AN 531. 42Z
vaiiers perses, envahit le territoire romain avec Alamoundar, fils deSacchinès, chef des Saracènes. Celte irruption se fit non en Mésopotamie, mais en Comagène, appelée alors Euphratésie, pays qui n'avait jamais vu de troupes persanes, et qui commence à l'ouest, à Samosates. L'Arménie s'étend jusqu'à la ville d'Amida; Edesse, qui en est voisine, est la capitale de l'Osroène, du nom du prince persan qui en fut maître. Nisihe, ville de Mésopotamie, était aussi tombée dans les mains des Perses : mais la défaite subie de ce côté par Mirranès détermina Cabadès à agir ailleurs. Il y fut encouragé par Alamoundar, qui lui représenta que le pays entre l'Euphrate et la Syrie n'était pas gardé, et que par là, d'ailleurs, on pouvait s'emparer des richesses d'Antioche; cet Alamoundar fut pendant cinquante ans l'ennemi le plus redoutable des Romains, et leur fit beaucoup de mal par ses déprédations , depuis les confins de l'Égypte jusqu'à la Mésopotamie; il avait même fait prisonniers Démostrate , frère de Rufin , et Joannès , fils de Luc, qui se rachetèrent. Les Saracènes, alliés des Romains, commandés par des phylarques, étaient impuissants pour arrêter un prince qui commandait seul à la nation Saracène. En vain Justinien avait, contre l'usage, donné le titre de roi à l'un des princes arabes, Arethas, fils de Gubah ; celui-ci le trahissait, ou il était malheureux à la guerre.
L'armée persane, conduite par Alamoundar, passa donc l'Euphrate du côté de l'Assyrie {ibid. % c. 18), et se répandit subitement dans la Comagène. A cette nouvelle. Bélisaire fortifia les places du côté de la Mésopotamie, et marcha contre Azareth, avec une armée de vingt mille hommes, jusqu'à Ghalcis. Les Perses , qui étaient campés à Gabbules (ville omise dans la carte de Lapie), se mirent
en retraite en laissant l'Euphrate à leur gauche, arrivèrent à la ville de Callinique sur l'Euphrate, à la limite du désert (également omise) : Bélisaire était campé tout près, à Su ses ; on était à la veille de Pâques, pendant les jours de jeûne. De concert avec Hermogène, il exhorta les chefs à ne pas engager le comhat : mais on l'accusa de lâcheté. La bataille fut livrée, les Romains furent vaincus ; mais Bélisaire parvint à se maintenir dans une des îles de l'Euphrate; et Azareth évacua le territoire romain. Cabadès reprocha a sou général de n'avoir pas profité de sa victoire, et le dépouilla de tous ses grades.
Procope a décrit soigneusement (ch. 19) les pays qui, depuis Ailas, au fond du golfe de la mer Rouge ou mer Arabique, s'étendent au sud de la Palestine jusqu'aux Indes; ils sont habités par des Hébreux soumis aux Romains , puis par des Saracènes auparavant indépendants, que leur chef Abocharag soumit à Justinien. Ceuxci s étendent jusqu'aux Homérites, auxquels succèdent des antropophages et les Indiens : de l'autre côté de cette mer, sont les Éthiopiens Auxomites, ainsi nommés à cause d'Auxomis, leur capitale, qui communiquent avec les Homérites par le port Bulica, et ceux-ci avec le port Adulis, à douze jours de marche d'Auxomis. D'Auxomis à Éléphantine , dernière ville romaine en Egypte, il y a trente jours de marche. A l'époque dont il s'agit (ch. 20) , Hellesthée , roi des Ethiopiens, étant chrétien, avait déclaré la guerre aux Homérites, qui, composés en grande partie de Juifs et de partisans de l'ancienne religion grecque, vexaient les chrétiens répandus sur ces rivages; il les avait battus et leur avait donné pour roi un chrétien , Esitnphée. Justinien envoya Julianus en ambassade auprès des deux
princes, et en obtint la promesse duue diversion contre les Perses; mais cette promesse ne put être réalisée, à cause des déserts qui les séparent. Ces faits ont été dénaturés par Malala et autres, ainsi qu'il est dit ci-dessus.
Cependant Hermogène se rendit auprès de Cabadès pour négocier la paix; l'empereur rappela Bélisaire de l'Orient, le destinant au commandement de l'expédition contre les Vandales ; Sittas fut nommé à sa place. Les Perses envahirent de nouveau la Mésopotamie et assiégèrent Martyropolis , ville de la Sophanène, sur le fleuve Nymphius, séparatif des deux empires, à deux cent quarante stades d'Amida, défendue par Buzès. L'armée romaine, commandée par Sittas, arriva sous les murs de cette ville, mais n'osa, vu son infériorité, livrer bataille. A cette époque, Cabadès, gravement malade, institua par testament Chosroès son successeur. Caosès, son fils aîné, voulut se faire proclamer; mais les grands de la Perse, ayant entendu la lecture du testament, se rangèrent du côté de Chosroès. Bientôt, mécontents du caractère variable et bizarre de ce prince, les plus braves d'entre les chefs voulaient porter au trône Zamès , autre fils du roi, mais borgne. Cette infirmité le rendant incapable de régner, ils convinrent de proclamer son fils Cabadès, du même nom que son aïeul , dont il serait le tuteur. Mais Chosroès fit périr Zamès et ses autres frères avec toute leur postérité mâle, ainsi que les nobles persans qui avaient participé au complot. 11 voulait comprendre parmi ces victimes Cabadès enfant , et demanda sa tète à Chanarangé, son gouverneur, qui le sauva; ce jeune prince parut depuis à la cour de Justinien.
Cependant, les deux années en présence convinrent d'une suspension d'armes, qui fut confirmée par Chos-
roès et suivie d'un traité de paix. Les généraux perses avaient craint une diversion des Massagètes ou des Huns. Les conditions de cette paix, imposée par Hermogène , ] lu li n , Alexandre et Thomas, sur le Tigre, furent i° le payement par les Romains d'un subside de no centenaires d'or; le centenaire étant de 100 livres romaines lait 1 1,000 livres (valant environ i million 192,000 fr.) (Proc, 1 , 22 , p. 1 12) ; 2° Constantina (Antoninopolis dans le mont Masius) redeviendrait, comme auparavant, à la place de Dares (qui serait démantelée), le siège du duc de la Mésopotamie (romaine); 3° Chosroès ne rendrait pas les châteaux des Laxes; 4° on lui restituerait Pharangion et Bole. Justinien ratifia ces conditions (ibid.y p. 112, la sixième année de son règne, p. n4)> c'est-à-dire en 532.
Cyrille de Sythopolis (§ 70) place en Tan 5 (53 1) l'arrivée de saint Sabas à Constantinople, au mois d'avril de la IX e Indiction. On lui rendit de grands honneurs; car aux introducteurs impériaux se joignirent le patriarche de Constantinople, un haut dignitaire, Eusèbe qu'il appelle pape, avec l'éveque d'Éphèse, Hypatius; l'empereur le vit comme entouré de rayons célestes, l'embrassa, reçut sa bénédiction, et écouta les vœux que Sabas était chargé de lui porter au nom de la Palestine. 11 l'introduisit dans l'intérieur du palais pour qu'il bénît l'impératrice Théodora : celle-ci lui demanda de prier pour elle, afin que Dieu lui donnât un fils. Le saint se borna à appeler la protection du ciel sur sa piété et sur les armes de l'empire. Elle s'affligea de ce qu il n'avait pas répondu à son vœu principal. Les éveqius, après qu'il se fut rrtiré, lui demandèrent pour-
quoi il avait gardé le silence sur ce point, et n'avait pas prié pour que ce fils désiré lui fïït donné.
« Croyez-moi, mes pères, répondit-il (§ 81), Dieu ne « fera pas sortir de fruit de ses entrailles, de peur que ce « fruit ne soit nourri des dogmes de Sévère (l'hérétique) « et qu'il ne trouble l'Eglise plus que n'a fait Anas- « tase. »
Ce texte confirme l'opinion des contemporains, qui ont dit que l'impératrice était secrètement hérétique, quoiqu'on lui donne, par flatterie, la qualification de très-pieuse (tuatêecTarr)).
Sabas avait aussi été présenté à A ici stase, l'an y$ de son âge, à l'époque où, dit Cyrille son biographe, § 5o, l'Eglise était divisée en trois partis, ce qui obligea Ânastase de réunir un concile à Sidon. Ce concile, tenu l'an 5i i , composé de quatre-vingts évêques, s'était prononcé contre le concile de Chalcédoine, quoique les patriarches d'Antioche et de Jérusalem se fussent opposés à son rejet absolu : Élias même, supérieur spirituel de Sabas , fut expulsé en 5i3 de son siège par Anastase, à cause de son opposition contre Sévère.
