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s'emparèrent de cette honteuse spéculai ion, et que les traitants, investis de la faculté de se mettre en dehors de la loi, firent éprouver aux acheteurs des avanies excessives. Ils ne se bornaient pas en effet à tripler les prix, mais ils employaient des fraudes inouïes dans leurs transactions.
•2. Justinien établit plusieurs autres genres de monopoles, notamment à l'égard de la liberté de ses sujets. Il traita lui-même avec ceux qui n'eurent pas honte de se jeter dans cet infâme trafic, du prix moyennant lequel ils pouvaient s'y livrer librement; et il donna, à ceux avec lesquels il avait fait ces stipulations, la licence d'en poursuivre l'exécution à leur fantaisie.
Il faisait ce commerce criminel sans s'en cacher, avec toutes les autres fonctions; et les titulaires, à raison de la part qu'ils en donnaient à l'empereur, quelle que petite qu'elle fût, exploitaient sans aucune crainte leurs administrés, soit par eux-mêmes, soit par les agents qu'ils préposaient à chaque nature d'affaires.
3. Sous prétexte que les magistratures établies d'ancienneté ne suffisaient pas à leur expédition, il en créa deux autres dans la cité, quoique le préfet du peuple eût suffi auparavant pour expédier toutes les affaires criminelles. Il adopta cette résolution afin d'avoir à sa disposition un plus grand nombre de sycophantes (délateurs), et que la personne des innocents fût beaucoup plus vite livrée à ses châtiments.
L'une de ces magistratures fut nominalement établie pour le jugement des voleurs, et il l'appela Prétare du peuple. A la seconde il donna juridiction sur les pédé-
rastes, qu'il faisait poursuivre sans cesse, et sur ceux qui tenaient avec les femmes un commerce illicite.
A celle qui eut pour mission de s'informer des hétérodoxies (hérésies), il donna le nom 8 Inquisition.
4- Ainsi le préteur, s'il découvrait dans les objets volés des choses de prix, en faisait son rapport à l'empereur, en disant qu'on n'en connaissait pas les propriétaires; et de cette manière, Justinien devint possesseur des bijoux les plus précieux.
Celui qu'on appelait Inquisiteur, après avoir condamné les personnes dénoncées, inscrivait à leur charge des accusations imaginaires. L'empereur ne s'enrichissait pas moins dt; ce côté que de l'autre, sans observer aucune loi.
En effet, les agents de ces magistrats ne s'occupaient pas même, au commencement des procès, de se procurer des accusateurs ni de produire aucune preuve des faits. Néanmoins, pendant toute cette époque, on ne cessa de mettre à mort, aussi secrètement qu'on le put, des gens non dénoncés et non convaincus, et de coufisquer leurs biens.
5. Dans la suite, ce tyran sanguinaire ordonna, aux magistrats établis sur le peuple, de s'occuper cumulativement des délits, et d'anticiper par émulation les uns sur les autres, afin que chacun d'eux arrivât à en faire périr un plus grand nombre, et dans le moins de temps possible. Un jour l'un d'eux lui demanda, diton, à qui des trois une affaire, qui pouvait être revendiquée à un titre plus ou moins spécieux par chacun, devait être définitivement attribuée : A celui d'entre vous, répondit Justinien, qui aura anticipé.
6. La charge de questeur, que les empereurs qui l'avaient précédé avaient pour ainsi dire unanimement honorée, en ne la donnant qu'à des personnages expérimentés, pleins de sagesse, et éprouvés surtout dans la science des lois, cette charge qui avait la renommée de l'incorruptibilité, Jus lit lien la gaspilla sans pudeur, et la transmit, non sans grand dommage pour la société, à des hommes dépourvus de toute expérience, ou trop connus pour leur cupidité.
7. Cet empereur la conféra d'abord à Tribonien, dont j'ai rapporté dans mes écrits précédents assez de méfaits. Quand il fut effacé du livre de vie, Justinien s'empara d'une partie de sa fortune, quoiqu'il eût laissé un fils et nombre de descendants, au terme de son existence.
11 investit de cette dignité Junile, Africain d'origine, qui n'avait aucune connaissance des lois. Celuici ne les avait pas étudiées aux écoles publiques, et n'était pas même un lettré. Il connaissait, il est vrai, le latin; mais il n'avait pas appris la grammaire grecque, et ne pouvait parler cette langue. Souvent il essaya de prononcer quelques paroles en grec; mais ces essais ne réussissaient qu'à en faire le sujet de la risée de ses domestiques.
il était si âpre au gain, qu'il ne craignait pas de trafiquer publiquement des lettres de chancellerie, portant la signature de l'empereur. Il ne rougit jamais de tendre la main à ceux qui avaient affaire avec lui, pour le prix d'un statère d'or (14 fr. environ). Cependant la société ne subit pas, pendant moins de sept années, l'injure de ce personnage ridicule.
8. Quand Junile eut rempli le tenue de sa vie, Justinien éleva à cette dignité Constantin, personnage qui n'était pas sans connaissance des lois, mais d'une grande jeunesse, et qui n'avait jamais affronté les luttes du barreau. Mais c'était le plus improbe et le plus fanfaron des hommes. Il plut beaucoup à Justinien, et fut en grande faveur auprès de lui, parce que cet empereur, par son entremise, pouvait incessamment voler et juger selon son caprice.
Aussi Constantin recueillil-il, en peu de temps, de grandes richesses. Mais il montra une fatuité extrême. La terre ne pouvait le supporter, et il méprisait tout le monde. Ceux même qui voulaient lui porter de grands cadeaux, étaient obligés de les confier à ceux qui paraissaient les plus avancés dans l'intimité du questeur. Personne ne pouvait l'aborder ni conférer avec lui, si ce n'est quand il se rendait auprès de l'empereur, ou quand il revenait du palais. Même alors il ne ralentissait pas sa marche; mais il allait avec précipitation, de peur que ceux qui l'abordaient ainsi ne lui dérobassent son temps sans le payer.
C'est ainsi que les choses se passaient sous cet empereur.
Subside aérien. — Exactions autorisées |>ar Justinien — Confiscation des
biens de Jean de Cappartoce Remplacement de Phocas et de Bossus.
— Les mises à ferme confiées à des commissaires salariés — Spoliations augmentées. — Serment imposé au sujet de la vénalité. — Corruption ascendante des fonctionnaires. — Les Thraceset les lllyrieus répriment d'abord les déprédations des Huns, des Golhs et autres Barbares, puis les imitent en faisant du butin sur les populations rurales. — Celles-ci , en repoussant ces invasions, sont obligées de le restituer aux Barbares.
i. Quant au préfet des Prétoriens, il fournissait au trésor public une rétribution annuelle de plus de trente centenaires (3,ooo livres d'or valant 3 millions 3oo mille fr. environ). On l'appelait rente aérienne, sans doute parce quelle n'était pas régulière ni usitée, et qu'elle semblait, par un certain hasard, tombée du ciel. 11 aurait fallu l'appeler V impôt de la perversité, à cause des maux dont elle était la source. Car elle servait de prétexte aux fonctionnaires qui étaient investis de ce haut pouvoir, pour exercer incessamment leurs exactions sur leurs subordonnés.
Ils feignaient de le percevoir ati profit de l'empereur, et ils en tiraient sans peine des sommes suffisantes pour acquérir une opulence royale. Justinien ne leur en faisait aucun reproche, jusqu'à ce qu'ils eussent déployé le luxe que cette fortune leurpermet-
tait d'afficher. Alors saisissait la première occasion favorable pour leur intenter un procès du caractère le plus grave, afin d'arriver à la confiscation de leur fortune tout entière.
