AVENAY
Histoire du mariage de Henry duc de Guise avec la princesse Anne de Mantoue,
« Le duc de Guise archevesque de Reims, et abb^ commandataire de plusieurs abbayes, n'ayant pas inclination à la profession ecclésiastique à laquelle il étoit destiné par ses pore et mère, et demeurant à la ville de Rheims distant seu. lement de quatre lieues de Tabbaye d'Avenay ou faisoit lors son séjour la princesse Anne avec sa deffuncte sœur la princesse Bénédicte abbesse d'Avenay, le duc de Guiae comme leur cousin les allant visiter de temps en temps par civilité, eust désir de se marier avec la princesse Anne, selon qu*il a depuis fait paroistre en public par l'assiduité et continuation des témoignages extérieurs de sa recherche. Et ainsi qu'il a déclaré par sa promesse de mariage qu'il a envoyée à ladite princesse Anne, et dont la teneur en suit :
« Moy soubsigné Henry de Lorraine dans l'extrême passion que j*ai d'honorer et servir très généreuse et très ver-
(1) Cette pièce nous l'avons renseignée dans le t. VIII, p. 98, du Cabinet historique comme faisant partie du Recueil Çonrart, t. XV|, f 1343 de la Bibliothèque de l'Anenal.
tueuse princesse Madame Anne de Gonzague, jure et proteste de n'aymer ny es pouser jamais aultre personne quelle. Et pour plus grande seuretë de la foy du mariage que je luy ai promis, je luy ay envoyé la présente promesse escrite et signée de mon seing. Fait à Rheims, le 29* juin 1636. Signé : Hbnrt de Lorraine. »
Et dans ladite promesse il y a :
A Vincomparable et adorable princesse Oriente,
€ Après le déceds arrivé en sept. 1637, de deffunct Son Altesse de Mantoue, père de ladite princesse Anne, elle estant encore mineure et n'ayant atteint l'âge de majorité qu'en Tan 1641, vint avec sa sœur aisnée demeurer en la ville de Paris à l'hostel de Nevers, maison paternelle.
€ Le duc de Guise estant aussy à Paris et persistant à son dessein et le faisant connoistre par toutes les démonstrations possibles, rendit à ladite princesse Anne tous les respects et soumissions que Ton peut s'imaginer de la part d'un cavalier envers une dame laquelle il souhaite en mariage et n'ayant pas la liberté de la visiter et fréquenter familièrement il luy escryvoit plusieurs missives toutes justificatives de son désir de mariage.
« Il y en a quelques-unes par le discours desquelles il résulte que le duc de Guise a très instamment prié ladite princesse Anne d'agréer ce qui s*est passé ensuite, qui est le mariage célébré entr'eux, mais secrettement ; en quoy Tintention du duc de Guise a esté d'une part de se satisfaire en la prévoyance qu'il avoit et qu'il ne descouvroit de longue absence, (?) à cause que ses père et mère estoient on Italie, d'estre assuré du mariage par luy tant désiré avec ladite princesse, et d'autre part d'empescher que la vacance de ses dits bénéfices, par le moyen de ce mariage, ne fut évidente : espérant qu'en considération de ce, que sur sa résignation quelqu'un de ses frères serait pourveu de ses bénéfices, ses père et mère luy doaneroient des biens de la maison à proportion de ce qui luy en seroit besoin pour se maintenir en la dignité de prince dans la condition de mariage.
< La confiance de la princesse Anne en la conduite du duc de Guise et son opinion qu'il eust autant de prudence que de mérite, avec l'intelligence parfaite de tout ce qui devroit estre pour leur établissement, l'ont disposée à consentir aux
persuasions du duc de Guise, de sorte qu'en l'année 1638, ils se sont espousez en présence d'un prestre chanoine de IVglise de Rheims» duquel ils ont reçu la bénédiction nuptiale, dans une chapelle particulière de l'hostel de Ne vers, au veu et sceu seulement de chascun d'eux et de quelquesuns de leurs domestiques.
