MADAME DE SILLE;RY
certain degré de perfection, et selon que leur condition, leur âge le requérait elles étaient exenaptes des offices, des jeûnes, mais devaient s'étudier à enseigner les autres par toutes bonnes œuvres et vertueux exemples.
Cette distinction d'office était établie pour le maintien de la discipline régulière et afin que les nouvelles venues ne s'élevassent et entremissent illicitement aux différents offices. Il ne s'ensuivait point pourtant que chaque sœur ou mère ne dût d'elle-niême, par humilité et charité^ ou par ordre de l'abbesse être inscrite en nécessité à tous offices moindres que sa condition.
« Quand une sœur du chœur ou converse aura fait son temps de noviciat, dit le Cérémonial^ la maltresse des novices en advertira Madame, à qui appartient de l'absoudre. Quand Madame l'absoudra, elle le lui signifiera en chapitre et lui donnera quelques advertissements, comme elle se doit comporter en commun. La sœur alors demandera pardon en particulier à la maîtresse du noviciat et la remerciera de la peine quelle a pris pour l'enseigner. Laquelle à son tour lui donnera quelques sérieux avis. Puis la sœur ira au noviciat et demandera pardon publiquement à sa maîtresse et à toutes les sœurs du noviciat, les priant de prier Dieu pour elle et luy donner une saincte communion ; puis les remerciera de leurs bons exemples, charités et amitiés qu'elle a receu d'elles, s'offrant de les servir en ce qu'elle pourra selon Dieu. Après le pardon demandé, la maîtresse du noviciat, l'ayant fort bénignement exhortée, s'absentera, afin de laisser ces jeunes âmes se récréer ensemble, et lier plus cordialement
leurs amitiés et charités spirituelles, et donner lieu à la condoléance de se voir comme 'séparées après avoir été nourries si longtemps ensemble. On leur permettra ce jour-là de s*aller promener au jardin toutes ensemble, ou trois à trois, en sorte toutefois qu'une des sœurs du noviciat, sage et prudente, au lieu de la maîtresse, prenne garde à tout et conduise cet acte prudemment. Cela fait la sœur n'ira plus au noviciat, et restera immédiatement «ous Madame, et les converses sous la charge de la celle*^ rière, suivant les prescriptions de la règle.
€ Quand une jeune sœur aura seize ans de religion depuis sa profession, pour monter au rang des Mères anciennes, il n*y fs^udra autre cérémonie que sa vertu et la déclaration de Tabbesse »
Il nous a semblé que cet extrait du cérémonial en usage dans les maisons de l'ordre de Saint*Benoist nous faisait entrer quelque peu dans la vie intérieure du monastère.
Reprenons notre récit :
L'année suivante, le 20 juillet 1669, un violent orage éclata avec une furie sans exemple sur Avenay et lieux circon voisins. Mutigny surtout en eut extrêmement à souffrir. Des gréions d'une grosseur énorme ravagèrent les vignes qui en furent complètement hachées. Ce désastre qui frappait l'abbaye et tout le vignoble donna lieu à des procès-verbaux constatant les dégâts et destinés sans doute à provoquer les secours de l'autorité administrative. Nous citerons quelques lignes, assez peu littérairement construites, du récit qu'en firent par devant notaire, MM. les syndics de la communauté :
MADAMB I>B 8ILLBRY 447
« Sont comparus les habitants d'Âvenay, par Louis Lasnier et Simon Jobin, procureurs syndics, lesquels ont dit que le samedi 20' du présent mois de juillet, environ les quatre heures après midi, seroit arrivée une nuée avec tonnerre, foudres et tempeste de la* quelle seroit tombé par tm orage de grande impé' tuosité toute eœtraordinaire grande quantité de gresle, qui estoit grosse comme des noix et nobertes, qui avoit gasté et foudroyé les vignes et empouillas de bled dudit terroir d'Avenay : de quoi ils souffriroient grande perte et dommage, tant à cause de la perte des grains et fruits de vignes que de ce que les terres sont entièrement ravinées... Lesquels grains et vignes ils ont fait voir et visiter par plusieurs personnes, et entr'autres par Jean Jeunot et Nicolas Georges, laboureurs à Fontaine ; Gaspard Fouquet et Nicolas Lejeune de Mutigny ; Philippe Méa et Guillaume Grignon de Bisseuil, — requérant lesdits syndics qu'ils aient à bailler leurs rapports, lesquels à ce présent, le serment par eux faict, ont dict qu'ils ont veu ladite nuée et greslons tomber sur les vignes et empouilles dudit terroir d'Âvenay par un orage et impétuosité si grande que plusieurs croyoient estre au dernier jour , lesquels greslons gros comme noix et nobertes ont foudrié et gasté lesdits grains et vignes d'Âvenay et lieux voisins, savoir : Bisseuil, Mutigny, Fontaine, Louvois et autres, etc. »
Un procès-yerbal du même genre fut dressé à la requête des habitants de Mutigny, sur les yignea desquels l'orage parait avoir causé des ravages au moins aussi grands.
1612, — Cette année, la sixième de Tabbatiat de Madame de Sillery, fut signalée par une guérison miraculeuse qui eut un grand retentissement dans toute la contrée. Nicolas Oudinet, d'une des plus honorables familles de Reims, frère ou tout du
moins parent très-proche de Marc- Antoine Oudinet, le garde des médailles du cabinet du Roi, depuis lui-même avocat au Présidial de Reims, se trouva jeune encore privé de l'usage de ses jambes et en danger de rester complètement perclus pour le reste de ses jours. Il fut, dit notre biographe, conduit par ses parents en pèlerinage à Sainte-Berthe d'A-. venay où, faisant sa neuvaine» il fut miraculeusement guéri le huitième jour, mais si parfaitement qu'il alloit et marchoit sans l'aide de personne, ni se servir de bâton, comme il est porté expressément dans le procès- verbal qui en fut dressé à Epernay le 10" juillet de la même année, où l'on voit plus au long l'histoire de ce miracle avec le nom des témoins qui l'ont signé. « Et pour mémoire de ce bienfait si signalé, ses parents firent enchâsser dans de l'argent le bâton dont il s'étoit servi, que l'on voit encore aujourd'hui, ajoute notre historien, attaché à la figure (statue) de saint Gombert. » A la suite de ce récit, le confesseur de Madame de BoufBers ajoute, en faisant allusion à un autre fait du même genre : <( Quant aux deux petites tètes d'argent attachées aux bras de la figure de sainte Berthe du grand autel, elles sont les preuves de la reconnaissance d'une dame de Paris qui les envoya à feue Madame de Sillery, en lui mandant qu'elle avoit reçu de grands secours de sainte Berthe en sa personne et en celle de' mademoiselle sa fille W. » C'est, croyons-nous, la dernière guérison mirait) Ces deux statues de saint Gombert et de sainte Berthe, échappées aux désastres de la Révolution, se retrouvent aujourd'hui à Tautel de la Vierge, en Téglise paroissiale; mais elles ne nous semblent pas d'une haute antiquité.
MADAME DF SILLTRY 4^9
culeuse opérée sur les reliques de sainte Berthe dont la chronique nous ait laissé le souvenir. Mais,, suivant la remarque de l'auteur que nous venons de citer, qui n'est pas un froid panégyriste, entaché du moindre scepticisme, comme on va voir, « on ferait des volumes entiers si on voulait mettre par écrit tous les miracles qui se sont faits et qui se font encore par ses mérites, car il n'y a presque point de semaine da)is l'année qui ne porte les marques du pouvoir souverain qu'elle a sur les élémens qui la respectent, sur les démons qui prennent la fuite aux approches de ses os sacrés, et sur diverses maladies, particulièrement sur les personnes troublées de leur esprit, qu'on y amène de toutes parts et qui à peine ont achevé la neuvaine qu'on y observe pour implorer ses suffrages, qu'elles obtiennent le calme de leur esprit et la santé de leur corps : mais d'une manière si visible à tout le monde que les plus incrédules qui en ont été souvent les témoins sont obligés de se rendre et d'avouer malgré eux, comme les magiciens de Pharaon dans VExode^ que le doigt de Dieu est ici! Digitus Dei hic est... >
Nous avons souvent parlé de l'hôpital de Sainte- Marie-Madeleine, fondé au moyen-âge avec le concou rs sinon par les soins exclusifs de l'abbaye. Nons avons vu ses biens et revenus administrés par un chanoine et le receveur de l'abbaye, «ous la présidence du maire du bourg, et les fonctions d'hospitalière confiées la plupart du temps par l'abbesse à Tune des sœurs converses du couvent. Il semble qu'au temps de Madame de Treslon, le service intérieur ait été négligé ou mal fait ; les plaintes du puhlic à ce sujet
450 ABBàTE B*AV8NAnr
amenèrent certaines réformes dans Tadministration. £n 1651, ce que nous n'avions pas eu l'occasion de dire, inventaire général du mobilier avait été dressé par M. Gérard Gaillet, mayeur d'Âvenay et l'un des administrateurs dudit hospital, assisté de M"* Pierre Oudin, prestre chanoine de Saint-Pierre d'Avenay, et de M* Pierre de la Salle, recepveur de l'abbaye dudit lieu, tous deux administrateurs dudit hospital, et ce, ajoute le préambule de l'acte, depuis que les sœurs Jeanne Sarot et Marguerite Bouillia ont entrepris le restablissement dHcelui hospital.
Voici les premiers articles de cet inventaire qu'il nous a paru intéressant de conserver.
Et premier, a esté trouvé en la chapelle de l'hospital, une vieille image de la B. Vierge Marie, audessus de l'autel.
Un crucifix de bois peint.
Une robe à la Vierge d'estophe jaune.
Une autre robbe de velours vert avec ung voile avec dentelle de toille.
Un devant d'autel rouge.
Un autre devant d*autel avec le ciel et les deux courtines, le tout de lassis (?)
Deux nappes de toille.
Un drap de morts de toille noire.
Un tableau de toille de l'Assomption.
Ung autre du Rosaire.
Ung autre de la Vierge.
Ung de saint François, le tout en destrempe.
Ung petit tableau de sainte Catherine de Sienne de bronze.
Ung autre tableau moyen de la Nativité.
Un Agnus Dei d'ouvrage, etc., etc.
BfABAME DE 6ILLERY i54
Ces objets et d'autres que nous omettons ici, pou* vaient être précieux au point de vue de l'art et de leur provenance.
Nous ne saurions dire ce qu'ils sont devenus à la suite de l'incendie dont nous allons avoir à parler. Ce que nous pouvons afSrmer dès ce moment, c'est que l'ensemble des bâtiments dont se composait l'hospice, et les murs de la chapelle en particulier, étaient en assez mauvais état dès cette époque.
