‹ Histoire de JouvenetChapitre 6 sur 141 · JEAN JOUVENET EST NÉ DANS CETTE MAI¬ SON EN AVRIL · texte numérisé non relu

JEAN JOUVENET EST NÉ DANS CETTE MAI¬ SON EN AVRIL

Jouvenet, élevé dans l’atelier de son père qui lui-même était peintre , reçut de la main paternelle les premières leçons. On ne sait si Laurent Jouvenet était sans talent; mais, à coup sûr, il est sans renommée , et son fils seul l’a fait connaître à la postérité ! Heureux fils qui fit ainsi le bonheur, la gloire et l’orgueil d’un père tendrement aimé ! On ne pense pas qu’il existe de tableaux de Laurent Jouvenet , mais au moins il eut le mérite d’encourager les premiers et sublimes essais de son fils : ainsi le jeune Jouvenet, s’il ne fut pas artiste par imitation plutôt que par instinct , s’il obéit à une impulsion sans obstacles plutôt qu’à une vocation naturelle et spontanée , eut du moins le bonheur rare de voir ses premiers pas soutenus et dirigés dans la carrière qu’il devait parcourir avec tant de gloire.

Les statuts de la Confrérie de St. -Luc fournissent

(1) Rapport sur les Mémoires pour le pris relatif à Jouvenet, dans le Précis des travaux de l’Académie de Rouen de l’année 1836.

cette note importante qui fixe d’une manière précise l’époque des débuts de notre célèbre artiste : « Jean Jouvenet , l’aîné , pensionnaire de Sa Majesté , receu paintre à Rouen le 21 janvier 1658. » Et dans les registres des Maîtrises , année 1658 , 26 janvier : « Gardes alors , Laurent Jouvenet , Pierre Allais , Jean Racine et Pierre Rusquet. Après qu’il nous a esté attesté par maistres Laurent Jouvenet, Pierre Allais, maistres et gardes, année présente, de l’art de paintre sculpteur, que Jean Jouvenet était fils de maistre sculpteur , et suffisant pour estre receu maistre dudit mestier , en conséquence et du consentement du procureur du Roy en ce bailliage, nous avons, ledit Jouvenet, juré et receu dudit art de paintre sculpteur en ceste ville de Rouen pour, par luy, en jouir bien et deument comme maistre dudit art.

« Dudit jour, Noël Jouvenet aussi fils de maistre a esté juré et receu maistre dudit mestier de paintre sculpteur en ceste ville de Rouen » (1).

Lorsque Jean Jouvenet eut été suffisamment initié à la peinture dans la maison paternelle , sous l’œil de son père et de ses oncles , on l’envoya étudier à Paris. Dès l’âge le plus tendre , il avait montré, pour la peinture, des dispositions extraordinaires , et lorsqu’il partit pour la capitale ,

(1) Ch. de Beaurepaire : Notes sur le Musée de Rouen, dans le Précis des travaux de /’ Académie de Rouen (1836).

il ne faisait qu’atteindre sa dix-septième année.

« Il est rare que la nature n’indique pas d’avance, dans les hommes appelés à se distinguer un jour, l’œuvre à laquelle elle les destine ; l’esprit dont nous sommes animés, semblable au germe dans lequel se cache encore la fleur ou l’animal destiné à sortir de son développement, renferme le secret de notre avenir , avenir d’abord caché , mais qui se laisse deviner et pressentir dans ces essais spontanés , presque involontaires , qui révèlent l’homme à lui-même , entr’ ouvrant à ses yeux , assez pour diriger et soutenir son courage, la voie tracée à son génie.

« Sans doute ces instincts ne sont pas toujours sûrs ; ils n’offrent dans bien des cas que le reflet d’une lueur passagère, non la clarté féconde d’une lueur véritable ; sous leurs formes multipliées , ils annoncent l’artiste habile , l’écrivain spirituel , le savant laborieux plus souvent que la pensée élevée et puissante, appelée à forcer l’admiration des contemporains et à recueillir celle de la postérité. Pour le Poussin , il n’y eut pas lieu de s’y méprendre : les essais de l’enfant annonçaient les œuvres de l’homme , et les historiens remarquent qu’il ne dessinait pas de vaines figures, des figures qui lui fussent suggérées par le hasard , mais qu’au milieu de l’ardeur avec laquelle il se livrait à cet entraînement, on remarquait une

sorte de réflexion , un choix , des essais de composition , productions anticipées d’une nature d’élite. Son maître et son père réunirent inutilement leurs efforts pour lui persuader de ne pas obéir à une inclination qu’il ne pouvait suivre sans perdre un temps précieux pour sa fortune (1). »

Il y a quelque chose de tout cela dans Jouvenet.

Il alla travailler chez différents maîtres peu connus , où il acquit de bonne heure une grande facilité d’exécution.

Le jeune homme était animé de l’amour du travail et réunissait de grands avantages personnels : il était bien fait ; ses traits étaient mâles, son front élevé ; ses yeux annonçaient un esprit vif et pénétrant ; un jugement solide , une mémoire heureuse se décelaient en lui , et sa conversation était agréable.

Lorsqu’il arriva à Paris, Lebrun venait de fonder l’Académie des Beaux-Arts avec le concours de tous les Romains qui rapportaient d’Italie une doctrine et un style dérobés aux écoles de Rome ou de Bologne ; Mignard et Lebrun étaient alors les maîtres absolus de l’art français. Poussin leur avait cédé la place et il allait mourir. Lesueur était mort à trente-huit ans; Largilière et Rigaud

(1) Bouchitté : Le Poussin , in-12, 3.

ne faisaient que de naître. L’école académique , l’école d’imitation étrangère, était donc triomphante et Jouvenet tomba dans l’atelier de Lebrun.

C’est Voltaire qui, dans le Siècle cle Louis XI F, parle de ces commencements de Jouvenet chez Lebrun. Jouvenet n’est point, comme le ditd’Argenville, un artiste sans maître, ébauché seulement par les premières leçons de Laurent, son père. Je crois même , dit M. Charles Blanc , qu’il prit goût aux grandes machines de Lebrun , puisqu’il travailla avec lui aux peintures de Versailles pendant une vingtaine d’années à plusieurs reprises, de 1661 à 1680. Mais n’ayez aucune inquiétude sur l’originalité de son génie et l’avenir de son style. 11 ne prendra de son maître, habile praticien, d’ailleurs, et abondant compositeur, qu’une exécution large et facile, la science des procédés techniques, et les roueries de l’ordonnance dans les sujets compliqués.

Chez Lebrun, il rencontra Lafosse, plus âgé que lui de quatre ans. Jouvenet et Lafosse, dans la grande peinture , Largilière et Rigaud dans le portrait , de même que Coisevox en sculpture , nous semblent les intermédiaires entre l’art du XVIIe. siècle et l’art du XVIIIe. La liberté , la verve, l’indépendance, le mouvement, le caprice, l’élégance, l’adresse vont succéder à la majesté

froide et raide, à la noblesse emphatique du règne de Louis XIV , et ces qualités nouvelles iront jusqu’à l’exagération. Mais Jouvenet n’est pas responsable de la frivolité de ses successeurs. Il est aussi éloigné de Boucher que de Mignard. Il a le bonheur de tenir une place très-haute et très-distincte aux confins de deux écoles bien différentes. Il n’a les défauts ni de l’une ni de l’autre , mais justement les qualités de celle-ci et de celle-là.

« Le génie, même le plus ferme, demeure quelque temps incertain de la direction qu’il doit suivre ; un vague instinct lui donne la conscience de lui-même dans le sentiment confus de sa mission ; la nuance qui lui est propre ne se laisse pas toujours immédiatement apercevoir à ses propres yeux. Il se soupçonne, mieux encore, il se connaît, mais n’a pas pénétré complètement le caractère définitif sous lequel il doit conquérir les suffrages de la postérité. Un fait imprévu lui communiquera cette impulsion , il la recevra d’un spectacle inattendu , d’une parole , du conseil d’un ami , ou de tout autre accident en apparence fortuit. Ce sera pour lui une révélation subite, mais invincible, qui décidera de son avenir » (1).

