CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
Trésor de l'abbaye dispersé. — L'armée révolutionnaire à Cluny. — Vente ^
et ruine de la basilique.
On ne tarde point à vendre à vil prix, à l'encan, les choses mobilières du couvent frappées du scellé national , et déjà livrées à l'infidélité cupide des séquestres.
Mais il faut bien se garder de comparer l'importance de la dilapidation révolutionnaire avec ce que nous avons raconté des riches déprédations des guerres religieuses. L'abbaye et sa grande église ne s'étaient point relevées des pillages huguenots , et le trésor monastique , comme le cloître bénédictin , n'avait jamais pu revenir à son antique splendeur. Pourquoi s'en étonner? D'abord le xv^ et le xvi^ siècle, qui virent commencer les merveilles de l'imprimerie et renaître celles de la peinture, furent aussi précisément les siècles où l'abbaye tomba en commande, où par conséquent les abbés s' occupaient le plus souvent de toute autre chose que de la vie claustrale, séjournaient rarement à Cluny, et dépensaient hors des cloîtres leurs richesses et leur influence. Les chefs-d'œuvre de la peinture et de la typographie ne purent donc pas abonder dans l'abbaye moderne. On suppose qu'en 1789 l'abbaye possédait tout au plus trois cent mille francs de rente , dont la plus grande partie était consommée dès longtemps par les
abbés-archevêques à la cour ou dans leur ville métropolitaine. Le reste suffisait à peine à l'entretien décent de bâtiments immenses encore et de moines dont le nombre décroissait sans cesse. Les magnificences et les superfluités du luxe n'étaient plus guère de saison. S'il veut se faire une idée juste des richesses de tout genre qui remplissaient autrefois le chef-lieu bénédictin, l'esprit doit remonter à des temps bien antérieurs, c'est-à-dire à l'époque fameuse qui vit les rois et les princes, les papes et les cardinaux , accourir en foule à Gluny, s'y honorer à l'envi du titre de donateurs, et prodiguer avec le même zèle leurs libéralités fastueuses et leurs agenouillements au saint lieu. Encore est -il nécessaire de remarquer que, même au temps de saint Louis , alors que tout ce qu'il y avait de plus éminent dans la chrétienté était réuni ensemble à Cluny, l'immensité des édifices claustraux était bien plus célèbre que la recherche des habitations, et que les moines avaient à s'excuser auprès des puissances de la terre de l'humilité simple d'un aussi vaste logis.
Je croirais volontiers que le luxe entra surtout à Cluny du xiii^ au xvi^ siècle. Mais les guerres d'Angleterre et de Bourgogne, et, plus que tout le reste, les invasions armées des protestants, avaient dispersé et jeté au vent sans retour la fortune monastique. C'est seulement dans des copies d'inventaires de 1304, 1382 et 1563, qu'on retrouve encore les indications singulières de précieux débris à jamais perdus, et qu'on aime à chercher la physionomie véritable des temps et des hommes dans les sèches nomenclatures d'objets matériels.
Là se nomment ces manuscrits nombreux dont la perte sera toujours si regrettable, ces missels enluminés, ces bibles imagées, ces magnifiques livres d'église, que la mode a remis en I valeur, mais qu'elle ne recréera point. On y voyait, par i exemple, parmi les grandes collections ecclésiastiques et hisj toriques, au milieu des livres de droit civil et de droit canon, [de philosophie, de géographie, de chronologie, de médecine, 1 de théologie , de scholastique, des controversistes, des casuistes, des pères grecs et latins, des prédicateurs , et de tous
les auteurs classiques de l'antiquité , une foule de ces raretés bibliographiques que les curieux achèteraient aujourd'hui au poids de l'or : plusieurs bibles du xv^ et du xvi® siècle , le premier livre de la Genèse avec les notes autographes de saint Augustin, le psautier de saint Jean-Ghrysostome écrit en lettres d'or, un livre de prières de la main de saint Jérôme. Et je ne parle pas de l'éclat des fermoirs, des riches étoffes, des ornements en relief d'argent, d'or, d'ivoire, qui recouvraient ces précieux volumes, des riches images , des pierres précieuses , qui éclataient avec profusion dans les livres d'évangile, dans les épîtres de saint Paul, et dans les autres recueils de la sainte liturgie.
