CHAPITRE Vil
Byzance partagée entre deux partis, celui des Vénètes (les bleus), cl celui
des Prasinieus (les verts) Justinien se met à la tête du premier. -—
L'empire en est ébranlé. — Coiffure des Yénètes à la mode des Huns. — Leurs vêtements. — Leurs excès. — Conduite des Verts. — Corruption de la jeunesse. — Vengeances, assassinats, silence des lois. — Inaction de l'autorité. — viols sur les deux sexes. — Une femme se précipite dans la mer pour sauver sa vertu. — Culpabilité de Justinien. — Sa partialité pour les oppresseurs. — Faveurs et dignités qu'il leur accorde.
I. J'ai rapporté dans mes écrits antérieurs comment le peuple était divisé anciennement en deux partis. Justinien en choisit un, celui des Vénètes (les bleus) qu'il avait cultivé auparavant, et par lequel il eut le pouvoir de tout troubler et d'exciter des mouvements tumultueux. 11 en résulta que la constitution romaine fléchit. Cependant tous les Vénètes ne consentirent pas à épouser sa passion, mais seulement ceux qui étaient amis des changements. Encore , quand le mal fut à son comble, parurent-ils les plus sages des hommes; car ils profitèrent très-peu de l'occasion qui leur était offerte de commettre des crimes.
De leur côté, les Prasiniens (les verts), amis de la sédition, ne restèrent pas inertes; mais ils donnèrent incessamment lieu, par toutes sortes d'excès, aux plus justes reproches, quoiqu'ils fussent châtiés isolément et sans relâche. Ces châtiments ne faisaient que les
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exciter, et ils devenaient de jour en jour plus téméraires; car les hommes opprimés ont coutume de tomber dans l'aveuglement.
2. Justinien, en encourageant et excitant manifestement les Vénètes, ébranla l'empire romain tout entier dans ses fondements, comme un tremblement de terre, ou un cataclysme imprévu, ou comme si chaque cité avait été prise par l'ennemi. Toutes choses, en effet, furent bouleversées, et sur tous les points. Il ne laissa rien debout. Les lois et Tordre public de la cité, renversés, firent place à des institutions entièrement opposées.
D'abord les séditieux firent quelques changements à leur chevelure : ils affectèrent de la couper de manière à ce qu'elle n'eût plus rien de commun avec celle des autres Romains; ils ne s'occupèrent plus de se faire la moustache et de raser leur menton; mais ils laissèrent tout croître, comme il est d'usage immémorial chez les Perses.
Quant aux cheveux de la tête, ils coupaient tous ceux de devant jusqu'aux tempes; et à l'égard de ceux de derrière, ils permettaient de les laisser croître le plus long possible, et sans aucune règle, comme le font les Massagètes. Ils appelèrent cette coiffure hunnique (la mode des Huns).
3. Quant aux vêtements, ils résolurent tous de prendre des manteaux à larges bordures, plus riches qu'il n'était permis à chacun d'après son état de s'en revêtir, mais dont ils faisaient les frais avec les gains illicites qu'ils se procuraient. La partie delà tunique qui
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s'étend jusqu'aux mains était resserrée surtout au poignet; mais la partie intérieure, jusqu'à l'une et à l'autre épaule, était d'une amplitude inouïe. Toutes les fois qu'ils étendaient la main, au milieu des clameurs qu'ils poussaient dans les théâtres ou dans les hippodromes, ou qu'excités par quelque incident, d'ailleurs habituel, ils élevaient le bras sans y faire attention, ils faisaient croire aux ignorants que leur corps était si beau et si vigoureux, qu'ils étaient obligés de le cacher sous de tels vêtements. Ils ne s'apercevaient pas que l'amplitude de cet habillement ne faisait, au contraire, que ressortir la maigreur et la faiblesse de leur corps. Les épaulettes, les caleçons et la plupart des chaussures étaient taillés à la manière des Huns, et en recevaient le nom.
4- D'abord ils ne portaient presque tous des armes apparentes que la nuit. Le jour, ils cachaient des poignards à double tranchant sous leurs vêtements, le long de la cuisse. Réunis par groupes, lorsque les ténèbres de la nuit se répandaient, ils attaquaient les gens les plus paisibles, soit en pleine place publique, soit dans les rues étroites, et ils enlevaient à ceux qui étaient tombés dans leurs mains leurs manteaux, ceintures, agrafes d'or, et les autres objets dont ceux-ci étaient porteurs. D'autres, après avoir été pillés, étaient massacrés, afin qu'ils ne pussent révéler à personne les noms de leurs assaillants. Tout le monde, et ceux des Vénètes qui n'étaient pas des séditieux, supportaient ces crimes avec indignation. Mais comme on vint à ne pas les épargner eux-mêmes, la plupart se revêtirent de ceintures et d'agrafes de bronze, et de manteaux bien au-
dessous de leur condition ordinaire, afin que leurs ornements ne fussent pas la cause de leur perte. Ils n'attendaient pas le coucher du soleil pour rentrer dans leurs maisons et s'y cacher.
Le mal ne faisait que s'étendre; l'autorité préposée à la protection du peuple s'abstenait de punir les coupables, et l'audace de ces hommes ne put que s'en accroître. Le crime, en effet, quand il s'exerce en liberté, grandit naturellement jusqu'à l'infini, puisqu'on ne peut, même par les supplices, le faire entièrement disparaître ; tant la plupart sont entraînés par leur instinct à se livrer au mal.
Telle fut la conduite des Vénètes à cette époque.
5. Quant à leurs adversaires, les uns s'associèrent aux bandes déjà organisées, en vue de se venger d'un parti qui lui avait fait éprouver de grandes injustices; les autres préférèrent la fuite, et allèrent se cacher dans d'autres pays. Beaucoup d'entre eux furent arrêtés et mis à mort, soit par leurs ennemis, soit par ordre du gouvernement.
Nombre de jeunes gens qui jamais n'avaient songé à de pareilles distractions, se laissèrent entraîner dans cette association (des Vénètes), attirés soit par la puissance dont elle disposait, soit par le désir de faire le mal. Il n'y a pas de corruption connue dans l'humanité qui , dans ce temps , ne se soit développée et ne soit demeurée sans répression-
6. D'abord on se défit de ses antagonistes personnels; puis, allant plus avant, les hommes départi firent périr ceux qui ne les avaient en rien offensés.