Sabas demanda à l'empereur la paix des Églises . afin qu'elles pussent prier pour lui. Anastase se plaignit de l'hostilité de son archevêque contre la doctrine de Nestorius. — L'abbé défendit son évêque, et conjura l'empereur de ne pas l'expulser de son siège. Anastase en fit la promesse, à cause de sa vénération pour Sabas (promesse qu'il ne remplit pas). L'impératrice Ariane, la patrice Juliana, petite-fille de Valentinien, celle dont il a été parlé plus haut sous son autre nom d'Anicia, et Anastasie, femme du patrice Pompée, qui plus tard vint s'enfermer dans le monastère du Mont
des Oliviers à Jérusalem , firent de fréquentes visites au saint personnage, dans le faubourg de Rufin, où il passa l'hiver.
L'empereur le congédia après lui avoir fait, à deux reprises, un don de iooo pièces d'or (3o,ooo fr. environ) , et des promesses d'allégement d'impôts.
Ces promesses ne furent ratifiées qu'en partie, sous l'empire de Justin, et, pour l'autre partie, sous l'empire actuel de Justinien, d'après les représentations du pape (un simple évêque ? ) Eusèbe, dont il a été parlé déjà.
Enfin Sabas s'embarqua pour la Palestine , le 5 mai de la V e Indiction , qui tomba à cette époque en 5 12.
Ce récit fait voir l'état des opinions religieuses au commencement du sixième siècle. Les princes se divisaient entre les sectes chrétiennes ; mais tous rendaient des hommages, extérieurs au moins (Anastase n'était pas orthodoxe), aux chefs des monastères qui s'étaient, comme Sabas, rendus célèbres par leurs austérités, et qui marchaient de pair avec les patriarches.
Quoique Sabas n'eût pas été favorable aux désirs de Théodora, et qu'il eût motivé son refus sur un prétexte religieux, pour ne pas dire le véritable (sept ans de stérilité chez Théodora, depuis son mariage en 524, prouvaient assez que la prière qu'il aurait faite n'eût pas été exaucée ), on lui permit de demeurer au palais. D'après ses rapports , la colère de Justinien tourna contre les samaritains; le prince ordonna que leurs synagogues fussent détruites, qu'ils fussent exclus des emplois publies, et incapables d'hériter. Il prescrivit en outre de mettre à mort les séditieux et surtout leur
chef. Arsénius (qui, comme on l'a vu, avait dénonce les attentats de Sythopolis), menacé de mort à son tour par l'empereur , fut obligé de se cacher. Il se retira auprès de Sabas, encore en ville, et se fit baptiser avec tous ses gens. Il s'était enrichi par la faveur de Théodora, et elle le fit périr plus tard.
Quelques jours après (§ 72), l'empereur vint offrir au saint une somme annuelle pour que, dans tous les monastères (laures) qu'il avait fondés , ou priât pour l'empereur et pour l'empire. Sabas répondit que ses moi* nés n'avaient pas besoin d'être payés pour ces prières, puisqu'elles étaient un devoir pour eux; mais que les églises de Palestine en avaient besoin , à cause des désastres commis par les samaritains, ainsi que les pauvres. 11 demanda aussi un subside pour l'achèvement de l'église de la Vierge , commencée par le patriarche Élias, et un ordre à Summus, gouverneur de la province, d'établir un camp dans le désert, pour préserver ses monastères des incursions des Saracènes. En récompense de ces bienfaits, Dieu donnerait à Justinien l'empire de l'Afrique et de Rome (dont il savait sans doute que l'esprit de l'empereur était préoccupé) et toutes les possessions qu'Honorius avait eues.
Sabas pria aussi l'autocrate, dont il connaissait les penchants , de purger les Églises de Dieu de l'hérésie arienne, nestorienne et origéniste , et lui promit la victoire sur les Goths , Visigoths , Vandales et Gépides, occupant l'Occident, qui professaient l'arianisme.
Quelques-uns des moines qui l'accompagnaient (tant l'esprit de secte, sans cesse renaissant, envahit ceux qui s'occupent de théologie) professaient la doctrine déjà
430 CHRONOLlMilK HISTORIQUE.
condamnée en 481 de Théodore de Mopsueste, et disputaient jusque dans le palais avec des sectaires nouveaux appelés aposchistes.
Un certain Léonce de Byzance avait été convaincu de penser comme Origène, ainsi que Nonnus, reçu à la nouvelle laure de saint Sabas. Celui-ci obtint de Justinien la condamnation de l'une et de Vautre hérésie; mais cette condamnation ne fut manifestée que plus tard.
Sabas obtint en outre (§ 7 3) une subvention de i3 centenaires d'or (environ 1 34,94° fr) pour les maisons incendiées de la Palestine Première et Deuxième, à prendre sur les impôts des Indictions IX et X (années 53 1 et 532).
Cyrille entre dans d'autres détails, et mentionne l'allocation de 1000 pièces d'or par an (i5,ooo fr.) pour la construction d'un camp à l'effet de protéger les monastères de saint Sabas en Palestine.
Justinien accorda ces faveurs avec le concours de Tribonien dans le palais Magnaure. On voit avec quel soin l'hagiographe précise les divers points de son récit, et combien son ouvrage importe à l'histoire morale et politique de ce règne.
Enfin, dit-il (S 74)» l'empereur congédia le saint, et établit peu après (en 533 et 534) deux trophées à cause des victoires qu'il remporta en Afrique et en Italie. Sabas revint en Palestine au mois de septembre de la IX e Indiction, d'où il se rendit àCésarée et à Sythopolis. (Ce devait être la X e , puisque la IX* finit le3i août 53i.)
Le silence gardé parProcope sur un personnage si célèbre et si vénéré indique peu de sympathie pour les saints, sans doute parce qu'il n'était qu'un philosophe. Dans les Anecd. (XII, 8), il rapporte qu'un moine très-
dévot à Dieu, envoyé par ceux qui habitaient avec lui une terre déserte (comme est le désert dit de Saint-Sabas, entre Jérusalem et la mer Morte, sur les limites de l'Arabie), se rendit à Byzance pour solliciter en faveur des populations voisines, qui avaient éprouvé de grandes violences et souffert des traitements intolérables. Dès qu'il fut arrivé, il obtint une audience de l'empereur. Jusque-là, ce récit s'appliquerait au voyage deSabas; mais la suite ne concorde point avec ccque Cyrille rapporte de Sabas, qui. loin de reculer devant l'empereur à cause de son apparence démoniaque, eut tant de conférences avec lui et en obtint beaucoup de grâces.
Évagrius parle (IV, y) de Zosime, Phénicien du bourg de Sindé, distant de vingt stades de Tyr, qui acquit une grande réputation de sainteté, ainsi que de Joannès, moine de la laure Chusiba, sur la route de Jérusalem à Jéricho, qui faisait aussi des miracles; mais Evagrius ne dit pas qu'aucun des deux soit venu à Constantinople.
Tous deux d'ailleurs vivaient sous Justin. Dans la Novelle 5 de l'an 535, Justinien mentionne le voyage d'un Zosime deLycie, grand ascète, parvenu à l'âge décent vingt ans sans avoir perdu ses forces; mais rien n'établit l'identité des deux Zosimes. L'éloge que fait Justinien de son âge (qu'il a difficilement vérifié, car on n'avait pas d'actes de l'état civil contrôlés comme aujourd'hui) ne prouve pas que ce soit celui dont a parlé Procope.
A raison de sa dévotion, Justinien, d'ailleurs très-accessible, a dû recevoir beaucoup de personnages environnés d'une réputation de sainteté; car c'était le meilleur moyen d'obtenir ses faveurs, et surtout de l'argent.
dont il n'était prodigue qu'envers les chefs des Barbares.
Du reste Évagrius , qui suit Procope , ne mentionne qu'en quelques mots (IV, n et la) les événements des années 53oà53i. Il parle de deux batailles livrées par Bélisaire aux Perses, la première entre Dares et Nisibe, gagnée par ce général et par Hermogène; la seconde sur les bords de l'Euphrate , perdue, vers l'époque de la Pâque, par les chefs de l'armée romaine, désobéissants aux ordres de Bélisaire.