Tout en peignant d’après le modèle à l’Aca-

(1) Bouchilté : Le Poussin, in-12, 8.

demie, ou dans l’atelier de Lebrun, Jouvenet aidait souvent son maître aux plafonds de Versailles , car il avait appris tout de suite son métier. Je crois bien qu’il savait peindre dès son enfance , et il ne paraît pas qu’il ait jamais songé à autre chose. Les vrais peintres font leur éducation morale et intellectuelle avec une palette et quelques livres en conversant avec les hommes et en regardant la nature.

« Dans cette première période, à laquelle appartiennent, sans doute, l’Hiver de la série des Quatre Saisons , à Marly, et les plafonds de l’hôtel St.- Pouanges , Jouvenet ne s’est pas encore dépouillé des influences de son entourage et de son temps ; il 11e produit encore que des essais sous l’aile d’un autre génie ; mais, vers 1672, sa manière se dégage et son style commence à se personnifier » (1).

Les Quatre Saisons sont au riche et élégant salon octogone du château de Marly, dans les petits pans de l’attique. Déjà, dit Piganiol, dans Y Hiver, les traits sont hardis, et il y a beaucoup de correction dans le dessin.

Il peignit à l’hôtel St.-Pouanges trois plafonds au rez-de-chaussée ; les sujets sont : Vénus visitée par Flore , les neuf Muses présidées par Apollon , la Force terrassant les Vices ; au premier étage ,

(1) Ch. Blanc : Histoire des peintres, Jouveket.

c’est Diane regardant Endymion que le point du jour va réveiller ; enfin , sur la cheminée , le Sacrifice d’Iphigénie.

On sait que c’est dans cet intervalle de 20 ans, de 1660 à 1680, que le vieux château de Versailles fut d’abord restauré, puis détruit en partie, et que l’on mit en train l’immense palais que nous voyons aujourd’hui.

« Le Poussin a traité un grand nombre de sujets empruntés aux fables antiques ; il semble même qu’ils aient été ses sujets de prédilection au commencement de sa carrière , au moment où son génie , plein de jeunesse et d’enthousiasme , n’avait point encore atteint cette profondeur de pensée et ce haut sentiment des convenances de l’art qu’il développa dans la suite. Nous trouvons en effet , parmi ses premiers ouvrages , les Bacchanales du château de Chiverny ; d’autres , au nombre de quatre , qui appartiennent au cardinal de Richelieu, et qu’il avait exécutés peu de temps avant son voyage en France, le Triomphe de Neptune, Pan et Syrinx , etc. » (1).

C’est aussi ce que fit un peu Jouvenet, mais il s’y arrêta beaucoup moins que son devancier : il lui fallait quelque chose de plus positif pour satisfaire son génie et remplir le besoin de son cœur.

(1) Bouchitté; toc. cit p. 298.

Son premier tableau, représentant le Frappement du rocher, peint dans la manière du Poussin, qu’il avait beaucoup étudié , fit concevoir de lui des espérances qui ne tardèrent pas à se réaliser.

« Il n’est peut-être , dans toutes les écoles de peinture , aucun maître plus capable que Poussin d’expliquer, par la seule vue de ses ouvrages, bien étudiés toutefois et bien compris, ces trois mots assez difficiles à définir, quoique tant de fois répétés: style, composition, expression (1). » Jouvenet a montré , ce nous semble , que , sous aucun de ces rapports , il n’avait été mauvais élève.

« L’invention fournit les éléments de la composition ; en même temps elle en annonce l’esprit et le caractère. La composition rapproche ces diverses parties, pour en former l’expression totale du sujet ; sa loi première est l’unité, d’où procède l’effet harmonieux de l’ensemble ; ses conditions sont le lien et la subordination des groupes , la correspondance des expressions , la juste pondération des parties, l’heureuse combinaison des lignes. On peut dire qu’avant Raphaël l’art de la composition était peu connu , quoique déjà Giotto , Orcagna , Massaccio en eussent donné de remarquables exemples; des figures juxta-posées présentaient çà

(1) L . V iardot : Musées de Paris , p. 223.

et là quelques expressions individuelles qui ne la faisaient que peu sentir dans les tableaux ; elle ne s’y apercevait guère plus que dans les mystères du moyen- âge , long-temps avant les poètes dramatiques du siècle de Louis XIY. Raphaël conçut dès l’abord , comme par un merveilleux instinct , les lois de la composition , et en éleva l’application à un degré que personne n’a franchi depuis. Le Parnasse, la Vision d’Ézéchiel, la Dispute du Saint- Sacrement, l’École d’Athènes n’ont jamais été surpassés (1). »

Jouvenet, aussi bien que les plus grands maîtres, a montré dans l’invention toute la profondeur de son génie , toute la science de son pinceau. Nous verrons, en son lieu, quelles sont, sous ce rapport , ses œuvres les plus savantes et les plus finies.

Charmé de l’habileté du jeune homme, Lebrun voulut se l’attacher et l’employa aux ouvrages qu’il faisait à Versailles.

Dans la salle de Mars, il lui confia six tableaux en camaïeu rehaussé d’or. Dans celui qui était audessous des croisées , Jouvenet représenta Marc- Antoine et A. Post-Albinus ; dans celui qui était sur la corniche , vis-à-vis des fenêtres , c’était César rangeant son armée en bataille. Puis , Lebrun avait demandé Apollon sur son char et entrant

(1) Bouchitté : Le Poussin , in-12 , p. 333.

dans le sein de l’onde ; l’élève favori l’exécuta à la satisfaction du maître.

Réfléchissons que, dans ces travaux d’embellissement, il luttait avec Lebrun lui-même et avec Claude Aubran.

On pourrait placer à cette époque le tableau de Flore et Zéphire, destiné au salon près la chambre de la duchesse de Bourgogne ; deux petits ovales de deux pieds de diamètre , destinés à surmonter des portes et sur lesquels jouaient des enfants ; puis Yénus et Vulcain , et cette délicieuse toile composée pour les Pères de Nazareth , et représentant le Seigneur qui , accompagné de ses apôtres , visite Marthe et Marie.

Ses premiers essais furent si brillants , qu’il devint un objet d’envie pour quelques-uns de ses camarades. On raconte que l’un d’eux osa même le calomnier auprès de sa famille, en l’accusant de perdre son temps ; la jalousie et la méchanceté réussirent d’abord à tromper un père trop crédule; celui-ci écrivit à son fds une lettre pleine de reproches, où il lui enjoignait de revenir à Rouen. Lejeune artiste ne fit d’autre réponse à cette lâche calomnie qu’en envoyant son premier tableau : cet ouvrage seul suffit pleinement à sa justification.

En 1673 , à l’âge de vingt-neuf ans , Jouvenet remporta le second grand prix de l’Académie sur un dessin : le sujet du concours était le Passage du Rhin.

La même année , il fait , pour la Communauté des orfèvres de Paris, le tableau de Mai, qu’on appelait ainsi parce qu’il restait exposé pendant tout le mois de mai sous le portail de Notre- Dame ; la Communauté des orfèvres le donnait ensuite à la cathédrale , où par bonheur on voit encore aujourd’hui celui que Jouvenet exécuta en cette occasion , la Guérison du Paralytique , placé dans le chœur , au-dessus des statues sculptées.

Le tableau de Mai eut un immense succès public , et dès-lors la réputation du jeune artiste fut assurée. Bien jeune encore, il mérita que Yermelen , qui avait reproduit avec tant de bonheur les beaux portraits de Rubens, lui demandât la permission de graver ses ouvrages, et Lebrun le pria de nouveau de travailler aux peintures de Versailles. Jouvenet n’avait pas encore atteint sa trentième année, et déjà on le rangeait parmi les maîtres. 1673 est la date donnée par d’Argenville : elle paraît vraie. D’Argenville écrivait en 1762, et connaissait tous les tableaux de Jouvenet , ainsi que leur histoire spéciale. Selon la Biographie moderne , ce serait 1676, et Jouvenet aurait eu 29 ans quand il exécuta ce tableau ; l’âge de 29 ans répond à 1673: on voit que cette erreur est la conséquence d’une première que nous avons relevée. La 9“. édition du Dictionnaire universel de Chaudon et Delandine dit que le tableau qui

nous occupe a été composé à 29 ans. Une gravure faite d’après ce tableau le date de 1685 ; c’est une bévue impardonnable.