Le mois de juin 1675 devait être signalé par la visite pastorale de Monseigneur de Reims. Nous ne doutons pas de la brillante réception qui attendait à l'abbaye Maurice Le Tellier, Tun des plus fastueux prélats qui aient occupé le siège de saint Rémi. Nous n'avons de sa venue à Âvenay qu'une note que nous fournissent ses propres papiers : car rigoureux et zélé pour les choses de son église, Monsieur Le Tel lier ne manquait pas d'inscrire sur son carnet les remarques que lui suggérait l'état des personnes et des lieux qu'il inspectait. Voici ce que nous lisons sur le manuscrit autographe du prélat :
« s. TRÉZAIN D'AVENAY.
« Cette cure est à la présentation de Tabbesse. — Visitée le 16 juin 1675.
€ M« François Caillot, prêtre de mon diocèse.
€ Je lui ai procuré cette cure où il fait trèsbien. »
Il semble résulter de cette note que M^ Caillot devait son titre de chanoine à la recommandation de M. Le Tellier, et c'est comme cela que celui-ci pouvait s'attribuer la nomination à la cure, car outre le droit de présentation réservé à l'abbesse, on
452 ABBATE d' AVENAY
sait que le curé devait toujours être pris parmi les chanoines pour lesquels la cure était une charge aussi bien qu'un bénéfice.
Après la mention de M" Caillet, le carnet porte encore :
€ M* Thomas Coquebert, prêtre du diocèse^ âgé de 30 ans, y dit la première messe qui est fondée — et enseigne les enfants. »
L'église visitée, l'archevêque se rend à l'hospice, et consigne son impression sur son carnet :
< Défendre qu'on dise la messe dans la chapelle de l'hôpital. »
C'est quelques jours après la visite de l'archevêque que l'abbaye et le pays tout entier furent singulièrement émus d'une revendication fort inattendue, à propos de cet hôpital. Se prévalant de l'édit du mois de décembre 1672 qui prononce la réunion à l'ordre du Mont-Carmel de toutes maladreries, hôpitaux, maisons-Dieu, où l'hospitalité n'était plus observée, s'étayant aussi du récent interdit jeté par l'archevêque sur la chapelle de sainte Marguerite, Messieurs les vicaire-général, promoteur et chevaliers de l'ordre du Mont-Carmel et Saint- Lazare de Jérusalem, assignèrent devant la chambre royale de l'Arsenal de Paris^ instituée à cet effet. M® Nicolas Charlet, chanoine de l'abbaye de Saint-Pierre d'Avenay, M* Hylaire Gosmé, mayeur dudit lieu, et Nicolas Dessert^ receveur de l'abbaye, tous qualifiés administrateurs de l'hospital de Sainte-Marie-Madelaine dudit lieu, pour se voir déclarer tenus de se désister et départir des biens appartenans et dépendans dudit hospital ; rendre et
MADAME Dfi SlLLEftY 453
restituer auxdits sieurs de Tordre du Mont-Carmel tous les fruits et revenus qu'ils pourraient en avoir perçus depuis vingt-neuf ans, ou pour le moins pendant le temps qu'ils en avoient joui ; faire faire toutes les réparations qui se trouveront à faire èslieux dépendants dudit hôpital ; en laisser la libre possession et jouissance auxdits sieurs de l'ordre ; rendre incessamment compte de l'administration, jouissance et gouvernement qu'ils ont eu dudit hospital; rapporter toutes les pièces justificatives de ladite administration pour estre mises aux archives dudit ordre ; sinon, et à faute de ce faire, qu'ils y seroient contraints comme dépositaires des biens de justice, nonobstant oppositions ou appellations quelconques et aux dépens.
A cette étrange mise en cause^ les administrateurs de l'hôpital répondirent par une requête à Messieurs de la cour royale^ tendant à être admis à la preuve que l'hôpital de Sainte-Marie* Madeleine d'Avenay n'était point dans le cas prévu par l'arrêt dont se prévalait l'ordre du Mont-Carmel : que la maison possédait les revenus et les moyens suffisants à l'exercice de l'hospitalité et au secours et entretien des malades, selon l'esprit de la fondation.
L'afiaire ainsi entamée entraînait, on le suppose bien, une longue procédure, dont les archives abbatiales ont conservé le dossier, procédure que nous n'avons ni le loisir ni l'intention de reproduire. Il nous suflSra de donner à VAppendice l'enquête du 30 décembre 1675 établissant d'une manière notoire la continuité des services rendus par la maison hospitalière et là suffisance de ses ressourcés et revenus:
454 À6bÂYE D^VENàV
enquête en vertu de laquelle furent déboutés nos seigneurs du Mont-Carrael.
Au surplus, la maison de Sainte-Marie-Madeleine dont malgré l'enquête les revenus étaient assez exigus, devait, à quelques jours du procès, éprouver un sinistre qui ne pouvait que l'appauvrir et consoler le Mont-Carmel de son échec. Un incendie, dont on ne sut la cause^ vint terrifier les pauvres malades et acheva de ruiner l'hôpital.
En voici le récit conservé dans le procès-verbal qu'en dressèrent les administrateurs :
« Cejourd'hui seize mars 1676, par devant nous Hilaire Gosmé mayeur d'Avenay, est comparu e en personne Jeanne Sarot, gardienne de l'hospital d'Avenay, laquelle nous a dit que vendredi dernier sur les deux heures de relevée, estant dans le jardin dépendant de l'hospital qui est au bout d'une courselle tenant au bastiment, elle auroit veu un grand feu à une escurie couverte de paille, sise dans ladite cour, lequel feu ayant gagné la toiture, icelui toict auroit esté entièrement ars et bruslé... et auroit icelui feu gagné le bastiment du corps de logis tenant à la chapelle, qui auroit encore bruslé partie de la couverture dudit bastiment, et il y auroit eu deux lits et drap de toile bruslés : et sans l'ayde et assistance de plusieurs gens, tous les bastiments auroient été bruslés. Et il y avoit dans ladite estable une jeune allé insensée, sourde et muette qui fut bruslée par la hanche dextre et le bras du mesme côté. Requérant que ayons à nous transporter sur lesdits lieux pour dresser notre procès-verbal de l'incendie, à quoi obtempérant, sommes transportés avec notre greffier proche lesdits bastiments dudit hospital ou
estant, et dans la cour qui s'étend avons veu et
recogneu que l'estable avecq a esté bruslée
MADAME DE SltLKHlY 455
seulement quelques bouts de chevrons. Et y avons veu et recogneu que là toiture du bastiment qui s'estend sur ladite cour a esté gastée et endommagée dudit feu^ y en ayant eu la moitié de bruslée, ruinée et perdu. — Comme aussi ont esté les bastiments de Pierre Bertrand et Jacques Lasnier, qui sont atenant ledit hospital, endommagés, pour empescher que le feu ne gagnast iceux bastiments en. . . Et a ladite Sarot déclaré quelle ne avoit cognoissance d'où provient ledit feu, ni la cause d'iceluy : dont et de quoi avons fait et dressé le présent procès-verbal pour servir ainsi que de raison. Et en vertu de quoi nous avons signé ces présentes avec nostre greffier et ladite Sarot, les jour et an que dessus.
€ Ainsi signé : Jeanne Sarot, H. Gosmé et Sarot. »
Le grand tableau de Madame Sainte Berthe. — On remarquera que dans la liste des religieuses composant le personnel de l'abbaye^ au temps de Madame de Sillery, liste que nous donnons à Y Appendice^ sœur Charlotte de Cathelan figurait sans qu'il y fût question de la redevance annuelle à laquelle elle était tenue envers Tabbaye par son engagement, lors de sa prise d*habit. Il parait que cette pension n'était point acquittée par sa famille ; il y eut procès et arrêt du Parlement. Nous avons l'accord intervenu à ce propos. Madame l'abbesse reconnaît que pour parvenir à l'extinction du paiement annuel de la somme de 100 livres adjugée par ledit arrêt, elle a reçu, en capital, 1,000 livres de Monsieur Charles-Alexis Dabonde, sieur de Mouy, neveu de ladite sœur de Cathelan : de laquelle somme a été employée celle de 600 aux frais, façons et paiement des detcœ grands tableaux qui sont au chœur de ladite abbaye.
456 ABBAYE D*AVENAV
Nous avons tout lieu de supposer que ces deux grands tableaux étaient dus au pinceau d^Hellart^ le peintre en renom de l'époque, qui décora de tant de toiles remarquables les basiliques de Reims et notamment les abbayes de Saint-Pierre et de Saint- Etienne. L'un de ces deux tableaux se retrouve aujourd'hui dans l'église paroissiale d'Âvenay, précieuse épave du monastère : on y voit représentée Sainte Berthe traçant le lit de la Livre, dont elle vient d'acquérir les eaux des moines de Saint-Basle. Elle 0st accompagnée d'une de ses religieuses, toutes deux grandes, jeunes et gracieuses. Traînant la quenouille miraculeuse, elle arrive au monastère, dont on voit l'église et les murailles dans le lointain. C'est cette toile remarquable dont nous donnons la reproduction en tête de ce volume, d'après le correct et élégant dessin de M. S.- A. Poterlet, notre aimé compatriote.
Il nous devrait rester beaucoup de choses à dire de Madame de Sillery dont nous avons suffisamment signalé le zèle, l'activité ainsi que l'ardente affection qu'elle portait à ses religieuses et à sa maison. Nous nous bornerons à reproduire quelques-unes des lignes que lui consacre le Monasticon benedic^ tinum conservé à la Bibliothèque nationale t. IV. A. [f. lat. 12661. £<> 126).
« On louait sa grande modération. Une de ses religieuses ayant manqué au respect quelle lui devoit, on lui conseilloit de la punir : < N'est-elle pas assez punie, répondit-elle, de savoir que je suis son abbesse. » Elle étoit fort charitable et faisoit beaucoup d'aumônes dans le bourg et dans Je voisi-
MAï)ÀAlE DE StLLËRY 45l
nage. On lui attribue comme principale vertu le pardon et l'amour des ennemis : elle avoit coutume de dire qu'elle espéroit que Dieu lui feroit miséricorde parce qu'elle la faisoit volontiers aux autres. Elle ât toujours paraître beaucoup de modestie : on la vit effacer les armes de sa famille qu'un peintre avoit mis aux ornements du chapitre et ne voulut jamais porter de croix comme les abbesses ont coutume d*en porter pour marque de leur dignité (i). » — Tout en pratiquant ces grandes vertus, elle était loin de négliger Téconomie et les affaires de sa maison. Elle faisait bâtir un grand corps de logis qui contenait le réfectoire, les cuisines, une partie des appartements abbatiaux, avec celui des pensionnaires; elle faisait également construire deux côtés du clottre, un escalier au dortoir, et agrandir les jardins de plusieurs allées, qui en augmentaient considérable la beauté et retendue.
Madame de Sillery ne pouvait souffrir sans peine que Ton s'embarrassât du service de sa personne, ce qui peut avoir avancé Theure de sa mort. Etant seule un jour dans sa chambre, elle se laissa tomber, toutefois sans se faire aucune blessure, mais la commotion fut telle qu'elle en eut le cerveau tout
(1) Nous devons pourtant signaler une singularité, c*est
que la seule pierre héraldique que nous possédions des ab-
1l)esses d'Avenay est précisément celle de Madame de Sillery.
