SAINTE ANNE INSTRUISANT LA VIERGE
Au mois de novembre 1859 , le Journal du Loiret annonçait l’existence, dans l’église St. -Paterne d’Orléans, d’un tableau de Jouvenet qui « n’est mentionné radie part ». « Ce tableau (c’est le Journal du Loiret qui parle) représente sainte Anne faisant lire la Sainte Vierge. Sainte Anne , vue de face , est assise sur un siège à dossier ; sa fille est à genoux près d’elle. Derrière le siège , un vieillard aux traits vigoureux, saint Joachim, se glisse en s’appuyant sur le dossier, comme pour contempler l’enfant sans qu’elle s’en aperçoive. Enfin, à gauche, et mue par un sentiment pareil de curiosité délicate , une jeune fille dirige son attention du même côté. On peut supposer que cette jeune fille est la sœur de la Vierge,
celle qui épousa Cléophas , un des disciples d’Emmaüs , et qui , pour cette raison , est connue dans l’Évangile sous le nom de Marie de Cléophas. A droite et à l’arrière-plan , sont deux enfants qui ne se relient pas à la scène principale.
« Un artiste d’Orléans , M . Laloue , vient de faire une copie de ce tableau. »
A cette occasion nous adressâmes, le 13 novembre, au Journal de Rouen la lettre suivante :
« Je lis, dans votre numéro de ce jour, la description d’un tableau de Jouvenet qui se trouve dans l’église paroissiale St. -Paterne d’Orléans. Si , comme le dit le Journal du Loiret qui fournit cette description , ce tableau n’est mentionné nulle part, le même sujet n’en existe pas moins ailleurs. J’en connais une reproduction fidèle à Florence , en Toscane, et l’on peut voir , d’après le compte que m’en a rendu le savant et habile M. Émilio Burci, inspecteur de la riche galerie de Florence , que la composition de cette toile est identiquement la même que celle de St. -Paterne d’Orléans (1).
i' Pour ce qui nous concerne , nous remercions la presse d’avoir fait connaître un nouveau tableau du grand artiste rouennais , et nous serons heureux d’ajouter ce précieux morceau à tous ceux que nous en avons découverts ou recueillis. »
Quelques jours après, le Journal du Loiret reproduisait une lettre de M. C.-F. Vergniaud-Romagnési , auteur de l’ Histoire d’Orléans , adressée à M. l’abbé Pelletier. Nous en extrayons les passages suivants :
« Dans votre lettre du dernier numéro du Journal du Loiret , vous rendez compte de la copie d’un tableau de St. -Paterne, faite par M. Laloue, dont le talent ne me
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semble point apprécié dans notre ville autant qu’il devrait l’être , en raison de ses œuvres remarquables.
« La Visitation possédait un tableau de l’Éducation de la Vierge , peint, non pas par Jouvenel, mais par Restout, son élève. C’est peut-être celui dont vous parlez, à moins qu’il n’en ait existé deux, dont un signé de .Jouvenet, ce dont je doute fort ; car je crois me rappeler que M. Pelisson- Thiercelin , qui a détruit l’église de la Visitation et construit les maisons qui la remplacent , rue Bannier , fit don à St. - Paterne du tableau de l’autel qui y était resté. »
10. REPAS DE JÉSPS CHEZ SIMON; — H. JÉSUS AGONISANT AD JARDIN des olives; — 12. saint pierre guérissant les malades.
Le 19 octobre 1859, le Journal de Rouen publia un article que nous lui avions transmis ; nous le reproduisons tel quel , avec la note du Rédacteur :
« Dans un voyage de six semaines au nord et à l’est de la France, en Allemagne et en Suisse, entrepris dans un but d’étude archéologique et artistique, M. Leroy, de Cany, qui, il y a quelques mois à peine, nous faisait part d’une découverte curieuse de l’un des chefs-d’œuvre de Jean Jouvenet, a rencontré plusieurs nouvelles pages à peu près inconnues du grand artiste rouennais. Ce que nous appelons inconnus , ce ne sont point les tableaux exposés dans les musées ou les collections publiques, mais bien la plupart des ouvrages qui honorent les galeries particulières ou qui font la principale décoration des églises obscures de province, éloignées des grands centres artistiques. Les tableaux en question sont du nombre de ces derniers. »
« Nous laissons la parole à notre correspondant :
« Ayant résolu d’ écrira, aussi étendue, aussi détaillée que possible, l’histoire de la vie et des œuvres du grand Jouvenet, l’une des gloires de la ville de Rouen , l’un des plus illustres peintres de notre École française , j ai recherché partout , en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, les ouvrages
nombreux et précieux qu’ont produits ses deux savantes mains. J’ai eu le bonheur de contempler près de deux cents
tableaux enfantés par son vigoureux pinceau. Ce nombre, tout considérable qu’il est réellement , ne forme cependant que les deux tiers à peine de l’œuvre complet du fécond artiste, et la découverte des cent dernières toiles est, on peut m’en croire , l’une de mes préoccupations de tous les jours.