En 1789, presque toutes ces belles choses avaient été déjà dispersées. Le dépôt des chartes dormait dans de vieilles malles délabrées; plus d'un manuscrit pourrissait inconnu dans les combles de l'abbaye ; et dans ce qui restait d'édition rares, de manuscrits estimés, de livres de bibliothèque qui s'élevaient à plus de quatre mille , on vantait principalement , et plus par habitude traditionnelle que par estime consciencieuse, un manuscrit inappréciable, qui renfermait, dit-on, la vie de Charlemagne par Alcuin. Ce trésor historique avait été caché par précaution dans des feuilles de parchemin qui portaient pour étiquette : Somme de saint Thomas ^ afin de le dérober plus sûrement à l'avidité des curieux, à la mauvaise foi des fouill^urs, et peut-être aussi au pillage des inspecteurs ou commissaires royaux qui, dès ce temps-là, écumaient déjà nos provinces au profit de la capitale. La vie de Charlemagne a disparu dans la tempête, soit qu'elle ait été stupidement comprise dans l'incendie révolutionnaire, ou dans une vente d'épicier, ou qu'elle ait été emportée furtivement par quelque moine fugitif ou quelque ignorant voleur.
Les inventaires témoignent encore de la magnificence passée de cette abbaye, qui montrait dans ses armoiries, avec un religieux orgueil, deux clefs d'argent réunies, les deux clefs de saint Pierre, sous le patronage de quison fondateur l'avait jadis placée ; ils témoignent de la magnificence de tous ces abbés
puissants par le mérite ou par la naissance, dont chacun faisait briller et distinguer son noble écusson armorié au milieu des devises et des couleurs blasonnées du moyen-âge. Le culte des reliques, qui répondait si naturellement à l'admiration naïve des anciens jours, à l'enthousiasme religieux d'un autre âge, ce culte des reliques, si dédaigneusement raillé aujourd'hui par une foule de voyageurs crédules qui vont pourtant en pèlerinage à Aix-la-Chapelle pour adorer , moyennant un écu prussien, le cor d'ivoire et un os de l'avant-bras de Charlemagne; ce culte, tout de sentiment et de croyance, avait rempli le monastère clunisois de merveilles infinies, qui ne pouvaient être égalées que par la somptuosité des ornements d'église.
Les croisades avaient principalement ravivé en Europe la vénération des reliques. Les croisés, les pèlerins, ne revenaient point delà terre sainte sans rapporter avec une pieuse bonne foi quelque matériel débris des lieux et des choses où se plaçaient le berceau du christianisme, la vie et les souffrances du Christ. Et comme , au temps des guerres saintes , Cluny, nous l'avons remarqué, était encore dans toute sa vigueur native , dans toute son influence religieuse et européenne, l'abbaye présentait à la vénération des croyants les plus surprenants souvenirs bibliques ou chrétiens.
C'est ainsi que Cluny s'était autrefois vanté de posséder la verge miraculeuse avec laquelle Moïse fit jaillir la fontaine du désert , et une large pierre du mont Sinaï, sur laquelle il était agenouillé lorsqu'il reçut de Dieu les tables de la loi. C'est ainsi que Cluny montrait aux curiosités pieuses plusieurs saintes reliques de l'humble lieu où naquit Jésus : un vase d'argile et la robe de pourpre de l'enfant-Dieu ; un voile, des che- I veux et des vêtements de la vierge-mère ; la palme que portait Jésus-Christ à son entrée triomphale dans Jérusalem; la pierre ; sacrée sur laquelle il s'appuyait en enseignant aux hommes la I prière sublime du Pater nosier; le vase d'albâtre qui renferma ! les parfums dont Marie-Madeleine embaumait les pieds du Sauveur ; une coupe où avait bu la mère de Dieu , et celle qui
servit à la sainte Cène ; le vase où Jésus , aux noces de Cana , ' avait opéré le miracle de l'eau changée en vin ; et jusqu'à un débris miraculeusement conservé du pain que Jésus avait multiplié pour nourrir ses disciples au désert.
