Généraux était fort embarrassante. Contraires tous deux à ces téméraires innovations , et en prévoyant toutes les conséquences, assisteraient-ils impas* sibles à la démolition de l'autorité impériale?

En vain ils cherchaient à retenir le comte de Belgiojoso ; le ministre plénipotentiaire objectait les ordres de son mattre, et persistait dans leur exécution.

Le 30 mai 4786, un violent tumulte avait éclaté à Bruxelles. Les Gouverneurs -Généraux, pour calmer Torage, suspendirent l'exécution des édits contraires à la Constitution , éloignèrent toutes les personnes qui avaient provoqué le ressentiment des États; ils promet^ taient , auprès du souverain , une active et bienveillante intervention. Néanmoins les États, en attendant la ratification de FEmpereur, suspendirent le payement de tout impôt.

On a vu que la première nouvelle de ces événe-

ments était allée, le 28 mai 1787, trouver Joseph sur les bords du Dnieper. D'abord elle le préoccupa peu. Mais bientôt ayant appris le progrès de» troubles, il s'était hâté de quitter Tlmpératrice.

A Vienne, toute la gravité du mal lui fut révélée. Sa surprise devint extrême ; mais les concessions des Gouverneurs- Généraux Tindignèrent. Les rappelant, ainsi que le comte de Belgiojoso, il enjoignit aux États de lui envoyer, par une députation , Texposé de leurs griefs et de leur conduite.

a Mon Chancelier de Cour et d'État m'a présenté » vos remontrances datées du 22 juin dernier, » leur écrivait-il, a et je veux bien encore, sur leur contenu, » vous dire , par les présentes , que mon intention n'a » jamais été de renverser la constitution de mes pro- D vinces belgiques, et que toutes les dispositions dont » j'ai chargé mon Gouvernement-Général tendent uni- » quement, et sans la moindre apparence d'un intérêt » personnel , au plus grand avantage de mes fidèles » sujets des Pays-Bas, sans que j'aie voulu priver par » là les Corps de la nation de leurs anciens droits , » privilèges et libertés. Toutes mes démarches vous 0 doivent convaincre de la vérité de cette assertion, si 0 vous êtes encore capables de leur rendre la justice » qui leur est due.

» Je ne me suis occupé de quelques réformes dans » l'administration de la justice, que sur les instances » multipliées d'un grand nombre de requêtes, ten- » dantes toutes à obtenir une procédure moins longue

166 HISTOIRE DE JOSEPH II. n89-17M

net moini dispendieuse. Les intendances n^ayaint » d'autre bot qae de veiiler à rexécotion des lois, et » à oe que les personnes obligées^ par état, à les faire D observer, remplissent leur devoir.

n A l'égard de plusieurs anciens privilèges, je n'ai s pensé qu'à réformer, du gré même des intéreaeés , » les abus nuisibles qui peuvent s'y être glissés ^ par 1 le laps dM temps, contre le but de leur éoncesrion 9 primitive* Loin donc de prévoir de l'opposition , et » surtout une résistance aussi audacieuse, je devais ti m'attendra au èonoours etnpressé et reconnaissant )» des Ëtats. Je veux bien , en bon père , en homme » qui sait compatir à la déraison^ et qui sait beaucoup n pardonner^ n'attribuer encore ce qui est arrivé et ce 9 que vous avez osé^ qu'à des malentendus ou à de h fausses interprétations de mes intentions, données et o répandues par deé personnes plus attachées à leur s intérêt privé qu'au bien général , et qui n'ont rien à s perdre,

h Quoi qu'il en soit, je veux bien que l'exécution i> des nouvelles ordonnances en question reste présents tement en suspens \ et lorsque L^ A. R. mes Liedte» n nants et Gouverneurs-Oénéranx^ conformément aux « intentions que je leur ai fait connaître en dernier )) lieu, se seront rendues à Vienne avec les députés » des différents États , pour me représenter, de vive s voix^ leurs griefs, et apprendre mes intenlioM) qu'ils D trouveront toujours calquéed sur les principes de r^ l'équité la plus parfaite , et uniquement tendantes

n89-n90 LtVRB CINQUIÈME. 167

D an bien de mes sujets ^ nous oonvîendroDs ensemble » des dispositions à faire poar le bien général ^ selon » les lois fondamentales*

n Mais si ^ cx>ntre toute attente , cette dernière dé« x> marche de ma bonté envers vous était méconnne au » point que vous vous refusiez à me venir porter vos » plaintes ) vos craintes ^ vos doutes, et à m'entendre » avec confiance, et que vous continuiez vos excès 9 honteux et vos démarches inexcusables, alors, ne » vous en prenez qu'à vous-^mémes de toutes les ma^ » heureuses conséquences qui en résulteront; ce qu'à n Dieu ne plaise ' . j>

En môme temps, trente à quarante mille hommes marchèrent vers les Payfr^Bas.

Dorant l'absence du duc et de la duchesse de Saxe- Teschen , Tadministration passa provisoirement entre les mains du commandant militaire, comte de Mufray.

Le 17 juillet 1787^ les États de toutes les provinces s'étaient assemblés à Bruxelles : ils résolurent d'obéir aux injonctions de l'Empereur.

Un mois après, trente députés parurent devant lui. Leur chef tint un langage respectueux , dévoué , mais terme ; tous les griefs furent articulés.

Pendant cette lecture, Joseph, vivement irrité, se contenait à peine. Voici sa réponse par la bouche du comte de Cobentzel : <x Ce ne sont pas de vaines paroles D qui peuvent ftiire cesser le déplaisir extrême que

^ Dépêche datée de Vienne. Dbwez, Histoire générale de la Belgique, etc., tome Vî.

» me donne la condaite de mes provinces belgiqaes; D les faits seuls me démontreront si vos protestations » sont sincères. J'ai chargé le prince de Eaanitz de » VOQS remettre, par écrit , certaiiis articles dont Texé- » cation doit précéder tonte délibération. Pour réta- » blir tout dans Tordre convenable, et mettre on tiorme » à l'interruption du commerce, il faut une obéissance » prompte, entière. Je vous prouve, tous les jours, 9 que le bonheur de mes sujets est Tunique but de » mes actions. Je ne songe nullement à renverser » votre Constitution ; soyez-en bien convaincus, puis- » que , malgré tous vos attentats , avec de tels motifs i> dMndignation , et armé de tant de forces, je vous » réitère Tassurance que je maintiendrai vos libertés.»

Après ces paroles , TEmpereur demanda à connaître les députés par leurs noms, voulut qu'on les lui présentât, fit ensuite le tour du cercle , et leur dit : a Actuel- D lement , messieurs » la cérémonie est terminée. Vous D n'êtes plus députés ; nous sommes tous citoyens ; » vous voudrez bien me regarder comme tel. Je s^^ » bien aise de m'instruire, et vous ne serez pas fâ- » chés de m' entendre. Lorsqu'on m'a parlé, on ne D m'a jamais trouvé déraisonnable. Venez me voir, le 9 jour et en tel nombre que vous désirerez , vers onze 9 heures; ce que nous dirons les uns et les autres ne 9 tirera pas à conséquence ; chacun de nous sera par- 9 faitement libre. » Et il les quitta avec bienveillance.

Cependant les promesses officielles faites à la dépu-

tation auraient pu, sans les conditions, calmer les esprits. Mais imposer le rétablissement de toutes les innovations, la révocation de toutes les mesures adoptées par les États et le payement des subsides, c'était là une clause peu conciliante.

De son côté, il est vrai, l'Empereur s'engageait aussi, en cas d'obéissance immédiate, à réintégrer les anciens tribunaux, à renoncer aux intendances, à maintenir les abbayes dans leurs privilèges , et à n'établir ni rimpôt territorial de quarante pour cent, ni la conscription militaire. Mais, en de tels procès, une transaction n'est pas possible.

On se prépara donc à la résistance.

Tout à coup , un décret impérial ordonna de tout remettre sur l'ancien pied. Sauf l'établissement du Séminaire Général à Louvain, et la translation de l'Université à Bruxelles , la Constitution , si chère aux Pays-Bas, était relevée, la Joyeuse-Entrée confirmée.

La guerre avec les Turcs fut, pour beaucoup, dans celte modération.

La tranquillité semblait revenue, quand, au mois d'octobre 1788, les États furent convoqués; il s'agissait de voter les subsides. Ceux du Hainaut, irrités delà destitution du duc d'Aremberg, leur Grand-Bailli, et le Tiers-État du Brabant, c'est-à-dire Anvers , Louvain et Bruxelles , les refusèrent. Or, comme dans cette dernière province le consentement des deux premiers Ordres ne se donnait qu'avec cette clause, à condition ^ le Tiers-État suive, et pas autrement^ le subside ne

470 HISTOIRE DE J08EPU II. 17t»-nM

fot point accordé. Pour éviter ce réiultat, la Nobli et le Clergé n'avaient fait ancone démarche auprès du Tiers*État.

Vivement irrité , TEmpereur, par une dépêche aux États de Brabant^ en date du 7 janvier 1789, révoqua toutes les concesaions faites à cette province, et T amnistie qui couvrait les individus impliqués dans les derniers troubles ; il se déclarait aflranehi de la Joyeum- Entrée.

Le coup porta ; car les États du Brabant annonoàraat leur soumission à tous les ordres émanant de la sou^ veraineté impériale.

Désarmé par cette prompte déférence, Joseph retint l'effet de ses menaces; le Brabant ne fut pas frappé. Mais dans le Hainaut, l'assemblée, envahie par des commissaires royaux et par la force armée, fut dis-* soute. Pour la province, plus de privilèges ; on destin tua les employés récalcitrants.

Le comte de Trautmansdorff avait remplacé le comte de Murray.

Une assemblée extraordinaire des États du Brabant fut convoquée, en juin 4789. Le ministre leur fit les quatre propositions suivantes : 1 * Rétablir le Tiers-Étal sur ses anciennes bases , c'est-à->dire le composer de toutes les villes et communes, tel enfin qu'il était avant qu'Anvers, Louvain et Bruxelles se fussent exclusivement attribué le droit de le représenter ; iP accorda, comme en Flandre, des subsides permanents ; 3"* con^ venir que, dans toutes les délibérations des États, la

1789-1700 LIYRB CINQUIÈME. 474

majorité de deux Ordres ferait loi ; 4^ dédarer que le Conieil de Brabant (oa Goar Souveraine), qui, en vertu de la Joyeuie-^Entrée , scellait toutes les ordon* nanœs concernant le Brabant et le Limbonrg, ne pourrait refuser de sceller et promulguer toute loi qui ne serait pas évidemment contraire à cette loi fondamentale ; que, si ce conseil croyait devoir faire des représentations, il les porterait au pied du trôna, par 1* intermédiaire du Gouvemement^'Général , et qu'ensuite il se soumettrait y sans difficulté, à la décision suprême de l'Empereur.

Des troupes entouraient le lieu des séaneee.