« Je tressaille de bonheur et de joie lorsque le hasard ou l’élude me ménage une si agréable surprise , et je me prends du plus bel enthousiasme devant la plus médiocre ébauche de mon héros , comme en présence de ses plus immortels chefsd’œuvre. Jouvenet a imprimé la griffe du génie sur tout ce
qu’il a touché. Dans tout ce que produit un grand homme , il y a nécessairement quelque chose de beau , de distingué , de supérieur , d’original , d’inimitable.
« Nous avons eu l’avantage de rencontrer tout dernièrement plusieurs toiles de notre célèbre compatriote . nous en décrirons surtout trois qui sont des œuvres capitales.
« Jouvenet a plusieurs fois traité le même sujet ; il n est pas rare de trouver de lui jusqu’à trois, quatre et même cinq exemplaires d’une même scène , d’un même épisode, d’une même histoire. De cette sorte sont les tableaux qui vont passer sous nos yeux. Mais jamais cet artiste ne copiait servilement , exactement , ce qu’il avait produit tout d’abord ; il se trouvait toujours quelque variante, quelque chose en plus ou en moins qui distinguait ses répétitions du tableau primitif, original. Nos trois tableaux en seront encore une preuve frappante.
« Nous devons constater , tout d’abord , que les monastères de l’époque se disputèrent à l’envi les ouvrages de Jouvenet. A Paris, les Bénédictins de St. -Martin-des-Champs, les Chartreux, le couvent de Ste. -Opportune, les Filles de la Conception de Notre-Dame, les Religieuses de la Croix ou de St. -Dominique , les Capucins et les Capucines; à Rouen, les Jésuites, les Capucins, les Cordeliers, les Visitandines , les Dames de St. -Jean ; les Bénédictins d’Orléans, de Jumiéges, de St.-Ricquier ; les Capucins de Sotteville ; les Jésuites d’Alençon ; les Chartreux du Val-St. -Pierre , près Vervins, etc. : telles sont les maisons religieuses qui furent les clients privilégiés de Jouvenet. Nous connaissons encore aujourd’hui 28 toiles sorties de l’atelier de l’artiste pour orner les autels ou les murs de leurs chapelles et de leurs réfectoires, tandis que nous n’en trouvons que 18 commandées par des églises cathédrales ou paroissiales , 12 pour des châteaux , 15 pour des salons particuliers , 9 pour des établissements publics.
« Les toiles qui nous occupent furent exécutées par Jouvenet pour le couvent des Chartreux du Val-St. -Pierre , à deux lieues de Vervins. Déjà l’un de ses premiers ouvrages, le fameux et immense Jésus guérissant les malades, du musée du Louvre , fut composé pour les Chartreux de Paris , qui habitaient rue d’Enfer. Pour les premiers il fit : Saint Pierre guérissant les malades dans les rues de Rome, Le Repas de Jésus chez Simon le Pliai'isien et Le Christ en agonie au Jardin des Olives.
ic L’histoire de ces trois tableaux est celle de tous les tableaux antérieurs à la Révolution. Au moment de l’abolition des ordres religieux , les moines du Val-St, -Pierre furent chassés de leur couvent , le monastère pillé et détruit , les meubles , papiers , objets d’art enlevés et transportés au cheflieu de district. L’abbaye était riche en tableaux religieux :
l’église et la chapelle de l’hôpital de Vervins en reçurent , soit par don , soit par acquisition , un assez bon nombre , parmi lesquels , à l’église , deux Jouvenets ; à l’hospice , un tableau du même maître.
« Les deux premiers ornent encore aujourd’hui les murs de l’église paroissiale de Vervins ; le troisième n’est plus dans la chapelle de l’hospice , mais nous le retrouvons ailleurs. »