€ Depuis ce mariage ainsi solemnisé, le duc de Guise a escrit plusieurs lettres en divers temps à la princesse Anne, lesquelles contiennent des termes et des propos d^affection et d'intërèt de mari envers la femme, et portent plusieurs clauses qui désignent un mariage certain et secret entre le duc de Guise et la princesse Anne, laquelle en quelque^ unes de ses lettres il appelle sa femme et en d'autres il sa qualifie son mari,
< Et. d'aultant que le duc de Guise et la princesse Anne sont parents au 3* degré de consanguinité, le duc de Guise pour oster tout prétexte de doubte sur le sujet de ce mariage, a obtenu de Sa Sainteté une dispense en la forme en tel cas requise, dont le rescrit est par devers le duc de Guise.
€ Il s'est retiré hors du royaume de France, en la ville de Sedan, et la princesse Anne ayant esté, l'an 1639 en la ville de Nevers, avec la princesse Marie sa sœur, saqs luy déclarer ce mariage dont elle ne scavoit rien (telle estoit la fidélité de la princesse Anne au duc de Guise). La princesse Marie estant retournée à Paris, la princesse Anne est de» meurée à Nevers, par complaisance au duc de Guise, pour estre comme en retraite, en Tabsence de son mari, laquelle souvent Ta envoyée visiter, et lui a escrit à Nevers, et entr'eux a esté entretenue la correspondance de mari à femme, divisez en situation, mais bien unis en affection.
« Le duc de Guise voulant rendre son mariage manifeste et s'ennuyant d'un éloignement de si longue durée, a mandé verbalement et par escrit à la princesse Anne, de venir avec luy. Et sur ce qu'il a veu quelle hésitoit de s'engager à une telle résolution, il lui a écrit par manière d'injonction et puissance de mari pour la déterminer à ce'faire, a pourveu à sa réception, et à son acheminement en tous les lieux de son passage hors le royaume, et s'estant retiré hors de Sedan & Bruxelles il a fait préparer un logement pour la princesse» è ;»on arrivée.
MAbAl^B l^ARÏË bË TRESLON iîi
a Elle se voyant obligée d*ob<^ir à un mandement de marj s'est mise en chemin pour se rendre vers luy, et par défaut de passeports et par autres accidents survenants aux personnes de,cett«) qualité en semblables occasions, en temps d«) guerre, le progrès de son voyage a esté interrompu en Bourgogne, ou estant advisé qu'une autre voye que celle qu'on avoit projettée seroit moins longue, et plus commode, elle a receu en mesme temps la nouvelle estrange du prétendu mariage du duc de Guise avec la vefve du comte de Bossuj dans la ville de Bruxelles (11 nov. 1641).
€ Sur quoy la princesse Anne pour estre en lieu convenable, en son estât présent d'une dame de sa naissance et de son âge, à laquelle un prince inconstant et desloyal a faict une si violente injure, elle s'est retirée en la ville d'Avenay, où elle reçoit les conseils de ses proches, et attend la juste réparation de l'outrage que luy fait le duc de Guise, laquelle elle se promet de l'assistance et protection de toutes les puissances ecclésiastiques et séculières.
< Elle soutient que le mariage du duc de Guise avec la comtesse de Bossu est nul, n'ayant pas esté célébré suivant les constitutions de l'église et notamment selon le décret du concile de Trente, auquel il a esté satisfait en ce qui est du mariage du duc de Guise avec la princesse Anne, autant qu'il a esté nécessaire et possible, eu égard au motif, et à la fin du concile, et aux circonstances de ce mariage.
« Et quant toutes les solennitez requises à la validité du mariage du duc de Guise avec la comtesse de Bossu y au« roient esté observées, il ne peut subsister ayant esté précédé du mariage du duc de Guise avec la princesse Anne, laquelle partant le duc de 6luise doibt recognoistre pour sa femme et abandonner la comtesse de Bossti.