Mais, à moins de s'immoler elle-même, et de iiMm* moler sans gloire, l'assemblée ne pouvait souscrire à de semblables conditions, o Non, o s^écriaiept les dépu<* tés , a nous ne violerons point une constitution que nous )) avons juré de maintenir! o Ils refasèrent.

Le même jour, cassant les États et le Conseil de Brabant, le comte de Trautmansdorflf attribua leurs fonctions au Grand Conseil de Malines , et déclara la Joy^use-Entrée anéantie.

C'était dans l'existence politique du pays une révo* lution complète. Cependant il n'écfata point de troubles; l'agitation ne montait pas encore à la surflice.

Deux mois environ plus tard, un édit Impérial ré* tablit les séminaires épiscopaux. Le Séminaire Général de Louvain existait toujours ; mais il était permis aux jeunea théologiens d'étudier dans les uns ou dans l'antre. Cet adoucissement fut accueilli en silence.

47i HISTOIRE 0£ JOSEPH II. 1789-1790

Dans la vie des peuples, comme dans la nature physique, de temps à antre, an milieu d'invisibles fer* mentationSy se manifeste un calme menaçant et solennel; mais tout à coup Touragan éclate, s'élance

Et malheur alors aux voyageurs égarés !

L^émeute n'est souvent que le premier cri d^une révolution. L'une de ces périodes, les Pays-Bas l'avaient déjà franchie; ils marchaient à l'antre. Le mécontentement avait pris de la consistance; il s'or* ganisait.

Ses principaux chefs, le cardinal de Frankenberg, archevêque de Malines, dont Joseph avait dit : FAr" chevêque doit plier au casser^ le duc d'Âremberg, beaucoup de députés des États du Brabant, se retirent à Bréda, s'y constituent en Assemblée, et adressent à l'Empereur une énergique remontrance.

Au nom de la province de Brabant, ils réclament leurs antiques privilèges ; en cas de refus, c'est à Dieu et à leur épée qu'ils en appellent.

En même temps des milliers de volontaires courent aux armes; TÉvêché de Liège et la Généralité ressemblent à un vaste camp; tout respire la gumre.

Dès la fin d'octobre, les insurgés, quittant le terri* toire de la République, se portent sur Tumhout. Le général Schroeder, avec trois mille Autrichiens, y attaque Van der Meersch, général des patriotes, il est battu , et les vainqueurs répandent un manifeste. Yan der Noot Ta signé , en se qualifiant d'Agent du peuple brabançon»

Avocat distingué de Bnixelles , c^est lai qui avait engagé le Tiers-Étal à refuser le subside. Ckmdamné pour crime de haute trahison, il s'était réfugié en Angleterre. De là, n'ayant pu intéresser le cabinet britannique à la caase de ses compatriotes, il s'était rendu à Berlin. Après n'avoir obtenu de Frédéric- Guillaume que de vagues assurances, Van der Noot vint en Hollande, où il put résider sous un nom supposé. Ce fut son influence qui prépara le mouvement décisif de Bréda.

Cependant le comte d'Alton , commandant général des forces autrichiennes, prenait ses mesures. A peine instruit de la marche des patriotes sur Turnhout, il déclara que tout village qui prendrait part à la révolte serait incendié , et tint parole. Parcourant le pays de Campine , la flamme à la main , le général d'Arberg força Yan der Meersch à chercher un asile sur les terres de la Généralité.

Le Brabant semblait comprimé. Alors s'alluma l'insurrection en Flandre.

Gand était au pouvoir d'une garnison autrichienne. Le 1 3 novembre 1 789 , les patriotes se présentent devant la place ; la garnison se bat avec acharnement : mais, le 16, les habitants s'unissent aux patriotes, et les Autrichiens sont chassés. Aussitôt les États de la province s'assemblent; ils brisent tout lien d'obéissance à l'Empereur. La Flandre entière en fait autant; le 30, ses États demandent la réunion au Brabant.

471 HISTOIRE DE JOSEPH II. lT8»-n90

Uq moment on pat croire à un retoar paoiflqae : rentré dans le Brabant à la tête de 5,000 hommes. Van der Meersoh, maître de Diest et de Tirlemont, avait pris position snr la ronte de Bruxelles à Liège. Le comte d'Alton lui fit offrir un armistice; on le fixa à dix jours.

De son côté, M. de Trautmansdorff s^efforQait de calmer les populations. Révoquant Tédit dn 18 juin, il déclara la Joyeuse-Entrée rétablie : amnistie entière fut proclamée; on retendait même à toutes les pro« vinoes des Pays-Bas.

Mais les événements devinrent plus forts que cette tardive condescendance.

Une insurrection ayant éclaté à Bruxelles, les bourgeois se jetèrent sur la garnison autrichienne. Forcé de capituler, le général d'Alton se retira vers Namnr, abandonnant caisse militaire, artillerie, armes, muni** tions. Cétait le plus rude échec de cette guone. Trautmansdorff s'éloigna le même jour. Le lendemain, les canons autrichiens annonçaient, captifs, Tind^ pendance de Bruxelles.

Une fois la retraite commencée , les Impériaux ne s' arrêtèrent plus. Malines fbt évacuée : Van der Meersdi occupa Louvain.

Le 1 8 , eut lieu à Bruxelles l'entrée solennelle des États de Brabant : ils signèrent , le lendemain , leur union avec ceux de Flandre. Le même acte attribuait à un Congrès l'exercice de la souveraineté. En sept jours > les Etats du Hainaut, de Namur, la Gueldre

1789-1790 LIVBB CINQUIÈME. m

autriohieQQe et le Limbonrg eurent eovoyé leor aocesaion.

Enfin, le 7 janvier 1790, des dépntéa de tontes les provinoes insurgées s'étfint assemblés à Bruxelles, on y signa TAote d'Union qui constituait la République des Provinoes-Unies-Belgiques.

Le gouvernement était déposé aux mains d'un Con« grès. Le cardinal de Malines fut nommé président; l'avocat Van der Noot, premier ministre } Van Enpen» secrétaire de TUnion.

Le commandement en chef des troupes appartenait k Van der Meerscb ; un étranger, le baron de Schœn<> feldy les commandait en second.

Le Congrès envoya des députés à Londres et à Berlin ; il importait de faire promptement reoonnattre la nouvelle République.

Jusqu'au dernier moment, soit obstination d'un esprit prévenu , soit plutôt que toute la vérité ne lui fût pas dévoilée, Joseph avait compté sur une issue bien difTérente.

La nouvelle de cette révolution Tatterra* Fondant en larmes: a On m'a trompé! n s'écria-^lril ; a oui, les (( rapports de Bruxelles m'ont trompé ! »

Essayant des voies de conciliation, il fit partir, en toute bâte, le oomto Philippe de Cobentzel, avec pleins pouvoirs de révoquer les derniers édita , et de rendre aux Pays-Bas leurs privilèges. Mais il n'était plus temps. En arrivant à la frontière, M. de Cobentzel trouva les inaurgés mettras de toutes les provinces,

saof le Loxemboarg. Le Congrès allait édifier une nouyelle oonstitotion ; on ne daigna pas même accoeiU lir l'envoyé impérial.

Désespéré de perdre un des pins beaux fleurons de ses couronnes, humilié d'être ainsi vaincu par ses propres sujets, et prévoyant quel serait, vers TOrient, le contre-coup d'une telle défaite, Joseph n*avait rieo à attendre de la Russie , rien de la France engagée dans sa grande lutte de 89.

Loin d'assister l'Autriche, Frédéric-Guillaume trimn* phait d'une détresse, en partie son ouvrage; car, si ce prince n'avait gardé, de la politique du grand Fré* déric , que sa vieille haine pour l'Autriche , du moins conservait-il ce dépôt intact.

Liée à sa cause par la communauté d'intérêts, l'An* gleterre ne témoignait pas pour l'Empereur plus de sympathie.

Du cêté de la Hollande, mêmes dispositions; et ses ressentiments étaient bien légitimes. La République voyait donc, avec plaisir, cette redoutable Maison d'Autriche battre en retraite. Sous tous les rapports, une Relgique indépendante lui convraait mieux qu'une Relgique autrichienne.

Plus d'une fois l'ambition de Joseph avait alarmé les États de l'Empire; ils restèrent sourds à la voix de leur chef, non sans éprouver cette joie secrète que donne aux faibles l'abaissement des forts.

Un seul souverain , en Europe, éleva la voix en faveur de l'Empereur ; mais ce souverain était le père de

n8»-n90 LIVRE CINQUIÈME. 4T7

la grande famille chrétienne. Pie VI, qui certes avait à se plaindre, adressait néanmoins aux évéques des Pays-Bas un bref touchant.

Pour les amener doucement à son but , sans les choquer, il justifie leur conduite antérieure; n'était-ce pas, en quelque sorte, leur faire une leçon indirecte ? a Noua r> savons, » dit-il, a que vous n'avez eu aucune part » active à cette révolution , et que toujours vous vous T> êtes souvenus que votre devoir est de concilier une » juste obéissance à Tautorité avec Tobligation pas- 9 torale de maintenir la religion intacte. Il nous est D également connu que les États de cette nation, pen* » dant tout cet espace de temps , n^ont jamais été ani- » mes par des sentiments de révolte, mais que, sans » se départir du juste respect dû à César, sans cesser » d'applaudir à ses intentions justes , ils n'ont point en » d'autre but que de demander qu'on fit cesser des nou- » veaatés qui semblaient avoir été introduites contre i> sa volonté expresse , quoique sous son nom , et qui » blessaient les droits, usages et statuts de la nation. » Nous savons qu'ils se sont toujours bornés à désirer, »de la part du monarque, une déclaration claire, » simple et sincère, qui pût calmer leurs craintes, » ramener et rétablir, dans ces contrées, la confiance » et la tranquillité.

» Eh bien , » continue le pontife , a ce que vous avez » si justement, si instanmient désiré , ce que les États » ont imploré avec tant de pressantes prières, voilà » que César vous l'accorde aujourd'hui; il vous l'ac*

171 HISTOIRE DE JOSEPH II. ITIQ-nno

n corde pleinement , de son propre motivenient ; il pré- » vient lai^^mâme vos vœux* Oui, il nous a informé p qu'il avait déclaré , sans restrictioti quelconque f qu'il » laissait aux évéques l'entier et le plein exerdoe de » leurs droits y tant par rapport aux séminaires épis* » oopaux qu'aux matières ecclésiastiques , de sorte qae n tout va être remis dans le premier état. Il doqb a en » outre assuré qu'il avait déclaié, sans restriction, » laisser saufs et intacts les droits des Ordres de TÉtal D et du peuple ) en rétablissant , dès ce moment , dans » leur premier état, leurs privilèges, coutumes, etc., » avec promesse d'oublier le passé , même Unu ce qui f^apu excéder les bomee du devoir é

» Les causes de ces grands troubles n'existant donc n plus, il semble que les troubles eux«*mômes doivent s cesser, et ce sera un jour bien heureux , bien conso- » lant pour nous , que celui où le plus ardent do nos s vœux sera exaucé.

