‹ Histoire de l'Abbaye d'AvenayChapitre 29 sur 42 · M.V.LVII · texte numérisé non relu

M.V.LVII

Vostre bonne Mère et Abbaisse,

LOYSE DE LlNANGE.

C'était seulement depuis quelques années que Reims avait un imprimeur que le cardinal de Lorraine avait fait venir de Lyon ; Nicolas Bacquenois, habile ouvrier de Tatelier de Jean de Tourne, auquel il sut emprunter les procédés, les caractères, les fleurons et toutes ces marques qui distinguaient déjà la belle typographie lyonnaise. Bacquenois,

venu à Reims en 1552, imprimait en 1557 le recueil de Madame de Linange qui est resté Tun des titres de cet imprimeur à l'estime des bibliophiles. Nous donnerons un fac-shnile des titres de ce précieux volume. Mais les graves événements politiques qui se préparent et auxquels notre abbaye d'Avenay eut une si funeste participation, nous obligent à renvoyer à l'appendice les actes et transactions d'un intérêt moindre et qui pourtant remplirent et occupèrent les loisirs de Madame de Linange.

Quand, après la prise d'armes en 1567, les protestants tentèrent d'enlever le Roi qui se rendait de Meaux à Paris, il y eut chez eux des efforts inouis pour s'emparer du cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, qu'ils considéraient comme la principale « allumette de la combustion » qui allait embraser la France. Prévenu de leurs intentions, le prélat avait jugé prudent de ne pas se joindre au cortège royal et de partir secrètement de Meaux avec une suite peu nombreuse et par des chemins détournés, pour arriver le lendemain 30 septembre, à l'heure de la disnée, à Dormans, et se rendre ensuite à Reims; mais, dès la pointe du jour, les huguenots étaient à Dormans. « Ayant donc quitté son carrosse et envoyé des gens de sa suite pour couper les cordes des bacs^ il monta à cheval et piqua des deux jusqu'à ce qu'il fût parvenu en sûreté à Château-Thierry, au milieu d'une population catholique, d'où la nuit suivante, vers onze heures, après avoir dirigé ses mulets et son bagage par une route différente de celle qu'il comptait prendre, il s'échappa sur un rapide genêt d'Espagne. » Ses équipages, sa vaisselle d'argent tombés dans les embuscades, étaient deve-

âtS ÀfeËAYE D*AVENAV

nus la proie des ennemis. Un de ses serviteurs avait été tué durant le pillage^ tandis que lui-même arrivait à Reims malgré toutes les embûches que lui avaient tendues ses ennemis.

Mais pour se dédommager de leurs déceptions, les réformés se jetèrent sur la campagne environ- ^ nante; il n'y eut église de ville ou de village où put pénétrer cette féroce el inepte soldatesque qui ne portât les traces des plus abominables profanations, et, remarquez-le bienj tout cela sans provocations et sans autre raison d'être que le stupido fanatisme des uns et la rapacité sauvage des autres. Pour atténuer l'odieux de ces brigandages, on a souvent dit que tout ceci était affaire de parti et que les catholiques en commettaient autant de leur côté, ce qui est un mensonge avéré, et nos campagnes, en tous cas, étaient bien étrangères à ces violences, à ces barbaries raffinées qui précédèrent de plusieurs années l'épouvantable représaille de la Saint-Barthélémy. Ecoutons ce qu'un de nos chroniqueurs champenois raconte des excès auxquels, sous ses yeux, ise livrèrent les huguenots de 1567 :

€ Ils portèrent leurs mains sacrilèges sur toutes € les choses du culte pour les saccager et les voler : « les chappes, chasubles, tuniques et autres orne- € ments de valeur qui étaient de velours, satin ou € taffetas, les Judas en faisaient faire des hauts-de- € chausses^ des pourpoints et des mandilles ; des € nappes et autres ornements qui n'estoient de « valeur, les deschiroient, bruloient et mettoient « en plusieurs pièces; des croix et calices d'or et « d'argent falloit qu'ils en tinssent compte aux « commissaires, sous peine d'estre déclarés larrons

Madame Louiâs dë tiNAr^GÊ â^d

€ ou dommages de la cause. Mais toutes fois, les ans € qui s'écartoient plus loing, ne tinrent compte des- « dites croix et calices d'or, d'argent, mais par après € les firent mettre en billon pour les vendre au < poids, à l'once et au marc. > {Mém. de Cl. Hatton, p. 444.)

C'est dans leur poursuite du cardinal de Lorraine que les troupes huguenotes s'abbattirent sur Avenay; s'étant saisis de l'abbaye sans résistance, le 7 septembre 1567, ils firent de ce sanctuaire un lieu de désolation ; nous ne voyons pas qu'ils aient violenté les religieuses, comme ils firent en tant d'autres lieux ; c*est que Madame de Linange et ses filles, instruites par la clameur publique, s'étaient précautionnées et retirées çà et là au loin, ne pensant qu'à i^auver les reliquaires et autres objets sacrés de leur foi. Les huguenots, maîtres du monastère, y commirent les indignités les plus abominables ; ils mirent le feu à l'église, à la charpente du clocher, aux chaises du chœur, brisèrent et foulèrent aux pieds les tableaux, les images et les nombreux ex-voto dont Tautel de sainte Berthe était enrichi. Ils se saisirent des papiers des archives qu'ils mirent au pillage, des livres de la bibliothèque et firent du tout un feu de joie dont les sinistres lueurs éclairèrent leur départ.

Nous avons retrouvé aux Archives de la Marne les procès-verbaux constatant les ruines amoncelées par les troupes de Condé ; ce sont des documents trop précieux pour l'histoire pour que nous ne les reproduisions pas intégralement. {Voir à VAppen* dice.)

Il fallut à Madame de Linange, en rentrant à

Avenay, une constance héroïque pour supporter le douloureux spectacle qui l'y attendait : Téglise de Saint-Pierre d'Avenay, réédiflée au xii* siècle par Madame Hélizende, n'offrait plus qu'un monceau de ruines; plus de vestige des lieux réguliers, plus de cloîtres, plus de dortoirs, plus de cellules, ce n'était qu'un amas confus de débris et de cendre. La maison de Guise, prenant en quelque sorte avantage de la désolation d'Avenay, fit proposer à notre abbesse l'union de son monastère avec celui de Saint-Pierre de Reims, alors gouverné par Renée de Lorraine, sœur du duc de Guise et de l'archevêque de Reims; mais Madame de Linange était une fille de trop grand cœur pour ne pas rejeter bien loin cette proposition, assurée que sainte Berthe n'abandonnerait pas la maison qu'elle avait fondée. Pleine de confiance et de résolution^ elle se mit à relever les fondements de son monastère et, pour y arriver plus efficacement, elle eut recours aux libéralités royales. Nous avons des lettres patentes du roi Charles IX, données à Bologne le 22 juillet 1568, adressées à son grand maître des Eaux-et-Forêts; nous y lisons : < Comme sur la requeste présentée en nostre conseil, le 9 juillet dernier, de la part des religieuses, abbesse et couvent de Saint-Pierre d'Avenay, afin de leur permettre prendre et lever en nostre forest d'Epernay telle quantité de chênes et autres bois qu'il leur conviendra, pour la manufacture et réparation de leur église et monastère brûlés pendant les derniers troubles; en outre couper Qt abattre es bois à eux appartenans assis en nostre dite seigneurie d'Epernay et montaigae de Reims, telle quantité des bois qu'elles verroient estre à

faire pour employer es dites réparations avons

auxdites Abbesse et Religieuses d'Avenay permis et octroyé par ces présentes signées de nostre main, faire prendre, couper et abattre les bois nécessaires au rétablissement de leur maison brûlée par les huguenots. >

Assurée de ce secours, Madame de Linange rassembla quelques-unes de ses filles égarées, et sur les anciens fondements de son monastère, elle leur fit bâtir des demeures telles que le temps et ses facultés le purent permettre, car malgré l'intérêt qu'elle inspirait, l'exécution des lettres patentes du Roi ne s'obtint point sans résistance : le lieutenantgénéral du grand-maître des Eaux-el-Forêts avait fait de telles réserves dans l'abattage des bois nécessaires à la reconstruction que les travaux en restaient suspendus ; Madame de Linange eut recours au Parlement qui, voulant donner leur effet aux lettres patentes, ordonna qu'elle pourrait couper pour être utilisés ou vendus jusqu'à la concurrence de trois mille livres parisis, enjoignant au maître particulier d'Epernay d'y tenir la main et d'y faire réaliser ladite somme ; mais, par suite des misères et des besoins du pauvre monastère, il était à craindre que partie de cet argent ne fût employé au soulagement d'autres infortunes. La Cour ne voulut point que la somme provenant de cet abattage fût détournée de la destination prévue et prescrite; en conséquence, quinze jours après l'arrêt du 12 juin, elle en rendit un second qui disposait que Targent provenant de la vente des bois coupés serait mis en séquestre entre les mains d'un notable bourgeois d'Epernay pour être distribué suivant

â8â ÀBBÀYE D*AVENÀY

rexécation des réparations de bâtiments et selon que les Dames justifieraient de leurs nécessités. >

De nouvelles difficultés contraignirent Madame de Linange à recourir à l'autorité du duc d'Alençon, usufruitier d'Epernay. — Il faut se rappeler qu'après Marie Stuart, alors captive ej infortunée victime de l'impitoyable Elisabeth, la seigneurie d'Epernay avait été laissée en usufruit au duc d'Alençon, François de Valois, frère de Charles IX et d'Henri III. Arrêtée dans ses travaux par le mauvais vouloir des officiers de la gruerie d'Epernay qui soulevaient toutes sortes de chicanes sur la délivrance des bois nécessaires à la reconstruction de l'abbaye, Louise de Linange en appela au duc d'Alençon et en obtint un ordre^ scellé de son sceau, au lieutenant général des eaux-et-forêts^ qu'il eût à ne point différer davantage la délivrance des bois réclamés par l'abbesse.