2. C'est ainsi qu'il agit à l'égard de Joarinès (Jean), le Gappadocien. Tous ceux qui occupèrent cet emploi pendant son règne sont ainsi devenus opulents à un degré extraordinaire, et subitement, à l'exception toutefois de deux.
L'un est Phocas, dont j'ai parlé dans mes écrits antérieurs, personnage ami zélé de la justice, qui, dans l'exercice de cette dignité, resta pur de toute suspicion de gain illicite.
Et l'autre, fiassus, qui a géré cette charge dans un temps ultérieur.
Aucun d'eux ne la conserva même une année. Au bout de quelques mois, ils en furent dépossédés, comme s'ils étaient incapables et entièrement étrangers aux mœurs du temps. Mais pour ne pas me livrer à un détail sur leurs personnes, qui serait sans fin, je dirai qu'il en fut de même des autres magistratures de Byzance.
3. Voici cependant ce que fit Justinien dans toutes les parties de l'empire. Il choisit les hommes les plus pervers, pour leur livrer, au prix de grosses sommes, les hautes fonctions qu'ils déshonoraient.
En effet, aucune personne sage et douée de quelque conscience ne conçut la pensée de compromettre son patrimoine, pour piller des citoyens qui n'avaient commis aucun délit.
Quand l'autocrate avait recueilli de ses complices For qu'il en désirait, il leur donnait plein pouvoir de travailler en conséquence toute la fortune de ses sujets, afin qu'en sacrifiant à ces hommes des provinces entières, ils pussent devenir riches à leur tour.
Quand ils avaient acquis à l'enchère, et moyennant de forts intérêts, les magistratures des villes, et lorsqu'ils en avaient compté le montant à leurs vendeurs, ils arrivaient dans les cités, y déployaient incessamment les procédés les plus rigoureux contre leurs administrés, jamais dans l'intention de les protéger, soit pour s'acquitter envers leurs créanciers des engagements qu'ils avaient pris, soit afin d'acquérir en résultat une fortune considérable. Ils ne craignaient point que cette conduite leur fit courir aucun péril. Ils pensaient, au contraire, qu'elle leur ferait d'autant plus d'honneur, qu'ils auraient plus rapine, en multipliant, sans cause légitime, le nombre de leurs victimes. La réputation qu'ils s'étaient faite de meurtriers et de voleurs, était regardée comme une preuve de leur habileté.
Toutefois, dès que Juslinie.n avait appris qu'ils s'étaient enrichis dans ces commandements, il les enveloppait aussitôt dans ses filets ; et, sous un prétexte quelconque, il leur enlevait incontinent toutes leurs richesses.
4. H avait publié une loi par laquelle il ordonnait aux fonctionnaires de jurer, avant de prendre possession, qu'ils étaient purs de toute exaction, qu'ils n'avaient rien payé pour obtenir leur emploi, et qu'ils
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n'en trafiqueraient pas. Il y menaçait les infracteurs de toutes les poursuites autorisées par les anciennes lois.
Mais un an ne s'était pas écoulé depuis sa promulgation, qu'oubliant ce qu'il avait écrit, et les malédictions qui l'accompagnaient, il mettait sans aucune pudeur, aux enchères, les plus importantes des magistratures, non en cachette, mais en pleine place publique. Ceux qui les achetèrent, malgré leurs serments, mettaient tout au pillage avec plus d'audace qu'auparavant.
5. Il imagina ensuite quelque chose d'incroyable. Il ne voulut plus mettre à prix, comme auparavant, les magistratures qu'il croyait les plus respectées à Byzance et dans les autres cités. Mais ayant réuni un nombre suffisant de mercenaires, il leur donna pour commission de lui rapporter tous les revenus des provinces, d'après l'estimation qu'il en faisait.
Ceux-ci, porteurs de la taxation, la colportaient sans crainte dans leurs tournées, et enlevaient tout ce qu'ils trouvaient dans le pays. La commission stipendiée agissait comme si elle était la magistrature ellemême, pour piller les sujets (de l'empire).
6. Cet empereur employa tout son temps à présider avec un soin minutieux à la direction de ces hommes dans l'exécution de ce plan. A dire vrai, c'étaient les plus scélérats qui fussent au monde. Il suivait à la piste tous les détails de cette opération détestable.
Lorsqu'il porta d'abord des hommes pervers aux hauts emplois, la licence qu'on leur accorda dans l'exercice du pouvoir mit en lumière leur corruption,
et nous nous étonnâmes que la nature de l'homme se prêtât à une telle méchanceté. Lorsque ceux qui longtemps après leur succédèrent dans les charges publibiiques, se montrèrent capables de les surpasser, on se demanda comment leurs prédécesseurs avaient pu paraître les plus pervers des hommes; et par comparaison avec leurs successeurs, qui les avaient surpassés, on eut le tort de les regarder comme des hommes bons et honnêtes dans leur conduite.
Mais les troisièmes, et ceux qui les suivirent, enchérirent sur les seconds par l'excès de leur perversité, et par l'habileté infernale qu'ils mettaient à inventer de nouvelles accusations, de manière qu'ils procurèrent une renommée supportable à leurs devanciers.
Le mal se prolongeant, on apprit par l'expérience du fait que la perversité, chez les hommes, s'accroît naturellement par l'usage. Entretenue par la connaissance des précédents, et encouragée par le pouvoir suprême à tourmenter les victimes, elle put incessamment parvenir à cet excès de hauteur, que la pensée des opprimés elle-même est à peine capable de mesurer.
Tel fut le sort des Romains, par rapport à leurs magistrats.
7. Souvent les Huns avaient, en ennemis et par la force des armes , réduit en esclavage et pillé les populations de l'empire. Les généraux des ïhraces et des Illyriens voulaient spontanément prendre les armes et leur courir sus, quand ils faisaient retraite. Mais ils revenaient sur leurs pas, après qu'on leur avait
exhibé des lettres de Justinien, qui leur interdisait cette diversion contre les Barbares, sous prétexte que ceux-ci étaient les auxiliaires obligés des Romains contre les Goths et quelques autres ennemis de Perapire.
8. D'après cet ordre, ces Barbares agirent comme ennemis; ils faisaient des esclaves dans ces contrées : ces amis et alliés des Romains emmenaient chez eux les prisonniers avec le reste du butin.
Souvent il arriva que les habitants des campagnes, dans cette partie de l'empire, pour délivrer leurs femmes et- leurs enfants de l'esclavage, se réunissaient en troupes armées, marchaient contre ces brigands, leur tuaient beaucoup de monde, et parvenaient à leur enlever leurs chevaux avec tout le butin. Mais ils éprouvèrent de grands dommages de ces expéditions. Car il venait de Byzance des commissaires qui ne rougissaient pas de les frapper et de les couvrir de blessures, et de séquestrer leurs biens jusqu'à ce qu'ils eussent rendu aux Barbares les chevaux dont ils s'étaient d'abord em» parés (par représailles).
Non.inaiiou île Théodote, comme préfet du prétoire, à la place de Jean de Cappadoce, et remplacement de Théodote par le Syrien Pierre Barsyame, ancien usurier. — Cupidité de celui-ci. — Il supprime les gratificatious des soldats. — Trafic des emplois de toute nature. — Spéculation sur les blés. — Disette de Byzance- — Murmures et révolte. — Barsyame soutenu par Théodora et ses propres sortilèges. — Sa liaison avec les Manichéens. — Leur iufluence sur Justinien. — Barsyame, dépossédé de la dignité de préfet du prétoire, passe à celle de ministre du trésor, à la place de Jean de Palestine. — Il supprime les secours attribués aux familles malheureuses.
i . Lorsque l'empereur et Pimpératrice Théodora firent punir Joannès (Jean) de Cappadoce, ils s'occupèrent de mettre un autre en possession de sa dignité. Ils se concertèrent pour chercher un homme plus pervers que lui. Ils regardèrent autour d'eux pour trouver cet instrument de leur tyrannie, et passèrent en revue toutes les réputations, afin de s'assurer d'un moyen de plus de ruiner leurs concitoyens.