Cette pierre, parfaitement sculptée, est incrustée au pan de
la dernière muraille qui nous reste des anciens bâtiments
de l'abbaye, de ceux qu'elle ât elle-même construire et dont
nous allons parler. C'est un écu en losange^ avec la crosse
derrière^ tournée en dedans, et reproduisant les armes des
Brulart : De gueules à la bande d*or^ chargée d'une traisnée
de sable f accompagnée de cinq barillets de même.
tëà àbbaVe D^AVËNâV
troubléy ce qui lui causa une sorte d'apoplexie qui remporta le 3* du mois de février de Tan 1687.
Voici son épitaphe telle que nous la fournit le Monasticon benediciinum et telle que la composa Madame de Boufflers, sa digne héritière :
2t la mémoire
9e madame ittarie'^Slfonote Urulart &e Sillerg
2(bbe000e &e rette rogalr 2(bbage
€lle eMott yettte^&lU i^u gran& rijanttlter &e SilUrji &IU du marqutd be {luteieuiTi ministre et eetrttatrt V^i^iaU €llf youoott compter i»an0 ea famille be^ ear^tnauiTi bre tnarécijauir &e francei &e0 gran&0^ mattred ht rartUlerie^ bee eijambelland be no0 Kottf* Son mérite réponboit à la grandeur be m nat00ance : d ViX'TxtvS CLM elle fut élevée à la dignité be eoabfutriee be ee eélèbre monaetére et Ta gouverné 21 ane en qualité b^abbeeee* (Slle g a maintenu la paiir par 0a pré0ence : Ta embelli par 0on inbuetrie, Ta enriciji par ee0 0oin0 : jamai0 0upérieure ne fut tant aimée be 0e0 ftlle0| ne po00éba qualité0 plu0 aimable0 : 0a bontéi 0a boueeur^ 0a cijarité 0eri)iront à {amai0 bVsremple et n^en auront peut'^ftre iamai0* (iltlurl bien a^t'^ellepu faire quellen^ait pa0 fait? (tHuel mal a'^t'^elle pu faire qu^elle ait fait ? (Elle oubliait facilement le0 infure0* incapable be vengeance et par inclination et par vertUi le0 premier0 i)omme0 be 0on 0iécle ont abmiré la beauté be wn e0prit et le0 probige0 be 0a mémoire quelle auoit ornée be beaucoup be bellf0 cognoi00ance0*
illabame ittarguerite be j6ouffler0 qui a nvicdhi d 0a bignitéi et 0e0 fille0 bé0olée0| ont fait graver leur bouleur 0ur le marbre, afin qu^elle buraet plu0 longtemp0f et que la po0térité au0&i bien qu^flle0 pleura0t d famai0 cette abbe00e incomparable* €lle mourut ftgée be 61 ane le3 février be Tannée I687.
|)rie£ Dieu pour le repo0 be 0on âme !
]^At)ÀME bE SILLËrV 45d
Ou*on nous permette, à propos du chancelier de Sillery, de rappeler ici quelques faits de Fhistoire générale. On sait qu'après des chances diverses de faveurs* et de disgrâces, réx-chancelier, sous la minorité de Louis XKI, se retira dans sa terre de Sillery, près de Reims, où il ne survécut pas longtemps au chagrin de se voir oublié : il y mourut le 1*' octobre 1624, à Tâge de quatre-vingts ans, avec la réputation d'un homme habile et d'un grand ministre. Voyons comme, à l'époque révolutionnaire, furent récompensés, dans son propre pays, les services du conseiller d'Henri IV. La pièce est curieuse comme document pour Thistoire des arts et de la littérature jacobine dans le pays de Reims. Elle est à Tadresse de la Société populaire de cette ville. En voici le texte dont l'original est aux archives de Reims. Il n*est pai besoin de dire que nous en respectons religieusement Forthographe et la ponctuation, c Au nom de la loi,
« Citoyen^ composant la SoSciété popullaire, Revenant de Châalons a Reims en passant a Sillery, nous ont entré aux châteaux dont nous ont trouvé un monument qui étaient sur un pied destal en marbre, dont Le Trouvant, j'étoit a Compagnie du Citoyen Jageot et Laginaux, nous ont jugé a propos qu'il falloit moyennant que c^étoient une anttiquité qu'il Représentait la Statue de Nicolas Brulard, chancelier de France, en 1607, qu'il falloit jetée bas la Statue auquel nous nous ont transporté chez le Citoyen Maire, pour luy demander de la jeté Bas auquel il nous as donné plein pouvoir de Le faire, et nous as donné comme Bon Sans-Culotte qu'il est un marteaux as hache pour éffasé Linscrit qui etoient en Bas, Dont Le Citoyen maire de Len-^ droit, a bien voulu y poser son signe.
Signé Beauraind âls, cannonnier du 2* bataillon de la Garde Nationale de la Légion Rémoise^ Van II de la Répu^ blique française ttne et indivisible, le i*' de novembre 1793. Contresigné Mitoxjx, maire de Sillery,
On sait que tandis que des patriotes de la force des ci*' toyens Beauraind et Mitoux brisaient les insignes et le» monuments de la maison de Brulart, l'échafaud révolutionnaire frappait, dans la personne du marquis de Sillery (époux de Madame de Genlis^ le dernier rejeton de cette illustre famille. Charles-Alexis Brulart de Sillery était dé-^ puté de la Somme à la Convention et était âgé de 66 ans. Les archives de la ville de Reims possèdent un grand nombre de ses lettres, écrites pendant la période révolutionnaire : elles sont intéressantes pour l'histoire de cette époque.
Slip Abbesss*
M»4»me HAROlJERlTfi-FRAIVÇOISE DE BOlJFFIiERS (1).
(De 1687 à 1720.)
Maison de Boufflers. — Les chevaliers de 1* Arquebuse. — Madame de Boufflers veille aux intërôts de la maison. — Les bâtiments restaurés. — Constructions nouvelles. — Achat du clos Warigny. — Procès avec les habitants d*Ay, de Mutigny et d'Avenay. — Le moulin du Batreau. — Prise d'habit et pension viagère de Mesdemoiselles Cauchon de Lhëry. — Restaurations à Téglise paroissiale. — Entrée en religion de Mademoiselle du But. — Affaire du curé Vincent. — Distinctions seigneuriales à l'église prétendues par M. de Beaufort. — Lettre à ce sujet de M. de Vindé. — Le major Growes teins. — Acte de décès de Madame de Boufflers.
Margariia Francisca de Bouflers^ soror Pole^ marchi ejusdem nominiSy designata a Rege Christianissimo XVI cal. Mari, an 1687 y possession
(1) Dans V Armoriai général de France, exécuté de 1696 à 1720, au temps de Madame Marguerite de Boufflers, d*Hozier attribue à Tabbaye d^Àvenay le blason de la maison de Boufflers. La vérité est qu'à très-peu d*exceptions près, les établissements monastiques n*ont jamais eu d'autres armoiries que celles de leur abbesse régnante. Dans les temps antérieurs à l'usage des armoiries, Tabbaye d'Avenay avait certainement un sceau particulier; nou4 en avons trouvé Tindication au bas de plusieurs actes anciens, mais aucun spécimen, si ce n*est quelques débris informes. Les armes de Madame de Boufflers que le héraldiste d'Hozier dit à tort être celles de l'abbaye étaient : D'argent à trois molettes d'éperon de gueules accompagnées de croix recroisetées 2, 3, 2, 1.
nem iniit IV cal, Jul, ejusdem : benedicta IV cal. Jun. an 1689 a Carolo Maurido archiepiscopo. (Gai. Christ.)
Madame de Boufflers sortait d*une illustre maison du Ponthieu ; l'un de ses ancêtres avait suivi le roi saint Louis dans son expédition de la Terre*Sainte et le nom de Boufflers figure honorablement dans la plupart des grandes batailles^ de Tancienne monarchie. Personnellement elle était sœur du maréchal de France, Louis-François de Boufflers que ses victoires de Fleurus, de Steinkerque, d'Ekeren et sa belle défense de Lille ont rendu si célèbre. Nommée par le roi Louis XIV à l'abbaye d*Avenay, le 14 février 1687, elle en prit possession en vertu des bulles d'Innocent XI, le 18 du mois de juin de la même année, et fut bénie avec grand cérémonial en réglise abbatiale le 19 du mois de mars 1689, par Messire Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims.
C'est entre la nomination de Madame de Boufflers et sa prise de possession qu'eut lieu à Reims la grande fête des chevaliers de l'Arquebuse, à propos de laquelle nous demanderons la permission de laisser un instant les choses de l'abbaye. Aussi bien arrivés à ce point de notre histoire, voudrions-nous jeter un coup d'œil sur les rouages administratifs qui, avec le concours ou en dehors de l'autorité abbatiale, j^égissaient autrefois le pays. Plusieurs circonstances de notre récit en ont déjà pu donner l'idée : nous y reviendrons bientôt. Aujourd'hui nous parlerons d'une institution dont les traces sont efiacées, mais qui, aux xvii* et xvin* siècles, était fort en honneur et n'a pas laissé que de jeter un
certain reflet, même sur notre petit pays. Il a'agit de cette milice bourgeoise qui, en Champagne, prenant ses commencements à Taffranchissement des communes, s'établit, s'organisa dans la plupart des localités au temps de la domination anglaise et se propagea dans les moindres bourgades durant les guerres de religion et les troubles de la Fronde.
Cette milice bourgeoise au Moyen-Age s'étayait surtout des arbalétriers, qui se firent un nom dans l'histoire : mais la découverte de la poudre et l'emploi du canon mirent fin à leurs services : vinrent alors les arquebusiers. Dès le xvi* siècle notre province de Champagne comptait, à elle seule, plus de cinquante compagnies, toutes indépendantes les unes des autres, soumises cependant aux ordres d'un commandant ou chef suprême, qui ne relevait que du gouverneur général de la province. Ces diverses compagnies avaient chacune leur organisation particulière, leurs statuts, leur drapeau, leur uniforme et leur dicton. La compagnie d'Epernay, la plus anciennement reconnue, devait son érection au Roi Louis XII, dont les lettres patentes portaient la date de 1508. Les arquebusiers de Châlons ne remontaient guère moins haut ; on les voit se signaler contre les troupes de Charles- Quint en 1543. Les statuts du noble jeu de l'arquebuse de Reims étaient de l'année 1551. Quant aux localités de moindre importance, elles ne s'organisèrent que vers les troubles de la minorité de Louis XIII. Les compagnies de Vertus^ de Suippes, dataient de l'année
1615, et nous avons lieu de supposer que la formation de la compagnie d'Âvenay avait à peu près la même origine.
MADAME DE SOUFFLEES 463
Le noble jeu de l'arquebuse n'était pas ouvert à tout le monde. Pour y être admis, il fallait être d'une conduite régulière, professer la religion catholique, justifier d'honorables moyens d'existence, être présenté par deux anciens chevaliers et admis par les officiers, enfin faire le serment de n'user de ses armes que pour le service du Roi ou de la communauté.