A quelques années de là. Madame de Linange et ses religieuses eurent à défendre leur domaine de Bouy contre les envahissements de l'administration des travaux publics de la ville de Reims, où l'interminable question de la canalisation de la Vesle occupait depuis longtemps les esprits. Au temps surtout du cardinal de Lorraine et de Madame de Linange, cette question était en pleine ferveur. Armés des lettres patentes des rois Charles VIII, François P', Henri II et Charles IX, les commissaires se croyaient en mesure de contraindre, sur tout le parcours de la Vesle, les propriétaires riverains à toutes les concessions d'usages et de terrains, et de s'assurer les moyens de rendre enfin navigable la rivière ré-

moise; mais les résistances multipliées des seigneurs riverains et des obstacles de plus d'un genre devaient surgir et faire encore ajourner cette difficile entreprise, que le canal, exécuté plus tard, sous le nom de Rivière neuve y par le père d'une de nos abbesses, Brûlart de Sillery, ne devait qu'imparfaitement résoudre. Le domaine de Bouy qu'un étang poissonneux avantageait, et que la rivière de Vesle traversait, devait être morcelé par les travaux en projet. Les représentations de l'abbesse et de ses religieuses ne furent point sans influence dans le maintien du statu quo. Voici les termes de la procuration donnée par ces Dames pour protester et s'opposer, autant que leur droit y autorisait, aux envahissements de messieurs des Eaux-et-forêts.

Procuratio7i pour Madame de Linange^ abbesse de Vabbaye Saint-Pierre d'Avenay.

€ Comparurent en leurs personnes. Madame Loyse de Linange, abbesse en l'église monastère et abbaye Monsieur sainct Pierre d'Avenay, sœurs Ursule de Voiry (ou Voirez), prieure, Marguerite du Boys, Madeleine de Villers, Cécile Jouglet, Huguette de Chamceveaulx^ Charlotte Bourdineau, Magdeleine de Hangard, Jacqueline de Noirfon« taine, Françoyse Bourdineau, Jahanne Fremy, Genefviève Bouchier, Jehanne Cocquebert, Nicole d'Estourmely Catherine de Rapillart, Perette de Bo3Sut, Jehanne de Laval, Jehanne d'Ârtenay, Guillemette des Ortyes, toutes religieuses de ladite abbaye...

a Pour ce, et en leur nom, et de leur couvent, comparoir par devant MM. les Commissaires envoyés

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de par le Roy> sur le fait de la navigation et réduction des marets de la rivière de Vesle, et illec déclarer que suivant les lettres du Roy elles entendent et veulent retenir en leurs mains les deux tiers de huit arpens de marais d'usages et de leur terre et seigneurie de Boy, et n'entendent que leur étang dudit lieu, qui contient environ 53 arpens, soit aucunement départi ni vendu, ains à elles délaissé, comme leur propre, et appartenance de leur dite seigneurie, ainsi que leur procureur a déclaré par devant lesdits commissaires le 5« jour de ce présent mois de juillet 1574. »

Les documents nous manquent pour établir d'une manière certaine l'issue de cette entreprise. Ce que nous croyons pouvoir certifier, c'est que le domaine de Bouy échappa à l'expropriation et que les Dames d'Avenay lurent maintenues dans leur propriété.

Il nous resterait à faire connaître quelques autres actes de l'administration de Madame de Linange, mais comme ils sont d'un intérêt purement temporel nous en renvoyons l'analyse à notre appendice.

Madame de Linange, par vingt-quatre années de travaux et d'incessantes veilles, avait payé un large tribut aux affaires de son abbaye. A la suite des violentes secousses qu'elle avait subies, sa santé menacée et ses forces diminuées lui inspirèrent l'idée de se démettre et de laisser le soin du gouvernement à des mains plus jeunes et plus capables de protéger ses chères filles. Dans cette vue, malgré les regrets et les supplications de ses compagnes, elle résigna ses fonctions et sa dignité entre les mains de Madame Perrette de Bossut, dame de haute naissance, comme

nous l'avons vu dans la notice de Madame Jacqueline de Bossut qui précède, et dont elle était parente : mais celle-ci, après avoir accepté le legs, n'ayant pu. obtenir Tagrément de la cour, quitta Tabbaye et alla passer le reste de sa vie à Marsigny-aux- Nonains, à Textrémité de la Bourgogne. — Quant à Madame de Linange, elle n'eut pas le temps de se choisir une autre retraite et mourut en son monastère, le 3 janvier 1576, selon le Gallia^ pleurée et regrettée de toutes celles dont elle avait été si longtemps la mère chérie et grandement honorée. Voici l'épitaphe que les papiers de l'abbaye nous fournissent d'elle :

<Es gtût vch Heofrenbe Vamr Htabame Smm it iTtnangre qui fut abbe00f it (fane Vt^T^att it XXIV ans laquelle premier que trepaeea et quVetre eneeDelte XI 3anoter 1576, résigna re0te abbage à Dame ]lerretle St j0o00ttf qui pourtant irM{Vit9 ne le fut ; ^im ame au Vteu puteeantf prtone lug par 0a fcaee &e eee peci)e0 parbon lug fore*

XXXVI* Abbesse.

JHadame FRAMBOISE BE IjA HARCIL.

(De 1576 à 1608).

Maison de la Marck. — Promotion de Madame Françoise. — Travaux de restauration entrepris par Madame de la Marck. — Procès criminels et exécutions. — Sorcellerie; condamnations. — Supplices usités au moyen-âge. — Madame de la Marck réëdifie et restaure IMglise abbatiale et les bâtiments claustraux. — Consëcxation de Téglise réëdiflëe. — Reliquaires et châsses des saints patrons. — La Ligue. — Ay, Vertus, Mareuil et Bisseuil fortifiés. — Avenay fermé de murs et fortifié. — Madame de la Marck du haut des murs harangue les ligueurs. -* Citadelle d'Avenay. — Le pays ravagé par la soldatesque. — Conférences d'Avenay. — Lettre de Messieurs de Reires & ceux de Châlons. — Henri IV à Avenay. — Siège d'Epernay. — Cour de TEcu de France. — Remontrances au roi de Madame de la Marck. — Reprises des conférences. — Traité d' Avenay, dit des vendanges, — Deuxième traité, dit du labourage, — Agrandissements du Breuil. — Censé de la Neuville-en-Beauvoir. — Procès de famille. — Réceptions et prises d^habit. — Mort de Madame de la Marck.

Elle était petite-âlle de Diane de Poitiers et de Louis de Brézé, grand sénéchal et lieutenant-général au gouvernement de Normandie. Sa mère, Françoise de Brézé, comtesse de Maulevrier, baronne de Mauny et de Sérignan, avait épousé Robert IV, comte de la Marck, maréchal de France, duc de Bouillon, prince de Sedan, chevalier de l'ordre du Roi et plus tard gouverneur de Normandie.

Françoise de la Marck, née en 1545, n'était que la huitième des enfants issus de ce mariage; son

frère aîné, Henri-Robert de la Marck, duc de Bouillon, prince de Sedan, avait épousé, dès 1558, une princesse du sang, Françoise de Bourbon, fille aînée de Louis de Bourbon-Montpensier. Ce fut leur fille unique, Charlotte de la Marck, qui porta le duché de Bouillon et la principauté de Sedan dans la maison de Turenne, en épousant, en 1591, Henri de la Tour, vicomte de Turenne, maréchal de France, dont elle n'eut point d'enfants et auquel toutefois elle laissa ses richesses.

Les autres frères et sœurs de Françoise furent

Charles- Robert de la Marck, comte de Maulevrier, dont nous aurons occasion de parler plus loin; Chrétien de la Marck, mort jeune ; Antoinette, qui épousa Henri, duc de Montmorency, pair et connétable de France ; Guillemette, épouse de Jean de Luxembourg, comte de Brienne; Diane, épouse de Jacques de Clèves, duc de Nevers, et Catherine, duchesse de Breval, mariée à Jacques de Harlay de Champ vallon.

« Madame de la Marck, de la maison de Bouillon, € disent nos Mémoires inédits, fut nommée à « l'abbaye d'Avenay par Henri IV, sous le pontifl- « cat de Sixte-Quint. » — Il y a ici une grave erreur de chronologie.

En 1576, année de la promotion de Madame de la Marck, Henri n'était encore que roi de Navarre, et loin de songer à pourvoir d'abbesses les monastères,-c'est au commencement de cette année même qu'il quittait furtivement la cour et se retirait en Anjou où, abjurant le catholicisme, il reprenait le commandement des troupes protestantes et renouvelait la série sanglante des guerres de religion.