Ils avaient au premier moment investi de ce commandement Théodote, personnage qui sans doute n'était pas un homme de probité, mais qui n'avait pas l'habileté nécessaire pour remplir toutes leurs intentions.
Ils continuèrent donc de toutes parts leurs recherches, et découvrirent enfin un nommé Pétros (Pierre),
Syrien de nation, qu'on surnommait Harsyame, et qui était d'une cupidité effrénée. Cet homme avait autrefois fait le change des espèces monétaires de cuivre, plus tard des oboles (monnaie d'argent), qu'il maniait avec fraude. Par la dextérité de ses doigts, il trompait habituellement les pratiques de son bureau; car il était très-habile à dérober les valeurs qui lui tombaient dans les mains; et, lorsqu'il était pris sur le fait, il disait que l'erreur venait de ses mains, et il montrait une audace de langue sans pareille pour se la faire pardonner.
■>.. Ce Harsyame fut ensuite enrôlé parmi les soldats des Hyparques (gardes du prétoire), où il se fît une telle réputation d'improbité, qu'il plut à Théodora et qu'elle l'employa dans la plupart de ses affaires, surtout dans celles qui, par l'iniquité dû but qu'elle poursuivait, exigeaient le génie le plus inventif. C'est pourquoi Juslinien et Théodora dépouillèrent Théodote de la dignité qu'ils lui avaient conférée après le Cappadocien, et mirent à sa place Pétros comme l'homme le plus capable d'agir en tout selon leurs intentions.
Celui-ci non-seulement priva sans pudeur, et sans craindre ce qui pouvait en résulter, les soldats de leurs gratifications ; mais il mit les commandements à prix sur une plus large échelle qu'auparavant. Après les avoir ainsi déshonorés, il les livrait à des individus qui ne rougissaient pas de concourir à cette impii; vénalité, et donnait à ces trafiquants de fonctions publiques la licence d'en faire peser \v poids à leur discré-
tion sur les personnes et sur les fortunes de ceux qui étaient soumis à leur autorité.
Car Barsyame avait pour lui-même, et transmettait à quiconque avait acheté le commandement d'un pays, le droit de le piller et de le ravager à volonté.
3. C'était du chef de l'État qu'émanait la vénalité qui s'exerçait même sur la vie (de ses sujets), et le modèle selon lequel on procédait à la ruine des villes. Mais c'était chez les présidents des dicastères (tribunaux), et au milieu de la place publique, que s'établissait le brigand légal, ainsi nommé de la manière dont il agissait pour faire sa récolte des richesses destinées à le remplir, et du défaut d'espoir qui restait aux opprimés d'obtenir réparation des crimes dont ils étaient victimes.
Tous ceux qui furent promus aux fonctions publiques, quoiqu'il y en ait eu plusieurs honorables, Barsyame ne cessa de travailler à se les assimiler en perversité.
4. Cette criminelle conduite ne fut pas l'apanage de lui seul. Elle fut adoptée par tous ceux qui, avant ou après lui, occupèrent la même dignité. La magistrature, appelée le Magistère, en fit à peu près autant, ainsi que les Palatins, les trésoriers, les préposés à la perception usuelle des revenus qu'on appelle privés et patrimoniaux du prince; en un mot, tous ceux qui à Byzance ou dans les autres cités remplissaient les fonctions publiques.
Depuis en effet que ce tyran gouverna les affaires, il plaça dans chaque emploi ceux qui fournirent à ses
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agents les subsides qu'il avait fixés, soit par lui-même, soit par le chef du service, et ce, sans aucune mesure. T,eurs préposés, pressés quMls étaient de s'acquitter des engagements qui les avaient appauvris, étaient obligés de se livrer, pendant la durée de leur fonction, aux exactions les plus odieuses et les plus serviles.
5. Une grande quantité de blés, qui avait été apportée à Byzance pour la consommation de cette cité, se putréfia en grande partie, de manière à n'être plus propre à la subsistance de la population. Cependant Justimen fit expédier ces blés aux villes de POrient, proportionnellement à l'importance de chacune, et il en exigea le payement, non au taux du froment, même de première qualité, mais à un prix beaucoup plus élevé, ce qui nécessita pour les acheteurs soumis à ces taxations excessives de grands sacrifices d'argent. Puis, on fut obligé de les jeter ensuite dans la mer ou dans les égouts.
Lorsque la capitale fut remplie d'un nouvel approvisionnement considérable, en blés sains et non corrompus, il résolut de les vendre à la plupart des villes qui se trouvaient privées de froment. Par ce moyen, l'empereur recueillit un double gain, comparativement à celui que les receveurs du domaine public avaient pu percevoir selon les règles antérieures.
6. Mais l'année suivante, !a récolte des moissons ne fut pas aussi abondante, et la flotte d'approvisionnement n'apporta pas une quantité suffisante aux besoins de Byzance. Pe/ros, déconcerté par les événements, pensa qu'il pouvait recueillir une grande provision de
froments dans les terres de la Bithynie, de la Phrygie et de la Thraee. Les habitants de ces pays furent obligés d'apporter ces fardeaux aux ports d'embarquement, ce qui entraîna beaucoup de labeur pour les transporter de là, non sans péril, à Byzance; et là ils eurent à se contenter d'un prix au-dessous de toute raison.
La perte s'éleva pour eux si haut, que Ton eût préféré remettre gratuitement ces céréales au domaine public, et même en payer la valeur. C'est cette avanie que le gouvernement décora du nom de Synone. (approvisionnement).
La ville de Byzance n'en fut pas moins dépourvue des quantités nécessaires à sa subsistance. Beaucoup de plaintes, à ce sujet, s'élevèrent jusqu'à la personne de l'empereur. En même temps les soldats, prives de leur solde accoutumée, s'assemblèrent presque tous, se répandirent dans la ville en tumulte, et y mirent le trouble.
L'empereur parut fort irrité contre liarsyame, et manifesta la volonté de le destituer de sa dignité pour cette cause. Il lui fut d'ailleurs rapporté que Petms. par ses procédés diaboliques, avait recueilli et caché de grandes richesses qu'il avait dérobées au trésor public; et le bruit public était conforme à la vérité.
7. Mais Théodore* ne l'abandonna pas, car elle eu était extraordinairement éprise; ce fut, à ce qu'il paraît, à cause de sa perversité, et parce qu'il s'entendait éminemment à opprimer les sujets (de l'empire) En effet, elle était elle-même très-cruelle et pleine d'inhumanité. Elle voulait que ses agents fussent parfaitement capables de réaliser ses desseins.
On dit aussi qu'elle fut ensorcelée par ce Pttrus, et que ce fut la cause pour laquelle l'aversion qu'elle avait (dans le principe) contre lui se changea en protection. Car ce Harsyame était habile en philtres et en sorcellerie.
Il fréquentait ouvertement les Manichéens, et il ne dissimula jamais l'intérêt qu'il leur portait. Cependant, et quoique l'impératrice connût cette liaison, elle ue retira pas la confiance qu'elle avait accordée à cet homme. Au contraire, elle résolut, par ce motif, de se l'attacher et de l'aimer davantage. Elle-même, en effet, dès son enfauce, s'était liée aux mages et aux devins. C'était devenu une habitude. Elle vécut dans cette croyance, et elle ne fit qu'avancer de plus en plus dans la confiance que cet art lui inspirait.
