‹ Histoire de Joseph II, empereur d'AllemagneChapitre 6 sur 15 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Ducloi était bien informé ; voici comment il l'exprime : u Madame de Pompadoar fut si enchantée de la Yoir rechercher directement par l'Impératrice, quelle la regarda, sinon comme son égale» du moins comme une amie dont elle résolut de servir les projets , à quelque prix que ce fût. Elle connaissait trop l'opposition du ministère pour y recourir.

n Le comte de Bemii, qui lui devait les commencements de sa fortune, et dont cette affaire pouvait achever l'élévation, lui parut le seul homme qu'elle pût conialter et prendre pour guide ; mais elle éprouva de sa part plus de contrariété que de tout autre. Aux raisons politiques il joignit rintérét de l'amitié. 11 lui fit observer qu'il ne i'a«« gissait pas ici de ces traités qui ne roulent que sur de légers objets, mais du renversement total d'un système qui subsistait depuis Philippe II, et faisait la base de toute la politique; combien il était dangereux de choquer l'opinion publique, ne fût-elle qu'un préjugé; qu'une alliance entre les deux premières puissances de l'Europe annoncerait la servitude des autres ; que , dès cet instant , le Roi devien*

droit suspect au Corps Germaniqae qui TsYait jusqu'ici regardé comme protecteur de sa liberté. Sur quel titre se porterait-il désormais pour garant du traité de Westphalie? L'Impératrice n'avait d'autre objet que d'attaquer en sûreté le roi de Prusse, de nous engager nous-mêmes dans sa querelle, et de nous faire supporter les frais de la guerre, qui ne sont jamais fournis que par la France et l'Angleterre. Le Roi se verrait donc forcé à une guerre de terre qu'il voulait éviter. Si les succès en étaient malheureux, quels reproches n'aurait-elle pas à se faire , comme Française , et à essuyer du Roi? p

. ( Mémoires seoreU sur le règne de Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV. )

Le document qui va suivre mérite une sérieuse attention ; Frédéric y parle du partage de la Pologne , avec cette triste franchise de la force qui ne se préoccupe guère du droit :

u Le hasard fit que, dans ce temps*là, le prince Henri, frère du Roi, rendit visite, à Stockholm, k la reine de Suède, sa sœur. L'impératrice de Russie, qui dans sa jeunesse avait connu ce prince à Berlin , demanda qu'il eût la permission de se rendre à Pétersbourg; c'était une chose qu'on ne pouvait refuser honnêtement. Le prince passa donc en Russie (9 décembre 1770), et, avec l'esprit qu'il a, il gagna bientôt de l'ascendant sm* celui de l'Impératrice, et lui persuada de s'ouvrir au Roi son frère. La

lettre de l'Impératrice était accompagnée d'an long mémoire, lequel contenait les conditions de paix qui devaient servir de base à la négociation qu'on voulait entamer.

n Après un préambule qui annonçait la plus grande modération , l' Impératrice demandait aux Turcs la cession des deux Gabardies, Azoff et son territoire, l'indépendance du Khan de la Crimée, le séquestre, pour vingtcinq années, de la Yalachie et de la Moldavie, pour l'indemniser des frais de la guerre; la libre navigation sur la Mer Noire, une ile dans l'Archipel, pour servir d'entrepôt au commerce des deux nations; une amnistie générale poor les Grecs qui avaient embrassé le parti des Russes , et, avant toutes choses, que le sieur Obreskoff fût élargi des Sept Tours.

» Des conditions aussi énormes auraient achevé de cabrer la cour de Vienne, peut-être même l'auraieut^elles portée aux résolutions les plus violentes , si on les lui avait communiquées. Gette raison empêcha le Roi de lui en donner la moindre connaissance.

» Ce prince préféra les voies de la douceur, les plus sûres pour ne choquer personne. Il s'expliqua amicalement avec l'Impératrice de Russie , sans la contredire. Mais pour qu'elle sentit elle-même la difficulté qu'il y aurait à faire consentir le Grand Seigneur à l'indépendance des Tartares , il lui représenta les obstacles presque invincibles que la cour de Vienne mettrait à ce que la Russie , en possédant la Valachie et la Moldavie, devint sa voisine, et que l'île dans l'Archipel donnerait de la jalousie et de l'envie à toutes les puissances maritimes; et il conseilla à l'Impératrice de limiter ses prétentions aux deux Cabardies, à la ville d' Azoff avec son territoire , et à la libre navigation

dans la Mer Noire. Il ajouta que ce n'était par aucun ten^ timent de jalousie de ragraudissemeot de Tlmpératrioe qu'il s'expliquait ainsi , mais dans l'unique vue qu'au moyen de ces adoucissements Ton pût parvenir à éviter que d'autres puissances, en prenant part à cette guerre, ne la rendissent générale; d'ailleurs les Turcs étaient déjà con* venus de deux points, celui d'accorder l'amnistie aux Grecs et celui de relâcher le sieur ObreskofT.

t Ces représentations, quoique fort modérées, parurent faire quelque peine à l'Impératrice; elle donna à connaître qu'elle ne s'était pas attendue à rencontrer des oppositions de la part de son meilleur allié, et, comme elle continuait d'insister sur son projet, à quelques petites restrictions près, le Roi se vit dans la nécessité de le communiquer (177i) à la cour de Vienne. S. M. accompagna cette pièce de tous les adoucissements dont elle était susceptible , et pour ne point effaroucher le prince Kauoitz, il lui fit insinuer que ce n'était pas le dernier mot de la cour de Russie, qui sans doute était disposée à se relâcher sur les articles qui rencontreraient le plus de difficulté.

n Les précautions que le Roi prenait étaient d'autant plus nécessaires , que la cour impériale ne cachait plus ses projets , et que tous les mouvements qu'on voyait en Hongrie annonçaient une prochaine rupture avec la Russie. La cour de Vienne était décidée à ne pas sooflrir que le théâtre de la guerre s'établit au delà du Danube; elle espérait même qu'à la faveur d'une médiation armée, elle pourrait forcer les Russes à restituer aux Turcs la Moldavie et la Valachie, et de plus à les faire désister de Tindépendance des Tartares qu'ils demandaient. Dans cette vue, des troupes d'Italie, de la Flandre et de l'Autriche,

avaient marché en Hongrie. L'envoyé de l'Empereur e'é* tait même eipliqué, sur ce chapitre , assez positivement avec le Roi : il était allé jusqu'à demander qu'au cas que les Russes fussent attaqués toute autre part qu'en Pologne , la Prusse demeurftt neutre; ce qui lui fut nettement refusé. Le prince de Kaunitz se flattait, à la faveur de ce plan, d'agrandir la Maison d'Autriche, sans qu'elle eût la peine de faire des conquêtes; il comptait bien que la Porte payerait cette assistance , en cédant à l' Impératrice-Reine les provinces qu'elle avait perdues par la paii de Belgrade. n En même temps que Vienne était remplie de projets, et la Hongrie de troupes, un corps autrichien entra en Pologne et s'empara de la seigneurie de Zips, sur laquelle la cour avait des prétentions ; mais ces troupes occupèrent encore des seigneuries sur lesquelles jamais les Empereurs n'avaient eu de droits. Une démarche aussi hardie étonna la cour de Pétersbourg, et ce fut ce qui achemina le plus le traité de partage qui se fit dans la suite entre les trois puissances. La principale raison était celle d'éviter une guerre générale toute prête à éclore ; il fallait, outre cela , entretenir la balance des pouvoirs entre de si proches voisins, et comme la cour de Vienne donnait «uflisamment à connaître qu'elle voulait profiter des troubles présents pour s'agrandir, le Roi ne pouvait se dispenser de suivre son eiemple et d'en faire autant. L'Impératrice de Russie, irritée de ce que d'autres troupe^ que les siennes osaient faire la loi en Pologne, dit au prince Henri que, si la Cour de Vienne voulait démembrer la Pologne , les autres voi<sins de ce royaume étaient en droit d'en faire autant.

