DIGRESSION
Les auteurs du Gallia Christiana s'appuient seulement sur l'autorité de Marlot pour fixer à l'année 1114 le commencement du règne de l'abbesse Alvidie, sur laquelle, du reste, celui-ci ne fournit aucune lumière; mais comme le premier acte de l'administration de cette abbesse est seulement de l'année 1137, il ; a quelque présomption ou que Cécile prolongea sa carrière au-delà de l'année 1114, ou qu'il y eut un interrègne entre elle et Madame Alvidie, que les chartes du temps nomment indistinctement Aélis, Alvidis et Adelidis. Le Gallia Christiana fait de ces trois noms deux abbesses, n'admettant point que de l'année 1114 à 1170, la
MADAME ADËLIS, AEUS OU ALTIDIS 8fi
première du règne de Madame Hélisinde, c'est-àdire pendant une durée de cinquante-six ans, il n'y ait eu qu'une abbesse. Or, voici comme l'auteur désigne ces deux titulaires :
IX. Alvidis, prserat, ex Marloto, anno 114. Bullam protectionis ab Ëugenio III Papa obtinuit anno 1147, in qua agitur de subjectione clericorum Eeclesiae Aveniacensi deservientium.
X. Adelidis do Joinville, soror Guidonis episcopi Catalaunensis sedebat anno 1150, quo Theobaldus Campaniae cornes composuit litem inter eam et Widonem Tortum. Occurrit ad hue an 1 163. Memoratur Aelidis abbatissa Avenaci VIII id. Februarii in nécrologie S, Pétri Remensis.
Notre opinion est que de ces deux abbesses, il serait plus exact de n'en faire qu'une , sous l'un ou l'autre de ces noms, Aélis, Alvidis ou Adelis, et qui, élue non point en 1114, comme le dit Marlot, mais seulement vers 1130, aurait gouverné jusqu'en 1170^ c'est-à-dire Tespace de quarante ans, hypothèse qui ne choquerait pas absolument la vraisemblance. Ce qui nous enhardit dans notre opinion, c'est que les au« teurs du Gallia se sont évidemment trompés en imputant à leur Adelidis, en Vannée 1150^ le procès de l'abbesse avec Guy le Tort que nous allons mentionner sous l'année 1137, qui est sa date véritable, et qui appartiendrait plus exactement à leur Alvidis puisqu'elle vient, suivant leur dire, au-delà de Tannée 1147. L'accord sur le même objet de l'année 1150 n'est qu'une confirmation, parle comte de Champagne Thibault, du chirographe de 1137.
Quoi qu'il en soit de notre opinion à cet égard , nous maintenons l'ordre chronologique établi par le
60 ABBAYE D*AVENAV
Gallia Christiana dans la numération de nos abbesses.
Suivant le Gallia Chriatiana^ comme on vient de le voir, elle était fille de Roger de Joigny , sire de Join ville, et d'Adelarde de Vignay, par conséquent sœur de l'évêque de Châlons, Guy de Joinville , de cette illustre maison qui posséda héréditairement la charge de sénéchal de Champagne et qui nous a donné le célèbre historien da règne de saint Louis (1).
Le premier acte qui nous soit parvenu de cette abbesse est des plus curieux , bien que l'objet en paraisse assez vulgaire. Nous y voyons Tabbesse et le seigneur, avec lequel elle est en désaccord pour une question de propriété, recourir au duel comme seul moyen de prouver la légitimité de leur droit. On sait que , jusqu'au règne de saint Louis, le duel était admis comme preuve juridique pour décider les questions douteuses, et que la justice elle-même l'ordonnait quand les preuves de part et d'autre venaient à manquer , mais nous n'avions guère vu pratiquer cet usage étrange qu'en matière criminelle; ici, rien qu'une affaire civile et de propriété. Voici la traduction textuelle de cette curieuse charte, datée positivement de 1137. C'est un chirographe, c'est-à-dire un a-cte en partie double , dont chaque intéressé devait avoir une moitié également signée des témoins.