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C'est par le bon vouloir d'Henri III, sous le pontificat de Grégoire XIII et non de Sixte-Quint, que la fille du duc de Bouillon fut appelée à succéder à Madame de Linanges. Elle sortait du monastère de Saint-Pierre-les-Dames de Reims, ou elle avait subi les épreuves du noviciat et se trouvait comme simple religieuse. Du reste, élevée par une mère pieuse et fervente catholique, loin de suivre l'exemple de ses frères qui ouvrirent dans Sedan la porte au protestantisme, Françoise s'imposa le devoir de préserver sa maison, ses chères filles et le pays d'Avenay du venin des doctrines nouvelles auxquelles la France devait ses déchirements et ses plus douloureuses épreuves.

Les recherches que nous avons faites des documents pouvant se rattacher à l'histoire de Madame de la Marck ont été très-fructueuses. Nous sommes au surplus arrivés à une époque où les archives des abbayes fournissent, pour leur propre histoire, moins de renseignements que les études de notaires dont on commence à conserver les actes, et les minutes des bailliages et des greffes voisins. A partir du du xvi« siècle, on le sait, l'usage des cartulaires se perd, et les archives des communautés, incendiées, mises au pillage, offrent peu de ressources à l'historien ; mais^ d'un autre côté, le goilt des études historiques s'éveille et se propage ; les bibliothèques, les archives de l'Etat deviennent le dépôt d'une foule de documents, auxquels, à partir de cette époque, il est nécessaire de recourir.

Pour le règne de Madame de la Marck, qui fut de trente-deux ans, nous avons pu recueillir dans ces diverses sources une centaine d'actes dont

quelques-uns, comme on le verra, ont une véritable importance historique. Cette abondance de documents nous fait un devoir de nous restreindre dans l'analyse de ceux qui n'intéressent que la propriété, et de ne nous arrêter avec quelque complaisance que sur les actes d'un intérêt historique soit pour la maison elle-même, soit pour le pays.

On a vu avec quelle sollicitude, quel zèle et quelle charité Madame de Linanges s'était appliquée à réparer les désastres que les guerres civiles avaient causées au monastère d'Avenay. En succédant à cette généreuse abbesse. Madame de la Marck eut à cœur d'en reprendre les traditions -et d'en continuer l'œuvre. Ëmue de tout ce qui lui restait à faire pour relever l'éclat de la maison et la remettre au rang que lui assignait son titre d'abbaye royale, elle mit ses premiers soins à faire disparaître les ruines dont les regards étaient encore attristés. € Sa devancière avait bien à la vérité relevé quelques masures, mais dans ses ouvrages, à proprement parler, elle avait fait paraître plus de courage que de pouvoir;* l'accomplissement de ses desseins était réservera l'illustre Françoise de la Marck. Sa mère, Françoise de Brézé, comtesse de la Marck et duchesse de Bouillon, y contribua beaucoup par ses libéralités, aussi bien que Monsieur de Brézé, son oncle, évêque de Meaux. En peu de temps on vit, s'il faut ainsi dire, renaître le dortoir, l'infirmerie. Par ses ordres, on rebâtit les celliers, les caves, les étables, les granges, et tout ce qui est nécessaire au ménage de la campagne. » Il semble que les auteurs du Gallia Christiana aient eu connaissance de notre' manuscrit. IUo7iasterium

290 ABBAYE d'aven A Y

desolatum reparavit ope matris suœ et Ludovici de Brezéy episcopi Meldens^'s^ avunctili sut ; valetiidinanum, dormitorium^ cellaria^ horrea^ aliaque construœit vel reparavit, « Les religieuses d'Avenay, dit encore notre notice, réfugiées en divers couvents, voyant ce changement heureux, retournèrent en leur maison de profession et louèrent Dieu de la retrouver en meilleur état qu'elle n'était avant sa ruine. » Moniales dispersas per diversum in monasteria ad se revoçavit,

SuiPPES. — Affaire du minage. — Nous croyons avoir déjà dit que l'exercice du minage était un droit féodal prélevé par le seigneur haut justicier sur le mesurage des terres et sur les grains mesurés à la mine (valant un demi- arpent). Malgré une possession immémoriale, de nombreuses résistances s'étaient manifestées, à Suippes, contre l'exercice de ce droit. Dans les circonstances où se trouvait l'abbaye et en raison des dépenses excessives que nécessitaient ses grands travaux de restauration. Madame de la Marck ne devait renoncer au bénéfice du droit de minage, qui toutefois ne pouvait s'exercer régulièrement sans une rénovation de titre et une concession expresse du roi. Madame Françoise recourut à l'autorité bienveillante du

prince auquel elle devait son élévation. On trouvera à VAppendice la supplique de Madame de la Marck : elle a son intérêt pour la présente histoire. Henri III répondit à l'appel de Tabbesse en lui confirmant et au besoin octroyant à nouveau le droit de minage sur les foires et marchés d'Avenay, de Suippes et Somme-Suippe, dont le produit pouvait aider aux plus urgentes nécessités de l'abbaye.

Les lettres patentes du roi enjoignaient au bailly de Vermandois de mettre l'abbesse et ses religieuses en possession du droit de prendre et recevoir le minage es bourgs d'Avenay et de Suippes es jours de foires et marchés, nonobstant toute opposition. On ne voit pas que l'exécution de ce mandat ait trouvé des opposants à Avenay; mais il en alla autrement à Suippes, dont la population processive se montrait en toute occasion hostile aux droits et à la domination de l'abbaye. Le bailly n'en accomplit pas moins sa charge. S'étant transféré à Suippes, avec son greffier et un sergent du bailliage, il ât signifier aux Jiabitans et manans l'arrêt de Sa Majesté portant qu'à perpétuité les Dames avaient à préveler un boisseau de vingt-quatre de tous les grains qui se trouvaient es foires et marchez, et déclarant, en exécution dudit arrêt, que tout opposant serait amendable de cent escus. Cette menace n'arrêta point les mécontents qui se mirent en pleine révolte. Les documents que nous avons recueillis sur cette affaire ont un grand intérêt pour l'histoire de la localité, dont ils mentionnent et font connaître une notable partie des habitans. Nous renvoyons la copie de ces pièces à V Appendice. Nous nous bornerons à dire qu'en présence de l'espèce d'émeute occasionnée par la signification des lettres patentes. Madame de la Marck tint bon, poursuivit les agitateurs et obtint sentence contre les plus récalcitrants qu'elle fit condamner à trois jours de prison, à jeûner au pain et à l'eau, et en cas de récidive à être châtiés du fouet par la main de l'exécuteur des hautes-œuvres (1577 à 1584).

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Germaine. — Usurpateur condamné. — 1582, — L'abbesse avait donné au vicaire de Germaine, maître Mathieu Grosseaume, et, après lui, à son frère Michel Grosseaume, pour en jouir leur vie durant, une pièce de terre de 17 arpens^ sise à Avenay, lieudit la Brosse-Madame-Sainte- Berthe. A leur décès, cette terre fut saisie par un quidam qui soutenait s'en être rendu acquéreur, (îité pour ce fait aux requestes du Palais, il y fut déclaré usurpateur et comme tel condamné à déguerpir sans délai, et obligé de restituer les fruits perçus depuis la mort desdits Grosseaume, et l'héritage réintégré au domaine du couvent.

Madame de la Marck^ avec le caractère que nous lui connaissons, se devait montrer grande et rigoureuse justicière. Nous signalerons d'elle plusieurs graves condamnations dont l'Inventaire de 1667 nous a laissé le résumé.

En Tannée 1584, par sentence des maire et garde de la justice d' Avenay, Léonard Regnault et Jean Regnault, convaincus de larcin, en la maison de Marie Boulet, veuve de défunct Jean Delacoste, sont condamnés au carcan ; en outre, dit la sentence, il seront battus et fustigés de verges par l'exécuteur de la haute justice, puis bannis pour six ans de la terre et seigneurie d'Avenay.

Nous placerons ici une série de condamnations pour crimes et délits d'un autre genre, dont l'ana* lyse nous est encore fournie par notre inventaire, et qui démontrent surabondamment avec quelle rigoureuse fermeté s'exerçait à Avenay le droit de haute et basse justice de l'abbesse. Il s'agit principalement, dans ces exécutions, de malheureuses

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créatures poursuivies et signalées comme sorcières. Notre siècle de lumières qui fait si bon marché des croyances, préjugés et superstitions de nos pères, ne manquera pas de se récrier contre les sévérités de la justice seigneuriale de Madame d'Avenay ; mais tout d'abord il faut reconnaître que cette croyance à la sorcellerie se trouve établie chez les peuples de l'antiquité la plus reculée. Sans parler de la Bible qui dit positivement : Maleficos non patieris vivere (Exode xxii, v. 18), on sait que chez les Romains le sénat et les empereurs ont promulgué contre les magiciens des lois si rigoureuses qu'évidemment ils voyaient dans les prévenus de ce crime autre chose que du charlatanisme et de l'imposture. Tacite, Suétone, Ammien Marcellin, que certes on n'accusera pas d'ignorance et de superstition, racontent très-gravement de nombreux faits de sorcellerie. Qu'on ne s'étonne donc pas que les jurisconsultes et les théologiens du moyen-âge se soient accordés à admettre l'existence des jetteurs de sort, sortiarii et sortiaricBy d'où nous ayons fait sorciers et sorcières. Le célèbre avocat Bodin, que ses doctes écrits ont fait considérer au xvi* siècle comme le père de la science politique en France, publiait en 1587 sa Démonomanie où l'existence des sorciers est formellement afl5rmée. Du reste, on sait assez que cette croyance ne prit guère juri* diquement fin qu'au xviii« siècle ; que la Voisin et la Vigoureux furent brûlées non-seulement comme empoisonneuses mais aussi comme sorcières, et que les rapports de police au ministre d'Argenson, sous Louis XV, sont encore semés de dénonciations contre des quidams s*adonnant aux pratiques de la magie

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noire et de la sorcellerie. Ne nous étonnons donc plus qu'à la fin du xvi* siècle on ait fait la chasse aux sorciers et qu'on ait prononce contre eux les plus rigoureuses peines.