» Cette ouverture se fit à propos ; car après avoir tout examiné, c'était Tunique moyen qui restât d'éviter de nou-

bU HISTOIRE DE JOSEPH IL

veaax troubles et de contenter tout le monde. La Russie pouvait s'indemniser de ce que lui avait coûté la guerre avec les Turcs , et , au lieu de la Yalachie et de la Moldavie, qu'elle ne pouvait posséder qu'après avoir remporté autant de victoires sur les Autrichiens que sur les Musulmans, elle n'avait qu'à choisir une province de la Pologne à sa bienséance , sans avoir de nouveaux risques à courir : on pouvait assigner à l'Impératrice-Reine une province limitrophe de la Hongrie, et au Roi, ce morceau de la Prusse polonaise qui sépare ses états de la Prusse royale; et , par ce nivellement politique , la balance des pouvoirs entre ces trois puissances demeurait à peu près la même.

n Néanmoins, pour s'assurer davantage de Tintention de la Russie , le comte de Solms fut chargé d'examiner si ces paroles échappées à l'Impératrice avaient quelque solidité, ou si elles avaient été proférées dans un moment d'humeur et d'emportement passager. Le comte de Solms trouva les sentiments partagés sur ce sujet. Le comte Panin, qui avait fait déclarer, au commencement des troubles de la Pologne , que la Russie maintiendrait l'indivisibilité de ce royaume, sentait de la répugnance pour ce démembrement; il promit néanmoins de ne s'y point opposer, si l'affaire passait au conseil. Mais l'Impératrice était flattée de l'idée qu'elle pourrait sans danger étendre les limites de son empire ; ses favoris et quelques ministres qui s'en aperçurent se rangèrent de son sentiment, de sorte que le projet de partage passa à la pluralité des voix. On annonça au Roi de Prusse la résolution qui venait d'être prise, comme un expédient qu'on avait imaginé pour le dédommager des subsides qu'il avait payés à la Russie.

» Le comte Panin, en communiquant au comte de

Solins les choses que nous venons de rapporter, exigea comme un préalable , que le Roi sondât les sentiments de la cour de Vienne, au sujet de ce partage. Sur cela, le Roi en fit l'ouverture au baron de Swieten , en l'assurant que la Russie ne témoignait aucun mécontentement de c« que les Autrichiens avaient pris possession de Zips, et que Sa Majesté, pour donner des preuves de son amitié à LL. MM. Impériales, leur conseillait de s'étendre dans cette partie de la Pologne selon leur bienséance, ce qu'elles pouvaient faire avec d'autant moins de risque, que leur exemple serait imité par les autres puissances voisines de ce royaume. Cette ouverture, toute cordiale qu'elle était, ne fut point accueillie par la cour de Vienne comme on s'en était flatté. Le prince Kaunitz était trop préoccupé du projet qu'il se préparait à mettre à exécution; il trouvait plus d'avantage dans l'alliance des Turcs, qu'il ne croyait en pouvoir espérer, d'une alliance avec la Russie. Il répondit donc sèchement que, si sa cour avait fait occuper quelques parcelles de la Pologne sur les confins de la Hongrie, ce n'était pas à dessein de les garder, mais uniquement pour obtenir justice sur quelques sommes que la Maison d'Autriche réclamait de la République, et qu'il n'avait pas imaginé qu'un objet d'aussi peu de valeur pût faire naître Tidée d'un plan de partage dont l'exécution serait hérissée de difficultés insurmontables , à cause qu'il était autant qu'impossible d'établir une égalité parfaite entre les différentes portions des trois puissances; qu'enfin, un tel projet ne pouvant servir qu'à rendre la situation embrouillée de l'Europe plus critique encore qu'elle ne l'était, il déconseillait à Sa Majesté Prussienne d'entrer dans de telles mesures. Il ajouta, d'un air d'indifférence.

que sa cour était prête à évacaer les districts que ses troopes avaient occupés 5 si les autres puissances en voulaient faire autant. Ces derniers mots étaient comme un reproche tacite aux Russes qui avaient des armées en Pologne; îb visaient également le Roi, qui avait tiré un cordoo de troupes depuis le pays de Grossen jusqu'au delà de la \î»tule , pour garantir ses états de la peste qui faisait alors eo Pologne de grands ravages.

n Dans une affaire de celte nature, il ne fallait pas se laisser décourager par des bagatelles. On pouvait prévoir que la cour de Vienne changerait de sentiment aussitôt que la Russie et la Prusse seraient bien d'accord ensemble, parce que les Autrichiens préféreraient d'avoir part à ce partage, au risque de tenter les hasards de la guerre contre aussi forte partie. Ajoutez à cela que l' Impératrice- Reine, n'ayant d'allié que la France, ne pouvait alors nullement compter sur des secours. Pour profiter de combinaisons aussi favorables, le Roi résolut de pousser l'affaire du partage; il observa le silence envers la cour de Vienne , pour lui laisser le temps de réfléchir. En même temps, le comte de Solms fut chargé d'informer les Russes que les ouvertures du traité de partage avaient été faites à Vienne, et que, quoique le prince de Kannitz eût évité jusqu'alors de s'expliquer sur ce sujet, on pouvait néanmoins prévoir qu'il y donnerait volontiers les mains, aussitôt que les deux autres puissances seraient convenues de leurs intérêts réciproques. 11 se servit de ce motif pour accélérer la conclusion de cette affaire, parce qu'il n'y avait pas un moment à perdre.

y Peut-être que la lenteur et la paresse habituelles des Russes auraient encore traîné la conclusion du traité en

longueur, si la cour de Vienne n'eût senri le Roi sans le vouloir. Tous les jours elle faisait naître par sa médiation de nouvelles difficultés pour la paix ; souvent elle cliicanait avec aigreur les Russes sur leurs énormes prétentions , et s'expliquait d'un ton despotique sur les articles de la paix qu'elle rejetait, favorisant les Turcs en tout ce qui dépendait d'elle. Mais les mouvements qui se faisaient dans l'armée de Hongrie achevèrent de rendre les Autrichiens suspects à la cour de Pétersbourg. Dans ce même temps, une rumeur se répandit dans le public que les Impériaux négociaient un traité de subsides è Constantinople ; cette dernière nouvelle donna l'alarme au conseil de Pétersbourg , et le Roi , qui communiquait aux Russes tous les avis propres à découvrir les intrigues des Autrichiens, parvint en6n à tirer la cour de Pétersbourg de celte léthargie dans laquelle elle était plongée. L'impératrice de Russie sentit le besoin qu'elle avait d'être assistée par Sa Majesté : elle jugea que pour s'assurer de ce prince il fallait lui procurer des avantages , de sorte que le comte Panin déclara au comte de Solms qu'il n'attendait que le projet de partage , pour entrer avec lui en conférence sur ce sujet.

» Ce projet s'expédia bien vite è Pétersbourg (i4 juin); il donnait carte blanche ù la Russie de choisir en Pologne, selon sa convenance, telle province qu'elle jugerait è propos de prendre en possession. Le Roi demanda, pour sa part, la Pomérellie, le district de la Grande- Pologne en deçà de la Netze, l'évéché de Varmie, les palatinats de Marienbourg et de Culm , en laissant le champ libre aux Autrichiens pour accéder à ce traité s'ils le jugeaient à propos. Tous les arrangements qui se prenaient à Berlin comme à

Pétersboarg n'empêchaient pas le prince Kaunitz de continaer d'aller son train. Il était plus arrogant cpie jamais; il accrochait , par mille difficultés que sa médiation loi foornissait , la négociation de la paix avec les Turcs ; il rejetait surtout l'article des cessions de la Valachie et de la Moldavie, que les Russes exigeaient de la Porte, fier des offres que lui faisait le Sultan , et croyant que le nombre des troupes assemblées en Hongrie pouvait en imposer aussi bien aux Prussiens qu'aux Russes, il fit déclarer au Roi que les conditions de paix proposées par la Russie étaient diamétralement opposées aux intérêts de la monarchie autrichienne, qu'elles tendaient à renverser l'équilibre de l'Orient, et qu'au cas que la cour de Pétersbourg ne voulAt pas les modérer. Leurs Majestés Impériales seraient forcées de prendre part à cette guerre ; qu'elles se flattaient que , dans ce cas , le Roi observerait une parfaite neutralité , d'autant plus que ses engagements avec la Russie se bornaient à la Pologne , dont les Autrichiens respecteraient le territoire.

n On voyait bien que la cour de Vienne ne voulait absolument pas que les Russes devinssent ses voisins. D'une part, elle craignait qu'un nombre de Grecs répandus en Hongrie ne s'attachassent à cette puissance par religion ; d'autre part, elle aimait mieux être voisine de l'Empire affaibli des Turcs que de l'Empire formidable de la Russie. La situation où le Roi se trouvait entre ces deux cours impériales était embarrassante; s'il consultait ses intérêts, il ne devait ni souhaiter, ni employer ses forces pour accroître la puissance des Russes, qui n'était que trop for* midable. Ces raisons, d'autre part, étaient contre-balancées par des engagements solennels, qui obligeaient ce

prince d'assister F Impératrice , son alliée, dans tontes les occasions où elle serait attaquée par T Impératrice-Reine; ou il fallait remplir ces engagements, ou il fallait renoncer aux fruits qu'on espérait d'en recueillir. De plus, le parti de la neutralité était plus dangereux pour la Prusse que celui de soutenir son alliée : les Autrichiens et les Russes se seraient battus , puis en s' accommodant ils auraient pu faire la paix aux dépens du roi. Ce prince aurait perdu toute considération : personne ne se serait fié à sa bonne foi; et après la paix, il serait demeuré isolé; ce qui serait indubitablement arrivé , si le Roi avait suivi un plan aussi défectueux.