Beaucoup se débarrassèrent de leurs ennemis, en soldant des assassins, auxquels ils les désignaient sous le nom de Prasiniens (verts), quoiqu'ils fussent tout à fait inconnus sous cette qualité. Ces meurtres s'exécutaient, non plus dans l'obscurité ou en secret, mais à toutes les heures du jour, dans chaque partie de la cité, en présence même, si le hasard le voulait ainsi, des citoyens les plus élevés en dignité.
On n'avait plus besoin de cacher ces crimes, lorsque n'existait plus la crainte du châtiment. C'était même une sorte de titre à l'estime publique, un moyen de faire preuve de force et de courage, que de tuer d'un seul coup l'homme désarmé qu'on rencontrait.
7. Personne ne conservait plus l'espoir de passer sa vie en sûreté, et tous avaient la mort en perspective, puisqu'il n'y avait aucun lieu, aucune circonstance, qui pussent leur servir de garantie.
Car on ne respectait pas les temples les plus vénérés, et on perpétrait ces meurtres sans motif au milieu des cérémonies du culte.
On ne pouvait asseoir aucune confiance en ses amis ni en ses parents. Beaucoup, en effet, périrent sous les coups qui furent préparés par leurs proches. Aucune recherche n'était faite à l'égard de ces forfaits. Les catastrophes arrivaient à l'improviste sur la tête de tous, et on ne trouvait de secours nulle part.
Il n'y avait de garantie ni dans la loi ni dans les contrats qu'on croyait avoir le mieux cimentés. La force avait pris la place de toute autre institution. La constitution, dominée surtout par la tyrannie, n'avait
plus de valeur ; elle changeait en chaque occurrence, et était incessamment remplacée par une autre.
Les opinions des premiers fonctionnaires de l'Etat ressemblaient à celles des hommes frappés d'aliénation; elles étaient enchaînées à la volonté d'un seul homme. Les juges appelés à vider des procès contradictoires portaient leurs sentences, non plus d'après les règles du droit et de la loi, mais selon que les parties étaient bien ou mal avec l'association des séditieux. Car, si le magistrat voulait en rien s'écarter de leur volonté, il était lui-même puni de mort.
Beaucoup de créanciers furent obligés, par les violences qu'ils eurent à. subir, de rendre sans payement à leurs débiteurs les titres dont ils étaient porteurs. Un grand nombre aussi donnèrent, malgré eux, la liberté à leurs esclaves.
8. On dit que des femmes furent contraintes à se livrer à leurs propres domestiques; des fils de famille et qui n'appartenaient pas aux moins distinguées, affiliés à la jeunesse dépravée dont nous avons parlé, forcèrent leurs parents, non-seulement à leur donner ce qu'ils étaient résolus à leur refuser, mais à leur délivrer d'avance leur part d'héritage. Beaucoupd'imberbes furent obligés, malgré leur résistance, au su de leurs pères, de subir le viol delà part des séditieux. Des attentats semblables furent consommés sur des femmes mariées, dans leurs propres maisons.
g. Une femme qui n'était pas vêtue d'habillements de luxe, naviguait avec son mari devant le faubourg (de Byzance) appartenant au continent opposé; elle fut rrn-
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contrée, dit-on, dans la traversée, par des hommes de ce parti. lis s'emparèrent de sa personne, en menaçant son époux, et la firent monter sur leur propre barque. Quand elle entra dans l'embarcation avec ces jeunes gens, elle exhorta secrètement son mari; elle lui dit de prendre courage, et de ne pas craindre qu'elle laissât commettre sur sa personne aucun outrage : « Il n'arri- « vera rien de préjudiciable à ton honneur, ajouta- « t-elle,etce corps ne sera pas souillé. » Au moment où son mari frémissait d'émotion, en la suivant des yeux, elle se précipita dans la mer, et disparut aussitôt du nombre des vivants.
Tels furent les attentats commis avec audace à Byzance par les bandes de séditieux.
10. Ils affligèrent pourtant ceux qui en furent les victimes, moins que le mépris de Justinien pour ses devoirs. C'est, en effet, une sorte de consolation, pour la douleur qu'éprouvent ceux qui sont exposés aux plus cruels traitements de la part des malfaiteurs, que l'espoir certain de l'arrivée incessante de la vengeance des lois et de la sollicitude de l'autorité publique. Cette perspective de l'avenir est douce au cœur de l'homme, et lui donne la force de supporter le mal présent.
Mais quand la violence vient du pouvoir qui doit protéger la société, les malheureux qui succombent éprouvent un désespoir d'autant plus grand, qu'ils n'espèrent plus être vengés.
Calamités des provinces. — Insensibilité de Justinien — il est comparé à un âne. — Dilapidation du trésor sous Justin. — Largesses aux Huns sans profit pour l'empire — Dilapidations maritimes. — Invasion des fortunes privées. — Portrait de Justinien. — Sd ressemblance avec Domitien. - Vertu de Domitia. - Altération des institutions.
i . Ces excès ne se commettaient pas seulement à Byzance, mais clans chaque ville. Car il en fut de ces calamités comme de toutes les autres : quand elles commençaient à sévir dans cette cité, elles envahissaient tout l'empire romain. L'empereur ne s'en préoccupait nullement, parce que cet homme était sans pudeur, quoiqu'il fût sans cesse dans les hippodromes, où les coupables commettaient leurs méfaits sous ses yeux.
Il était sot par-dessus tout, et parfaitement sembla- ble à un lourdaud d ane, qui obéit à celui qui tient sa bride, et qui secoue fréquemment ses oreilles.
Justinien eut ces vices, et d'ailleurs il ébranla tout.
a. A peine fut-il investi du pouvoir, sous l'empire de son oncle, que le trésor public devint, avec toutes les richesses dont il se composait, le sujet de ses profusions capricieuses, comme s'il en était déjà devenu le maître.