« Si elle prétend contester le mariage de la princesse Anne et si le duc de Guise vient jusques à cet excès d'insensibilité dans son aveuglement que de se laisser induire ou contraindre au préjudice de sa conscience et de son honneur, d'entrer aussi en cette contestation pendant ce différend auquel la question seroit sur Testât des deux mariages, en Tun desquels la fille d'un souverain soustient que le duc de Guise est son mary et l'autre la fille d'un gentilhomme prétend estre sa femme, si on estime que ce soit trop de préjugé
pour la première des deux qui a eu le tiltre de femme du mary qui ne peult Testre de Tune et de Tautre, de luy fair ; reprendre la première et quicter la seconde, au moins par les règles de la justice, qui seroit exercée selon les lois divines et humaines, entre deux femmes de condition égale, ce qui ne se rencontre pas au faict dont il s'agit, en la concurrence malheureuse d'une princesse ayec une damoiselle.
< Il faudroit absolument que la possession du mary ne fut ny a l'une, ny aTautre, mais que sa personne fut en espèce de séquestre jusques a ce qu'après la discussion de Testât de ces deux mariages, la préférence de l'un a Tautre fut décidée. »
« Cette séparation provisoire et préalable du duc de Guise d'avec la comtesse de Bossu pendant la cognoissance de cause sur le fait de leur mariage pourroit estre faicte par ordonnance, ou de Tauthorité du Saint-Père, sur la notoriété publique de la plainte que faict la princesse Anne, de la perfidie du duc de Guise, sans attendre qu'il y ait réquisition expresse de la princesse Anne, ny quelle se soit rendue partie formelle a cet efifect, estant chose trop repu* gnante a la grandeur de sa naissance illustre de parenté avec toutes les couronnes chres tiennes, qu'une princesse pour maintenir son mariage revendique son mary, d'entre les mains d'une femme en degré tenu inférieur, laquelle auroit la prérogative de la possession pendant le débat. >
On voit par cette pièce que, malgré son éloignement pour la vie religieuse, la princesse Anne était revenue au couvent où l'affection de Madame de Treslon et les souvenirs de sa sœur chérie l'avaient rappelée. On comprend que dans les agitations de sa propre existence, la princesse Marie se sentait peu propre à gouverner sa sœur. C'est sur ces conseils qu'Anne était retournée à Avenay. Là mieux qu'ailleurs elle pouvait attendre une solution à ses impatiences et à ses revendications. C'est là que résignée, au moinâ en apparence, nous la voyons
tenir sur les fonts baptismaux l'enfant d'une famille du pays. Voici la mention que nous fournit le registre de rétat civil de la paroisse.
'J642. — € Le 29* fut baptisé Anne Anthoine, fils de Pierre Doriat, escuyer et oflScier dans la grande escurie chez le Roy, et d'Elizabeth Desnouyers, sa femme. La marine, Madame la Princesse Anne de Mantoue, duchesseï de Mayenne, Nivernois, Rethelois, pair de France, etc.; le parin, Anthoine de Cleves, comte de Rosoys.
On sait assez l'inutilité de la protestation d'Anne de Gonzague, le duc de Guise en devait braver bien d'autres. Nous ne le suivrons pas dans ses déportements, dans ses folies ultérieures, si ce n'est pour dire qu'après sa nouvelle passion avec Mademoiselle de Pons^ dont il devait également tromper les espérances, il entreprit son expédition d'Italie et, plein d'une ambition démesurée, se mêla à l'insurrection de Mazaniello^ échoua dans ses revendications du trône de Naples et tomba au pouvoir des Espagnols qui le retinrent prisonnier jusqu'en 1652.
Au surplus la princesse Anne n'attendit point son retour pour se résigner et prendre un autre parti.