Arrivons aux sorciers et sorcières d'Avenay. L'année 1587 nous fournit cinq condamations. Elles sont prononcées par le bailly, maire d'Avenay, en sa qualité de premier magistrat de la haute et basse justice de Madame Tabbesse.

Sentence du bailly d'Avenay contre Martine Chaudard, convaincue d'être sorcière et pour ce condamnée à être pendue, étranglée et brûlée ; tous les biens lui appartenant confisqués au profit de la Dame justicière.

Autre sentence du même bailly contre Pernette Perquin, accusée pareillement de sorcellerie, et pour ce condamnée à être pendue, étranglée et brûlée^ et les biens lui appartenant confisqués au profit de la Dame justicière.

Pareille sentence contre Marguerite Lehoux, également convaincue de sorcellerie et condamnée au même supplice, avec confiscation de ses biens au profit de la dame justicière.

Sentence en la même année du bailly d'Avenay contre Jean Robert, manouvrier, et Jeanne Robert sa fille, accusés et convaincus de sorcellerie et pour ce condamnés aux mêmes peines.

Pareille sentence contre Nicole Fourny, accusée du même crime et condamnée aux mêmes peines.

. C'est peut-être ici le lieu de dire quelques mots des divers genres de peines et de supplices usités au moyen-âge dans les justices seigneuriales et par-

ticulièrement dans les seigneuries de Tabbesse d'Avenay. Suivant la nature ou la gravité du délit, c'était avec l'amende, le fouet et la prison : puis l'échelle, le pilori et le gibet, trois exécutions tout à fait distinctes. Le pilofi, tel que beaucoup d'entre nous l'ont pu connaître en France et dans les pays du Nord, était le poteau tournant, ou carcan, auquel tout condamné était attaché au moyen de deux ais ou planchettes jointes ensemble, et dans la jonction desquelles étaient pratiqués des trous pour passer le col et les mains du patient. On a souvent confondu l'échelle avec la potence, parce que les criminels condamnés à mort montaient au gibet à l'aide d'une échelle : mais l'instrument du supplice auquel était attribué ce nom avait son affectation spéciale, c'était le supplice intermédiaire entre le pilori et les fourches patibulaires ou gibet. On condamnait à l'échelle pour des crimes qui n'entrainaient point la peine de mort, notamment pour rébellion ou attentat contre l'autorité seigneuriale de l'abbesse ; en ce cas le condamné était ridiculement coiffé d'une sorte de mitre en papier sur laquelle étaient écrits en gros caractères le nom et le délit du patient. C'était habituellement sur la place du marché, devant la halle, qu'était dressée l'échelle et que se trouvaient exposés les condamnés U).

(1) Dans notre publication des Toiles et Tapisseries de la ville de Reims, on trouve une curieuse représentation du supplice de rëchelle : châtiment inflige par Tempereur Tibère à Ponce-Pilate^ juge prévaricateur dans le procès de Notre-Seigneur. La scène, reproduite par une de nos toiles, représente une place publique de la ville de Lyon. Le bailly et son assesseur, tous deux à cheval^ président à Texécution de la sentence impériale. Despart, satellite et ses soldats,

296 ABBAYE D'aVENAY

Quant aux fourches patibulaires, on appelait ainsi des piliers ou colonnes de pierre qui soutenaient de fortes pièces de bois auxquelles on attachait les criminels condamnés à être pendus et étranglés. Ces fourches ou poteaux n'étaient point, comme l'échelle, plantés au centre, mais hors de l'enceinte du bourg ou de la ville. A Avenay, les fourches patibulaires, suivant la nature du délit, étaient plantées, soit au lieu dit la Croix-siœ-chemins, à l'endroit dit la Pierre-jugeresse^ sur la limite des terroirs d' Avenay^ de Mareuil et d'Ay, ou bien et plus constamment, à l'extrémité du bourg, sur la route de Reims et près des murs du Breuil, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui la croix, plantée là sans doute en réminiscence des misérables qui y ont expié leurs crimes.

Les hauts justiciers seuls avaient droit aux fourches patibulaires, à deux, trois, ou quatre piliers, suivant leur rang ou puissance. Toutefois, dit un ancien jurisconsulte, € nul ne peut de son autorité privée faire relever, redresser et réédifler des fourches anciennement bâties par eux ou leurs an-

au pied de IMchelle, viennent hisser Pilate qui, les mains liées derrière le dos et coiffé d*un haut bonnet, en forme de mitre du temps, est exposé aux huées de la populace. Sur la mitre sont écrits les motifs de la condamnation. Ici est ce faulx garnement Pilate, ce garçon ribault Lequel flst le faulx jugement...

Au pied de Téchafaud s'ameutent les passants : les uns lui tirent la langue, les autres Tapostrophent et lui rient au nez, tous l'outragent et le maudissent. C'est qu'aussi l'occasion est belle pour la foule? Un homme du pays qui s'élevait au-dessus du vulgaire, un grand tombé, subissant rinfamis de l'échafaud I quelle bonne fortune I... aussi le bon peuple t'en donne à cœur joie.

cêtres, sinon dans l'an et jour qu'elles sont tombées ou ont été abattues, et après Tan et jour est besoin, suivant l'usage de France, d'obtenir lettres royaux adressantes au juge royal ». C'est en vertu de ce principe que nous avons vu précédemment, en 1400 Madame Nicole de Saulx recourir à l'autorisation du juge royal pour relever l'échelle de la justice tombée depuis plus d'un an et jour.

Tout en veillant aux dispendieuses réparations des bâtiments claustraux, Madame de la Marck ne pouvait négliger celles non moins indispensables de l'église abbatiale si odieusement saccagée par les protestants. « Non contente de tant d'édifices, disent nos Mémoires, Madame de la Marck voulut aussi travailler au temple du Seigneur, ce peu que Marguerite de la Dieppe avoit fait bâtir apparemment étoit échappé à la fureur des hérétiques. Elle le continua et acheva les deux tiers de J 'église. Elle l'enrichit ensuite des ornements nécessaires pour le service divin, de calices, de chandeliers d'argent, de reliquaires enrichis de pierres précieuses, d'un soleil pour le saint sacrement, estimé pour la'façon et pour la matière »... Ecclesiœ maccima expârte destructam œdificavit, sacrant supellectilem ca-^ licibus, candelabris, capsa-nothecis, oslensorio pretiosissimo auxit ac ditavit.

Le premier jour de septembre 1585 eut lieu la consécration de l'église abbatiale réédifiée par les soins de Madame de la Marck. Monseigneur Louis* de Brézé, évèque de Meaux, en fit le cérémonial On revit, dès ce moment, les reliquaires où repo^ saient les corps de saint Gombert, de sainte Berthe et de saint Trezain, replacés dans des châsses très

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riches et très bien travaillées^ avec des figures en bas-relief qui représentaient les principales actions de leur vie et de leur martyre. Les chefs de sainte Berthe et de saint Gombert étaient gardés séparément dans des reliquaires de vermeil : celui de [Mainte Befthe brillait entre tous les autres, enrichi d'or^ de perles et de pierres précieuses qui étaient autant de marques éclatantes de la piété dont les abbesses et les religieuses avaient toujours honoré leur sainte fondatrice. On ne saurait imaginer le concours de peuple attiré par cette touchante cérémonie. Les malheurs de l'abbaye étaient en partie réparés et des nuées de pèlerins, fidèles au culte de mainte Berthe, étaient venus de toutes parts témoigner de leur pieuse reconnaissance à la digne abbesse et à son illustre famille qui avait achevé de relever les ruines du monastère et rendu au temple son éclat et sa majesté.

