CHAPITRE SEIZIEME
Le pouvoir des abbés de Cluny décline. — Influence de l'Angleterre sur l'abbaye. — Suite d'abbés féodaux de race royale ou princière. — Cluny entouré de murs et fortifié. — Droit de battre monnaie. — Corruption. — Essais de réforme. — Saint Louis maître de Mâcon et yoisin de Cluny.
II fallait encore plus de force que de vertu, en ces temps-là, pour défendre utilement un ordre monastique ; et l'on ne lit pas sans sourire la chronique crédule du couvent qui, au milieu de ces désastres dont elle ne s'occupe point , ne trouve rien à raconter que le prodige de trois soleils qui se montrèrent à la fois vers l'occident. Le soleil du milieu dura et demeura immobile jusqu'à la chute du jour, tandis que les deux soleils latéraux disparurent successivement avant l'autre, qui finit par rester ainsi l'unique et vrai soleil. Le même chroniqueur ne tarde point à parler de trois lunes qu'on vit en même temps au ciel avec une croix brillante au milieu de ces trois lunes; mais il oublie de nous dire ce que devint cette apparition merveilleuse, et je laisse aux chercheurs d'énigmes à deviner là-dessous quelque allégorie prophétique.
Etienne de Boulogne quitta le gouvernement avant de mourir : les uns disent par déposition , les autres par abdication volontaire. Il est remplacé, en 1173, par Rodolphe de Sully, prieur de la Charité-sur-Loire, de très-noble famille, puisqu'il était le neveu d'un évêque anglais, Henri, qui lui-même, par les femmes , était neveu de Henri P*", roi d'Angleterre , et venait de mourir dans les cloîtres clunisois dont il fut l'élève. Mais le fardeau d'une telle abbaye surpassait les facultés de Rodolphe, qui ne tarda pas plus de deux années à retourner à la Charité-sur-Loire. C'est sous le règne du faible Rodolphe qu'on vit pour la première fois un pape, Alexandre III, qui avait eu à se plaindre jadis du monastère, restreindre l'autorité absolue d'administration de l'abbé de Cluny, et lui défen-
dre d'aliéner les choses du monastère sans le consentement du Chapitre.
On dut encore moins attendre de Gauthier de Châtillon et de Guillaume d'Angleterre, qui prirent successivement la place d'Etienne de Boulogne, jusqu'en 1179, bien que le dernier fût le fils posthume du roi d'Angleterre, Etienne. Ils furent de bons administrateurs temporels; les cimetières, les dortoirs, les chapitres leur durent quelque chose; mais ils moururent vite; et il n'y a d'autre éloge à en faire que de rappeler les épithètes de providus, honestus, carus^ acceptus^ qui, à défaut d'autre mérite, honorent plus leur caractère que leur capacité. Il est juste d'ajouter que le roi de Castille, Alphonse, fils de Sanche, confirma, entre les mains de Guillaume, la concession de plusieurs couvents espagnols.
Une remarque n'a pu échapper à personne, c'est le grandi nombre d'abbés que la maison royale d'Angleterre fournit successivement au monastère bourguignon. Gela paraîtra moins étonnant si l'on se souvient, d'une part, que saint Hugues reçut de Guillaume-le-Conquérant tous les monastères de la Grande-Bretagne, et que, d'un autre côté, pendant la luttef" armée des couronnes de France et d'Angleterre qui se dispu-j taient déjà la prépondérance au douzième siècle, il a pu être] utile que Cluny fût soutenu contre les forces féodales qui l'en-j touraient, et même contre le roi de France présent , par la protection du roi d'Angleterre absent, jusqu'à ce que la puis-l sance des rois français, qui tendait à s'accroître vers le midi J pût définitivement l'emporter sur les forces anglaises et entreprendre efficacement, et contre tous, la défense de Cluny. La même réflexion explique pourquoi les premiers abbés de Cluny furent généralement demandés à la France méridionale; c'est qu'alors la main de nos rois ne s'étendait guère jusqu'à ces provinces, qui restèrent longtemps sous le patronage moral des souverains d'Aquitaine et d'Auvergne, fondateurs de l'abbaye.