C'est ainsi encore qu'on voyait dans ce merveilleux trésor un fragment de l'éponge qui abreuva Jésus crucifié, un débris de sa couronne d'épines, un morceau de la vraie croix, un des clous qui attachèrent le Christ au bois infâme, la pierre sur laquelle le divin corps fut embaumé , et dix anneaux de la chaîne de fer qui liait saint Pierre, alors que l'ange vint le délivrer de sa prison. Et l'on peut juger de quels ornements splendides étaient entourées, enfermées, enchâssées, de si vénérables choses, dont la contemplation fervente devait prodigieusement exalter le sentiment religieux d'une époque pleine déjà de foi naïve.
En parcourant la description des joyaux nommés dans les inventaires monastiques, on croirait souvent lire un récit des Mille et un Nuits.
C'était d'abord une multitude incroyable de bras d'or et d'argent, renfermant les ossements ou quelques restes vénérés des saints les plus célèbres de la chrétienté ; il y en avait près de mille, depuis saint Jean-Baptiste jusqu'à saint Thomas de Cantorbéry : puis une foule de châsses et de reliquaires {statuaria), renfermant les tètes entières de plusieurs apôtres, Philippe, André, Barthélémy, de saint Jérôme, d'un grand nombre de martyrs, et des grands saints de l'ordre de Cluny. Ces châsses et ces reliquaires, de matières déjà si précieuses, étaient encore pour la plupart inestimables par le travail. L'art leur avait donné les formes les plus variées, les plus élégantes, les plus singulières, de la sculpture et de l'architecture. Tantôt ils s'élevaient, sur des piédestaux magnifiques, comme des urnes funéraires ; tantôt ils étaient portés par des anges ou par des lions ; quelquefois ils prenaient la forme d'un autel, d'un temple, d'une église ou d'une tour; et presque toujours ils étaient décorés de dessins ingénieux, de ravissantes ciselures, de vives représentations de la vie et de la passion de
Jésus-Christ, de pierreries étincelantes répandues à profusion.
Les croix, les bâtons pastoraux, les candélabres d'or, d'argent, de bronze, de cristal, de jaspe, d'ivoire; les calices, les coupes, les encensoirs, les pupitres, la vaisselle d'or, d'argent et de vermeil ;,les ornements de l'église et des autels; les mitres à huit rangs de perles, les pectoraux, et jusqu'aux sandales pontificales ; tout était chargé de pierres précieuses, et présentait les finesses et les caprices les plus délicats de l'orfèvrerie du moyen âge.
Les vêtements sacerdotaux n'avaient pas une moindre splendeur. Les aubes, les chappes, les dalmatiques, les chasubles, les tuniques, etc., resplendissaient des couleurs les plus belles et des étoffes les plus précieuses. Le nombre en était immense. La plupart étaient tissues d'or et d'argent, semées de pierreries et d'un nombre infini de dessins variés, de figures de lions, de griffons, de rois, de dragons, d'étoiles, de boucliers, d'anges, d'aigles, de lettres, d'arbres, de lis, de roses, de roues, de cercles, d'armoiries, d'écussons, de tours, de croix, d'oiseaux, de serpents, de cerfs, de léopards ; et partout éclataient les perles, les rubis, les escarboucles, les émeraudes, les saphirs, les topazes, les turquoises.
Un grand Christ de vermeil, avec une couronne d'or, s'élevait au milieu de l'église.