Lebrun , jaloux de tant d’autres, n’eut que des bontés pour le peintre normand ; il se conduisit , dans cette circonstance , avec une générosité malheureusement trop peu commune parmi les hommes qui courent la même carrière. Loin qu’un si magnifique début lui inspirât de l’ombrage , il fut si vivement, si réellement flatté de la beauté et de la correction du dessin , qu’il le présenta à l’Académie de peinture. Il y a plus , Lebrun devint , auprès de Louis XIV, le Mécène de Jouvenet , et le roi ordonna, sur sa recommandation, qu’on lui confiât plusieurs travaux , dont l’exécution fut digne du grand prince qui les avait commandés.

Ce fut le 23 février 1674 que Jouvenet fut agréé, dit le procès-verbal , avec applaudissements par la brillante et gracieuse Compagnie , et ce fut le 29 mars 1675 , qu’il fut proclamé membre de l’Académie : lorsqu’il en franchit pour la première fois la porte d’entrée, il présenta Esther tombant évanouie devant Assuérus , qui , dans sa conception, rappelle encore la manière du Poussin. Pensée allégorique qui fait honneur à sa modestie et à son caractère . !

Ce tableau, lui-même l’avait conçu , l’Académie

ayant laissé le sujet à son choix ; on lui donna un mois pour en rapporter l’esquisse , et il lui fut accordé six mois pour son entière exécution. Mais il n’avait pas eu le temps d’achever dans le délai fixé par la Compagnie, et Lebrun lui fit obtenir un nouveau délai de trois mois , au bout desquels il présenta son œuvre, à la grande admiration de tous.

L’année suivante, le 3 juillet 1676, on le nommait adjoint à professeur; puis, bientôt après, le 29 novembre 1681 , professeur en titre ; le 2/i juillet 1702, adjoint à recteur; le 30 juin 1705, directeur ; et enfin , le 31 décembre 1707, recteur ; désormais , il marchait sur la route des honneurs et volait de victoire en victoire.

C’est probablement vers l’époque de 1681 qu’il se maria. On n’a point conservé le nom de sa femme , ni le nom de ses filles , dont nous retrouverons , dans le cours de cet ouvrage , les portraits sur plusieurs de ses grands tableaux.

Suivant la généalogie dressée par M. Houel, Bernard-Claude Lordelot aurait épousé l’une des filles de J. Jouvenet. V Essai sur laviedeJouvenet, dans les Mémoires inédits sur les Membres de l’ Académie de peinture , dit que ce peintre avait épousé Marie Baroneau , fille de Louis Baroneau , officier de la reine Marie-Thérèse, et qu’il en eut cinq garçons morts en bas-âge , et neuf filles dont il lui en restait deux. Lorsqu’en 1753, les demoiselles de

Jouvenet annoncent dans le Mercure la vente publique de quelques-uns des tableaux de leur illustre père , demeurés entre leurs mains, aucune ne se qualifie épouse deM. Lordelot. D’autre part, l’acte de mariage de J. Restout est un acte bien solennel, signé de J. Restout, de François Jouvenet et deRernard-Claude Lordelot. Il me semblerait singulier que le degré de parenté y fût faussement indiqué. Ne serait-ce donc point dans une autre branche de la famille de Jouvenet qu’il faudrait chercher l’alliance de Lordelot , ou ne serait-il que le fils homonyme d’un neveu par alliance de Jouvenet?

Il est certain qu’une vie si active et déjà si glorieuse avait empêché Jouvenet de retourner dans son pays natal. On ne le voit à Rouen ni au mariage de sa sœur aînée , Catherine , avec le libraire Dumesnil , ni à ceux de ses cousines , ni à la maladie et à la mort de son oncle Jean; mais , ayant perdu son père , le 19 novembre 1681 , et, bientôt après son frère Jean-Raptiste , dont il était parrain , il vint à Rouen , le 2 mai 1683. On lui fit grande réception dans sa patrie, car les Rouennais, de tout temps , furent très-empressés à honorer les illustrations de leur pays. Plus tard , ce devait être bien autre chose ! Mais le roi le rappela promptement et lui accorda un logement au palais des Quatre-Nations. Jouvenet alors quitta son logement du Quai de l’Horloge ,

et s’installa avec enthousiasme dans un atelier immense. Que faire , dans une pareille galerie , à moins que l’on n’y peigne ? Jouvenet peignit , et nous savons comment.

Chaque année qui va suivre sera marquée par la naissance d’un ou plusieurs tableaux qu’on doit appeler une suite de chefs-d’œuvre ; et, lorsqu’il a suffi à un peintre de produire un seul ouvrage pour être devenu un grand artiste , Jouvenet a été grand vingt fois et plus. Ce n’est donc plus le jeune homme formé à l’école des Poussin et des Lebrun , qui va poser désormais devant nous , c’est Jouvenet devenu lui-même, Jouvenet ferme, vigoureux , hardi , original ; Jouvenet , le prince des peintres normands , car il était plus normand que Poussin ; Jouvenet , le chef d’école , le grand Jouvenet !

Il monta une toile de vingt-huit pieds de long sur treize pieds de haut , et entreprit aussitôt son Jésus guérissant les malades, une des plus grandes pièces de l’École française. Ce tableau peut être pris pour un résumé de tous les talents de Jouvenet comme aussi de ses défauts. Les ombres y sont indiquées carrément ; les figures sont vivement jetées, un peu vulgaires de forme, mais remplies de chaleur et de mouvement : on y voit des malades qui s’agitent pleins d’espoir à la vue d’un Dieu dont le visage resplendit de sérénité. On ne

saurait mettre plus de science dans un dessin qui d’ailleurs est maniéré, plus d’animation dans la pantomime, plus de feu dans l’exécution. L’ordonnance enfin est pittoresque au premier chef ; elle présente des lignes heureusement contrastées et de larges effets de lumière et d’ombre. Ses figures, dit Taillasson, ressemblent quelquefois à ces hardies et savantes ébauches du sculpteur, produites par un sentiment brûlant qui n’est refroidi par aucune fatigue, et que souvent on préfère à des œuvres beaucoup plus finies (1).

En 1685 ,, Jouvenet maria sa sœur Marie-Madeleine à Restout, auquel elle apportait en dot, outre son bon ménage, 1,750 livres gagnées par son métier de peintre ; car les femmes aussi maniaient la brosse ou l’ébau choir dans la famille de Jouvenet. 11 est probable qu’il alla encore à Rouen pour celte cérémonie. La même année , il fut le parrain , à Paris, de Jean-Marie Nattier, le jeune, qui devait faire tant de charmants portraits sous le règne de Louis XY. Le père, Jean-Eaptiste , l’aîné, était le collègue de Jouvenet à l’Académie (2).

En cette même année 1685 , il mettait au jour le joli tableau de l’Annonciation , du musée de Rouen. Les cinq années suivantes sont occupées à des tableaux célèbres : c’est le N une dimitlis ,

(1) Ch. Blanc: Histoire des ■peintres, Jouvenet.

(2) Id., Ibid.

pour les Jésuites ; puis , la Famille de Darius ; puis , le Louis XIV touchant des malades pour la guérison des écrouelles , peint en 1690 , pour l’abbaye de St. -Riquier-les- Abbeville ; ce dernier tableau fut fait par Jouvenet en concurrence avec les meilleurs peintres du temps , tels que Coypel , Hallé , les frères Boulogne , sur le programme de l’abbé de St.-Riquier, le pieux d’Aligre , qui décerna au peintre rouennais une médaille d’or de 200 livres , prix du Concours.