8. On dit même qu'elle ne serait pas parvenue à faire mouvoir Justin/en avec autant de facilité, si elle n'avait pas employé envers lui la puissance des démons. Car ce prince n'était pas assez bien né, assez juste, assez ferme dans la voie du bien, pour se mettre au-dessus de cette influence secrète. Mais lui, manifestement dominé par la soif du sang et des richesses, il cédait sans difficulté à ceux qui le trompaient et qui le flattaient.
Dans les entreprises qui méritaient le plus de sollicitude, il changeait sans aucune raison de résolution, et paraissait plus léger même que la poussière. Aussi, pas un de ses parents, ni de ses amis, ne plaça la moindre espérance dans sa fixité. Des innovations survenaient incessamment, et même toujours, dans l'exé-
cution de ses desseins. 11 était donc, comme je lai dit, très-disposé aux influences magiques, et se trouvait ainsi à la disposition absolue de Théodora. C'est pour ce motif que l'impératrice aima tant Pétros, qui était adonné à ces pratiques.
9. Justinien le déposséda avec peine de la dignité qu'il lui avait d'abord conférée ; mais sur les instances de Théodora, il le nomma bientôt après ministre du trésor, et dépouilla Joannès (Jean) de ces fonctions, quoiqu'il y eût peu de mois qu'il l'en avait investi.
Celui-ci était originaire de la Palestine, doux et très-probe, incapable de s'emparer des revenus des particuliers. Jamais il n'avait causé de tort à personne. Le peuple entier l'aimait naturellement et vivement; aussi ne cou vint-il nullement à Justinien ni à sa compagne. Aussitôt qu'ils s'aperçurent qu'il se trouvait, contre leur attente, parmi leurs agents, un fonctionnaire honnête et probe, ils en éprouvèrent une sorte de vertige, s'en indignèrent de toutes façons, et firent en sorte de le repousser le plus tôt possible de leur présence.
10. C'est ainsi que Pfftros devint le successeur de Joannès, et présida désormais à l'administration des trésors royaux. Aussitôt il redevint la cause principale des plus grands malheurs qui fondirent sur tous. Il détournait en effet la plus grande partie des sommes que l'empereur, d'après une coutume ancienne, avait l'habitude de faire délivrer chaque année à plusieurs familles à titre de secours.
Barsyame n'en faisait pas moins un prélèvement sur
le trésor public à son profit sur ce fonds ; mais il en donnait une partie à l'empereur. Ceux qui se trouvèrent privés de cette allégeance demeurèrent dans une grande désolation. Ils ne touchèrent pas la quantité de monnaie d'or qui d'ordinaire leur était comptée. Au contraire, on leur en donnait moins qu'il n'avait été pratiqué constamment auparavant.
Tel est l'abus que cet empereur fit des magistratures.
Ruine des propriétés particulières. — Abolition des remises des impôts arriérés, même aux Tilles prises par les Barbares. — • Impots de la synone, de l'épibole et du recensement expliqués — Soldats logés d'une manière permanente dans les maisons privées. — Barbares installés gratuitement dans les habitations des particuliers.
1. Je vais maintenant raconter comment Justimen détruis^ partout les patrimoines des habitants des provinces de l'empire; quoique, à vrai dire, ce que j ai rapporté un peu auparavant des faits et gestes des gouverneurs envoyés dans toutes les cités, ait déjà fait connaître leurs souffrances. Car ce sont ces hommes qui, les premiers, par leurs violences envers les propriétaires de ces pays, ont commis les déprédations dont j'ai signalé la nature.
2. C'était d'abord une ancienne coutume que le souverain des Romains remît, non-seulement une fois par règne, mais fréquemment à ses sujets, tout l'arriéré des contributions, afin de ne pas ruiner immédiatement les gens appauvris et sans ressource pour les acquitter, et de ne pas fournir aux agents de la perception des prétextes pour exercer des avanies contre les contribuables en les surtaxant. Justinien ne fit aucune concession de ce genre pendant un règne qui avait déjà duré trente-deux ans; et depuis lui, les
propriétaires obérés furent obligés d'abandonner leurs biens sans espoir de retour.
Les dénonciateurs ne manquaient pas pour effrayer les plus timides, en faisant retentir à leurs oreilles le reproche qu'ils étaient en débet sur le passé au delà de la valeur de leurs terres. Ces infortunés craignaient moins l'annonce d'une imposition extraordinaire, que le poids insupportable du grand nombre de termes qui étaient arréragés pendant les temps antérieurs. Aussi, beaucoup d'entre eux offraient-ils l'abandon de leurs patrimoines à ces persécuteurs ou au fisc.
3. Les Mèdes et les Saracènes (Sarrasins) avaient envahi la plus grande partie de l'Asie. Les Huns et les Sclabènes (Slaves) avaient ravagé l'Europe entière. Les villes avaient été prises et rasées , ou elles avaient été soumises à des contributions excessives. Les habitants avaient été réduits en esclavage avec toutes leurs richesses ; le pays était devenu désert de ses habitants, par suite des incursions journalières. Cependant Jiistinien ne remit les impôts à aucun d'eux, et se borna, à l'égard des villes prises, à les décharger environ d'une anuée.
L'empereur Anastase avait, en pareille circonstance, abandonné jusqu'à sept ans de contributions, et je ne crois pas que même par cette concession il eût fait assez.
4. Depuis que Cabadès, en se retirant, avait ravagé horriblement les habitations, et depuis que Chosroës, ayant saccagé tout le pays, les avait rasées, en faisant
supporter aux vaincus de plus grandes calamités, Justinien n'avait accordé à ces populations, ainsi qu'aux autres, qu'une remise dérisoire de l'impôt. Celles-ci, en effet, avaient eu plusieurs fois à subir l'invasion armée des Mèdes, et d'une manière continue, les déprédations des Huns et des barbares Saracènes du coté de l'Orient. Les pertes n'avaient pas été moins grandes de la part des Barbares à l'égard des Romains habitant les provinces de l'Europe.
Cet empereur leur parut donc plus impitoyable que toutes ces hordes; les propriétaires, dans ces contrées, étaient dépouillés simultanément par les réquisitions de vivres (les synonesj, par les séquestres (épiboles) et par les recensements diagraphies), quand les ennemis s'étaient retirés.
5. Je vais expliquer ce qu'il faut entendre par ces mots, et quel était l'effet de ces mesures.
On oblige les propriétaires de terres à nourrir l'armée romaine dans la mesure de chaque circonscription, ei les redevances sont fixées, non sur les besoins du moment, mais d'une manière spéciale et selon la part qui leur en est faite à l'avance. Si ceux auxquels est imposée la charge des approvisionnements ne recueillent pas suffisamment de vivres dans le pays, il n'en faut pas moins que les malheureux livrent ce qui a été jugé nécessaire à la subsistance des hommes et des chevaux. 11 faut alors qu'ils achètent toute la différence à des prix bien supérieurs à la valeur vénale, et qu'ils les fassent apporter de pays quelquefois fort éloignés au lieu du campement, et qu'ils mesurent aux
comptables militaires, non la ration usitée pour chaque soldat, mais celle qu'indiquent arbitrairement ces agents.
Voilà la corvée appelée la Synone qui coupe les nerfs de tous les propriétaires fonciers. C'est en effet un impôt devenu annuel, qui s'est accru invinciblement dans uue proportion décuple, surtout quand ils doivent fournir, non-seulement à la subsistance de l'armée, mais à l'obligation répétée d'approvisionner eux-mêmes Byzance de céréales.
Ce Barsyarne n'est pas le premier qui ait eu l'impudeur de créer une charge si irrégulière. Le Cappado* cien (Joannès) en avait donné l'exemple avant lui, et les successeurs de Barsjrame dans la dignité dont il était revêtu, adoptèrent la même résolution.