Enfin un homme plus distingué, de grande naissance encore, mais d'une famille moins illustre que la plupart de ses
prédécesseurs , Théobald , ou Thibaud de Vermandois , vint commander à Cluny. Ce fat un personnage en son siècle. Après avoir célébré à Grandmont les funérailles de Louis-le- Jeune , et reçu plusieurs privilèges de l'archevêque de Bordeaux et del'évêque de Saintes, il obtient de Philippe-Auguste des chartes favorables sur Gharlieu, Paray et Digoin ; il termine avantageusement les différends de l'abbaye avec les comtes de Mâcon et de Châlons, sous le patronage du duc de Bourgogne, Hugues III. Laize , Domenge, Chevigne, etc. , et plusieurs autres lieux voisins de l'abbaye, deviennent ses incontestables tributaires. Un plus noble arbitrage lui est confié, celui de réconcilier le roi Jean d'Angleterre avec son fils, qui fut depuis Richard Cœur-de-Lion. Alexandre III le crée cardinal ; Lucius lïl confirme tous les privilèges de son abbaye, l'appelle à l'èvêchè d'Ostie , et le nomme son légat en Allemagne. Il avait entrepris auparavant le voyage de la ferre sainte , et en avait rapporté une foule de reliques qui enrichirent le trésor du monastère.
Théobald avait bien compris le temps où il vivait. Avant lui, Ciuny n'avait aucune fortification générale, aucune enceinte de murailles , qui le pussent défendre tout entier contre les attaques violentes dont une expérience récente avertissait de se garantir. L'abbé de Cluny commence les murs de la ville. Ce n'est pas que déjà le monastère et la vieille et première église paroissiale de Saint-Maïeul ne fussent, selon toute probabilité, entourés d'une commune enceinte ; mais la population clunisoise s'était beaucoup augmentée et répandue autour de cette première enceinte elle-même. Deux paroisses , et par conséquent deux églises nouvelles, s'étaient élevées, l'une, Notre-Dame, construite par saint Hugues, l'autre, Saint-.AIarcel, bâtie en 1159, à la place même où saint Hugues avait dédié nne chapelle en l'honneur de saint Odon, mais toutes deux en dehors de la primitive muraille. Les dîmes que la ville de Cluny s'engagea dès lors à payer à l'abbaye ne furent sans doute que la reconnaissance et le prix d'un tel service et d'un si grand ouvrage. Désormais les habitants de Cluny furent mis
à Fabri des guerres civiles, des meurtres, des incendies, des vols d'églises, par de vastes murailles, revêtues de bons fossés, défendues par quinze tours disposées à intervalles inégaux, et percées de huit portes principales. C'était en même temps une sorte de consécration de la souveraineté abbatiale. Théobald ne vit pas achever ce qu'il avait ainsi commencé, et mourut bientêt à Rome. Saint-Paul-hors-des-murs, réformé par un de ses prédécesseurs, reçut sa dépouille mortelle; car un abbé de Cluny pouvait alors mourir par toute l'Europe, sans qu'un monastère clunisois manquât à sa sépulture.
La fin du douzième siècle préludait dignement aux graves événements de l'ère suivante ; Philippe-Auguste luttait obstinément contre l'Angleterre et l'Empire , et courait à la Croisade. La conquête de l'empire grec était proche; les guerres religieuses du midi de la France avaient commencé , guerres terribles qui, sous l'ardeur d'opinions théologiques et de dogmes saints, couvraient l'immense et réelle question de la prépondérance du royaume du Nord sur les populations du Midi. Pour que Cluny, en de si hautes circonstances, conservât une place remarquable , il aurait eu besoin d'être dirigé par une main ferme et puissante ; il ne le fut que par des hommes prudents et habiles qui aspirèrent surtout à rendre à l'Ordre son repos depuis longtemps compromis.
La vie fut douce et paisible dans les monastères de Cluny, durant les longues années du gouvernement de Hugues de Clermont, de sang impérial et royal. Trois papes successivement, Urbain III, Clément IIl et le grand Innocent III, s'empressent de confirmer tous les privilèges anciens du sceptre abbatial, que vingt autres papes ont déjà sanctionnés; et lorsque Philippe-Auguste , dans une de ces trêves fréquentes qui interrompirent ses longs débats avec l'Angleterre, voulait ofPrir à ses ennemis des otages insignes , il choisissait encore Hugues de Clermont et l'abbé de Saint-Denis.