Enfin , c’est le Martyre de saint Ovide , destiné aux Capucins de Paris, et qui se trouve aujourd’hui au musée de Grenoble. On a dit à tort que ce tableau était un des premiers de Jouvenet , et qu’il était une œuvre de jeunesse ; il porte la signature de Jouvenet et la date 1690; il n’est pas, à la vérité, un des plus parfaits qui soient sortis du pinceau de notre artiste ; mais, à côté de quelques défauts, on y constate de grandes beautés.

Lebrun venait de descendre dans la tombe , le 12 février de la même année , laissant Jouvenet prendre le premier rang dans l’École française ; ses principaux représentants du XVIIe. siècle s’éteignaient peu à peu ; bientôt il n’en restait plus que le vieux Mignard, pour lors âgé de quatre-vingts ans.

Jouvenet dominait de la hauteur de son génie ; il planait , modeste et heureux , sur les grandes

régions de la peinture , assiégé de toutes parts de demandes auxquelles son activité , quelle qu’elle fût , ne pouvait suffire : il régnait , il était roi.

L’année 1691 nous a laissé de lui deux belles œuvres : le Mariage de la Yierge qui se voit à la bibliothèque d’Alençon, et le portrait de l’abbé de S,e. -Marthe ; déjà il avait fait celui de l’abbé de Lionne ; celui de Lamoignon d’après nature ; et, dès 1677, Louis XIY l’avait chargé de peindre le Dauphin, également d’après nature ; le portrait de Jouvenet , peint par lui-même, conservé au musée de Rouen , doit enfin être assigné à cette même époque.

L’année suivante, nous voyons paraître Isaac bénissant Jacob , un des plus beaux ornements de la galerie de peinture de Rouen. Mais en 1693 , l’ardent Jouvenet eut une première attaque d’apoplexie qui le força d’aller prendre du repos et le grand air, aux eaux de Rourbonne. A peine guéri, il s’empressa de continuer ses travaux : dès 1694, il fut appelé à Rennes pour peindre l’admirable plafond de la grand’ chambre du Parlement de Bretagne. Ce plafond forme cinq tableaux : celui du milieu représente la Foi, la Religion, la Force et la Prudence aux marches d’un autel. Dans les quatre angles sont la Vigilance , la Droiture , l’Abondance et l’Autorité.

Durant son séjour dans cette ville , il exécuta ,

en quarante-cinq jours , trois plafonds pour le greffier en chef, chez qui il logeait. C’étaient l’Apothéose d’Hercule, Zéphire et Flore , et Thétis attendant Apollon , sujet qu’il avait déjà traité à Paris dans sa jeunesse.

Il revint avec la commande de plusieurs tableaux d’église qu’il exécuta à Paris , et , entr’ autres , pour les Bénédictins d’Orléans, Jésus au Jardin des Olives, l’une de ses plus admirables productions et que plusieurs amateurs considèrent comme son chef-d’œuvre.

Alors , il fut chargé de faire le portrait de Mazarin, que Vallet devait graver.

Il peignit ensuite, et plaça, à S\ -Opportune , la Présentation au Temple qui se voit aujourd’hui au musée du Mans.

A* St.-Germain-l’Auxerrois , près du tombeau du chanchelier d’Aligre , on voyait de lui un tableau représentant un miracle fait au sujet de l’Extrême-Onction. Dans l’église St-Paul, 4e. chapelle à gauche , il peint sur place une Ascension.

Au maître-autel des Religieuses de la Croix , quartier St. -Antoine, rue Charonne, il peint une Elévation ; ce tableau , dont M. J. Houel vit l’esquisse, à Rouen, fut une des pièces principales du musée de Dijon.

Au couvent des Chartreux, près du Luxembourg *

il peint le Christ sur les bords du lac de Génézaretli, ouvrage d’une belle expression, d’une grande correction de dessin , et de grandes proportions , où il n’entre pas moins de cent personnages.

A l’hôpital de la Charité des hommes, quartier St.-Gennain-des-Prés, dans la chapelle vis-à-vis le tombeau de Claude Bernard , c’est l’Apothéose de saint Jean-de-Dieu.

Au collège Mazarin , Jouvenet a peint les trois ronds qui se remarquaient au-dessus des autels ; celui du maître-autel était Dieu le Père ; les deux autres représentaient des anges tenant les instruments de la Passion.

Tant d’activité et de talent, tant de travaux savants et immortels devaient nécessairement frapper les regards et toucher le cœur d’un grand roi. Le prince voulut , par un acte de générosité , reconnaître le mérite et la science du peintre vigoureux , infatigable. Il lui attribua une pension de 1200 livres , sur la recommandation de M. de Villarcerf, qui eut l’attention et la bienveillance de profiter de l’absence du peintre pour lui faire donner cette honorable récompense. Jouvenet revint exprès de Bretagne pour remercier le roi ; puis il retourna à Bennes achever ses travaux.

Lorsque Jouvenet se présenta, en 1695, devant le monarque pour lui exprimer toute sa reconnaissance, Sa Majesté le reçut avec bonté et lui dit,

de l’air le plus affable : « Je suis fort content de vous ; continuez à bien faire , et votre mérite sera récompensé !» (1).

Mais Louis XIV lui ménageait un autre genre de récompense; il résolut de l’envoyer, aux frais de l’État, contempler le beau ciel de l’Italie et admirer , au centre du monde artistique , ce que la peinture et la sculpture ont laissé sur terre de plus parfait, de plus divin. Mais Jouvenet ne se souciait guère du voyage , à ce qu’il paraît ; soit négligence de sa part, soit maladie, soit toute autre cause , l’artiste normand ne quitta point Paris. Jamais donc Jouvenet ne s’est tourné vers le Midi , et c’est à cela , sans doute , qu’il doit d’avoir conservé son originalité native ; doit-on l’en blâmer, doit-on le regretter ? c’est ce que nous examinerons plus tard.

En tout cas, Jouvenet répondait sur l’ heure par le plus grand de ses chefs-d’œuvre, la fameuse Descente de croix, pour le couvent des Capucines: objet d’admiration universelle et méritée , qui place Jouvenet à la hauteur des Le Sueur et des Poussin (1697).

Cependant il se préparait pour les artistes une grande fête. On avait décidé que les tableaux des académiciens seraient exposés tous ensemble dans

(1) Mercure de France (juillet 1730), p. 1484, etc.

les salles du Louvre. Déjà, en 1673, les artistes, réunis en corps académique , avaient fait une exhibition dont le livret rarissime a pour titre :

« Liste des tableaux et pièces de sculptures exposez dans la cour du Palais Royal, par MM. les peintres et sculpteurs de l’Académie royale » (1) .

(1) Il y a eu , sous le règne de Louis XIV , deux expositions de peinture, en 1699 et en 1704.

L’exposition de 1699 eut lieu au mois de septembre ; elle se composait de 306 morceaux, dont 253 de peinture, 24 de sculpture, et 29 de gravure. Les peintres Coipel, Boullongne aîné, Largilüère, Jouvenet, Delafosse, de Troy , Parrocel ; les sculpteurs Girardon et Coisevox , et les graveurs Edelink, Masson et Baudet sont les artistes dont les œuvres ouvrirent la brillante série des expositions de l’École française.

Le livret de l'exposition de 1704 commence par ces lignes :

« L’Académie a toujours esté persuadée qu’elle ne pouvoit mieux « faire connoistre son application et son zèle pour la perfection des beaux « arts, qu’en exposant de temps en temps quelques morceaux de pein- « ture et de sculpture faits par les académiciens qui la composent. Elle « sçait que, quoy que la plupart de leurs ouvrages soient faits pour « contribuer à la majesté des temples et à la magnificence des palais ,

« il ne laisse pas d’y en avoir un grand nombre d’autres qui ne sont pas « plutostplacez dans les cabinets où ils sont destinez, qu’ils sont souvent o dérobez aux yeux du public et qu’ainsi le progrès que l'Académie a fait dans ces arts pourrait estre ignoré, si elle n’avoit soin de luy o fournir de quoy réveiller son attention. »

L’exposition de cette année comptait 520 morceaux, dont 447 de peinture, 54 de sculpture , et i 9 de gravure. Coipel et Rigaud exposèrent chacun 28 tableaux ; de Troy, 25 ; Jouvenet, 16 ; Boullongne jeune, 17 ; Largilüère, 22; Vien, 22 portraits au pastel; Coisevox, Girandon , Couston et Baudet étaient encore à la tête des sculpteurs et des graveurs (*).