Les Huns s'avançaient de jour en jour au sein de l'empire. Il augmenta les subsides qu'on leur payait,
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le portrait du personnage. Justinien n'était ni trop grand ni trop court de taille: il était de la moyenne; sans être grêle, il n'était pas trop gras. Il avait de la rondeur, et n'était pas laid; son visage était coloré même quand il avait jeûné pendant deux jours. Enfin, et pour tout dire en un mot, il ressemblait parfaitementà Domitien, fils de Vespasien. C'est cet empereur que les Romains poursuivirent à cause de ses méfaits, au point que leur haine ne fut pas assouvie, même quand son corps eut été mis en pièces. 11 intervint un décret du sénat, pour ordonner la radiation de son nom des registres publics, et la destruction de ses statues, quelque part qu'elles fussent placées. Aussi le nom de Domitien a-t-il disparu de toutes les inscriptions de Rome, où il n'est pas confondu avec celui des autres princes, et n'aperçoit-on nulle part dans cet empire son buste, ailleurs que dans la statue de bronze dont je vais parler.
5. Domitien avait pour épouse une femme libre de naissance, et douée d'ailleurs de beauté; jamais elle n'avait fait de mal à personne, et n'avait approuvé aucune des machinations de son mari. Comme elle était aimée de tous, le sénat, l'ayant mandée dans son sein, l'invita à déclarer ce qu'elle désirait obtenir. Elle ne demanda rien autre chose que la remise du corps de Domitien, afin de donner la sépulture à ses restes, et de lui élever une seule statue en bronze au lieu qu'elle choisirait. Le sénat lui accorda sa requête. L'impératrice, pour ne pas laisser à la postérité un monument de la barbarie de ceux qui avaient dépecé ses restes,
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eut recours au procédé suivant. Elle en rassembla les parties, les réunit avec soin, et parvint à rendre au corps sa forme tout entière. Elle appela les statuaires, et après le leur avoir montré, elle leur prescrivit de reproduire ce triste monument sous la forme d'une statue de bronze ; c'est ainsi que les artistes exécutèrent le portrait de Domitien, L'impératrice, l'ayant reçu de leurs mains, plaça la statue à droite sur la rue qui conduit de l'Agora au Capitole, où on la voit encore aujourd'hui, comme une image de Domitien et de sa fin tragique.
On croirait aussi y reconnaître manifestement le corps, l'aspect et tous les traits du visage de Justinien.
6. Tel était donc son portrait. Je ne pourrai décrire son caractère avec autant d'exactitude : c'était un homme malfaisant, en même temps qu'il était facile à tromper, ce qu'on appelle un sot et un méchant. Il n'avait de franchise avec aucun de ceux avec lesquels il se trouvait en rapport; mais par instinct ses paroles et ses actions étaient toujours mauvaises, et rien n'était plus facile que de le tromper quand on le voulait. C'était un naturel sans principes, corrompu par la méchanceté et par la bêtise. On peut dire en quelque sorte de lui, ce qu'un ancien philosophe de la secte péripatéticienne a proclamé il y a longtemps, que les défauts les plus opposés se rencontrent parfois chez les hommes, aussi bien que dans le mélange des couleurs. J'en rapporterai, au reste, ce que j'ai pu en découvrir.
7. Ce prince était donc dissimulé, ami de la fraude, fallacieux, concentré dans sa colère, et à double vi-
sage. Comme homme il était cruel, mais très-habile à cacher sa pensée; il versait facilement des larmes, non de joie et de douleur, mais artificieuses, et il en avait en réserve selon l'occasion. Toujours trompeur, ce n'est pas au gré du hasard, mais de dessein prémédité, qu'il prodiguait les engagements les plus solennels, soit en paroles, soit par écrit, même envers ses sujets, sur les affaires qui lui survenaient. 11 s'en dégageait d'ailleurs aussitôt qu'il s'agissait de les remplir, et il le faisait comme le plus vil des esclaves, qui craignent le châtiment dont ou les menace, s'ils ne répondent pas de la manière commandée.
Ami sans foi, ennemi sans loyauté, avide de meurtres et de richesses, amateur des nouveautés et des changements, inclinant surtout du mauvais coté, n'étant ramené par aucun conseil aux bonnes résolutions, ardent à inventer et à exécuter les mauvaises, il passait pour le détracteur amer des belles actious.
8. Qui pourrait exprimer complètement les inclinations de Justinien? Il y a des hommes qui paraissent, sous certains rapports, meilleurs que leur réputation. Mais la nature paraît avoir réuni, dans l'âme de cet homme, tous les vices qui sont dispersés chez les autres.
11 était facile à l'excès dans l'admission des accusations, et prompt dans le châtiment. Jamais, avant de juger, il ne se livra à" la vérification des faits. Il portait sa sentence, aussitôt après avoir entendu l'accusateur. Il écrivait ses ordres sans hésitation, el sans cause aucune il ordonnait le ravage d'un pays, l'incendie
d'une ville, la mise en esclavage de nations entières, en sorte que, si Ton veut récapituler ce qui est advenu de calamités de ce genre chez les Romains, depuis les temps les plus reculés, il me semble que cet homme serait à lui seul plus chargé de meurtres qu'aucun autre (prince) des époques antérieures.
9. Il était très-prompt à prendre possession des richesses d'autrui, et il ne s'embarrassait aucunement des obstacles que la justice opposait à cette invasion. Cependant il était tout prêt à disposer sans motif et avec prodigalité de celles qu'il possédait. 11 les abandonnait sans raison aux barbares. En un mot, il ne posséda rien par lui-même, et ne permit pas que personne fût en jouissance des richesses, en sorte qu'il ne paraissait pas dirigé par l'avarice, mais animé d'une violente jalousie contre ceux qui les possédaient.
Il ruina donc ainsi les Romains dans leur opulence passée, et fut cause de l'appauvrissement de tous.
Tel était le caractère de Justinien, autant du moins que j'ai pu le dépeindre.
Hibtoire du gardien d'ours Acace, père de Théodora. — Sa veuve attachée à l'amphithéâtre de* Prasiuiens, perd cette place et passe à celui des Vénètes.— Elle y produit ses filles. — Débuts de Théodora. — Sa corruption précoce. — Ses talents. — Ses débordements — Sa liaison avec Hécébote, gouverneur de la Pentapole. — Son retour d'Orient à Byzance. — Juslinien en est épris, et ne peut l'épouser— Assassinat d'Hypatius. — Histoire du préfet Théodote Coloquinte. — Punition des malfaiteurs.— Son exil et sa mort.
i. Justinien épousa une femme qui, comme je le prouverai, devint à son tour le fléau de l'empire romain. Auparavant je décrirai ses mœurs, son éducation, et la manière dont elle fut unie à cet homme.