La compagnie d*Avenay avait à sa disposition son lieu de réunion rue de la Porte-de^Mareuil, : c'était un bâtiment entre cour et jardin^ ayant une suffisante étendue pour les -exigences de l'exercice et les manœuvres des chevaliers W,
Pendant la belle saison, tous les dimanches après l'office, les chevaliers du noble jeu de l'arquebuse s'y réunissaient. Leur principal exercice était de tirer au ponton : nous dirions aujourd'hui à la cible. C'était une feuille de fer blanc, au milieu de laquelle était tracé un cercle noir d'un peu moins d'un pouce de diamètre que la balle devait traverser. Le mardi, seconde fête de la Pentecôte de chaque année, on devait abattre le Papegai^ petit oiseau en carton ou de bois peint, hissé à la sommité du ponton . Le titre de Roi de V oiseau était déféré au vainqueur qui, présenté à l'abbesse, comme dame
(1) Nous verrons à^lMpoque de la Révolution, lors de la suppression de toutes les institutions de la monarchie, les immeubles des chevaliers de TArquebuse, assimilés aux immeubles des communautés religieuses^ déclarés biens nationaux et mis en vente comme tels. Quelques années après la Révolution, ThAtel et le jardin de TArquebuse furent acquis par feu M. Arnoult, ancien juge de paix du canton d'Ay; ils sont aujourd'hui Thabitation de M. P. P., Tan de ses petits-neveux.
du lieu, et au premier magistrat de l'endroit, jouis* sait pendant un an des privilèges du capitaine près duquel il prenait rang, qu'il remplaçait dans le commandement et dont il partageait tous les avantages, à la charge par lui d'offrir un gâteau à la compagnie le dimanche d'après et de fournir le Pape gai qu'il devait planter J'année suivante à ses frais et dépens. Mais les plus grands honneurs étaient pour le chevalier qui abattait l'oiseau trois années de suite. Il était proclamé Empereur ; celui-là jouissait de véritables privilèges précisés dans des lettres patentes du souverain, qui exemptaient des charges qui pesaient sur chaque habitant et l'assimilaient au capitaine en chef. Aux réunions générales de tous les chevaliers, qui avaient lieu de cinq ans en cinq ans, à tour de rôle, dans les principales villes de la province, toutes les compagnies avaient leur Roiy mais beaucoup manquaient à' Empereur. Au prix général de 1687, rendu par la ville de Reims aux chevaliers de l'Arquebuse de Vitrj et de Sézanne, qui l'avaient préQédemment offert. Messieurs de Reims, se proposèrent d'effacer en fêtes, en splendeurs, en magnificence, tout ce qu'on avait vu précédemment en ce genre : d'ailleurs ils avaient un glorieux motif de faire voir leur zèle. Le grand roi les avait autorisés à lui élever une statue dans leur jardin : « Sa Majesté, » disaient-ils dans leur invitation à toutes les compagnies conviées, « nous a permis de lui ériger une statue dans le lieu de nos exercices ordinaires afin de dresser un monument éternel à sa gloire et de marquer à toute la terre que nous ne manions les armes que pour son service ^t qu'il est l'âme et le sujet de toutes nos fêtes...
Nous TOUS invitons pour le quinzième de juin de cette année 1687^ mais l'honneur qni vous attend, les couronnes en main, vous invite encore et vous presse plus fortement que nous. Il vous promet de toutes les provinces des témoins en foule qui joindront leurs voix aux nôtres pour applaudir à vos victoires. Que les chaleurs de la saison ne vous rebutent point : outre qu'il est glorieux à des combattants d'être couverts de poudre et de sueur, nous chercherons tous les moyens de vous en adoucir les incommodités. Nous avons conservé les glaces de l'hiver pour modérer les ardeurs de l'été. Nos vins, également frais et délicieux, pourront vous désaltérer avec plaisir. Nous élèverons partout des arcs de triomphe pour vous recevoir et vous couvrir : vous aurez le front ombragé de palmes et de lauriers qui, en vous couronnant, vous feront un abri commode et propre à des victorieux. Enfin nous n'épargnerons rien pour vous plaire pendant le séjour que vous ferez à Reims où nous vous attendons avec une impatience égale à Tinclination avec laquelle nous sommes. Messieurs, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs et confrères. » Le capi^ tainCy roi y lieutenant ^ eyiseigne^ officiers et cheva" tiers du noble jeu de V arquebuse de Reims, »
Quarante-huit compagnies répondirent à ce friand et chaleureux appel et furent placées suivant l'ordre de leur arrivée. Avenay occupait le neuvième rang. La compagnie y fut reçue avec acclamation : en voici son personnel d'élite que nous fournit le compte-rendu imprimé à Reims, la même année :
466 ABBAYE d'aVENAY
Noms de MM, les Députés arrivés d*Avenay pour le prix général rendu par MM. les Sieurs du Jardin de Reims ^ le 15 juin 1687.
Monsieur Gomé, capitaine en chef;
Monsieur de Lespine, capitaine lieutenant ;
Jacques de Corvizart, escuyer, seigneur de Fleury;
Guimbert, Empereur ;
Yvernel de Beaulieu, député ;
Yvernel de Caribery ;
Gomé le cadet ;
De L'Espine,
Et Le Baigue de la Fontaine.
Nous ne doutons pas que nos champions n'aient fait merveille en cette occasion et vaillamment disputé le prix qui cette fois-ci fut gagné et partage entre Messieurs de Sézanne et de Vertus.
Revenons à notre abbaye.
Dès son entrée en fonctions, Madame de Boufflers se fit rendre un compte exact de l'état de la maison telle que la lui laissait Madame de Sillery. Tout en mettant ses soins au maintien de la bonne discipline et du spirituel, elle se fit dresser un mémoire des choses du temporel, et voulut dès le début aviser à la restauration des parties des bâtiments en mauvais état, dont quelques-uns^ fort délabrés, menaçaient d'entraîner dans leur chute les constructions voisines.
Le Monasticon benedictinum nous fournit sur les travaux qu'elle fit exécuter des renseignements que nous sommes heureux de reproduire ici, car ils nous donnent une idée de l'ensemble des bâtiments dont se composait Tabbaye.
La muraille du côté du dortoir, ébranlée dans toute sa longueur, faisait craindre l'écroulement de
tout rédifice qui était fort considérable : elle le flt entièrement rétablir. Il n'y avait point de lieux convenables pour le logement des pères confesseurs, de rhomme d'affaires et des parents des religieuses quand ils viennent en visite. Madame de Boufflers y pourvut ; en 1692 elle entreprit de faire bâtir un vaste corps de logis à la place des vieilles écuries et autres bâtiments en ruine. « Ce corps de logis »> dit Tauteur de ce récit, « est très beau et se voit à gauche en entrant dans la basse cour de l'abbaye : il a vingt-trois toises de longueur, quatre de largeur dans œuvre et vingt-cinq pieds de hauteur, couvert d'ardoises ; toute sa face regarde^la basse cour où il y a plusieurs croisées symétrisées, fort agréables à regarder : les armes de madite Dame sont au frontispice de ce bâtiment (1).
* Un vieux colombier à moitié ruiné, dans cette basse cour et vis-à-vis le corps de logis ci-dessus, a esté entièrement rétabli : c'est aujourd'hui une tour qui est très belle. — Un perron au dehors de la même basse-cour entre deux pavillons pour monter à la salle du parloir de Madame, de neuf marches de pierre d'ourge, avec ses deux rampes de fer remplies de panneaux en chiffres et compartiments, accompagné d'une arcade de chaque costé pour soutenir un pilier qui prend d'un pavillon à
(1) C*est sans doute le bâtiment dont notre Mémoire historique parle en ces termes : « Outre cela elle a fait faire de l'autre côté de la cour d'allignement à la chapelle extérieure de Sainte-Berthe, un grand et magnifique corps de logis de pierre de taille, d'une très-belle structure moderne, pour loger les religieuses qui desservent Tabbaye et les personnes du dehors qui y viennent. »
468 ÀBBÀYE d'avenay
Taatre, de même pierre d'ourge, balustré de fer rempli de panneaux comme les rampes ; et la face dudit perron de deux estages, le tout de pierre de taille de Saint-Dizier. — Une grande porte pour entrer dans la communauté en pierre de taille du parc^ qui vaut presqu'autant, quand elle est bien tirée, que celle de Saint-Dizier.
« Un autre perron rampant, à fer à cheval, des deux côtés de quinze marches chacun, de pierre d'ourge, et le dôme de pierre de Saint-Dizier, avec les rampes de fer remplies de panneaux à chiffres et compartiments, pour monter de la cour du couvent aux appartements de Madame. Un escalier de six pieds de large, de quatorze marches de pierre d'ourge, avec ses deux rampes de fer, rempli de panneaux comme ci-dessus et sa porte de pierre de taille du pays, pour descendre d'une grande galerie de l'appartement de Madame à l'église.
€ Deux grandes estrades de chacune six marches, tournant en ovale, de pierre d'ourge, avec leurs arcades de pierre de taille du pays, l'une pour monter d'une des ailes de l'église à l'arrière-chœur du dedans, et l'autre à une chapelle dédiée à Notre- Dame des Anges, que Madame a beaucoup embellie comme plusieurs autres endroits de l'église : à laquelle église elle a donné un ornement complet de velours cramoisi parsemé de flammes d'or, relevé en broderie du prix de trois cents louis d'or payés des deniers de Mgr le maréchal, son frère, ainsi que son brevet et ses bulles, et qui, dans toutes les occasions, a donné à l'abbaye des marques de sa libéralité et de sa protection, dont elle a tiré de grands avantages. »
lltAbÀMÉ DE bOÙF^LËtld i&è
Les pensionnaires qui, suivant un usage ancien, trouvaient un asyle contre les agitations du monde, n'avaient point jusques là de logement particulier. Elles étaient réunies dans le dortoir attenant au dortoir commun et incommodaient beaucoup les religieuses. Madame de Boufflers flt construire un corps de logis à part et détaché du dortoir des Dames, où désormais les pensionnaires furent commodément logées. En dehors de l'abbaye, un grand bâtiment, placé sur le courant du ruisseau, au milieu du bourg d'Avenay, et qui renfermait deux tournures de moulin, se trouvait dans le plus mauvais état, étayé de toute part et menaçait de s'écrouler d*un jour à l'autre. Madame le ât jeter bas et le réédiôa entiorement avec grands frais et dépense. — On sait que ces deux moulins étaient bannaux pour les habitants d'Avenay et de Mutigny.
Enfin un clos d'une assez grande étendue, dont les murailles étaient adhérentes à celles du Breuil, où, comme on sait, se trouvent le parc et les promenades de l'abbaye, ce clos, disons-nous, par son voisinage avec les habitans, étoit suspect à Madame et d'ailleurs à la bienséance de la maison. Madame en flt l'acquisition et en païa l'amortissement. — C'est, croyons-nous, la partie qui dans le langage ordinaire a de nos jours encore conservé le nom de Clos Warigny.
