CHAPITRE QUINZIEME
Troubles et décadence de l'abbaye de Cluny dans la seconde moitié du xii^ siècle. — L'abbaye est excommuniée. — Invasion du comte de Châlons. — L'abbaye se place sous la protection du roi de France.
Avec Pierre-le-Vénérable, s'est éteinte la plus grande splendeur de l'abbaye de Cluny, et je pourrais dire, l'époque héroïque du monastère. L'on ne verra plus revenir ces temps pieux où la royauté féodale de Hugues Capet allait en pèlerinage s'agenouiller au tombeau de saint Maïeul , alors que les vertus et la puissance morale des abbés de Cluny avaient une influence si grave sur les affaires les plus importantes de l'Europe et du monde. A la seconde partie du xii® siècle où nous sommes parvenus, les disputes théologiques se sont ranimées ; le clergé régulier ne sert plus désormais autant qu'autrefois, par les immenses et surprenants voyages de ses chefs, aux communications générales entre les diverses parties de la terre. Les études sont sorties des cloîtres. Le zèle religieux lui même, bien qu'il ne soit pas encore refroidi, a pris cependant une direction nouvelle en s'alliant aux passions belliqueuses qui poussent les générations armées sur l'Asie. Cet amour de la guerre et de la religion, qui aspire par sa double énergie à la conquête des contrées bibliques, a déjà fait naître les ordres militaires plus appropriés aux nécessités de l'Europe chrétienne et croisée. C'est à Cîteaux que la plupart des chevaleries religieuses empruntent leur règle austère, à Cîteaux, qui
ne fut lui-même en son temps, comme Clairvaux, comme les -Chartreux, que la branche issue d'un même tronc, qu'un retour sévère à la règle bénédictine, dont Gluny avait eu la gloire d'être d'abord le réformateur universel et l'éminent propagateur, dans toute la chrétienté, pendant plus de deux siècles. Et comme, en dehors des besoins des guerres saintes, l'Eglise doit recourir, selon les âges , à une extrême variété de remèdes intérieurs, le jour n'est pas loin où, pour ranimer le respect et la ferveur des peuples, réveiller les missions catholiques dans les pays étrangers, purifier le clergé monastique, donner de rigides exemples au clergé séculier, et à tous deux des modèles ardents et nouveaux de désintéressement humain, les ordres mendiants vont couvrir l'Europe, à la voix de saint Dominique et de saint François d'Assises, que Dante, dans sa mystique épopée du xiii® siècle , compare poétiquement , l'un, par l'éclat de sa science, à la splendeur des Chérubins lumineux, l'autre, par les merveilles de son amour, à tout« Tardeur d'un Séraphin (1). La création des ordres Prêcheurs et Mineurs deviendra en même temps comme une opposition, une sorte de protestation sublime contre les incroyables richesses des vieux monastères favorisés encore, dans les largesses qu'ils reçoivent, par l'esprit de pénitence et d'aventures des riches et nobles pèlerins qui donnent ou vendent leurs biens aux couvents pour courir à la croisade.
Ce n'est pas tout, et nous l'avons déjà prédit, la papauté, après bien des fortunes diverses et des efPorts glorieux, a pu lutter corps à corps avec toutes les puissances de l'empire et des royautés européennes, et aspirer non-seulement à la monarchie ecclésiastique, mais à la monarchie universelle. Elle est arrivée à ce point qu'elle est devenue le pivot obligé, et le centre d'unité, de l'histoire du moyen âge qu'elle domine par le caractère même de son universalité dogmatique : et l'ère des croisades, que la chaire de saint Pierre provoque et dirige, n'a pas aidé médiocrement à la généralisation du grand pou-
(1) Paradiso, cant. XI.
voir catholique, en plaçant toute l'Europe en armes sous le commandement moral du chef des chrétiens. L'épiscopat, si fort et si libre à travers les découpures du territoire féodal et la multiplicité de ses conciles provinciaux, ne fera plus maintenant que se débattre mollement sous la main souveraine du grand pontife romain, jusqu'à ce que, dans les conciles généraux, qui deviendront plus fréquents à mesure que l'Église et l'Europe se monarchisent, les évêques, profitant des schismes et des erreurs de la tiare, recommencent à lutter contre l'action suprême du saint-siége. Mais en face de la grande unité catholique qui règne à Rome, que l'indépendance d'un simple monastère est petite et menacée !
A côté des papes, et par une marche parallèle, le sceptre des rois de France tend incessamment à sortir de l'enveloppe féodale qui le gêne et le presse. Philippe- Auguste et saint Louis arrivent, qui imprimeront à leurs successeurs ce mouvement décisif et ascendant qui ne devra plus s'arrêter. En face de cette autorité monarchique qui se fonde, qui se prépare à s'assimiler toutes les forces du pays, et dont l'avenir est successivement de tout modérer et de tout absorber, jusqu'aux choses religieuses, que l'indépendance d'un simple monastère est encore petite et menacée !