Mais de nouveaux périls allaient bientôt menacer le monastère et le bourg d'Avenay, car nous voici en pleine Ligue. Cette guerre diffère singulièrement des précédentes : Henri III est mort proclamant le roi de Navarre son héritier au trône de France ; dès lors le parti protestant, agrandi de tout ce que les royalistes du parti catholique lui apportent de force et d'autorité, modifie son mode d'agression. Ce ne sont plus des armées fanatisées qui envahissent nos contrées pour y porter le meurtre et l'incendie, mais des chefs de parti, ligueurs ou royalistes, qui se disputent jusqu'aux moindres bourgades. Reims, au pouvoir des ligueurs et sous la main de la maison de Guise, domine la situation : ses bataillons, commandés par le maréchal Saint-

MADAME rAAfiÇOlâï: DE LA MARCK ^9

Paul, ont une grande confiance dans leur supériorité et leurs sorties fréquentes n'ont d'autre but que dd harceler l'ennemi^ de fourrager et ruiner les lieux qu'il occupe. De leur côté, les royalistes, mattres da Châlons, livrent d'incessants combats qui inquiètent la campagne rémoise et, suivant les lieux et les temps, ils récoltent les moissons, vendangent les vignes et sèment partout la misère et la désolation. Épernay, tantôt aux uns, tantôt aux autres, reste sous le baron de Rosne (de la maison d'Anglure) Un point d'arrêt, un obstacle sérieux aux progrès des royalistes. Guerre étrange, dont chaque parti comptait parmi ses adversaires des parents, de3 amis que de fâcheux malentendus arment les uns Contre les autres !

Mais la Ligue est surtout une époque cUrieusef pour l'histoire de nos campagnes qui pourtant en ont perdu le souvenir. Sans parler de tertaines localités notables, commer Ay, qui^ dès les pre-^ miers temps de la guerre et quoique entaché de huguenoterie, avait obtenu du roi Henri III la permission de se fermer de murs et de fossés \ de Vertus, avec son imprenable forteresse du Mont* kymè\ de Mareuii^ avec son château séculaire^ véritable point stratégique ; ni même de Bisseuil, avec son ifort sur une côte inaccessible, tous points enviables et dont la mise en état de siège hécessitait un grand déploiement de forces ; il y avait une ardeur sans égale dans les moindres bourgades pour se prémunir contre les incursions des partis» Âssea indifférents à la question politique, les paysans n'avaient d'autre souci que d'ééhapper aux brigan-** dagas des pillards^ picareum et ravageurs, qui iuSsa*

300 ABBAYE d'aVENAY

taient leurs campagnes; aussi chaque village se hâtait de se créer des moyens de défense, de s'entourer de fossés, de murailles, redoutant avec une égale terreur le triomphe de l'un ou de l'autre parti ^ assurés d'en être les premières victimes et d'avoir à payer les frais de la guerre.

Quant à notre Avenay, comme la plupart des bourgs du moyen-âge, il avait ses fossés profonds, ses remparts crénelés, son donjon flanqué de grosses tours^ des portes et poternes parfaitement murées ; la nature lui avait accordé la protection d'une ceinture de collines et de bois qui pouvaient aider à sa défense quand l'abbaye avait à sa disposition les troupes que lui devait l'autorité royale. Au surplus, au temps qui nous occupe et depuis les désastres de 1567, les moyens de défense d'Avenay étaient insuffisants et ce fut à Madame de la Marck à y aviser. Catholique sincère, comme nous l'avons dit, notre abbesse, par ses liens de famille, était plutôt royaliste que ligueuse. Elle n'eut point voulu le triomphe de la huguenoterie, mais encore moins peut-être du parti espagnol à la remorque duquel s'étaient mis les ligueurs qui, par haine du Béarnais, niaient l'autorité de la loi salique et ne rêvaient qu'un changement de dynastie, fût-ce même au profit d'un prince étranger. Tout l'espoir de Madame de la Marck était dans la conversion prochaine du roi de Navarre, légitime héritier du trône et qui, seul, avait caractère et mission de pacifier toutes choses. Madame de la Marck se mit donc à rélargir et creuser les fossés, à relever les murailles, les tourelles et les bastions dont Avenay avait été muni^ car, ajoute notre Mémoire historique y « outre

que Madame de la Marck possédait toutes les qualités de son sexe, elle possédait aussi celles du nôtre, et Ton a peine à croire ce que Ton dit de son courage et de sa hardiesse. » Quand, après la défaite des royaux et la prise du fort de Bisseuil par le capitaine Saint-Paul, les légions enivrées de leur succès se présentèrent sous les murs d'Âyenaj avec la ferme résolution de s'y venir rafraîchir et reposer, Madame de la Marck, à la tête des habitants d'Avenay, parut la première sur les murailles, harangua les assiégeants et Dieu donna tant de force et de grâce à ses paroles qu'ils se retirèrent sans faire tort aux biens ni aux personnes de ses sujets W. Une Notice historique de l'année 1778 que nous avons sous les yeux, contient à propos des fortifications d'Avenay, le passage suivant bon à citer ici : € Avenay a sûrement été fortifié : on y voit « encore les fossés, et les portes n'ont été démolies « que depuis quelques années; ce qui le prouve « encore, c'est un bâtiment isolé et fort élevé bâti « dans l'enceinte de l'abbaye, sur le bord d'un « fossé et qu'on nommait la Citadelle, d'où l'on « prétend que Madame de la Marck, abbesse d'A- € venay, et parente de Henri /V, harangua les € ennemis et leur fit lever le siège qu'ils avaient « mis devant Avenay. C'était sans doute dans cette « citadelle que logeaient les soldats que le Roi a envoyait en temps de guerre, pour garder Tab- « baye, et pour quelle garde elle paye encore au- € jourd'hui une certaine somme à M. le duc de

(1) Nous renvoyons à V Appendice de très intéressantes pièces sur la capitulation de Dormans et de Bisseuil, que leur étendue ne nous permet pas de donner ici.

302 ABBAYE D^AYBNAY

4ç Bouillon, comme représentant le Roi^ à cause « de son duché de Cbàteau-Thierryi dont Avenay € relève. — Cett^ citadelle est démolie depuis p^u. »

Cet extrait d'une notice écrite avant las évé-. nements de lu Révolution ip'a pfiru bon à con- ^rver, puisqu'il est un téoioignag^ de l'exi^enc^ d'une forteresse sise sur les confins du paro de Tabbaye : car il est bpn de le remarquer, l'étendue des jardins du Breuil n'allait point au-deU de oe que Ton appelle aujourd'hui le Faicos-ruisseau : c'était autrefois le fossé qui fermait de ce côté le domaine de l'abbaye. Nous verrons que c'est dans les dernières années de sa gestion que Madame de la Marck augmenta le Breuil de toute cette partie élevée qu'elle fit enclore des n^urailles que nous retrouvons encore aujourd'hui.

Cependant des excès des gens de guerre naissait une véritable désolation dans les campagnes. Nul ne se trouvait à l'abri de leurs insultes, et le malheureux paysan inquiété dans sa personne comme dans sa propriété ne savait à quelle autorité en' appeler, à quel saint se vouer. Des clameurs sinistres s'élevaient de toutes parts et remuèrent tellement les esprits, qu'A Reims^^ comme à Châlons, les administrations municipales^ après longues invectives et pourparlers, parurent vouloir s'entendre pour porter quelque remède à tant de maux. Le haut mérite et le caractère viril qu'ayait montrés Madame de la Marck en diverses circonstances amenèrent Messieurs de Reims et de Châlons à la choisir en quelque sorte pour arbitre et à désigner Avenay pour les conférences de leurs députés respectifs. Nous trouvons une lettre du trésorier géqéf

rai Cauchon de Verzenay qui, au nom du conseil de ville de Châlons^ pose nettement la question :

€ Messieurs, suyvant les vostres, je vous envoie deux passeports pour ceux que vous députerez à reifect du traité des vendanges, vous priant d'en envoyer de vostre part et de celluy qui commande aux gens de guerre de vostre ville, pour les députés de ce lieu, afin de se trouver à Avenay à tel jour que désignerez, qui ne peut eslre trop court, veu la saison qui presse, et d*aultant que c'est ung pré-^ paratif pour apporter quelque soulagement et repos .au pauvre peuple; et, affin qne l'affaire ne tire point en longueur, Messieurs du conseil de ceste ville désirent que, pour l'exécution de ce qui pourra estre accordé, vosdits députés soient instruits de la seureté requise, tant de ceux de vostre ville qu'aultre de mesme party, tous ainsy comme ils font estât de traicter pour ceux d'Espernay et aultres. Et d'auUant que les laboureurs sont incommodez à leur labour par les gens de guerre, tant d'ung party que d'aultre, et que seroit besoing pour l'utilité du pays d'y pourveoir, ils entendent pa-"reillement que lesdits laboureurs feussent libres en leur labour, sans estre molestés par ledits gens de guerre et communauté de ville, et qui Ton puisse faire venir librement son revenu et commoditez, sans estre par eux empeschaz : à quoi, de rechef, je vous supplie d*adviser promptement, suppliant le Créateur vouloir assister à ce sainct œuvre et vous donner^ Messieurs, en santé et heureuse vie... me recommandant humblement à vos bonnes grâces.

€ A Chàlons, ce v* septembre 1590.