Au grand autel se trouvait une image de la Vierge qu'on attribuait à saint Luc, et la magnifique châsse de saint Hugues, de bois précieux entièrement recouvert d'argent, représentant, •en reliefs d'or, séparés par des piliers d'argent, les différents mystères de la vie et de la mort du Sauveur. Le tableau du devant d'autel était en airain incrusté d'or, et figurait, en une sorte de riche mosaïque, les quatre évangélistes entourés de seize autres personnages de l'Écriture-Sainte. Dans le tableau du dessus d'autel tout couvert d'argent se reproduisaient en reliefs d'or, les sept mystères principaux de la passion. » L'eucharistie était renfermée dans un grand vase carré, enrichi de pierres précieuses, renfermé lui-même dans un plus
grand vase de forme ronde, entièrement d'or, et brillant de toutes sortes de pierreries.
Treize magnifiques tapis de drap d'or, représentant des sujets religieux travaillés à l'aiguille, ornaient le grand autel, sans compter une foule d'autres tapis, précieux de travail et d'étoffes, qui décoraient les autres parties de l'église.
D'inestimables statues avaient été dédiées aux saints personnages qu'on vénérait particulièrement à Cluny. On remarquait surtout les statues de la Vierge, de saint Jean-Baptiste, de saint Pierre, de saint Benoît, de saint Odon, de saint Maïeul, de saint Odilon, de saint Hugues, de saint Paul, de saint Jacques et de saint André.
Une des statues de Marie était d'or. Elle tenait d'une main un cierge d'argent garni de grosses perles : des rubis éclataient sur sa poitrine : une couronne d'or, entourée de pierres précieuses, ornait sa tête ; elle portait dans ses bras Jésus enfant qui jouait avec une crécelle d'or, et qui avait aussi sur la tête une couronne d'or enrichie de rubis et d'émeraudes.
Dans une autre statue d'argent, Marie était représentée couverte de pierreries, couronne en tête, et assise sur un escabeau d'argent porté par trois lions d'argent.
On admirait une figure de saint Pierre, que portaient quatre anges d'argent doré. La couronne du saint étincelait de pierreries ; il tenait de la main gauche une croix non moins précieuse, et delà main droite une chaîne de fer. A ses pieds reposaient ses deux clefs et sa mitre toute couverte de diamants.
La statue de saint Hugues était aussi en vermeil. Le saint portait une mitre et une crosse enrichie de diamants. Il tenait à la main une église dorée, et dans cette église il y avait la tête de saint Hugues, dont la mâchoire était encore garnie de dents et de barbe. Autour de la statue principale étaient figurés plusieurs saints personnages dorés, chacun dans une niche séparée.
Saint Odon avait la mitre en tête, un cierge d'argent d'une main, une crosse de l'autre, couverts d'ornements admirables.
La statue d'Odilon portait une mitre enrichie de saphirs;
au pied de la statue quatre anges d'argent étaient assis sur un escabeau d'argent soutenu par quatre lions d'argent.
La statue de saint Benoît, d'argent doré comme les précédentes, était supportée par quatre anges et quatre lions d'argent. Le saint avait une mitre merveilleuse, et portait ses propres reliques autour de son <îou et dans sa poitrine.
Parmi les autres statues d'argent doré, saint Paul était représenté avec un livre à la main gauche et une épée à la main droite ; saint Jacques avec un bourdon et une gourde d'argent ; saint André portait une croix et un livre.
La statue de saint Jean-Baptiste, en ivoire, était couronnée par un château à neuf tourelles.
Et comme si tant de belles choses ne suffisaient point encore (et nous en passons un très-grand nombre), il y avait à Cluny une foule d'anneaux, de croix, de colliers, et je ne sais combien de boîtes et de cofPres d'or ou d'ivoire, d'écrins de toute valeur, de toute forme, de tout travail, où l'on jetait le superflu du trésor et des milliers de pierres précieuses enchâssées dans l'or pur.