Il y avait à Byzance un certain Acace, chargé de l'entretien des bêtes sauvages de l'amphithéâtre des Prasinieus (les verts) , ce qu'on appelle arctotrophe (nourrisseur d'ours). Il mourut de maladie sous le règue de l'empereur Anastase, laissant trois filles : Comifo, Théodora elAnastasia, dont l'aînée n'avait pas encore sept ans. Sa veuve devint la concubine d'un autre homme, qui s'occupa avec elle des affaires domestiques, et succéda d'ailleurs à Acace dans les travaux de la profession qu'il exerçait. Mais le directeur des jeux des Prasiuiens, nommé Astérius, séduit par une proposition d'argent, leur ôta cet emploi et mit a leur place, sans obstacle, celui qui avait financé; car la place était à la disposition absolue dos directeur».
qualité d'actrice pédanée, comme disaient les anciens, et fut reçue sociétaire. Elle n'était ni chanteuse ni danseuse, et ne se mêlait guère des exercices de l'amphithéâtre; mais elle consacrait ses charmes à tous ceux qui avaient l'habitude de le fréquenter, et travaillait de tout son corps. Elle prenait d'ailleurs part à toutes les scènes mimiques qui étaient représentées sur le théâtre; elle les préparait, et concourait aux bouffonneries qui faisaient rire; car elle était éminemment spirituelle et plaisante, et aussitôt qu'elle était en scène, elle fixait les regards de tous.
Personne ne la vit jamais reculer par pudeur, ni perdre contenance devant aucun homme; elle assistait sans scrupule aux réunions les plus équivoques.
5. Elle excellait surtout, quand on la fustigeait avec une baguette ou qu'on la frappait sur les joues, à faire des gentillesses et à provoquer les plus grands éclats de rire; elle se découvrait devant et derrière d'une manière si indécente, qu'elle montrait aux spectateurs ce qui doit toujours être caché et rester invisible»
Elle stimulait ses amants par ses facéties voluptueuses, et habile à inventer sans cesse de nouvelles jouissances, elle parvenait à s'attacher invinciblement les plus libertins. Elle ne se bornait pas en effet aux moyens vulgaires; mais elle essayait, même par ses bouffonneries, à exciter les sens; elle s'attaquait à tous ceux qu'elle rencontrait, et même aux impubères.
6. Nulle ne fut jamais plus avide qu'elle de toute espèce de jouissances. Souvent, en effet, elle assistait à ces banquets où chacun paye sa part, avec
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dix jeunes gens et plus, vigoureux et habitués à la débauche; après qu'elle avait couché la nuit entière avec tous, et qu'ils s'étaient retirés satisfaits, elle allait trouver leurs domestiques, au nombre de trente ou environ, et se livrait à chacun d'eux, sans éprouver aucun dégoût d'une telle prostitution.
11 lui arriva d'être appelée dans la maison de quelqu'un des grands. Après boire, les convives l'examinaient à Penvi; elle monta, dit-on, sur le bord du lit, et, sans aucun scrupule, elle ne rougit pas de leur montrer toute sa lubricité. Après avoir travaillé des trois ouvertures créées par la Nature, elle lui reprocha de n'en avoir pas placé une autre au sein, afin qu'on pût y trouver une nouvelle source de plaisir.
7. Elle devint fréquemment enceinte, mais aussitôt elle employait presque tous les procédés, et parvenait aussitôt à se délivrer. Souvent en plein théâtre, quand tout un peuple était présent, elle se dépouillait de ses vêtements et s'avançait nue au milieu de la scène, n'ayant qu'une ceinture autour de ses reins, non qu'elle rougît de montrer le reste au public, mais parce que les règlements ne permettaient pas d'aller au delà. Quand elle était dans cette attitude, elle se couchait sur le sol et se renversait en arrière; des garçons de théâtre, auxquels la commission en était donnée, jetaient des grains d'orge par-dessus sa ceinture; et des oies, dressées à ce sujet, venaient les prendre un à un dans cet endroit pour les mettre dans leur bec; celle-ci ne se relevait pas, on rougissant de sa position; die s'y complaisait
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au contraire, et semblait s'en applaudir comme d'un amusement ordinaire.
Non-seulement, en effet, elle était sans pudeur, mais elle voulait la faire disparaître chez les autres. Souvent elle se mettait nue au milieu des mimes, se penchait en avant, et rejetant en arrière les hanches, elle prétendait enseigner à ceux qui la connaissaient intimement, comme à ceux qui n'avaient pas encore eu ses faveurs, le jeu de la palestre qui lui était familier.
8. Elle abusa de son corps d'une manière si déré glée, que les traces de ses excès se montrèrent d'une manière inusitée chez les femmes, et qu'elle en porta la marque même sur sa figure.
Ses amants étaient signalés par cela seul qu'on savait qu'ils avaient obtenu d'elle des jouissances contre nature; et sa réputation devint telle, que, lorsqu'elle se montrait sur une place publique, les gens respectables s'empressaient de changer de chemin, de peur que leurs vêtements ne reçussent quelque souillure du contact de cette femme. C'était, pour qui la voyait au commencement du jour, un signe de mauvais augure.
A l'égard de ses compagnes de théâtre, elle se livrait incessamment contre elles aux invectives les plus grossières, à la manière du scorpion; car elle était d'une grande jalousie.
'9. Elle suivit ensuite, sous les conditions les plus honteuses, Héeébole, personnage de Tyr qui avait obtenu le gouvernement de la Pentapole. Mais elle offensa cet homme, et fut chassée presque aussitôt de sa maison. Elle tomba alors dans la détresse, et pour ga-
gner ce qui était nécessaire à la vie, elle fit de la pros- % titution de son corps son occupation habituelle.
Elle se rendit d'abord à Alexandrie, puis elle revint à Byzance, après avoir parcouru tout l'Orient, et t'ait, en chaque ville, un métier qu'aucun homme qui veut conserver la protection de la divinité ne peut nommer, de sorte que, par l'intervention du démon, il n'y eut pas de lieu qui n'eût reçu quelque souillure du libertinage de Théodora.
C'est ainsi que cette femme naquit et fut élevée, et que parmi les courtisanes elle obtint, aux yeux de tous les hommes, la primauté.
10. Lorsqu'elle fut de retour à Byzance, Justinien en devint épris, et son amour fut si violent, qu'il l'éleva à la dignité de patrice, quoiqu'elle n'eût d'abord auprès de lui que la condition d'une maîtresse. Théodora acquit ainsi un crédit extraordinaire et les moyens de se procurer des richesses.