< A tous, présents et à venir, soit connu qu'une altercation étant survenue au sujet du fief de Bonis, entre Guy le Tort et Adelide, abbesse d'Avenay,
(1) D*azur à trois broyés d'or, une sur l'autre en fasces ; un chef d'argent, chargé d'un lion issaat de gueules.
MADAME ADELIS, AÉLIS OU ALVIDIS. 61
Tabbesse soutenait que Guy usurpait les droits de son église et les tournait à son profit. Ëûces circonstances, Herluin et Payen, prévost de la justice du comte Thibault , décidèrent qu'il y avait lieu à . combat singulier. Le duel étant ordonné ^e^a/oi^/Zo, deux champions furent armés, à savoir, Herbert Bordels pour la défense de l'abbaye et Adam de Courtisols pour Guy^ son seigneur. Et comme le combat tirait en longueur , des personnes honorables, tant clercs que laïques, s'interposèrent, el, par leurs sages avis , firent conclure l'accord suivant :
€ Ledit Guy recevra dix livres monnoie de Pro vins de l'église Saint-Pierre, et, sans aucune réserve, renoncera à. toutes ses prétentions et s'engagera avec Ulric, son gendre, à ne plus lever redevances sur le fief de l'Eglise non plus que l'abbesse sur le sien. Et s'il arrive, par inadvertance, qu'il en enlève quelque chose, il devra réparer immédiatement le dommage , en vertu de la présente convention, et sans qu'il soit plus question de serment ni de bataille. Et comme cette querelle dure depuis longtemps, il est établi que le fief d'Elisabeth, de sa parente Candide et de son gendre Hubert Bordel, avec le ban et la justice et le moulin qui appartiejment au même fief, la pêcherie et le four bannal, et les fiefs extérieurs qui sont tenus par des paysans et qui sont du même fief, appartiendront à l'Église.
< Ledit Guy en a prêté serment et a donné pour caution Walmond de Chastillon , Hugues Cuisart et son frère Rainauld , jusqu'à ce que la présente transaction ait été revêtue de l'approbation et du sceau du comte Thibault.
€ A ce ont été présents : Léon, doyen de l'église Notre- Dama de Reims; les chanoines de l'église d'Avenav : Lebert, Rodulfe et Giroux.
Témoins laïques : Henri, comte de Grandpré, Rodulfe de la Tour-Hery, Nicolas de Mareuil.
€ Les officiers du comte Thibault, savoir : HerluiTi, prévost d'Epernay, et Payen, prévost de Mareuil, et son frère Thibauld, Haimmon, argentier d'Avenay ; Jean, chevalier ; Eudes, son cousin ; Girard, chevalier, et son frère Jean le Roux ; Ferry, intendant, et Guy, doyen; les sergents de l'abbaye, Aubry et Garnier, Guy de Suippes, Bertrand et Sirbaud.
€ Fait Tan de l'incarnation mil cent trente-sept, régnant Louis, roi de France, Rainald occupant le siège archiépiscopal de Reims. »
A quelque temps de là, en 1 140, le village de Bouy devenait l'occasion d'un nouveau conflit entre notre abbesse et M* Bozon, archidiacre de Reims. Madame AlvidiSy en sa qualité de dame du lieu, avait fait élever un moulin sur la Vesle, rivière qui traverse le pays. M* Bozon qui, de son côté, était en possession et jouissance d'un moulin sur le même cours d'eau, se trouva lésé dans ses intérêts et prétendit s'opposer à la construction de Madame Tabbesse. Il fallut, pour prévenir un procès^ l'intervention de Monseigneur l'archevêque de Reims. C'était, à cette époque, Samson de Mauvoisin qui, après deux ans de trouble et de vacance du siège, venait de succéder à son oncle Raoul Després. Le prélat, prenant en considération l'intérêt des deux parties, décide que le moulin neuf serait maintenu
MADAME ADELIS, AÉLIS OU ALVIDIS 63
en son état, mais que, par forme d'indemnité, l'abbaye paierait annuellement à rarehidiacre, et^ sa vie durant, deux muids de grain , mesure de Reims , l'un de seigle et l'autre de trémois (menus bleds) le tout mené au logis de l'archidiacre, mais à ses frais; et que, s'il arrivait que le moulin ytnt à être reconstruit et que l'archidiacre se fit religieux, fût promu à quelque évèché ou qu'il allât de vie à trépas, l'abbaye serait quitte de la rente. Cet accord, revêtu du sceau en cire blanche de Tarchevéque, était signé à l'original de Beaudoin, évêque de Noyon, de Hugues, abbé de Saint-Remi, du doyen delà cathédrale, de plusieurs autres dignitaires de la cathédrale et de l'archidiacre Bozon.