Mais avant même que les ravages des calvinistes vinssent disperser à jamais le trésor de l'abbaye bourguignonne, on voit déjà, dans l'inventaire du commencement du xiv^ siècle, les joyaux les plus précieux engagés pour les besoins de l'époque et les dettes du cloître. Et plus tard , l'inventaire , qui précéda presque immédiatement l'invasion la plus désastreuse des huguenots , déclarait que la couronne d'or de la Vierge avait été aliénée pour les causes de la guerre; que le siège d'argent de la Vierge avait été converti en argent monnoijé pour les affaires de la guerre ; que le siège d'argent de saint Pierre avait été vendu pour subvenir aux guerres; et que le piédestal du reliquaire qui contenait le chef de saint Benoît avait été aliéné pour la guerre.
Il n'est pas jusqu'at^j? huit ailes de quatre anges d'argent qui ne soient déclarées manquer au trésor pour cause de guerre.
De tant de reliques, de tant de richesses mobilières, fatalement dévorées par le malheur des temps, les hérésies et les
nécessités des guerres religieuses et civiles, il ne restait donc qu'une bien faible partie, et la moins précieuse et la plus moderne, lorsque la main de la révolution du xviii^ siècle s'appesantit sur les débris des ordres monastiques, et chassa de leurs cloîtres les derniers bénédictins.
L'expulsion des moines était à peine consommée, etCluny s'inquiétait déjà du sort réservé aux immenses bâtiments de l'abbaye, devenus désormais inutiles. Le maire court à Paris, et sollicite du gouvernement la fondation à Cluny d'une succursale d'invalides. Des oppositions font avorter ce projet, et des hommes qui s'étaient enrichis du trafic des choses de l'abbaye, qui avaient fait commerce de calices, de croix, d'ornements ecclésiastiques, et se préparaient à se partager les richesses immobilières du couvent, prétendent que les mœurs de la ville seraient compromises, si l'on y introduisait des soldats vieux et infirmes. Cluny perd l'espoir de cet établissement d'invalides, qu'on fonde alors à Avignon. D'autres projets d'établissements publics d'industrie, de manufactures ne se réalisent pas non plus : et Cluny commence à comprendre son veuvage.
Cependant les passions populaires s'exaltent : 1793 arrive avec ses orgies. La ville devient propriétaire des bâtiments de l'abbaye ; mais ceux qui la gouvernent alors ne comprennent pas qu'il est de son honneur de ne pas laisser détruire l'immense église romane. Au mois d'octobre, les cloches sont d'abord arrachées à grand'peine des clochers, et envoyées à Maçon pour se fondre en canons républicains. Au mois de novembr?, les croix de tous les clochers tombent sous les coups d'une intolérance religieuse aussi ignorante que barbare. A la fin du même mois, un détachement de ce qu'on appelait Var- Qïiée révolutionnaire arrive à Cluny, et une horrible scène, plus horrible cent fois que celles des guerres de la Réforme, vient affliger et épouvanter les âmes honnêtes. Les chapelles de l'église sont détruites, les grilles qui entourent les autels et les tombeaux sont dispersées, les autels et les tombes elles-mêmes sont renversés; on brise les vitraux, les statues, on déchire les tableaux. Toutes les peintures, toutes les statues de bois, ce
qui reste de titres, de papiers de l'abbaye, s'amassent sur une place publique, et se brûlent, en auto-da-fé^ de la main de stupides iconoclastes, aux grands hurlements de la populace. Des femmes ont été vues, des femmes jeunes, des femmes riches, aidant à la désolation générale, et arrachant avidement l'or et l'argent, les broderies des vêtements d'église oubliés, pour en faire profiter leur toilette et leur coquetterie. L'une des plus précieuses peintures de la chapelle Bourbon, celle que le peintre Prudhon, enfant de Gluny, jugeait la plus belle entre toutes, devient la proie du chef de l'armée révolutionnaire : et, après cet impitoyable désastre, la ville, se reposant dans une joie stupide, souffre que des spéculateurs mercenaires achètent cette grande basilique, vide, nue, mais si belle encore dans sa nudité même, pour en vendre les pierres et enrichir les démolisseurs. Une estimation dérisoire est faite au nom de la nation, et comme on trouve moins des acquéreurs possibles que des maçons, on distribue en trois lots, et l'on adjuge en trois lots, le magnifique ouvrage de saint Hugues. Les nefs, les piliers, se divisent, se comptent, se décomposent, pour qu'il puisse arriver des enchérisseurs. Pour un peu plus de cent mille livres, on débite en détail une basilique chrétienne, dont les dimensions ne le cèdent qu'à Saint-Pierre de Rome. Et pour que rien ne manque à ces profanations impies, à cet aveuglement que la question d'art ne peut toucher, un prêtre renégat vient mettre la main à ce marché infâme, et acquérir pour les revendre les dernières pierres du sanctuaire.