» Sa Majesté ne balança point : elle se détermina à remplir ses engagements avec la Russie, et, pour adoucir en même temps la cour de Vienne , elle la flatta de l'espérance qu'il ne serait pas impossible de fléchir l'impératrice de Russie, et de faire changer les vues qu'elle avait sur la Yalachie et sur la Moldavie ; mais en ajoutant que si c'en venait à une rupture entre les deux Impératrices , Sa Majesté ne pouvait se dispenser d'assister celle de Russie , avec laquelle elle était en alliance. Pour donner plus de poids à cette déclaration, l'on augmenta et remonta toute la cavalerie ; les ordres donnés pour cet effet s'ébruitèrent promptement et partout. Ces mesures vigoureuses, prises si à propos , firent impression sur la cour de Pétersbourg; on profita de son contentement pour l'engager à sacrifier une partie de ses prétentions sur la Yalachie au bien commun de la paix*

ry 11 était difficile de traiter avec les Russes, parce qu'ils n'entendent rien à l'art de la négociation. Ils ne pensent qu'à leurs intérêts, et ne tiennent aucun compte de celui

des autres, comme on le va voir. Le contre-projet du traité de partage de la coar de Pétersbourg arriva alors à Berlin; il était singulièrement conçu : tout l'avantage en était pour la Russie, tous les risques pour la Prusse. On accordait, h la vérité, la plus grande partie du terrain de la Pologne que le Roi avait demandé; mais l'acquisition des Russes était au moins d'une étendue double de celle-là. On avait inséré surtout dans ce traité un article trèsonéreux pour Sa Majesté : on demandait que la Prusse assistât de toutes ses forces la Russie, au cas qu'elle fût attaquée par les Autrichiens; mais, supposé que Tlmpératrice-Reine déclarât la guerre au roi de Prusse, ce Prince n'avait aucun secours à attendre de la Russie avant que la paix avec les Turcs fût conclue. Des conditions aussi peu proportionnées n'étant pas acceptables, elles donnèrent lieu à quelques explications ; on fit un résumé de tous les engagements de la Prusse avec la Russie. Il résultait de ce recensement que tout était en faveur de l'Impératrice, et rien en faveur du Roi; toutefois, on ajouta que Sa Majesté avait résolu de satisfaire à tout ce qu'on pouvait prétendre d'elle raisonnablement , le Roi se reposait sur l'équité comme sur la modération de V impératrice de Russie , qui voudrait bien sacrifier quelques parties de ses conquêtes, pour prévenir une guerre qui me* naçait dans peu de devenir générale , d'autant plus que la Moldavie et la Yalachie servaient de prétexte aux Autrichiens pour embrouiller de plus en plus les affaires, et que dans des circonstances aussi critiques que les présentes, il était de la dignité d'une aussi vaste monarchie que celle de la Russie, d'avoir moins d'égard à ses intérêts qu'au bien public. On proposa en môme temps que, pour

indemniser la Prusse de tous les dangers qu'elle pourrait s'attirer par une nouvelle guerre, dont on ne pourrait prévoir quelles seraient les suites , la Russie voulût bien ajouter la ville de Danzig , située au milieu de la Pomé-^ rellie , an partage de la Pologne dont le Rot devrait se mettre en possession.

» Ces représentations, comme il arrive d'ordinaire, ne firent pas tout Teffet qu'on en devait attendre. Cependant, à force de réfléchir sur les raisons qu'on lui avait eiposées si clairement, l'impératrice de Russie voulut bien restreindre les propositions de paix qui se trouvaient incompatibles aux intérêts d'autres puissances; elle s'engagea donc en conséquence à restituer aux Turcs , après la paix , les conquêtes qu'elle venait de faire entre le Dniester et le Danube. La cour de Berlin communiqua promptement cette heureuse nouvelle à celle de Vienne ; on vit pour la première fois paraître le prince Kaunitz avec un visage serein ; son astuce et son orgueil s'humanisèrent , les esprits se calmèrent, et l'inquiétude et la jalousie que les grands succès des Russes avaient données à la cour impériale, disparurent, du moment qu'elle n'eut plus h craindre d'avoir cette puissance pour voisine de ses états.

n La Porte fut aussitôt informée des bonnes dispositions où se trouvait la cour de Pétersbourg. Les Turcs, dégoûtés de la guerre, h force de malheurs qu'ils avaient essuyés , inclinaient fortement à la paix. La dernière campagne des Russes n'était qu'une suite de triomphes; ils avaient conquis la Crimée, et une bataille décisive qu'avait gagnée le maréchal de Romanzow sur la fin de l'année , avait mis le comble à la prospérité de leurs armes. Dans des circonstances aussi désespérées , la nouvelle arriva à Constan-

tînople que les plus grands obstacles à la paix étaient levés; les Turcs résolurent alors de leur côté, pour faciliter la paci- Gcation générale, de rendre la liberté au sieur d'ObreskoO, détenu jusqu'alors aux Sept-Tours. Le relâchement '. de ce ministre était un préalable que l'Impératrice avait exigé, sans lequel elle ne voulait entendre à aucune négociation.

» Quoique toutes les cours fussent en action , la lenteur et l'irrésolution des Russes traînaient en longueur la conclusion du traité de partage ; la négociation s'accrochait principalement à la possession de la ville de Danzig : les Russes prétendaient qu'ils avaient garanti * la liberté de cette petite république. Ce n'étaient proprement que les Anglais , jaloux des Prussiens , qui protégeaient la liberté de cette ville maritime, et qui encourageaient l'impératrice de Russie à ne pas consentir aux demandes de Sa Majesté Prussienne. 11 fallait néanmoins que le Roi se déterminât; et comme il était évident que le possesseur de la Vistule et du port de Danzig assujettirait cette ville avec le temps, on jugea qu'il ne fallait pas arrêter une négociation aussi importante pour un avantage qui proprement n'était que différé; ce qui fit que Sa Majesté se relâcha de cette prétention. L'on reçut, après bien des longueurs (12 janvier 1772)^ l'ultimatum de la cour de Pétersbourg. Les Russes insistaient toujours sur les secours considéra* blés qu'ils demandaient aux Prussiens, en cas que les Autrichiens leur déclarassent la guerre; quelque choquantes que fussent ces inégalités, quelque dispropor-

* «La leçon le relâchement se trouve dans le manuscrit de 1775 : >» celui de 1779 porte la détention. »

* Le mot garanti manque dans l'autographe.

tiennes que fussent des secours que deux alliés se doivent au fond réciproquement, comme on savait que V Impératrice-Reine se trouvait dans des dispositions plus favorables et plus paciGques .que par le passé, on négligea des considérations qui cessaient d'être importantes, pour conclure un traité qui dès lors devenait avantageux, et l'on promit aux Russes les secours dont dès lors il ne pouvait plus être question.

>* Après que tant d'obstacles eurent été levés, cette convention secrète fut enfin signée (17 février) à Pétersbourg : les acquisitions prussiennes furent telles que nous les avons rapportées, à l'exception des villes de Danzig, de Thorn, et de leur territoire. Par ce partage, la cour de Pétersbourg acquit en Pologne une lisière considérable le long de ses anciennes frontières , depuis la Dwina jusqu'au Dniester. On fixa le temps de la prise de possession au mois de juin. On convint d'inviter rimpératrice-Reine à se joindre aux deux puissances contractantes, afin de participer à ce partage. La Russie et la Prusse se garantirent leurs acquisitions, et promirent d'agir de concert à la Diète de Varsovie, pour obtenir pour tant de cessions le consentement de la République. Le Roi promit encore, par un article secret, d'envoyer vingt mille hommes de son armée en Pologne , pour se joindre aux Russes , au cas que la guerre devînt générale; de plus. Sa Majesté s'engageait à se déclarer ouvertement contre la maison d'Autriche, supposé que ce secours ne fut pas suffisant; on convint aussi que les subsides prussiens cesseraient d'entre payés, aussitôt que leur corps auxiliaire aurait joint Tarmée russe. On ajoutait, par un autre article, que Sa Majesté serait

autorisée à retirer ses troupes auxiliaires, si, eu haîoede ces secours, elle était attaquée par les Autrichiens daps ses propres États; si telle chose avait lieu, la Russie promettait de lui envoyer six mille hommes d'infanterie et quatre mille Cosaques, et même de doubler ce nombre aussitôt que les circonstances le permettraient. La Russie s'engageait aussi d'entretenir une armée de cinquante mille hommes en Pologne , afin de pouvoir assister le Roi de toutes ses forces, après que la guerre avec les Turcs serait terminée; et enfin elle promit de continuer cette assistance jusqu'à ce que, par une pacification générale, elle pût procurer aux Prussiens un dédommagement con* venable. On joignit à tous ces articles une convention séparée, pour régler Tentretien réciproque des corps auxiliaires.