Dès 1645 elle épousait le prince Edouard de Ba^ vière, quatrième fils de l'Electeur Frédéric V, comte palatin du Rhin, et restait désormais connue sous ce nom de Princesse palatine^ que.son ingérence dans les affaires de la Fronde a rendu si célèbre. Nous n'avons pas à la suivre dans l'existence si agitée qu'elle mena elle-même à cette époque. Nous dirons seulement qu'après une vie fort peu édifiante, sous les inspirations de l'abbé de Rancé, le célèbre réibr-
m AèÊAVE D^AVEÎ^AV
mateur de la Trappe, elle revint à la foi, et fil suC'» céder à ses égarements douze années de pénitence, d'austérités qui donnèrent de l'éclat à sa conversion et nous valurent à sa mort, VOraison funèbre d'knne de Gonzague de Clèves^ princesse palatiney prononcée en présence de Monseigneur le duc, de Madame la duchesse el de Monseigneur le duc de Bourbon, dans V église des Carmélites du faubourg Saint- Jacques^ le 9 août 1685 U).
Revenons aux choses de Tabbaye ; les actes qui nous restent de la gestion de Madame de Treslon sont assez nombreux : nous en trouvons encore quatre en extraits dans l'inventaire de 1667. Les autres^ il nous faut les emprunter aux minutes du notaire, aussi n'ont-ils guère pour nous qu'un intérêt de localité, ce qui nous décide à en renvoyer l'analyse à V Appendice.
Les plus remarquables sont deux sentences, l'une du bailly d'Avenay, de l'année 1645, prononcée contre Siméon de la Cotte, atteint et convaincu de l'homicide commis en la personne de Jean Chernier, forestier des bois de Madame, et pour ce condamné à être pendu et étranglé par l'exécuteur de la haute justice, en une potence dressée en la place publique du marché, avec confiscation de trois cents livres à prendre sur tous ses biens au profit de la Dame justicière.
L'autre du môme bailly, de l'année 1662, prononcée contre Denis Gilbert et Jacques François^
(1) Anne de Gonzague était restée veuve en 1663 : de son mariage avec le prince Edouard étaient nés quatre enfants, dont une fille épousait, cette môme année 1663, Henri-Jules, duc d'Enghien, depuis prince de Condé.
KTADAkË HàBIE t)E fRËSLOK iio
pour crime d'homicide commis sur la personne de Nicolas Gontaty et pour ce condamnés pareillement à être pendus et étranglés, avec confiscation de deux cents livres envers la Dame justicière.
Vient ensuite une sentence de l'officialité de Reims du 19 septembre 1665, touchant l'éternel débat entre les chanoines et l'abbesse sur la question de résidence : suivant la sentence de 1264 que nous avons mentionnée en son lieu, les fonctions des chanoines-chapelains étant bénéflciales, devenaient par cela même personnelles et exigeaient une résidence si rigoureuse, qu*il n'était pas permis au semainier de s'absenter, ne fût-ce que pour quelques jours, sans avoir pourvu à son remplacement et de l'aveu de l'abbesse. Chacun d'eux était tenu de faire en personne les fonctions de sa charge, notamment de célébrer la grande messe conventuelle avec diacre et sous-diacre, devoir dont il ne pouvait être dispensé que dans des circonstances exceptionnelles et avec une autorisation expresse de Madame. La nouvelle sentence de 1665 ne fit que confirmer ces dispositions, en maintenant contre MM. les chanoines l'obligation à la résidence et au service de l'église et des Dames religieuses.