» Vous donc qui êtes si distingués par votre science, » qui êtes si recommandables par vos vertus, pourriez» 4 vous ignorer que c'est Tune des obligations de votre n sacré ministère, de réconcilia les sujets avec leur » prince , et de les rappeler à l'obéissance ? Employés 0 donc tout votre 2èle à conseiller auxËtats et au peuple » de traiter avec le ministre du souverain , pour réta^^ s blir, de la manière la plus solennelle, une paix vraie » et durable dont puissent se réjouir et l'Église et l'Ëtat. » Inculques dans les esprits que, pouvant obtenir, sans » aucune ambiguïté , tout ce qu'ils doivent désirer, la

1789-1790 LIVRE CINQUIÈMB4 479

» paix est sans doute préférable à la guerre ; et puisse » le Dieu tout^puissant éloigner toujours les calamités » de ces florissantes contrées ! »

Le vénérable pontife termine ainsi :

(( Que les dissensions cassent} que les peuples, o fidèles et soumis , prêtent à leur prince Fobéissance » qai lui est due; que le prince à son tour aime ses )) peuples comme ses enfants, qu'il les reçoive à bras » ouverts au moment de leur retour vers lui» Que les » droits de TÉglise demeurent saufe et intacts ; que » les droits des peuples soient maintenus dans leur D pureté) que les études reprennent leur célébrité dans Y> rUniversité de Louvaiû; qu'enfin l'on voie renaître, » dans toutes ces provinces 1 l'obéissance, l'amour, la » joie, la paix et la tranquillité 1 Yoilà ce que nous » vous demandons avec instance ^ ce que nous nous » promettons de vos soins , de votre prudence , de votre » piété, c'est-à-dire que les enfants prêtent une ormlle » attentive à la voix pressante , aux tendres sollicita* » tioDs de leur père ' • »

Mais ce bref, si profondément évatigélique, n'obtint auoun résultat. Arrivant au milieu des triomphes de Tarmée patriote, la voix du souverain pontife ftit couverte par les cris de victoire.

A tine autre extrémité de son empire ^ de semblables épreuves menaçaient Joseph.

* DfewEZ, HiHoire générale de la Belgique, etc., tome VI. — ScHQELL, Hiêioire abrégée de$ traités de paiœ, etc.

La Hongrie est, au sein de la monarchie aotridiienne, on État à part, ayant son chef, ses lois, sa constitution, et ne se rattachant ni par sa langue , ni par son origine , à aacone population earop^nne.

Les Romains ayant conquis ce vaste territoire , ce sol fertile où se tronyent , en abondance , quatre grands bienfaits providentiels, le blé , le vin , le fer et Tor \ le divisèrent, à l'orient, en Dade; à Toocident, en Haute-Pannonie , avec le Danube pour séparation , depuis Bode jusqu'à Belgrade. Yunqueurs à leur tour, au quatrième siècle, les Goths disparurent bientât devant les Huns , dont Tempire dura plus d'un siècle. Cest à Bude que la main de Dieu vint chercher Attila, pour labourer le champ du vieux monde; c^est à Bude qu'elle le ramena en 453 , pour mourir.

Suivant un vieux récit , dans la nuit même de ce mémorable événement , l'empereur Marcien , qui préparait un effort suprême contre Attila, vit, en rêve, un arc brisé : cet arc , c'était la domination des Huns.

Avec le conquérant s'était anéanti son empire* Sur les débris campèrent successivement Ontourgours, Koutrigours, Bulgares, Khazars, Avares, jusqu*au jour où Charlemagne arracha à ces derniers toute la Haute-Pannonie.

Enfin , vers le milieu du huitième siècle , après tant de haltes guerrières et diverses dans Tancienne Hunnie, une peuplade tartare (les Hunnugares ou Oungri), sons la conduite d'Arpad, vint définitivement pren-

< De là le proverbe : Extra Hungariam non datur vUa,

dre possession do sol. Ce sont les Hongrois de nos jonrs.

Singulière destinée ! Après avoir habité, en commun avec les Turcs, les contrées que baigne Tlrtisch \ ils s'en étaient éloignés ensemble. Parvenus aux rives du Volga , ils s'y arrêtèrent un moment , comme pour reprendre haleine, et se séparèrent, les uns marchant vers le Caucase et TÂsie-Mineure , les autres, les Magyares , allant réclamer l'héritage de leurs ancêtres , les Huns. . . Puis , cinq siècles plus tard , ils se rencontraient en Europe, face à face, sur les deux rives du Danube : les Turcs , avant-garde de Tlslamisme; les Hongrois rempart de la Chrétienté.

Mais avant de s'élever à ce rôle héroïque, les Magyares avaient longtemps étendu leurs ravages en Europe. Leur dernier duc, Etienne V% embrassant le Christianisme, reçut, du pape Sylvestre, le titre de Roi Apostolique, et une bienfaisante civilisation, fille de l'Évangile, ne tarda pas à changer la face du pays.

Sous lui , le pouvoir de la noblesse fut , sinon restreint , du moins contenu. Quelques villes étendirent leurs privilèges et obtinrent même le droit de représentation à la Diète. Sous ce dernier rapport, on peut

^ IrtiSy le plus grand affluent de l'Obi , ou plutôt sa branche principale. Sorti des monts Altaï, dans le Dzoungarie , il traverse le lac Dzaïssang, arrose le gouvernement de Tomsk, dans la Russie d'Asie, le N. du Turkestan indépendant , le S. du gouvernement de Tobolsk , et, après une course de 6,900 kilomètres environ , va se jeter dans l'Obi , au-dessous de Zamorovo.

183 HISTOIRE DB JOSEPH II. I78d-1790

considérer Etienne comme l'involontaire foodalenr da tiers état en Hongrie. Quant à réformer le régime féodal ^ , il ne s'en préoccapa nnllement*

Contrairement aux idées modernes de fusion et d'unité 9 Etienne voyait, dans la diversité même des populations sous ses ordres^ une force pour rautorité royale *.

Dans ces Ages que nos dédains modernes qaalifieol de barbares, mais où la sainteté du serment n'élait pas effrontément foulée aux pieds , Tamende punissait rhomicide, le bourreau tranchait la main da parjure. C'est que chez ces Ames croyantes et guerrières, la vie était moins estimée que Thonneur.

En a%i^ sept années après la conquête, par les barons anglais, de la Grande Charte sur Jean-Saut' Terre, les Magnats hongrois, à Tautre extrémité de

' Les comtes et barons , possesseurs des grands domaines , avaient deux sortes de vassaux nobles, les chevaliers terriens, milites prCBdieki, qui tenaient des fiefs dana leur mouvance, et les chevu-* tiers servants , milites servientes , soldés pour marcher à la guerre. Législation d'ÊiiENNB , chapitres XIII , XIV et XV.

< Ce principe, ainsi que le fait observer M. le baron de Langsdorff dans Ion remarquable travail sur la Hongrie (Bevu» des Dêmc Mandes, \" juin et 4<<' août 4848), ce principe s'est transmis, de règne en régne, aux derniers successeurs de saint Etienne. Ainsi , un ambassadeur de France ayant insisté, devant François II, sur les avan* tages que Tunité de population procurait à son gouvernement : « Mes » peuples, s lui répondit l'Empereur, « sont étrangers Tua à Tautre , » c'est pour le mieux; ils ne prennent pas les mêmes maladjes eo » même temps; je me sers des uns pour eontenir les antres; Je mets » des Hongrois en Italie^ des Bohémiens ou des Italiens en Hongrie; » chacun garde son voisin. Au contraire, vouS| quand la fièvre vient^ » l'accès vous prend tous et le même jour^ »

n89-neo LIVRE CINQUIÈME^ IS3

TEurope ^ remportaioDt on triomphe de mette natiire en obtenant d'André II , à son retour de PaleBtiae f la Bulle dOr \

Ne pouvoir être arrêtés qu'après avoir été régulièrement appelés en jugement et condamnés; n'ôtre soumis qu'à Tautûrité légitime du Roi^ après son couronnement; n'être jamais troublés dans la jouis* sance de leurs biens; être affranchis de toute dtméi impôt, rente ) taxe quelconque, sans autre obligation que le service militaire pour la défense et dans Tinté* rieur du royaume; pouvoir légalement , légitimement et sans encourir aucune accusation de haute trahison , résister à toutes tentatives contre leurs privilèges % telles étaient les quatre prérogatives fondamentales que la Bulle d*Or décernait aux nobles hongrois.

Mais quelle différence dans les résultats! En Angleterre f la liberté devint le bien de tous , et la nation siégea dans le Parlement; tandis qu'en Hongrie , toute vie politique , tous privilèges furent concentrés dans la Noblesse. Elle seule constituait le peuple hongrois; hors d'elle y il n'y eut qu'une misérable popu/oce assujettie à l'impôt f miêrn^ contribuenê pleb»*

^ TuoUYKMBL, La Hongrie $t la Valachie* ^ Ainsi appelée, parce que cet acte fut scellé d'un iceau de ce métal.

3 « Si quelque niccesseur de roi voulait jamai» attenter aui droite » consacrés par la présente déclaration , chaque noble peut résister à » son autorité légitimement , sans encourir aucune accusation de > haute trahison* n

Cette clause f si fertile en rébellions , fut dêfiDilivement abolie dans laDi4tede 46S7.

Les historiens hongrois placent André, le Hiérosoly' mitain, au rang de leurs plus grands rois ^

En 1301 , la dynastie des Arpades s'étant éteinte, au commencement du quatorzième siècle, en la personne d'André III , dit le Vénitien y la nation , c'est-àdire quarante mille Nobles ressaisirent le pouyoir de choisir eux-mêmes leur chef, et élurent, dans les plaines de Rakoch, Gharobert (Charles-Robert) d* Anjou, fils du roi de Naples, que d*abord ils avaient repoussé, quand le Pape le leur proposait pour roi; tant à leurs yeux le droit d'élection devait rester plein

^ Voici le jugement bien différent qu'en portait, en 4778, un ancien censeur royal , Sacy.

' ff .

dH (André) avait signalé son arrivée dans la Palestine par des » massacres ; son retour en Hongrie le fut par les soins qu'il donna > au gouvernement. 11 affermit l'ancienne constitution de TÉtat, rap- » pela les anciennes lois, en créa de nouvelles; mais ce décret, tant » vanté par Thisloire, ne mérite pas tous les éloges qu'elle lui a don- » nés. En le parcourant d'un œil philosophique, on rencontre, à chaque » ligne , ce préjugé féroce qui persuade aux Grands qu'eux seuls mé- » ritent l'attention des législateurs , et qu'on ne doit songer à la oon- ^ servation du peuple qu'autant qu'il est utile à la Noblesse.