Quoique nous trouvions dans cet acte l'intervention de Samson comme archevêque de Reims, il est certain que, de 1140 à 1161, ce prélat n'occupa le siège que par intermittence. Durant les émeutes et l'anarchie nées de la Commune nouvellement imposée, Samson, expulsé deux fois de sa ville, eut besoin , pour s'y affermir, de recourir à l'autorité royale et aux salutaires exhortations de saint Bernard.
Le cinquième acte que nous ayons à rattacher à la gestion de cette abbesse, bien que son nom n'y figure pas, est de l'année 1 146 et offre un sérieux intérêt. 11 y est question de la dot ou pension viagère que les jeunes filles entrant en religion devaient apporter à la maison. Nous en trouverons plus tard d'autres analogues, plus explicites et qui nous fourniront l'occasion de quelques observations. Nous nous bornerons ici à la simple analyse de cette pièce. C'est une lettre de Tévêque de Châlons (Guy de Montaigu), sous son scel en cire blanche et lacs
6i ABBAYE D*AVENAY
da soie, qui certifie qu'en sa présence^ Frédéric de Fagnières (i) donne, avec le consentement d'Agnès, sa femme, à l'Église Saint- Pierre d'Avenay, pour raison d'une sienne fille qui s'y faisait religieuse, dix sols de cens annuel et perpétuel^ scavoir : sept sols à Hauterive et trois sols à Porte Emmeline.
La même lettre atteste également que Paule, fils de Gualon, donne à la même Église, en considération de sa belle-sœur, qui s'y faisait pareillement religieuse^ sept sols de rente perpétuelle à prendre six sols Porte Emmeline et douze deniers en la voie de Sarry, avec le censdel'évêque.
Nous arrivons à la précieuse bulle d'Eugène III, en faveur de l'abbaye d'Avenay. Rappelons d'abord qu'au temps où la ville de Reims était en proie aux émotions populaires, la province ecclésiastique tout entière avait à souffrir des exactions des grands. Les deux Thomas, de Marie, si connus dans l'histoire sous le nom de sires de Coucy, se signalaient par leurs violences et leurs usurpations. C'est par allusion à ces oppressions que saint Bernard écrivait à l'évêque de Prénestre : « On foule aux pieds les droits du sanctuaire; l'Église de Paris, privée de son pasteur, est en tristesse ; l'Église de Reims souffre les mêmes misères : el!e est en proie aux picoreurs, sans qu'ils aient pitié des clercs, des moines, ni des religieuses^ et, comme si l'ennemi était en France, on pille, on saccage impunément les terres de l'Eglise, si bien que tout est à présent en solitude. »
C'était aussi le temps des troubles excites à Rome
(1) Fagnières, village du diocèse de Ghàlons, ce qui explique et motive l'intervention de l'ëvèque.
MADAME ÂDELIS, AELIS OU ALVIDIS 65
par les partisans d'ÂrnauId de Brescia. A peine élevé sur le trône pontifical, Eugène III fuyait ritalie et se retirait en France, le refuge habituel de la papauté en temps de persécutions. Accueilli avec une respectueuse sympathie par le roi et les populations, le Saint-Père y trouvait de fréquentes occasions d'exercer son autorité spirituelle. Les doctrines de Gilbert de la Porée, évéque de Poitiers, touchant le mystère de la Sainte-Trinité, commençaient à jeter le trouble dans les consciences. Eugène III tint à ce sujet plusieurs assemblées à Paris et à Auxerre , mais la matière sembla si délicate que le Saint-Père en remit la décision au concile de Reims qu'il convoquait et qu'il se réservait de présider l'année suivante (1148). C'est pendant son séjour à Auxerre que lui arrivèrent les doléances et les supplications de l'abbesse d'Ayenay, dont les droits avaient été méconnus et les biens usurpés.