(*) Magasin pittoresque , 1841, p. 106 et 1850, p. 305.

Charles Lebrun y avait mis la Défaite de Porus, le Passage du Granique , la Bataille d’Arbelles et le Triomphe d’Alexandre, quatre toiles qui ont environ 130 pieds de long. La collection des livrets de ces expositions publiques est presque introuvable , et nous regrettons de ne pouvoir constater exactement les tableaux qu’envoya Jouvenet au Salon de 1699. On y vit certainement les Vendeurs chassés du Temple, un portrait de l’abbé de Lionne, Vénus et Vulcain , Marthe et Marie, une Adoration des Mages , un Mariage de la Vierge , la Madeleine chez Simon le Pharisien et le Sacrifice d’Iphigénie. La Descente de croix y était aussi (1). Tels sont les superbes ouvrages qui figurèrent dans cette ai ène pacifique d où devait sortir pour Jouvenet tant de gloire et d’honneur.

Parmi les heureux privilégiés qui purent obtenir quelques-uns de ses précieux ouvrages, on cite les religieux de St.-Martin-des-Cliamps, à Paris, auxquels il fournit quatre de ses plus magnifiques toiles. A ce sujet, on raconte l’anecdote suivante, qui prouve que Jouvenet avait autant de caractère que de génie , et qu il sut défendre la noblesse de son art. Le peintre avait promis aux bons moines de traiter la vie de saint Benoît; mais l’artiste, rebuté par la stérilité du sujet, fut réduit à s’en écarter. Il

(d) Ch. Blanc : Histoire des peintres , Jouvenet.

en résulta une contestation sérieuse : les religieux, qui n’étaient pas connaisseurs , refusèrent de le payer. L’affaire fut portée devant les juges; l’artiste dit qu’il avait dessiné la vie de saint Benoît sur une grande toile , et que cela ne pouvait pas réussir en peinture. « Que vouliez-vous, s’écria-t-il , en adressant la parole aux moines , que je fisse , dans une grande composition , de trente sacs à charbon comme ceux que vous portez? » Jouvenet eut les rieurs pour lui et gagna son procès. Les bons religieux furent condamnés à prendre les quatre chefs-d’œuvre, et, au lieu de la Vie de saint Benoît, ils eurent : la Bésurrection de Lazare, la Pêche miraculeuse, les Vendeurs chassés du Temple et le Bepas chez Simon le Pharisien ; ouvrages, ajoute le Dictionnaire des artistes, qui, pour l’ordonnance, le sublime, le génie vaste et fécond, le beau choix des draperies, vont de pair avec ceux des plus grands maîtres.

Louis XIV , qui n’oubliait jamais de protéger le mérite, aussi bien par des distinctions personnelles que par des faveurs plus lucratives, désira voir les œuvres du peintre rouennais : il se les fit apporter à Trianon et se fit présenter leur auteur. Il fut fort satisfait de sa visite et témoigna à l’artiste son contentement d’une manière assez bizarre et qui marquait bien que sa connaissance des arts était toute d’instinct. Il ordonna au peintre de recommencer

ses tableaux , afin de les faire exécuter en tapisseries aux Gobelins. Jouvenetfut assez bon courtisan pour se soumettre , mais assez spirituel , et surtout assez fécond pour ne pas s’astreindre servilement à sa première idée. Les seconds tableaux furent même supérieurs aux premiers. Pierre-le-Grand , dans ses courses instructives , étant venu visiter la France, alors centre de l’Europe, d’où rayonnaient sur le monde la civilisation et la gloire , se rendit aux Gobelins. Le Roi lui avait offert , connue présent d’amitié , des tapisseries de sa manufacture ; le prince russe choisit, avec un rare discernement, les tapisseries exécutées d’après les tableaux de l’habile peintre rouennais. C’est ainsi que Jouvenet était apprécié , non-seulement de ses concitoyens , mais encore des étrangers , et qu’il jouissait de l’universelle admiration de l’Europe. Les plus habiles graveurs du temps se disputèrent l’honneur de reproduire ses œuvres : le Repas chez Simon le Pharisien et les Vendeurs chassés du Temple furent gravés, avec une grande fierté de touche, par le célèbre Gaspard Duchange, contemporain de Jouvenet, qui rendit peut-être le mieux au burin le moelleux du peintre. Les deux autres tableaux de St.-Martin-des-Champs furent reproduits par le graveur Audran. Déjà Vermelin avait buriné le Paralytique.

Jouvenet étudia beaucoup la nature : nous di-

rons en son lieu comment , pour la Pêche miraculeuse , il fit le voyage de Dieppe et en rapporta les belles études qui enrichissent ce tableau.

Au même temps, Jouvenet, qui venait d’être nommé adjoint au recteur, à la place de Lafosse, travaillait encore, avec Coipel et Poërson, aux peintures des Invalides ; il faisait ces superbes figures d’apôtres, de 14 pieds de haut, dont le musée de Rouen possède les charmantes esquisses. Il n’y a pas beaucoup de peintres français qui aient élevé aussi magistralement des figures de cette dimension (1702). Jouvenet venait de peindre Thomas Corneille (1700) et faire un des plus admirables portraits qu’on puisse tirer d’un homme célèbre. M. le comte d’Osmoy est l’heureux possesseur de ce tableau.

Si l’on regrette qu’il n’ait point travaillé au portrait de Pierre Corneille, faut-il croire qu’il n’ait pas osé lutter avec Lebrun qui l’avait fait quelque temps auparavant? Peut-être était-ce plutôt par délicatesse pour son vieux maître.

Aussi le retentissement et l’importance de ses travaux le firent-ils nommer directeur de l’Académie à la place de Coisevox, et, plus tard, l’un des quatre recteurs perpétuels à la place de Noël Coipel. Quatre ans après, il voulut se démettre de son titre ; mais l’Académie le lui con¬

serva.

Le 17 mai 1704, il fit le portrait de Bourdaloue après sa mort.

Il fit exprès le voyage de Rouen pour exécuter le portrait de Pierre Camus de Pont-Carré, premier président du Parlement de Normandie , morceau remarquable de dessin , d’expression et de dignité.

Mais venez au Louvre , venez admirer une nouvelle page immortelle de notre grand Jouvenet : voyez-vous cette figure magistrale et divine qui commande? Aussitôt une pierre se soulève, un cadavre reprend la vie, Lazare est ressuscité ! Quelle imposante scène ! Que d’effets pittoresques et saisissants ! Quel spectacle émouvant et pathétique ! Lisez-vous ? J. Jouvenet. 1706!

Maintenant , si nous allons visiter le musée de peinture de Caen, nous y trouverons un sujet d’espèce nouvelle : nous n’avons pu citer, de Jouvenet, que peu de tableaux mythologiques; encore ne sont-ce que des essais et des œuvres de jeunesse. Celui-ci est cité par Bailly comme appartenant , en 1709etl710, à la collection du château de Trianon; il représente Apollon et Thétis, sujet plusieurs fois répété par notre artiste. Il en est plusieurs autres encore qui méritent une atten tion particulière, tels que le Départ de Phaéton , le Triomphe de Flore, Latone poursuivie par les paysans de la Lydie. Nous renvoyons le lecteur à la description de ces

divers ouvrages qui ne portent aucune date ni la signature de l’auteur.

C’était à cette époque de 1709 que Jouvenet décorait, dans la chapelle de Versailles, le dessus de la tribune du Roi. Louis XIV , extrêmement satisfait de cette œuvre , augmenta de 500 livres la pension que l’artiste recevait du gouvernement.

Deux ans après (1711), il terminait la belle Ascension de la galerie du Louvre.