» André ne s'y occupe que du bonheur et de la sûreté des gentils- » hommes. Il les appelle exclusivement servientes patriœ, serviteurs » de la patrie ; comme si le marchand qui l'enrichit, le laboureur qui » la nourrit, n'étaient pas aussi ses serviteurs. Partout il oublie que » la bêche est aussi noble que l'épée, et qu'il est au moins aussi beau » de nourrir le genre humain que de le détruire. Il s'ôte à lui-même » et à ses descendants le pouvoir d'arrêter un gentilhomme, avant de » l'avoir cité et convaincu en justice ; mais l'homme du peuple demeure » exposé à tous les abus de l'autorité souveraine.

» André exempte ensuite les Nobles et les gens d'Église de tous les » impôls de quelque nature qu'ils soient. Le Roi s'engageait encore à » n'exiger d'aucun Noble l'hospitalité dans ses voyages, à moins d'y » être convié.

et intact ! On se rappelle comment Rodolphe de Habsbourg avait habilement légué à une autre époque le soin d'enfermer la Hongrie dans la frontière de rAutriche. Sous Charobert et sous son fils Louis I""*, surnommé le Grand , la Hongrie atteignit son plus haut degré de puissance. Monté sur le trône hongrois en 1342, le second de ces monarques français régnait, en même temps y sur la Pologne , la Moldavie , la Yalachie , les provinces turques de la rive droite du Danube; son empire s'étendait entre les trois mers intérieures de TËurope.

j» II jura d'observer ce décret, permit à ses sujets de prendre les » armes contre lui s'il osait jamais Tenfreindre , et en fit une chaîne j» durable pour lier les mains de ses successeurs; dans la suite, on » força les rois, à leur couronnement, de jurer à haute voix qu'ils » l'observeraient dans toute sa rigueur.

» Ce prince, qui avait porté la guerre si loin de ses états, ne put » les défendre lorsqu'ils furent attaqués par les Tartares, en 4233. » Les ravages qu'ils commirent alors ne furent que le prélude de ceux » qu'ils devaient commettre dans la suite.

» La Hongrie place André au rang de ses plus grands rois. Les 2) historiens, ou par crainte, ou par intérêt, vendaient leur plume aux » Noble s, et le peuple ne voyait les rois que par les yeux des histo- » riens ; il n'est donc pas étonnant qu'on ait tant célébré un roi qui » s'était, dépouillé de ses droits en faveur de la Noblesse.

» Mais lorsque l'on considère qu'André sacrifia plusieurs millions » d'hommes au bonheur de quelques milliers ; lorsqu'on se rappelle » qu'il abandonna ses états pour aller, sans sujet, tremper ses mains » dans le sang des Sarrasins ; enfin , lorsque l'on songe avec quelle » indifférence il reçut l'assassin de la Reine , ces réflexions affaiblis- » sent beaucoup l'estime que l'on avait conçue pour lui. »

Au point de vue purement historique, il serait facile de relever dans ce passage plus d'une erreur : mais j'expose l'opinion de l'auteur sans la discuter.

Histoire générale de Hongrie, depuis la première invasion des Huns jitëqu'à nos jours. (Paris, 1778. )

486 HISTOIRE DE JOSEPH II. I7t»-n»0

Après bien des vicissitudes , tour à tour gouvernée par des rpis allemands, polonais, bohèmes , morcelée par le sabre des Turcs , la Hongrie ^ retrouva sa splendeur, en trouvant un grand homme : glorieux fils de Jean Huniade , Mathias Gorvin , o^est la Hongrie indépendante et victorieuse.

Quant à Témancipation politique de la Bourgeoisie, les deuK rois de la Maison d'Anjou et Mathias Gorvin , monarques éclairés , énergiques , lui vinrent oonstam* ment en aide. Mais , après eux , ce mouvement sala* taire se ralentit, s'arrêta , et peu à peu les villes pardirent leurs laborieuses, leurs légitimes conquêtes.

Louis, second successeur de Mathias, ayant péri, en 4 526 , sur le champ de bataille de Mohaoz % ^A^ chiduc Ferdinand P', beau-frère de ce prince, avait ceint la couronne de Hongrie. Depuis lors » elle n'est pas sortie de la Maison d'Autriche.

L'hérédité , il est vrai , ne fut pas d*abord complètement obtenue; les premiers princes autrichiens se contentaient de faire nommer, de leur vivant, leurs fils rois de Hongrie ; pas immense vers le but désiré i puisque le droit d'élection existait encore. Cœt en 1687, vers la fin de son règne seulement^ que Tempereur Léopold I", maître de Buda par la victoire de Sobieski sur les Turcs , débarrassé de tout ennemi

1 Voir Pièces justificatives, lettre G.

' En 4687» les Hongrois et les Impériaux ^oûmmandés par Charles IV de Lorraine , prirent, sur le théâtre même de ce désaatra, uns écli* (antQ revanche.

intérieur par la mort de Tékéli, fit proclamer, à la célèbre diète de Presbourg , T hérédité dans sa Maison* Le même joar fut abolie la clause du décret d'André II qui autorisait la résistance des Nobles contre toute atteinte à leurs privilèges.

Mohacz avait été le tombeau de la nationalité et de rindépendance hongroises. Désormais une ère nouvelle a commencé. Le roi de Hongrie ne sera plus un prince national , mais un souverain étranger, avec d'antres États, avec des intérêts différents, quelque-* fois opposés. Aussi la méfiance entre-t-elie dans lee Diètes ; on cherche des garanties , on se rattache à tout ce qui peut constater une vie indépendante, indigène ; le seul étranger qu'on tolère , c'est le souverain.

Sons les monarques autrichiens, la Hongrie eut peu de relâche avec les Turcs , et moins encore avec les partis intérieurs.

Mais, par une sorte de compensation, ces princes accordèrent aux villes une protection constante, jusqu'au jour où Léopold I**^, réunissant, en un seul Gode, toutes les lois hongroises , assura ainsi l'existence polilique des cités et leurs droits.

En retour de l'hérédité, la royauté devait bien aux États quelques concessions : la plus importante, fut l'organisation du Conseil , connu sous le nom d'£cDcelsum Concilium locum tenentiiUe hungaricum.

Le contrat . politique était établi. Marie-Thérèse, dont le nom se rattache à tant de bienfaits , travailla , de 1741 à 1780 , à cimenter un contrat d'affection et

de reconnaissance. Au débnt de son règne, menacée des plus graves périls, mais confiante conune une grande àme devant un grand peuple , elle avait, par un touchant appel, rallumé Tenthousiasme chevaleresque des Hongrois , ému les cœars , rallié les esprits, dissipé la discorde. C'est à ces loyaux sentiments que la Maison d'Autriche devait son salut. Loin de recaler devant une telle dette , Marie-Thérèse ne songea plas qu'à s'acquitter. Ne se bornant pas à accueillir les plaintes des États, elle rechercha sans cesse tout ce qui pouvait accroître le bien-être du pays, ménager l'ombrageuse fierté nationale , et rendre la domination étrangère aussi hongroise que possible. C'est à elle que la Hongrie doit presque tous ses établisaemrats d'instruction publique. Sa bienveillance pour Thabitant des campagnes fut vraiment maternelle ; un code protecteur, VUrbarium, vint régler les rapports si compliqués entre les seigneurs et les paysans, entre les propriétaires ruraux et les colons, et en contenant* les uns , mettre un terme à l'oppression des autres.

Aussi f dans toute la Hongrie la mémoire de Marie- Thérèse est-elle bénie et vénérée.

Malheureusement ce touchant accord entre le Souverain et la Nation finit avec elle.

En 1767 et 1773, avant la promulgation de Tf/rbariurrij et n'étant pas encore seul sur le trône, Joseph avait visité la Hongrie. Ce fut durant l'un de ces voyages qu'un paysan lui remit un placet ainsi conçu :

a Très-clémenl Empereur,

» Emploi de la semaine :

» Quatre jours de corvée. Le cinquième est destiné i> à la pèche y le sixième à la chasse , le tout au profit » du seigneur. Le septième appartient à Dieu.

» Jugez , Empereur très-juste , si je peux payer la » taille et les autres impôts. »

C'est à cette classe de Hongrois que Joseph voua son paternel appui.

Mais, en voulant briser, d'un seul coup, des chaînes séculaires, relever, en un jour, tant d'existences abattues, et refaire brusquement une société nouvelle, que d'animosités puissantes Joseph n'allait-il point soulever! Quels obstacles n'allaient pas se dresser devant lui!

A son avènement, pour ne pas s'astreindre par un serment à maintenir la Constitution , il avait refusé de ' se faire couronner. Bientôt même, sans le concours des États, l'Empereur introduisit de notables changements dans l'administration. Aussitôt, de nombreuses, de vâiénnentes réclamations s'élevèrent. Joseph, selon sa coutume, n'en tint pas compte et persista. Ainsi, au lieu de l'antique division territoriale en Comilats, division nouvelle en dix Cercles*, ayant à lear tète des Commissaires Royaux investis de pouvoirs illimités; suppression de toutes franchises communales et locales ; abolition des congrégations, des lois et juridic-

490 HISTOIRE DE J08BPH II. I7t9-I790

tions spéciales, jusqu'alors assurées aux villes libres et aux districts particuliers ; levée, sans le concours des États, de contributions publiques ; changemeat et augmentation d'impôts; anéantissement, par un simple édit royal, de tous les privilèges de la Noblesse; conscription militaire inexorable, à main armée; bouleversement de la justice; création de trente-huit tribunaux de première instance, pour juger les caus^ criminelles et civiles; au-dessus d'eux, cinq cours d'appel ; au sommet de l'édifice, la Table Septem virale : telle fut la révolution tout à coup imposée à la Hongrie.

Si profonde était la foi de Joseph en l'infaitlible efficacité de ces réformes, qu'il ne permit ni attaques, ni critiques : « Pour les bien juger, » disait-il , c on » doit les voir en action; pourvu qu'on ne dispute pas » avec moi , l'avenir me donnera raison. »

Aussi, durant ses dix années de règne, pas une diète ne fut-elle convoquée.

Là ne s'arrêta point l'imprudent novateur : dominé lui-même, et comme fasciné par une passion d'unité, de nivellement, qui n'admettait ni droits individuels, ni droits collectifs, ni coutumes inviolables, il vonlut que la langue allemande , non moins que la Maison d'Autriche, régnât en Hongrie. Cette dernière blessure au sentiment national fut terrible ; comme en une seule âme, toutes les Ames se confondirent indignées , se révoltèrent.

Bientôt l'application du nouveau système mécontenta aussi ceux-là même en faveur desquels la réforme

ITSO-neo LIVRB CINQUIÈME. m

était ooDçae : la rigaear du recrutement et l'énormité des prestations en natare exigées pour la nourriture des troupes, soulevèrent uuq ardente exaspération.