Nous interromprons le récit des travaux de restauration exécutés sous les yeux de Madame de Boufflers pour dire quelque chose des différents procès qu'elle eut à soutenir dans l'exercice de sa charge. Le premier avec les habitants d'Ay et de Mu-
4*tô ÀBfeAVB D*AVÊNAV
tigny qui, faisant cause commune contre Tabbaye, s'étaient rendus appelants d*une sentence de la justice d'Avenay du 4 septembre 1682, sous Tabbaliat de Madame de Sillery : cette sentence les avait con* damnés à payer aux Dames religieuses yingt-neuf années d'arrérages de cens et surcens des vignes par eux possédées en la contrée dite du Bois-Meslier, terroir de Mutigny. L'arrêt imprimé qui confirme le droit de l'abbaye est du 27 mars 1688.
Nous avons, pour ou contre la communauté des habitants d'Avenay, d'autres pièces également imprimées, touchant une affaire du même genre, mais d'un plus grand intérêt en ce que la question de franc-alleu y est vivement débattue et qu'il s'agissait de savoir si les habitants, à moins de titres contraires, étaient dispensés des droits de censive. L'abbaye, se disant de fondation royale et comme telle substituée aux droits du roi, aflSrmait sa possession immémoriale des droits de cens et surcens, et s'appuyait d'ailleurs, pour les percevoir, sur l'arrêt par elle obtenu dans son affaire avec les communautés d'Ay et de Mutigny.
Le factum des habitants d'Avenay, signé M* BaU" doin, avocat, est empreint d'une amertume mal déguisée : on y conteste le titre de fondation royale et jusqu'à l'origine princière de sainte Berthe et de saint Gombert. < C'est inutilement, dit M« Baudoin, qu'on a prétendu que les religieuses d'Avenay estant de fondation royale, et par conséquent aux droits du roy, les habitans d'Avenay estoient obligez de représenter les titres de leur allodialité : car, outre qu'on a justifié au procès par l'histoire même de Flodoart, que lesdites religieuses ne sont point
iiÎÀDÀ&tE i)È BOÛFFLEHS 4^1
de fondation royale, et que cet auteur s'est trompé en ce qu'il a dit, que la reine Hermentrude, femme du roi Charles-le-Chauve, avoit eu une fille nommée Berthe, qui avoit esté fondatrice du couvent d'Avenay^ sainte Berthe, femme de saint Gombert, n'ayant jamais esté fille de Charles-le-Chauve ny d'Hermentrude, qui mesme n'a jamais eu de fille de ce nom; il est de plus certain que quand la liberté qu'elles prennent de se dire de fondation royale auroit un fondement légitime, cela ne leur donneroit aucun droit d'obliger les habitans d'Ave nay de représenter les titres de leur allodialité, puisqu'ils n'en ont point d'autre que le droit commun étably par leur coustume. »
L'arrêt rendu le 1" juillet 1690 cite les particuliers d'Avenay au nom desquels agissaient Jean Cuillier et Jacques Martin, leurs syndics ou fondés de pouvoir. Nous croyons devoir les reproduire ici, en vue de ceux de leurs descendants encore aujourd'hui vivants. Ce sont : Henri Bourlet, Antoine Lelarge> Jacques Aubry, Barthélémy de la Coste, Jean Carré, Louis Fayet, Jean Georges, François Fayet, Jean Robinet, Estienne Le Rouge, Gérard Bertrand, Didier Saulsois, Joseph Masson, Nicolas Renier, Nicolas Leclerc, Joseph Poiret, Henry Pissot^ François Cuillier, Louis Berand, Christophe Coutelet, Jean Muiron, Louis Jacta , François Fourché, Trezain Tripier, Nicolas Bernard, Claude Devige et Jacques Lallemand.
Voici le dispositif du jugement et arrest : < La Cour, sans avoir égard à la demande de la communauté des habitants de la ville d'Avenay dont elle est debouttée avec dépens, sur la demande de Mar-
m ABBAYE D^AVBNAY
gaerite-Françoise de Boufflers, abbesse et des prieure et religieuses, a maintenu et garde lesdites Dames en la possession et jouissance des droits de censiyes» grosses et menues rentes, suivant leur papier terrier et autres titres... condamne lesdits habitans aux dépens. »
Madame de Boufflers travailla ensuite à terminer un autre grand procès avec le commandeur de Ghastelus, intenté, comme les précédents, du vivant de Madame de Sillery . Le commandeur de Chastelus avait obtenu contre l'abbaye plusieurs arrêts du Parlement devenus définitifs qui lui adjugeaient plusieurs années de jouissance du moulin, dit le Batreau, de la paroisse d'Avenay, avec des dommages intérêts et des dépens qui montaient à plus de vingt mille livres. Durant un appel, ou nouvelle procédure, Madame de Boufflers trouva convenable, avec le secours de quelques amis, de transiger^ moyennant une somme de quatre mille livres qu'elle offrit, et contre laquelle somme M. de Chastelus lui céda en toute propriété le moulin du Batreau, et contre celle de cent cinquante livres de rente, une maison sise à Reims, avec plusieurs pièces de vignes, sises en la Montagne, mais dont la désignation précise n'est pas donnée.
Pour rentrer quelque peu dans l'ordre chronologique des faits, nous devons citer, sous la date du 9 janvier 1691, une quittance notariée de 2,000 francs, donnée par Madame de Boufflers et les principales Dames religieuses pour la pension viagère de deux sœurs, nièces de Madame de Treslon, ayant pris Tha-
MÀDAMe DK BOUFFLfeRS 4lâ
bit SOUS son abbatiat. Voici la copie de l'original que nous retrouvons dans les minutes du notaire Drouet.
c Comparurent en personnes haute et puissante Dame Madame Marguerite-Françoise de BoufSiers, Dame et abbesse de I*église et abbaye de Saint* Pierre d'Avenay; sœurs (voir les signatures), lesquelles ont confessé avoir eu et receu présentement, manuellement et comptant, la somme de deux mille livres du sieur "Quentin d'Odigny, capitaine du château de Courtagnon^ pour et en Tacquit de hauts et puissants seigneurs Messire François de Cauchon, comte de Léry, Ëiéonore de Cauchon de Léry, abbé commendataire de l'abbaye de Saint-Sauveur de Vertus, Thomas de Cauchon de Léry, capitaine de vaisseau, et de Damoiselle Françoise de Cauchon de Léry, leur sœur, tous héritiers de défunte haute et puissante Dame Marie-Jeanne de Vergère (Vergeur), vivante veuve de défunt H. et P. S. Thomas de Cauchon, comte de Léry; pour le remboursement des deux pensions viagères de sœurs Marguerite Cauchon de Léry et de Louise de Cauchon de Léry, leurs sœurs religieuses professes de ladite abbaye, crées par contrat du 22 février 1653 et 18 mai 1655, dont lesdites Dame abbesse et religieuses se sont tenues pour contentes; au moyen de quoi les obligations portées par lesdits contrats demeurent nulles et lesdites pensions éteintes... Fait et passé au parloir de la salle de madite Dame abbesse, ce jourd'hui G" janvier 1691 après midy, en la présence et du consentement des sœurs Marguerite et Louise de Cauchon de Léry, lesquelles avec la permission de madite abbesse ont consenti, agréé et corroboré la présente décharge de leur pension viagère et ont toutes signé par devant moi notaire royal au bailliage d'Epernay, présent M« Pierre Drouet, procureur fiscal, et Jean Drouet, praticien, demeurant audit Avenay, tesmoins sous-
ili Àfi^ÀYE D^AVBNAV
signés avec madite Dame et lesdites sœars religieuses. Ainsi signé :
S' Marguerite-Françoise de Boufflers, abbesse ; S' Jeanne d*Aou8t, grande prieure ; S>^ Ysabelle de la Haje d'Âubilly, dépositaire ; S' Gabrielie Cotigaon de Chanvrj, bourcière ; S' Marie de Vassan, grenetière ; S' Marguerite-Françoise de Cauchon de Lhëry; S>^ Loujse-Charlotte de Cauchon de Lhëry ; P. Drouet ; Drouet et Guimbert, notaire.
Nous signalerons à la date du 17 décembre 1692, un marché entre les sieurs François Millet et Guillaume Georges d'une part et Messieurs les chanoines d'Avenay d'autre part^ pour des travaux de restauration à la voûte de la chapelle Notre-Dame de l'église paroissiale. Les sieurs Millet et Georges garantissent leur ouvrage l'espace de dix années, durant quel temps ils s'obligent à l'entretenir à leurs frais et dépens ; et si dans les démolitions et reconstructions qu'ils vont exécuter à la voûte, il survenait ruine des parties environnantes, ils se reconnaissent tenus d'y parer également à leurs frais et dépens. Le tout moyennant une somme de quarante livres qui leur a été payée par Monsieur Arnould, Tun desdits chanoines.
Madame de Bouôlers, à l'exemple de ses devancières, prenait volontiers part aux joies de famille de ses administrés, ainsi la voyons-nous à plusieurs reprises tenir sur les fonts baptismaux les nouveaunés dont les parents sollicitaient l'honneur de l'avoir pour marraine. Plusieurs actes de l'état-civil de la paroisse nous la montrent en cette gracieuse qualité. Nous en citerons un extrait qui nous montre une réunion à Âvenay de personnages qui ne nous étaient point connus.
IkiÀDAME DÉ ËOUF^LEhÔ 4l8
« Le deuxième jour du mois d'aoust 1693, a esté baptisée par M. Jean Favart, prestre chanoine de réglise métropolitaine de Reims, Marie-Berthe- Gombertine-Marguerite, fille de feu Messire Jean« Francois du Tillet, comte de Saint-Mathieu et de Nanteuil et de Madame Jeanne-Marguerite de Bouhan de Nanteuil, née le deuxième septembre 1684; le parin, Messire Pierre-Aubert, prestre, curé de Mareuil, représentant Messire Louis de Chaumegean de Fourille, abbé d'Hautvillers, — la mareine^ Madame Marguerite-Françoise de Bouffiers, — abbesse de l'abbaye royale de Saint-Pierre d'Avenay qui ont signé présent les témoins soussignés :
Marguerite-Françoise de Boufflers, abbesse^ P. Auberty J. Pavart^ chanoine de Reims, Amoult^ chanoine, et H. Lasnier.
« Et à l'instant même, les cérémonies du ^aptesme ont esté faites par ledit sieur Favart, de Çharlotte-Claire-Séraphine, fille dudit sieur du Tillet et de ladite dame de Bouhan de Nanteuil : les parain et mareine cy-dessus nommés qui out signé, présents les témoins soussignés : icelle Charlotte, âgée de dix ans au 16"" avril dernier 1693, a esté baptisée sous condition.
