DORMANS PENDANT LA LIGUE
Dans le court aperçu que nous donnons des faits de là Ligue dans notre pays, nous avons omis le nom de Dormans, petite ville qui tient pourtant une assez grande place dans rhistoire de nos contrées. Dès le milieu du xvi* sîède, le protestantisme s'y était introduit et y avait un prêche. À quelque temps de là (1575), venait de se cooclure Talliance des calvinistes et des politiques on cath(diques mécontents, à la tête desquels s'était mis le duc d'Aiençon, dont Château-Thierry était Tapanage. Leurs troupes, combinées et renforcées des levées que Condé ramenait d'Allemagne, suivaient le cours de la Marne dont ils ruinaient la campagne, mettant au pillage Châtillon, Dormans et les environs d'Epernay. Le duc de Guise, gouverneur de la province et chef de Tarmée royale, les atteignait entre Dormans et Damery, et leur livrait ce combat célèbre où, tout en les mettant en déroute, il était lui-même atteint de ce coup de mousquet qui lui valut le glorieux surnom de Balafré qu'avait déjà mérité son père, François de Lorraine. « Le 10 octobre, « dit TEstoile, » entre Damery et Dor- « mans, il y eut un choc entre les troupes conduites par « Thoré (de la maison de Montmorency). Le duc de Guise, « en cette rencontre, fut par un soldat griefvement blessé « d'une arquebuzade qui lui emporta une grande partie « de la joue et de Toreille gauche. » —La blessure n'était pas si grave, à en croire le duc lui-même, dont voici on curieux billet,
A Madame la Duchesse ma femme.
Je n'ai point eu antre maladie que mal au cou : je me fis ier segner sans ordonnance des médecins^ et sans trop de besoin ; toutes fois je m'en trouve fort bien : je ne suis encore sorty, mais demain je sortiray et m'en retourneray samedi. — L'on fait courir un bruit icy que Monsieur est parti de Château-Thierry en diligence. Cela fera, que je pense, haster le Roy de retourner à Saint-Germain. On vous fera revenir; j'en seroys très-aise : et pour fin, je vous baise les mains. (F, Gaignères, 52, f» 71.)
At>PËNDlCE 227
Une autre lettre sur ce sujet nous est encore fournie par la Bibliothèque nationale ; elle^ est de la mère du duc de Guise, que sa tendresse pour ses enfants a rendue célèbre.
A Monsieur le Duc de Lorraine et de Bar, à Nancy.
Monsieur, pour aultant que je me suis asseurée, vous avez esté aussy toat adverty de la blesseure de mon petit fils de Guise que moy, je B'ay osé vous en escripre pour ce que j'ay bien pensé vous en avez «fité auitant marry que personne qui luy approche. Mais sachant bien que serez aussy joyeulx d'entendre sa convalescence que mary de son mal, envoyant ce porteur à Saint-Nicolas, je iny ay commandé passer par Nancy et vous faire donner la présente avec une lettre que j'ai receue ^'iin inédecin qui est auprès de luy et de M* Rlchart Hubert (?) qui «stoient à feu mon fils d'Aumalle, qui le pansent ; par laquelle pourrez juger de sa santé et comme nous sommes tous tenus à Dieu de le mous avoir si bien préservé, dont je le mercye et loue de tout mon €ueur, le suppliant vous maintenir.
Monsieur, en parfaite santé, très bonne et très heureuse vye. De Joinville, ce 20* d'octobre 1575.
Votre très humble tinte à vous hobeyr, Anthoinette de Borbon.
[Bibl. nat., f. Lorraine, vol. 27, f» 19.)
Resté maître du champ de bataille, le duc de Guise prit possession de Dormans qui devint; dès ce moment, une des fortes positions des catholiques. Après la mort d'Henri III, la guerre continua autour de Paris et pour ainsi dire en tout le royaume. Notre Champagne ne pouvait y échapper. Dormans, au pouvoir des ligueurs, fut bientôt assiégé par les royalistes. Voici de précieux documents sur ce point historique.