Elle était pour cet homme le charme le plus doux, et comme il arrive à ceux qui aiment sans mesure, il se plaisait à accorder à cette maîtresse toutes les faveurs et tous les biens dont il pouvait disposer. L'accroissement de cette opulence était l'aliment de sa passion.
Secondé par elle, il opprima de plus en plus nonseulement la population de Byzance, mais l'empire des Bomains tout entier. Ils furent tous deux, dès l'origine, du parti des Vénètes, et donnèrent aux séditieux qu'il renfermait dans ses rangs toute licence pour attaquer les institutions. Mais le mal fut arrêté dans son excès par le fait que voici :
i i . Justinien était tombé malade; sa maladie se prolongea et devint assez dangereuse pour que le bruit de sa mort se répandît. Les séditieux cependant se livraient aux attentats dont j'ai parlé, et massacrèrent en plein jour, dans le temple de Sophie (la Sagesse), Hjrpatius, citoyen qui n'était pas sans illustration. Le nom de l'auteur de ce forfait arriva jusqu'aux oreilles de l'empereur. Chacun de ceux qui étaient attachés à sa personne, voyant l'impuissance de Justinien pour les affaires, prit en grande considération le danger qu'il y avait de laisser de tels crimes impunis, et l'on recueillit la liste de tous ceux qui avaient été commis depuis l'origine. Il fut alors ordonné, au nom de l'empereur, au préfet de la ville de sévir contre les coupables. Théodote était le nom de ce personnage, surnommé Coloquinte (citrouille).
Celui-ci, après une enquête générale, eut le courage de faire arrêter un grand nombre de malfaiteurs, et de les condamner selon la loi. Beaucoup se cachèrent et purent ainsi se sauver; il fallait, en effet, pour le bien des Romains qu'ils périssent dans l'intervalle.
12. Lorsque Justinien fut, contre tout espoir, rendu à la santé, il essaya aussitôt de faire périr Théodote, sous prétexte qu'il était magicien et qu'il pratiquait des philtres. Mais comme il ne trouva aucune preuve pour le faire condamner, il obligea, par les plus mauvais traitements, quelques-uns de ses familiers à se porter ses accusateurs, sur les faits les moins fondés. Pendant que tous les autres s'éloignaient de Théodote, et gémissaient d'ailleurs en silence de la persécution qui
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s'attachait à ses pas, Prochts, investi îles fonctions tle questeur, fut le seul qui soutint ouvertement son innocence, et déclara qu'il n'avait nullement mérité la mort. La sentence de l'empereur se borna donc à exiler Théodotc à Jérusalem (Hiérosolyme).
Celui-ci, informé que des assassins avaient été dépêchés dans cette ville contre lui, se réfugia dans le temple, où il resta caché et demeura le reste de sa vie. Telle fut la destinée de Théodote.
i3. Mais les séditieux commencèrent, depuis cette époque, à se montrer les plus sages des hommes. Ils n'osaient plus commettre les mêmes excès, quoique sous un pouvoir non redouté ils pussent maintenir une conduite contraire aux lois. En voici la preuve.
Quelques-uns d'entre eux furent assez audacieux plus tard pour déployer la même scélératesse qu'auparavant, et cependant ils ne subirent aucun châtiment. Ceux qui avaient un pouvoir permanent pour le leur infliger, fournissaient aux malfaiteurs les moyens de se cacher, et par cette complicité les encourageaient à fouler les lois sous leurs pieds.
L'impératrice Euphémie. — Son opposition au mariage de Justinien avec Théodora. — Justin, en enfance, rapporte la loi prohibitive des mariages des patriciens avec les femmes de théâtre. — Association de Justinien à l'empire avec Théodora. — Mort de Justin. — Effet produit par le mariage de cette femme. — Adulation du sénat, du clergé, du peuple et de l'armée. — Découragement des esprits — Règne de la fortune. — Avantages physiques de Théodora. — Antagonisme feint des deux souverains.— L'impératrice trompe les Chrétiens et les partis. — Consolidation de la lyrannie.
i. Tant que l'impératrice {jMpkine-* Euphémie) vécut, Justinien ne put d'aucune manière parvenir à faire de Théodora une épouse légitime. Quoiqu'elle ne lui fît opposition sur aucun autre point, elle demeura invincible sur cet article. Elle était exempte de tout vice, quoique agreste et barbare de naissance, ainsi que je l'ai rapporté; mais elle ne put s'élever jusqu'à la vertu, et elle demeura, par sa trop grande inexpérience, étrangère aux affaires. Elle fut installée au palais, non sous le nom qui lui était propre et qui prêtait au sarcasme (Lupicîne), mais sous celui d'Euphémie. Quelque temps après, elle vint à mourir.
a. {Justin), presque en enfance et parvenu au dernier degré de la vieillesse, devint la risée de ses sujets.
cun obstacle. Son époux n'eut pas même la conscience de t'outrage ilont il s'était, par ce mariage, rendu coupable envers la conscience publique; lui qui, en cherchant une épouse clans tout l'empire romain, aurait pu si facilement en trouver une de la première naissance, de l'éducation la plus distinguée, d'une pudeur sans tache, d'une sagesse exemplaire, d'une beauté supérieure, et sentant son parfum de vierge par la fermeté du sein.
Justinien ne rougit pas d'unir à sa personne une femme que le commun des hommes regarde comme réprouvée; et sans se préoccuper aucunement de ce que nous avons rapporté, il admit dans sa couche cette femme entachée de si grandes souillures, qui s'était rendue coupable de plusieurs infanticides par les avortements qu'elle s'était procurés. Rien ne saurait être, à mon avis, plus propre que ces faits à établir la corruption des mœurs de cet homme.
Tous les vices de son âme se révèlent dans le fait seul d'une union si indigne. Elle est l'interprète, la preuve et l'histoire de ses mœurs.
Quand en effet, ne ressentant aucune honte des* faits de ce genre, on brave l'opinion du monde, il n'y a plus de loi qu'on ne puisse fouler aux pieds; et avec un front, qui ne sait plus rougir, on j (vu eipitesans peine dans les actions les plus coapabi. s.
6. Cependant personne dans le h . sénat, à la vue de cet opprobre qui rejaillissait sur L constitution de l'État, n'en témoigna son déplaisir et n'en exprima la
désapprobation. Au contraire, tous allèrent se prosterner devant elle, comme devant une divinité.