D'actifs émissaires, parcourant les campagnes, peignaient Joseph sous les plos noires couleurs. A les entendre, c'était un despote fantasque, un impitoyable ennemi du peupla; pas un paysan, même le plus humble , n^allait être à Tabri de ses violences , de sa rapacité. A de tels griefs s'en joignait un autre plus amer encore, grief de tous les jours, grief permanent, le nouvel impôt foncier. Pour les Nobles, c'étaient autant d'actes tyranniquea, de spoliatrices iniquités, de flagrantes atteintes à la Constitution. Déjà la main sur leurs glaives, les Magnats réclamaient fièrement leurs privilèges, l'habit national, et, dans les actes publics, le langage de la vieille patrie.

En Hongrie , comme dans les Pays-^Bas , l'étranger soufflait aussi le fea de la discorde.

Tant de blessures morales devenaient de terribles auxiliaires pour la maladie qui minait l'infortuné mo* narque.

<i Vouloir le bien , d s' écriait-il souvent avec doubleur, a et recueillir la haine! la haine de ceux --là D même pour lesquels je lutte ! »

Certes, il avait lieu de gémir, mais non droit de s'étonner : car le bien, on ne le fait qu^à ce prix. Rois, Assemblées, simples citoyens, tout ce qui pousse rhumanité en avant rencontre d^inexorables ressentiments, d'aveugles vengeances, et la calomnie, cette

dernière ressource de toutes les mauvaises causes , cette lâche jouissance de tous les mauvais hommes.

Mais, pour réussir dans cette rude tâche, il ne suffit pas de vouloir le bierij il faut savoir le faire.

Aussi était-ce à lui surtout que Joseph devait s'en prendre de ses poignantes afflictions. Là , cooune ailleurs, le calme, la conciliation, ces grandes qualités du réformateur, lui manquèrent. En préparant peu à peu les esprits, en se servant des Hongrois même pour modifier la Hongrie, en sachant semer et attendre, il eût infailliblement obtenu de l'action du temps des résultats que la seule action du pouvoir ne saurait conquérir. Dans le monde politique comme dans le monde végétal, rien ne mûrit, rien ne fructifie que ce qui a germé.

Sur ces entrefaites , après sa glorieuse campagne , le vainqueur de Belgrade était revenu à Vienne. Joseph accueillit Laudon comme un père.

Ne ressaisissant que par intervalles la plénitude de son existence, TEmpereur régla, avec son vieux général, la campagne prochaine; il retrouvait toute son énergie pour préparer des triomphes auxquels il ne savait que trop ne devoir plus assister.

Le commandement général de Tarrnée de Croatie fut confié au baron de Vins , tandis que Laudon irait inspecter la Moravie, la Bohème, la Silésie autrichienne, et visiter les forteresses.

Voulant terminer la guerre en une campagne, l'Empereur mettait Tarmée sur un pied formidable.

Mais, de jour en jour, l'horizon politique s'obscarcissait davantage. Une guerre avec la Prusse semblait inévitable. Cette puissance, fortifiée par une longue paix , soutenue de tous les ressentiments qu'elle avait su fomenter contre F Au triche, et, par-dessus tout, encore animée du génie militaire de son grand roi , se présentait bien redoutable dans la lice. Et si la chance des batailles tournait en sa faveur, que de désastres pouvaient sortir d'une première défaite I Effarée entre tant d'ennemis , où l'Aigle d'Autriche arrôterait-elle son vol ?

A de tels soucis venaient se joindre les rapides progrès d'une hydropisie de poitrine. Mais chez Joseph, l'énergie morale semblait tout dompter : jamais en lui le corps n'ébranla l'âme '.

^ « J*ayais demandé à l'Empereur une audience; mais on m'assura que ce Prince, très-gravement malade, ne pouvait recevoir personne. Cependant il se rappela sans doute les bontés dont il m'avait honoré en Crimée, et le désir qu'il m'avait témoigné d'éclaircir un mystère qui piquait sa curiosité, relativement à la nature des rapports intimes qui existaient, disait-on, entre Catherine II et le prince Potemkin, rapports auxquels on attribuait la constance inébranlable de leur affection réciproque; aussi, contre Taltente générale, il me permit de le voir.

9 Je me rendis donc à son palais, où je le trouvai debout , mais si cruellement changé t qu'il me fut impossible de ne pas reconnaître que sa fin était inévitable et prochaine.

«L'Empereur m'accueillit avec une extrême bonté; il s'entretint longtemps avec moi des affaires de la Russie, et surtout de la guerre de Suède.

• Comme , pendant son voyage en Tauride , il m'avait maintes fois reproché d'oublier son incognito , et de lui donner les titres de Sire et de Votre Mcgesté, j'avais pris tellement l'habitude de lui complaire

4M HISTOIRE DE JOSEPH II. nB»-n90

Auifti , nullement préoccupé de ses aouffrancaê physiques, et ne songeant qu'à faire face aux dangers qui entouraient son trône ^ 1 Empereur mourant essaya-t-il de fermer les blessures que lui-même avait ouvertes. L'unique remède, c'était de révoquer dee mesurée dont l'injonction avait été si funeste.

Plusieurs des Édita infligés aux Pays-Bas furent donc rapportés, et les Ëtats rendus aux provinces. Mais il était trop tard. Une fois en possession de sa propre souveraineté, un peuple ne l'abdique pas devant les concessions d'un maître étranger vaincu.

sur ce point , que , sans m'en apercevoir, je l'appelai sans doute plu* aieurs fois Monsieur le Comte, dans le cours de cette conversation. Q le remarqua et me dit en riant : « Vous êtes un singulier homme ; m » Crimée, vous vous obstiniez toujours à me nommer Sire, et, à A Vienne, vous ne voulez absolument parler qu'au comte de Fal- » kenstein. »

• Reprenant ensuite son sérieux, il se plaignit des obstacles opposés i la Quadruple Alliance, c Bile aurait prévenu 9 « me dit^fl , < blefl i des malheurs. Vos ministres ont trop craint la guerre; si elle avall 9 eu lieu , vos Parlementa n'auraient pu refuser de l'argent an Roi, » et l'ardeur française se serait jetée dans les camps* Au reste, qui • pourrait savoir ce qui serait arrivé? Une folle générale semibto s'être » emparée de tous les peuples; ceux du BrabanI, par exem^, se » révoltent parce que j'ai voulu leur donner oe que voira natkm de> » mande à grands cris. » Alors il s'arrêta, se tut, et resta quelques instants plongé dans une sombre rêverie.

> Les troubles de Louvain l'affsctaient alors tellement qu'il ne put résister au chagrin que lui donnèrent lettre progrès.

» Croyant ne pas lui déplaire en l'aidant à sortir de ces tristes réflexions , je lui demandai a'il ne daignerait pas me cbarger d'nne lettre pour la Reine sa sœur. «Elle est en ce moment,» lui dis-ja, «dans 9 une situation bien critique , entourée de partis qui se choquent et se » combattent. Votre Majesté, éloignée û^ cette atmosphère de tnxF » blee et de fiaasiona, pourrait lui donner quelques conaeili saUitairai.»

1789-1790 LIVRE GINQUIÈMB. 496

D'un autre côté, les Hongrois obtinrent fia tisfaction* Joseph^ non content de se refuser an ooaronnement, avait môme fait enlever et kansporter à Vienne la couroDne de saint Etienne , si pieusement gardée au château de Presboorg : téméraire ontrage fait à l'or* gneil national. Rédait à fléchir^ TËmpereur promit son couronnement pour Tannée suivante.

En attendant, et afin de se faire précéder parmi eux d'un gage auguste , il rendit aa% Hongrois cette couronne, objet du culte populaire. C'était leur rendre la vieille patrie, avec tous ses souvenirs de religion, de gloire, d'indépendance. Jamais retour ne fut célébré

«Moi , vous charger d'une lettre! » me répondit^il; «vous n'y pénis 862 pas. Je vois qu'arrivant de Ruiftie , voua ignorex i'état d'effer* 9 vescence et de désordre où vous allez trouver votre pays : partout » le peuple est en armes ; partout les uns croient voir arriver des bri* » gands , les autres pillent les chàteaui. Il n'y a plus de police, parce » que chacun |»rétend la faire à son gré. Au moindre soupçon , un 9 voyageur est arrêté; vous pouvez Tétre, et si Ton trouvait sur vous A une lettre de moi , je ne sais trop ce qui vous arriverait. »

«J'espère, Sire,» repris«^Je, «que les rspports parvenus à Votre » Miyesté sont exagérés. Cependant , si vous croyez que votre lettre » courrait le risque d'être compromise , ne pouvez-vous au moins , » faire parvenir verbalement, par moi, au Hoi et â la Heine , ce que • vous jugerez utile pour eux dans de si graves circonstances? »

« Eh 1 quels conseils , » répliqua l'Empereur avec un peu de brusquerie , « quels conseils voulez-vous que je leur donne , lorsque je les » vois entourés de gens qui leur persuadent qu'avec tin régiment , une » compagnie de gardes du corps , quelques acclamations et des co« » cardes arborées au milieu d'une orgie , on peut arrêter et anéantir 9 une révolution? Je les plains; mais je ne pourrais leur indiquer, de » si loin , d'autre moyen , pour se tirer d'un si mauvais pas , que » beaucoup de prudence et de fermeté. S'ils en ont, tout s'arrangera » peut-être ; s'ils en manquent , je n'ai rien à leur dire, »

BSouB, Mémoirei, souvenin et anecdotê$4

496 HISTOIRE DE JOSEPH II. n8>-n90

avec plus d'enthoosiasme; partent, sur le passage de cette amie vénérée, retentissaient des chants d'allégresse, s'élevaient des arcs de triomphe. A Bade, on Texposa dans la cathédrale aux regards da peaple. Transférée, la nuit, dans la chapelle da palais, deax officiers la gardaient , le sabre en main ; tonte la ville était illaminée.

Ne s'arrôtant pas là , Joseph rétablit la Constitatioa telle qu'elle était à son avènement.

C'est dans cette mâme langae hongroise, nagaëre proscrite par lui , qa'il signa sa défaite.

Sur une nation loyale, sensible, généreuse, le succès de pareilles mesures était certain. En peu de jours des ressentiments lentement amassés s'adoncirent; la Hongrie, heureuse et libre, allait se montrer reconnaissante. Joseph n^ent pas le temps de jouir de ce consolant spectacle. La mort saisissait sa victime.

Ce prince était fortement organisé, et la plus austère tempérance régla toujours sa conduite. Mais de bonne heure le travail et une activité dévorante avaient miné sa santé. La campagne de 1 788 le frappa d'incurables atteintes. Respirant, dans le Banat, les miasmes pesti* lentiels des marais , partageant toutes les fatigues du soldat, couchant sur la terre, autocrate, ministre, général à la fois, il expédiait lui-même, et de sa main, toute son immense correspondance. Jamais homme ne prit plus ses devoirs au sérieux.