CAPITULATION DU GHASTEAU DE DORMANS Accordée par le vicomte de CombHzy, gouverneur de Château- Thierry (1) et le baron d'Essé, aux capitaines du Rozoy et Bienayse,
poiir la Ligue.
23 septembre 1590.
Cejourd'huy vingt- troisième jour de septembre M.VolIlIxxX a esté
(1) Le vicomte de Comblizy, fils de Cl. Pinart, seigneur des Cramailles, secrétaire d'Etat sous Charles IX, était lui-même, comme son père, gouverneur de Château-Thierry. Il était neveu par alliance de Tabbesse d'A.venay et prenait le titre de marquis de tiOuvois.
â28 ABÔAYE D'AVENAÎ
traité et capitulé par le sieur vicomte de Comblizy, gouverneur de la ville et chasteau de Chasteau-Thierry, capitaine de cinquante hommes d'arme des ordonnances de Sa Majesté et le sieur baron d'Essé, capitaine de cinquante chevaux légiers, pour Sa Majesté, ayant commandement de Monseigneur le duc de Nevers, gouverneur et lieutenantgénéral pour le Roy en Champagne, Brye et Rethellois, avec les capitaines du Rozoy, lieutenant du capitaine d'Armoncourt, et le capitaine Bienayse, estant à présent dans le chasteau de Dormans avec leurs compagnies.
C'est assavoir que lesd. capitaines du Rozoy et Bienayse avecq leurs soldats sortiront cejourd'huy dud. chasteau avecq leurs armes, chevaulx et bagages seulement, la mesche allumée et seront conduits en toute seureté, eulx et leurs troupes, sans qu'il leur soit faict aucune offense jusques à Courville, moyennant aussy que ceux qui les conduiront en pareille asseurance de ceulx de leur party, jusques à leur retour audit Dormans.
Plus leur a été accordé par lesd. s"* vicomte et baron, quant ausd. s" du Rozoy et Bienayse, ung bidet à chacun d'eulx pour les porter, et moyennant ce, attendant que lesd. s**' du Rozoy et Bienayse sortent avecq leurs soldats dud. chasteau, a esté accordé trefve et cessation d'armes de part et d'autre. De tout ce que dessus leur a esté donné la foy par lesd. s"** et baron, comme pareillement ils ont fait de leur part d'accomplir de point en point le contenu cy-dessus : et pour plus de seureté ont les susnommés signé la présente capitulation, laquelle a esté ainsy accordée suivant le commandement fait auxd. du Rozoy et Bienayse de la part du Roy et de Monseigneur de Nevers, par Daniel de Lespinoy, hérault d'armes de Sa Majesté. •
Signé : COMBLIZY, DE ROZOY, DeseurS
Au dos est écrit : Capitulation de Dormans faite le 23 septembre 1590. (F. f. 3979, anc. f. f. 89317'.)
Procès-verbal de la remise du chasteau de Dormans, au tiers démantelé, entre les mains du s*" Claude d'Au8!8ienville, baron de Reuillon, seign'^ dudit Dormans, qui promet le garder au Roy.
25" de septembre 1590.