Nul membre du sacerdoce ne se montra, de son coté, animé d'une vertueuse indignation à ce sujet. Loin de là, les prêtres s'empressèrent de la saluer du titre de Maîtresse (Aécrcoiva).
Le peuple, qui l'avait vue auparavant sur le théâtre, devint aussitôt son esclave, et, sans respect pour luimême, il invoquait sa protection avec des mains suppliantes.
Il n'y eut personne, dans l'armée elle-même, qui se trouvât irrité d'avoir à exposer sa vie dans les camps pour le service de Théodora. Nul, en effet, ne lui manifesta d'opposition.
•7. Tous, je le pense, cédant aux. circonstances, se prêtèrent a la consommation de cet acte de souillure, comme si la fortune avait voulu montrer sa puissance, en disposant de toutes les choses humaines de manière que les événements pussent arriver en dépit de toute vraisemblance, et qu'aucune raison ne parût y présider.
La fortune élève donc certaines individualités, tout à coup et par une impulsion irrationnelle, à une grande hauteur, malgré les obstacles nombreux qui paraissent s'y opposer; aucun effort ne peut utilement leur barrer le chemin. Elle (la fortune) agit incessamment, par toutes sortes de moyens, pour arriver au but qui lui est marqué, et toutes choses viennent à point, et concourent à en assurer le succès.
Que d'autres tiennent pour certain, et disent, je le veux bien, que c'est un effet de la Providence.
8. Théodora était d'ailleurs belle de figure et pleine de grâce, maïs trop petite; elle était assez fraîche, de manière cependant à tourner à la pâleur; son œil était toujours vif et perçant.
Le temps manquerait à qui voudrait raconter les aventures qui lui arrivèrent pendant le temps qu'elle passa au théâtre, et je crois <jue celles que j'ai racontées ci-dessus, quoiqu'en petit nombre, suffisent pour faire apprécier les mœurs de cette femme.
9. Maintenant il nous reste à rapporter brièvement les actions de sa vie publique avec son époux : car ils n'ont rien fait l'un sans l'autre pendant leur vie commune.
En effet, s'ils parurent longtemps en opposition continue de sentiments et de résolutions, il fut évident par la suite qu'ils avaient feint cette dissidence, afin que leurs sujets ne se réunissent pas contre eux pour abattre une volonté collective, mais restassent en suspens à chaque événement.
10. Cette divergence frappa d'abord les chrétiens et sembla régner sur tous les sujets mis en discussion, ainsi que je le ferai voir bientôt.
Ensuite elle divisa les séditieux.
Théodora feignit de concourir de toutes ses forces aux vues des Vénètes, et, manifestaut les sentiments les plus hostiles envers les exaltés d'entre leurs adversaires, elle leur donnait pleine licence de les attaquer sans motif, et de se livrer envers eux aux plus grandes violences. Justinien paraissait s'en indigner et s'en fâcher secrètement, comme s'il était dans l'impuissance de
donner des ordres contraires a la volonté de l'impératrice. Souvent même il manifestait des sentiments opposés à celle-ci. L'empereur, en effet, disait qu'il fallait punir les Vénètes de leurs excès, et celle-ci, se fâchant eu paroles, feignait d'avoir été, malgré sa résistance, vaincue par son époux.
Cependant les séditieux d'entre les Vénètes parurent, comme je l'ai dit, se montrer les plus sages. Car ils ne voulurent jamais faire à ceux qu'on leur abandonnait autant de violence qu'il leur était permis.
1 1 . Dans les procès, les souverains intervenaient, chacun de leur côté, pour soutenir de leur protection les parties en cause, et ils faisaient par leurs paroles pencher la balance de la justice. De cette manière, ils dépouillaient les plaideurs de la plus grande partie de leur fortune.
12. L'autocrate recevait dans son intimité plusieurs fonctionnaires, auxquels il accordait pleine licence de sévir contre leurs administrés, et de commettre toutes sortes de prévarications contre la chose publique. Mais lorsqu'ils paraissaient avoir ainsi amassé quelques richesses, ils tombaient aussitôt en disgrâce comme ayant offensé l'impératrice. D'abord il feignait de vouloir examiner leur conduite avec pleine bienveillance; mais bientôt, accordant sa faveur à d'autres, il jetait subitement le trouble dans l'âme des patients. Alors, de son coté, Théodora intervenait pour susciter contre eux les accusations les plus fâcheuses, et l'empereur, comme s'il ignorait ces manœuvres, finissait par s'emparer de toutes leurs propriétés par une spoliation audacieuse.
C'est par ces combinaisons artificieuses que, d'accord entre eux, quoique en apparence très-di visés, ils tenaient incessamment leurs sujets en perplexité, et qu'ils parvinrent à la tyrannie la plus oppressive.
2. Jamais il ne se montra rassasié delà spoliation des fortunes ni du meurtre des citoyens. Quand il avait pillé les maisons opulentes, il allait à la recherche des personnes aisées (pour s'emparer de leur fortune), et la prodiguer à quelques-uns des (peuples) barbares, ou pour l'employer à des constructions insensées. Après avoir fait, sans aucun grief de leur part, des victimes par milliers, il dressait aussitôt des embûches à un plus grand nombre encore.
3. Au moment où les Romains jouissaient d'une paix universelle, l'amour du sang l'entraîna à susciter les barbares les uns contre les autres; puis, ayant appelé sans motif les chefs des Huns, il leur livra, sans opportunité aucune, les plus grands trésors, sous prétexte qu'il importait de s'assurer leur alliance, faute qu'il avait déjà commise, comme je l'ai dit, dès le. temps de l'empereur Justin.
Les Huns, après avoir profité de ces richesses, envoyèrent des dépêches aux autres chefs pour les inviter à faire, à la tête de leurs divisions, des incursions sur le territoire de l'empire, afin d'être en mesure de faire acheter leur paix à Justinien, qui jusque-là ne voulait à aucun prix les comprendre dans son subside. Eux-mêmes envahirent avec succès l'empire des Romains, et ne furent pas moins payés que s'ils n'avaient pas traité avec lui. Les autres, à leur suite, se mirent à piller les malheureux habitants des provinces , et outre le butin qu'ils conservèrent, ils reçurent des largesses de l'empereur pour prix de leur retraite. Pour et) finir en un mot, tous ces Huns, sans perdre au-
eune occasion, se livraient à des évolutions qui leur profitaient de mille manières.
