A mon cotLsin le duc de Nivernais
1592. De Damery, 24 juillet.
Mon cousin, il fault confesser que ce fut Dieu qui m'inspira de partir hier comme je le fois, et de venir coucher en ce lieu, où je suis arrivé ce matin à une demye heure de jour, et ay faict passer la rivière au s''de Givry, qui est allé à Boursault, maison qu'il a sur le bord de la rivière. Ayant reposé deux heures sur la paille et esté demye heure
(1) C'est ce qui avait causé le retour du roi à Suippes, d'où cette lettre-ci est encore datée, j)ien qu'il se fût avancé la veille jusqu'à Sommepy.
(2) La ville de Steenwick, sur l'Aa, dans la province d'Over-YssjBl, venait de soutenir contre le prince d'Orange un siège long et trèsmeurtrier, qui est raconté en détail par de Thou, livre CIV. La prisç (|e cette ville était une nouvelle importante.
à desjeuner, j'ay eu advis par des batteurs d'estrade et des paysans que le dict sieur de Givry avoit envoyez cà et là, qui me sont Tenus trouver, que le lieutenant-coUonnel de la Berlotte, qui est celui qui mena le secours de Rouen, partoit de Dormans avec deux cens soixante hommes, pour se venir poster dans Espernay ; et Langer a esté comme de ceulx à qui on dict : les voilà. Le dict s** de Givry estant desjà après incontinent je suis monté à cheval avec ce que j*ay peu et quatre compagnies d'harquebuziers à cheval qui venoient d'arriver avec les s" de Biron et Saint-Luc, et ay pasîié la rivière. Sainct- Estienne, servant de guide, s'est mis devant avec les dicts s" de Biron et Saint-Luc. La résolution a esté telle aux ennemys, qui pour lors estoient au bord du bois du costeau qui regarde en la ville, que, voyans que nous estions encore tous ensemble et que la pluspart de ce qui estoit avec moy n'estoyent que harquebuziers à cheval (pour ce que les gens de cheval arrivoieut encore à la file), ils ont entrepris de passer en despit de nous. A quoy les dicts s*^ de Biron, Sainct- Luc et Givry y ont apporté ce qui estoit en leur puissance. Mais l'extresme résolution des ennemys les rendoit moins accompagnez qu'il n'estoit besoing, et l'heur a esté tel pour moy, que, avec quinze ou vingt des miens j'y suis arrivé assez à propos pour les enfoncer. Pour ce que je ne suis point vain, je ne vous diray poinct qui y a bien faict : vous l'apprendrés à vostre venue par ceulx qui y estoient ; mais bien vous assuray-je, mon cousin, qu'avant que partir du lieu où je les ay chargez, je n'en ay bougé tant qu'il y en a eu un seul en vie, de façon qu'il ne s'est sauvé qu'un iacquais, monté sur le cheval du dict lieutenant-collonnel, et douze soldats, qui ont chacun quatre ou cinq coups d'espée en travers du corps. J'ay faict fouiller ce dict lieutenant, et sur luy on a trouvé le mandement que luy faisoit Rosne de prendre du dict régiment deux cens soixante hommes, des meilleurs qui feussent, pour se jecter^ dans la dicte place. Je n'y ay perdu que ce pauvre baron du Fort et le s** Patras, et quelques uns blessez. Vous pouvés croire que c'est la plus nette deffaicte de secours qui se soit jamais faicte, et à deux cens cinquante pas de la courtine de la place. Un sergent, qui estoit demeuré dans le bois, pour ne pouvoir cheminer à cause de son aage, m'a esté amené prisonnier, qui m'a asseuré qu'au dict régiment il ne reste pas cent hommes, et encore qu'ils ne sont que canaille.