Cejourd'huy, vingt-cinquiesme de septembre, mil cinq centquatrevîhgt-dix par moy, Nicolas Cuillier, greffier criminel à Chasteau- Thierry, commissaire en ceste partye, suivant le pouvoir à moy donné par Monseigneur de Nevers, gouverneur de Champagne et Brye et lieutenant général pour Sa Majesté, après avoir fait abattre et desmanteler le bourg de Dormans du costé vers le chasteau, pour le tiers ou environ des murailles et fortification^ ; j'ay ledict bourg ensemble led. chasteau, mis es mains et garde de Claude d'Aussienville, baron de Reuillon, seigneur dud. Dormans, en la présence de Mons*" de la
Planche, capitaine de deux cens hommes de pied pour le service du Roy de la garnison de Chasteau-Thierry d'à présent, esdictes places, lequel s'en est désemparé et iceulx mis et saisis en la puissance dud. s' baron, lequel a dict qu'il est cogneu pour vray et fidèle serviteur de Sa Majesté et que comme tel il gardera et fera garder sondict chasteao soubs l'obéissance de sad. Majesté ; mais que quant au bourg estant ,h présent démantelé, il ne le peut garder, toutesfois mettra à son pouvoir, empeschement que l'ennemy s'en puisse emparer.
Signé : Daussienville, baron de Reuillon.
(F. f. 3979, anç. f. f. 8931 7'.)
.f^ocèS'Verbal de la démolition du château de Dormana — avec la commission de Louis de Gonzague, duc de Nevers, 24 septem^ hre 1590.
Le lundi vingt quatrième septembre mil cinq cent quatre vingt dix en vertu de la commission et ordonnance de Monseigneur le Duc de ^ivernois et Retelois^ prince de Manthoùe, Pair de France, gouverneur et lieutenant général pour le Roy au pays de Champagne etBrye clurant le bas aagedu duc de Retelois son fils, (de présent en la ville €le Chasteau Thierry), — à Moy Nicolas Caillet, greffier annuel aud. <3hasteau-Thierry délivrée par led. seigneur le jour d'hier, neuf heures «lu soir, me suis ce jourd'huy matin, accompagné de M' Anthoine Thibault, praticien, Fiacre Bellier et Claude Breton, archiers, sergens extraordinaires, transporté au bourg de Dormans, pour exécuter le contenu es dites lettres, dont le teneur est contenue et insérée en fin des présentes, et pour ce faire, passé par les villages de Sauvigny, Courthiésy,et hameaulx en dépendant, pour avoir gens et manouvriers ^fin de les employer à l'effect et exécution de lad. commission, ce ^ui m'auroit été impossible à cause que les habitants desd. lieux se sont absentez à l'occasion des gens de guerre y logez.
Ce mesme jour, environ les six heures du soir, Claude d'Aussienville, baron de Reuillon, seigneur dud. Dormans a mis en mes mains un mandement soussigné de mond. sieur de Nevers, en datte du jeurd'huy par lequel il m'est mandé faire seulement abattre les tiers des murs et fortifications dud. bourg de Dormans du costé du chasteau, et remectre lesd. chasteau et bourg en ses mains, ainsy que plus au long est porté par led. mandement.
Suivant lequel mandement, ce jourd'hui matin vingt quatrième du présent moys, j'ay fait abattre et démanteller les murailles et fortiffications dudict Dormans pour un tiers ou environ de ce qui regarde le chasteau, à Tayde de plusieurs habitans des villages circonvoisins à eeste fin par moy appelez : lequel chasteau et bourg de Dormans environ les six heures du soir dud. jour, j'ay délaissé es mains et garde dudit sieur baron de Reuillon, aux clauses dud. maqdement, ea
230 ABBAYE d'aVENAY
présence de M. de la Planche, capitaine de deux cens hommes de pied pour le service du Roy de la garnison de Chasteau Thierry, de préseat èsdictes places, qui les a laissées et mises en la puissance du dit sieur baron, lequel a dict qu'il est congnu pour vray et fidèle serviteur de sa majesté, et que comme tel il gardera et fera garder sond. ehastean soubs l'obéissance de sa dite Majesté : mais que quant au bourg estant de présent démantelé,il ne le peult garder, toutesfois mectra à sou pou* voir empeschement que Tennemy s'en puisse emparer ; et de tout €9 dessus j'ay dressé le présent mon procès verbal, lequel contient en tout et partout vérité.
CaILIiET.