Jean Malala (XVIII, p. 46 1) raconte l'invasion des Perses sous la conduite d'Exarath (Azareth) et d' Alamoundar, qui, eh dépassant Circésion (Kirkysiah) , arrivèrent jusqu'à Gallinique Nicéphorium, auj. Rakka) de l'Osroène 4 . Bélisaire sortit de son camp , non plus avec vingtmille, comme dit Procope, mais huit mille hommes, dont cinq mille amenés par le phylarque des Saracènes (Aréthas). Ils campèrent près du château de Gabbules, entourés d'un petit fossé; Hermogène vint d'Hiérapolis se joindre à lui avec quatre mille hommes, près de !a ville de Barbarismon. Les ennemis prirent Gabbules et beaucoup d'autres points, ce qui effraya les Antiochènes au point qu'ils s'enfuirent sur la côte de Syrie (ïbid., p. 463). Les Perses , après avoir emporté leur butin, revinrent camper sur l'Euphrate , à la limite des deux empires. La bataille eut lieu le jour du sabbat de la semaine sainte (le 19 avril); c'est une date précise qui manque dans Procope. Le combat fut acharné, les pertes graves de chaque côté. Bélisaire
• Voy dans le» Pelils Geogr. grec*, édit. Didot, les belles cartes de* Mansiones Parthic*, n° IX, dressées par M. Ch. Mùller, sur le rours de TEtiphrate.
passa l'Euphra te avec des barques et entra dans Callinique. Finalement les Romains furent vainqueurs, tandis que Procope les dit vaincus. Hermogène en informa Justinien , qui envoya Tzittas (Sittas) , général du présentas, alors en Arménie, pour renforcer l'armée. Celui-ci se rendit à travers les montagnes à Samosate (p. 46*5) , et fut rejoint par un autre général , Constantiolus, qui se rendit à Antioche. Les Perses néanmoins se retirèrent, après avoir pris le fort d'Abger-Sâton , ville de l'Osroène, fondée par Abgare (omise dans les cartes).
Sur le rapport de Constantiolus, Justinien rappela Bélisaire, et nomma à sa place Mundus (ibid., p. 468). On a vu dans Procope que ce ne fut pas une disgrâce.
Au mois de juin , poursuit Malala , Alamoundar envoya le diacre Sorgius à Byzance pour traiter de la paix. Justinien, de son côté, recommanda à Ru fin , son ambassadeur, de conclure la paix avec Cabadèsj il envoya des présents à ce prince , et Théodora à la reine des Perses , sœur de Cabadès. Rufin, et Stratégius, son collègue, s'arrêtèrent à Édesse en attendant que le roi, qui ajournait toujours la conclusion, les reçût.
Cependant des ordres sacrés furent envoyés (XVIIÏ, p. 468) dans les villes , contre ceux qui refusaient de recevoir le concile de Chalcédoine, afin qu'exclus de la communion des églises, ils fussent exterminés; de là , sédition à Antioche. On attaqua le palais de l'évêché à coups de pierres. Mais la garnison l'emporta.
Justinien ordonna un châtiment exemplaire des séditieux, line telle loi n'existe pas au code; mais les lois contre les hérétiques y sont renouvelées chaque année. L'autorité du concile de Chalcédoine, tenu en45i, fut contestée plus d'un siècle. Composé de plus de cinq cents Fn. 28
évêques, il fut agité par des passions étranges; des évêques s'injuriaient, se provoquaient et se menaçaient réciproquement d'expulsion, comme on l'a vu dans nos assemblées politiques les plus orageuses.
Hermogène fit de nouveau rapport que les Perses avaient envahi FAmidène, près du fleuve Nymphéus, et semblaient avec six mille hommes menacer Martyropolis. Les Romains les attaquèrent et débloquèrent la ville (ïbid.) p. 469)* A la même époque, Dorothée, général en Arménie , les attaqua aussi , leur prit divers châteaux , entre autres un fort très-escarpé, sur un fleuve, dans lequel les marchands perses déposaient leurs richesses. Justinien les fit enlever par Narsès, alors cubiculaire ; les Perses essayèrent de reprendre cette place, qui est près de Martyropolis; mais, après un long siège, craignant une diversion (non, comme dit Procope, des Massagètes ou des Huns, mais de Sittas), se retirèrent. Justinien ordonna à ses ambassadeurs de suspendre les négociations.
Ici Malala nous fournit des dates précises.
Le 8 septembre , Coadès (Cabadès) tomba en paralysie, et proclama Ghosroès, son second fils; il mourut cinq jours après , à l'âge de quatre-vingt-deux ans trois mois, après un règne de quarante -trois ans deux mois, ce qui place son avènement au i3 juillet de l'an 4&8; car il s'agit bien pour l'époque de sa mort de l'an 53 1, puisque cet événement a précédé la grande révolte Nikè, et tombe la cinquième année du règne de Justinien selon Procope (G. des Perses, I, 21, p. 109, et Malala, (XVIII, p. 471; — Agathias, IV, 28 p. 270) ne donne à Cabadès que quarante et un ans de règne.
Cependant Chosroès, le nouveau roi, mande aux am-
AN 531. 43ô
bassadeurs romains de traiter de la paix avec 1 ambassadeur persan Magistrianos. Mais Justinien déclara d'abord qu'il ne le reconnaissait pas comme roi (XVIII, P- 472).
Cependant ce prince accorda la liberté des cultes aux manichéens de ses États (que d'autres disent avoir été tous exterminés par Cabadès); les mages indignés conspirèrent pour mettre son frère à sa place. Chosroès Ht périr ce frère, ses conseillers, et beaucoup de mages, et accorda une trêve de trois mois aux Romains. (On a vu que Procope ne fait pas intervenir de question religieuse dans le complot qui eut lieu.)
Justinien donna l'ordre à Hermogène d'accepter la paix, et rappela d'ailleurs à Byzance Stratégius et Rufin. On a vu au contraire dans Procope que Rufin fut le principal artisan de la paix ratifiée en 532.
La chronique Paschale ou Alexandrine se tait sur les événements de cette année. Théophane n'en dit qu'un mot; Cédrénus encore moins, ainsi que Zonaras et Nicéphore Calliste.
Il résulte de cette comparaison que Malala seul a eu à sa disposition des matériaux différents de ceux de Procope.
An 532.
X e - XI e Indictions.
Ans 6o24-6oa5 de l'ère mondaine d* Alexandrie. 2" année après le consulat de Lampadius et d'Oreste. An 6 de Justinibn et de Théodora.
Nous n'avons, cette année, qu'une vingtaine de lois au
code.
Par celle des nones (5 de février, 1,3, 5o), Justinien confirma la loi de Léon et d'Antbémius (ibid., I. 34) , qui permet aux évêques , prêtres et diacres , d'avoir un pécule quasi-castrense , c'est-à-dire à l'imitation de celui des militaires, et les autorise à en disposer comme il leur plaira , sans être exposés à voir leur volonté testamentaire attaquée sous prétexte de légitime.
Elle ne dit pas en quoi consiste ce pécule et quelle en est la limite. Il semble, d'après la loi de Léon, que ce pécule comprend tout ce qu'ils peuvent acquérir et posséder pendant l'exercice de leur ministère; cependant ce ministère leur fournit les moyens de recevoir beaucoup de dons manuels. Que devient alors la disposition de Tédit de 528, qui veut que les évêques n'aient plus d'autre famille que leur troupeau, et qui leur défend de disposer de leurs biens, à l'exception de ceux qu'ils avaient avant leur ordination , ou de ce qui leur est advenu par la succession de leurs parents ?
Par une deuxième loi, du i rr ou des cal. de septembre, il leur est permis de renoncer au privilège sacerdotal, ce
qui est conforme à une loi plus générale (ci -dessus, p. 621).
Une troisième loi , sans date , mais à la suite de la précédente, exempte les évêques, prêtres, diacres, sousdiacres, et principalement les moines, de toute tutelle ou curatelle.
Une quatrième loi, du 5 des cal. de décembre (27 novembre), défend à ceux qui sont inscrits dans la curie, et en ont rempli le ministère rigoureux, d'entrer dans le sacerdoce; elle admet cependant des exceptions; mais elle autorise alors la curie à retenir le quart de leurs biens. Le prince défend aussi aux évêques,même déposés, ou aux prêtres renvoyés par leurs évêques, et à tous autres, d'entrer au service militaire. Il défend surtout aux moines de quitter leurs couvents et de venir troubler les villes; mais il encourage les maris et les femmes à quitter le moncle et à se livrer à la vie religieuse , comme si la société n'était pas déjà trop appauvrie!
Aux calendes ou i er septembre (1,5, 22) Justinien , toujours à la poursuite des hérétiques, annule les testaments , même des militaires, faits en leur faveur.
Une loi du même jour (III, 28, 37) confirme néanmoins les privilèges relatifs au pécule militaire ou quasimilitaire, qui ne permettaient pas d'attaquer, sous prétexte $ inofficiosité , les testaments par lesquels il en était disposé.
La loi du i5 des calendes de novembre ou 18 octobre (VI, 35, 12) constate qu'autrefois on condamnait au dernier supplice les esclaves qui n'avaient pas porté secours à Jeur maître quand celui-ci était attaqué. Justinien reconnaît que la culpabilité était regardée comme douteuse quand l'attaque n'avait pas eu lieu au domicile du mai-
tre ; au lieu de réserver la peine aux complices du meurtre, le prince veut qu'ils soient mis à mort, même sans complicité, s'ils ont négligé de porter secours en entendant les cris du maître, ou s'ils connaissaient le guet-apens formé contre lui.