< Vostre bien affectionné voisin et serviable € amy, » Cauchon. »

Enfin le 7 septembre 1590, Parent, conseiller au siège présidial, et Serval, archidiacre, députés de Reims, François, sieur de Chaufibur et, Guillaume de Bar, députés de Châlons, arrivèrent les premiers, ceux de Reims dans la soirée. Le 8, au matin, la conférence s'ouvrit dans la salle capitulaire de l'abbaye, par l'examen des pouvoirs de chacun; mais dès l'abord on s'aperçut que celui des Rémois parlait seulement des vendanges. Cette commission restreinte n'étant point conforme à celle des Châlonnais, les députés de Reims retournèrent en demander une plus ample ; le conseil de Reims, assez, mal disposé, refusa de comprendre dans leurs pouvoirs la question du labourage sous prétexte que sur ce point les gouverneurs et les villes du parti de l'Union n'avaient point été consultés ; le renvoi des députés fut donc ajourné. Bref, on ne put s'entendre et les choses de part et d'autre s'aigrirent au point, par le renouvellement des excès des gens de guerre, que les deux villes ennemies reprirent leur attitude hostile. Voici une lettre du conseil de Reims à ceux de Châlons qui peint l'état des choses et des esprits :

€ Messieurs, vos trouppes passant par ce pays y ont usé de telles inhumanitez que, ne se contentans d'amener nos hommes captifs, ils ont mesme usé de feu, en emmenant les femmes et filles, contre les coustunies ordinaires de la guerre usitée entre les crestiens, et desquelles nous n'avons voulu permettre d'user en vostre endroict. C'est pourquoy nous vous envoyons la présente pour vous prier de faire paroistre que vous n'advouez ces barbaries, faisant rendre lesdites femmes et filles et paysans, sans

rançon^ affin que nous n'ayons aucune occasion d'en user de mesme à Tendroict des vostres ; vous sçayez que nous le pouvons, n'ayans pas moings de pouvoir que de volonté, sy vous y donnez occasion (1). >

Les gens du conseil de Ghâlons ripostèrent par des plaintes et récriminations du même genre : toute espérance de conciliation s'évanouit et la reprise des conférences sembla abandonnée.

Nous voici venus au moment de parler d'un fait dont la tradition a enrichi notre histoire locale : du séjour à Avenay du Roi Henri IV. Les anciens du village ne sont point embarrassés pour vous montrer la maison où coucha le roi Henri et le balcon d'où il harangua la multitude. Et la Note historique que nous invoquions tout à l'heure, s'exprime ainsi à ce propos : « Il y a encore au-dessus d'une des portes de la cour dite de VEcu de France une chambre appelée la chambre du Roi, où couchait Henri IV lorsqu'il venait à Avenay voir Madame de la Marck^ sa parente. >

Ceci pourra^ dès Tabord, surprendre quelques personnes. Est-ce que Madame de la Marck était parente d'Henri IV ?' puis à quelle époque et surtout à quel propos ces visites? Tâchons de jeter un demi-jour sur ce point important de nos annales.

Nous avons dit au commencement de cette notice que le frère aîné de notre abbesse avait épousé Françoise de Bourbon-Montpensier, cousine du roi de Navarre, et qu'usant de ce droit de parenté,

(1) Archives municipales de Châlons, Lettres missives, 1590.

806 ABBAYE d'aVENAY

Henri IV,. en 1591, mariait la seule fille issue de cette union, Charlotte de la Marck, à Henri de h Tour, vicomte de Turenne, qui par c^la même deve? nait due de Bouillon, prince souverain de Sedan, Cette alliance ne se fit point sans doute sans la participation et le consentement de notre abbesse, tante de Charlotte, Voilà donc éclaircie la question cle parente et de bonnes relations. Passons à la quesr tion du temps et du sujet de ses visites.

On sait que lors du premier siège d'Epernay qui fut si fatal au maréchal de Biron, Henri IV assistait en personne aux opérations, et résidait à Damery, où la chronique prétend que le roi Vert-galant s'était créé d'agréables distractions. Quand quelques semaines après, plein de dépit de l'insuccès de ses premières attaques, Henri se fut décidé à la reprise du siège, il revint en personne sur le^ lieux et voulut diriger lui-même tous les travaux. L'histoire nous dit qu'après de nobles efforts, Epernay, épuisé, ouvrit ses portes et fit sa soumission le 9 août 1592. Henri prolongea son séjour en cette ville jusqu'au 16 du même mois. C'est dans cet intervalle que nous plaçons la visite à Avenay du roi Henri, que le peuple ne désignait encore à cette époque que sous le nom du Béarnais. Parmi les seigneurs et personnages qui l'accompagnaient figuraient, avec quelques-uns de ses officiers du siège d'Epernay, le duc de Bouillon, neveu de notre abbesse, son propre frère Charles-Robert de la Marck, comte de Maulevrier, et son beau-frère, Henri de Montmorency, bientôt connétable de France, qui, très-attachés à ses intérêts, l'accompagnaient volontiers dans ses excurûons, — A dé-

faut de documents officiels qui nous disent Timpres*sioa produite dans Avenay par Tar rivée dç ces illustres visiteurs, le lecteur voudra bien se contenter de ce que la tradition nous en a appris^ i savoir qu*apràs le cérémonial de la réception à Tabbaye, le Roi fut conduit à Thôtel qui lui était destiné en la cour de VEcu de France^ et sa suite dans les maisons à balcons historiés du xvi* siècle qui formaient le circuit de la cour et donnaient encore, il y a quelques années, une physionomie si pittoresque à cette partie de notre Avenay.

Le lendemain de Tarrivée du Roi, Madame de la Marck exposa au prince la désolation de la campagne, la misère des vignerons et des laboureurs dont les travaux sans cesse interrompus imploraient sa haute protection. Les dégâts causés dans les vignes excitaient surtout l'indignation de l'abbesse. € Depuis deux ans et plus Messieurs de Reims et de Châlons, quoique ennemis irréconciliables en politique, se sont abouchés à diverses reprises, pour arrêter les bases d'une trêve, afin de permettre aux laboureurs comme aux vignerons la rentrée des moissons et la cueillette des vendanges. lis avaient choisi Avenay pour lieu de leurs conférences^, déjà plusieurs de leurs réunions ont eu lieu^ mais, malgré nos réquisitions et nos instances, ces pourparlers n'ont point abouti. Cependant les récoltes restent exposées aux insultes des pillards et picoreurs de l'un et de l'autre parti, sans parler des autres misères du pays ! »

Henri, touché de ces représentations, promit à Qotre abbesse de donner à ceux de Ohàlons et d'& pernay le coup d'éperon capable de les remettre en

308 ABBAYE d'aVENAY

bonne voie, voulant que les conférences fussent reprises à Avenay, et sous la présidence de Madame.

Les bonnes dispositions du Roi portèrent leur fruit près de ceux de Châlons et môme près de Messieurs de Reims que les misères publiques finissaient par rendre plus traitables. Dans le courant du mois d'août 1592/ les Châlonnais prirent l'initiative de nouvelles ouvertures, les deux villes ennemies s'abouchèrent à nouveau, échangèrent leurs passe-ports et convinrent que leurs députés se retrouveraient simultanément à Avenay le dimanche 4 octobre suivant. Toutefois il fallut composer avec le commandant de la garnison d'Epernay, de Vignoles, qui prétendait qu'en indemnité de ce qui lui était dû, le Roi, avant de l'autoriser à traiter, lui avait fait don des vignes de Messieurs de Reims. Il tenait donc à une compensation non-seulement de ceux de Reims, mais aussi de ceux de Châlons. Ici dut encore intervenir Madame de la Marck ; en faveur de Messieurs de Reims, elle parvint à réduire les prétentions de Vignoles à 300 écus. Quant à la ville de Châlons, elle dut fournir pour les bourgs et villages de sa dépendance une somme de mille écus.

Enfin, le 7 octobre. Messieurs Serval, de Taissy, Parent et Frémin pour Reims, Vignoles pour Epernay, Ducastel, François et Leduc pour Châlons, réunis à Avenay, convinrent de ce qui s'ensuit :

Traité (T Avenay pour la liberté du labourage

et des vendanges,

« Nous soubsignez, députés par Messieurs les lieutenants et gens du conseil des villes de Reims et de Châlons, fondés de pouvoir, avons, pour le

bien et soulagement, tant des habitants desdites villes que autres bourgs et villages circonvoisins, qui sont ici après plus spécialement désignés, fait et faisons les capitulations, traités et accords qui en suivent, et ce, jusques au premier jour de janvier prochain venant.

€ Scavoir : qu'il est permis à tous habitants desdites villes de Châlons, Reims, Chasteau-Thierry, Espernay, Chasteau-Porcien, Fismes, Cormicy et autres bourgs et villages des environs d'icelles, et à tous autres réfugiés desdites villes et bourgs, de quelque condition et qualité qu'ils soient, de cueillir et vendanger les raisins des vignes à eux respectivement appartenant es vignobles de la montagne de Vertu et terroirs voisins, comme Avize, Cramant, Cuys, Montelon, Vignols, Saint-Martin, Pierry et autres dépendances de ladite montagne de Vertu ; icelle vendange et les vins qui en proviendront mener et conduire, faire mener et conduire, dedans ledit temps, ès-dites villes cy-dessus nommées à leur choix et option, sans qu'il leur soit fait ou baillé aucun trouble ny empeschement par quelque personne, de quelque qualité ou condition qu'elle soit, d'un party ni d'autre; ne seront prins ny réputés prisonniers de guerre ceux et celles qui seront employés à la cueillette desdits raisins, fassons, voitures et conduites desdits vins, soient femmes, enfants au-dessous de seize ans, serviteurs, servantes, vignerons, artisans, manouvriers et autres de telles qualités, leurs chars, charettes, chevaux, bœufs et autres bestes de voitures qui porteront, mèneront et charieront lesdites vendanges et vins es dits villes et bourgs et autres lieux, cy-dessus nommés.