Par sa bulle de l'an mil cent quarante-sept , en faveur de l'abbesse Alvide (Alvidis) et des religieuses ses sœurs, le Saint-Père déclare mettre l'abbaye de Saint -Pierre d'Avenay en la protection de saint Pierre et de la sienne. Il ordonne en conséquence que tous ses biens et possessions présents pour lors et à venir, tant terres , bois, rivières, pâturages qu'autres, soient et demeurent invariablement à ladite abbaye. La bulle fait ensuite un dénombrement succinct des biens et des églises qui lui appartiennent, savoir :
La ville d'Avenay où ladite église est située. Villam mdelicet Avenaicam in quà ipsa ecclesia constructa est.
66 ABBAYE d'aVENAY
L'église Saint-Trezain de ladite yiUe ayec la chapelle de Notre-Dame.
Suippe et Somme-Suippe avec les églises et tous les droits de seigneurie que Tabbaye possède auxdits lieux.
L'église de Saint-Hilaire^ de Mareuil-sur-Marne.
Mutigny avec ses appartenances.
Les lieux et villages de Praesle, Vaulx, Boj, Vrau.
La dixme de Vaudemange, le fief de Columiers, le cens de Trelly^ le cens de dix sols à Tauxières ; le fief de Goncourt, et le cens de dix sols à Plivis.
A Hauterive , sept sols ; à Porte Emmeline, neuf sols. En la voie de Sarry, douze deniers, et quatre sols en Lude.
Eugène confirme en outre aux dames d'Avenay leurs coutumes raisonnables, leur donnant pouvoir d'élire et pourvoir aux cures des églises dont elles sont patronnes, de prêtres idoines et capables qu'elles présenteront à l'ordination de l'évêque diocésain. Porro in Ecclesiis quos tenetis sacerdo^ tes idoneos eligaiis quibus Diœcesanus Episco^ pus animarum curam committat, et ei de plebis quidem cura respondeant.
Voulant, en outre, que les prêtres et curés, comme tous chapelains et clercs appelés au service de la principale église de ladite abbaye portant titre de Saint-Pierre, demeurent sujets auxdites dames abbesse et religieuses , tant pour ledit service que pour les biens temporels sans en pouvoir recevoir l'investiture que par Tordre et direction de l'abbesse dudit lieu.
On ne peut faire Thistoire d'une abbaye de
MADAME ADELI6, AELIS OU ALVIDIS 67
femmes sans parler précisément des prêtres ou chanoines qui desservaient TÉglise et du rôle qu'ils remplissaient près des religieuses. C'était, en effet, une coutume ancienne observée partout dans Tordre de Saint-Benoit que proche , ou même dans l'enclos des monastères de filles, on élevât d'autres bàti« ments pour des hommes, séparés toutefois des lieux habités par des religieuses, dont ils avaient la con* duite, tant pour l'administration des sacrements que pour gouverner leur temporel. Tous dépendaient de Tabbesse à peu près comme les religieux de l'ordre de Fonteyrault dépendaient de l'abbesse de cette maison. Il semble qu'à l'époque d'Alvidie et à la date de la Bulle, ce n'étaient encore que des prêtres qui remplissaient au monastère les fonctions de con* fesseurset de curés. Nous verrons bientôt ce personnel faire place à un chapitre de chanoines exclusivement destinés à la desserte de l'abbaye. Nous reviendrons plus loin sur l'ensemble de leurs fonctions.