Dans une loi du 5 des cal. de décembre ou 27 novembre (VI, 58, i4) Justinien rappelle que, par la loi des Douze Tables , il y avait une égalité parfaite entre les personnes des deux sexes, en matière de succession. — La jurisprudence postérieure avait introduit des exclusions particulières contre les femmes; il s'empresse d'abolir cette dérogation au droit naturel; mais il le fait en termes emphatiques et d'une manière très-verbeuse, ce qui prouve le mauvais goût du siècle.
Les autres lois, qui sont des rescrits, semblent prouver, par l'exagération des termes, que Justinien s'enivrait de plus en plus de son pouvoir, en descendant dans des détails de droit civil qu'il fallait laissera la jurisprudence.
Il fut éprouvé dès le commencement de cette année par une grande émeute qui fit un grave échec à son pouvoir, quoiqu'il semblât affermi par cinq aus de règne. La chronique de Marcellinus rapporte qu'aux ides, c'està-dire le i3 de janvier, la plupart des nobles conspirèrent pour lui enlever l'empire, et que pendant cinq jours la ville fut remplie de pillages, d'incendies et de meurtres. Mais les chefs ne furent pas d'accord sur celui qu'ils devaient proclamer. Ces chefs étaient Hypatius, Pompée et Probus, parents au degré de cousins germains et petits-fils du divin Anastase. Le cinquième jour, pendant que le premier de ces personnages , ceint d'une couronne d'or, à la lète d'une compagnie de scélérats, et
que Pompée, armé d'une cuirasse sous ses habits, envahissaient le palais, ils furent faits prisonniers, et enchaînés par ordre de notre très-pieux prince, et eurent la tête tranchée. C'est ainsi qu'il sauva son empire, après nombre d'exécutions qui eurent lieu dans le cirque, et l'exécution des complices des usurpateurs (tyrans); l'église fut incendiée, mais aussitôt mise en réparation par l'empereur.
Victor de Tunes se borne à dire, en se trompant d'ailleurs de deux ans de date, que sous le consulat de Lampadius et d'Oreste , Epatius (Hypatius) , neveu d'Anastase, fut mis à mort par suite de sédition , et jeté avec Pompée dans le Rheuma (courant du Bosphore).
Procope, dans son Histoire (G. des P.,I, 24, p. 119), dit que la sédition éclata à l'improviste , acquit une étendue considérable , et fut également funeste au peuple et au sénat. « La population en chaque ville avait anciennement deux partis distingués par leurs couleurs : les Vénètes et les Prasiniens ; mais, depuis quelque temps, la division était devenue telle qu'on exposait, dans les conflits qui en résultaient, sa fortune et sa personne, et qu'on bravait les supplices les plus honteux ; car on en venait aux mains , et on y employait le poignard. Les liens du sang et de l'amitié étaient rompus. Les femmes mêmes y prenaient part, quoiqu'elles n'assistent pas aux spectacles. Un jour que le préfet de la ville faisait conduire au supplice quelques-uns de ces séditieux, les deux partis s'entendirent pour attaquer l'escorte et pour délivrer les condamnés; bien plus, ils se portèrent aux prisons, délivrèrent tous les malfaiteurs et massacrèrent les gardes. Les meilleurs citoyens et les personnes constituées en dignité, voulant rester neutres, se retirèrent de
l'autre coté du continent au delà du golfe de Céras, coté des Syques (Galata et Péra) , tandis que la cité était livrée aux flammes comme si l'ennemi l'avait prise. Le temple de Sophie, le bain de Zeuxippe, les portiques du palais impérial, jusqu'à la maison de Mars, et les grandes galeries qui s'étendent jusqu'au marché de Constantin, ainsi qu'un grand nombre d'habitations riches , avec les richesses d'or et d'argent qu elles renfermaient, furent la proie du feu. Cependant l'empereur se tenait , avec son épouse elquelques sénateurs, renfermé dans le palais. Le peuple avait pour signe de ralliement Nika (victoire), et la catastrophe en a retenu le nom.
« Alors étaient préfet du prétoire Jean de Cappadoce, et questeur (ou chancelier du prince, irrfpeSpoç) Tribonien de Pamphylie ; toute la ville retentissait des cris proférés contre eux , et on les cherchait pour les tuer. Jean était sans éducation, mais pourvu d'une sagacité supérieure à tout ce que j'ai connu. Il savait trouver une solution dans les cas les plus difficiles; mais il était d une corruption extraordinaire. Il méprisait Dieu et les hommes : il employait toute sa journée à dépouiller les citoyens de leur fortune pour se l'approprier, et la nuit il se livrait aux débauches les plus crapuleuses. Il se faisait vomir pour recommencer ses repas. En peu de temps il acquit des sommes immenses, dont il était d'ailleurs très-prodigue. Tribonien était au contraire d'une éducation parfaite et pourvu d'un grand talent; mais il était d'une avarice sordide; il vendait la justice, et employait la science qu'il avait des lois à les modifier et corriger selon les circonstances. — Ces deux hommes purent impunément se livrer à leurs injustices tant que les partis furent divisés; mais en ce moment l'indignation publi
que éclata tellement, que Justinien les destitua, et remplaça Jean par le patrice Phocas , homme de cœur et d'équité, et Tribonien par Basilides, patrice renommé pour sa justice et très-estimé.
« Mais la sédition n'en fut pas arrêtée: elle s'accrut. Le cinquième jour, Justinien ordonna le soir à Hypatius et Pompée, neveux d'Anastase, de rentrer aussitôt chez eux, soit qu'il les soupçonnât de complot contre sa personne, soit que ceux-ci prévissent le sort qui les attendait , et, craignant que le peuple ne les proclamât par force, se défendissent d'abandonner leur prince au moment d'un si grand péril; cette protestation ne fit qu'augmenter les soupçons de Justinien, qui, voyant la nuit arrivée, voulut qu'ils se tinssent en repos. Le lendemain, au soleil levant, le peuple apprit qu'ils avaient été expulsés du palais» 11 se précipita vers leurs demeures, et proclama Hypatius empereur, en l'entraînant vers la place publique, pour qu'il s'occupât des affaires. Sa femme, Marie, douée d'une grande prudence et d'une grande sagacité, s'y opposait, implorant tous ses amis avec des cris de désespoir, s écriant qu'on le conduisait à la mort. Mais elle fut séparée de lui par la foule. On l'amena au forum de Constantin, où, à défaut d'ornements impériaux, on lui ceignit la tète d'une couronne d'or; déjà les sénateurs qui n'étaient pas renfermés au palais se réunissaient en grand nombre autour de sa personne, et demandaient qu'on se portât en armes au palais. L'un d'eux, Origène, les engagea à ne rien précipiter, et à se contenter du palais Placillien ou d'Hélène, où l'on attendrait l'attaque de l'empereur si le déclin de ses affaires ne l'obligeait pas de s'éloigner. Mais l'impatience des autres ne voulait pas d'un tel délai, et
Hypatius lui-même ordonna de marcher au cirque; car la fatalité l'entraînait.
« Cependant Justinien délibérait avec ses conseillers s'il fallait résister ou s'embarquer. — Le conseil était divisé ; alors Théodora leur dit : « que le moment était « assez critique pour que personne ne s'étonnât de voir « une femme intervenir parmi les hommes, et s'élever con- « tre ceux qui faiblissaient. Quand les affaires sont dans « un état de crise, il n'est permis à personne de se taire. • Pour moi, ajouta-t-elle r je suis opposée à toute re- « traite , même quand la vie serait sauve. L'homme qui « est parvenu à une position éclatante ne doit pas recu- « 1er qu'il ne soit mort : et celui qui est parvenu au « trône ne doit jamais vivre en exil. Je ne pourrais exis- « ter dépouillée de la pourpre , ni vivre un seul jour sans a être saluée du titre de maîtresse par ceux qui mont re- « connue en cette qualité. Si tu dois pourvoir par la fuite « à ta sûreté, ô empereur, voilà des trésors, voilà la « mer, voilà des vaisseaux ; mais prends garde, quand « une fois tu seras dépossédé du pouvoir, d'échanger « la lumière du jour pour une mort honteuse. Je pré- « fère, quant à moi, cette parole d'un ancien, que la « royauté est un beau tombeau. » Ces paroles rallièrent toutes les voix à la résolution de résister. Mais la plupart des soldats, même ceux de la garde, se montraient iudifférents, et attendaient l'issue du mouvement po pulaire.
« L'empereur plaçait tout son espoir dans Bélisaire , qui, récemment rappelé de la guerre Persique, avait ramené, outre son cortège, un corps de soldats armés de hastes et de boucliers, accoutumés aux dangers de la guerre; et dans Mundus, dernièrement nommé
général des Illyriens, qui, par hasard, se trouvait à Constantinople avec un corps de barbares Erules.