Dès le mois de décembre , son état avait inspiré de très-vives inquiétudes. Cep^dant Tart et les soins

semblaient triompher du mal; mais pour consolider cette apparente convalescence , il eût fallu du repos. Or, le repos était impossible à Joseph, a Je vois bien, y> disait-il un jour, « que, pour me reposer, il me faudra » cesser de vivre. »

Son médecin insistant : a Je suis si accoutumé au » travail, » lui dit l'Empereur , en soutenant à peine sa plume , « qu'il me sçrait beaucoup plus pénible » de ne rien faire, alors surtout que les intérêts de » mes sujets exigent toute mon attention, d

Et malgré les plus pressantes prières, malgré de cruelles souffrances , il continua.

Cest la révolution des Pays-Bas qui lui porta le dernier coup.

Peu de temps avant d'expirer, il disait au prince de Ligne : a Votre pays m'a tué ; Gand pris a été mon » agonie, et Bruxelles abandonné, ma mort. Quelle

9 avanie pour moi ! quelle avanie ! 11 faudrait être

» de bois pour que cela ne fût pas... Allez aux Paysy> Bas; faites-les revenir à leur souverain, et si vous » ne le pouvez pas , restez-y. Ne me sacrifiez pas vos » intérêts ; vous avez des enfants. »

L'âme navrée, il disait un jour : a On a ordonné D des prières publiques pour le rétablissement de ma y> santé. Je le sais; mais je sais aussi que la plus D grande partie de mes sujets ne m'aiment pas. Â quoi » donc peuvent servir des prières que le cœur ne dicte » point, et même qu'il dément? »

Plainte amère , malheureusement trop fondée ! Oui ,

408 HISTOIRE DB JOSEPH II. ns^-fîdo

l'Empereur disait vrai i il ii*était pas aimé, parce que aea actes axaient mal servi ses intentions.

Vers le milieu de février , sentant approcher sa fin , Joseph voulut savoir le temps qui lui restait à vivre : « Quel que soit l'événement, » ajoutaitril, a je suis n prêt. )»

M. de Quarin lui ayant avoué avec franchise ^ que la science était impuissante, et qu'il ne lui restait que peu de jours à souffrir : «Vous Tavez entendu, n'est^^e » pas?» dit-il, sans s'émouvoir, au prince de Kannilz.

Congédiant ses autres médecins , il ne garda auprès de lui que M. de Quarin et son confesseur.

Ensuite, il écrivit à Farchiduc Léopold , son frère, en le pressant de venir, et réclama les secours de TËglise.

Toute la cour accompagna le Viatique jusqu'à la salle qui précédait la chambre où le chef de TEmpire allait solenniser le néant des grandeurs humaines. L'abattement était sur tous les visages. De vieux généraux, représentants de cette armée si chère à Joseph, versaient des larmes ; la foule des serviteurs éclatait en sanglots. Seul, le mourant se montrait calme : c'est avec le recueillement et la pieuse résignation d'un Chrétien qu'il reçut le Viatique et rExtréme-Onction.

Ce même jour, 47 février, l'Empereur écrivit, de sa propre main, à ses deux sœurs, et le lendemain au prince Potemkin , en lui recommandant les intérêts de l'Autriche, en l'invitant à traiter de la paix, même

* Pour n'avoir pas craint de lui dire une telle vérité, M. deQua"" fut créé baron; 40,000 florinn récompensèfflnt ses soins.

1789-I7d0 LIVRE CINQUIÈME. m

en son nom. Il appelait sur son eucccsseur l'amitié de la Tzarine.

Après une crise violente, son médecin le trouva préparant en faveur de plusieurs officiers un travail d'avancement. Comme il lui représentait les dangers d'une semblable fatigue : a Mon cher Quarin , y> lui répondit Joseph , a ne m'avez-vous pas , vous-même , 7) annoncé qu'il ne me reste que quelques jours à y> vivre, et, encore, qu'un moment peut terminer ma D vie? Eh bien, d'un moment aussi dépend l'ave* )) nir de ces braves militaires qui ont si bien mérité » le grade auquel je les élève. Mon frère n'a pas eu , n ainsi que moi, Toccasion d'apprendre à les cony> nattre. r>

L'Empereur avait voulu voir encore une fois l'archiduchesse Elisabeth, qu'il chérissait en père.

Princesse de Wurtemberg, et sœur de la grandeduchesse dé Russie, c'était lui-même qui l'avait choisie pour compagne à son neveu chéri , Tarchiduc François. La jeune princesse lui avait voué une tendresse filiale.

En se rendant à cette dernière visite : (( Au moins , » disait-elle au curé de Laxembourg qui l'exhortait à la résignation , a si j'étais assurée de le précéder dans )> le tombeau! J'avoue que, depuis sa maladie, je de- » mande au ciel de me retirer du monde avant qu'il » le quitte. i>

Tristes vœux qui ne devaient être que trop tôt exaucés !

L^entrevae fut déchirante. Joseph, craignant qne la pâleur de son visage et l'altération de ses traits ne produisent sur la jeune princesse une trop violente impression , a fait fermer les fenêtres de sa chambre ; une seule bougie, placée loin du lit, l'éclairé.

Mais à peine l'archiduchesse est-elle entrée dans ce lieu funèbre y déjà semblable à un tombeau; à peine a*t-elle entendu la voix tremblante de son oncle s'arracher avec efforts d'une poitrine brisée, qne ses forces l'abandonnent : elle tombe sans connaissance; on l'emporte.

Bientôt elle rentre. Alors Joseph, dominant sa propre émotion, la conjure, au nom de l'enfant que renferme son sein , de subir avec fermeté cette nouvelle épreuve, a La seule chose qui me rende mon état ac- » tuel bien pénible,» ajoute-t-ii, «c'est que vous » approchez du terme de votre grossesse. Je vous » quitte, mais nous nous retrouverons pour ne plus D nous quitter. »

Lui donnant ensuite sa bénédiction, ils se séparèrent.

Mais ce n'était pas assez des poignantes sollicitudes du monarque ; l'homme devait épuiser toutes les infortunes.

Joseph savait l'accouchement de l'archiduchesse très-prochain. Pendant la nuit du 18 février, il envoya, d'heure en heure, prendre de ses nouvelles; le 19, on n'eut plus qu'une terrible réponse à lui faire. Tant d'émotions avaient avancé le terme marqué

par la nature : la princesse, en donnant le jour à une fille, expira.

Le confesseur de Joseph se chargea de la triste mission. Â cette nouvelle, l'Empereur resta quelques instants comme anéanti. Puis, élevant au ciel ses yeux humides de larmes : « 0 Dieu! » s'écria-t-il , a que ta » volonté soit faite ! »

Peu après , ayant aperçu le comte de Rosemberg , il lui fit signe d'approcher, a Hélas! » lui dit-il avec une indéfinissable expression de douleur, a ce que je » souffre est incroyable! Je me croyais préparé à sup- )) porter toutes les angoisses qu'il plairait au ciel de » m' envoyer; mais cet affreux malheur surpasse tout » ce que j'ai jamais enduré, d

Après ce dernier assaut, toute son énergie reparut. La veille de sa mort, il donna encore quatre-vingts signatures, et dicta des réflexions qu'il envoya au prince de Kaunitz, avec un billet lui exprimant son estime et sa reconnaissance. « Je regrette, » y disait* il , a de ne pouvoir plus profiter de vos sages conseils. » Je vous embrasse, et vous recommande, en ce mo* » ment de danger, ma patrie qui fut toujours ma » première affection. »

Adressant ensuite ses adieux à l'armée, Joseph fit publier l'ordre du jour suivant :

(( Je me croirais coupable d'ingratitude , si , au moy> ment de quitter la vie , je ne témoignais à mon armée » toute ma satisfaction pour sa fidélité, sa bravoure, 0 sa discipline inébranlables.

602 HISTOIRE DB JOSEPH II. n89-n90

» La gloire et le bien-éire de mes troupes ont tou- )) jours été les principaux objets de mes soins.

» La dernière campagne a comblé mes vœux les n plus ardents , et la renommée de mes troupes s*est » répandue dans toute l'Europe . Cette renommée, elles 9 la soutiendront : j'en emporte la certitude; c'est ma » consolation à mes derniers moments.

x) Je n'ai point voulu descendre dans la tombe sans » avoir donné à mon armée ce témoignage public de » mon affection , ni sans lui avoir exprimé le vif désir x> qu'elle montre à mon successeur et à l'État la » même fidélité qu'à moi. »

Faisant alors appeler toute sa Maison , l'Empereur remercia individuellement ses serviteurs. Quoique tous fussent déjà compris dans son testament, il gratifia chacun d'eux de cent ducats.

Prêt à s'éteindre, son dernier souffle se tournait encore vers le devoir. Se rappelant que le prince de Cobourg était malade, Joseph envoya , par une estafette, au prince de Hohenlohe, Tordre de se rendre à Boukarest, afin de remplacer, au besoin, le général en chef.

Il remit au Chancelier d'État un écrit de sa main , pour tirer de son trésor particulier un million de florins, avec ordre de les placer à intérêt, au profit de l'Institut consacré, par lui, aux braves défenseurs de la patrie , et voulut aussi que , pendant quatorze jours , à compter de sa mort , la paye du soldat fût doublée.

PuiS) après avoir ordonné les préparatiû de la pompe funèbre de rarchiduchessey réglant ses propres funé«raillesi TEmpereur recommanda expressément qu'on le plaçât auprès de sa mère. Préoccupé de la santé des autres, il fit immédiatement ouvrir le caveau qui l'attendait, pour que les miasmes insalubres d'un lieu rarement aéré, n'incommodassent personne.

La veille de sa mort, il reçut encore ses ministres. « Je meurs, » dil-il au feld-marécbal Laudon, «avec x> la certitude consolante que vous serez le protecteur » de mon armée. Donnez-moi votre main : bientôt je » ne jouirai plus du plaisir de la presser dans la » mienne.

Tournant ensuite un regard attendri vers la France, où tant d'épreuves, tant d'outrages, et une si affreuse catastrophe attendaient sa sœur bien*aimée : a Je n'i- » gnore point, » dit Joseph, « que les ennemis de » ma sœur Antoinette ont osé Taccuser de m'avoir fait }) passer des sommes considérables : près de paraître » devant Dieu, je déclare que cette inculpation est » une horrible calomnie I ï>

S'étant fait apporter la princesse nouvellement née, il la prit entre ses bras, et la bénit en disant : a Chère, » chère enfant! vrai portrait de ton aiomble, de ta » vertueuse mère«.J. Qu'on l'emporte,» ajouta<-t-il , (( car ma dernière heure est venue. »

L'agonie commençait. Durant deux heures encore néanmoins, il soutint, en chef de l'Empire, un^ entrevue avec son neveu.