SIO ABfiAYB D*AVÏÎNAY

€ Seront lesdits habitants, tant dudit Châlons qud de Reims, respectivement tenus entretenir et iramutablement garder ledit traité et accord de point en point, selon sa forme et teneur, icelluy faira entière* ment entretenir et immutablement garder par les gens de guerre de leur partye, à peine de tous dépens^ dommages et intérêts de ceux qui/ au contraire du présent traité» recevront pertes et dommages ; les dommages et intérêts les habitants desdites villes de Reims et Châlons seront tenus payer, oû livrer Isiux parties offencées, celui ou.ceulx qui auront fait et commis lesdits oultrages et contraventions.

4 Et néanmoins, où quelques corps d'armée^ soit de part ou d'autres, passeroit, durant le temps du présent traité et par les lieux et terroirs cy^dessuil compris, en cela les habitants -desdites villes ne seront tenus de respondre des contraventions qui seront faites audit traité par lesdits soldats, gens de guerre et autres de ladite armée. Et néan-moins, ont promis lesdits députés de faire tout leur pouvoir destourner les armées de leur partye des^ dits vignobles, nommément ceux de Reims, Vavméé qui est es environs de Fère-en-Tardenois.

€ Et d'aultant que, pour parvenir audit traité et accord, il a esté besoing, et trouvé juste et raison^' nable de publier un ban portant defiense de vendaû* ger ou faire vendanger aucunes vignes, sous quel-* que prétexte que ce fust, jusques au jeudi, huitième du présent mois d'octobre^

€ A esté accordé que, s'il y a i^uelque partye que se soit, qui ayt vendangé vigae ou vignes appar^ tenant à quelques particuliers de l'un ou de l'autre partye, depuis la publioalion du ban ou deffence, ei

ce cas, lesdits habitants seront respectivement tenus faire ou faire faire raison à celluy qui sera ofiencé» liiy rendre ou faire rendre le vin qui aura esté cueille sur lesdites vignes, ou le prix d'icelluy, à dire de gens à ce cognoissans, sans autre forme et âgure de procès*

a Fait, conclud et arresté avec M. de VignoUes, gouverneur d'Ëspernay, et le sieur du Gastel, ayant pouvoir de M. de Thomassin, gouverneur de Chàlons, par Messieurs les députes des villes de Ohà« Ions et de Reims, en présence de haulte et puissante dame Françoyse de la Marck, abbesse d'Avenay, ce jour d'huy, vu'' jour d'octobre 1592.

€ ViGNOLES, Serval, De Bézannes-Taissy, Parent, Thierry, De L'Hospital, Du Castel, François, Frémyn, Leduc. >

Plusieurs desdits signataires auraient voulu com«* prendre dans le précédent traité Vitry, Vassy et Saint-Dizier ; les habitants de ces villes sollicitaient cette faveur ; ceux de Reims offraient trois mille écus à Saint- Paul pour l'y faire consentir. La réponse se faisant trop attendre, on passa outre, mais on les fit participer, ainsi que ceux de Sainte- Menehould, au bénéfice d'un traité de labourage, signé le lendemain, 8 octobre :

« Les laboureurs et vignerons desdites villes, bourgs et villages des environs d'icelles ne seront courus, molestés ny empeschés en leur labourage.

< Ne seront leurs personnes, chevaux, bestail, ny autres meubles à eux appartenant, réputés de bonne prise, si ce n'est pour le faict des tailles.

< Comme aussi les habitants des villes, bourgs et

3i2 ABBAYE d'aVENAY

villages susdits, les retirés et réfugiés en icelle jouyront de leurs rentes et revenus en grains, deniers, estangs, sels, bois et généralement de tout le revenu à iceux appartenant, sans qu'il soit donné aucun empeschement à leurs fermiers, debteurs, serviteurs et servantes, manouvriers, chartiers et autres gens de bras^ à eux appartenant et employés à la recherche et leyée desdits revenus, tant par les champs que en allant et retournant desdites villes; à la charge néanmoins, que lesdits laboureurs, manouvriers et aultres susdits n'abuseront de la liberté desdits chemins par port d'armes, secret lettres, mémoires ou paroles importantes au fait de la guerre ou de TEstat.

< Seront lesdits habitants, tant de Châlons que de Reims, respectivement tenus entretenir et garder le présent traité et accord de point en point, selon sa forme et teneur, icelluy faire entretenir et garder par les gens de guerre de leur partye, à peine de tous dommages et intérestz.

« Et, néanmoins, a esté ledit traité et accord fait et conclud par lesdits députés de Châlons, soubs le bon plaisir du roy, par lequel et par Monsieur de Nevers, ils ont promis et promettent icelluy faire approuver et autoriser dans huy en six sepmaines ; et par lesdits députés de Reims a été aussi le présent accord conclud et arresté soubs le bon plaisir de Monsieur le duc de Mayenne, Monsieur lé duc de Guyse et Monsieur de Saint-Paul, par lesquels ils ont promis et promettent faire advouer et autoriser ledit traité, dans ledit temps de six sepmaines, aân qu'il soit immutablement gardé, observé et exécuté.

« Fait au bourg d'Avervay, en présence de haulte et puissante dame Madame Françoise de La Mark, abbesse dudit lieu, le viii* jour d'octf»bre 1592,

€ Serval, Leduc, François, Fremyn, De Bézannes-Taissy(I). »

Tel fut ce fameux traité dont les préliminaires demandèrent plus de deux années de pourparlers et de controverses, et qui, même après sa signature, fut encore l'objet de grandes' diflOicultés d'application. La noblesse du pays de Châlons se plaignit de n'y avoir été ni appelée ni comprise. Le prince Charles, duc de Lbrraine, du parti de la Ligue, ayant appris tardivement les conférences ouvertes à ce sujet, intervint par commissaire et demanda pour ses sujets du labourage le bénéfice des articles accordés. On trouvera à Y Appendice ces pièces et quelques autres d'un véritable intérêt, et qui prouveront qu'en réalité la sécurité ne fut véritablement rétablie pour nos vignerons et laboureurs qu'après la soumission de Reims, l'entrée de Henri IV à Paris, et la pacification générale du royaume.

Nous n'avons plus le loisir de nous étendre sur les faits qui remplirent les dix dernières années du règne de Madame de la Marck qui furent comparativement des années de calme et de réparation; cependant il ne nous est pas permis de passer sou» silence les acquisitions remarquables dont elle enrichit le domaine de l'abbaye : nous parlerons surtout des notables agrandissements du Breuil, par l'acqui-

(1) Archivos municipales de Châlons, Livre des conclusions,

sition de presque toute la contrée dite des Ailleries, attenant au parc de l'abbaye^ c'est-à-dire de tout ce qui compose aujourd'hui la partie élevée, qu'elle joignit à Tenclos et qu'elle fit, dès ce moment, clore d'une puissante i^auraille qui ferma le Breuil et Tabbaye du côté de la route de Reims. Ces acquisitians, faites en 1599> donnèrent une physionomie nouvelle au domaine qui, grâce à la configuration du terrain extérieur, semble, au regard, embrasser la cç^mpagne tout entière. Madame de la Marck embellit tellement cette solitude de ses chères filles que l'historien de la Champagne, Edme Baugier, en parlant des jardins si beaux et si bien entretenus de l'abbaye, n'hésite pas à proclamer le Breuil des Dames d'Avenay « peut-être le plus beau qui soit dans aucune mî^ison religieuse de tout le royaume. » Ces acquisitions qui touchaient au bien-être et à l'agrément de la maison abbatiale ne furent pas les seules de Madame de la Marck : elle enrichit le domaine général de la censé de ^ Neufville-en- Beauvoir. Déjà, on se le rappelle, l'abbaye possédait en ce^ contrées des rentes et revenus dont l'avait gratifiée, en 1207, Madame Blanche, comtesse de Champagne et qui, à diverses reprises, avaient donné lieu à des procès avec le sire de la Malmaison et surtout avec l'abbé et les religieux de Chartreuve. Madame de la Marck, par son chargé de procuration, Messire Pierre Dupuy, prêtre chanoine de Saint-Pierre d'Avenay et aumônier de ladite Dame, acquit de M* Michel Champenois, curé d*Ay, doyen d'Epernay et chanoine d'Avenay, comme exécuteur testamentaire de défunt Eustache Boryon de Reims, la censé de la Neufville-en-Beauvoir, avec

MADAME rt^lÂN^IÔlSE ^E LA MARCK 315

toutes ses dépendances^ dont le détail est joint â Tacte de vente. Cet acte est du 1** juillet 1599.

Il nous faut aussi rappeler un procès de famille que Madame de la Marck eut la sagesse d'évitei** Comme héritière en partie de sa mère, Françoise de Brézé, duchesse douairière de Bouillon^ elle avait eu à toucher des rentes sur les revenus du célèbre château de Chaumont^sur-Loirej autrefois possédé par son âïeulô Diane de Poitiers, et dont son frère Robert de la Marck, duc de Bouillon ^ était comptable envers elle depuis plusieurs années. Après longs débats, par voie dô commissaires, entre le ffére et la sœur, un accord intervint en 1699, par lequel Robert de la Marck se reconnut débiteur de la somme de deux mille sept cents écnû soleil, qu'il promit payer en plusieurs terjtoes, ainsi qu*il est précité en la transaction notariée da 23 avril 1599.