<c S^ Marguerite-Françoise de Boufflers, aébesse^ J.^P. Auberty J. Favart^ chanoine de Reims, Arnoult, Jesson^ et H. Lasnier. — Ledit sieur Aubert représentant Messire Séraphin du Tillet, chevallier seigneur de Lora, conseiller du Roi en sa court de Parlement et doye^ (Je J^i première chambre 'des enquêtes; et Madite dameabbi^sse représentant Madame Charlotte-Claire de Boham
476 ABiAYE D*AV16NAY
de Nanteuil, épouse de Messire Pierre de Pleure, chevalier, seigneur de Saint-Quentin. »
On a pu voir que le personnel des religieuses de l'abbaye n'était guère composé que de filles de noble et ancienne extraction. Toutefois l'entrée de la maison n'était point fermée à la bonne bourgeoisie. Le 4 août 1700, honorable homme Louis-Nicolas du But, bourgeois d'Avenay, et Perette Gosmé, son épouse (sœur du maire), déclarent par devant notaire que sur l'ouverture à eux faite par damoiselle Françoise-Magdeleine du But, leur fille, que son désir et intention estoit de se vouer au service de Dieu et d'embrasser la religion et closture soubs l'ordre de Saint-Benoist, et qu'ayant reconnu la ferme intention de leur dite fille, ils auroient prié et requis les Dames abbesse et religieuses de vouloir bien la recevoir et admettre pour religieuse audit monastère, après l'année révolue de son novi« ciat, selon les règles accoustumées ; auroient consenti à recevoir ladite damoiselle du But audit couyent pour y vivre selon les règles et statuts dudit ordre et pour y faire demain, cinq du présent mois, les vœux de sa profession... Et en considération de quoy ne voulant les sieur et dame du But que leur fille soit à charge audit couvent, ils ont promis et seront tenus de payer la vie durant de ladite damoiselle la somme de deux cents livres de rente et pension viagère par chaque an, en argent porté audit couvent.
Fait et passé au parloir de la salle de ladite abbaye, le 4* jour d'aoust 1700, par devant nous, Jean Guimbort et Jean Drouet, notaires royaux héréditaires au bailliage et prévosté d'Epernay, résidant à Âvènay soussignés, en la présence de
M* François Oaillet, prestre curé chanoine d'Avenay, de M* Hilaire Gosme^ maire d'Avenay, M« Philippe Caillet, conseiller du roy, receveur des tailles de Vuillemor, M* Philippe Gosmé, con^-eiller du roy eUu en l'élection d'Epernay; M' Nicolas du But le jeune^ avocat en parlement, et le sieur Jean de Lespine, bourgeois à Avenay, qui ont aussi signé ; ainsi signé :
Marguerite-Françoise de BdufflerSy abbesse; Da Bat; Perette-Gosmë ; S*^ Catherine Clozier de JuTigny, grande prieure ; S>^ Madeleine de Bascle, prieure des cloîtres ; S>^ Charlotte de Gausn') de Conigy, sousprieure; S** Marie Cotignon ; Si^ Gabrielle Cotignon de Chauvry ; S' Magdelaine de Preandy (Prëgandie) ; S' Charlotte de Cathelan ; S** Mane Le Compère ; S' Claude Jacquetot de Saint-Fergeux ; S>^ Marguerite de Cauchon de Lhérj ; S'^ Loujse de THospital de la Chapelle ; S' Louyse-Charlotte de Cauchon-Courtagnon ; S' Marie de Vassan ; S' Anne de Vassan de Crespy ; Sr Geneyièye Camuset, dépositaire ; S' Anne Lallemant ; S^ Marie-Charlotte de Cauchon ; S* Catherine de Boufflers ; S>^ Claude Coquebert de Balin ; S'^ Anne Clozier de Juvigny ; Si* Antoinette-Suzanne de Salaberry ; S' Charlotte de la Vallëe-Cornëe ; B' Anne Brocq ; Si^ Agnès Bachelier de Montcel; S' Claude-Charlotte Morel d'Hiverny ; S' Marie de Godet de Soude; Sr Barbe Oudinet ; S' Marie-Hiacinthe de Cuissotte ; S>^ Marie -Gène vie fve Hanotel de Vaucienne ; S'Marie-Madelaine de Rougë de Courtimont; S' Marie-Anne Parchappe de Vinay ; S' EMnore- Amour-Joseph de la Pierre de Bousies ; Du But, le fils ; Gosmë ; P. Gosmé ; Gillier ; Caillet ; Fr. Caillet ; Drouet et Guimbert, notaires.
Nous avons dit précédemment que des six chanoines de l'abbaye investis de fonctions sacerdotales, l'un d'eux, à tour de rôle, était tenu de desservir à titre de curé l'église paroissiale, sans être pour cela
478 ABBAYE d'AVENAV
disjpensé de venir remplir ses fonctions de chanoine à Tabbaye. Il parait que jusqu'au temps de Madame de Boufflers il n'existait point dans le bourg de maison presbytérale^ et que le chanoine-curé était tenu de se pourvoir à ses frais d'un domicile. Le curé Jean Vincent, trouvant la charge trop lourde, insista près de ses confrères pour obtenir un logement gratuit dans une des maisons qui leur appartenaient en commun, et dont le prix de location était un des revenus de leur chapitre. De leur côté les habitants d'Avenay réclamaient depuis longtemps l'érection d'un presbytère qui permît au curé d'être plus en communauté avec ses paroissiens. Mais il n'existait pas que ce différent entre le curé et ses confrères. Chargé précédemment des intérêts de la compagnie, ses comptes n'avaient point été reçus sans discussion. L'accord suivant, du 12 avril 1704, soulève une partie du voile qui couvrait cette affaire :
< Il est arresté entre nous, prostrés chanoines et curé d'Avenay, surséance jusqu'au 1" octobre prochain à toutes poursuites de procès intentés de part et d'autre ; respectivement pour tous nos différents en nos qualités ci -dessus, et pareillement surséance audit jour à toute contrainte et poursuite en vertu de Texécutoire de dépens que moy, Lanier, l'un de nous soussignés, ay obtenu en mon nom contre ledit Vincent, curé dudit Av.enay, lequel demeurera dans la maison qu'il occupe à présent sans rien payer jusqu'au 1" octobre prochain, sans tirer à conséquence ni préjudicier à nos droits respectifs, non plus à ce que ledit sieur Vincent doit à nous, chanoines ses confrères, pour reddition de compte... I^eudant lequel temps, nous soussignés, nous travaillerons à un accommodement général de tous nos différents : et ou nous ne pourrions nous accorder,
le jour Saint-Remy passé, ces présentes demeureront nulles et nous poursuivrons nos actions ainsi que nous aviserons. >
Cet accord est signé des six chanoines : N. Arnoult W, G/ Lanier, F. Mansult, J.-P. Aubert^ A. Bigpt, et Vincent, curé.
(1) Le pavé du sanctuaire de Téglise d'Avenay conservait un pieux souvenir de famille que dans les restaurations récentes de cette partie de Tëdince on a jugé & propos de faire disparaître : c'était Tépitaphe sur ardoise du chanoine Arnoulti ancêtre maternel de Tauteur de ce mémoire.
Cy gist le corps de deffunct Maistre
Nicolas Arnoult, vivant Prestre et
ancien chanoine d'Avenay décédé
le 27 octobre 1707, âgé de 59 ans
5 mois, lequel estoit âls de feu
Nicolas Arnoult vivant Bourgeois
dudit Avenay et de Marguerite
Yvernel ses père et mère
qui a légué en cette fabrique avant
son décès ainsi qu'il est marqué sur
le registre d'icelle la somme de deux
cent livres constituée portant dix livres
de rente, a recepvoir sur les débiteurs
dénommez. A charge par ladite fabrique
et & ses despens de faire dire tous les ans
au jour de son décès un service à notte
de trois messes à l'ordinaire, vigile et
recommandise, une messe basse de
requiem pour le repos de Tâme de deffunct
ledit Nicolas Arnoult le 7 /juin.. Une
autre messe basse : idem pour le repos
de Tame de ladite defuncte Marpruerite
Yvernel, le 1" février : une pareille messe
pour deffunct Gérard Yvernel, son oncle
maternel, le 2 septembre une messe pour le repos
de Tame de feu Claude Arnoult son
oncle paternel et parin le 7 septembre
et une autre messe basse de requiem
le 7 octobre pour le repos de l'âme de feue
Nicole Yvernel vivante sa tante
maternelle et sa marine, le tout (i
perpétuité et lesquels contras ont
esté délivrés aux marguilliers de ladite
fabrique par Pierre Arnoult son
cousin germain exécuteur de son
testament.
BEQUIESCANT IK PÀCB
11 nous reste à relater une prétention féodale d'un genre assez singulier, et qui fait involontairement songer à l'opérette du Nouveau Seigneur du Vil* lage. Le pays d'Avenay, aujourd'hui exclusivement peuplé de vignerons, de cultivateurs et de bourgeois roturiers^ était avant la révolution le séjour d'un grand nombre de personnes de distinction et de naissance, qu'y attiraient non-seulement l'aspect pittoresque de son site et la. richesse de ses coteaux, mais surtout le monastère et ses religieuses, pour la plupart filles nobles et de grandes familles. Un sieur de Beaufort, originaire des Ardennes, petit gentilhomme qui portait d'argent à trois bandes de gueules, établi depuis peu dans la paroisse où il avait un vendangeoir, entendit un beau jour revendiquer en l'église les honneurs dus, prétendait-il, à sa qualité et à son rang ; préten» tions que Madame Tabbesse se refusa de reconnaître et au sujet desquelles elle obtint la consultation de M. Morel de Vindé^ conseiller à la cour des aides, et dont la descendance si honorablement connue en nos contrées, est restée propriétaire du château de Yindé^ près de Sézanne. Voici cette lettre, curieuse à plus d'un titre :
Vindë, 4 août 1703.
Vous me rendrez justice, Madame ma très chôre cousine, quand tous serez persuadée que je me ferai toute ma vie honneur et plaisir de chercher les occasions de vous marquer mon véritable attachement. Je suis très fachë que des affaires indispensables me retiennent présentement & ma campagne, sans quoy pour répondre k Thonneur que me fait Madame votre abesse, auquel je suis très sensible, j^emplôierois mon peu de crédit avec toute Tattention que je dois, quoj que son seul nom soit plus que suffisant.
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Je TOUS dirai cependant par rapport aux prétentions du s' de Beaufort qu'il est mal fonde à vouloir un banc de distinction pour luy et sa famille dans une chapelle à costë du chœur, ('e droit n'appartient qu*aux patrons et fondateurs de la chapelle : il n'j a qu*& Paris et dans les grandes villes où les marguilliers peuvent donner ce privilège, moyennant une rétribution à Téglise : mais dans les seigneuries particulières, il faut la permission du seigneur ; on ne pourroit pas même sans cela bâtir une chapelle ou oratoire dans Tëglise où il se trouve un seigneur.
