XIV
taux et d’une foule de matériaux dispersés , nous avons produit cet ouvrage que nous livrons au public, satisfait d’avoir à notre tour exalté les vertus et les talents d’un grand artiste, nous dirons plus, d’un grand homme, envers qui la postérité nous a semblé injuste , et qui mérite une réputation plus populaire que celle dont il jouit en France. Nous avons choisi une belle page d’histoire, heureux si nous eussions pu nous élever à la hauteur de ce sujet sublime . !
P. S. — Qu'il nous soit permis de remplir un doux et agréable devoir : nous avons à acquitter une dette du cœur envers le savant et obligeant M. Charma , professeur de philosophie h la Faculté des lettres de Caen , secrétaire de la Société des Antiquaires de Normandie, membre non résidant du Comité des Travaux historiques , de plusieurs Académies et de la Légion-d’ Honneur.
Nous nous empressons de lui offrir ici l’expression publique de notre vive gratitude et de notre profonde sympathie.
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Vers le milieu du XVIe. siècle , un maître peintre et sculpteur , présumé d’origine italienne et supposé sorti d’une famille qui avait nom Giovinetto, venait, pauvre et inconnu , s’établir dans la capitale de la Normandie.
On ne peut rien savoir de ce modeste artiste , sinon qu’il s’appelait en France Jean Jouvenet ; qu’il eut un fds nommé Laurent, de la même profession que lui ; qu’il fut inhumé à Rouen , avant 1616 , dans l’église de St.-Éloi , proche des fonts baptismaux ; enfin qu’il fut la souche d’une
nombreuse postérité qui s’illustra dans les Beaux- Arts.
Laurent eut un fils , Noël , qui exerça lui-même le métier de peintre , et qui , du moins on le prétend, donna au grand Poussin les premières leçons.
Ce Noël eut trois fils, tous peintres et sculpteurs : Laurent , Jean et Noël. L’un prit pour gendre un sculpteur nommé Rabon ; un autre donna sa fille à un peintre-verrier , Guillaume Le Vieil ; Laurent eut quinze enfants : le second est le célèbre Jean Jouvenet, dont nous avons entrepris d’écrire f histoire ; dans le nombre, se trouvent: Marie-Madeleine, qui épousa Jean Restout, peintre de Caen , père et grand-père des Restout , de l’Académie française de peinture ; et François Jouvenet , qui devint peintre ordinaire du Roi.
« Rien ne me semble respectable, dans l’histoire de notre peinture française, comme ces quelques familles qui semblent avoir eu , de même que la tribu de Lévi , dans l’ancienne loi , le privilège et l’hérédité de la prêtrise de l’art. Mais aucune ne me touche plus que cette race à jamais mariée des Restout et des Jouvenet , dans laquelle toute alliance vient aboutir à des familles d’artistes et se recrute perpétuellement dans le sang et le génie normand. Tous les enfants y naissent peintres de père et de mère qui peignent. Le pinceau est leur
jouet familier , leur langage , leur noblesse. Le regrettable M. Houel a suffisamment éclairci la généalogie de Jouvenet et leur alliance avec les Rabon, les Le Vieil et les Restout (1). »
D’après les registres de la paroisse de St.-Lô de Rouen, Jean Jouvenet, fils de Laurent et de Catherine Deleuze, y fut baptisé le 1er. mai 1644 : le parrain fut Jean Jouvenet, son oncle ; la marraine, Catherine Cauvet. Quelques auteurs font remonter sa naissance jusqu’au 12 ou au 14 avril, mais rien n’est venu justifier cette opinion, et l’on ne saurait douter qu’il est venu au monde peu de jours avant son baptême, ce qui signifie à la fin de ce même mois d’avril. Son berceau est dans la rue aux Juifs , aujourd’hui n°. 9. La maison qui le vit naître est construite en bois, comme la plupart des habitations du moyen-âge ; elle paraît être du XVe. siècle ; le style en est gothique et fort élégant, mais sa construction est imparfaite ; le Magasin pittoresque en donne , au tome X , un dessin restitué d’après les traces subsistantes et l’analogie évidente des maisons contiguës et contemporaines ; l’Académie de Rouen , dans ses Mémoires de 1836, en présente un autre dessin qui la montre dans son état actuel avec les mutilations et les modifications qu’elle a subies.
(1) De Chennevières : Etudes sur quelques peintres provinciaux ,
t. III, p. 261.
La maison où naquit Jquvenet était la propriété de sa famille ; il n’est pas indifférent d’en connaître la composition et la distribution : tout ce qui se rapporte à un grand homme , même incidemment, offre de l’intérêt. Nous voyons donc que, le 10 septembre 1629, Noël Jouvenet, demeurant en la paroisse St.-Lô, achète, de Pierre Delespine , la moitié d’une maison sise rue aux Juifs ; laquelle moitié se compose d’une portion de, cave , d’une demi-boutique , d’une cuisine , d’une chambre , une salette et deux petits greniers ; puis, le 28 septembre 1633 , le même Noël Jouvenet acquiert, de Barbe Crosnier, veuve De La Fosse , l’autre moitié de la même maison ou soulait prendre pour enseigne l’image Ste-Calherine , et où se trouvait la seconde partie de cave, la seconde demi-boutique , deux chambres et un galetas : en somme , une cave et une boutique partagées en deux , une cuisine , trois chambres , un galetas, une salette et deux petits greniers.