M Cet ouvrage, qui servait de base aux projets qui devaient s'ensuivre, étant terminé, il restait à persuader la cour de Vienne de se joindre aux deux puissances contractantes. Trois partis se formaient dans cette cour, dont chacun pensait différemment : l'Empereur aurait voulu regagner en Hongrie les provinces que sa maison avait perdues par la paix de Belgrad. L'Impératrice sa mère, qui n'avait plus cette énergie et cette fermeté dont elle avait tant donné de marques dans sa jeunesse, et qui commençait h s'adonner à une dévotion mystique , se reprochait le sang que ses guerres passées avaient fait répandre; elle détestait la guerre, et voulait conserver la paix a quelque prix que ce fût. Le prince Kaunitx, doué d'un jugement droit, qui voulait accorder les intérêts de la monarchie avec les penchants de sa souveraine, se trouvait par conséquent dans l'embarras d'opter entre la

guerre ou le partage de la Pologne , et craignait de plus que, s'il prenait ce dernier parti, Tunion de la maison de Bourbon avec celle d'Autriche, qu'il regardait comme son chef-d'œuvre, n'en fût rompue. D'un côté, la cavalerie prussienne remontée si promptement loi donnait à connaître que le Roi avait pris un parti décisif; d'un autre , il voyait que ce prince ne désirait pas mieux qu'une pacification générale, et qu'il y travaillait avec ardeur.

«Enfin, le Roi dit à l'envoyé d'Autriche, dans une conférence qu'il eut avec lui, que Sa Majesté félicitait rimpératrice-Reine de ce que, dans ce moment, elle avait le sort de l'Europe en ses mains, parce que réellement la paix ou la guerre dépendait, dans ces circonstances, du parti qu'elle allait prendre. Le Roi ajouta qu'il avait une si grande confiance dans la sagesse reconnue de cette grande princesse, qu'il ne doutait point qu'elle ne préférftt la tranquillité générale de l'Europe aux troubles qui pouvaient survenir, et dont il était impossible de prévoir quelles en pourraient être les suites. Cet entretien , dont Van Swieten rendit compte à sa cour, produisit tout l'effet qu'on en pouvait espérer : le prince Kaunitz fut convaincu qu'il fallait renoncer à l'alliance des Turcs , comme à tous les projets qui étaient fondés sur ce préalable ; il comprit également qu'il ne pouvait plus empêcher le partage de la Pologne, à moins d'attaquer, sans l'assistance d'aucun allié, la Prusse et la Russie en même temps. Cette chance était trop désavantageuse pour qu'un homme, pour peu qu'il fût prudent, voulût s'y hasarder : il ne lui restait donc d'autre parti raisonnable que celui de se joindre aux deux cours alliées, afin de participer au partage de la Pologne, et de soutenir, par ce moyen, un équilibre égal

entre ces trois puissances. Par suite de cette résolotion, le baron Van Swieten fut chargé de proposer, aa nom de sa cour, la signature d'un acte par lequel les trois cours promettaient d'observer une égalité parfaite dans le partage qu'elles feraient de la Pologne. Cette proposition, qui était juste, fut reçue sans empêchement, parce qu'elle devait aplanir toutes les difficultés qui avaient jusqu'alors causé tant d'embarras, et que c'était l'unique moyen d'éviter la guerre générale, qu'on avait eu de si fortes raisons d'appréhender. Cet acte fut signé sans délai (4 mars), et l'échange s'en fit tout de suite. »

V Ce traité conclu entre les cours de Berlin et de Vienne fut incessamment communiqué à celle de Pétersbonrg. L'Impératrice reçut avec plaisir cette nouvelle importante; elle se voyait, par cette accession de l'Autriche, dégagée du fardeau d'une nouvelle guerre qu'elle aurait peut-être de la peine à soutenir. Elle suivit les conseils du Roi , qui l'exhortait à diminuer autant qu'il se pourrait le nombre de ses ennemis; aussi, peu après, la même convention fut signée à Pétersbonrg par les deux cours impériales. On se pressa ensuite à niveler le partage des trois cours; ce qui avait été réglé entre la Prusse et la Russie fut aussitôt communiqué à l' Impératrice-Reine. La cour de Vienne ne s'oublia pas dans son contre-projet ; son avidité d'agrandissement étendit ses vues sur une quantité de palatinats qui remplissaient l'espace depuis la principauté de Teschen jusqu'aux confins de la Valachie, et qui poussaient une pointe, par Belz, à une distance peu éloignée de Varsovie. Les pays enclavés dans cette démarcation , qui faisaient à peu près le tiers de la Pologne, étaient évidemment opposés à la convention que cette cour venait à peine de

signer avec les autres puissances. On trouva cette portion que les Autrichiens voulaient s'approprier, aussi énorme à Pétersbourg qu'on l'avait trouvée exorbitante à Berlin. Choqué de procédés aussi indécents, le comte Panin re* mit un mémoire raisonné au prince Lobkowitz, qui résidait à Pétersbourg en qualité de ministre d'Autriche, dans lequel il évaluait avec précision les partages des trois cours ; et il concluait que pour établir une égalité parraite, il désirait que la cour de Vienne voulût bien renoncer à la possession de Léopol et des salines importantes de Wieliczka, afin que les portions fussent semblables et que personne ne put se plaindre d'être lésé.

n La cour de Vienne continua d'insister sur la ville de Léopol et sur les salines de Wieliczka, qu'elle voulait posséder à toute force, en même temps que pour faciliter cette convention elle se désista des palatinats de Lublin , de Ghelm et de Belz. Les choses étant dans ces termes, il fallait se hâter de conclure, si l'on ne voulait pas renoncer à tout partage. Dans cette occasion, trop d'exactitude à évaluer les différentes portions aurait fait nattre des disputes interminables ; d'autres puissances auraient immanquablement profité de cette mésintelligence , et toutes les peines qu'on s'était données jusqu'alors, auraient été perdues. Dans cette persuasion , le Roi conseilla à l'impératrice de Russie d'accepter les conditions que la cour de Vienne annonçait être son ultimatum. Cette princesse comprit combien les moments étaient précieux, et, rien nj mettant plus d'empêchement , la triple convention des cours contractantes fut signée par leurs ministres à Pétersbourg (5 août).

» Les acquisitions prussiennes et celles des Russes furent

articulées dans ce traité telles que nous les avons annoncées; ce qui devait tomber en partage aux Autrichiens, fut marqué depuis la principauté de Teschen jusqu'au delà de Sendomir et du confluent du San , en tirant une ligne droite au Bug, et de cette rivière à celle du Dniester, aux frontières de la Pococie et de la Moldavie ^ . Les trois cours se garantirent leurs possessions respectives ; elles se pro* mirent qu'elles agiraient de concert pour engager la répu« blique de Pologne à donner son consentement aux cessions qu'on lui demandait. La cour de Vienne, adoucie par tant d'acquisitions, promit d'employer ses bons offices, conjointement avec celle de Prusse , afin de disposer la Porte à recevoir les conditions de paix que la Russie lui avait proposées. Les trois cours filèrent la prise de possession au premier jour du mois de septembre. On convint de re* mettre vers ce temps au roi de Pologne une déclaration concertée entre les trois cours, afin d'instruire la Repu* blique des arrangements qu'on venait de prendre, et pour l'exhorter à la convocation d'une diète extraordinaire, afin qu'elle travaillât à l'entière pacification du royaume; c'était à cette diète que la Russie, l'Autriche et la Prusse se proposaient de présenter une déduction qui devait contenir les prétentions de chaque puissance avec les droits qu'elles se croyaient avoir sur ce qu'elles avaient pris en possession. » Le Roi fondait ses prétentions sur la Pomerellie et sur une partie de la Grande*Pologne située en deçà de la Netze, sur ce que ces provinces, autrefois annexées à la Poméranie ^, en avaient été démembrées par les Polonais.

^ Probablement de la PodoHe,

' Voyez VExposé des droits de Sa Majesté le Moi de Prusse sur le duché de Pomerellie et sur plusieurs autres districts du royaume de Pologne. Berlin, imprimé chez G. J. Decker, imprimeur du Roi, 1772, iii-4*.