Les chefs de ces barbares ont sous leurs ordres nombre de tribus, et la guerre était entretenue tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre. Elle avait sa source dans des concessions irréfléchies, n'avait aucune limite, et recommençait sans cesse comme si elle était renfermée dans un cercle.
Aussi, à cette époque, il n'y eut ni pays, ni montagne, ni caverne, ni aucun endroit du territoire romain qui fût à l'abri des rapines. Bien des contrées furent occupées plus de cinq fois.
4. Ces calamités, et surtout celles que les Saraeénicns (Sarrasins), lesSlavènes (Esclavons), les Antes et les autres nations barbares ont causées, je les ai racontées dans mes précédents écrits. Mais, comme je lai annoncé en commençant celui-ci, il était nécessaire d'en révéler ici la cause.
Justinien, après avoir accordé aussi à Chosmès une grande quantité de centenaires (livres d'or monnayé) pour en obtenir la paix, agit ensuite par caprice et sans raison (envers ce prince), et fut ainsi la cause principale de la rupture des traités, quoiqu'il eût mis ses soins et fait tous ses efforts pour y comprendre Alamwular et les Huns avec les Perses, ainsi que je crois l'avoir explique clairement dans mes récits historiques.
5. Dans le temps où il suscitait ainsi tant de révoltes et de guerres désastreuses contre les Romains, et qu'il soufflait c et incendie, il voulut aussi, par des ma-
nœuvrcs répétées, couvrir la terre de sang humain et s'emparer de plus de richesses. 11 imagina de multiplier les exécutions avec toutes leurs conséquences sur ses sujets, à l'aide du procédé suivant.
Il y a dans toute l'étendue de l'empire romain, parmi les chrétiens, beaucoup de croyances réprouvées auxquelles on donne la qualification à* hérésies, telles que celles des Montanistes, des Sabhatianins et tant d'autres, par lesquelles l'esprit humain a coutume de se laisser égarer.
Justinim ordonna l'abandon de tous ces cultes, malgré leur ancienneté, et il punit ceux qui résisteraient à ses édits de l'incapacité de transmission de leurs patrimoines à leurs enfants ou à leurs parents, droit qui leur appartenait auparavant. Les temples de ceux qu'on appelle hérétiques, et surtout de ceux pour qui la croyance à\4rius était un culte, possédaient des richesses au delà des récits qu'on en faisait. Car ni le haut sénat tout entier, ni aucune autre grande institution de l'empire, ne pouvait être comparé à ces églises pour son opulence.
Elles possédaient des bijoux en or et en argent, enchâssés de pierreries d'un prix incroyable et sans nombre, des maisons et des bourgs, des terres étendues, et de tous côtés, enfin, toute espèce de richesses connue chez les hommes.
6. Les empereurs précédents les avaient toujours respectées. Beaucoup de citoyens, et des plus recommandâmes, en y consacrant leur industrie, en tiraient leurs moyens de subsistance.
L'empereur Justinien s'empara d'abord du patrimoine de ees temples, en les réunissant au trésor public, et s'appropria subitement toutes ces richesses. Une multitude de personnes y perdirent, pour le reste de leurs jours, leurs moyens d'existence.
Un grand nombre d'émissaires se répandirent de tous cotés, et forcèrent ceux qu'ils rencontrèrent à changer la foi de leurs pères. Mais les habitants des campagues, trouvant ce changement impie, résolurent tous de s'opposer aux prédicateurs de la conversion. Beaucoup d'entre eux furent mis à mort par les séditieux (persécuteurs). Bien d'autres se suicidèrent, dans la croyance stupide où ils étaient qu'ils mouraient pour leur religion. La plupart, abandonnant leur patrie, se réfugièrent ailleurs.
lies Montanistes qui habitent la Phrygie, s'enfermèrent dans leurs églises, y mirent le feu et furent brûlés avec elles, ce qui était insensé. Cette mesure fut la cause que l'empire des Romains tout entier fut rempli d'émigrations et de meurtres.
7. Justinien porta à peu près une loi semblable contre les Samaritains, et elle produisit une commotion en Palestine. Dans la ville de Césarée, ma patrie, et dans les autres cités, les habitants, regardant comme une faute de s'opposer à un châtiment quelconque, à cause d'un ordre (impérial) aussi peu sensé, échangèrent contre le nom de chrétiens celui qui leur appartenait alors, et ils purent, à l'aide de ce subterfuge, échapper aux sévérités de ledit.
Tous ceux d'entre eux qui se piquaient de logique et
de bonne foi, crurent qu'ils devaient être fidèles à la profession du nouveau culte. Mais la plupart, indi gnés de la violence qui était faite au nom de la loi à leurs consciences, pour l'abandon de la foi de leurs pères, inclinèrent de préférence au Manichéisme, et se réunirent aussitôt aux partisans du Polythéisme.
8. Les cultivateurs se réunirent en masse, et, résolus de résister à l'empereur les armes à la main, ils choisirent pour leur roi un pillard, nommé Julien, fils de Sabare. Ils soutinrent quelque temps la lutte contre les troupes; ensuite ils furent battus dans un engagement sérieux, et furent tués avec leur chef. On dit que cent mille hommes périrent dans ces circonstances critiques. Le pays le plus fertile de toute la terre demeura depuis cette époque désert et privé des bras qui le cultivaient. Cet événement fît un trèsgrand mal aux chrétiens propriétaires en ces contrées.
Car ils furent obligés, quoiqu'ils n'en eussent recueilli aucuns produits, de porter d'année en anuée l'impôt établi, quelque dur qu'il fût, au fisc impérial, et on ne leur accorda aucun répit ni remise à raison de leurs pertes.
9. Il dirigea ensuite la persécution contre ce qu'on appelait Y Hellénisme, Il sévit tant contre les personnes que contre les propriétés, dont il s'empara. Ceux d'entre eux qui déclarèrent s'être convertis à la foi des chrétiens pour se plier aux circonstances, furent bientôt après, pour la plupart, surpris se livrant aux libations, sacrifices et autres cérémonies du culte prohibé.