Le 22 avril 1675, les Trois füs de Noël procédèrent au partage de cette maison , qui composait tout leur patrimoine.
Le premier lot , formé de la première moitié de l’habitation , échut par non-choix à Noël ;
Le second lot, choisi par Laurent, qui était l’aîné , se composait de la seconde moitié ;
Et le troisième lot, choisi par Jean, fut de trente
livres de rente à prends sur le premier lot, et de 25 sur le deuxième ; total : 55 livres de rente représentant le tiers de la valeur de la maison, ce cpii la doit faire estimer à un capital d’un peu plus de 3000 francs ; aujourd’hui elle peut, d’après la matrice cadastrale, être évaluée à 12000 fr. environ.
Le 11 juin 1688, la maison passe à Marie- Madeleine et à Noël , par suite de partages entre les héritiers de Laurent; mais le 19 mars 1717 , Madeleine Jouvenet , donataire de son frère, vend à la veuve Le Moine la portion provenant de Noël Jouvenet , son père.
Enfin, le 15 juillet 172ü, Jean Restout vend à la même veuve Le Moine l’autre portion de la même maison , provenant de Marie-Madeleine Jouvenet, sa mère.
La maison s’est ainsi trouvée recomposée comme elle était en 1633, et c’est en cet état qu’elle a passé à M. Roussel , l’heureux propriétaire actuel du berceau du grand peintre.
11 est présumable , d’après les actes précités , que Noël Jouvenet , acquéreur du premier lot , s’y est établi en 1630 , avec ses trois enfants ; qu’ayant acheté le deuxième lot , en 1633 , il en fit ensuite l’abandon à son fils aîné, Laurent, quia dû se marier vers 1630 , et qu’ainsi Jean Jouvenet est très-probablement né dans la chambre du premier étage de cette maison ; et l’on peut assurer
que Jean Restout , son neveu , y vit aussi le jour.
Enfin, cette demeure étant fort exiguë et la famille très-nombreuse , il est à croire que les autres fils de Noël, Jean et Noël , l’ont quittée en se mariant, c’est-à-dire avant 1644 ; mais ce qui prouve que Laurent y resta , c’est : 1°. le choix qu’il fit , le 22 avril 1675 , du deuxième lot de cette maison; 2°. un acte du 30 janvier 1677, qui la désigne comme son domicile; on n’a pas trouvé l’acte par lequel il a dû acheter le premier lot, de son frère Noël ; mais cela résulte implicitement du partage du 11 juin 1688 (1).
L’Académie de Rouen avait souhaité que l'on indiquât la maison où était né Jouvenet. Ce vœu a été doublement rempli : les deux concurrents de 1836 ont donné les indications les plus précises à cet égard, et leur concordance prouve leur exactitude. Le désir de l’Académie était bien naturel; il émanait d’un sentiment d’orgueil national que l’on trouve chez tous les peuples , comme dans tous les cœurs. C’est ce sentiment qui donne un si grand prix aux objets possédés par ceux qui nous furent chers ; c’est cette pensée qui nous attache aux foyers de nos pères, qui nous fait verser des larmes sur le lieu où reposent leurs froides dépouilles.
(1) Mémoire de M. Houel (1836). Voir aussi le Précis de 1836.
Les grands hommes d’une ville sont les proches de tous les concitoyens capables de les comprendre et de les admirer. De tout temps on prit soin de recueillir ce qui pouvait, en perpétuant leur nom, enhardir à marcher sur leurs traces.
Sept villes de la Grèce se disputèrent l’honneur d’avoir vu naître Homère: si une d’entre elles eût pu fournir ses preuves , un temple , élevé par la reconnaissance et l’admiration , eût bientôt décoré son enceinte. Après 1800 ans , on cueille encore des lauriers sur la tombe de Yirgile ; la maison de Pindarc devint un lieu d’asile lors du sac de sa patrie. On montre , à Anvers , le fauteuil où s’asseyait Rubens , et , dans notre ville , si féconde en grands hommes, si riche en précieux souvenirs , lorsqu’un étranger aura visité les bords de la Seine qui furent teints du sang du jeune Arthur, le marbre qui recouvre le cœur de Rollon, la pierre où fut délaissé Guillaume-le-Conquérant ; le lieu où Jeanne d’Arc acheva son généreux sacrifice ; lorsqu’il osera contempler les vestiges des arts au moyenâge et l’imposante majesté de nos vieilles basiliques, il ne sera pas sans charmes de lui dire , en l’arrêtant devant de modestes demeures, si simples qu’elles n’auraient pas arrêté ses regards : Voici la maison de Fontenelle ; ici vécut Corneille ; là naquit Jouvenet.
D’après l’invitation de l’Académie , M. le
Maire s’est empressé de faire placer , sur la maison où est né Jouvenet , un marbre avec cette inscription :