Pour Feau bénite, le curé n'est pas obligé d'aller chercher ce gentilhomme, qui n'est ny patron, ny haut justicier, ny seigneur du fief de la parroisse, et il la recevra sans préférence.
A regard de la procession et des autres petits honneurs, le pas luy appartient devant Tofficier de Madame Tabbesse et cela par la raison que celui-ci n est pas gradué ; et estant gradué il précéderoit le gentilhomme : mais ce ne seroit que par la raison que Madame seroit présumée absente, et qu'il la représenteroit ; car quand un grand seigneur est présent; son juge pour lors ne le représenté pas quoy que gradué, et passe après le gentilhomme. Au moins voilà ce que j'en pense et ce que j'ay veu juger plusieurs fois : sa qualité de gentilhomme suffit, et celle de chevalier ne luy donneroit pas plus de titre pour ces sortes de choses. Madame peut cependant soutenir qu'il prend cette qualité mal à propos et qu'il ne peut pas estre regardé comme un gentilhomme distingué.
A l'égard de la chasse, fût-il chevalier de la race d*Amadis, Madame est en droit de l'empescher de chasser ; et si cela luy arrivoit, avec une commission de la Table de marbre, adressant à tel juge quelle le demandera, et une information composée de deux témoins, elle le fera condamner à la Table de marbre, en cent livres d'amende, et aux despens qui iront encor bien plus loin.
Je souhaite que Madame votre abbesse l'emporte par dessus les règles ordinaires, je puis me tromper dans mon opinion, et je la soumets volontiers aux décisions des autres. Si j'estois plus certain dans ces maximes, je conseillerois & Madame de n'entreprendre que ce quelle pourra
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soutenir) dt dd se départir des chefs où elle ne croira pas avoir l'avantage. Je prends la liberté de lui présenter mes très humbles respects.
Je suis avec toute Testime et rattachement possible, Madame, ma très chère cousine.
Yostre très humble et très obéissant serviteur,
De Vindâ.
A Vindé le 4 août 1703.
Recevez icj, s*il vous plaît les compliments de ma femme.
Souvenir d^ Vannée 1712. • - C'est sous Madame Marguerite de BoufQers, vers la fin du règne de Louis XIV, qu'eut lieu cette invasion de soudards et d'aventuriers ennemis dont le souvenir est resté si longtemps gravé dans la mémoire de nos pères. Il nous faut en préciser les circonstances puisqu'aussi bien le Val-d'Or et ses environs eurent leur part de la panique qui saisit toute la province. Pendant les conférences qui précédèrent la paix d'Utreçht, époque de désastres pour la France, le prince Eugène, à la tète des troupes impériales, et appuyé des Hollandais, venait de franchir la frontière près le Quesnoy, et mettait le siège devant Landrecies» dont la prise devait lui ouvrir la Picardie et la Champagne. C'est quelques jours avant que Villars, à la grande journée de Denain eut reconquis pour la France le haut rang que de nombreuses défaites lui avait fait perdre, que se place la singulière histoire dont nous voulons rendre compte ici. Pendant que Villars se mettait en mesure de couvrir la frontière, un chef de partisaus hollandais, le major Growesteins s'avisa du plus hardi coup de main dont on eut mémoire depuis longtemps. A la tête d'une poignée de soldats de fortune, il fit une trouée
sur le sol français, pénétra en Champagne^ mettant les villes et bourgades à rançon, semant partout l'épouvante et se gorgeant d'or et de butin. Ses bandes, nous disent les mémoires du temps, ravagèrent notamment tous les villages des bords de la Suippe^ ravissant tout ce qu'elles trouvaient à leur convenance < jusqu'aux vases sacrés des églises, foulant aux pieds les saintes hosties > et ne laissant derrière elles que des ruines et des cendres. Rien n'égale, on le conçoit, la panique dont furent saisies les villes de Reims, de Châlons et nos pauvres campagnes. Nous ne pouvons résister au désir de reproduire ici le récit naïf que nous fournissent à ce sujet les Mémoires encore inédits de Dom Châtelain, moine bénédictin de l'abbaye de Saint- ' Nicaise de Reims et témoin, quoique très-jeune alors, de l'émotion générale causée par cet événement.
A peine eus -je atteint l'âge de trois ans, c'est-àdire au mois de juin 1712, que Growesteins, partisan delà république de Hollande, vint presque jusqu'aux portes de Reims. C'était un dimanche. Tout le monde était alors aux messes de paroisse; j'y étais moimême avec ma mère et mes sœurs, lorsqu'on sonna l'alarme à la ville ; on commençait le prône. Un particulier, Jean Gérard, alors entra dans l'église en criant : Les ennemis sont à la porte de la ville ! Le prédicateur descendit de la chaire. On acheva la messe, je ne puis dire comment; presque tout le monde sortit de l'église, on me ramena à la maison paternelle qui était devant la paroisse, et à peine y fus-je arrivé que je vis descendre dans le puits l'argenterie et Tétain qui étaient chez nous. Le souvenir m'en est toujours demeuré dans l'esprit, aussi bien que ce que je puis écrire. Mon père se munit d'une épée et d'une pertuisane pour aller
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recevoir le commandement à la maison de ville, et faire la garde avec ceux de la connétablie. Tout petit que j'étais, je fus touché de ce spectacle, je versai des larmes, attendri sans doute par celles que je voyais verser à ma bonne mère et à mes quatre sœurs, et je m'écriai, comme elles me l'ont répété depuis plusieurs fois : « Mon père, mon père, n*allez pas à la guerre ! i> Aussitôt que mon père fut sorti, nous vimes arriver de la campagne nos vignerons et autres gens de connaissance, les uns traînant des bourriques chargées de leurs enfants et de leurs meilleurs effess, et les autres les portant euxmêmes dans des paniers et des hottes. On en logea le plus qu'on put chez nous ; toute la ville en était remplie. En un mot, c'était un trouble, une agitation générale, qui dura jusqu'au lendemain matin qu'on reçut des nouvelles certaines que Growesteins et ses gens étaient venus jusqu'à Neufchâtel, n'avaient pas passé la rivière ni au bac à Berry, ni à Pontavert, comme on avait dit, mais qu'il s'étaient éloignés de Reims par un autre chemin. Alors les bourgeois se tranquillisèrent, et les gens de la campagne s'en retournèrent chez eux, et on retira des puits l'argenterie et les effets qu'on y avait jetés... J'ai ouï dire que M. de Mailly^ archevêque de Reims, et M. Hachette, lieutenant de ville, avaient été tous les deux se réfugier chez les jésuites, aussitôt qu'on eut la nouvelle qu'un parti ennemi était aux portes de Reims.
La panique, on le devine, ne fut pas moindre en Avenay à l'approche de l'ogre hollandais que l'on assurait être aux portes. C'est ici que dut se signaler le zèle de Messieurs du jardin de l'arquebuse ; mais hélas, zèle bien impuissant, car il n'y avait à l'arsenal ni poudre ni plomb, pour armer les hommes de bonne volonté. On en fut réduit à réédifier et
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renforcer les murs d'enceinte et à se résigner. Nous avons retrouvé dans le dossier d'un procès de la communauté contre l'abbaye, à propos de la question de propriété des remparts, une pièce qui quoique postérieure à l'événement rappelle la tourmente et les alarmes de ce terrible moment. Dans une requête au Roi, présentée vers 1775 par les avocats de la paroisse, on lit :
Les habitants croient devoir faire observer à Sa Majesté qu'Avenay, maintenant bourgs était anciennement une ville fermée de bonnes murailles, défendues par des tours. Il parait certain que ces remparts et ces murailles ont été l'ouvrage de ses habitants dans les temps malheureux des précédents siècles ; que jamais l'abbaye d'Avenay n'a contribué en aucune manière, soit pour la construction de ses murs et remparts, soit pour leur entretien et réédification. On en a la preuve toute récente en 1711 (sic). Un parti ennemi, conduit par un chef connu sous le nom de Orowesteins, pénétra en Champagne, y passa la rivière de Suippe, distance seulement de cinq lieues d'Avenay ; les habitants firent des efforts pour se garantir des incursions. Ils réparèrent leurs murailles, mirent en état les ponts-levis des portes, et se gardèrent avec tant de précautions que nonseulement ils n'eurent rien à craindre personnellement du partisan, mais réfugièrent encore tous les habitants qui y déposèrent aussi leurs effets.
Revenons à Madame de Boufflers.
Le dernier acte que nous ayons à signaler de son administration est une sentence de l'officialité de Reims, en date de février 1720, qui règle d'une manière définitive les attributions, fonctionj» et obligations de Messieurs les chanoines, non-seulement
tàè àbbaVe d^avënâV
yis-à-vis de Tabbaye, mais aussi vis-à-vis de l'église paroissiale d'Avènay. Cette pièce est importante dans la- matière et peut servir d*exposé du procès que sous le règne suivant Messieurs les marguilliers de Saint-Trézain intentèrent à Messieurs les chanoines. Nous en renvoyons l'analyse à l'Appendice.
Nous finirons cette notice par les quelques lignes
que notre Mémoire historique consacre encore à
notre abbesse (lignes qui, par parenthèse, nous
donnent la date de la composition de ce Mémoire).
€ L'on a parlé de la vertu des précédentes abbesses d'Avenay parce qu'elles ne sont plus et que les louanges ne se doivent donner qu'après la mort : cette raison et la modestie de Madame de BoufQers qui vist encore, ne nous permettent pas de toucher maintenant à ses excellentes qualités : les écrivains qui viendront après nous lui rendront justice et ne laisseront pas sans éloges sa piété, sa dévotion e.t les soins si louables quelle se donne pour maintenir la régularité de sa maison... etc. >
Nous avons trouvé dans le Registre de Vitat^ civil d'Avenay l'acte de décès de Madame de Boufflers ; en voici la forme textuelle :
« Le septième décembre mil sept cent vingt a été décédée haute et puissante Dame, Madame Marguerite-Françoise de Boufflers, abbesse de l'abbaye royale de ce lieu, aagée de soixante et dix-neuf ans, inhumée le dix, laquelle avait succédé à Madame Marie-Eléonore Brulart de Sillery, morte le troisième février de l'année mil six cens quatre-vingtsept.
« Ainsi signé : C. Arnould, Brullez. >
XLIII* Abbesse.
Madame CHARIiOTTE-JIJIilE ȣ BOIJFFIiERS.
(De 1720 à 1776.)
Affection de la maison de Boufflers pour Tabbaye d'Avenay. — Entrée en religion de Mademoiselle Le Tillois. — Enquête sur Mademoiselle Le Tilloy. — Le peintre Hellart et sa sœur Jacqueline Hellart. — Ses dons à Téglise Saint- Trézain d'Avenay. — Histoire du chanoine Gérard Rousse. Sa mort. — Miracles sur son tombeau. — Prière à saint Rousse. — Chapelle Saiote-Anne interdite. — Guërison miraculeuse d'Anne Augier. — Baptême des cloches de la paroisse. — Réparations à Téglise paroissiale. — Impression des litanies de sainte Berthe. — Registre des vêtures. — Confrérie et image de la sainte Vierge. — Interdiction de la chapelle de Thôpital. — Mademoiselle de Navarre et Marmontel. — Bertin du Rocheret. ^ Incendie de Tabbaye en 1754. — L'abbaye menacée d'extinction — Assemblée des habitants pour aviser aux moyens d'empêcher la translation. — Pose de la première* pierre de la nouvelle église.
