CHAPITRE VI
Histoire de Justin et de ses deux frères, pauvres cultivateurs illyriens. — Leur engagement dans l'armée. — Leur entrée, sous Léon, dans la garde du palais. — Sous Anastase, Justin condamné à mort, pour indiscipline, par le général Joannès Cyrte. — Comment il échappe à ce danger. —Il devient préfet du prétoire Proclamé empereur quoique illettré.
—Sa signature remplacée par des monogrammes. —L'impératrice Luppicine-Euphémie. — Justinien, son neveu, maître de l'empire. — Sa cruauté. — Sa cupidité, son inconstance dans la confection des lois. — C'est l'oppresseur de l'Afrique, de l'Italie et du reste de l'empire. — Meurtre XAmantius, pour venger une injure envers l'éveque Joannès. — Parjure envers Vitalien.
i. J'arrive au récit de la vie privée de Justinien et de Théodbra, et de la manière dont ils gouvernèrent les affaires des Romains.
A l'époque où Léon régnait en autocrate à Byzance, trois jeunes cultivateurs, Illyriens d'origine, Zimarque^ Ditybiste et Justin de Bédériane, qui étaient aux prises avec la plus profonde misère, par suite de la pauvreté de leur maison, abandonnèrent leur patrie pour le service militaire. Ils se rendirent à pied à Byzance, portant sur leurs épaules chacun un sac, dans lequel ils n'avaient pu mettre en partant que des pains surcuits. Ils arrivèrent (à leur destination), et après les avoir passés en revue, dans les rangs des militaires, l'empereur les incorpora dans la garde du palais; car tous les trois étaient de très beaux hommes.
2. Postérieurement, sous le règne d'Anastase, la guerre éclata contre la nation des Isauriens, qui avaient pris les armes contre ce prince. Il envoya contre eux une armée remarquable par sa beauté, et en confia le commandement à Joannès su ['non une A/r/af (le Bossu). Ce général avait fait arrêter Justin comme coupable d'infraction à la discipline, et devait le lendemain le rayer de la liste des vivants; mais il en fut empêché par un songe. Il raconta qu'il lui était apparu un homme d'une grandeur extraordinaire, et d'ailleurs supérieur à l'humanité, qui lui ordonna de remettre en liberté le soldat qu'il avait ce jour-là fait mettre en prison.
Lorsqu'il fut réveillé, il méprisa cette vision; mais la nuit suivante elle lui apparut de nouveau, et il lui sembla qu'elle lui tenait le même discours. Cependant il ne voulait pas encore exécuter ce qu'elle lui prescrivait. Elle lui apparut une troisième fois, et lui fit les plus grandes menaces, dans le cas où il n'exécuterait pas ce qui lui avait été annoncé, ajoutant que daus un temps ultérieur il aurait besoin de cet homme et de ses parents, quand il serait dans la détresse. C'est ainsi que Justin échappa au sort qui l'avait menacé.
3. Avec le temps, ce Justin s'éleva à une grande puissance. L'empereur Anastase lui donna le commandement de la garde du palais, et quand ce prince fut effacé du livre de vie, l'influence de cette place procura l'empire à Justin. 11 était alors arrivé à un âge voisin de la tombe. 11 était tellement illettré, qu'on pouvait dire qu'il ne savait ni lire ni écrire, ce qui ne
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s'était jamais vu chez les Romains (dans un si haut rang). Il était d'usage que l'empereur apostillât les écrits qui lui étaient présentés, afin de faire connaître ses ordres. Mais Justin était ni capable de rien écrire de semblable, ni de s'assurer de leur exécution.
4- Celui qui remplissait auprès de sa personne les fonctions de questeur (xoaierap), Proc/us, décidait de toutes choses à sa fantaisie. Mais, afin que ceux qui en avaient la charge eussent la preuve que )a main de l'empereur avait passé sur chaque affaire, on imagina le procédé que voici. On grava sur une planche, amincie à cet effet, la forme de quatre lettres appartenant à la langue latine; et trempant dans la pourpre le stylet dont les rois ont coutume de se servir pour écrire, ou le mettait ainsi préparé dans les mains de ce prince; puis plaçant la tablette dont j'ai parlé sur le papier, on conduisait la main de l'empereur, on amenait le stylet sur le type des quatre lettres, c'est-à-dire sur toutes les formes sculptées dans la tablette, et on retirait ainsi l'écrit muni de la signature de Justin. Voilà par quel procédé s'expédiaient sous son règne les affaires de l'empire.
5. Il épousa Luppicine , esclave de race barbare qu'il acheta, et qu'il eut d'abord pour maîtresse. Elle lui fut associée quand, sur la fin de sa vie, Justin parvint à l'empire. Ce prince ne fut ni bon ni mauvais pour ses sujets. 11 était d'une grande bonhomie, sans aucune facilité d'élocution, et excessivement rustique.
6. Le fils de sa sœur, Justinien, quelque jeune qu'il fût, devint maître du pouvoir, et fut pour les Romains
la cause de calamités telles et si nombreuses, que jamais on n'entendit le récit de pareilles. 11 se précipita sans scrupule dans la voie de l'homicide, à l'égard d'hommes qui n'avaient commis aucun délit, et dans celle des spoliations à l'égard des richesses d'autrui. Ce n'était rien à ses yeux que de faire périr des milliers d'hommes, quelque innocents qu'ils fussent.
Il n'eut aucun respect pour les institutions, et changea incessamment toutes les lois; et pour tout dire en un mot, nul n'était plus audacieux que lui à corrompre les meilleures choses.
La maladie contagieuse dont j'ai parlé dans mes précédents écrits, quoiqu'elle ait sévi sur toute la terre, a pourtant épargné autant d'hommes qu'elle en a fait périr, soit que les uns n'en aient pas été atteints, soit que les autres soient revenus à la santé, après en avoir été attaqués. Mais il n'a été donné à aucun des Romains d'échapper à l'arbitraire de cet homme. Ce fut comme un autre fléau tombé du ciel, qui n'épargna personne. Il fit périr les uns sans motif aucun, et réduisit lès autres à une misère telle, qu'ils étaient dans un état pire que la mort, et qu'ils faisaient des vœux pour sortir, même par la mort la plus cruelle, du désespoir où ils étaient jetés. D'autres, d'ailleurs, perdirent à la fois leurs biens et la vie.
7. Il ne suffit pas à Justinien de détruire l'empire des Romains; il voulut être investi de la domination de la Libye (Afrique) et de l'Italie, afin de faire peser sur ces populations la même persécution que sur ceux de ses sujets qui lui étaient plus anciennement soumis
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A peine il était investi depuis dix jours du pouvoir suprême, qu'il fît périr avec quelques autres Amantius , chef des eunuques du palais ; et cependant il ne reprochait à cet homme d'autre tort, que d'avoir prononcé quelques paroles indiscrètes contre Joannès, archiprêtre (archevêque) de la ville.
Ce seul fait le rendit la terreur de tous.
8. Aussitôt il manda auprès de sa personne Vitalien, l'usurpateur, quoiqu'il lui eût auparavant par sa parole garanti sa sûreté, et qu'il eût communié avec lui, selon les mystères des chrétiens. Bientôt après, il le fit périr dans son palais avec ses familiers, sans aucun motif réel, et sur le seul soupçon d'offense, ne se croyant plus lié ainsi même par les serments les plus redoutables.