En 1712, il peint le Centenier aux pieds de Jésus, sujet qui, avec d’admirables beautés, trahit, dans certaines parties accessoires, le mal qui rongeait sourdement le grand artiste et qui était sur le point d’éclater.

L’année 1713 fut, pour notre peintre, une époque bien fatale : il fut frappé d’une nouvelle attaque d’apoplexie qui le paralysa complètement de la main droite. Six mois après ce douloureux événement, il allait aux eaux de Bourbonne, leur demandant la santé qu’il y avait recouvrée vingt ans auparavant, en 1693. Cette fois tout fut inutile, tout traitement demeura impuissant, rien n’apporta dans son état la plus légère amélioration. Cet artiste célèbre , admiré du monde entier , est-il donc désormais perdu pour les beaux-arts? Cette tête de génie ne pourra-t-elle plus , dorénavant , traduire ses admirables pensées? Tant de belles œuvres, renfermées dans ce cerveau presque divin, ne pour-

ront-elles plus jamais éclore? Faudra-t-il donc qu’il meure, sans pouvoir mettre au monde tant de fruits précieux, tant d’enfants immortels? Non , la Providence est là qui veille sur lui ; Jouvenet fera voir que les infirmités n’ont pas toujours le droit d’ étouffer le talent, lorsqu’il peut servir la sainte cause de la civilisation ; il ne périra pas. Celui qui dispense la science et le génie donne , en même temps, les moyens, les instruments pour produire et enfanter les œuvres de génie et de science. Jouvenet n’a plus sa main droite; il lui reste la gauche! Nous trouverons, dans la seconde période de sa vie, une particularité presque inouïe dans l’histoire des arts, qui viendra nous rappeler le Facit indignatio versum de Juvénal. On raconte qu’un jour Jouvenet regardait travailler Restout , son élève et son neveu : choqué d’un air de tête qui lui déplaît, il saisit le pinceau. Hélas ! sa main débile trahit sa pensée, ilia gâte. Une inspiration subite l’éclaire; comme un autre Turpilius, comme un autre Holbein , il a sa main gauche qui servira son génie ; un trait sublime en va jaillir !

Étonné lui-même de ce qu’il vient de rendre , Jouvenet retrouve tout à coup le feu qui avait animé son pinceau dans ses premières années. Il oublie qu’il est presque septuagénaire, et son imagination se montre aussi brillante, aussi riche qu’à l’époque où il prodiguait les chefs-d’œuvre. Le der-

nier vœu d’un soldat mourant est pour sa patrie : une des dernières compositions de Jouvenet sera pour la ville qui lui a donné le jour. Il s’agit des peintures du plafond de la deuxième chambre des enquêtes du Parlement de Normandie.

Un homme infatigable comme Jouvenet ne pouvait pas reculer devant un grand ouvrage; un homme de cœur comme lui ne pouvait pas mourir avant d’avoir fait à son pays natal l’hommage d’un de ses plus illustres travaux.

Dès que la toile fut posée, il ne fut bruit en France que de cette merveille de l’art ; ou vint en foule de tous points, de tous pays, pour voir le plafond du Parlement de Rouen. Il y eut autant d’admirateurs que de visiteurs : tout le monde fut unanime pour célébrer cette œuvre si bien marquée au sceau du génie, si pleine de philosophie et de poésie , d’imagination et de science , rehaussée par l’éclat d’une exécution brillante et magnifique. On y lisait : J. J. , déficiente dextra, sinislra pinxit. « Il fallait voir encore, en 1788, s’écrie, plein d’enthousiasme, un autre normand illustre, le palais de justice de Rouen, ce bel et majestueux édifice brillant encore de tout son éclat! L’étranger y allait toujours admirer les magnificences de sa grand’ chambre du plaidoyer, et dans la salle de la deuxième chambre des enquêtes un vaste tableau de Jouvenet, le Triomphe de la Justice, l’une des

plus notables créations de ce peintre-poète, ouvrage néanmoins de sa main gauche, une paralysie l’ayant, depuis long-temps, privé de l’usage de la droite. Les annales de la peinture ont à déplorer à jamais la perte de ce chef-d’œuvre, arrivée par l’écroulement du plafond, en l’année 1812 (1). »

Tout cela faisait grand bruit et le Régent lnimème voulut féliciter le sujet de tant de talent et de renommée : il vint voir Jouvenet à l’hôtel des Quatre-Nations. Sébastien Ricci, pendant son voyage en France , lui rendit aussi sa visite. Tous les seigneurs de la Cour, tous les étrangers de distinction s’empressaient d’entourer le vieux peintre des témoignages de leur admiration.

Après la Mort de saint François, si heureusement menée à bonne fin , et le majestueux tableau du Triomphe de la Justice, Jouvenet fit encore, avant la fin de l’année 1714, Jésus-Christ descendu de la croix , au musée de Toulouse. En 1716, il exécuta le vigoureux tableau de l’Ascension, du musée de Rouen , donné , en 1725 , au Chapitre de la cathédrale , par le généreux chanoine De La Roque-Hue.

Il avait fait une foule d’autres tableaux dont nous regrettons de ne pouvoir donner ici qu’une simple liste :

(1) A. Floquet: Hist. du Parlement de Normandie.

Deux Malades ;

Le Portrait de Mesgrigny ;

Le Baptême de Jésus-Christ;

Une Figure d’ Académie ;

Le Songe de Joseph ;

Le Songe de Jacob ;

Dieu au-dessus des nuages ;

La Mort d’Astyanax ;

Les Plafonds de l’hôtel Conti, etc., etc.

Enfin , nous arrivons au dernier ouvrage de notre grand artiste , celui qu’aimait tant et à bon droit l’abbé Laugier, XeMagnificat ou la Visitation, qui fait l’un des plus beaux ornements du chœur de Notre-Dame de Paris. C’est un morceau d’une composition riche et singulière , d’un ton harmonieux et d’un grand goût de dessin.

Jouvenet n’eut pas la consolation de le voir en place : la mort l’enleva trop tôt.

Depuis quelque temps déjà la maladie empirait, et Jean Jouvenet, sentant approcher sa fin, appela près de lui sa sœur Marie-Élisabeth , qui ne l’avait guère quitté pendant sa vie, et son frère François, le peintre, dont, sans doute, il avait été le maître autrefois , et il mourut entre leurs bras, le 5 avril

« Après l’étude de l’artiste doit venir celle de l’homme : la connaissance de l’un est nécessaire pour compléter celle de l’autre. En effet, l’éduca-

tion, le choix des amis, les habitudes de la vie, les idées du siècle , pèsent de tout leur poids sur les tendances des artistes.

« Sil’on ne voulaitpastenircompte de ces causes, qui pourrait dire pourquoi le Fiesole , ce moine aux chastes et suaves extases, a donné à ses personnages le doux caractère qui lui a valu le nom d’Angélique? Pourquoi Jean Stein et Yan Ostade se sontils plu dans la représentation de scènes hideuses et repoussantes? Pourquoi Salvator Rosa, ce voyageur intrépide , a t-il reproduit avec tant de vérité et d’énergie le type dur et cruel des voleurs et des assassins de grand chemin? Pourquoi Holbein, Titien, Véronèse, Rubens, tous ces princes de la peinture, ont-ils donné la préférence aux sujets brillants et distingués? Qui donc pourrait expliquer toutes ces différences sans en aller chercher la raison dans l’étude de la vie privée (1) ? »

« Tous les peintres n’ont pas eu la même idée de l’objet de la peinture, et ces idées diverses ont constitué, pour chacun d’eux, le fonds philosophique de l’art, tel qu’ils l’ont cultivé. Raphaël voulut atteindre un but moins restreint que le but que se proposait le Pérugin ; il ouvrit à la peinture un champ plus large, y appela une diversité

(1) Étude sur Michel-Ange, par M. Lévy, dans le Précis destrav, de l’Acad, de Rouen , pour 1856-57.

plus grande. Michel-Ange dédaigna les expressions douces et tendres, leur préféra l’accent terrible des grandes conceptions, et ne vit dans la fresque qu’un auxiliaire de l’architecture, qu’un moyen de décorations toujours grandes, quelquefois même gigantesques. Rubens a brillé par la vie et la couleur; il a cherché à étonner, à charmer les regards , plus qu’à exciter et à satisfaire la pensée. Les autres maîtres que nous pourrions citer se sont proposé , dans leurs œuvres , un but analogue aux facultés qu’ils trouvaient à cultiver en eux.