Je vous prie de venir demain avec les Suisses et l'artillerie coucher à Ay, faisant aussi descendre les bateaux pour faire le pont, afm qu'en mesme temps on le puisse faire où on l'avoit faict faire l'aultre jour, faisant advancer le reste de l'armée jusques icy. Les bagages de ceulx qui ne pourront passer sur le pont le pourront au gué qui est icy devant, où nous avons passé. Je vous prie d'y arriver de bonne heure, affin que nous puissions empescher que personne n'y puisse
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Jeter aucun secours. Je vous promets biea, avec l'ayde de Dieu, que eeste nuit, ny pour tout demain, rien n'y entrera. Je n'ay le loisir de faire part de ceste honne nouvelle et de cest heureux commencement à mes bons subjects de ma ville de Chaalions, au s** président de Blancmesnil ny à ma court de parlement. Vous ferés cela pour moy et leur communiquerés ceste-cy. Il me semble que nous en dedvons tous rendre grâces à Dieu ; et n'y aura point de mal de faire chanter le Te Deurrif affîn que, voyant que nous ne sommes point ingrats de luy rendre grâces des faveurs qu'il nous faict, il nous les continue : de quoy je le supplye de tout mon cœur, et qu'il vous ayt, mon cousin, en sa sainte garde. — Escrlpt à Damery, le vendredi à midy, xxiiu* jour de juillet 1592 (1).
Henry.
7. — A mon coxisin le duc de Nivemois, 1592. Du camp de Damery, 25 juillet.
Mon cousin. La grande traicte et la garde perpétuelle que nous avons faicte depuis mon arrivée, avecque le peu de gens qiie sommes nous a tellement harassez que nous n'en pouvons plus. Je pensois que le pont de bateaux deust arriver hier à Toul-sur-Marne (1), et que dès ce matin il deust estre à Ay, afin de faire passer nostre infanterie. Mais, à ce que Ton m'a dict, il n'y est pas encores, dont je suis en
(1) La tradition veut que les seuls intérêts stratégiques ne ramenaient point à Damery le roi Henri, mais qu'une affaire de cœur motivait surtout ses fréquentes visites en ces parages.
« Pendant le siège d'Epernay qui commença le 24 juillet 1592, dit « Bertin du Rocheret, 1 armée du roi étant campée à Chouiliy, ce « prince allait souvent à Damery rendre visite à la présidente du Puy a qui s'y était retirée dans son vendanseoir. C'était Anne Dudey* « femme d'Oudart du Puys, président de l'éleiHion d'Epernay qu il a appeloit sa belle hôtesse, sur laquelle on fit alors une chanson en a plusieurs couplets » (que le cynisme des expressions nous défend de reproduire ici). Nous suppléerons à ces couplets par ce joli triolet sur le vin d'Ay, que nous fournissent les Mémoires de du Rocheret :
Notre bon Roy, le grand Henry, En régalloit sa belle hôtesse :
Quand il couchoit à Damery Notre bon Roy, le grand Henry, C'était là son jus favory.
Et son pain celui de Gonesse.
Notre bon Roy. le grand Henry, En régalloit sa belle hôtesse.
Nous ne contesterons pas absolument cet épisode de la carrière amoureuse du roF vert-galant ; nous rappellerons seulement qu'en cette même année 1592, Henry était dans toute la ferveur de sa passion pour la belle Gabrielle.
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grand'peine, qui me fait vous prier de le haster, non sealement d'a^ river, mais de le faire dresser en toute diligence, afin que nous puissions estre secourues de vostre infanterie. Et ce pendant envoyésmoy vostre cavalerie légère, la cavalerie de Maubert, celle de Donchery, et vos harquebusiers achevai, pour nous rafraischir; etqa*elle soit devant la ville deux heures devant soleil couché. Si le pont pouvoit estre sy tost prest, que nous peussions avoir de vostre infanterie pour investir du tout Epernay, ce nous seroit un très grand soulagement. J'ay recogneu toute la place, et entre aultres un endroict par lequel j'espère que nous aurons bonne et brefve issene de nostre entreprinse. Les ennemys ont faict une sortie ceste nuit ; mais fls ont laissé six des leurs sur la place, sans les blessez, et les armes quils ont abandonnées, et sans perte de pas un des nostres. Dieu mercy, que je prie vous avoir, mon cousin, en sa saincte garde. Escript à Damery, le XXV* jour de juillet 1592.
Henry.
RuzÉ.