« Au moment où H v patins était assis, au cirque, sur le siège impérial , Mundus sortit du palais par la porte Gochléas , ainsi nommée de ce quelle tourne en forme de limaçon. Bélisaire monta d'abord au lieu où siégeait Hypatius, et appela les gardes à son aide, en leur ordonnant de fermer la retraite à l'usurpateur. Mais ceux-ci, s'étant consultés, attendirent l'issue de la lutte pour se prononcer en faveur du plus fort. Bélisaire retourna auprès de Justinien, et lui dit que tout était perdu, puisque les gardes du palais eux-mêmes tournaient à la sédition. L'empereur lui prescrivit de se rendre à la porte d'Airain (Chalkè), et aux portiques qui la décorent, et de s'en emparer. Lui-même, au milieu des ruines causées par l'incendie , pénétra dans le cirque, et s'arrêta du côté du portique des Vénètes , à droite du trône; il se proposait d'attaquer Hypatius de ce côté; il ne l'osa, parce que le passage était trop étroit et gardé par les partisans de son adversaire. Mais, voyant l'hippodrome encombré de peuple qui se heurtait et n'avait gardé aucun ordre , il tira le glaive, et donna l'ordre à ses soldats de l'attaquer. La foule, à la vue de ces hommes bien armés, fut remplie de terreur, et prit la fuite en poussant des cris. Mundus, après avoir hésité quelque temps, pensant que Bélisaire avait attaqué, se fit jour de son côté et pénétra dans le cirque par la porte Nécra (Morte). Il y eut alors un grand massacre. Boraïdes et Juste , neveux de Justinien , renversèrent Hypatius de son trône, et le livrèrent prisonnier avec Pompée à l'empereur. — Il périt plus de trente mille hommes en ce jour. Pompée déplora son sort avec de grands gémissements. Hypatius
lui reprocha sa faiblesse, et dit qu'il ne fallait pas plaindre ceux qui avaient péri justement : quant à lui et à Pompée, ils n'étaient pas coupables, parce qu'ils ne n'étaient pas rendus à l'hippodrome pour faire la guerre à l'empereur; ils avaient été violentés par le peuple. Néanmoins, le lendemain ils furent mis à mort par les soldats, et leurs corps jetés à la mer. Justinien confisqua leurs biens et ceux des sénateurs qui avaient suivi leur parti. — Cependant il fit aux enfants d'Hypatius et de Pompée la restitution de leurs honneurs et de ceux de leurs biens dont il n'avait pas disposé. Tribonien et Jean , destitués un instant , furent rétablis quelque temps après. Tribonien même vécut de longues années et mourut de maladie en possession de sa dignité, sans éprouver aucune avanie ; car il était d'une urbanité et d'une douceur admirables, et cachait son avarice sous ses grands talents. Quant à Jean, il fut disgracié de nouveau , ainsi qu'on le dira plus tard. »
Hésychius de Milet, dans un fragment conservé par Suidas (Ch. Muller, Frag. histor. IV, 176, édit. Didot, i85i), dit, en parlant de Tribonien, qu'il était un flatteur de Justinien, et qu'il lui persuada que son corps ne mourrait pas et serait enlevé au ciel avec son âme. « Tribonien, ajoute-t-il, était grec et athée. » Hésychius écrivait sous Justinien , vers 54o.)
Selon Procope, dans les Anecd. (XII, 3, et XIX, 5), à partir de cette émeute Justinien et Théodora confisquèrent en masse les biens des membres du haut sénat. Ils mirent la main sur toutes les valeurs mobilières et sur les plus belles de leurs terres 1 Ailleurs (XIII, 3), en parlant de Tribonien, il rapporte de lui cette flatterie :
Un jour qu'il siégeait auprès de Justinien, il af-
firma qu'il était sincèrement dans la crainte qu'un jour son maître disparût , emporté dans le ciel à cause de sa piété: et ce courtisan répétait ces paroles, comme s'il était profondément convaincu de leur vérité. • Tribonien était originairement un païen, si Ton en croit Alemanni (p. 76) ; mais il paraît avoir mal interprété Hésychius et Procope, lesquels le représentent comme plus que païen , puisqu'il était athée. Il fut préfet de la ville avant d'être questeur, ainsi que le prouve l'édit IX e de 55 1 ou 547. A sa mort, Justinien confisqua une partie de son bien, quoiqu'il eût un (ils et nombre de descendants (XX, 7). Ludewig, p. 176-186, a donné la biographie de Tribonien , qui , fils de Macédonius, embrassa la profession d'avocat des hyparques, fut consul honoraire, nov. 27, 71- 72, et maître des offices (Instit., prœm,), aussi bien que questeur. 11 a oublié la qualité de préfet de la ville, qui lui donnait la présidence du sénat. Les fonctions de questeur répondaient à celles de chancelier ou ministre de la justice.
Jean fut rétabli dans ses fonctions dès le commencement de février. (Voy. loi des nones de fév. 53i, cod. I, 3-5.)
Jean Malala (XVIII, 4y?> ) rapporte à Eudsemon , comme préfet de la ville, la signature des ordres donnés pour l'exécution de sept séditieux qui fut le signal de la révolte. Quatre d'entre eux avaient été décapités, trois étaient pendus et brisèrent les cordes avant de rendre le dernier soupir ; l'un était un Vénète, l'autre un Prasinien , ce qui explique la réunion des deux factions. Les moines de Saint-Conon, voisins du lieu d'exécution, les relevèrent et les conduisirent par mer à l'asile de Saint- Laurent. Le préfet n'osa le violer, mais les fit garder; le
446 CHRONOLOCIK HISTORIQUE.
troisième jour après cet événement, on célébra les ides (le i3 janvier) à l'hippodrome. C'est le jour où se font les promotions dans l'armée, et où l'empereur réunit à sa table ceux qu'il a élevés au patriciat. Donc le i3 janvier, dans le cirque, au milieu des jeux, les Vénètes et les Prasiniens élevèrent leurs supplications à l'empereur, et les répétèrent jusqu'à ce que le vingt-deuxième combat eût été achevé , sans recevoir de réponse. Ils crièrent : « Vivent les malheureux Prasiniens et Vénètes. * Les jeux finis , la sédition commença : et la foule se répandit dans la ville aux cris de Nika (victoire), pour ne pas être confondue avec les soldats et les cubiculaires (ibid., p. 474). Le soir ils commencèrent l'attaque des monuments publics. Le lendemain 14, l'empereur fit continuer les jeux du cirque; et les incendies continuèrent. Alors ils poussèrent des cris de mort contre Jean etTribonien, et contre le préfet de la ville, Eudaemon. — Mundus, Constantiolus et Basilidès en firent leur rapport à l'empereur qui destitua les trois fonctionnaires dénoncés. Bélisaire fit une sortie avec son escorte deGoths, et tua beaucoup de séditieux; mais le feu et les meurtres augmentèrent. Le 18, l'empereur sortit du palais, les livres saints à la main, et chercha à apaiser le peuple; les uns criaient vive l'empereur, mais d'autres vive H y patins. — On l'avait entraîné à la place de Constantin, proclamé empereur, et revêtu des insignes impériaux enlevés au palais, notamment d'un collier d'or; puis on le conduisit au cirque et on le plaça sur le siège impérial. Hypatius prit confiance en eux, et accepta. — Cependant Narsès le cubiculaire ramena à prix d'argent quelques Vénètes dans le parti impérial. — Mundus, Constantiolus, Bélisaire et ceux des sénateurs qui étaient armés enveloppèrent le
cirque. Les troupes l'occupèrent. Bélisaire s'empara adroitement d'Hypatius et de Pompée. Ceux-ci, devant l'empereur , s'excusèrent sur la violence qui leur avait été faite. « Pourquoi, leardit-on, si vous aviez du crédit sur le peuple, n'en avez-vous pas usé, avant que la ville fût remplie de flammes? » Par Tordre de Justinien, les spathataires les conduisirent en prison; le lendemain, ils furent tués et jetés à la mer. Il périt environ trente-cinq mille hommes dans cette émeute. L'empereur fit célébrer sa victoire dans tout l'empire, et réparer les édifices incendiés.
Ce récit, comme on voit, diffère dans les détails de celui de Procope. Malala ne parle pas de la conspiration de la majorité des sénateurs, ni de l'intervention courageuse de Théodora.