Telle était donc la nature de la Synone.
6. Le nom de VEpibole signifie quelque chose comme ruine imprévue, subite, qui frappe les propriétaires du sol et qui tombe sur eux de manière à leur ôter toute espérance de vivre. C'est un impôt sur les terres désertes et improductives que les possesseurs ou cultivateurs ont abandonnées tout à fait, par suite de décès, ou que des infortunés ont choisies pour asile en quittant le sol paternel, afin d'y dérober la vue de leurs malheurs.
Ce sont ces terres que les souverains n'ont pas dédaigné d'imposer sur la tête de gens aussi malheureux. Ce nom iïÉpibole lui vient de cette occupatioti du sol; et il fut établi, à ce qu'il paraît, surtout à cette époque.
7. Quant aux Diagra/thies (recensements), on peut en apprécier sommairement la nature par l'exposé qui suit :
Il arrive nécessairement, et il arriva surtout en ces temps (malheureux), que les villes fussent affligées de grandes pertes. Je me dispense, afin de ne pas tomber dans la diffusion, d'en indiquer en ce moment les causes et l'étendue. Ceux qui y possédaient des propriétés, en faisaient le tableau selon la portion d'impôt dont elles étaient affectées. Jusque-là il n'y avait pas de mal. Mais quoiqu'une maladie pestilentielle eût affligé toute la terre, et n'eût pas épargné l'empire des Romains; quoiqu'une grande partie des cultivateurs y eût succombé, et que le fléau eût, ainsi qu'on le conçoit, rendu diverses contrées désertes, Justinien n'en exécuta pas moins, et sans pudeur, les propriétaires en débet.
Il ne les affranchit point de leur impôt annuel. Il fit plus : il frappa chacune d'elles, non-seulement pour les parties, qui par leur produit pouvaient le supporter, mais dans celles contiguës dont elles avaient perdu une partie plus ou moins forte. Il présidait au recouvrement de l'impôt, non-seulement à l'égard de tous les points que je viens de préciser, mais en y comprenant les propriétaires les plus malheureux dans leurs antiques possessions.
De plus, il donnait aux soldats des habitations dans les appartements les plus beaux et les plus riches, tandis que les propriétaires étaient réduits à vivre dans leurs chambres les plus chétives et les plus négligées
CHAP. XXIII. iô;»
8. Toutes ces calamités arrivèrent et se perpétuèrent à la charge des habitants, sous le règne de Justinien et de Théodora, tandis que la guerre et tous les fléaux qui en sont le cortège ne cessaient de peser sur très infortunés.
Puisque j'ai parlé des logements militaires, je ne dois pas taire que les propriétaires de maisons, à Byzance, furent obligés d'y recevoir au moins soixante et dix mille Barbares, dont il ne leur était permis de tirer aucun loyer, et qui ajoutaient à leurs autres tribulations.
Avanies faites aux militaires par le moyen des Logothète*. — Division des soldats en trois classes. — Leur avancement interrompu. — Leur solde détournée. — Diminution de l'armée. — Soldats du prétoire congédiés. — Alexandre, logothète en Italie. — Aides de camp des généraux. — Garnisons des frontières abandonnées. — Gardes du palais , scholaîres et surnuméraires. — Arméniens. — Le magister Pierre, meurtrier d'Amalasonthe. — Officiers du palais, domestiques et protecteurs. — Gratification quinquennale (pentestatère) supprimée. — Retenue des officiers de l'cin iiereur et des dignitaires (10,000 livres d'or) confisquée.
i. Je ne dois pas taire non plus ce que Juslinien entreprit contre les militaires. Il établit sur eux des intendants, avec la mission d'exercer sur tous les plus grandes exactions, et la certitude d'en tirer pour euxmêmes la douzième partie des fournitures. Il leur donna le titre de Logothètes. Voici comment ils opéraient annuellement.
La solde militaire n'était pas réglée par la loi d'une manière égale pour tous. Celle des soldats encore jeunes, et qui étaient exercés à manœuvrer avec précision, était la plus faible. Il en appartenait une supérieure à ceux qui avaient servi dans les camps, et qui atteignaient déjà le milieu du contrôle. Les vétérans, à la veille de prendre congé de l'armée active, obtenaient une prestation beaucoup plus forte, afin qu'ils fussent assurés en quittant le service d'une subsistance suffisante pour le reste de leur vie, et qu'après leur
mort ils pussent laisser à leur famille un petit patrimoine.
Le temps faisait ainsi monter incessamment les soldats en grade, à mesure que leurs camarades mouraient ou prenaient leur retraite, et distribuait à chacun selon son ancienneté les allocations du trésor public. xMais les logothètes ne permirent pas qu'on rayât du contrôle les militaires décédés, soit de mort naturelle, soit par suite des guerres fréquentes qui en eulevaient le plus grand nombre.
Ils n'en remplirent pas les vides pendant longtemps.
a. De là il arriva que l'Etat ne compta plus à son service le nombre de soldats qui lui était toujours nécessaire. Les survivants furent privés de la part qui leur revenait, de la succession des vétérans. Les prestations furent moindres que les règlements ne le prescrivaient, et les logothètes partagèrent avec Justinien, pendant tout le temps qui s'écoula (depuis leur création), les gains illicites qu'ils faisaient sur le soldat.
De plus, on rogna les militaires par beaucoup d'autres inventions fiscales, comme pour les récompenser des dangers auxquels ils s'exposaient à la guerre.
Les uns étaient réprouvés sous la dénomination de Grecs, comme si rien de brave ne pouvait sortir de cette race. Les autres furent écartés sous prétexte que l'empereur ne leur avait pas assigné le service auquel ils étaient attachés, quoiqu'ils eussent exhibé leurs commissions officielles. Les logothètrs osaient, sans
pudeur, les déclarer subreptices. D'autres étaient licenciés, parce qu'ils s'étaient éloignés pendant quelques jours de leurs compagnons d'armes.
3. Dans la suite, quelques-uns des gardes du prétoire furent envoyés dans toutes les parties de l'empire, pour épurer eu quelque sorte les contrôles de l'armée et désigner ceux qu'ils ne jugeraient pas capables d'y faire aucun service. Ils ôtaient aux uns leurs insignes, comme bouches inutiles, ou comme hors d'âge; et ces malheureux étaient obligés de s'adresser eu public, aux hommes charitables qu'ils rencontraient, pour implorer avec larmes et par des gémissements répétés le pain nécessaire à leur subsistance.
Ils réduisaient les autres à un état de terreur telle que, pour ne pas subir un tel affront, ceux-ci préféraient se racheter à haut prix du service, de sorte que les soldats, vexés par toutes sortes d'avanies, furent grandement intimidés, et ne conservèrent plus aucun goût pour le métier des armes.
4- Cette conduite rit péricliter les affaires des Romains, même en Italie. Alexandre, qui fut envoyé comme iogothète en ce pays, la mit avec audace en pratique envers les militaires de cette armée. Il enleva aussi aux Italiens leurs richesses, sous prétexte de les punir de leur soumission à Theuderich (Théodoric) et aux Goths.