Ainsi, de toutes parts, le rôle antique de l'abbaye de Cluny va changer. Il est donc moins permis peut-être de s'étonner que de se plaindre du vide et du silence des historiens des ordres religieux sur la suite des destinées de notre illustre monastère. Ils s'arrêtent tout court à Pierre-le- Vénérable ; ils omettent plutôt qu'ils ne décrivent en quelques pages les six siècles d'agonie de l'abbaye bénédictine. Exemple déplorable, trop fidèlement imité par tous les faiseurs d'histoire qui nous ont réduits à l'impossibilité à peu près démontrée d'avoir jamais une bonne et complète histoire de France : tant ils ont sacrifié sans vérité, sans goût et sans mesure, à la papauté et à la royauté croissantes, toutes les existences et les individualités qu'elles ont fini par dévorer ; tant ils ont oublié que les véritables annales de l'Europe, à part les temps modernes,
étaient cachées presque tout entières dans les ressources locales et les récits provinciaux !
Et cependant l'abbaye de Cluny, qui a grandi pendant deux cents années, n'a pas pu mourir en un seul jour. Ce colosse religieux qui a posé ses pieds en Asie, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Espagne, dans toute l'Europe, n'a pas du tomber inaperçu. On l'a vu servir d'intermédiaire, de pacificateur et d'arbitre entre tous les princes chrétiens ; on l'a vu chargé de toute la confiance et comblé de toutes les richesses des rois , des évoques et des peuples ; ou l'a vu, dans sa grande mission, ranimer partout la religion monastique morte en tout lieu dans la corruption des richesses, dans l'oppression et les habitudes guerrières des invasions normandes et sarrasines : tout ce passé a-t-il donc subitement disparu ? Et quand l'abbaye de Cluny ne se serait attachée par de fortes racines à la terre que par l'immensité de sa fortune territoriale, cette seule circonstance ne suffirait-elle point pour marquer longtemps encore son existence, et pour laisser prévoir sa longue lutte contre tant de rivalités et de difficultés qui l'assiègent ?
Essayons du moins de choisir, à travers les siècles qui nous restent à parcourir , et les soixante-six abbés qui la gouvernèrent, quelques-uns des souvenirs peu connus qui doivent la recommander à l'oublieuse mémoire des hommes. Jusqu'ici l'importance du sujet et du rôle primitif assigné à l'abbaye de Cluny soutenait l'intérêt du lecteur comme de l'historien. Les grands hommes qui présidèrent aux destinées de l'abbaye naissante avaient laissé quelques écrits ; des légendes avaient recueilli leur vie; les œuvres de Pierre-le-Vénérable, plus que tout le reste, avaient légué des matériaux à la main curieuse de les feuilleter. Aujourd'hui les grandes et premières figures de l'ordre de Cluny, qui d'abord remplissaient leur siècle, sont couchées dans le cercueil, et les successeurs de Pierre-le- Vénérable n'ont laissé ni livres, ni historiens ; une chronique du monastère, composée par des mains diverses et inhabiles, reste seule, brève, vide et sans couleur. C'est dans quelques
diplômes des rois ou des papes, dans quelques manuscrits indigestes, dans quelques chartes imprimées, ou dans l'immensité de l'histoire générale ecclésiastique, qu'il faut chercher et recueillir les détails particuliers et souvent arides du monastère bourguignon. Nous ne sommes plus dès lors à Cluny dans cette période d'enthousiasme et de foi qui poétise et raconte la vie des hommes ; Pierre-le-Vénérable lui-même, si grand dans son grand siècle, n'a pas eu les honneurs de la canonisation catholique et de la miraculeuse légende, qui sont passés à d'autres avant de cesser pour tous. On n'est donc plus soutenu, dans le récit d'une existence monastique qui languit et s'efforce de vivre, que par l'espoir pieux de sauver de l'oubli quelque chose de plus d'une institution célèbre dont les ruines mêmes ont péri, et de raconter avec rapidité, dans la narration d'un seul monastère, les symptômes de déclin qui furent communs, plus ou moins tard, à tous les ordres monastiques.
A peine Pierre-le-Vénérable est-il enseveli, que ses cendres sont troublées par l'élection tumultuaire et violente qui dispute son héritage. On essaie d'abord d'élire un certain Robert, semi-prêtre, semi-laïc, mais parent des comtes de Flandre, dont la maison s'était élevée si haut dans les croisades. Il est bientôt rejeté, comme il revenait de Rome pour prendre possession de l'abbaye. A sa place, on choisit Hugues de Montlhéry, tenant, par sa mère, aux comtes de Champagne et à la famille de Guillaume-le-Conquérant, dont il était l'arrière-petit-fils. Et pourtant ce choix, inspiré sans doute par le désir qui prévaudra longtemps encore, et qui peut-être fut une nécessité de l'époque, d'assurer le repos de l'abbaye par les alliances royales et féodales de l'abbé, ce choix ne porta point bonheur au monastère. Hugues de Montlhéry se recommandait plus par sa naissance que par les qualités personnelles qui avaient jusqu'ici fait la principale force des chefs du couvent bourguignon. On ne vante guère que sa religion et sa prudence : Hugo prudens moribus et simplex ingeniOy dit la chronique. Cette timidité de conduite et cette simplicité d'esprit n'étaient pas de taille à lutter contre la grave difficulté qui Fallait assaillir.