C'en est fait : les marchands sont maîtres du temple, on leur a livré la maison divine, La démolition mercantile commence, plus abominable peut-être que le brisement furieux du fanatisme ; les grilles du chœur disparaissent , les stalles s'en vont aussi, destinées, par une consolation de la fortune, à orner un jour le chœur de la cathédrale métropolitaine de Lyon. Dès 1798, on enlève les vitraux, les fenêtres, les portes; on arrache les treillis, le fer, le plomb qui garnissent la rose romane, les tours, les toits et les autres parties de l'édifice. Gela fait, on commence à découvrir l'avant-nef
et à briser la charpente colosssale : on enlève les pavés du chœur, on démolit les autels, on ébranle les colonnes, on mobilise le gigantesque édifice, on en fait comme une immense et vile carrière : et le xix® siècle n'avait pas commencé, que déjà le soleil et la pluie pouvaient entrer librement par le faîte des grandes voûtes. Dans cette démolition prodigieuse, des hommes périssent, et des accidents épouvantables font croire aux populations que les vengeances divines ont voulu signaler du moins la destruction du saint temple. Des clameurs d'indignation et de regrets s'élèvent de toutes parts. Le pouvoir consulaire en est ému, et la suspension des démolitions commencées est prononcée par un arrêté des consuls. Hélas ! il n*est plus temps; il faudrait déjà reconstruire tout ce qui est tombé, et non plus conserver seulement ce qui reste. Les trésors de la France vont ailleurs, et le sacrifice est consommé.
On dit que Napoléon, passant par la Bourgogne pour aller prendre à Milan la couronne de fer de Charlemagne et de Constantin, et la poser lui-même sur sa tête impériale, reçut à Mâcon la municipalité clunisoise, qui suppliait le grand homme d'honorer Cluny d'une visite. Vous avez laissé vendre et détruire votre grande et belle église, leur répondit brusquement l'empereur ; allez, vous êtes des Vandales, je ne visiterai pas Cluny.
La destruction continua sans s'arrêter. Toutes les parties de l'église tombaient successivement sous le marteau, et se vendaient à la toise, et comme pierre par pierre, à tous ceux qui avaient à construire une muraille, une maison, une ferme, une étable. Le partage du temple fut mille fois pire que le partage du territoire monastique, qui passa, à vil prix, en mille m.ains à la fois, source générale de presque tous les enrichissements du lieu. Les grandes nefs, les collatéraux, furent mis à terre de 1809 à i 811 ; les beaux clochers ne devaient pas survivre ; et l'on se souvient encore à Cluny de l'efProyable bruit qui secoua la ville à la chute de la plus grande tour. Ce fut comme le canon de détresse. On ne sauva rien, ni les colonnes du chœur, ni les curieuses et vieilles peintures de l'abside. Seulement quelque aumône administrative laissa debout un clocher mé-
ridional et une chapelle , où gisent quelques informes débris. Je le crois bien : la chute du dernier clocher pouvait menacer la solidité des bâtiments adjacents, et puis, ce qu'on a laissé debout ne gêne en rien les prouesses des chevaux du haras, le temple des étalons, et le logis du conservateur. On parla d'établir, dans les constructions plus modernes et toutes conservées, un lycée impérial, une école des arts et métiers ; en définitive, il n'y fut logé qu'un petit collège communal. La seule munificence impériale que put obtenir la ville des moines de saint Benoît, ce fut ce haras départemental que Napoléon lui donna bien moins pour la consoler de ses splendeurs perdues, que parce que les fourrages étaient abondants et de bonne qualité dans les prairies de la Grosne.