Nous dirons plus tard les vexations dont les chrétiens eux-mêmes eurent à se plaindre.
io. JtlStinien publia encore; une loi contre la pédérastie, et il la fit appliquer, non-seulement aux délits postérieurs à sa promulgation, mais encore à ceux qui avaient été travaillés antérieurement par celte maladie. Cette rétroactivité eut lieu sans aucune mesure. Le procès était introduit sans qu'il y eût d'accusateur; et, sur le témoignage d'un seul citoyen, d'un enfant, ou même d'un esclave, forcé, quand il était appelé, de déposer contre son maître, la conviction était réputée légalement acquise. On condamnait les coupables à l'exposition, qu'ils subissaient après avoir souffert l'excision des parties génitales. Dans les commencements, on ne poursuivait pas tous les inculpés, mais ceux qui paraissaient appartenir au parti des Prasiniens, ou qui jouissaient de grandes richesses, ou qui avaient encouru la disgrâce par quelque offense.
i i. Les souverains étaient aussi fort mal disposés contre les astrologues. C'est pourquoi le tribunal préposé à la répression des voleurs fut chargé de les poursuivre sur le seul chef de magie; on les faisait fustiger sur les épaules et promener sur des chameaux à travers tous les quartiers de la ville.
C'étaient des vieillards, d'ailleurs honnêtes gens, auxquels on ne faisait d'autre reproche que celui d'être savants dans l'explication des astres, et d'exercer leur savoir dans ce pays (Byzance).
12. Il y eut donc, dans les populations, une multitude considérable qui se réfugia, non-seulëment chez les barbares, mais dans des pays éloignés du territoire habité par les Komains; et l'on vit les villes et les cam-
pagnes se recruter principalement d'habitants étrangers. C'est en effet pour se dérober aux hostilités auxquelles ils s'attendaient dans leur pavs natal, comme s'il était pris par l'enuemi, que chacun abandonnait ainsi sa patrie.
ceux qui passaient pour ses affidés les plus dévoués, et leur persuadèrent d'enlever, d'abord en toute hâte ces valeurs et ensuite de mettre le feu au vaisseau , en annonçant à Zenon que l'incendie avait éclaté spontanément et avait brûlé ces richesses.
Quelque temps après, il arriva que Zenon mourut subitement. Les souverains devinrent les maîtres de sa fortune, comme héritiers testamentaires, en vertu d'un acte qu'ils produisirent, mais que le bruit public signala comme entaché de falsification.
i. Ils se firent aussi, et par un procédé semblable, héritiers de Tarien, de Démoslhène et de l'opulente ffilara, qui étaient au premier rang de la société, par la renommée dont ils jouissaient, et qui occupaient les dignités principales dans le sénat des Romains.
Us s'emparèrent du patrimoine de quelques autres, non en vertu de testaments en forme, mais de simples lettres supposées. C'est ainsi qu'ils succédèrent à Denys (Dionysos), habitant du Liban, et à Jean, fils de Basilins, qui était le plus distingué d'entre les habitants d'Édesse.
Celui-ci fut, malgré lui, livré comme otage par Bélisaireaxkx Perses, ainsi que je l'ai dit dans mes écrits antérieurs. Ckosroès retenait Jean, sous prétexte que les Romains avaient éludé l'exécution de toutes les conditions sous lesquelles cet otage avait été stipulé, 11 déclarait donc qu'il ne le rendrait qu'aux conditions ordinaires des captifs. L'aïeule de ce personnage vivait encore : elle consentit à traiter sur ce point, et se mit en mesure de fournir, pour son rachat, pas moins de
2,000 livres d'argent (14 1 mille franes environ). lorsque les espèces furent consignées à Dara, l'empereur, qui en fut informé, n'en permit pas la livraison, sous prétexte qu'on ne pouvait exporter ainsi chez les Barbares les richesses des Romains.
Bientôt après, Jean tomba malade et disparut du nombre des vivants. Le commandant de la ville produisit une lettre par laquelle, disait-il, son ami Jean, un peu avant sa mort, avait écrit qu'il voulait que sa fortune passât à l'empereur.
3. Il ne me serait pas possible d'énumérer les noms de tous les autres citoyens dont (Justinien et Théodora) se constituèrent eux-mêmes héritiers. Jusqu'à l'époque qui vit éclater l'émeute appelée du nom de Nikè (victoire), ils ne procédaient que par individu à la spoliation des fortunes des riches; mais, au temps dont je parle, confisquant pour ainsi dire en masse les biens des membres du haut sénat, ils mirent la main sur toutes les valeurs mobilières, et sur les plus belles de leurs terres qui étaient à leur convenance. Ils mettaient à part celles qui étaient grevées des impôts les plus élevés et des charges les plus onéreuses. Ils les rendaient à leurs anciens possesseurs, par affectation de générosité. Ceux-ci, pressés par les percepteurs des impôts, écrasés par les charges permanentes qui les grevaient, vivaient dans la détresse, dans l'attente de la mort qui venait bientôt les délivrer de leurs chagrins.
4. D'après les faits que j'ai rapportés, beaucoup de mes amis et moi, nous ne les avons jamais considérés
comme des êtres humains, mais comme certains démons couverts de sang, que les poètes appellent Vampires, qui, en se concertant, et dans le but d'arriver à la puissance nécessaire, pour ruiner facilement et rapidement les populations entières ainsi que leurs travaux, ont revêtu un corps humain. C'est ainsi que, devenus hommes-démons, ils mirent l'univers habité en combustion.
La preuve peut en être fournie, entre autres faits, par la puissance même de leurs actes.
5. On juge en effet, par l'importance des résultats (qui séparent les œuvres humaines des œuvres surnaturelles), quand les affaires humaines tombent au pouvoir des démons.
Malheureusement, de toute éternité, il survient un grand nombre d'hommes, qui, soit par hasard, soit par leur perversité naturelle, deviennent des fléaux pour des villes, pour des pays entiers ou toute autre localité. Mais il n'en est pas un, à l'exception des personnages surnaturels, qui aient eu la puissance de détruire une génération entière, et de frapper l'univers d'une calamité (permanente). La fortune se réunit à ces êtres, pour contribuer, par une influence particulière, au malheur du genre humain. Car, à la même époque, les tremblements de terre, les maladies pestilentielles et les inondations des fleuves produisirent de très-grands désastres, ainsi que je l'ai raconté. Ainsi, les calamités ne furent pas l'œuvre seule des mains humaines; elles dérivèrent aussi d'une autre puissance.