Nous mentionnerons aussi en passant un acte d'un intérêt tout matériel : un marché de Madame l'abbesse avec le boucher Forboteau, par lequel celuici s'engage à fournir à l'abbaye toute la viande qu'il conviendra pour la provision d'icelle abbaye et par chacune sepmaine, pendant deux années consécutives, tant en bœuf, veau, que mouton, suivant que ladite Dame avisera bon être, moyennant prix de quatre sols trois deniers pour livre indistinctement^
426 ABBAYE D^AVENAV
Ip tout en bonne chair^ loyale et marchande : et a esté accordé que depuis le jour de Pâques jusqu'à l'Advent de chaque année ledit Forboteau sera tenu de fournir du bœuf deux fois par sepmaine. Et en cas que ladite Dame ne trouve le présent marché util pour ladite abbaye demeurera icelui nul, sans que ledit Forboteau puisse prétendre aucuns dommages-intérêts, en Tadvertissant six sepmaines auparavant. Sera tenu aussi ledit Forboteau fournir du porc, quand besoin sera, à raison pareillement de 4 sols trois deniers la livre ; fournir toute la chandelle blanche à 7 sols la livre et la noire à 5 sols, de tel modèle que Madame avisera, et qui sera payée chaque mois. A promis aussi ladite Dame fournir par chacun an, audit Forboteau ung caque de vin, en livrant la caque par ledit Forboteau : ainsi signé : M. Cauchon de Treslon, abbesse d*Avenay, Louis Forboteau et Caillet, notaire.
« Madame de Treslon, dit notre Mémoire his^ torique ne négligeoit point les affaires de sa maison .qu'elle laissa en bon estât, malgré les dépenses extraordinaires qu'elle fut obligée de faire, la guerre l'ayant contrainte de sortir deux fois de son couvent avec toute sa communauté. » En l'absence de tous documents sur les circonstances de cette double fuite de nos religieuses, nous avons dû nous adresser à l'histoire politique du pays au temps de Madame de Treslon, et tout naturellement nous avons été amené à penser que les troubles de la Fronde avaient dû l'occasionner. Car, si comme nous l'avons dit ailleurs, cette guerre civile a eu le singulier privilège d'amuser la postérité, ce n'est pas à nier qu*elle n'ait fait un grand nombre de dupes et de victimes. Elle
Madame Marie de tRESLON i91
en ât à Paris, elle en fit en province et surtout en Champagne.
Les Mémoires de Lacourt, de la bibliothèque de Reims, contiennent à ce sujet quelques lignes qu'il nous faut citer, car c'est de Thistoire locald.
€ Juin 1649. Pendant qu'Ërlach traitoit si mal les villages de la rivière d*Âisne et les environs de Reims, Bins, colonel allemand, tyrannisoit le village d'Ay et tous les lieux circonvoisins. Il y étoit entré avec son régiment de cavalerie d'environ cent maistres le 15 d'avril. Chaque habitant fut mis d'abord à contribution et payoit chaque jour à proportion de ses facultés la somme dont on étoit convenu pour la subsistance du régiment qui y resta durant cinq à six semaines. Il n'en sortit qu'après avoir reçu onze mille livres sous le nom d'ustancilles et de fournitures qu'il emporta le 10 de juin. »
Mais un imprimé du temps : La Champagne de» solde par l'armée d'Brlac (Paris 1649, pet. in-4^ de 8 p.) entre sur les excès des Allemands, à la solde de Mazarin, dans des détails qui font frémir d'horreur. Nous en citerons quelques lignes, en omettant ce que le respect du lecteur nous oblige à taire.