Il revendiquait la ville d'Elbing en vertu d'une prétention liquide et de l'argent que ses ancêtres avaient avancé sur cette ville ù la République. On faisait des évéchés de Varsovie et des palatinats de Marienbourg et de Culm un équivalent de la ville de Daniig*, capitale de la Pomerellie, laquelle demeurait libre. Nous ne voulons pas répondre de la validité de ces droits ni de ceux des Russes, encore moins de ceux des Autrichiens. Il fallait des conjonctures singulières pour amener et réunir les esprits pour ce par-» tage , et il se fit pour éviter une guerre générale.

» Telle fut la fin de tant de négociations , qui deman* daient de la patience, de la fermeté et de l'adresse. L'on parvint cette fois à préserver l'Europe d'une guerre gêné* raie qui était près d'éclater. Des intérêts aussi contraires que ceux des Russes et des Autrichiens étaient difficiles à concilier. Pour dédommager les Russes de leurs conquêtes, que les Autrichiens voulaient qu'ils restituassent à la Porte, il n'y avait d'autre moyen que de leur assigner des pos<* sessions eu Pologne. L'Impératrice -Reine en avait donné l'eiemple en faisant occuper par ses troupes la principauté de Zips ; et pour que la balance se soutint en quelque manière entre les puissances du Nord, il fallait de nécessité que le Roi eût part à ce partage. C'est là le premier exemple que l'histoire founiisse d'un partage réglé et terminé paisiblement entre trois puissances; s;ans les conjonctures où l'Europe se trouvait alors, les plus habiles politiques y auraient échoué ; tout dépend des occasions et du moment où les choses se font, n

(Œuvres de Frédéric le Grand, tome VI , Mémoires de i763 jusquà 1775.) — Édition officielle; Rerlin,

MDCCCXLVl.

u Si le voyage de l'Empereur en France a on bot politique, » disait M. de Vergennes, u ce prince ne peut se proposer que deux objets : l'un d'engager Votre Majesté à resserrer les liens de l'alliance qui subsiste entre Elle et la Maison d'Autriche, et l'autre de la disposer à consentir gratuitement, ou moyennant certains équivalents, aux vues d'agrandissement que l'Empereur peut former aux dépens des Turcs. Ce sont là deux hypothèses qu'on peut envisager, et sur lesquelles il est de la fidélité des ministres de Votre Majesté d'éclairer votre religion.

n Par rapport à la première hypothèse , celle de resserrer les nœuds qui unissent Votre Majesté à la Maison d'Autriche, on ne peut se dispenser de représenter à Votre Majesté que cette alliance, bonne en elle-même, en ce qu'elle peut être considérée comme une plus grande sûreté d'un maintien de la tranquillité générale, ne rapporte à la France d'autre avantage que celui que lui donnerait un bon traité de paix , bien consolidé , et eiécuté de bonne foi. 11 ne s'agit, en effet, que de jeter un coup d'œil sur la situation topographique des principales puissances de l'Europe, pour reconnaître qu'il n'en est aucune autre qui ait possibilité ou intérêt de faire la guerre à Votre Majesté sur le continent.

» L'Angleterre, ennemie de cette monarchie, est suffisante, par elle-même, pour cette entreprise.

>' Les États généraux sont au-dessous de la possibilité d'en concevoir le dessein , leur nullité est connue.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 54f

D Le roi de Prusse pourrait davantage; mais, en dé* fiance contre la Maison d'Autriche, qu'il ne peut regarder que comme un ennemi forcément réconcilié , il ne s'embarquera pas 9 sans être provoqué , à envahir les possessions de Votre Majesté, qu'il ne pourrait conserver qu'avec risque de découvrir les siennes propres. D'ailleurs il ne pourrait nuire à Votre Majesté sans enfreindre le territoire autrichien; car ce serait une vision de supposer qu'il pourrait attaquer la France sur le Haut-Rhin.

» On ne fait pas mention ici de l'Espagne et de la Sardaigne; ce n'est pas de ce côté que la France doit redouter une guerre offensive.

n On ne peut donc établir l'utilité active de notre alliance avec Vienne, que sur la supposition d'une attaque possible du roi de Prusse contre la France dans les Pays-Bas. Mais l'injure serait commune à la Maison d'Autriche, et c'est dans ce cas seulement qu'elle est tenue de nous restituer les secours que nous nous sommes engagés à lui donner^ même contre les Turcs , et que nous avons prodigués dans la dernière guerre.

» Si Votre Majesté examine la situation des différents États de l'Autriche, elle verra, au premier coup d'œil, le peu de proportion des engagements respectifs , et que les avantages en sont aussi réels pour cette Maison, qu'ils sont précaires et onéreui pour Votre Majesté, puisqu'elle peut être entraînée dans une ou plusieurs guerres pour la défense de son allié , sans que celui-ci soit peut-être jamais dans le cas de la payer de retour.

» Je n'examinerai pas, Sire, si cette Maison a toujours rempli avec fidélité les devoirs de son alliance avec Votre Majesté; si elle n'a pas plutôt cherché à en abuser pour

affaiblir ia considération due à la couronne et Topinion de la protection que Votre Majesté, à l'exemple de ses augustes ancêtres, est disposée à accorder aux princes d'Allemagne, pour les maintenir dans la possession de leurs justes droits.

w II ne peut être question de récriminer contre un système que Votre Majesté a trouvé établi, et que Sa Sagesse lui a fait approuver. L'esprit de conquête n'animant point la conduite de Votre Majesté , l'alliance de Vienne peut paraître utile, en ce que, Taisant une sûreté de plus à la conservation de la paix sur le continent, elle lui donne plus de moyens de veiller et de se mettre en mesure contre l'Angleterre, Tennemi naturel et le plus invétéré de Sa gloire et de la prospérité de Son royaume.

n Mais si celte alliance est intéressante à conserver, elle veut être maintenue avec assez d'égalité , pour qa un des alliés ne se croie pas en droit de tout exiger de l'autre, sans être tenu à lui rien rendre. C'est ce qui arriverait immanquablement. Sire, si Votre Majesté^ prêtant Toreille à des insinuations spécieuses. Se portait à donner plus d'extension au traité de 1756, ou (ce que la cour de Vienne a paru désirer singulièrement) si Votre Majesté prenait l'engagement d'employer toutes Ses forces au soutien de l'alliance.

» Je dois avoir l'honneur de faire remarquer à Votre Majesté qu'Elle n'est plus en liberté de stipuler cette dernière clause, parce que le Pacte de Famille en renferme l'obligation, et que deux engagements de celte nature ne peuvent compatir ensemble.

^ Il est à considérer, en second lieu, que, soit que la cour de Vienne Vous propose une augmentation de secours,

OU remploi de toutes Vos forces, ce ne peut être que dans la vue de se préparer plus de moyens pour écraser un jour le roi de Prusse, et avec lui, le parti protestant en Allemagne. On objectera que ces engagements étant purement défensifs, ils ne peuvent servir Tarobition de la Maison impériale ; mais il est si facile de faire venir la guerre sans (Hre matériellement Tagresseur, que Votre Majesté S*y trouverait entraînée contre Ses intérêts, toutes les fois qu'il conviendrait à la politique autrichienne de le faire.

» Le roi de Prusse, considéré par rapport à la morale, peut ne pas paraître fort intéressant à ménager; mais, vu dans Tordre politique, il importe à la France, peut«*étre plus qu'à toute autre puissance, de le conserver tel quil est. Placé sur le flanc des États autrichiens, c'est la frayeur qu'en a la Cour de Vienne qui l'a rapprochée de la France. Cette même frayeur la retient encore dans nos liens, et l'y retiendra aussi longtemps que son motif subsistera. Détruisons la puissance du roi de Prusse; alors, plus de digue contre l'ambition autrichienne. L'Allemagne, obligée à plier sous ses lois, lui ouvrira un accès facile vers nos frontières ; et que pourrions-nous lui opposer, lorsque nous aurions sacrifié nos moyens et nos forces pour l'élever à un excès de puissance que nous ne serions plus en état de contre-balancer ?

*' Quoique la Maison d'Autriche soit plus redoutable pour la France que le roi de Prusse, je n'en conclurai pas qu'il ne faut pas veiller sur l'ambition de celui-ci. Toute acquisition qui lui donnerait plus de puissance sur le Rhin doit intéresser la prévoyance de la France; mais, en le limitant de ce côté-là, il faut empêcher, autant qu'il est possible, qu'il ne soit entamé sur l'Oder et sur l'Elbe.

L'intégrité de la puissance actuelle du roi de Prusse codtribuc encore à la sûreté des établissements des princes de la Maison de Bourbon en Italie.