L'abbaye d'Avenay était alors recherchée de Tillustre maison de BoufSers : en effet nous voyons figurer dans les mêmes actes les noms de Madame Marguerite, comme abbesse, de Madame Charlotte, sa^ sœur, comme religieuse de chœur, et de Madame Charlotte-Julie, sa nièce paternelle etsacoadjutrice. C'est entre les mains de cette dernière, qu'après la mort de Madame Marguerite de BoufSers, fut remis le gouvernement de la maison. Elle était née le 6 juillet 1698, de Louis-François de Boufflers, l'il-
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lustre défenseur de Lille, maréchal de France, et de Catherine-Charlotte de Gramont dont elle était le sixième enfant. Nous remarquerons, comme une singularité qui semble confirmer l'affection de la maison de Boufflers pour l'abbaye d'Avenay, que l'un des frères de notre jeune abbesse se nommait Gombert et l'une de ses sœurs Berthe.
20 août 1722. — Le premier acte que nous ayons à mentionner du temps de Madame Julie de Boufflers est relatif à l'entrée en religion de Mademoiselle Le Tillois. A ce propos nous ferons quelques réflexions. On a de fréquents exemples de jeunes filles entrant en religion par pure obéissance à leurs parents, et afin que leurs aînés, appelés à soutenir le nom et le rang de la famille, eussent meilleure part à l'héritage paternel. L'histoire monastique est pleine de faits de ce genre. Il était de tradition, dans la haute noblesse^ que les familles surchargées d'enfants en favorisassent un, au préjudice des autres : filles et garçons puînés devaient se résigner et prendre le parti de l'Eglise, les filles surtout, qu'on engageait sans leur consentement et avant même qu'elles pussent apprécier ce qui leur pouvait mieux convenir. Or il arrivait souvent qu'une jeune fille, tout en se soumettant et se présentant pour le noviciat, sentait son cœur faiblir et secrètement se refuser au sacrifice; mais la crainte d'irriter des parents impérieux lui faisait tenir un langage qui n'était pas sincère, et, l'engagement p)*is, elle en avait un regret qui parfois l'accompagnait jusqu'au tombeau. L'Ëglise, à toutes les époques, s'était montrée contraire à ces sortes de violences, mais en ces derniers temps l'abus était
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devenu si grand que l'autorité ecclésiastique^ d'accord en ceci avec le gouvernement, avait statué qu'à l'avenir, à chaque demande d'admission, il serait procédé à une enquête, avec charge aux commissaires d'examiner si la vocation de la postulante était réelle, absolue, venait d'elle-même ou de sa famille. Nous avons bien vu précédemment, dans les actes de constitution de dot, de jeunes postulantes déclarer que le choix qu''elles faisaient de la vie religieuse était volontaire et sans contrainte aucune, mais ces déclarations, faites en présence de leurs parents, pouvaient bien ne pas avoir toute la sincérité désirable.
Voici les termes de l'enquête à laquelle donna lieu la demande défrise d'habit de Mademoiselle Le Tilloy :
€ En conséquence d'une commission donnée par Messieurs leâ vicaires généraux du chapitre métropolitain de Reims, le siège archiépiscopal vacant, adressée à Madame de BoujfSers, abbesse de l'abbaye royale de Saint-Pierre d'Avenay, diocèse de Reims, le XVI» du mois d'aoust mil sept cent vingt-deux, pour examiner Marie-Magdelaine Le Tilloy, avant qu'elle prenne l'habit de Saint-Benoist, dans ladite abbaye d'Avenay en qualité de sœur converse. Je me suis rendu au petit parloir de la salle de Madame Tabbesse, le vingtième du même mois, où j'ai trouvé ladite Marie-Magdeleine Le Tilloy : laquelle après m'avoir promis de dire vérité, a dit qu'elle étoit libre dans son choix et nullement violentée à se faire religieuse ; que ses parents ne l'y avoient point portée, pressée, ni sollicitée, mais que le seul dessein de servir Dieu l'y avoit attirée ; qu'elle est libre et exempte de tout engagement dans le monde, soit de bouche ou par écrit ; qu'elle n'a ni défaut
ni empeschement qui puissent Tarréter dans le dessein de se consacrer au Seigneur.
« Ouï tout ce que dessus, j'ai dressé ce présent acte pour servir autant que besoin sera. — Fait à Avenay, ce vingtième aoust mil sept cent vingtdeux ; lecture faite à ladite Marie-Magdeleine Le Tilloy, elle a persisté, et a dit contenir vérité : en foi de quoi elle a signé avec moi.
« Ainsi signé: F. Lambert de S*-Henri, carme.
Marie- Madeleine Le Tillot. »
26 mars 1724. — Nous avons dit quelques mots du peintre Hellart, dont plusieurs toiles exécutées à la demande de Mesdames de BoufHers décoraient les églises de Saint-Pierre et de Saint-Trézain d'Avenay. L'artiste rémois était parvenu à faire entrer et recevoir sa jeune sœur, Jacqueline Hellart, comme novice, puis comme sœur converse en l'abbaye d'Avenay. Nous avons un acte notarié, en date du 26 mars 1724, par lequelJacqueline Hellart, devenue sœur professe, offre en présent à l'église paroissiale plusieurs objets d'art, entr'autres un Saint-Trézain qui semblait sortir des ateliers de son frère, à savoir :
€ Deux crédences et un devant d'autel qui est un ornement lan peinture représentant saint Trézain, patron de ladite église ; une pièce d'étoffe d'or servant à couvrir le saint ciboire ; l'étoffe de soie nécessaire pour orner le dedans du tabernacle et pour faire le dais; plus environ 50 livres argent pour aider à l'achat d'un ornement noir. — En reconnaissance de ce don, les habitants réunis à ce propos en assemblée générale autorisent MM. les fabriciens à fonder en faveur de la sœur Hellart plusieurs messes annuelles et à perpétuité, ce qui est accepté
pour elle par les notaires JofFrin et Collin. )) (Voira Y Appendice).
Année 1727 , — En cette année mourut à Avenay un personnage dont la vie avait été très-calme et relativement obscure, et dont la mort causa grande rumeur et grand trouble dan? le diocèse de Reims. Nous demanderons la permission de faire ici un emprunt à la notice que nous avons donnée nousmême sur ce sujet dans les Annales de V Académie de MeimSy il y a une trentaine d'années (ce qui ne rajeunit ni Tàuteur, ni même ceux qui ont pu lire cette notice en son temps).
Gérard Rousse était Ardennais, né à Hauteville, entre Rethel et Chàteau-Porcien. Il avait fait ses études au collège de Reims. Plus tard entré au séminaire, il fut fait prêtre par Tarchevêque Maurice Le Tellier. Nommé à la cure de Sivry, aux environs de Vouziers, il quitta cette paroisse au bout de quatre à cinq ans et fut pourvu d'un canonicat à Avenay. Ses qualités l'avaient suffisamment recommandé près de Madame de Boufïlers. Il était en effet doux, modeste, charitable, fort humble, attaché à ses devoirs et d'une régularité de mœurs exemplaire.
Dans la grande question du jansénisme, alors en pleine efHorescence, le chanoine Rousse avait refusé de recevoir la fameuse bulle Unigenitus^ ce qui lui avait attiré quelques ennemis. Lors de sa dernière maladie, on mit en question si l'Eglise lui donnerait ses suprêmes consolations, malgré la permission de M. l'archevêque de Rohan qui, sur l'avis de son conseil, avait écrit : « Que bien que le sieur Rousse fat appelant et censé rebelle à l'Eglise, n'étant point
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dénoncé comme hérétique, il y avoit lieu de lui donner les sacremens, s'il déclaroit vouloir mourir dans la foi de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. » — Sur le refus de son confrère chanoine, le curé Vincent, M. Rousse fut administré de la main de M. Robert, pareillement chanoine d'Avenay. M. Rousse mourut le 9 mai 1727. Par disposition testamentaire (nous donnerons le testament à V Appendice), il avait demandé à être inhumé dans l'église de Mareuil, dans la crainte que le curé Vincent, par rigueur de principes, ne le privât de sépulture. Mais celui-ci consentit à l'inhumation et offrit même d'enterrer le corps dans la chapelle de Sainte- Anne. < Le sieur curé d'Avenay, dit le Mémoire que nous suivons, en faisant inhumer le corps de M. Rousse en cette chapelle, se' prétait, sans le savoir, aux desseins de la Providence. Dieu avait choisi cet endroit pour manifester sa toutepuissance et la sainteté de son serviteur, en opérant par ses prières et sur son tombeau un grand nombre de miraculeuses guérisons. »
En effet, le zèle janséniste s'entretint d'une façon surprenante sur la pierre du chanoine Rousse, qui n'eut rien à envier à la pierre du bienheureux Paris U). Les pèlerinages, les guérisons se multiplièrent à l'envi ; des cerlificats émanés de personnes honorables, des actes passés par devant notaires, attestèrent l'authenticité des miracles, et les journaux, les écrits périodiques du temps furent pleins des mérites et de la gloire du bienheureux Rousse. Il eut son culte dans l'église d'Avenay et
(1) Le bienheureux diacre Paris était mort depuis quelques jours seulement, le 1*' mai 1727.
dans les oratoires jansénistes dits de la 'petite église* C'était vers la chapelle Saint-Ânne un entraînement, un encombrement de âdèles et de pèlerins qui ânit par porter ombrage et inquiéter l'autorité. Saint Rousse, disons-nous, eut son culte et voici l'une des nombreuses prières qui se récitaient sur son tombeau : on la trouve dans la neuvaine imprimée en 1779 :
« Domine Jesu Christe, qui, duobus super terram consentientibus, certam de omni re quamcumque petierint à pâtre tuo qui in cœlis est, impetrationem promisisti ; servorum tuorum Russi et Parisii suscipe prostratas in jejuniis, gemitibus et lacrymis deprecationes, quibus iram tuam a populo tuo aver« tere vehementer desideraverunt... qui viviset régnas cum Deo pâtre.... »
Mais cette gloire ne fut point sans mélange. Les molinistes se donnèrent toutes les peines du monde pour obscurcir l'auréole de saint Rousse. Ils attaquèrenty contredirent et tournèrent en ridicule les miracles d'Avenay. Ils allèrent jusqu'à répandre des bruits outrageants pour la mémoire du bienheureux et semèrent les pamphlets les plus irritants. Voici entre autres quelques couplets d'une chanson qui courut dans Reims et qui blessa profondément les néophytes :
LES MIBAGLBS D^VENAT
Complainte chantée à Reims sur l'air de : Et allons ma Tourlourette!