Les mêmes papes jugèrent utile de renouveler autour du monastère ce qu'on appelait les sacrés bans. C'était un espace déterminé et délimité dans lequel il était défendu à toute
puissance cléricale ou séculière d'attenter aux droits de l'abbaye , sous peine d'encourir l'excommunication ipso facto. L'abbé lui-même avait le droit de frapper, cierges allumés, de toutes les foudres canoniques les violateurs du privilège. A la nécessité de ce religieux remède peuvent se mesurer les menaçantes inquiétudes de l'époque, qui n'empêchèrent pourtant pas Hugues de Clermont d'agrandir encore la fortune territoriale de son abbaye, tout en maintenant son autorité suprême sur les innombrables maisons soumises à sa juridiction. Il trouva le temps aussi d'ajouter quelque chose aux cérémonies religieuses. Il n'a pas été assez remarqué peut-être quelle prodigieuse influence la vie des cloîtres dut avoir sur les cérémonies de l'église, et combien les habitudes des Ordres réguliers, voués à la méditation et à la prière, les disposaient naturellement à inventer des solennités nouvelles, des hymnes, des chants , des coutumes pieuses , qui se répandirent des cloîtres sur toute la chrétienté. L'usage de l'hymne si connu du Veni Creator, que chante l'Eglise universelle à l'octave de la Pentecôte, remonte à un décret originaire et formel de Hugues de Clermont.
Pour dernier acte de puissance religieuse, il se désigna pour successeur , en 1199 , à l'exemple de plusieurs saints abbés , et du consentement des moines , Hugues d'Anjou , dont la vertueuse jeunesse avait été enrichie à Cluny même de tous les trésors d'une éducation sainte. Sa naissance aussi ne fut point sans doute étrangère à son élévation ; car il appartenait à ces noms d'Anjou , de Baudouin , de Boémond , qui donnaient des rois et des princes à Jérusalem , à Constantinople, à Antioche, à toutes les principautés de l'Orient. Mais ce qui honore le plus sa mémoire, c'est d'avoir rappelé, par une réforme nouvelle , tous les moines de sa domination à la pureté de l'ancienne vie monastique. L'esprit de Hugues d'Anjou était singulièrement propre à cette œuvre délicate , puisqu'on a fait de lui cet éloge particulier, que la prudence de son caractère, la souplesse de ses mœurs, et la variété de son éducation , rendaient son gouvernement également cher
aux Français, aux Anglais, aux Espagnols. Il avait même commencé par gouverner, comme prieur, l'un des principaux monastères anglais, Saint-Pancrace de Londres.
La réforme établie par Hugues d'Anjou, qui, du reste, ne devait pas être la dernière, cherchait à raffermir la foi monastique contre les dangers des richesses, des mœurs et des habitudes féodales. On conçoit que les couvents , dans lesquels abondaient les enfants de princes et de rois, qui se régissaient sous l'influence des grandes familles du siècle, devaient oublier quelquefois la triple et primitive loi de la chasteté, de la pauvreté, de l'obéissance. Nous jetterons, dans un autre lieu , un coup d'œil général sur ces divers essais de réforme, et sur les traits capitaux qui altérèrent gravement la règle originelle, et devinrent comme des signes précurseurs de la décadence monastique. Ici nous ne voulons noter qu'un seul point : Hugues d'Anjou défendait à l'abbé de Cluny de rien faire sans un conseil composé de douze moines. Le vieux bâton pastoral des abbés commençait à se briser.
Cette réforme fut l'affaire capitale de la vie de Hugues d'Anjou. Cependant une grave querelle qui s'émut au monastère de Souvigny, et en expulsa le prieur, son neveu, le força à faire le voyage de Rome pour apaiser cette discorde.
Mais il ne fut pas moins préoccupé d'assurer la place du monastère de Cîuny au milieu du monde féodal : ce n'est pas une des choses les m.oins curieuses de notre sujet, et nous citerons celle-là entre toutes, que de voir le comte de Toulouse, Raymond, obtenir de l'abbé de Climy, en 1202, la permission de bâtir un château à Saint-Saturnin-du-Port, aujourd'hui le Pont-Saint-Esprit, et se soumettre, en reconnaissance de cette permission, à une redevance et à un perpétuel hommage féodal envers le monastère.