S'ensuit la teneur de lad. commisaiofi et mandement :
Ludovico Gonzague, duc de Niuernoys et de Rethelloys, prince de ManthouCf pair de France, gouverneur et lieutenant général pour le Roy èa paye de Champagne et Brye^ durant les bas aage du due de Jiethellois nostre fils ; — Au prévost de Messieurs les mareschaux, ou à son lieutenant ou greffier estahly à Chasteau-Thierry.
Gomme ainsy soit que la ville et chasteau de Dormans aye serry de retraicte à plusieurs voleurs du bien du pauvre peuple, et à cest effect causé la ruine de beaucoup .de personnes, gens de bien, bons catholiques, et vivant paisiblement en leurs maisons, ce qui no» auroit donné occasion d'envoier le s' vicomte de Comblizy, gouyemeor de ceste ville et chasteau, pour les sommer de se mettre en Tobéis* sance du Roy, comme il auroit fait ce jourd'huy^ laissant sortir, bagues sauves, ceulx qui ont voulu sortir de lad. ville et diastesu, sans recevoir aulcun desplaisir ou dommage ; au moyen de quoy lad. ville et chasteau demeurent dénués de personnes pour les garder : ei aiant trouvé qu'il faudroit emploier beaucoup de soldats pour la garde de l'un et de l'autre qui causeroit grande despense au pays circon voisin, nous avons estimé estre plus expédient de faire démanteller les murailles de lad. ville et ouvrir led. chasteau en aulcunt endroita non dommageables pour l'habitation d'iceluy et plus pro* près et convenables pour le rendre inutile pour la retraite de ceulx qui auroient volonté de s'y tenir, non pour faire la guerre mais pour ruiner le pauvre peuple :
A ceste cause, nous vous mandons qu'aiez à vous transporter sur les lieux et faire convenir les paysans circonvoisins dud. Dormans en tel nombre que vous adviserez plus expédiant pour £aire demanteller partie des murailles de lad. ville au lieu que vous adviserez estre plusexpé» dient et faire despendre et brusler les portes d'icelles, et en outre feire ouvrir les pendz de murailles et tours du chasteau dud. Dormans que vous adviserez estre plus expédient pour le rendre inutile a êstre gardé, et que cela porte moings d'incommodité à rbabitation do^
chasUau. — Pour ce faire vous donnons pouvoir et puissance, enjoignons aux habitans des villages circonvoisins de .vous assister au fait que dessus, tout aussy tost que vous leur aurez faict commandement de la part du Roy, sur peine d'estre declairez rebelles et comme telz chasiiez. Donné à Chasteau-Thierry, le XXIII' septembre 1590.
Signé LODOYICO GONZAGUE.
Et plus bas, DU Four, et scellé en placart de cire rouge.
Prévost, ou vous son lieutenant ou greffier, m'ayant le s' de Reuillon prié d'avoir agréable qu'il soit seulement demantellé le tiers des murs du bourg de Dormans, et de luy faire mettre entre les mains le chasteau dud. Dormans pour y habiter et le garder et conserver, en sorte que les ennemys du Roy et du repos publicq ne s'en puissent emparer, comme ils ont naguères faict ; vous ferez seulement desmolir et abattre le tiers des murs et fortiffications dud. bourg, du costé qui regarde vers led. chasteau, lequel chasteau vous mettrez es mains dud. s*" de Reuillon, retirant seulement asseurance de luy, signée de sa main, par laquelle il promectra de bien et soigneusement garder et faire garder led. chasteau et bourg de Dormans, et empescher de son pouvoir que ceulx de la Ligue^ ou autres gens malins ennemys de repos, s'en saisissent. Ce que vous exécuterez diligemment et exactement pour aussy tost me retourner trouver. Ce qu'attendant, je supplie Dieu vous avoir en sa sainte garde. De Chasteau-Thiéry, le vingt^quatrième jour de septembre 1590.
Vostre bon amy,