La chronique Paschale ou Alexandrine de Tan 63o assigne cet événement à l'an 5 de Justinien, à la fin de la quatrième année de la 327* olymp. et à l'an 1" de la 328*, où du reste elle reconnaît le cours de la X. 0 Indiction, et la troisième année du consulat deLampadius et d'Oreste, ce qui nous donne bien l'an 532. Elle entre dans d'autres détails sur l'émeute de janvier: les cris commencèrent dans le cirque , par des vociférations poussées par les Prasiniens contre Calopodius, cubiculaire, et ses actes oppresseurs. Ils n'osèrent en accuser d'autres, et crièrent d'ailleurs vive Justinien ! Puis il arriva des querelles entre eux et les Vénètes, et des outrages contre l'empereur. Les Prasiniens abandonnèrent le cirque à l'empereur et aux Vénètes, et crièrent par les rues : A bas Jean de Cappadoce, le préfet du prétoire! à bas Rufin (au lieu de Tribonien), le questeur! à bas le préfet de la ville! Sur le rapport qui en fut fait à l'empereur par Basilidès, vicaire par intérim d'Hermogène, maîlre
des offices absent, et de Constantiolus, l'empereur destitua les trois fonctionnaires poursuivis parla clameur publique. Le palais Augusteon du sénat fut brûlé, ainsi que la grande église avec toutes ses admirables colonnes de marbre. Descendus vers le port de Julianus (à la pointe sud-est), ils proclamèrent empereur Probus, dont la maison fut incendiée. Celui-ci ne répondit pas à leur appel. Le vendredi 16, les factieux brûlèrent le palais du prétoire. Le samedi 17, il y eut un engagement entre les soldats et le peuple. Le dimanche 18, l'empereur, après avoir passé une nuit sans sommeil, se rendit au cirque avec le saint Évangile. Le peuple s'y porta en foule. « Sur cet emblème tout-puissant, dit-il , je vous pardonne le passé, si vous rentrez dans le calme. Je prends le péché pour moi , qui ne vous ai pas accordé ce que vous m'avez demandé d'abord dans le cirque. » Vive l'empereur Justinien ! cria une partie de la multitude. — Tu mens, sgaudari , âne (mot qui n'est pas au lexique; Procope s'est emparé d'une expression analogue, Anecd., VIII, 2 , vtoOeî £vu> fyupep^), s'écria l'autre partie. L'empereur se retira de l'hippodrome, envoya ses ordres aux serviteurs du palais, et dit aux sénateurs: « Allez veiller sur vos maisons. » Eux sortis, le peuple alla audevant du patrice Hypatius et de Pompée, et cria : Vive l'empereur Hypatius! On le conduisit ensuite à la place de Constantin, revêtu de la chlamyde, et on l'éleva jusqu'à sa statue. Les insignes impériaux ayant été tirés du palais des Priscilliens, on l'en revêtit, ainsi que d'un collier d'or. A cette nouvelle, l'empereur se fortifia dans son palais. — Cependant les factieux, s'étant emparés de Julien, ex-préfet du prétoire (l'année précédente, d'après les lois du code), l'amenèrent ainsi qu'Hypatius
au cirque, où est un trône impérial , afin que celui ci fôt revêtu de la pourpre et du diadème , renfermés au palais qui en est voisin. Hypatius, qui connaissait la légèreté du peuple, envoya secrètement Ephraïm, candidat, pour annoncer à Justinien que ses ennemis étaient réunis au cirque , et que c'était le moment d'exécuter les ordres qu'il avait donnés. Ephraïm ne put pénétrer au palais, et, ayant rencontré Thomas, l'un des secrétaires et médecin du prince, « Où a liez- vous? secria-t-il, l'empereur n'y est pas. il est parti. » Ephraïm rapporta cette nouvelle à Hypatius, qui n'hésita plus à monter sur le siège impérial du cirque, et à recevoir les vœux du peuple ainsi que les imprécations contre Justinien et Théodora. Survinrent deux cent cinquante jeunes Prasiniens couverts de boucliers, venant du quartier de Constantin; ils se proposaient, avec d'autres hommes armés, d'attaquer le palais. Mais Justinien, accompagné de Mundus, Constantiolus, Basilidès, Bélisaire et quelques autres sénateurs, se présenta aux portes secrètes du cirque, avec les spathataires et cubiculaires du palais. Pendant ce temps, Narsès le cubiculaire spathataire traita secrètement à prix d'argent, pour lui et ses frères, avec les Vénètes, qui se mirent à crier: Vive l'empereur Justinien ! vivent Justinien et Théodora ! Le peuple réuni au cirque en fut ému ; les Prasiniens cherchèrent à les éloigner à coups de pierres. Ceux qui étaient dans le palais, s'étant concertés avec les Vénètes du dehors , envahirent le cirque , ayant Narsès à leur tête, d'autres le fils de Mundus. Il se fit dans le cirque un tel carnage que pas un de ceux qui y étaient renfermés n'échappa : on y tua trente-cinq mille citoyens et étrangers. Bélisaire lui-même, qui avait pénétré d'un autre côté avec les spathataires, s'empara de la per* F*. 29
sonne d'Hypatius et de Pompée, qui se jetèrent aux pieds de l'empereur en s'écriant : « Maître, nous avons eu beaucoup de peine à rassembler vos ennemis dans le cirque. » — « Vous avez bien fait, leur répliqua l'empereur; mais, puisqu'ils vous obéissaient, pourquoi ne les avez-vous pas empêchés de brûler la ville? » Puis il donna l'ordre à Eulalius Barbatus et aux candidats de les conduire, à laide des eunuques et des spathataires , à la prison basse du palais.
Les factions disparurent; le lendemain, io,d'Audynée, répondant à janvier, les patrices Hypatius et Pompée furent tués et jetés dans la mer. Le cadavre du premier fut trouvé sur le rivage. Justinien ordonna que ce corps et celui des autres fussent assimilés à ceux des condamnés et ensevelis, et qu'on inscrivît sur son tombeau : Cigît V empereur de la Louve. Quelques jours après , il permit à ses parents de recueillir ses restes et de les ensevelir dans la chapelle de saint Maure, martyr. Les biens de Pompée furent confisqués, ainsi que ceux des patriciens qui avaient suivi leur parti et s'étaient retirés dans des lieux d'asile ou sauvés ailleurs. Ceux qui avaient fait adhésion àla révolte furent proscrits et perdirent aussi leurs biens. Le secrétaire Thomas fut décapité pour sa réponse à Ëphraïm, celui-ci exilé à Alexandrie. Le 20 d'Audynée, à la troisième heure, Constautinople, effrayée par ces mesures , rentra dans le calme, les affaires furent sus pendues , les boutiques de vivres seules ouvertes : personne n'osait plus se montrer. Justinien ordonna au préfet de la ville de punir ceux des Vénètes qui s'étaient joints aux Prasiniens et aux autres factions. L'empereur envoya aux provinces la nouvelle de sa victoire sur les usurpateurs insurgés, et commença la restauration
de la grande église et de tous les édifices publics incendiés : il fit construire dans le palais une piscine et une citerne, ainsi que des greniers de réserve pour les grains.
Enfin il existe encore sur cet important événement un dernier récit détaillé dans Théophane le Chronographe, écrivain du commenc. du neuvième siècle. Il le place (A. d. M. 6024, X 8 Indiction (an 532)) l'an 5 du règne de Justinien , parce qu'en effet il arriva avant le commencement de la 6% qui a lieu au I er septembre. On l'appela Nikè (victoire), au lieu d'émeute ou insurrection (p. 278). Ce chroniqueur fait un étrange récit des paroles échangées entre le Mandator du peuple (Justinien) et les Prasiniens dans le cirque. Les Vénètes sont étrangers à cette première phase de la sédition, quoique les deux factions y fussent représentées à l'occasion des jeux. « A bas Calopodius le cubiculaire et spathataire ! s'écrièrent-ils d'abord. » C'était sans doute l'exécuteur des ordres du préfet de la ville. « Beaucoup d'années à toi, Justinien Auguste î Sois vainqueur ! Je suis traité injustement! O seul bon , je ne puis plus le supporter! Dieu le sait, je crains de le nommer, l'oppresseur supérieur; de peur que son crédit n'augmente, et que je ne coure de plus grands dangers! »
Il paraît que, malgré le despotisme de ce temps , et la hauteur à laquelle on plaçait le principe d'autorité , les mœurs autorisaient ces appels directs au souverain dans un spectacle, et que le souverain avait coutume de répondre. En effet, Justinien destitue d'abord trois hauts fonctionnaires, et s'excuse à la fin de n'avoir pas, dès le premier jour, répondu aux vœux du peuple.
Le Mandator (Jusùnien) : « Quel est-il? je ne le sais pas. •
Les Prasiniens : « Seul, tu connais celui qui m'opprime... Lui seul méfait injustice. Sainte mère de Dieu, qu'il ne répète pas ses actes d'oppression. »
Le MandcUor: « Quel est-il? Nous ne le savons pas. - Ici l'impératrice est associée à la réponse.