sorte les soldats traistent la pauvre Cham*
pagne. De Reims^ le 3 mai 1649. Erlach avec six mille hommes est encore à cinq lieues d'ici sur la rivière d'Aisne... Il marche quant et lui, comme il veut sans aucun ordre que pour tout ruiner. Il a dans son armée quatorze mille combattans et vingtdeux pièces de canons, plus de mille chariots qui voiturent incessament en Lorraine tout ce qu'ils prennent et dérobent : cinq raille chevaux de laboureurs pris et emmenez à dix lieues à la ronde^ ayant brisé les charettes et chariots estent entièrement le moyen
428 ÀfidAVE D^AVBI^AV
de labourer et de se remettre ; les hommes partout où ils les trouvent, les assomment ou estropient, ou mettent à telle torture qu'ils en meurent de maladie tôt après. Les femmes et les filles de tout âge et même des gentilhommes^ à la vue des parents, forcées et violées, dans les églises aussi où les meurtres sont plus ordinaires à cause que Ton s'y réfugie. Des corps morts et des charognes jettes dans les puits pour les empester, et qui font mourir les pauvres paysans lorsqu'ils se retirent. Toutes les maisons mises à bas ou bruslées et tout cela pour découvrir s'il y auroit quelque cache d'argent... Je crains que les grains ne soient chers, car il y en a fort peu sur terre. LesHerlacs commencent déjà à les manger... Je ne sais quels crimes nous avons commis contre Dieu pour estre punis de la sorte. Les Allemands disent tout haut qu'on leur a donné la Champagne en paye et en proye (^). On ne peut pas s'imaginer ce qui s'y passe et les cruautés que l'on y exerce... »
Il est difficile de supposer que les fourrageurs d'Erlac et de Bins aient épargné le bourg d'Âvenay et son couvent, toujours si bien pourvu et si bien approvisionné de toutes choses. On s'explique qu'en telle circonstance, et menacées de tels visiteurs. Madame de Treslon et ses filles aient gagné au large et cherché refuge soit dans leur prieuré de Châlons^ soit dans leurs maisons de Reims. Nous ignorons du reste l'époque de leur rentrée au monastère et de l'état dans lequel purent le laisser les soudards allemands.
C'est à son retour que Madame de Treslon fit édi-
(1) On peut dire comme la chanson :
...Dans ce temps-là Cétait d4jà comme ça!
fier deux chapelles, Tane dans l'église de son abbaye, sous le titre de Notre-Dame de Saint- Rozaire, l'autre en l'église paroissiale de Saint-Trézain sous le titre de Saint-Joseph, sans doute en souvenir et reconnaissance du refuge qu'elle avait trouvé au prieuré de Châlons. Elle y fonda en outre une messe à perpétuité et qui dut se célébrer le premier dimanche de chaque mois.
Madame de Treslon mourut le 7 mai de Tannée 1666, après avoir gouverné son monastère l'espace de 29 ans, et voici telle quelle l'épitaphe que nous a conservée d'elle le Monasticum benedictinum.
EPITAPHE
DE MADAME MARIE CAUGHON DE TRESLON D. O. M. J. \) M,
3amat0 tombrau nVnfrrma un plu0 rtri)e trésor que tt marbre qui rouvrant a n00 pux le corps be très beoote et très illustre JDamr ittabame ittarie be (Caurl)on be Sreslon ^(bbrsse br tt rogal monastère itous a bonne fuste sujet be faire ronnottre ayx monbe les inestimables vertus bout son rœur fut tellement le sanetuatre que st jamats une ame ne les re(ut plus noblement^ famats aussi ne les employa plus saintement quelles lug renbent bonr Tijonneur quelle leur a fait et que tout Tunivers sarije que leur agant \ioxiXLi toUt TeVlàt possible
4S0 ABBAYE d'aVENAY
prnbant Ub nuairt vingt hrxx anncr» que buta 0a mt »ur la terre bont eoUante quatre »e 0ont i)eureu0ement éroulée^ bane 0a profr00ton reltQteu0e et vingt neuf rmplo2ée0 au 0otn be rette mat0im ban0 la btgntté b'2lbbe00eY fu0qu^au 7 be mag 1666 pour ne leur pa0 manquer et rontinuer toute la dplenbeur ban0 la vit be trè0 tllu0tre et trè0 reltgteu0e bame, ittabame ittarte €léonore 6rulart be Stllerg quelle a ri)ot0te pour 0a btgne Ijértttère^ et qui par reeonn0t00anre a fait /riger re tombeau à 0a mémoire.