Le droit de battre monnaie était aussi l'un des attributs essentiels de toutes ces souverainetés fractionnées entre lesquelles s'était divisée la puissance publique. De temps immémorial , l'abbé de Cluny frappait sa monnaie souveraine ; le pape Callixte II lui avait expressément reconnu ce privilège,
qu'Innocent III, en 1204, consacra encore une fois entre les mains de Hugues d'Anjou. On a même conservé quelques pièces d'argent de fabrication clunisoise. Elles portent d'un côté pour légende : Petrus et Paulus, et sur l'autre face : Cœnobio Cîuniaco. A Souvigny même , qui ne fut que l'une des principales filles de Cluny , on fabriquait aussi de la monnaie avec cette inscription : Sanctus Maïolus. Nous rencontrerons bientôt à cet égard un acte exprès de la puissance royale.
L'influence de ces temps de croisades ne permit point à Guillaume d'Alsace de conserver longtemps la succession de Hugues d'Anjou. Il fut contraint d'abdiquer , et se vit remplacer, en 1215, par Gérold de Flandre, qui comptait dans ses alliances les maisons de Flandre, de Champagne et de Bourgogne. Il fut autorisé à exercer le droit de correction , jus correctionis j sur l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre , par Innocent III. Le pape le délia aussi du serment que lui avaient imposé ses électeurs, de conserver les statuts de Pierre-le- Vénérable, qui, ce semble, étaient toujours demeurés chers au couvent. Il délivra l'abbaye du fardeau de ses dettes, de douze mille marcs d'argent et muitô ampUus, dit la chronique. Alphonse, roi de Léon, s'engagea à payer, chaque année, à Cluny, au chapitre général de Bénévent, vingt marcs d'argent; et Ferdinand II, roi de Castille, promit un tribut annuel de trois cents pièces d'or. Mais il se laissa trop tôt gagner par l'humeur inquiète et changeante de cet âge d'aventures. De l'évêché de Valence, il devint patriarche de Jérusalem, oii il fut enterré en 1130 dans l'église du Saint-Sépulcre.
Dans cet intervalle, le pouvoir abbatial passa, sans s'y arrêter beaucoup, en des mains bien diverses. Rolland de Hainault , issu de ces races belliqueuses d'Anjou et de Flandre qui conquirent la Terre-Sainte et régnèrent à Jérusalem, n'a marqué son passage que par la construction de l'avant-nef qu'il ajouta, comme nous l'avons dit, à l'église du monastère. Il fut l'un des commissaires nommés par le Saint-Siège pour arriver à la canonisation de Robert, fondateur de Cîteaux. En 1790, on le voyait encore à Cluny, sur son tombeau de pierre,
revêtu d'une tunique parsemée de croix de Jérusalem, avec deux lions de Hainault couchés à ses pieds.
Barthélémy de Floranges, qui profita de l'abdication de Rolland , était aussi attaché à la maison de Flandre et à l'illustre famille des Courtenay. Son règne, de deux années, ne fut séparé de celui de deux autres membres de la race des Courtenay que par deux abbés que l'on choisit dans la maison seigneuriale de Brancion, l'une des plus illustres de Bourgogne, et très-honorablement nommée dans les croisades.
Etienne de Brancion, vingt-troisième abbé de Cluny, était allié aux ducs et aux comtes de Bourgogne, et frère de ce Josserand de Brancion, duquel le sire de Joinville, son neveu, raconte le courage et la mort, au premier voyage du roi Louis IX en la terre sainte, et rapporte qu'il lui disait en mourant : qu'il avait été en trente-six batailles et journées de guerre, desquelles souventefois il avait emporté le prix d'armes. Josserand avait déjà suivi l'empereur Baudouin au voyage d'outremer.
Etienne de Berzé succéda immédiatement à Etienne de Brancion, son oncle par les femmes.
L'accession de ces deux hommes au siège abbatial de Cluny favorisa surtout les intérêts territoriaux du monastère : ce fut entre leurs mains que la maison de Brancion, si voisine et si riche de possessions, livra aux mains des abbés, ses parents, par transaction ou par vente, une multitude de terres et de droits féodaux, dans les villages autour de Cluny, en terminant ainsi, sous la caution d'Eudes, duc de Bourgogne, tous les vieux différends que cette noble famille avait à régler avec l'église de Cluny.