« Le Poussin est, avant tout, le peintre de la réflexion : tout sujet une fois choisi devenait pour lui l’objet d’une étude attentive, longue quand il le fallait , autour de laquelle il groupait tous les renseignements, toutes les observations, toutes les ressources que l’art comporte. Il voulut toujours que l’ensemble et le résultat de son œuvre exprimassent la totalité vivante et harmonieuse du sujet, sans jamais consentir à y substituer la séduction des épisodes ou l’éclat des accessoires. Nous croyons pouvoir le dire avec assurance, aucun peintre n’a eu de son art une idée plus haute et plus juste.

« Quand nous faisons intervenir ici l’idée de philosophie , c’est surtout le Poussin qui nous paraît mériter, par son caractère, que nous l’appliquions à sa manière de concevoir l’art. On dirait avec moins de propriété la philosophie de la peinture

lorsqu’il serait question de Michel-Ange , de Raphaël et de Rubens. La grâce et l’élégance du second, la fougue et l’éclat des deux autres, arrêtent les regards du spectateur à la surface de la toile et ne sollicitent pas sa pensée de pénétrer plus avant. 11 n’en est pas de même du Poussin. Qu’on lise clairement son idée , qu’on la soupçonne seulement ou qu’on la perçoive d’une manière imparfaite, quelque chose , dans ses compositions , avertit qu’il faut s’arrêter et réfléchir. De sorte que , s’il nous faut définir, dans sa qualité fondamentale , le génie de ce grand artiste , nous le placerons au sein même du principe le plus élevé de la composition et nous proclamerons son œuvre l’expression la plus immédiate de la philosophie de la peinture. Toute autre comparaison du Poussin et des grands noms qui partagent avec lui la gloire de l’art qu’il a cultivé , serait difficile, parce qu’elle ne présenterait pas assez de points de contact. Leur but n’est pas le même,

et la grandeur de leurs qualités exclusives n’offre

que peu de rapprochements avec la méditation savante et la vérité réfléchie de ses compositions. Sa place est grande , mais elle est grande surtout aux yeux de la critique sérieuse et non préoccupée de systèmes, qui, sans s’arrêter aux séductions de quelques qualités brillantes , va droit au fond des choses et demande à la peinture qu’elle soit, comme la parole , comme la musique , comme l’architec-

ture, etc., l’expression de l’homme dans ce qu’il a d’éternel et de divin (1). »

« Parmi les peintres dont l’histoire a conservé une glorieuse mémoire et marqué la place au premierrang, presque tous ont dû à une heureuse disposition de leur nature , aidée par le travail et l’étude, le haut degré de talent auquel ils sont parvenus. Mais nous avons déjà fait remarquer que cette disposition, en quelque sorte extérieure à leur personnalité intime, en créant avec plus ou moins de facilité des œuvres distinguées, ne se réfléchit pas toujours dansla vie du peintre ; elle estle fruit d’une partie brillante ou grandiose de son génie , mais n’exprime pas l’homme tout entier, n’est pas le résultat d’un ensemble intellectuel et moral qui se traduise dans ses ouvrages. Raphaël, en exprimant avec tant de bonheur les grands sujets de la Bible et du Nouveau-Testament, vivait au milieu des enivrements de la gloire et des entraînements de sa passion pour la Fornarina. Michel-Ange a plus, il est vrai, le caractère d’un penseur; mais son génie dantesque s’exagère encore dans la grandeur de ses conceptions , et méconnaît les expressions variées d’aflections moins exclusives et de passions plus gracieuses. C’est le peintre lui-même qui respire dans ses compositions ; mais ce peintre n’a , en

(1) Bouchitté : Le Poussin, in-12, p* 353.

quelque sorte , qu’un caractère , celui de la grandeur et de la puissance. Michel-Ange y est tout entier, mais l’homme y manque dans plusieurs de ses conditions. Plus près du Poussin et de nous, le Dominiquin, de laborieuse et patiente mémoire, compte en première ligne parmi les peintres réfléchis ; mais nous suivons moins facilement la trace de cette réflexion en dehors de la toile et de la fresque où s’est exercé son génie.

« 11 n’en est pas ainsi du Poussin. 11 semble que ses ouvrages ne soient que l’expression variée d’un sentiment un, réfléchi, fécond; d’uhe. théorie qui règle non-seulement la marche du peintre, mais repose sur les principes qui dominent sa vie tout entière, et se fait jour dans les circonstances même étrangères à son art. Les sentiments retracés dans ses nombreuses compositions, dans ses œuvres principales : les Sept Sacrements, le Testament d’Eudamidas, le Déluge, etc. , c’est le Poussin, produisant, dans le langage qui lui est propre, ce qui mûrit, ce qui se développe au dedans de lui ; c’est le Poussin dans son intérieur , dans ses études , dans ses relations avec ses amis , dans les pensées que font naître en lui les événements, dans celles que suggère à sa droiture l’expérience de la vie. Telle est , aux yeux du critique philosophe , la source sainte de ces œuvres nombreuses qui font et feront toujours l’admiration des amis des arts.

« Les lettres du Poussin ont le précieux avantage de nous fournir le moyen de reconnaître cet état d’âme, si intéressant à étudier, et qui donne si bien l’idée du véritable artiste , idée rarement réalisée, souvent, au contraire, défigurée et méconnaissable ; mais ces lettres ne sauraient suffire à une longue étude. Bornons-nous donc à constater, par quelques faits, que, dans ce grand peintre, le jugement littéraire et l’esprit religieux, la vue philosophique et le sens des arts, partent de la même pensée profonde, honnête, pieuse, sublime (1). »

« Le choix que font les peintres des sujets qu’ils se proposent de traiter n’est pas toujours libre, et dépend souvent des circonstances qui les environnent, des personnes avec lesquelles ils sont en rapport; ce choix, quand il est indépendant, se trouve étroitement lié aux qualités que le peintre porte dans l’invention, car il témoigne par là de ses prédilections, de ses sentiments habituels et de ses pensées. La situation dans laquelle le Poussin eut toujours soin de se maintenir lui permit d’exercer une grande influence sur le choix des sujets que ses pinceaux durent représenter. 11 arrêta presque toujours ce choix lui-même, et se laissa rarement imposer les préférences et les idées de ceux qui témoignaient le désir d’avoir un tableau de sa main. Le

(1) Bouchitté : Le Poulain, in-12, 227,

plus souvent , en effet , ses admirateurs crurent , avec raison, ne pouvoir mieux faire que d’abandonner à son génie une décision qui garantissait à l’œuvre demandée la sympathie de l’artiste. Ce bonheur qu’eut Le Poussin de ne jamais consacrer son talent à des compositions qui répugnaient à ses goûts , ou seulement le laissaient froid devant son sujet, nous permet de mieux apprécier en lui la faculté de l’invention , puisqu’elle fut aussi libre qu’il le voulut, aussi retenue qu’il le jugea à propos.

« M. Quatremère de Quincy , dans sa Vie de Raphaël, a défini l’invention de la manière suivante : « Celui-là seul invente en peinture , qui , « réunissant dans ses conceptions la force de la « raison à celle de l’imagination, la nouveauté à la « justesse des pensées, le charme du sentiment à la « profondeur du savoir, fait naître dans l’esprit du « spectateur des idées inconnues , dans son âme « des affections inéprouvées, et présente à ses « yeux des images ou des combinaisons que la na- « ture ne lui aurait jamais offertes. » Nous acceptons cette définition , en faisant toutefois observer qu’un peu d’exagération en signale la fin. La peinture qui offrirait au spectateur des idées absolument inconnues ou des affections tout-à-fait inéprouvées ne pourrait être comprise ; elle serait infidèle à son principe si elle s’écartait de la nature au point de

présenter des images que celle-ci ne lui aurait jamais offertes (1). »

Combien n’avons-nous pas à nous prévaloir ici de la supériorité de Jouvenet sur ses contemporains et sur une multitude d’artistes! Nous verrons, en son lieu , que l’honnêteté, la chasteté, la pureté du cœur, la sagesse de l’esprit, la beauté de l’âme de Jouvenet, se sont répandues dans tous ses ouvrages.