Les soldats n'eurent pas seuls à souffrir des mauvais traitements et des privations que leur imposaient les logothètes. Ceux qui accompagnaient les généraux, en diverses qualités, et qui pour la plupart jouissaient
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d'une grande considération, eurent aussi à souffrir de grandes avanies. Car ils n avaient aucun moyen de se procurer les prestations qui leur étaient dues, que par les logothètes
5. Puisque je suis sur ce chapitre, j'ajouterai ici d'autres détails. Les empereurs précédents avaient eu soin, depuis un temps immémorial, de placer sur toutes les frontières de l'empire une grande force militaire pour la garde de ses limites. C'est surtout à la frontière orientale, qu'en vue d'empêcher les incursions des Perses et des Saracènes (Sarrasins), ils avaient établi des garnisons appelées Limitantes. Justin/en los traita tout d'abord si exlraordinairement et avec tant de légèreté, qu'il toléra de la part des payeurs un arriéré de quatre ou cinq ans dans la solde des militaires. Quand la paix fut faite entre les Romains et les Perses, ces malheureux, au lieu de profiter des avantages qu'elle procure, furent obligés de faire remise au trésor d'une créance si légitime. Dans la suite, le nom même de cette partie de l'armée disparut. Du reste, les autres frontières de l'empire furent privées de leurs garnisons, et les soldats qui les avaient composées n'eurent d'autre ressource que de tendre les mains aux personnes charitables.
6. Il y avait d'autres soldats, consacrés depuis l'origine à la garde du palais. On les appelait Scholaires ; ils étaient au nombre de trois mille cinq ceuts au moins, et l'on avait depuis longtemps pratiqué la coutume de leur payer une solde supérieure sur les fonds du trésor public. On les choisissait d'abord, pour ce
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poste d'honneur, dans l'élite des Arméniens. Mais à partir du règne de l'empereur Zenon, il y eut pleine licence de recruter ce corps parmi les hommes les moins courageux et les moins exercés à la guerre, et enfin d'en conférer le nom au premier venu. Avec le temps, on en vint, en déposant un prix, comme pour l'acquisition d'un esclave, à acheter cet office militaire.
Quand Justin parvint à l'empire, ce Justinien en reçut ainsi un grand nombre, et recueillit, par ce moyen, de grandes sommes d'argent. Lorsque les cadres en furent complètement remplis, il y joignit un corps de deux mille hommes qu'on appela Surnuméraires. Quand lui-même eut l'empire, il les congédia aussitôt sans leur rendre leur argent.
7. A l'égard des individus compris dans le cadre des scholaires, voici ce qu'il imagina contre eux. Lorsque le bruit se répandit qu'on allait envoyer une expédition en Afrique, en Italie ou contre les Perses, il leur enjoignit de faire leurs préparatifs pour entrer en campagne, quoiqu'il fût parfaitement informé de leur impuissance à faire la guerre. Ceux-ci, craignant que cet ordre ne fût réalisé, firent remise des allocations qui leur appartenaient pendant qu'elle devait durer.
Cette manœuvre obtint plusieurs fois son effet sur les scholaires. Tant que Pétros fut investi des fonctions du magistère, il les écorcha journellement par des vols inouïs. Il avait l'extérieur doux et fort éloigné d'une rudesse outrageante; mais il était le plus
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roué des hommes, et de l'avarice la plus sordide. J'ai d'ailleurs parlé de ce Pélros quand, dans mes écrits précédents, j'ai raconté le meurtre Arnalasonthe, fille de Theuderic (T/iéodoric) y dont il fut l'exécuteur.
8. 11 y a encore dans le palais un graud nombre d'officiers plus éminents, auxquels le trésor public est accoutumé de payer d'autant plus en appointements, qu'ils achètent leurs charges; le prix en est plus élevé que le nom militaire qu'ils portent : on les appelle Domestiques et Protecteurs ; de toute ancienneté, ils sont affranchis du service à la guerre. On est dans l'usage, en effet, de les compter dans le palais, pour l'ordre et la représentation seulement. Us habitent, les uns Byzance, les autres la Galatie, conformément à une ancienne coutume, et d'autres pays encore. Justinien les effraya parles procédés ordinaires que j'ai exposés, et les amena à lui abandonner les allocations qui leur appartenaient.
9. Nous résumerons toute sa conduite en un point. C'était une loi, qu'à chaque pentaétéride (cinquième année), l'empereur fît don à chaque soldat d'une gratification en or. C'est pourquoi le prince envoyait dans toutes les parties de l'empire des officiers qui, à l'époque de cette période, délivraient à chacun d'eux cinq statères (^5 francs environ) , et il n'y avait aucun moyen d'éviter cette prestation. Mais du jour où cet homme fut en possession du gouvernement, il n'en fit rien, et ne s'en occupa même pas, quoique trente-deux ans se soient écoulés déjà depuis qu'il règne, en sorte que cette pratique est en quelque sorte tombée en désuétude. 1 1
10. Je vais raconter un autre moyen encore qu'il a trouvé de piller ses sujets. A Byzance, ceux qui servent l'empereur, ou les dignitaires, soit comme hommes d'armes, soit comme secrétaires, soit pour un office quelconque, sont portés sur des registres à la suite des fonctionnaires. À mesure que le temps s'avance, ils montent incessamment aux grades de leur classe, à la place de ceux qui meurent ou qui quittent le pays, en sorte que chacun d'eux s'élève ainsi jusqu'à ce qu'il arrive au premier rang de sa fonction.
Ceux qui ont atteint ce degré d'excellence ont droit, d'après l'ancien usage, à une réserve qui ne montait pas à moins de cent centenaires (dix mille livres de poids) en or par année (10 millions 383 mille fr. environ).
Par ce moyen, dans leur vieillesse, ils étaient appelés à jouir d'une grande aisance, et l'Etat en retirait beaucoup d'avantage pour ses affaires, par 1 émulation qui en résultait.
Mais cet empereur les priva de presque toutes ces faveurs, et il leur fit beaucoup de mal à eux et à la société; car la pauvreté qui les atteignit ne frappa pas sur ces officiers seulement. Elle s'élendit à tous ceux qui partageaient avec eux cette aisance; et si l'on calcule la somme dont il les a ainsi dépouillés pendant trente-deux ans, on trouvera qu'elle a été considérable.
Tels sont les maux que le tyran a fait peser sur les membres de l'armée.
Avanies sur les négociants, navigateurs, artisans et forains. — Les détroit* du Bosphore et de l'Hellespont grevés de douanes. — Droits énormes levés dans le port de Constantinopte par le Syrien Addée. — - changement dans les monnaies d'argent. — Pliolis-obole. — Monopole du commerce de la soie— Béryte et Tyr ruinées. — Taxe de la soie commune et de l'holovère. — Le ministre du trésor seul chargé de la vente. — Malversations de Pierre Barsyame et de ses successeurs — Tyrannie de Théodora et cupidité de Justinien.
i . Je vais parler des maux qu'il a faits aux négociants, aux navigateurs, aux artisans, aux forains, et par eux à toutes les autres professions.
Il y a deux détroits de chaque coté de Byzance : l'un , celui de l'Hellespont , entre Sestos et Abydos, et l'autre, à l'entrée du Pont-Euxin, où est placé Hiéron. Sur le détroit de l'Hellespont , il n'y avait aucun péage au profit du trésor public. L'empereur envoya un commandant à Abydos, afin d'empêcher qu'aucun navire chargé d'armes y passât, sans le congé impérial pour se rendre à Byzance, et qu'aucun en sortît sans être porteur de licence, et sans faire les signaux à ceux auxquels cet honneur est décerné. Car il n'est pas permis de lever l'ancre, à Byzance, sans s'être concerté avec les préposés du dignitaire investi du titre de Magister. L'agent de ce service prélevait sur les maîtres des navires un droit qui n'était une charge pour personne.
Le commissaire placé sur l'autre détroit recevait son salaire régulièrement de l'empereur, et remplissait le même office d'inspection que j'ai déjà exposé, pour empêcher que les navires à la destination des (ports du) Pont-Euxin y portassent des armes aux Barbares ; car cette exportation était expressément défendue. Néanmoins, il était interdit à cet officier de rien percevoir sur ces navigateurs.