» Pour ce qui est de la seconde hypothèse , sa?oîr, le consentement de Votre Majesté, soit gratuitement, soit au moyen de certains équivalents, à l'agrandissement de la Maison d'Autriche aux dépens des Turcs, j'ose représenter à Votre Majesté qu'il n'est point d'équivalent qui puisse compenser le préjudice que causerait à Votre Majesté tout accroissement de puissance de cette Maison , quand bien même elle céderait à Votre Majiesté tous les Pays-Bas, et acquerrait des domaines dans une moindre proportion; la perte n'en est pas moins réelle, sans lai parier de celle de l'opinion, qui serait de toutes la plus regrettable. Votre Majesté ne pourrait posséder les Pays*Bas, sans réveiller la jalousie des Provinces-Unies, et sans les jeter entièrement dans les bras de l'Angleterre et de telle autre puissance qui jalouserait celle de Voire Majesté. Le roi de Prusse lui-même, qui, dans l'état actuel des choses, peut être considéré comme un allié naturel delà France, qu'elle retrouverait immanquablement si le système politique venait à changer, le roi de Prusse ne pourrait plus èlre envisagé sous ce point de vue. Voisin, par son duché de Glèves, de l'acquisition que Votre Majesté aurait Taite, la défiance se substituerait infailliblement à la confiance qui semble devoir unir les deux monarchies.

i> Si le malheur des circonstances forçait jamais Votre Majesté à entendre à un partage , Ses vues devraient être plus naturellement sur le Haut-Rhin. Les inconvénients politiques seraient infiniment moindres, et les avantages plus réels. Mais quand on réfléchit aux injustices criantes

qu'il faudrait commettre, une âme honnête ne peut 8*ar-* réier sur ce projet. Celle de Votre Majesté n'est pas disposée à un sentiment si révoltant; si la justice était exilée de la terre , elle prendrait son asile dans le cœur de Votre Majesté.

» Les Pays-Bas, dans les mains de la Maison d'Autriche, ne sont point un objet d'inquiétude et de jalousie pour Votre Majesté ; ils sont plutôt une sûreté de la conduite de cette Maison envers Votre Majesté, et un moyen de la contenir ou de la réprimer selon le besoin.

» La France, constituée comme elle Test , doit craindre les agrandissements bien plus que les ambitionner. Plus d'étendue serait un poids placé aux extrémités qui affaiblirait le centre. Elle a en elle-même tout ce qui constitue la puissance réelle , un sol fertile , des denrées précieuses dont les autres nations ne peuvent se passer, des sujets zélés et soumis , passionnés pour leur maître et pour leur patrie. La gloire des Rois conquérants est le fléau de l'humanité : celle des Rois bienfaisants en est la bénédiction. C'est celle-ci. Sire, qui doit être le partage d'un Roi de France , particulièrement celui de Votre Majesté , qui ne respire que pour le bonheur du genre humain. La France, placée au centre de l'Europe, a droit d'influer sur toutes les grandes affaires. Son Roi, semblable à un juge suprême, peut considérer son trône comme un tribunal institué par la Providence, pour faire respecter les droits et les propriétés des souverains. Si, en même temps que Votre Majesté s'occupe avec assiduité à rétablir l'ordre intérieur de Ses affaires domestiques, Elle dirige Sa politique à établir l'opinion, que ni la soif d'envahir, ni la moindre vue d'ambition n'eifleurent Son âme, et qu'Elle ne veut que l'ordre

546 HISTOIRE BB JOSEPH It.

et la jastice , Son exemple fera plus que Ses armes. La justice et la paix régneront partout, et TEarope entière applaudira avec reconnaissance à ce bienfait qu'elle recon* naîtra tenir de la sagesse , de la vertu et de la magnatiimité de Votre Majesté. »

Flassan , Histoire générale et raisonnée de la Diplomatie française y tome VII.

Le lecteur, je n'en doute pas, me saura gré de reproduire ici un extrait du remarquable ouvrage de M. Saint<-Marc Girardin. Il s'agit d'une contrée doublement intéressante, et par les souvenirs antiques quelle réveille, et par les questions politiques qui se rattachent à son existence moderne.

u C'est dans la guerre contre les Daces, c'est-à-dire contre les peuples qui habitaient la Transylvanie , la Yaia* chie et la Moldavie , que Trajan bâtit le pont du Danube. Cette guerre des Daces est une époque importante dans l'histoire de l'empire romain. Une fois^ en effet, que ses conquêtes l'eurent amenée sur les bords du Rhin et du Danube, en face des barbares, Rome n'avait plus qu'à les conquérir ou à être conquise par eux. Il fallait que la civilisation gagnât sur la barbarie ou la barbarie sur la civili-

PIÈCES JUSTIFICATIVIES. 547

salion. Le statu quo était impossible. Avancer ou reculer, telle était l'inévitable alternative. Avancer, jusqu'où cela devait^ il aller? Rome, au midi, avait poussé jus-* qu'à TEuphrate* Lui faudrait-il aller jusqu'à l'Iudus? Elle avait, au nord, poussé jusqu'au Rhin et au Danube. Lui faudrait-il aller jusqu'à la Vistule et au Dniester? D'un autre côté, reculer, où cela devait -il s'arrêter? L'histoire a montré que la retraite une fois commencée ne s'est arrêtée ni aux murs de Rome, ni aux murs de Gonstantinople. Le nœud de Tbistoire des empereurs de* puis César jusqu'à Augustule est tout entier dans ce point : rendre la civilisation conquérante, afin qu'elle ne soit pas conquise.

» César est le premier qui ait compris cette nouvelle destinée du peuple romain, lequel i ayant vaincu tous les peuples civilisés, devait dès ce moment avoir affaire aux peuples barbares. Son génie avait deviné quelle devait être la nouvelle condition de Rome en dedans comme en dehors. C'est par cette divination qu'au dedans il fut em* pereur et qu'au dehors il fut le premier des Romains qui passa le Rhin et qui déchira, d'une main hardie, le rideau qui cachait le monde barbare au monde civilisé; par lui les deux mondes se montrèrent l'un à l'autre, et il ouvrit aux Romains une nouvelle carrière, celle de conquérants et de civilisateurs de l'Europe, sous peine, s'ils manquaient à leur vocation, d'être eux-mêmes conquis et abrutis. Tous les grands empereurs ont suivi ses leçons; tous ont été guerriers et conquérants; voyez Trajan. La philosophie même ne dispense pas alors de la nécessité des batailles ; voyez Marc-Aurèle.

» Quand on descend le Danube de Vienne, où mourut

Marc-Aurèle après avoir vaincu les Marcomans, jusqu'à Séverin , où Trajan bâtit son pont dans la guerre contre les Daces, la vue du théâtre des guerres faites par ces deux grands hommes fait mieux comprendre rhistoîre de l'empire romain à cette époque. Le danger n'est plus sar le Rhin et au Nord. Les victoires de César » de Drusus et de Germanicus ont arrêté le mouvement des barbares du Nord. La Gaule, devenue aussi romaine que 1* Italie, sert de boulevard à l'Empire ; les bords du Rhin sont civilisés ; la Suisse , la Souabe , la Bavière sont peuplées de colonies romaines ; sur le Danube, jusqu'à Ratisbonne au moins, la civilisation romaine a partout prévalu , et les barbares de ce côté sont repoussés ou anéantis. Mais à l'Orient, vers Vienne , le danger semble recommencer ; les barbares frémissent avec plus d'impatience sur celte frontière de Tem* pire romain. Aussi c'est de ce côté qu'à partir de Trajan, se tournent les regards et les armes des empereurs. Comme c'est là qu'est le danger de l'empire , c'est là aussi qu'est la gloire et la force. Ainsi, nous voyons les légions de la Pannonie donner l'empire à Sévère, et, plus tard, celle de l'illjrie le donner aux Auréliens, aux Probus, aux Dioclétiens. César avait tourné l'empire romain de la conquête du monde civilisé à la conquête du monde barbare , et c'était sur le Rhin qu'il avait porté ses efforts. Trajan porta la guerre sur le bas-Danube , parce que désormais c'était là qu'était la lutte entre la barbarie et la civilisa* tion. C'est par là aussi que bien plus tard les barbares accoururent ; c'est en passant le Danube que les Goths , chassés par les Huns , pénétrèrent dans l'empire romain. » Il y a dans l'histoire de Rome des noms qui viennent de temps en temps retentir comme une menace. Tels sont

les noms des Brennus, des Arioviste, des Yercingétorix , des Hermann, des Marbod, noms étrangers et barbares qui font poar ainsi dire une trouée au milieu des beaux noms de Scipion, de Pompée et de César. Rome et ses historiens daignent à peine dire d'où viennent ces noms , et cependant, toutes les fois qu'ils paraissent, Rome tressaille comme si elle pressentait que quelques-uns de ces noms de barbares lui seront funestes tôt ou tard. Décébale, roi des Daces, est un de ces présurseurs des Alaric et des Attila.

