‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 20 sur 60 · IVO · texte numérisé non relu

IVO

les hommes pervers qui, avec la ruse des renards, viennent dévorer la vigne du Seigneur , que de languissamment vivre, spectateurs indolents des tristes funérailles de votre mère, qui est aussi la nôtre !

» Après une tempête, le jour devient plus pur; on sent d'autant plus vivement la paix présente que des troubles amers l'ont précédée ; le repos est plus doux auprès des ruines. C'est ainsi qu'en apprenant la commotion violente qui a signalé malheureusement la dernière élection de l'abbé de Gluny, mes entrailles se sont émues. Mais bientôt mon âme est rentrée dans sa joie et sa tranquillité. Car, depuis la mort de l'illustre et saint père qui vous a précédé, l'église de Cluny était en travail, jusqu'à ce qu'elle enfantât un nouveau guide qui la consolât par ses mérites et ses bonnes œuvres. Elle soupirait dans sa douleur ; mais voilà qu'elle ne se souvient plus de son deuil dans sa joie nouvelle; car elle a repris sa liberté, et placé à sa tête, avec les chefs de son peuple, un fils de ses fils choisi dans son propre sein. Les enfants de l'étranger l'envelop- ; paient dans leurs mensonges et la voulaient ébranler en sa voie; car ils prétendaient régner, non point par la parole de Dieu, mais par une usurpation ambitieuse et les conseils d'Achitofel. Odieuse témérité l Ils voulaient souiller la chasteté de cette noble matrone, notre sainte église de Cluny, mettre à l'encan son religieux patronage , la dépouiller de sa pudeur et de sa beauté ! Ce n'était point à un mystique et libre mariage qu'ils aspiraient , mais à la violation audacieuse des lois les plus saintes. Ils ne sollicitaient point le consentement de la noble fiancée; ils la contraignaient par une force brutale; ils ne demandaient point à entrer avec respect dans un lit nuptial sans tache, mais ils le conquéraient avec impudeur. Malheur épouvantable et inouï, si, vaincue par la nécessité, la mère de famille eût abdiqué ses droits , abaissée à ce point d'humiliation, qu'au lieu de choisir librement, dans le Seigneur, l'époux qu'elle préfère, elle eut été forcée de subir la loi de son esclave et la honte d'un concubinage l N'est-il pas écrit : Ce n'est pas vous qui m'avez choisi ; mais c'est moi qui vous ai

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élus ? Et ailleurs : que nul n'ose s'arroger lui-même les honneurs, mais celui-là seulement qui est appelé par Dieu, comme Aaron? N'est-ce point là cette sainte et forte femme, choisissant librement dans la liberté du Saint-Esprit, dont elle est à la fois la servante et l'épouse, la servante par le dévouement, l'épouse par la charité? Le sang et la chair, dit l'Apôtre, ne posséderont pas le royaume de Dieu. »

L'élection d'Etienne de Boulogne, neveu de Hugues de Blois, qui succéda à son oncle en 1161, et passa à Cluny du prieuré de Saint-Marcel-les-Châlons , promettait à l'abbaye plus de sécurité. Car, outre ses liens de famille avec la couronne d'Angleterre, il appartenait, par la princesse Constance, sa mère, à la dynastie royale de France et à la maison de Savoie. Aussi le pape Alexandre III reconnut-il son élection par une bulle expresse. Deux ans plus tard, on le voit assister au concile de Tours, sous la présidence du pape. C'est dans cette assemblée même qu'il fit confirmer par Louis-Ie-Jeune les droits et les coutumes de son prieuré de Souvigny ; et ses relations épistolaires avec le roi de France témoignent assez quel fut son crédit à la cour.

11 semble que les sciences mondaines prissent dès lors trop souvent la place des vertus des cloîtres et des études cléricales ; car les pères du concile de Tours jugèrent utile d'interdire en général aux moines les travaux de la médecine et de la législation temporelle. Statuimus omninù ne , post factam in aliquo ordine professionem, ad physicam legesve mundanas permittatur exire. *

Mais un événement plus grave , bien qu'assez peu rare en ces temps d'entreprises guerrières et féodales , vint menacer la tranquillité si récente du monastère. Le comte de Châlons, Guillaume V% après de longs démêlés avec les moines de Cluny, dont il usurpait les domaines et tourmentait les églises, envoya tout à coup, en 1170, son fils Guillaume, jeune et courageux chevalier, à la tête d'une forte armée de Brabançons, en lui commandant d'envahir le territoire de l'abbaye. Le château de Lourdon, dépendance du couvent, ne tarda

point à succomber devant cette violente attaque. En vain les habitants de la ville de Cluny, fidèles à la promesse qu'ils avaient autrefois jurée, sortirent-ils en armes contre les envahisseurs. Inaccoutumés aux batailles , ils ne purent tenir contre une troupe aguerrie, et furent complètement taillés en pièces. Les moines alors tentèrent de fléchir autrement la colère des vainqueurs; ils allèrent processionnellement audevant de l'ennemi , revêtus de leurs habits sacerdotaux , la croix en tête, et portant dans leurs mains les reliques les plus saintes et les ornements les plus précieux. Rien n'adoucit Guillaume, ou plutôt les Brabançons. Moins heureux que le pape Léon devant Attila, les moines sont pillés, massacrés impitoyablement; les choses saintes sont volées ou profanées; les soldats impies , en signe de dérision , se revêtent des ornements sacerdotaux dont ils dépouillent les cénobites.

Tant de désolations et de violences arrivent aux oreilles du roî de France, qui venait de conclure une paix nouvelle avec le roi d'Angleterre. Il arrive tout ému en Bourgogne avec son armée , met à la raison le comte Guillaume , et confisque ses domaines, qu'il partage entre le duc de Bourgogne et le comte de Nevers.

C'est ainsi que les précautions prises autrefois, et les protections seigneuriales assurées sous serment à l'abbaye, par les soins de Pierre-le- Vénérable, devenaient elles-mêmes inefficaces. Cluny était obligé déjà de se placer sous le patronage du roi de France, qui, pour prix de sa tutelle, s'était fait céder la seigneurie de Saint-Gengoux , qui prit désormais le nom de Saint-Gengoux-le-Royal. Le repentir, à défaut de puissance , saisit le comte de Châlons ; et l'on vit mourir à Cluny, sous l'habit de moine et dans les austérités de la pénitence, un Guillaume, comte de Châlons, qui ne peut guère être un autre personnage que le dévastateur de l'abbaye.

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