Ensuite Joseph demanda son confessear, qai commença la prière : « Dieu! nous te louons. » L'interrompant, (( Seigneur, toi qui seul as connu mon cœur, n s'écria le mourant, « c'est toi que je prends à témoin ! » Oui, toutes mes entreprises n'ont eu d'autre but que » le bien et l'avantage des sujets dont tu m'avais con- » fié le soin! Que ta volonté soit faite! »

Et il écouta la prière avec calme et recueillement.

Le maréchal de Lascy, le prince de Dietricht, le comte de Rosemberg, le baron de Storck et le confesseur ne l'avaient pas quitté durant cette nuit suprême. Vers quatre heures du matin , après un court sommeil , l'Empereur les retrouvant autour de lui : a Vous êtes encore ici ! » leur dit-il d'un ton reconnaissant. Alors il prit un peu de bouillon que lui présenta le baron de Storck , et demanda de nouveau son confesseur qui , s' approchant du lit, lut encore des prières. A ces mots : Nous nous reposons sur la Foi, l'Espérance eê r Amour j l'Empereur répéta le mot Foi très*haut, celui d'Espérance plus posément , mais bien articulé, et celui d'Amour avec la plus grande ferveur.

a Arrâtons-nous là , » dit-il alors , « ce livre ne me » servira plus. Je vous en fais présent ; conservez-le » pour l'amour de moi. »

Bientôt sa vue s'éteignit : mais sa raison restait tout entière.

On l'entendit encore dire : «flomme homme et x> comme souverain , je crois avoir rempli mes de- » voirs. »

1790 LIVRE CINQUIÈMB. 505

Puis, 86 retOQrnant sar le côté, il respira fortemeDt et monrat S le 20 février 1 790.

Il avait quarante-neuf ans.

Ainsi finit Joseph, avec ses éminentes qualités, dues au plus généreux naturel, avec ses défauts, fruit d'une éducation trop minutieusement tendue, et de sa jeunesse trop comprimée.

< Voici l'article 46 de son testament : u J'ordonne que le présent » écrit , contenant mes dernières Tolontés , soit rendu public après ma » mort; et je prie ceux à qui, contre mon intention, je n'aurais pas » rendu une pleine justice, de me pardonner, soit comme chrétiens, soit » par humanité. Je les prie de réfléchir qu'un monarque sur son trône, » ainsi que le pauvre dans sa chaumière , est homme , et que tous deux 9 sont sujets aux mêmes erreurs. »

Il avait lui-même dicté son épitaphe : « Ci-^t Joseph U , à qui rien » ne réussit. » Celle de Charles XII n'eût pas été moins juste : Hic stat qui nunquam stetit.

Très-âgé , le comte de Haddik fut si ému des adieux de Joseph , qu'on le rapporta chez lui sans connaissance ; depuis ce moment , il ne quitta plus son lit, et le fidèle vieillard mourut peu de jours après son souverain.

Dans sa profonde douleur, le prince de Ligne écrivait , dès le lendemain, à Catherine II : a II n'est plus, madame, le prince qui faisait » honneur à l'homme , l'homme qui faisait le plus d'honneur aux » princes. Ce génie ardent s'est éteint comme une lumière dont l'en- 9 veloppe était consumée , et ce corps si actif est entre quatre plan- » ches qui l'empêchent de se remuer. Après avoir accompagné ses » restes précieux , j'ai été un des quatre qui l'ont porté aux Capu- » cins. Hier, je n'aurais pas été en état d'en rendre compte à Votre » Majesté Impériale. Joseph II est mort avec fermeté , comme il a j» vécu y et c'est avec ce même esprit méthodique qu'il a fini et com- » mencé. Il a réglé le cortège qui devait accompagner le Saint-Sacre- T. ment qu'on portait à son lit de mort. Il s'est levé pour savoir si » tout était comme il l'avait ordonné. Quand le coup le plus accablant 9 pour lui, le dernier coup du sort (la mort de l'Archiduchesse), mit j» le comble à ses malheurs , il demanda : a Où mettrez-vous le corps > de celte princesse? » On lui répondit : a A la chapelle. » — « Point du

Sur une table, dans son cabinet, on trouva quelques lettres écrites la veille de sa mort, toutea empreintea

A tout , » dit Joseph , « c*est ma place , on serait obligé de la déranger : » mettez*la dans un autre endroit où elle soit exposée tranquillement, h

9 Ces détails me donnent de la force ; je ne croyais pas pouvoir » continuer un tel récit. Il choisit et régla les heures pour les prières » qu'on lui lisait. Tant quil le put, il en lut aussi lui-même quelques- » unes, et en accomplissant ses devoirs de chrétien, il avait Tair » d'arranger son âme , comme il avait voulu tout arranger lui-même

» dans son empire

» X-iron répandu quelques larmes quand j'ai été administré? » dit u l'Empereur à madame de Chanclos, qu'il vit un instant après. « Oui, » répondit-elle ; j'ai vu, par exemple, le prince de Ligne tout en pleurs.» — - a Je ne croyais pas valoir tant que cela» » dit l'Empereur, presque gaiement.

B Du reste, madame, le dirai-je, à la honte de rbumanité? j'ai vu » périr quatre grands souverains : on ne les regrette qu'un an après » leur mort, on espère les six premiers mois, et Ton gronde les six 0 autres. Cela se passa ainsi quand Marie-Thérèse mourut. On sent );bien peu la perle que l'on fait. Les curieux, les indifférents, les » ingrats, les intrigants, s'occupent des nouveaux règnes. Ce n'est que » dans un an que le soldat dira : « Joseph II a essuyé bien des coups » de canon à la digue de Beschania, et des coups de fusil dans les » faubourgs de Sabatch ; il a imaginé des médailles pour la valeur. » » Le voyageur dira : a Quels beaux établissements pour les écoles, les » hôpitaux , les prisons et l'éducation 1 » Le manufacturier : « Que » d'encouragements 1 » Le laboureur : « Il a labouré lui-même. » L*bé- >> rétique ; a II fut notre défenseur. » Les présidents de tous les dépar- » tements, les chefs de tous les bureaux diront : « Il était notre pre- » mier commis et notre surveillant à la fois, » Les ministres : a II se » tuait pour TÉtat, dont il était, disait-il, le premier sujet. » Le malade » dira : < Il nous visitait sans cesse. » Le bourgeois : « Il embellissait » nos villes par des places et des promenades. » Le paysan, le dômes- » tique diront aussi : « Nous lui parlions tant que nous voulions. » Les * pères de famille : « Il nous donnait des conseils. » La société dira : € Il était sûr, aimable, il racontait plaisamment ; il avait du trait dans » la conversation , on pouvait lui parler avec vérité sur tout. »

Mémoires, etc.

d'une touchante sérénité. L'une d'elles , en français^ tracée d'une main déjà bien affaiblie, était adressée à cinq dames de la plus haute distinction : les princesses François et Charles de Lichtenstein, et les comtesses de Clary, de Kinsky, de Kaunitz. Depuis longtemps leur société lui était devenue une douce habitude. Voici cette lettre :

a Aux cinq dames qui ont eu la bonté de m'ad- )> mettre dans leur société.

» Il est temps que je vous dise un éternel adieu , » et que je vous témoigne la gratitude dont me pénèx> trent la condescendance et la douceur que vous » m'avez montrées pendant un si grand nombre d'an- D nées. Il n'est pas un seol de ces jours dont le sou- » venir ne me soit cher. L'idée d'une telle séparation » est l'unique acte de résignation qui oo&te à mon » cœur. Plein de confiance dans les bontés de la Prox) vidence , je me soumets entièrement à ses décrets. » Conservez ma mémoire , et aouvenez*vous aussi de » moi dans vos prières. Mon écriture vous fera juger 9 de Tétat ou je suis. Adieu , encore une fois, n

Ne pouvant déjà plus tenir une plume, il dicta le jour même de sa mort, pour le maréchal de Lascy, les lignes suivantes :

« Vienne, le 48 février.

n Mon cher maréchal Lascy , l'impossibilité seule 9 qui m'empêche de tracer ce peu de lignes de ma n main tremblante , m'engage à me servir d'une main » étrangère. Je vois approcher, à grands pas, le mo*

» ment qui doit noas séparer. Je serais bien ingrat si D je sortais de ce monde sans vous réitérer ici , mon » cher ami, tous les sentiments de reconnaissance que 3» je vous dois, à tant de titres, et que j'ai eu le plaisir )) de faire valoir vis-à-vis de toute la terre. Oui , si je » suis devenu quelque chose, je vous le dois, car vous » m'avez formé , vous m'avez éclairé , vous m'avez n fait connaître les hommes, et , outre cela , toute l'ar- » mée vous doit sa formation , son crédit et sa consi- » dération.

» La sûreté de vos conseils dans toutes les ciroon- » stances, cet attachement personnel pour moi, qui ne » s'est jamais démenti dans aucune occasion, petite ou » grande, tout cela fait, mon cher maréchal, que je ne » puis assez vous réitérer mes remerclments. J'ai vu » couler vos larmes pour moi : celles d'un grand homme D et d'un sage sont une belle apologie. Recevez mes » adieux. Je vous embrasse tendrement. La seule D chose que je regrette de quitter dans ce monde , X) c'est ce petit nombre d'amis dont certainement vous x> êtes le premier. Souvenez -vous de moi , de votre » plus sincère ami et affectionné ,

0 Joseph . »

D'une taille moyenne, mais bien proportionnée, agile et adroit dans tous les exercices du corps, Joseph pouvait supporter les plus rudes fatigues. Sa démarche était celle d'un homme qui n'a pas de temps à perdre. Il avait les traits fortement prononcés, le nez aqailin,

le front haut, le regard vif et perçant, nne physionomie très-expressive 9 et, comme son glorieux ancêtre ^ Rodolphe de Habsbourg , Tair pensif; mais dans la conversation il s'animait : son sourire alors devenait charmant. Telle était la beauté de ses yeux , que les dames inventèrent une couleur nouvelle j en l'appelant Bleu des yeux de V Empereur : Dos Kaiser-Augenhlau. Sa parole était facile et insinuante. Tout en lui révélait une profonde instruction. Il savait quatre langues à merveille et deux autres passablement. Aimant les confidences, il était discret, quoique se mêlant de tout. Éminemment doué de cette franche gaieté autrichienne qui, sans effort, saisit le côté plaisant des choses, Joseph trouvait, dans son humeur enjouée, un adoucissement à bien des peines : avec elle, il consolait les pauvres et les malades , qui recevaient ses fréquentes visites. Accueilli comme un ange consolateur dans ces tristes réduits de la misère et de la souffrance, l'Empereur y donnait lui-même des prescriptions médicales, avec des bons sur sa cassette particulière. Un incendie, une inondation, un tremblement de terre menaçaient-ils la vie des hommes, Joseph accourait, exposant la sienne avec une admirable intrépidité. En 1 775 , il faillit d'être enseveli sous les décombres d'un bâtiment qui s'écroulait, une autre fois dans les eaux du Danube.