Ce qui achève de montrer l'état de bien-ètrei de bonne tenue et de prospérité du monastère, c*est l'empressement des grandes familles de la province à solliciter pour leurs filles l'honneuf d'y faire vœii de religion et d'y prendre l'habit des bénédictines. Nous voyous successivement y entrw fcœtkt* Jehaiine Àubert dès Tannée 1584 ; soôur Marie Càuchon d« Tresloâ:, eii 1599> fille de Laurent Cauchoui sieur àê Tfesloû, et d'Anne deBruslart deSiltery, femilleâ|H ^ôlée plus tard elle-^méme à l'honneur de la mttrë et de la crosse. En 1601, le 12 mai, demoiselle Isabeau Laignelet ; le même jour dame Marte Roi* land, fille de défunt Germain Rolland, de Reims^ et de Charlotte Laignelet, tante de la précédente* Le 4 notembre 1602, sœur Emée de Gand, fiUt

31Ô ABBAYE d'à YEN A Y

d'Henri de Gandi seigneur de Blossy. Le 11 décembre 1603, demoiselle Charlotte du Biez, âlie de Messire Charles du Biez et de dame Claude de Mongommery, son épouse. Le 9 juillet 1607, demoiselle Catherine de Joyeuse, fille de haut et puissant seigneur le comte de Grandpré et dame de Saulx, sa femme. Le 24 octobre 1607, demoiselle Anthoinnette dé Braux, allé de noble homme Pierre Braux, sieur de Florien et Méry-sur-Marne, conseiller du Roy, trésorier général de France en Champagne.

De ces réceptions et prises d'habit nous avons retrouvé l'original qui concerne l'entrée en religion comme nonnesse de Mademoiselle du Biez de Mongommery; la pièce, qui sort de l'étude -du notaire, est assurément d'un style peu littéraire, mais on y trouve de précieux détails sur la famille et sur le cérémonial usité en pareille affaire, avec le mode de réception, l'engagement civil qui motive l'intervention du notaire; enfin cet acte nous fait connaître le personnel dont se composait, à la fin de l'abbatiat de Madame de la Marck, la communauté des Dames d'Avenay. On le trouvera aux Pièces justificatives,

!f8 avril 1603. — Au moment de clore cette notice déjà si longue, nous regretterions de n'y avoir point inséré la lettre qu'on va lire, la seule autographe que nous ayons trouvée de Madame de la Marck. Elle est adressée à son beau-frère, le connétable de Montmorency, et datée de l'année 1603. Il y est question de la blessure récente du fils du connétable à laquelle elle prend une vive part ; en toute sincérité, nous ne savons duquel des quatre fils du connétable, dont trois moururent en bas

àge> il est question ici. Nous retiendrons seulement de cette lettre que, quelque temps avant sa date, le connétable était venu visiter sa belle-sœur au monastère d'Avenay :

Madame Françoise de la March, abbesse d'Avenay^

à M. le Connétable.

« Monsieur,

« Si je n'aj aité de selles qui ont faict service à Monsieur vostre as durant sa blessure, je masure que j'ay aité des premières et de plus asidues à prier Dieu pour le recouvrement de sa sancté que je tiens ossi chère que la mienne, pour Thonneur de vous à qui j'ay voué tout mon très humble service; naspiret plus que lonneur de vos bonnes grasses, de quoy je veux maître paine de les mériter par vous randre tous les devoirs d'obéissa ice que pourès désirer. Monsieur, d'une très humble seur qui se resent si heureuse et contente de l'assurance qu'il vous plaist de me donner de vos bonnes grâces, que je tiens en mon premier bon heur; ossi ni a-t-il créature qui vous honore plus que moy aimant seste maison plus que je ne faisois, puisque Tavés honoré de vostre présence, qui a faict ogmenter à mes religieuses et à moy nos prières anvers Dieu afin de prolonger vos jours heureusement an vous donnât, a Monsieur,

« très heureuse et longue vie, vous baisant très humblement les mains de la part do

« Vostre très humble et obeissâte « seur et servâte,

Françoise de la Marck.

« D'Avenay ce 28* d'avril 1603.

.818 i^BAYB o'AV^AV

« Monsieur^ ja vous supplia très hublamêt vous resouvenir de la bonue promesse qu'il vous a pieu me faire> de prendre uu ps^ge en ma faveur, qui vous ira trouver quand le commaindrésu »

. En reconnaissance des bianfeits de Madame de la Marcky les Dames d'Avenay fondèrent dans Téglise de Tabbaye un service sioJannel qu'on 7 célébra aanujellaina»t pour le repo^ de Tâme de cette illustre bienfaitrice,, et pour les âmes des seigneurs et des dama^ d^ 3a maison, < car cette piçusaj» cette libérale» cette généreuse fille, disent nos Mémoires hm^rique^, n'était point e::i^ei»pte de I9, loi cornmuiia>. et il était juste qu'^elle allât recevoir au ciel la réooK^pense de sa vertu ^ La mort 1^ ravit i ses chères filles le dernier jonr de mars 1608. »*

ÉPITAPHE

Cs S^^^ ^^^^ tUu0tre Bamt iFrancatee ]^r la iRarrkf la<(uelU it religieuse it S. Ilierre ie fletme, agant esté conetitufe abheese it rjaitft, remit 0110 par lt0 iin0 ^t ilt0n0etgiieur it 0resé, Cpequt be ilteaus 0on imeUt et it iUabame la Bucl)e00t ite itullion 0a mèrei rSdlise et autre0 édifire0 it. cette obbage b<uU'e par le0 l)£re'ttque0 en. Tan IS67| et par 0a prubence ttm^txT>it burant le0 g]aerre0, rtx>tle0 berntère0| fit fermer le UreuH et ennrl)tt kbhf iEgtt0e bMnfint0 0rnemfiit0 et pverieuc fogau)r : pui0 agant (été) 32an0 abbe00e pleine be b^otton enx>er0 IHeu et be cl)artté envers tou6| fut appelée b^ et monbe le bernier four be itlars 1608 le 61 an 5e 0on âge.

|lrîfi Vteu f0ttr ttle !

XXXVII* Abbesseï.

iTEItfTAl^OITB.

(De 1608 à 1610).

Mai84»ii de LëviB-Yentâdottr. — Madame dd Lévls-VeAtadotti^ permute avee Madanve de Beauvillierg. — ScBiir de Laval, prieure, gouverne Tabbaye. — Eatrëe au couvent de Mademoiselle de la Berquerie. — De Mademoîsette Joyeuse dei Ûfandpré.

Marie-Françoîse de Levis-Ventadour était la huitième enfant de Anne de Lévis, duc de Ventadour, comte de la Voûte, pair de France, et de Marguerite de Montmorency, fille du connétable Henri de Montmorency et d'Antoinette de la Marck. Encore enfant. Madame Françoise avait été mise au couvent de Chelles, illustré dès le vu* siècle par la reine Batilde, sa fondatrice. De là, elle fut nommée coadjutrice de Madame de la Marck, sa tante maternelle. A la mort de celle-ci, en 1608, Marie- Françoise, attendu sa grande jeunesse, n'était point encore en état de gouverner le monastère ; ce fut madame Jehanne de Laval, prieure, qui en prit l'administration.

En 1610, pour des raisons de convenance réciproque, Marie- Françoise de Lévis-Ventadour per-

320 ABBAYE d'aVEiNAY

mata son abbaye contre celle de Saint-Pierre de Lyon> dont madame Beauvillierâ avait été pourvue l'année précédente, la 5* année du pontificat de Paul V.

Nous ayons retrouvé neuf actes se rattachant aux deux années de Tabbatiat de Madame de Lévis- Ventadour.

Nous voyons, par quatre acquisitions faites devant les deux notaires d'Avenay, en Tannée 1608> que Madame de Laval eut à cœur de continuer l'œuvre de Madame de la Marck en travaillant à l'agrandissement du Breuil. C'est d'abord le chirurgien du pays, Jean Camuset, qui vend à l'abbaye quatre boisseaux de prés sis es Ailleries. — François Genope, vigneron, qui cède une terre sise lieudit La Tournelle près le Breuil. — Jean Yvernel, jeune homme à marier^ dit l'acte, qui vend une autre terre au même lieudit La Tournelle, attenante à la clôture du Breuil, enfin Gombert Pothier, qui vend pareillement une terre que Mesdames ont immédiatement enclos dans leur Breuil.

Les autres actes intéressent le personnel de l'abbaye et sont, comme les précédents, puisés dans l'étude des notaires Gamuset et Caillet. Nous devrions peut-être en renvoyer le texte à VAppendicefy mais chacune .de ces pièces a son intérêt et toutes, quoiqu'un peu longues et d'un style assez rude, nous donnent véritablement entrée dans le monastère, nous font connaître le personnel et nous initient à certains usages qui touchent à la vie commune des religieuses dont elles nous révèlent l'état social et la famille. — C'est d'abord une consti- i

tution de rente viagère au profit de Loyse de la |

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