2. Mais du jour où Justinien occupa le trône, il établit un péage public sur l'un et l'autre détroit, et y plaça à perpétuelle demeure deux chefs de douaniers, auxquels il accorda un traitement proportionnel au produit total qu'ils pourraient en retirer, et aux richesses qui en reviendraient à l'empereur lui-même. Ceux-ci n'eurent pas d'autre soin que de capter sa bienveillance, et exercèrent, sur les navigateurs de toute classe, de telles avanies, qu'ils se faisaient livrer le plus précieux de leurs cargaisons.
Voilà ce qu'il ordonna au sujet des deux détroits.
3. Quant au port de Byzance, voici ce qu'il imagina. II y établit un de ses affidés, Syrien d'origine, nommé Addée , auquel il donna la mission de tirer quelque avantage des navires qui venaient y jeter l'ancre.
Celui-ci ne permit plus à aucun des navigateurs qui arrivaient au port de Byzance, de s'en aller à volonté, et il força les armateurs, soit à lui payer le fret de leurs propres bâtiments, soit à se charger d'expéditions gratuites pour la Libye (l'Afrique) et l'Italie.
Les négociants, résolus, les uns de ne pas payer l'im-
pot, les autres de ne plus pratiquer la mer, brûlèrent leurs vaisseaux afin de se soustraire à cette vexation. Mais ceux qui furent obligés de continuer cette profession pour vivre, acquittèrent les taxes, mais en exigeant des chargeurs un triple fret. Les chargeurs, à leur tour, n'avaient d'autre moyen de recouvrer la surcharge provenant de cet impôt, qu'en exigeant un plus haut prix des consommateurs.
* C'est ainsi qu'on réduisit, par tous les expédients possibles, les Romains à la condition de mourir de faim.
4- Quant au public en général, voilà quels dommages on lui causa. Car je ne dois pas taire ce que ces souverains ont fait relativement à la petite monnaie. Les changeurs avaient jusque-là coutume de compter à leurs pratiques a 10 oboles appelées Pholeis (i4 fr. 70, l'obole évaluée 35 centigrammes ou 7 cent.) pour un seul statère d'or (14 fr- 72, à raison de 4 gram. 3a). L'empereur et l'impératrice, pour tirer de ce côté un gain particulier, ordonnèrent qu'on ne donnerait plus que 180 oboles fia fr. 60) par statère, et par ce moyen ils enlevèrent au public la sixième partie de chaque pièce d'or.
5. Après avoir établi ce qu'on appelle des monopoles sur la plupart des marchandises, ils vexèrent incessamment les consommateurs sur chacun de leurs besoins.
Le commerce des vêtements était seul demeuré à l'abri de leur rapacité. Mais ils l'atteignirent, à son tour, par l'expédient que voici. On achetait, de. toute
ancienneté, les habillements de soie dans les villes de Béryte et de Tyr, qui sont en Phénicie. Les négociants et les ouvriers qui s'occupent de cet article, habitaient ces contrées depuis un temps immémorial, et de là se répandaient dans le monde entier, pour se procurer la matière première. Sous le règne de Justinien, ces négociants en demandèrent un prix plus élevé à Byzance et dans les autres villes, par le motif que les Perses la vendaient en ce moment plus cher qu'auparavant, et que les bureaux de perception du décime établi (sur la marchandise) étaient plus nombreux dans l'empire.
6. L'autocrate, feignant d'être indigné de cette augmentation, porta une loi (qu'il promulgua pour tous), laquelle interdisait de vendre la livre de soie plus de huit chrysos (ii3 fr., la pièce d'or pesant 4 gram. i3), et il y mit pour sanction la confiscation de tous les biens des contrevenants.
Cette mesure parut à tout le monde impraticable et absurde. Car il n'était pas probable que les marchands, qui avaient supporté des charges plus fortes, dans leur négoce, pussent vendre à perte aux acheteurs. Aussi ne voulurent-ils plus se livrer à ce genre de trafic. Ils se hâtèrent de se défaire des marchandises qui leur restaient, d'une manière secrète, en faveur de quelques hommes connus pour aimer à se vêtir ainsi et à satisfaire leurs goûts à cet égard, malgré tous les obstacles.
7. L'impératrice l'apprit de gens qui n'avaient avoué le fait que confidentie Ilement, et quoiqu'elle n'eut pas
vérifié la source de cette révélation, elle enleva aussitôt toutes ces marchandises à ces hommes, après leur avoir imposé une amende d'un centenaire d'or (roo livres valant io3,4oo fr. environ ).
Le garde du trésor impérial est chargé de ce service chez les Romains. Après avoir placé Pélros Bar* syame à la tête de cette charge, les souverains ne tardèrent pas à lui prescrire d'en tirer avantage, même en y employant les procédés les plus injustes. Il mit sous l'interdiction spéciale de la loi tous ceux qui auparavant s'occupaient de ce commerce; quant aux ouvriers employés au tissage de la soie, il les força de ne plus travailler que pour son compte.
Sans prendre la peine de s'en cacher, et même en plein marché, il fit vendre l'once (de soie) (26 gram. 66 centigr.) de couleur commune, pas moins de six chrysos (84 fr. environ), et celle de teinture royale, qu'on appelle Hotovère. il\ chrysos et plus (338 fr. environ).
8. Far ce moyen, il procura à l'empereur de grandes richesses. Mais il en détourna secrètement plus encore ; et cette pratique, en commençant par lui, a continué de subsister d'une manière permanente. Car le grand trésorier est aujourd'hui ouvertement le seul marchand de soie, et il est le maître du marché.
Tous ceux qui auparavant exerçaient ce négoce, soit à Byzance, soit en chaque cité, les marins et les ouvriers de terre, n'eurent à supporter que des pertes dans ce métier. Dans les villes , la foule entière de ceux qui s'y livraient fut réduite à la mendicité. Les
artisans et les manœuvres furent obligés de vieillir dans la détresse. Beaucoup d'entre eux, changeant de patrie, allèrent se réfugier au milieu des Perses.
Seul, l'intendant des trésors, en se livrant à cette exploitation commerciale, voulait bien, comme je l'ai dit, réserver une part à l'empereur des bénéfices qu'il en recueillait; mais il en gardait la meilleure partie, et s'enrichissait des souffrances publiques.
C'en est assez sur ce sujet.
Ruine des ornements des villes. — Avocats privés d'honoraires par le jugement d'arbitres. — Médecins et professeurs dépouillés de leurs pensions. — Confiscation des revenus des villes. — Fermeture des spectacles. — Suppression des consuls à Constantinople. — Disette de blé et d'eau dans cette cité, à Rome, et à Alexandrie. —Générosité de Théodoric, vainqueur de l'Italie. — Cupidité d'Alexandre Psalidios. — Abandon de la garnison des Thermopyles. — Spoliation des villes d'Athènes et autres, en Grèce. — Héphaistos et Dioctétien.
i. Je vais maintenant raconter comment il parvint à dépouiller Byzance et chacune des autres cités, de leurs ornements et de toutes les choses dont elles se faisaient gloire.
D'abord il résolut de détruire l'honneur des avocats. Il supprima tous les honoraires par lesquels on avait coutume de récompenser, après chaque procès, les orateurs de la cause, ce qui les enrichissait et les portait à un degré de distinction proportionné à leur talent. 11 ordonna aux parties litigieuses de s'en rapporter à des arbitres jurés. Depuis cette époque, les avocats furent dédaignés et frappés de découragement.