Les Prasiniens ; « Vous le connaissez, à trois fois auguste , celui qui m'opprime chaque jour. »
Le Mandator ; « S'il y a quelqu'un de semblable, nous l'ignorons. »
Les Prasiniens : Calopodius , le spathataire {débauché) (serait-ce une allusion à Jean de Cappadoce, connu par l'excès de ses débauches ?), m'opprime, ô maître de tous. »
Le Mandator : « Calopodius ne gouverne pas. »
Les Prasiniens : • Quel qu'il soit, il aura la part de Juda (dans l'autre monde); Dieu lui donnera bientôt la récompense qu'il mérite. »
Le Mandator: «Vous n'êtes pas venus au spectacle dans un autre dessein que celui d'outrager les magistrats. ■
Les Prasiniens : « Celui qui fait l'injustice aura le sort de Juda. »
Le Mandator : « Taisez-vous, Juifs, Manichéens et Samaritains (c'est bien là la préoccupation de Justinien). •
Les Prasiniens : « Vous nous appelez Juifs et Samaritains ; la mère de Dieu soit avec nous tous ! »
Le Mandator : - Jusqu'à quand vous compromettrezvous ? »
Les Prasiniens : « Que celui qui ne dit pas que le maître (l'empereur) est bon croyant, soit anathème comme Juda. »
Le Mandater : • Je vous dis de vous faire baptiser tous, jusqu'au dernier. » (Justinien passe ici au sarcasme, au lieu de se retrancher dans sa dignité.)
Les Prasiniens crièrent les uns plus haut que les autres : « Qu'il soit fait comme il Ta ordonné; qu'on apporte l'eau lustrale. Alas ! je veux être baptisé jusqu'au dernier! -
Le Mandater : « Si vous ne vous tenez pas tranquille , à la fin , je vous ferai couper la tête! »
Les Prasiniens : « Chacun cherche à sauver sa tête : si nous disons quelque chose qui te déplaît, que ta dignité ne s'en offense pas. La divinité écoute tout patiemment... Nous qui parlons, ô puissant empereur, nous nommerons franchement les choses par leur nom. Mais lui, où est-il? nous ne connaissons ni le palais ni l'état des affaires. (Ici il semble qu'il soit fait une double allusion au préfet du prétoire Jean et au questeur Tribonien.) O trois fois auguste! nous n'allons à la ville que par un seul chemin, lorsque, par hasard, nous allons siéger au Bordône (sans doute le prétoire). Plût à Dieu que ce ne fût pas aujourd'hui du moins]! »
Le Mandater : • Chacun est libre d'aller où il veut sans danger. *
Les Prasiniens : « J'ai foi en la liberté ; mais je ne puis en donner la preuve : si quelqu'un de nous autres libres est soupçonné d'être Prasinien, il est sûr d'être châtié. »
Le Mandater : • Gibier de potence (iToijAOÔavaToi) , vous n'avez pas même pitié de vos âmes! »
Les Prasiniens : » Qu'on enlève cette couleur qui nous distingue, et la justice n'aura plus rien à faire. Laissez aller la boucherie. Nous allons être bientôt frappés.
Voilà la fontaine du sang. Punissez ceux que vous voulez. La nature humaine ne peut en vérité supporter deux partis. Plût à Dieu que Sabbatius (père de Justinien) ne fût pas né ; il n'aurait pas eu de fils homicide. Apparemment, ô maître de tous, qu'il y a eu ce matin un meurtre commis au Zeugraa. Plût à Dieu que vous l'eussiez vu , et que le meurtrier fût exécuté ce soir. ! »
(Ici l'on voit intervenir les Vénètes, que les récits précédents supposent d'accord avec les Prasiniens dans leur résistance à l'autorité , sans doute parce que les paroles qui précèdent semblent rejeter sur eux, ou sur un fonctionnaire leur affidé , la responsabilité de ce meurtre commis sur un Prasinien, et qui menaçait de rester impuni.)
Les Vénètes : « Vous seuls avez des assassins dans tout le stade (l'hippodrome). »
Les Prasiniens : « Vous assassinez et vous disparaissez ! »
Les Vénètes : « Vous seuls êtes des assassins, et vous faites des émeutes; car vous seuls avez des assassins dans le stade. »
Les Prasiniens : « Justinien, notre maître ! c'est à vous qu'ils font appel, et personne ne les égorge (allusion à l'affiliation ancienne de Justinien au parti des Vénètes). »
Les Prasiniens : « Qui voudra le savoir en aura la preuve. O autocrate, qui a massacré au Zeugma le marchand de bois? »
Le Mandater : « C'est vous qui l'avez tué. »
Les Prasiniens : « Qui a tué le fils d'Epagathus, ô autocrate? »
Le Mandator : « Vous aussi: et vous en accusez les
Vénètes î »
/as Prasiniens : « Maintenant, 6 mon Dieu, ayez pitié
AN 532. 4iï
de nous! on opprime la vérité ! I! faudrait donc accuser Dieu qui, dit-on , gouverne les choses d'ici-bas. »
Le Mandater : « Dieu est étranger au mal! » (Ici revient l'esprit théoiogique de Justinien.)
Les Prasiniens : « Dieu est étranger au mal ! Pourquoi donc alors suis-je opprimé? Qu'on fasse venir un philosophe ou un ermite, et qu'il donne la solution î »
Le Mandater: « Blasphémateurs, ennemis de Dieu, quand vous tairez-vous? »
Les Prasiniens : Si votre majesté trouve que c'est assez, j'obéis à regret, ô trois fois Auguste : je sais tout. Mais je me tais. Adieu, justice! tu ne règnes plus ici-bas ; je me retire, et je judaïse : il vaut mieux pratiquer l'hellénisme, et ne pas vénétiser. Dieu le sait! »
Les Vèrietes : * Horreur! je ne veux pas regarder de ce coté; je suis suffoqué par l'outrage. •
Les Prasiniens : « Déterrez les os des spectateurs! •
Cela dit, les Prasiniens se retirèrent, et laissèrent l'empereur et les Vénètes au spectacle.
Ce récit a certainement une couleur locale appropriée au temps, et rien n'autorise à en suspecter l'authenticité. Il n'est pas d'ailleurs inconciliable avec les autres; car Théophane (p. 282-283) dit qu'après la retraite des Prasiniens, quelques magistrats furent la cause de la sédition. Le préfet de la ville s'empara de trois hommes du peuple et ordonna qu'ils fussent pendus; l'un d'eux périt aussitôt; les deux autres tombèrent de la fourche patibulaire, furent de nouveau suspendus, et tombèrent encore. A cette vue, la multitude poussa des cris: A l'église! à l'église ! Les moines de saint Conon survinrent et les portèrent à l'asile de Saint-Laurent, jusqu'à ce que les formalités (de la grâce) eussent été accomplies. Le
gouverneur envoya des soldats pour les garder à vue; le peuple alors se porta au prétoire et demanda leur liberté. N'ayant reçu aucune réponse, il y mit le feu, et ainsi s'engagea l'émeute dans laquelle ils massacrèrent tous les soldats qui leur tombèrent dans les mains. Le quart de la ville fut bientôt brûlé. L'empereur, effrayé, ordonna de porter les trésors dans le Dromon , et de faire retraite jusqu'en Thrace à Héraclée, en confiant la garde du palais à Mundus comme général, et à son fils Constantiolus, avec trois mille hommes, et aux cubiculaires.
On ne parle pas dans cette Chronique du conseil courageux donné par Théodora.
C'est à la suite du bruit répandu qu'elle et l'empereur s'étaient retirés en Thrace qu'on proclama Hypatius empereur, après le refus qu'avait fait Probus.
Le reste du récif est conforme à la chronique Paschale, et constate que, malgré les premiers discours prêtés aux Prasiniens , les deux partis étaient réunis contre Justinien pendant l'émeute; c'est Narsès qui parvint à force d'or à en détacher les Vénètes , qui commença la réaction.
Théophane parle de dix-huit patriciens, d'illustres et de consulaires, complices d'Hypatîus, tandis que Proc, Anecd., XXII, 2, va jusqu'à dire que tous furent punis.
Les phénomènes célestes de cette année furent attribués à la vengeance céleste.
Cédrénus, en rapportant le même événement en abrégé, attribue à Bélisaire, Mundus et Narsès, la répression de la sédition. Parmi les monuments dont il déplore l'incendie, est surtout le bain dit de Zeuxippe, bâti par Sévère, dans lequel était renfermé le produit
AN 532. 4ù7
des arts, en marbre, en pierre, en bronze, auxquels il ne manquait que l'âme qui animait les originaux. La merveille de ce musée était la statue d'Homère, les mains jointes sur la poitrine , la barbe pendante , les cheveux tombant des deux côtés de la tête jusqu'aux épaules , la figure semblable à celle d'un vieillard, le nez proportionné , les yeux collés aux paupières, et rappelant ainsi la cécité dont la renommée dit qu'il était affligé; un manteau par-dessus sa tunique, et, au bas de sa jambe, un cothurne attaché par un anneau de cuivre. Il y avait des stèles en bronze pour tous les sages, les poètes, les orateurs et les hommes illustres. Avec cette galerie, périt aussi la maison qui éclairait la nuit, parce qu'elle avait un toit de bois. En un mot, toutes les décorations de la ville, échappées aux incendies précédents, disparurent dans cette catastrophe.