Il ne se peut dissimuler toutefois que ces soins de la terre, que tous les hommages féodaux offerts encore à l'abbaye par Humbert, seigneur de Beaujeu, pour la ville de Thoissey, et plusieurs autres concessions des seigneurs de Berzé et de Bussières, ne rétablissaient pas les pieuses pratiques du cloître.
Aussi le pape Grégoire IX, en 1232, proposa-t-il, dans une bulle formelle, de prendre les règlements de Tordre de Cî-
ieaux pour réformer celui de Cluny, et alla-t-il jusqu'à ordonner d'appeler au premier Chapitre général trois prieurs de Tordre des Chartreux pour aider à faire le nouveau règlement. Le relâchement monastique était donc bien profond alors! Innocent III lui-même, avant de mourir, avait déjà tenté, dans le concile de Latran, la réforme universelle des monastères.
Les deux frères Hugues et Aymard de Courtenay, qui régnèrent à Cluny de 1236 à 1245, n'étaient pas faits pour remédier au mal. Ils étaient tous deux fils de Pierre II, de Courtenay, qui devint empereur de Constantinople ; tous deux ils s'étaient abandonnés aux plaisirs du siècle avant de faire profession de foi monastique.
La vie d' Aymard de Courtenay, à Cluny, fut bien obscure et peu agitée. Il n'en fut pas tout à fait ainsi du premier des deux frères. Quoique la chronique du monastère ne mentionne sous son règne qu'une éclipse de soleil qui donnait à tous les visages une couleur de safran, Hugues de Courtenay fit un voyage de Rome, pendant lequel les soldats de l'empereur Frédéric II le retinrent prisonnier en pleine mer, à Meloria, avec une foule de prélats français que Grégoire IX avait man-dés à Rome dans un concile convoqué pour détrôner l'empereur. Les négociations de saint Louis obtinrent la liberté des évêques et des prélats français. Il faut que Hugues ou Frédéric n'aient pas eu de rancune, car l'histoire rapporte que l'empereur employa l'abbé de Cluny comme ambassadeur, pour marier sa fille Isabelle avec Conrad, élu roi des Romains et roi de Jérusalem. Il ne tarda point à échanger l'abbaye de Cluny contre l'évêché de Langres, et peu soucieux encore de résider dans son diocèse, il courut mourir à Damiette.
Cependant, depuis les cent années qui nous séparent de Pierre-le- Vénérable, les rois de France n'étaient pas restés inactifs. Saint Louis venait d'acquérir le comté de Mâcon, de Jean de Dreux, qui était allé s'éteindre à la Terre Sainte, et le jeune roi de France devenait ainsi le voisin formidable du vieux monastère. Cet événement ne fut pas étranger à l'élec-
tion de Guillaume de France, petit-fils de Philippe Auguste, et cousin de Louis IX.
Guillaume de France ne fit point pour l'abbaye, dans son gouvernement de douze années, tout ce que son nom semblait promettre. Il était pourtant renommé pour son esprit et la bonté de son caractère ; et ses bonnes manières lui gagnaient tous les cœurs. Il se montrait, si l'on en croit la tradition, très-libéral à donner, modeste et affable à parler, discret à coin^ mander, et circonspect à agir. Il ne démentit point la vocation sincère qui l'avait enlevé aux vanités du siècle, et son crédit ne fut pas inutile, soit pour obtenir des papes Innocent lY et Alexandre IV la confirmation des privilèges clunisois, soit pour se plaindre au roi de France des injures du duc de Bourgogne. Avant d'être nommé évéque d'Oiive, in Âchaiâ, il assiste au concile de Valence, où il est exécuteur testamentaire du fameux Raymond, comte de Toulouse, mourant et pénitent, après qu'il eut succombé sous les coups de sa grande défaite religieuse.
Mais le fait historique le plus important qui puisse consacrer la mémoire de l'abbé Guillaume de France , ce fut la grande hospitalité que l'abbaye de Cluny, en une grave conjoncture, offrit sous son règne, tout à la fois au pape et au roi de France, hospitalité merveilleuse qui fit du bruit en son temps, que l'on trouve rappelée jusque dans les contes de Boccace, et qui mérite que nous nous y arrêtions tout à loisir.