Notre dernier acte relatif à la gestion de Madame Alvidie est pareillement de 1147; c'est une autre lettre de l'archevêque Samson par laquelle, à l'instance de Madame Alvidis, abbesse , et de ses religieuses, le prélat confirme, en tant que besoin est , le droit de patronage et nomination à la cure de Saint-Hilaire de Mareuil. Cette lettre, sous un scel en cire blanche et lacs de cuir, est revêtue de la signature de plusieurs abbés et dignitaires de l'église cathédrale de Reims.
1150. C'est à cette date que, suivant les auteurs du Gallia Christiana^ commencerait le règne d'une autre abbesse du nom d'Aélis , laquelle aurait dé-
buté par solliciter et obtenir du comte Thibault la ratification et conârmation du chirographe de 1130. Cette lettre, donnée à Vertus, ne se trouve point dans le cartulaire de l'abbaye, mais est énoncée seulement dans VInventaire des titres^ dont nous nous aidons fréquemment. On y voit que le comte de Blois, approuvant l'accord intervenu entre Madame Aélis, abbesse, et Guy le Tort , à propos de Taleu et seigneurie de Boy, ajoute aux stipulations connues les articles qui suivent :
< Et fut de plus accordé par ledit Viton et son gendre que, si quelque homme de corps d'icelle dame abbesse, demeurant à Sorcey, terre dudit Ulric, son gendre, voulait aller demeurer es terres de ladite abbesse, il le pourrait librement, menant avec soi tout ce qu'il aurait, et que, tant qu'il demeurerait dans celle dudit Ulric, il paierait tous les droits seigneuriaux appartenant auxdites terres. Mais si autres qu'hommes de corps de ladite dame voulait quitter les terres dudit Ulric pour aller demeurer en celles de ladite abbesse, il ne luy serait loisible ni permis. De même que ledit Ulric ne pourrait recevoir dans les siennes aucun des habitants de celles de ladite dame. > Cet accord, dit notre inventaire, est approuvé par la femme dudit Ulric, fille de Guy le Tort, et le tout ratifié par ledit comte , ^n présence de plusieurs nobles soubsignés comme témoins dans sa lettre.
L'acte isuivant, qui, si la date que lui donne notre inventaire est exacte, se rattacherait à l'histoire de la même abbesse, est une petite lettre en parchemin d'Henri , comte Palatin de Champagne et Brie, donnée à Vertus soubs son scel, l'an mil cinquante-
ItADAMË ADËLIS, AELIS Ot ÀLVIt)lÔ. 69
neuf. Elle porte que, pour l'amour de Dieu et à la prière d'Âélis de Mareuil, dame d'honneur de la comtesse sa femme, il adonné à Tabbaye de Saint- Pierre d'Avenay, huit septiers de grain moitié froment et moitié grosse avoine, à prendre annuellement et perpétuellement dans les octaves de saint Remy , chef d'octobre, sur les moulins d'Auberive 0 ) à lui appartenans.
Ladite donation est faite en présence de Madame la comtesse Marie, d'Anselet de Triangle, de Guillaume le Mareschal et de Guillaume le Notaire.
Il y a cependant ici une petite diflSculté chronologique. Henri, dit le libéral, comte palatin de Champagne et Brie seulement en 1152, âls de Thi bault II et de Mathilde de Carinthie, n'épousa qu'en 1164 Marie de France, fille de Louis VII etd'Eléonore d'Aquitaine. Il est vrai qu'elle lui était fiancée depuis longtemps, et que, suivant l'usage du temps, elle avait suffisante qualité pour se dire comtesse de Champagne et figurer à ce titre dans les actes publics.
Ces deux derniers actes sont les seuls de ceux qui nous restent qui se puissent raisonnablement attribuer à l'une des deux abbesses Alvidis ou Aélis, et il reste toujours une grande lacune entre cette date de 1159 et celle de 1170, la première de rabbatiat d'Hélisende.
(1) A,VLbenve,Albaripa sur laSuippe, aujourd'hui du canton de Beine.
XP Abbesse.
HmIahm HÉIil(»E]tfl»E.