Enfin, selon Zonaras (XIV, 6), la beauté et l'élégance de Byzance , commencées sous le règne de Léon, périrent dans cette guerre civile. Le peuple avait pris en haine l'autocrate et l'impératrice. Les deux factions des Vénètes et des Prasiniens , quoique habituellement hostiles, se trouvèrent réunies et s'insurgèrent. Justinien, pour les comprimer, employa un corps de barbares, les Elures (Hérules) , ce qui donna plus d'activité à l'émeute. Il y eut un combat entre les habitants et les barbares dans le Milion, et il périt beaucoup d'hommes de part et d'autre. Les prêtres s'interposèrent avec les images sacrées. Mais les barbares continuèrent à frapper, et les femmes crurent servir la cause de Dieu en leur jetant des pierres. Justinien se rendit au théâtre pour haranguer le peuple, mais ne réussit pas. L'empereur ramena une partie des Vénètes à force d'argent, et poussa les
partis l'un contre l'autre, ce qui décida le succès; d'autres soldats furent introduits la nuit, ainsi que des barbares, et intervinrent dans la mêlée. Hypathius, avec Pompée son frère, fut pris et immolé. On dit qu'il périt quarante mille hommes dans cette affaire, et qu'on confisqua les biens de deux mille, non compris ceux des sénateurs, dont un certain nombre encourut le dernier supplice.
Justinien remplaça l'église principale brûlée par une église beaucoup plus grande, l'an du monde 6040, au mois de février, Indict. XV (an 537, c'est-à-dire cinq ans après), et en construisit plusieurs autres. Mais l'argent manqua, et, de l'avis du préfet, il supprima dans toutes les villes les subsides accordés aux maîtres des arts libéraux, ce qui fit que la rusticité envahit tout.
Il semble donc que cet essai de révolution était populaire, et agréé par des hommes éclairés jusque dans le sénat; mais qu'il fut comprimé par le despotisme militaire. C'est ce qu'indiquent assez les Anecdota , et les lois successives de Justinien, si favorables à l'armée, si contraires aux classes moyennes.
Nicéphore Cailiste (XVII, 10) en parle aussi à ce point de vue.
Il ne reste plus qu'un mot à dire sur les événements militaires de cette année, d'après Procope (G. des Perses, I, 22 et suiv.).
On a vu, en 53i, que la paix avait été signée sur le Tigre avec Chosroès, par quatre ambassadeurs de Justinien , Hermogène, Rufin , Alexandre et Thomas (p. 1 1 1). Rutin avait été détaché à Byzancepour remettre le traite à Justinien, qui en ordonna l'exécution p. 1 12). De re-
tour à Nisibe, Ru6n était porteur du subside promis. Mais déjà Justinien se repentait d'avoir cédé les châteaux des Lazes, et demandait qu'ils fussent exceptés dans la ratification. Chosroès aussi commençait à se détacher de la paix. Mais Kufin eut une conférence secrète avec lui. Chosroès consentit à faire retirer ses troupes et à ajourner ses exigences. L'argent fut reporté de Nisibe à Dares; mais, sur une nouvelle mission de Ilufin et d'Hermogène, la paix fut définitivement conclue, à condition que Dares serait démantelée, et les châteaux dePharangion et de Bole rendus aux Perses, tandis que ceux des Lazes furent livrés aux Romains, avec Dagazis, bon guerrier qui dans la suite vainquit plusieurs fois les Il uns, et qui fut échangé. Cet événement arriva l'an 6 de Justinien (p. 1 14).
Cependant eut lieu en Perse la conspiration contre Chosroès, dont nous avons parlé, et contre Justinien la grande émeute Nikè.
Justinien convoqua à Constantinople six évêques partisans du concile deChalcédoine, et six évêques d'Orient, partisans de Sévère, archevêque et patriarche d'Antioche, expulsé de son siège en 5 19, par suite de l'excommunication prononcée contre lui en 5 18 par un synode tenu aussi à Byzance, comme adversaire public du concile. Ce prélat était alors réfugié à Alexandrie, où il soutenait contre Julien , évéque d'Halicarnasse, auparavant compagnon de son exil , une thèse sur un point trèssubtil , celui de savoir si Jésus-Christ incarné avait reçu un corps corruptible ou incorruptible. Au lieu de s'en rapporter à la simplicité de l'Évangile, qui dit assez clairement que Jésus Christ subit toutes les chances de l'hu-
4<o CHRONOLOGIE HISTORIQUE.
inanité, surtout par sa passion, Julien forma secte en soutenant contre Sévère, alors dans la bonne voie, que le corps du Christ était incorruptible et ne souffrit qu'en apparence les infirmités humaines. — Justinien, à la fin de sa vie, se rangea même à cette opinion, qui le fit considérer par l'Eglise comme hérétique ; mais alors il penchait apparemment pour Sévère. Fleury, dans Y Histoire ecclèsiast., XXXII, 3i, rapporte à Tan 53 1 le schisme qui survint à Alexandrie et les rixes sanglantes qui, à la mort de Timothée, alors patriarche de cette ville , s'élevèrent entre les deux candidats élus dans les rangs opposés pour son successeur. On avait reproché à Timothée une tolérance à l'égard des deux partis, ce qui n'est qu'une preuve de sa sagesse; mais son décès n'arriva, selon l Art de vérifier les dates, qu'en 537.
En 532 , Justinien avait donc l'espoir de ramener à l'unité de l'Église Sévère, aimé de l'impératrice, qui voulait le réintégrer.
Il résulte du récit de la conférence , rédigé par l'évêque Innocent, qui en était membre, et que Baronius a rapporté (IX, 447)» *i lle son président, Hypace, archevêque d'Ephèse, par l'habileté de son argumentation , parvint à faire reconnaître par les partisans de Sévère , au moins en substance , le concile de Chalcédoine. Mais ceux-ci , cédant au vice habituel des théologiens, d'entasser controverses sur controverses , eurent l'imprudence de dénoncer, comme entachés d'hérésie, deux évêques que le concile de Chalcédoine avait examinés et déclarés orthodoxes : Théodoret, auteur d'une histoire ecclésiastique et de trop nombreux écrits théologiques faciles à controverser , et Ibas , auteur d'une lettre traitant aussi de sujets métaphysiques et subtils
AN 532. 4fit
sur des matières qui échappent à l'intelligence humaine, puisque ce sont des mystères. C'est là le commencement de la querelle très-ohscure des trois chapitres, qui troubla considérablement le règne de Justinien par la part qu'il y prit. — Alors le prince exhorta lés uns et les autres à la paix , avec une douceur dont ils turent charmés, et les renvoya, sans prendre aucune mesure de rigueur contre ceux qui refusèrent de se rendre au jugement du synode. Il eût dû sans doute s'abstenir môme de toute intervention ; car quand un souverain intervient dans des querelles de ce genre , il finit par y prendre parti, et leur donne ainsi une importance qu'elles n'ont pas; puis il est amené à sévir contre ceux qui résistent à son autorité; il devient persécuteur, et il emploie les forces de l'État contre la liberté de conscience. Ce n'était pas là le principe de l'ancienne constitution romaine, ni celui de Constantin, dans l'édit de Milan, ni du grand Théodoric son contemporain; on peut être très-zélé chrétien et catholique sans vouloir exercer de contrainte envers les dissidents. On vo>it avec admiration un prince absolu, zélé bouddhiste, consacrer dans ses lois le principe non-seulement de la tolérance, mais de la protection; c'est Açoka (Piyadasi), par des édits répétés (7 e et 12 e ), deux siècles et demi avant notre ère (V. M. Barthélémy Saint-Hilaire , Journal des savants , 1 854 9 P« 655).
v,2 CHHONOLOGIK HISTORIQUE.
An 533.
Troisième consulat de Jbstiniex, seul :
XP-XIP Indictions.
6oa5-6o26 » ère mondaine d'Alexandrie.
An 7 du règne de Jlstinien et de Théodora, à compter du I er avril.
An I er de Jean II , pape à partir du 22 janvier.
Des six lois publiées cette année par Justinien , la première, des ides (i5) mars, Cod, I, 1,16, adressée à deux villes, sièges de patriarches, à Ephèse et à dix autres épiscopales, le prince fait une nouvelle profession de foi, comme si celle de 5*8 ne suffisait pas; il anathématise , comme ferait un concile, les doctrines de Nestorius, Eu tychès et Apollinaire.
Le 7 des calendes d'avril (26 mars), par une simple lettre adressée à l'archevêque de Constantinople , Epiphane, et qu'il a fait insérer dans son code (l, 1-7), le pieux empereur déclare que l'Eglise catholique se compose de toutes celles qui sont unies avec le très-saint pape de l'antique Rome (alors sous la domination des Goths). 11 félicite le pontife de ce que son siège a toujours repoussé les hérétiques. Il explique par les présentes lettres, qu'il ose appeler divines, en quoi consistent ces hérésies, dont il essaye de définir l'une, celle du nestorianisme. Il lui impute la négation de l'incarnation et de la divinité de Jésus-Christ, des mérites de la Vierge et de la Trinité. — Il en discute le mérite, et lui oppose les quatre pre miers conciles généraux de Nicée , Cons-