« Il est facile de reconnaître , en examinant les tableaux du Poussin, le soin qu’il mettait à étudier les physionomies des figures qu’il introduisait dans ses compositions, et les modifications de ces physionomies , en rapport avec le sujet qu’il traitait. Cette expression, le plus souvent si vraie des passions, tient non-seulement à l’habitude de se souvenir des mouvements de la figure humaine sous l’influence de telle ou telle affection , mais encore à la connaissance réfléchie des passions et des affections qui se traduisent par ces mouvements des traits de la figure. Il y a de la science du peintre , sans doute, mais il y a aussi, et en particulier dans le Poussin , de la science du moraliste et du philosophe.

« Il se trouve dans cette philosophie de notre peintre un mélange de christianisme et de stoï-

(1) Bouchilté : Le Poussin, in-12 , 330.

cisme qui explique la nature pathétique de son talent. Aussi ne s’adressa-t-il guère, pour trouver des sujets à traiter, qu’à l’antiquité chrétienne ou païenne, et repoussa-t-il toujours les sujets modernes, peu favorables à l’idéal. Seulement, si ses productions , empruntées à la mythologie païenne, sont nécessairement très -distinctes des autres , quoiqu’elles répondent à une nuance remarquable de son talent , on s’aperçoit que leur nombre diminue à mesure qu’il avance en âge, et que l’unité de son génie se prononce de plus en plus. Le mélange des souvenirs de la philosophie ancienne avec les habitudes chrétiennes de son esprit et de son cœur devient plus étroit, mieux fondu, comme on pourrait dire en empruntant le langage du peintre , et résolu dans une plus intime harmonie. On le voit lorsqu’il prend pour sujet ou quelque vertu chrétienne , ou un acte de la sagesse antique (1). »

Jouvenet, dans cette partie, se montra le digne émule du Poussin, principalement en ce qui touche le côté religieux et surtout les sujets fournis par le christianisme.

Doué d’une imagination vive, d’un aspect enjoué, Jouvenet possédait beaucoup de franchise et de droiture de cœur. 11 était bon, humain, généreux,

(1) Bouchilté : Le Poussin, in-12 , 230.

inaccessible à l’ambition et à l’envie, sensible aux douceurs de l’amitié. Jouvenet est un homme honorable par la pureté de ses mœurs et l’élévation de son caractère ; élève reconnaissant , professeur indulgent, ami et parent affectueux et dévoué, enthousiaste pour son art , artiste sans fiel et sans jalousie, il n’eut que d’excellentes qualités qui le rendirent partout aimable , et le firent rechercher des personnages les plus recommandables de son temps.

Un jour qu’il venait visiter un de ceux auxquels il accordait ce précieux titre d’ami , il trouva sa famille en larmes ; une affaire importante l’avait obligé de partir, et l’on ne savait combien de temps durerait cette cruelle absence. Jouvenet s’associa à un chagrin si légitime ; et pour l’adoucir, autant qu’il était en lui, il peignit à la craie blanche, sur le parquet d’un salon, l’image de l’absent.

Le portrait était si ressemblant, que la maîtresse de la maison ordonna que la feuille du parquet fût enlevée et conservée comme un témoignage du talent de l’artiste, et un gage précieux de son amitié.

Jouvenet était poli , humble , modeste, et à ce sujet on lira avec plaisir les épisodes de son voyage à Rouen, lorsque, devenu paralytique, et tenant la main droite en écharpe, il venait, avec sa sœur, dans sa ville natale , pour la pose de son tableau, dans l’une des salles du Parlement.

Il avait une noblesse de cœur et une indépendance de caractère remarquables qu’il manifestait à l’occasion ; nous avons raconté l’anecdote de son procès avec les moines de St.-Martin-des-Champs.

Jouvenet était un maître quelquefois rude et sévère ; lorsqu’il donnait ses leçons à son neveu Restout , il éprouvait quelquefois des mouvements d’impatience qui le portaient à lever sa canne sur son élève ; nous verrons , qu’une fois entr’ autres, le jeune homme sentit la force de son bras. Mais sa bonté , sa tendresse, ne tardaient pas à se montrer et à lui faire regretter ses vivacités. Alors il se confondait en regrets et en caresses : sa belle âme , son excellent cœur, lui faisaient un crime de ce qui n’était que l’exagération et l’excès de ses plus brillantes qualités.

« L’histoire de cette vie tranquille n’est guère que l’histoire de la composition et de l’exécution de ces pages curieuses et diverses, histoire secrète, du moins dans les méditations qui préparèrent ces chefs-d’œuvre , moins ignorée quant à la date de leur exécution , plus connue par les noms des amis ou des admirateurs auxquels ils étaient destinés (1). »

« L’inspiration qui le dirigea constamment dans la pratique de la peinture ne fut jamais pour lui le

(1) Bouchitté: Le Poussin, in-12, p. 57.

résultat d’une volonté passagère , ou de la nécessité de satisfaire à telle ou telle commande, de remplir tel ou tel engagement. Elle fut l’homme tout entier; elle constitua sa vie, et demeura en lui comme la nourriture de son âme, comme la conscience habituelle des sentiments qui l’animaient. Rare exemple dans l'histoire des arts et qui a, parmi nous, réalisé l’idéal du peintre (1). »

« Parmi les hommes célèbres dont la ville de Rouen a le droit de s’enorgueillir, Jouvenet est peut-être le plus remarquable; sans avoir vu Rome et les chefs-d’œuvre de l’antiquité, sans autres guides que son instinct , l’étude de la nature et l’effort de son génie, il devint un grand peintre. Il se fit une manière à lui, noble , élevée , digne des sujets qu’il aimait à traiter; ses œuvres , multipliées par son étonnante fécondité , firent l’admiration des étrangers, et sont encore un des plus beaux ornements de nos musées , de nos temples et des maisons royales. Son nom a pris place parmi les illustrations que vit éclore le règne de Louis XIY.

« Nulle gloire n’est unique ; nulle grandeur ne va seule ; le siècle des Corneille , des Pascal , des Rossuet , a dû porter aussi de grands hommes dans les arts. Regardons-y davantage , nous la recon-

(i) Bouchitté : Le Poussin , in-12, p. 362,

naîtrons, et nous serons plus justes envers la France, en même temps que nous comprendrons mieux une loi de l’esprit humain (1). »

« Après les hommages rendus à Boïeldieu , le monument élevé à Pierre Corneille, l’Académie de Rouen ne pouvait oublier Jouvenet qui fut aussi une de nos gloires ; c’est là ce qui la détermina à proposer, pour sujet de prix, en 1836 , une Notice historique et critique sur Jean Jouvenet et ses ouvrages (2). »

Quant à l’Administration municipale de la grande cité normande, non satisfaite d’avoir donné le nom de Jouvenet à l’une de ses rues et d’en avoir décoré l’une des salles de son Musée, elle fera un acte de haute justice et de patriotisme éclairé, le jour où elle élèvera, sur une de ses places publiques , la statue du grand Jouvenet, montrant aux étrangers que la ville de Rouen eut la gloire de donner le jour, non-seulement à un grand musicien et à un grand poète, mais encore à un grand peintre , heureuse et hère de cette illustre trinité . !

(4) BouchiUé: Le Poussin, in-12, p. 1. Rapport de M. Villemain.

(2) Rapport sur les Mémoires envoyés au Concours pour le prix relatif à Jouvenet, dans le Précis analyt. des travaux de C Acad, de Rouen , 1836.

— • = --'.ont: . — - -

Page 1