Chaque jour, en passant de ses appartements à son cabinet de travail, l'Empereur rencontrait vingt, trente, jusqu'à cent individus, mal vêtus, hommes ou femmes

da peuple; il causait amicalement avec eux, les eucourageait, prenait leurs mémoires, et y répondait le lendemain à la même heure. Si dans le nombre se trouvaient des plaintes injustes , des inculpations mal fondées, il les couvrait d'un secret absolu • Plein de bonté envers tous ses serviteurs, il les récompensait généreusement.

Avare du bien de l'État, généreux du sien, frugal, simple dans ses goûts, sa cour, sauf quelques représentations officielles, avait, toute Tannée, Taspect d'un couvent ou d'une caserne. Joseph soumit inflexiblement sa vie à d'austères habitudes. Aussi, bien que la société des femmes lui fût chère, jamais, par un attachement coupable, il n'offensa la morale; jamais les séductions de la grâce ou de la beauté n'influencèrent ses décisions. La seule idée d'une Pompadour le révoltait ; la tendre La Yallière elle-mâme n'eût point subjugué son cœur.

Insensible aux plaisirs frivoles, à toutes osa jouissances du luxe, dans lesquelles Tégoïsme et la vanité tiennent tant de place, la musique était son délassement favori. Il délestait les combats d'animaux et ces plaisirs sauvages qui commencent par endurcir rhomme et finissent par le dépraver. Un théâtre de cette espèce existait à Vienne: comme l'Empereur défendit de le reconstruire, on Taccusa d'y avoir fait mettre le feu pour en abolir l'usage.

Joseph avait horreur de l'impiété; jamais il ne toléra une plaisanterie sur les choses saintes.

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Rencontrant y le 17 mai 1788^ an milien da pont Léopold, un prêtre qui portait le saint Viatique , TEmpereur descendit de cheval, et s*agenouiila sur le pavé pour recevoir sa bénédiction.

Rempli d'an juste dédain pour les grandes naissances qu'un mérite personnel ne soutenait pas , Joseph ne considérait dans Thomme que Thomme même. Le savoir, l'intelligence, la probité surtout, telles étaient à ses yeux les seules vraies supériorités. A la vue d'une prétention ne reposant que sur un titre , il levait les épaules.

« Je n'estime pas ceux qui achètent la noblesse, » disait un jour ce prince à Casanova ^ a Et ceux qui » la vendent, Sire? » répliqua l'artiste.

Cette liberté de langage, Joseph l'admettait volontiers; il semblait même en savoir gré.

Dans son respect sincère pour la nature humaine, il regardait toute tentative de corruption comme un attentat contre l'œuvre de Dieu. Aussi ne fit*il jamais de l'or qu'un usage pur, irréprochable. 11 savait que le plus grand crime du pouvoir, c'est de dépraver les cœurs, de fausser les consciences, et qu'avilir les hommes, c'est blasphémer.

* D'un caractère fier et élevé , il voyait la plus haute compagnie de Vienne. Un soir, ù la table du prince de Kaunitz , on parlait de Rubens et de ses talents comme grand peintre et diplomate» Un des convives ayant dit : a Rubens était donc un ambassadeur qui s'amusait de la » peinture? -^ Votre Excellence se trompe , b repartit Casanova, « c était un peintre qui s'amusait à être ambassadeur. »

Toujours fidèle à cette noble conviction , Joseph s'est fait y en cela, un r61e à part, une gloire à lui.

Les pauvres l'avaient surnommé leur père! c'était là une sainte couronne d'empereur.

Malheureusement de si précieuses qualités ne produisirent pas, à beaucoup près, tous les fruits qu'elles semblaient promettre; et déjà l'on a vu pourquoi; car le progrès, si désirable qu'il soit en lui-même, est soumis à des lois providentielles; d'avance, et d'en haut, une date, une échéance lui sont assignées : hors de ces lois suprêmes, pas de réalisation possible. Ainsi que l'a dit Bossuet dans son grand et souverain langage : l'homme s'agite, mais Dieu le conduit.

Il y a donc témérité extrême à vouloir brusquement devancer les temps, à prétendre changer, dans le cercle étroit d'une vie d'homme, entre un matin, en quelque sorte, et un soir, le long travail de la race humaine, ses lents et successifs enfantements à travers les siècles ; à croire qu'on va transformer immédiatement en réa* lités ses idées personnelles, uniquement parce qu'elles semblent possibles, et quels que^ soient d'ailleurs les obstacles qu'opposeront l'esprit, les mœurs, les croyances des peuples K Cette téméraire confiance, Joseph l'eut au plus haut degré. Trop souvent, sans tenir compte de leur état actuel, il mesura les nationalités sur un idéal , et ses réformes sur des types

' RoHLRAuscH , HisUÀTe d* Allemagne , de^i$ les temps Us plus reculés jusqu'à l'année 1838.

abstraits; il voulait des intelligences libres , et néanmoins interdisait à F intelligence sa foi propre , ses phénomènes intimes, ses pratiques traditionnelles. Erreur d'autant plus funeste, opiniâtreté d'autant plus tenace que plus généreuse était son intention. Aussi que de fois son amour du bien n'eut-il pas le malheur de ressembler aux brusques écarts d'un despotisme irréfléchi et sans ménagements !

Autre défaut toujours très-grave, mais plus encore chez up réformateur : Joseph manqua de méthode : « Sa tête, » selon l'expression de Frédéric, « était un » magasin où les dépêches, les projets, les décrets, » étaient entassés confusément. ts> Il avait débuté par un tel déluge d'ordonnances, qu'en 1786, le Conseil de Flandre crut devoir lui adresser quelques représentations, en lui rappelant que, durant cinquante années de règne, Charles -Quint en avait moins rendu que lui en cinq ou six. Dans ce pêle-mêle d'idées, comment étabUr l'ordre, la concordance, l'harmonie ?

Là fut recueil de son gouvernement intérieur.

Quant à sa diplomatie, quant à sa politique extérieure, donner à l'Autriche, en l'agrandissant, soit par des échanges, soit par des conquêtes, l'unité géographique dont elle manquait; s'emparer de la Moldavie et de la Yalachie , ou tout au moins de la Servie et de la Bosnie ( car le partage de la Pologne ' était un re-

< Cet acte inique , on ne saurait trop le répéter, a été la mort de

dontable précédent, une incessante menace contre la Turquie), et, selon une heureuse , une pittoresque expression ' , tourner hardiment son empire de TOc* cidentvers FOrient: telle fut la pensée de Joseph, surtout dans les dernières années de son règne.

Mais ce but, il ne put Talteindre qu'en partie : la patience , d'éclatantes victoires et le temps lui manquèrent.

Certes, c'eût été pour T Autriche une glorieuse destinée que de devenir un jour le plus ferme rempart de rindépendance européenne contre la Russie. Mais, avant de l'obtenir, elle aurait bien des fois sur sa route rencontré la France.

M. de Vergennes avait su contenir ces ambitieuses velléités. Ce sage ministre, Louis XVI Topposait, comme un obstacle, à F Autriche, à la Russie, à sa propre faiblesse *. Mais sa mort débarrassa trop tât Joseph d'une incommode surveillance, et les troubles politiques de la France vinrent en aide à l'Empereur, qui dès lors se rapprocha de plus en plus de la Russie.

tout système d'équilibre, et comme le sinistre préeuneor de ees grands déchirements, de ces transformations violentes, de ces dislocations de peuples qui depuis ont tant ébranlé l'Europe. ' M. Saint-Marc OtBAanifr , Souvenirs dé voyages et ^étuâe$, 3 La gloire de Vergemies, c'est d'avoir rendu à sa patrie phis de considération au dehors qu'elle n'en avait obtenu depuis la paix de Ryswick. — Lacrbtellb , Histoire de France pendant h dix^ huiiiéfmê siéele.

Malgré l'audace de ses réformes et son ardente soif d'innovations, Joseph n'aimait pas certains philosophes; comme homme et comme monarque, leurs doctrines lui inspirèrent une constante répulsion. Â ses yeux, Diderot, Helvétius, d'Holbach , etc., étaient pour les princes de pauvres conseillers , pour les peuples de tristes instituteurs. Jamais il ne courtisa les hauts et puissants suzerains du monde encyclopédique. Voltaire lui-même, que des flatteurs cou* ronnés comblaient d'hommages, qu'enivraient tant de royales adulations, Voltaire n'obtint de sa part ni sourire ni avances; l'empereur d'Allemagne osa passer près de Femey sans s'y arrêter un moment.

Aussi , de ce côté, ne trouva-t-il ni acclamations, ni enthousiasme; de part et d'autre, on se regardait assez froidement.

Mais où il rencontra d'actifs, d'implacables ennemis , ce fut dans le vaste camp des privilèges , des monopoles, de la bureaucratie, de ces abus de toute espèce, jusqu'alors séculairement paisibles , et que châtiait tout à coup un bras d'autant plus puissant qu'il frappait de haut, avec un sceptre d'empereur.

D'une extrémité de l'Empire à l'autre, ils irritèrent les mécontentements, envenimèrent la haine, organisèrent les résistances. Aussi, quand d'imprudentes mesures vinrent troubler les peuples , tout était prêt. Un Souverain qui, par la dignité de son être moral ,

pour son infatigable dévouement au devoir, avait honoré le trône y fut dénoncé, combattu comme un tyran farouche , et plus rigoureusement puni du bien qu'il avait fait que de ses torts mêmes \ Ces ennemis l'ont poursuivi jusqu'au tombeau.

Mais la mémoire de ce prince est sous la sauvegarde de rimpartiale postérité , qui , en déplorant de nombreuses erreurs, en condamnant de déplorables fautes, n'en a pas moins inscrit le nom de Joseph parmi les noms dignes de respect, de reconnaissance.

Pourquoi cela? pourquoi, malgré les jugements sévères qu*il a trop souvent mérités, le fils de Marie-Thérèse inspire-t-il une sympathie profonde? C'est que, sous cette pourpre impériale trop souvent agitée par l'ambition, on sent néanmoins toujours battre un cœur sensible, humain, généreux; c'est que le maître d'un immense empire , en voyant ses plus humbles sujets, croyait à ses semblables, et regardait leur bonheur comme un dépôt confié à ses soins par la Providence.

Au milieu d'une des places publiques de cette capitale où mourut Marc-Aurèle, apparaît la statue équestre * de Joseph : l'empereur François II éleva cet hommage à l'oncle qui Tavait tant aimé.

^ SÉGUR , HisUnre des principaiix évéïietnênts du régne de Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, et Tableau politique de V Europe, depuis nS6 jusqu'en M96.

3 Due au talent d'un habile artiste , le baron de Zauner.

Sur le piédestal, on aurait pu graver cet amer et triste adieu de Tinfortuné monarque à la vie : « Je ne » regrette point le trône ; un seul souvenir pèse sur » mon cœur : c'est qu'après toutes les peines que je )) me suis données, j'ai fait peu d'heureux et beau- » coup d'ingrats ! d

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