Tout est consommé. Le lieu qui servait autrefois de refuge et de palais aux papes, aux rois, aux empereurs, aux princes, aux évêques, aux seigneurs de toute la chrétienté, ne recevra plus dans ses murs aucun hôte illustre ; et quand les princes modernes, constitutionnels ou absolus, traverseront en poste la Bourgogne, ils ne songeront pas même à passer par Cluny, dont ils ignoreront jusqu'au nom même. Les puissances du jour refuseront d'aller quelques heures au même lieu où saint Louis et le souverain pontife séjournèrent un mois entier avec une foule de princes de l'église et de rois de la terre. Déjà l'empereur nouveau de 1804^ dédaignait d'y faire une visite sollicitée (1). Le plus grand personnage qui passe à Cluny, ce sera le préfet du département de Saône-et-Loire, qui voudra bien quelquefois s'y rendre pour le tirage de la conscription, s'il ne préfère s'y faire représenter par un délégué. Cette justice territoriale, autrefois souveraine sous le droit seigneurial de l'abbé, et qui, même en 1789, ne reconnaissait d'autre su-
(1) Le dernier voyageur de marque qui visita Cluny fut l'illustre Malesherbes. Il se présenta à l'abbaye incognito, sous le nom de M. Guillaume. Le serviteur, qui l'accompagnait dans les cloîtres et dans l'église, le traitait sans trop de façon, lorsque les pièces d'or, laissées à son départ par le visiteur, firent deviner un grand personnage. Quelques années plus tard, Malesherbes donnait des lettres de grâce au fils de son guide clunisois.
périeur que le parlement de Paris, relève maintenant d'un pauvre juge de paix, devenu le premier et le plus haut de ses magistrats. Ce chef-lieu de la religion monastique, qui ne relevait que du souverain pontife et du roi de France, qui jetait deux mille monastères dans toutes les parties du monde, et qui voyait venir à ses solennités des myriades de pèlerins et d'hôtes magnifiques, n'est plus aujourd'hui, dans ses relations spirituelles et temporelles, qu'un humble territoire, destitué à jamais de tous les honneurs de la terre, et parqué dans la circonscription étroite d'une division cantonnale.
Et nous-mêmes, qui avons raconté les splendeurs passées de l'abbaye et ses ruines présentes, et qui avons dévoué notre temps et des recherches bien longues et presque filiales à sauver de l'oubli un lieu déjà presque inconnu, où notre esprit s'est ouvert d'abord au goût des lettres ; nous qui serons les derniers peut-être à prononcer avec quelque honneur le vieux nom de Cluny, on nous dira sans doute que c'est bien avoir perdu son travail que de parler longuement d'un monastère, qu'on ne sait plus en France ce que c'est qu'un moine, qu'il n'y est plus question que de politique et d'ambitions commerciales. Le plus grand nombre, insouciant, s'il n'est malveillant encore, rejettera ces pages à leur seul titre : et nous n'aurons donc à espérer pour lecteurs bienveillants et sympathiques que ces hommes rares et intelligents que les antiques souvenirs intéressent, qui aiment à méditer sur les ruines, et savent comprendre, au milieu de nos royaumes d'un jour, à travers l'égoïsme d'un siècle industriel et l'individualisme sec de nos révolutions périodiques, ce qu'il y de grave et d'élevé dans la contemplation d'une grande existence religieuse et territoriale de neuf siècles.