Ilequie0eat in pore*
A la suite de cette épitaphe le Mo?iasticum ajoute cette note :
Madame de Treslon a recea de son frère qui avoit esté aumônier de la Reine d*Angleterre un morceau considérable de la vraie croix.
XLI« ÂBBESSE.
Hadiime BT ARIE - ÉIiÉOMORE BRIJIiABV
DE SIIiIiERY.
(De 1666 à 1687.)
Maison de Brulart. — Madame Elëonore de Sillery, d'abord à la Visitation de lâois. devient novice à Avenay et coadjutrice. — Son Eloge par le P. Floriot. — Elle est dans ses premières années l'objet de calomnies et de persécutions. — Prise de possession et sacre de Madame de Sil-* lery. — Acquisition à Suippes. — Inventaire des titres de Tabbaye. — Vertus éminentes de Madame de Sillery. — Etat des biens et revenus temporels de Tabbaye. — Ordre hiérarchique des religieuses et leurs attributions. — Cérémonial des réceptions. — Composition du monastère en 1668. — Les vignes d'Avenay et de Mutigny ravagées par Torage. — Guérisons miraculeuses. — Inventaire du mobilier de Thôpital. — Visite pastorale de Mgr Maurice Le Tellier. — Revendication de Tordre du Mont-Carmel.
— Incendie de l'hôpital. — Pension viagère de sœur Cathelan. — Tableaux de Téglise abbatiale attribués à Hélart. — Nouvel éloge de Madame de Sillery. — Sa mort.
— Livres qui proviennent d'elle. — Son épitaphe. — Vandalisme révolutionnaire.
La maison Brulart, originaire de Bourgogne, établie en Champagne après le mariage de Pierre Brulart, seigneur de Berni, président des enquêtes, avec Marie Cauchon qui lui apportait les seigneuries de Sillery et de Puisieux, a produit un grand nombre de personnages célèbres, parmi lesquels
noua citerons seulement Nicolas Brulârt, garde des sceaux et chancelier de France sous Henri IV et en faveur duquel Louis XIII érigea la seigneurie de Sillery en marquisat. Marie-Eléonore était sa petiteflUe, née du mariage de Pierre Brulart, marquis de Sillery et vicomte de Puisieulx, grand trésorier des ordres du Roi, et de Charlotte d'Estampes, sœur de l'archevêque de Reims.
La sixième des enfants du marquis de Sillery, elle fut dès sa plus tendre enfance destinée au cloître. A l'âge de quatre ans, elle se vit conduire au monastère de la Visitation de Blois, pour y recevoir les premiers éléments de la vie religieuse. « Ce fut dans cette école, dit le P. Floriot, que la jeune Eléonore apprit la douceur et l'humilité qui furent le reste de ses jours l'agrément de sa belle vie et qui l'ont rendue aimable à Dieu et aux hommes. Etant donc demeurée dans cette maison de la Visitation autant de temps que la divine Marie étoit demeurée dans le temple, elle en fut retirée et amenée dans cette royale abbaye d'Avenay, où des pratiques plus rigoureuses l'attendoient (^). » Elle répondit merveilleusement à l'attente qu'avait de son zèle et de son ardeur Madame de Treslon, pour lors abbesse et sa parente, sous la direction de laquelle elle prit le voile et fit son noviciat.
Le P. Floriot ne tarit pas dans les éloges qu'il lui donne. « Elle unissait en sa personne toutes les
(1) Oraison funèbre de Madame Marie-Eléonore Brulart de Sillery, abbesse de Saint-Pierre d'Avenay, prononcée dans réglise de Tabbaye, au jour de sa pompe funèbre, le 13« jour de mars de l'année 1687, par le R. P. Floriot, de l'ordre de Saiut-Dominique. — Reims, Protais-Lelorain, in-^ de 35 f.