» Je ne veux point , comme un des historiens de la Yalachie, faire un portrait détaillé de Décébale. Cependant, quand on rassemble çà et là dans les historiens quelquesuns des traits de ce roi des Daces, on voit qu'il n'était pas si barbare qu'on pourrait le croire. Est-ce un barbare, celui qui, sous Domitien, vainqueur des légions romaines, exigeait que l'Empereur lui envoyât des artisans et des ouvriers en tous genres, dans les arts de la paix comme dans ceux de la guerre? est-ce un barbare que celui qui, avant de commencer la guerre contre les Romains , cherchait jusqu'au fond de l'Asie l'alliance d'un autre ennemi de Rome, du roi des Parthes? C'est Pline le Jeune qui, dans une de ses lettres à Trajan, nous a conservé ce fait, qui montre jusqu'où ce roi des Daces savait étendre les calculs de sa politique. Pline envoya à Trajan un nommé Callidromée, d'abord esclave de Labérius Maximus, puis fait prisonnier en Mésie par les Daces , envoyé en présent à Pacorus , roi des Parthes , puis fuyant les Parthes et arrivant à Nicomédie, où il travaille pendant longtemps chez des boulangers. Les aventures de quelques-uns de nos soldats français, jetés par la fortune à travers toute l'Europe,

ne sont pas plus extraordinaires que celle de cet eiclave. C'est encore Pline le Jeune, dans une do ses lettres, qui nous donne la plus juste idée de cette gaerre de Dade, qui ne fut pas un triomphe perpétuel, mais qui eut ses vicissitudes et ses traverses. Ganinius, un de sei amis, faisait un poCme sur la guerre des Daces; Pline Tencoonge dans son entreprise : « Vous avez raison , lui dit-il, de B prendre ce sujet, il n'y en a point qui soit plos nouveau, » plus riche, plus étendu, plus poétique, et je dirais même ') plus fabuleux, quoique toujours vrai. Vous aarei à 9 peindre des canaux creusés à travers des pays inconnus ', n des ponts jetés pour la première fois sur des fleuves » rapides , des camps placés au milieu des montagnes ioac- »t cessibles , un roi forcé de fuir , forcé de se tuer» mais » qui meurt avec tout son courage, et enfin deux triomphes: n Tun, qui fut le premier que Rome remportât sur les » Daces, et l'autre, qui fut le dernier, la victoire ajant )» consommé la ruine de ce peuple. La difiBculté, c est n d'égaler nn pareil sujet. Vous aurez aussi quelque peine » à prendre pour faire entrer ces noms barbares daiis yos » vers grecs, sans en rompre l'harmonie. » Et il lai donne le conseil d'adoucir quelque peu ces noms barbares, conseil bizarre et qui s'accorde bien peu avec nos idées d'aujourd'hui, où souvent, pour faire ce que nous appelons de la couleur locale, nous remettons en langage rude et barbare les noms que le temps a adoucis:, et où nous disons Chlodwig au lieu de Glovis, et Ludwig au lieu de Louis,

> « Je lisais dans une description de la Porte de Ter ou la grande cataracte du Danube, près d^Orschova, insérée, en ia42, daoi U Guette dUugsbourg, que Ton trouvait sur la rive serbienne la trace d'un canal qui ci)toyait les cataractes. C'est peut-être le canal quMndIqae Pline le Jeune. »

PIÈGES JUSTIFICATIVES. m

afin de faire mieux comprendre les temps de la pre** mière race. Le poème de Ganinius a été perdu, ou peutêtre il n'a point été Taitj car, lorsque je vois dans les lettres de Pline le Jeune tant de mentions d'ouvrages admirables, faits, il est vrai , par ses amis, et que je pense que, de tous ces beaux ouvrages, il n'en est aucun qui nous soit parvenu , je ne puis pas croire à tant de ravages de la part du temps. Je m'imagine, connaissant l'analogie de l'époque de Pline le Jeune avec la nôtre, qu'alors comme aujourd'hui les auteurs se communiquaient les esquisses de beaucoup d'admirables ouvrages qu'ils n'achevaient pas, se contentant des faciles éloges que leur valaient ces con<* fidences privées. A défaut du poôme de Ganinius , h défaut aussi des historiens qui ne donnent guère de détails sur la guerre des Daces, nous avons un livre qui la raconte d'une manière frappante et expressive; je veux parler de la colonne Trajane. C'est là qu'est le récit de cette guerre, c'est là que Trajan a écrit sur le marbre ses bulletins, et, en véritable grand homme, ses bulletins font l'éloge des ennemis mêmes qu'il a vaincus. On voit, à suivre les pages de ce livre, l'indomptable énergie qu'ont montrée les Daces. On les reconnaît à leurs vêtements, qui sont encore ceux des paysans valaques. J'ai vu, dans les plaines de la Valachie et sur les collines de la Moldavie , les figures que j'avais vues eu marbre sur la colonne Trajane. Cette pelisse de peau de mouton jetée sur les épaules du Yalaque, ce pantalon léger qui, vers la cheville, est serré par des cordes et va finir dans des sandales de cuir, c'est là le manteau, c'est là le pantalon des Daces de Trajan. Voulezvous, sans aller à Rome, connaître T habillement des paysans valaques, allez au Louvre, et regardez les deux statues

de rois barbares qui sont dans la première salle de scnlptare. Voilà les postillons avec lesquels je parcours les principautés , postillons souvent montés à poil comme les Daces de la colonne Trajane , ayant le même bonnet que les rois barbares du Louvre, et poussant , avec des cris que je crois aussi ceux des Daces , les huit chevaux quasi sauvages qui emportent à travers des plaines à perte de vue une trèslégère calèche disparaissant avec ceux qu elle porte an milieu du tourbillon de poussière qui s'élève sous le galop de notre attelage.

» A en croire la colonne, la guerre fut terrible. Il y a là des traits de désespoir qui témoignent de l'énergie des flmes que les Romains avaient à vaincre. Ainsi les Daces sont assiégés dans une ville; ils ne peuvent plus résister. Au lieu de se rendre, ils portent leurs trésors sur la place publique, les entassent en bûcher, y mettent le feu, qui se répand de la dans toute la ville, tuent leurs femmes et leurs enfants, et à la faveur de la confusion que fait l'incendie, s'échappent , emportant avec eux , sur leurs épaules , un vieillard et un enfant, c'est leur chef et son 61s. Ils vont se réfugier dans une de ces nombreuses cavernes qui s'ouvrent dans les flancs des monts Carpathes. Les Romains les y poursuivent encore; alors ils placent au milieu d'eux un vase plein de poison, puis un jeune homme faisant la ronde donne à chacun une petite coupe de poison , petite , afin que chacun ait sa part. C'est ainsi qu'ils s'affranchissent du joug ennemi. Décébale lai-méme, quand il n'eut plus d'espoir, se donna la mort, et autour de lui ses chefs se tuèrent les uns les autres.

» La joie fut grande h Rome après la victoire ; elle fut grande aussi dans le camp, et les soldats célébrèrent la

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 6&a

gloire de Trajan par ces chansons militaires dont Thistoire- Âuguste nous a conservé quelques anciens exemples. Ces chansons militaires, appelées ballisiea, se chantaient en dansant. C'est de ce mot des soldats que vient le ballare des Italiens , et c'est de cette danse des camps que viennent nos ballets. Il est singulier de voir comment, quand on remonte à l'origine de notre civilisation moderne, on trouve qu'en toutes choses c'est dans le peuple qu'elle a commencé. Nos langues modernes viennent du latin vulgaire et rustique, et non du latin des lettrés; le nom de nos ballets vient des rondes des soldats ; nos vers mêmes , qui, soit les vers blancs des Italiens, soit nos vers rimes, n'ont plus de brèves et de longues comme les vers grecs et les vers latins, mais qui se comptent par pieds, sans autre règle prosodique que le nombre des syllabes , nos vers se rattachent à ces chansons militaires. Les soldats ne savaient pas la quantité et s'en souciaient peu, mais ils conservaient la mesure. Ainsi, quand les soldats de César chantaient en riant derrière son char de triomphe :

ServaiCf Urbani, uxores; Mœchum calvum adducimus ,

ce qu'un vieil auteur français traduit de cette façon :

Maris romaiBS , gardez yos femmes , Nous amenons un grand

la prosodie réclamait contre ces vers , où il n'y a presque que des longues; mais l'avis était bon. Les anciennes hymnes de l'Église, qui, ayant en vue le peuple, prenaient la langue du peuple, sont aussi des vers de ce genre; la mesure y est gardée, la quantité est omise, et, des deux règles de la poésie latine, c'est la plus facile , la plus vul-

gaire, celle que suivent le peuple et les soldats, qui reste en usage et qui devient le principe de la poésie des peuples modernes,

p G*est au commencement de sa seconde et dernière campagne contre les Daces que Trajan fit construire le pont dont j'ai visité les ruines. Il ne s'agissait pas ici d'un pont de campagne; Trajan voulut un pont durable, qm, faisant plain*pied entre les deux rives, témoignât haute* ment que Tempire romain était d'un côté comme de Tau* tre. Ce pont expliquait la politique de ce grand homme, car il mettait Rome dans une perpétuelle offensive contre les barbares, et cette offensive était le salut de l'empire romaiu. Quand le successeur de Trajan, Adrien, soit jalousie, soit timidité, fit rompre ce pont pour empêcher les barbares de passer dans la Mésie, il indiqua aussi par là sa politique. Il mettait Rome sur la défensive. Rome n'y gagna rien , car il lui fallut faire la guerre pour la Mésie comme elle l'eût faite pour la Transylvanie et pour la Valachie.