Hëlisende de la maison de Roucy, set belles qualités. — Transige avec Tabbaye de Trois-Fontaines. — > Avec l'abbaye; de Belval. — Le fief de Rosay cédë à l'abbaye d'Avenay. — Désastreux incendie de l'abbaye d^Avenay. — Droits de l'abbaye dans les forêts d'Aulay et de Wassy. — Débat entre Pabbesse et Gautier de Chastillon au sujet de fortifications à Suippes. — Don à l'abbaye par Rotrou du Perche, évêque de Chàlons.— Marie, comtesse de Champagne,, garantit à l'abbaye les dons de Hugues de Porte-Marne. — Guy de Traisnel, évèque de Troyes, garantit à Tabbaye ses droits sur Aulnay , près d'Arcissur-Aube. — L*abbaye de la Charmoie code à Tabbayê d^Avenay le bols de Raret. —Mort de Madame Uélisende.
Madame Hélisende semble avoir été pourvue des dons qui distinguent les personnes que la Providence destine aux grandes choses. Issue d'une famille noble et puissante^ douée des qualités du cœur et de Tesprit autant que des biens de la fortune^ elle arrivait à temps pour raviver les forces épuisées et réparer les pertes éprouvées par Tabbaye de Saint- Pierre d'Avenay, durant ces xi* et xii« siècles si tourmentés , période d'iniquités, sœviiia iniqid temporis, dit un chroniqueur du temps^ où, pour nous servir d'une expression devenue trop célèbre, la force matérielle primait déjà le droit.
Elle était de la maison de Roucj, fille de Jean^ comte de Roucy, vicomte de Mareuil, et de Béatrix de Vignory. C'est le Gallia Christiana qui nous
ttAPAMX HEUSENOE. 71
renseigne sar ce point et sur le premier acte de son administration. Transegit anno 1170 cum monasterio Trium-Fontium. Cette abbaye de Trois- Fontaines, au diocèse de Chàlons^ devait sa fondation en 1114 à Hugues, comte de Trojes, et^ sous le protectorat de la maison de Champagne, elle était devenue rapidement une des belles et riches abbayes du royaume. Toutefois, nous ignorons sur quel point portait cette transaction.
Le second acte à citer est une autre transaction avec l'abbaye de Bel val. C'était une maison de l'Ordre de Prémoatré, fondée près de Sainte-Menehould, en Argonne, par Adalbéron^ évêque de Verdun, vers l'an 1137(1'. La lettre de l'archevêque Henri, sous le scel duquel cette transaction est passée, porte la date de 1174 ; il y est dit que Madame Hélisende, abbesse, et ses religieuses, laissent à l'abbé Belval et à ses religieux tout ce qu'elles possèdent au terroir de Vaux pour en jouir à perpétuité, comme de leur propre , moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 40 septiers de blé froment du meilleur cru dudit Vaux, le tout rendu au grenier desdites dames, et livré à la mesure de Reims au jour de saint Martin d'hiver. Mais ce qui donne une idée
(1) Belval, & deux lieues de Mouzon, où furent appelés des disciples de saint Norbert. Des mains de Henri, comte de Orandpré, le flef de Belval était passé à Renaut, comte de Bar, qui, par lettre de 1133, le donna à Raoul, abbé de Saint- Pierremont, qui y plaça des chanoines réguliers de Saint- Augustin, et quatre ans après des cénobites de Prémontré. Au XIV* siècle, Belval penchait vers sa ruine, quand B:iudoin de Beaumont rebâtit Téglise et augmenta les revenus du monastère. Antoine-François de Joyeuse, de la seconde maison de Grandpré, abbé commandataire de Belval, y introduisit la réforme en 1622.
W AbBAYB D*AVENAV
des inquiétudes que les agitations politiques inspiraient à cette époque et qui prouve aussi l'instabilité des fondations et le trouble des esprits, c'est que notre acte supposant le cas où les dames d'Avenay, par suite d'événements imprévus, seraient forcément transférées ailleurs, l'abbaye de Belval n'en serait pas moins obligée de porter le grain convenu au lieu de la translation desdites dames. Il est en outre dit que si les habitants de Vaux venaient à se retirer sur quelques-unes de leurs terres, ils y seraient accueillis et reçus comme sujets de leur abbaye.