Lorsqu'il se fut emparé, comme je l'ai dit, des patrimoines du haut sénat et des autres familles réputées opulentes à Byzance et dans tout l'empire, il laissa les avocats languir dans l'exercice de leur profession. Les citoyens n'avaient plus de propriétés assez importantes pour que les contestations qui pouvaient
naître à leur sujet élevassent des débats dignes d'exercer leur talent. Aussi des nombreux et brillants orateurs qui composaient cet ordre, il ne resta plus qu'un petit nombre, et des moins famés , retenus par le besoin. Ceux-ci vécurent dans l'indigence, pour supporter l'outrage fait à leur profession.
a. Jiistinien fil en sorte que les médecins et les professeurs des arts libéraux fussent également réduits aux plus dures nécessités de la vie. Car il supprima toutes les pensions que les empereurs précédents avaient attachées à l'exercice de ces professions, et qu'acquittait le trésor public.
3. Bien plus, tous les revenus que les habitants des villes avaient partout consacrés à des établissements publics, ou pour le délassement des esprits, il prétendit que c'étaient des fonds publics, et il osa s'en emparer. Dès lors il ne fut plus question ni de médecins ni d'instituteurs. Personne n'osa s'occuper de l'entretien des bâtiments publics, ni de l'éclairage de chaque édifice, et il n'y eut plus aucun lieu de délassement pour les habitants. Car les théâtres, les hippodromes et les combats d'animaux furent absolument abandonnés.
Justinien ne se souvint même pas que sa compagne avait été nourrie, entretenue et élevée daus des établissements de ce genre. Lui-même ordonna ensuite de cesser les représentations publiques à Byzance, sous prétexte d'alléger le trésor des dépenses accoutumées, mais en réalité par défaut de sympathie pour la multitude infinie de gens qui en tiraient leur subsistance.
Il en résulta, tant eu particulier qu'en général, une tristesse et un découragement tels, que la vie fut désormais sans joie, comme si un fléau inopiné était tombé du ciel. Aussi n'entendait-on, dans les conversations, soit à domicile, soit sur les places publiques, soit dans les temples, que des plaintes sur les malbeurs et sur les souffrances de la vie, ainsi que sur la crainte de calamités nouvelles.
Tel était l'état des villes.
4- Il me reste à dire quelque ebose d'important encore. Il y avait chaque année deux Consuls en exercice, l'un à Rome, l'autre à Byzance. Ces dignitaires devaient, chacun dans leur gouvernement, dépenser à leur avènement au moins vingt centenaires d'or (deux mille livres équivalant à a millions 77 fr.), pour la chose publique. Ils fournissaient cette somme, pour une faible part, de leur propre patrimoine, et recevaient la plus grande partie de l'empereur. Ces richesses étaient distribuées à ceux dont j'ai parlé, mais surtout aux plus nécessiteux, et principalement aux personnes employées aux spectacles, ce qui faisait perpétuellement prospérer toutes choses dans chacune de ces cités. .
Mais, depuis l'avènement de Justinien, il n'en fut plus de même, aux époques accoutumées. Car le consul restait en fonctions si longtemps, que l'on mourait sans en avoir vu le renouvellement, même en songe.
Ce fut une très-grande perte pour l'humanité, par la détresse qui en résulta. L'empereur n'accordait plus à ses sujets les secours ordinaires, et enlevait d'ail-
leurs ce qui restait d'opulence, au moyen de toutes les manœuvres que j'ai signalées.
5. Je crois avoir suffisamment expliqué comment ce prince destructeur engloutit les revenus publics, et s'empara des richesses de tous les membres du sénat, soit isolément, soit en masse. Je crois aussi en avoir dit assez sur les fraudes qu'il employa pour s'emparer des autres biens appartenant à des familles qui paraissaient opulentes. J'ai dit enfin le mal qu'il a fait aux soldats, aux personnes à la suite des généraux, à la milice du palais, aux cultivateurs, ainsi qu'aux possesseurs et aux propriétaires des terres, à ceux dont la profession consiste dans l'exercice de la parole, aux négociants, navigateurs, artisans, ouvriers et forains, à ceux qui vivent des jeux de la scène, et pour ainsi parler, à toutes les professions. Je vais maintenant rapporter ce qu'il a machiné contre les indigents, les gens des classes inférieures, les pauvres et les infirmes; je parlerai plus tard des membres du sacerdoce.
D'abord il s'empara, comme je l'ai dit, de tous les marchés, et, setant attribué le monopole des denrées les plus nécessaires à la vie, il les revendait à tous les consommateurs au delà du triple de leur valeur. Si je voulais entrer dans le détail de tous ces monopoles, mon récit deviendrait interminable; car ils sont infinis.
6. Il établit sur les boulangers un impôt extrêmement dur, et cet impôt retomba sur les manouvriers, les pauvres et les infirmes, qui ne peuvent se passer de
pain. Il voulut qu'il lui fût rendu chaque année jusqu'à trois centenaires d'or (3oo livres, valant 3 1 i mille 484 fr.), de cette redevance, afin qu'il y eût du pain inférieur mêlé de poussière. Car l'empereur ne rougissait pas de porter la cupidité jusque-là.
Les préposés de ce service, ainsi autorisés à détériorer la marchandise, s'attribuèrent des gains particuliers, et devinrent en peu de temps possesseurs de grandes richesses.
Les malheureux furent travaillés de la famine à un degré extraordinaire, malgré l'abondance des récoltes. Car il n'était permis à personne d'importer (à Byzance) aucun blé, et c'était pour eux une nécessité absolue de manger ces pains avariés.
7. L'aqueduc de la ville s'était crevassé, et une partie des eaux destinées aux habitants se perdait dans une proportion considérable. Les souverains en étaient témoins, mais ils négligèrent d'y remédier, et ne voulurent y faire aucune dépense, quoiqu'il y eût toujours unafoule considérable qui se pressait, à s'étouffer, autour des fontaines de distribution, et que les bains eussent été fermés.
Cependant on, employait quantité de richesses à des constructions maritimes, insensées et sans mesure. Ils bâtissaient de tous côtés dans les faubourgs, comme si les palais, dans lesquels leurs prédécesseurs avaient toujours conservé leur résidence, ne leur convenaient plus. Ainsi ce n'était pas à cause de la pénurie du trésor, mais par mépris pour la vie humaine , que Justinicn ne faisait pas réparer l'aqueduc. Car
nul, depuis les temps les plus anciens, ne fut plus habitué que ce mauvais prince à ramasser et à dissiper injustement et mal à propos les richesses de tous.
C'est ainsi que cet empereur frappa les plus pauvres et les plus malheureux de ses sujets d'une double privation, celle de l'eau et celle du pain, en rendant l'une trop rare, et en mettant l'autre à trop haut prix.
8. Mais ce ne fut pas seulement les gens nécessiteux de Byzance qu'il tourmenta aiusi. Je vais raconter comment il opéra, à l'égard de quelques-uns, dans les autres villes.
Quand Theuderic (Théodoric) eut pris l'Italie, ce prince, afin de conserver quelque image de l'ancienne constitution du pays, permit aux soldats prétoriens de Rome de rester dans le palais, et laissa à chacun d'eux une solde par jour. Ils étaient cependant trèsnombreux; car on y trouvait les Silentiaires, les Domestiques et les Scholaires, auxquels on ne laissa de militaire que le nom. Leur traitement suffisant à peine à leur existence, Theuderic en ordonna la réversion à leurs enfants et descendants.
Les prolétaires qui vivaient des aumônes répandues à la porte du temple de Pierre, Papôtre, reçurent chaque année par ses ordres, sur les deniers publics, une distribution de trois mille médimues ( 1 584 hectolitres) de froment. Tous recueillirent ces secours, jusqu'à l'arrivée en Italie à' Alexandre Psalidios (le petit tondu).