» Un pont sur le Danube , dans un endroit où il a plus de mille pas de large, cela parait une merveille, et les temps modernes ne semblent pas avoir rien fait de semblable. Ce fut, en effet, une construction hardie-, mais quand on voit les lieux et qu'on les considère avec quelque attention, la chose s'explique; seulement on admire d'autant plus le génie de l'architecte, Apollodore, qui a dû étudier avec soin le cours du fleuve avant de choisir cet emplacement. Au-dessous du village valaque de Séverin et du village serbieu de Pelislam , Apollodore a trouvé un endroit où le fleuve tourne doucement du Nord au Midi. Ce qui lui fait faire ce coude est une colline de médiocre hauteur avec un banc de sable à ses pieds. Comme ce détour

n*a rien de brusque, le courant n'e9t pas trop rapide, les eaui s* étendent et prennent de l'espace pour tourner com* modément. C'est près de ce coude qu'ApoUodore bfttit son pont. Le lieu était bien choisi aussi sous le rapport militaire. Plus haut, dans les montagnes de la Transylvanie, les défilés auraient commencé à Tissue même du pont, et l'armée n'aurait pu se former ni se préparer à la marche. Ici, au contraire, une plaine ouverte, point d'embûches possibles, et de là jusqu'aux montagnes une journée de marche tout au plus.

»' 11 ne reste de ce pont que deux piles qui soient visibles, Tune sur la rive serbienne, et Tautre sur la rive valaque. Sur la rive valaque, on remarque, en deçà de cette pile, les restes d'une suite d'arches assez basses qui continuaient le pont sur le rivage jusqu'au-dessus du niveau des hautes eaux. En 1834, le Danube étant fort bas, on apercevait les piles cachées ordinairement sous les eaux , et l'on vit comment elles étaient construites. On enfonçait dans le lit du fleuve des pilotis en carré, de la forme à peu près des piles que Ton voulait construire ; puis on remplissait l'intervalle avec du mortier, et le tout formait un massif indestructible. On découvrit aussi à cette époque, dans le lit du fleuve, beaucoup d'armes, de cuirasses, d'épées et de pièces de monnaie , témoignage curieux de l'activité et du mouvement qu'il y a eu autrefois sur ces bords aujourd'hui déserts, et qui peut-être vont se ranimer, si la navigation du Danube triomphe des obstacles et des difficultés qui l'entravent, si la Yalachie continue à se civiliser et devient de plus en plus européenne, si la Servie prend son essor, et si surtout cet élan vers des destinées nouvelles n'est point interrompu par la guerre.

9 Les environs du pont ont été fort peuplés, à en juger par les ruines qui sont sur le rivage. On montre, an delà du pont, des restes de bâtiments considérables. En deçà sont les ruines de Séverin, et, pour quiconque coDoait l'Italie, il est impossible de ne pas voir qu*il y a eu là aoe ville romaine. Voici Y ara: ou la citadelle ; voici la brique romaine partout répandue dans la campagne et sur le rivage. Ce qui est curieux aussi, c'est le nom de cette ville, Séverin , conservé par le village qui est près des ruines. Saint Séverin est l'apôtre du Tjrol et de Tlllyrie. Je ne suis donc point étonné de trouver son nom sur cette rive, non plus que la tradition d'un évéché dans les environs. Le christianisme a dû aisément passer de la rive droite du Danube à la rive gauche. Les victoires de Trajan et les colonies romaines qu'il établit en Transylvanie, en Valaehie et en Moldavie lui avaient frayé le chemin.

» Trajan , en effet , pour assurer la conquête de la Dacie, la peupla de Romains qu'il y appela de tous les points de l'empire. Nous ne concevons guère aujourd'hui ces transplantations de peuple par mesure administrative ; nous ne concevons que des émigrations individuelles. Cependant la colonisation de Trajan réussit, et, chose remarquable, c'est cette province reculée, conquise la dernière par les Romains, qui a conservé le plus de traces de leur séjour. Je ne parle pas seulement des monuments romains qui se découvrent chaque jour dans ce pays ; je ne parle pas des pierres votives trouvées à différentes époques à Galatz, à Jassy, à Gzernetz; je ne parle même pas d'une ville qui a conservé le nom d'un empereur romain. Garacal 9 et où se font en ce moment des fouilles qui viennent de mettre au jour une statue antique. Ce ne sont là que

des témoignages matériels; il en est de plus précieux. Demandez à un paysan valaque qui il est, il ne vous répondra pas qu'il est Valaque, il vous dira qu'il est Romain (Roumi). C'est le nom qu'il se donne, et ce n'est point par vanité, ce n'est point par pédanterie; il ne sait pas ce que c'étaient que les Romains. Il s'appelle Romain, parce que c'est ainsi que s'appelaient ses pères, et que c'est le nom traditionnel de son pays. Consultez la langue, elle est toute latine; sur vingt mots, quinze sont latins; seulement c'est du latin corrompu, c'est le latin des soldats, des cultivateurs et des ouvriers transportés par Trajan dans le pays.

» Permettez-moi de finir par une réflexion politique cette causerie d'antiquaire.

n L'Europe semble, depuis plusieurs siècles, avoir oublié la Moldavie et la Valachie. Nous avons pu croire que les Valaques et les Moldaves étaient des Turcs ou des Slaves, et que nous n'avions rien à faire avec eux.

» Cependant, à consulter seulement les origines, la Valachie et la Moldavie font partie de la grande famille de l'Europe latine. Elles en portent le nom , elles en parlent la langue ; leur sol en a conservé des monuments, et, sons ce rapport, elles n'ont pas plus mérité l'oubli des savants et des littérateurs , qu'elles n'ont, sous d'autres rapports, mérité l'oubli des publicistes. »

10 octobre 1836.

Souvenirs de Voyages et d'Études,

Le prince de LignCi dans ses Mémoirei el Mélangêikii- (ariqiuu ei littéraires, a déployé, avec toutes les giicesde son brillant esprit, et toute la richesse de son îmagiDalioD) une singulière sûreté de coup d'œil politique. En se jouaat, il traite et résout bien des questions morales , poUtiqaes, militaires. Mais telle est Thabitude de célébrer exdosivement en cet homme , aimable par excellence , le don de plaire, qu'on ne se préoccupe vraiment pas assez des lérieuses facultés de son intelligence. A force de sympathie pour sa personne 9 on se dispense d'être complètement joste envers son mérite ; on fait avec lui comme certains voyageurs qui| charmés par la beauté d'un site, ou par U perfection d'un objet d'art, ne se préoccupent pku do reste; leur admiration reste en route «

J'ai cru devoir placer ici la 4' et la 6' de ses lettres à une dame française, la marquise de G.... L'une, la 4', reproduit une scène du voyage, j'allais dire de ïop^'^ féerie de Crimée ; l'autre, la 5', esquisse en traits rapides, mais avec un peu trop de prédilection pent-ètre, l'originale figure de ce prince de Nassau-Siégen , dout la vie commença par un procès , et qui , tour A tour vokm* taire à quinze ans, lieutenant d'infanterie, capitaine de dragons, voyageur avec Bougainville, amant, comme loi, de la reine d'Otalti, vainqueur d'un tigre dans l'Inde, colooel d'infanterie en France, major général de l'armée espagnole, après avoir cent fois bravé la mort au siège de Gibraltar sur une des batteries flottantes du chevalier

d' Arçon ) vice-amiral au service de Catherine , et avec des galères et des bateaux, brûlant ou brisant, sur la Mer Noire, en 1788^ la flotte du Capitan Pacha, puis naturalisé et marié en Pologne, n'a, si Ton s'en rapporte a l'appréciation d'un juge sans prévention et parfaitement spirituel , le duc de Levis , » laissé , avec la plupart des qua- » lités qui constituent les héros, que la réputation d'un » aventurier, et eut , pendant sa vie , plus de célébrité que » de considération . »

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