Cet acte qui, sous le scel de l'archevêque Henri, n'est signé que de quelques chanoines de la cathédrale, est accompagne d'une autre petite charte, conârmative de cette transaction, signée cette fois des doyen et autres officiers de l'Église de Reims, ainsi que de tous les chanoines. Ce qui prouve" assez l'importance de la transaction et l'autorité du chapitre, dont l'intervention est en quelque sorte nécessaire pour la légalisation du scel de l'Archevêque.
Nous trouvons ensuite une lettre de 1176, relative au fief de Rosay (village aujourd'hui du canton d'Heiltz-le-Maurupt) du diocèse de Châlons et à ce titre sous la juridiction et dépendance de Tévêque. Effectivement , cette lettre est sous le scel de Guy de Joinville, évêque de Châlons, qui atteste et certifie que Estienne le Louch et Freret, son frère, renoncent aux droits qu'ils pouvaient avoir audit fief de Rosay, consistant ea bois, prés et terres arables et précédemment donné par leur mère au monastère de Saint-Pierre d'Avenay.
Nous verrons plus loin que les Pères bénédictins
MADAME HELISËNDfi. 7S
de Saint-Pierre-au-Mont de Châlons rachetèrent des dames d'Avenay ces droits à Rosay, qu'ils partagèrent avec les religieux des Trois-Fontaines.
Vers ce temps, mais sans qu'il nous soit possible d'en préciser le jour ni d'en rapporter la moindre circonstance, un grand désastre frappa l'église et l'abbaye de Saint-Pierre d'Avenay. Faut-il en remonter la date au temps des dernières abbesses, en attribuer le fait aux irruptions^ aux guerres civiles ou sociales de l'époque ou tout simplement à un accident fortuit ? La maison abbatiale et l'église furent entièrement incendiées et n'offrirent plus aux yeux attristés que ruines et désolation.
C'est alors que se manifestèrent le zèle et la piété de notre abbesse. De ses propres deniers, elle entreprit la réédiâcation de l'église et des bâtiments claustraux. On la vit acheter de nouveaux terrains^ créer des dépendances, construire des greniers, défricher et ensemencer 3es champs jusqu'alors incultes, et quand tous ces travaux furent accomplis et qu'elle eut enrichi sa nouvelle église des ornements, des verrières et des joyaux les plus précieux, obtenir de Guillaume-aux-Blanches-Mains, l'illustre archevêque de Reims, de venir bénir et consacrer l'édifice si miraculeusement restauré. Le titre qui nous a conservé le récit de cette auguste cérémonie et des libéralités de Madame Hélisende fait trop d'honneur à sa mémoire pour que nous nous contentions de cette sèche analyse. Voici la traduction de cette précieuse charte, dont on trouvera le texte original iV Appendice.
74 AfiBAYE d'aVENAY
Dédicace de l'Église de Saint-Pierre d'Avetiay et dons faits par Madame Hélisinde, d'heureuse métnoire.
« Nous avons résolu de livrer à la mémoire de nos contemporains et de ceux qui viendront après nous les annales de l'église d'Âvenay , depuis Tépoque de sa dédicace par Guillaume, archevêque de Reims, légat du siège apostolique, qui Ta consacrée, en l'honneur des bienheureux Pierre et Paul et des autres apôtres, avec une grande solennité, au milieu d'un glorieux concours de Francs et d'autres foules de peuples des pays de France et d'ailleurs, venus pour honorer les grandeurs de Dieu, l'an de l'Incarnation du Seigneur, mille cent quatre-vingtsix, quatrième mdiction, épacte 28, le deuxième jour de la sixième lune répondant au septième du temps pascal qui était le 13 avril; le quinze (18 mai) des calendes de juin , jour de la dédicace, régnant Philippe, très-puissant roi de France et Henry, comte de Troyes, sous Hélisende, fille du puissant Jean, vicomte de Mareuil, abbesse de ce monastère , très-excellente en dignité, très-distinguée en pureté de mœurs et très-riche en biens temporels.