Après l'élection du pape Alexandre III, en 1159, le cardinal Octavien se pose comme antipape, sous le nom de Victor IV. Hugues ne sait point prendre parti, et tandis qu'Alexandre est confirmé dans un concile de Toulouse, l'abbé de Cluny, à la tête de son chapitre, cum capitulo seu conven'u, lui refuse obéissance, sans pourtant lier sa foi au pape rival. Il irrite ainsi le vainqueur, sans s'assurer du moins la protection du vaincu. Cette incertaine neutralité fut sévèrement punie , tellement punie que plusieurs prétendent qu'elle fut perfidement conseillée à Hugues par ses propres ennemis. Alexandre envoie ses légats apostoliques pour menacer d'excommunication tout l'ordre de Cluny : ceux-ci hésitent, n'osent avancer, et délèguent leurs pouvoirs à l'évêque de Beauvais, Henri, frère de Louis-le-Jeune, et plus hardi, par cela même, à manier le glaive de saint Pierre. A la prière de Dalmatius et de quelques autres seigneurs du pays, l'excommunication est différée. Une assignation est donnée à Hugues de Montlhéry de comparaître à Melun à un jour indiqué. Il n'y vient pas. Alexandre alors l'excommunie, lui, ses sujets et adhérents, et le menace de déposition. Ses propres monastères se troublent et abandonnent un abbé excommunié ; il est question de lui substituer Pontius, abbé de Vézelay. A l'exemple de Thibaud, prieur de Saint- Martin-des-Champs, les principaux chefs de l'ordre reconnaissent Alexandre III. Les moines de Cluny, pour se soustraire aux peines de l'excommunication fulminée, vont jusqu'à chasser Hugues , qui se réfugie auprès de l'empereur Frédéric. En vain cherche-t-on à le faire rentrer en grâce auprès du pape et à lui rendre la confiance de ses monastères : il abdique et va se cacher et mourir à Sainte-Marie-de-Vaux, près de Poligny, l'un des prieurés de l'ordre de Cluny. On ne connaît de lui qu'une lettre à l'empereur.
Le monastère se repose enfin de tant de troubles dans l'élection unanimement faite de Hugues de Blois , neveu de cet Henri, évêque de Winchester et frère du roi d'Angleterre, qui fut le bienfaiteur de Cluny et l'intime ami de Pierre-le- Vénérable, dont il vint soulager le fardeau et recueillir le der-
nier soupir. Hugues de Blois avait déjà gouverné l'abbaye de Saint-Pancrace à Londres; il était fils lui-même d'Etienne, comte de Blois, puis roi d'Angleterre ; et, par sa mère, il était allié à la fois à la maison de Bourgogne et à la race royale d'Ecosse. Mais il ne fit que passer sur le trône monastique, et n'eut pas le temps de faire rejaillir sur l'abbaye la haute position que sa naissance lui donnait auprès d'Alexandre III et de toutes les puissances civiles.
C'est aux calamités qui frappèrent à cette époque l'abbaye bourguignonne que se rapporte sans doute une épître adressée à l'abbé de Cluny par un contemporain, Pierre, abbé de Celle, dans la forêt Noire, dont les paroles expriment toute la grandeur du mal avec un style du xii^ siècle qui mérite peut-être qu'on tente de les traduire.
« Ne dois-je pas gémir, jusqu'au fond de mes entrailles, sur les ruines du monastère de Cluny, maison illustre, mère antique des filles de Sion? N'est-ce point là ce chef-lieu de la chrétienté, ce boulevard de notre force, d'où sortaient autrefois par milliers des évêques , des abbés , des conseillers de rois et de princes , et qui maintenant n'a plus que de rares habitants? N'est-ce pas ce grand foyer de lumière qui éclaira dans toutes les contrées les ténèbres de la religion obscurcie, en réformant les ordres monastiques, en enseignant la vertu, en répandant de sublimes exemples de charité , en renouvelant toutes les merveilles de la piété chrétienne? Le monastère de Cluny ne s'éleva-t-il point jadis, par les degrés de l'humilité, jusqu'au trône apostolique lui-même? O mes frères, ô moines de Cluny, n'ai-je pas moi-même encore, admis en mon adolescence dans les pieux cloîtres de Saint-Martin-des- Champs, n'ai-je pas fait l'épreuve de tout cet admirable passé que je rappelle? n'ai-je pas contemplé l'or pur de vos nobles demeures? Hélas! tant de ferveur s'est glacée et vieillie. Croyez-moi, mes frères, ce qui change et vieillit est bien près de mourir; et que Dieu écarte de vous et de l'héritage de Jacob une fin aussi lamentable! Il vaut mieux mourir, et mourir d'une mort glorieuse et sure , en combattant le vice et