c C'est elle qui, avec l'aide de Dieu, a fait rebâtir l'église et l'a convenablement et complètement ornée à l'intérieur , comme vous allez entendre. Elle a donné à l'église un grand et large calice qui lui appartenait et en a acheté quatre ou cinq autres. Elle a donné de beaux draps bien travaillés pour recouvrir l'autel pendant les jours de fête ; elle a
MÀDAlifi HELIÔENÛË. 75
acheté des infules oa bandelettes de tête habilement tissus et bien ornés ; elle a donné des aubes trèsânes et d'un très*beau travail ainsi que de très-belles étoles et de belles ceintures. Elle a fait faire aussi des vases d'argent dans lesquels on garde l'eau et le vin qui doivent servir à l'autel aux jours de fête. Elle a fait faire des reliquaires d'argent où reposent avec honneur les parties du corps des saints. Elle a acheté des chapes richement ornées pour servir aux processions, de belles étoffes de soie de couleur pour recouvrir les colonnes et d'autres de laine fort belles aussi qui sont celles dont on tapisse les deux côtés du chœiîr aux jours de fête. Enfin elle a fait faire l'armoire dans laquelle on renferme les vases du service divin, laquelle est ornée de belles peintures. Tous ces dons, destinés à orner la maison de Dieu, ladite abbesse les a faits avec le concours de sa sœur Ida, trésorière de la même église : wia sua soror adjuta nomine Ida ejicS' dem ecclesiœ Ihesauraria, Ensuite, elle a fait réparer le réfectoire, qui avait été deux fois ruiné, et fait construire la maison qu i est sur l'eau et qui a coûté beaucoup ; elle a fait réparer le grenier de Marrement, qui est grand et vaste. Elle a fait défricher tout le champ Robert, qui contient près de cent arpents ; elle a acheté des vignes qui rendent chaque année cent muids de vin au cellier ; elle a fait l'acquisition de la dîme d'Ambonnay, qui rapporte beaucoup à l'église.
« Celle qui a comblé l'église de tant de bienfaits se recommande à vos prières, afin qu'après avoir accompli le cours de cette vie, elle puisse recevoir le prix de la béatitude éternelle que veuille lui accor-
der Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Âmen.»
Le zèle ardent de notre abbesse pour la maison de Sainte-Berthe devait stimuler la générosité des Grands et susciter de nouveaux bienfaiteurs. Nous voyons, en effet^ par plusieurs libéralités successives, les comtes de Champagne manifester leur intérêt pour notre abbaye. Par sa lettre de 1187, Henri, comte palatin de Troyes, déclare donner à Dieu et aux dames d'Avenay en perpétuelle aumône un demi muid et un quartier de froment à la mesure de Mareuil, à prélever sur le produit de ses propres cultures à Bissettil, et cela, dit la charte, pro salute mea et pro remedio animarum patris met, matris meœ et antecessorum meorum.
Par une autre lettre du même prince, de Tannée 1189, il approuve la donation du four banal de Bouy , faite par Ferry de Vienne à l'abbaye d'Avenay^ à l'occasion de la prise d'habit et de l'entrée en cette maison de ses deux filles. Cette donation est ratifiée par la femme et les autres enfants de Ferry sous le scel en cire verte du comte.
La même année, Henry reconnaît que l'église Saint-Pierre d'Avenay possède la moitié de la forêt d'Auloi nemoribus de Auliis, et qu'elle y a droit d'usage, sans toutefois en pouvoir rien aliéner qu'avec son consentement. Par le même acte^ Henry accorde encore à l'abbaye le droit d'usage , d'herbage et de pâturage dans la belle forêt de Wassy (entre Epernay et Avize). Or, ce droit, on le sait , à moins de restrictions formulées, était fort important ; à la réserve de l'aliénation du sol, il s'étendait non-seulement à la liberté d'y laisser par