PIEGES JUSTIFICATIVES
ATERTISSEME^T.
J'ai bien souvent regretté, en écrivant cet Essai historique, de ne pouvoir m'étendre à mon gré sur le côté littéraire de l'abbaye de Cluny. Mais les proportions de mon récit me commandaient cette discrétion nécessaire : car l'eusse risqué autrement de tomber dans une longueur de narration que n'auraient point rachetée suffisamment peut- Hre, aux yeux de tous, d'inconnus développements sur une ittérature de cloître, dans les années obscures des x% xr îtxii® siècles. J'ai donc chercher , autant qu'il a été en noi, à faire aller ensemble, dans une certaine mesure, a marche des faits et les indications suffisantes sur l'état des ntelligences et des lettres au sein du vieux monastère bour- ^gnon.
Mais je n'ignorais pas que la science et l'illustre habinde de parler et d'écrire étaient entrées pour beaucoup dans 'immense renommée de Cluny, au moyen âge, et que le
célèbre couvent de Bourgogne avait dû son influence de plusieurs siècles aux talents de ses premiers chefs, autant au moins qu'à leurs vertus. A toutes les époques, dans toutes les civilisations , et de quelques formes que les institutions se revêtent, la vertu, pour gouverner puissamment et longuement les hommes, a besoin de s'unir au mérite.
Je connaissais aussi ce passage d'une épître de Pierre de Poitiers à Pierre-le-Vénérable : « Par un singulier privilège, les abbés deCluny, dès les temps antiques, sont doués du zèle et du talent d'écrire. Et certes, ce n'est pas un commandement de l'autorité qui les oblige seul à composer des livres : mais s'ils ne le faisaient pas, ils seraient comme forcés de rougir de ressembler si peu aux saints Pères, leurs prédécesseurs, et de n'être plus que leurs fils dégénérés. »
J'ai donc saisi avec empressement l'occasion de publier, sous la forme de pièces additionnelles et justificatives, et en les rattachant le plus possible au corps de l'ouvrage, des citations multipliées , et le plus souvent des traductions entières, qui se rapportent toutes aux premiers Pères de l'église de Cluny. J'ai voulu ainsi donner en quelque sorte un spe~ cimen de la manière de chacun des plus grands abbés.
Si je me suis étendu plus complaisamment sur Pierre-le- Yénérable, c'est que sa vie se réfère au xii® siècle, où les événements et les lettres ont un plus grand développement naturel; c'est que sa vie se mêle à une époque de crise pour le monastère de Cluny ; c'est qu'enfin ses relations et ses controverses avec saint Bernard , comme lui l'un des plus grands hommes de ces temps-là, avaient pour moi cet intérêt, tout de prédilection, de montrer à la fois, et l'un par l'autre, les deux chefs les plus éminents des monastères de la Bourgogne'. J'ai rassemblé avec scrupule les débris des
rapports épistolaires de l'abbé de Clairvaux et de Tabbé de Cluny, comme j'aurais fait de Cicéron et d'Atticus, de Montaigne et de la Boétie. Rien ne fait pénétrer plus avant et plus sûrement dans le cœur des hommes que la lecture de leurs lettres, parce que c'est là que se montrent sincèrement la soudaineté des caractères et la naïveté des impressions. Les âmes recueillies sauront me comprendre.
Ce que j'ai traduit de Pierre-le- Vénérable ne l'a jamais été nulle autre part que je sache, et j'ai droit de m'en étonner et de m'en plaindre. Ce que j'ai traduit de saint Bernard avait eu déjà, dans la plus grande partie, les honneurs de la traduction. Mais les hommes d'étude, les religieux amants du passé,, qui, ne se contentant point de savoir et de répéter sur saint Bernard les banalités convenues, ont eu la patience curieuse de lire et d'étudier les œuvres de l'abbé de Clairvaux, sauront bien, si je ne les satisfais pas encore^ pardonner à ma bonne volonté de n'avoir pas été contente des autres traducteurs.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que les passages que je cite de saint Odon, de saint Odilon, de saint Hugues, n'ont jamais été traduits dans notre langue.
En général, ma version est la plus littérale possible : elle ne retranche aucune redondance, n'eîTace aucune antithèse, ne supprime aucune recherche de mots ou de sens. C'est à ce prix, mais à ce prix seul, qu'on peut se flatter de faire comprendre un peu la physionomie d'un siècle, d'un auteur, d'un style. Des écrivains tels que Pierre-le-Vénérable et saint Bernard devaient surtout n'être pas traités autrement, et je les montre tels qu'ils sont. Il faut pousser le scrupule jusqu'à reproduire tous les défauts d'un visage, si l'on veut que la ressemblance soit vivante. Mais j'ai éprouvé que, in-
dépendamment de l'intérêt particulier qui s'attache à tout ce qui est sorti de la plume des grands hommes, et des grands hommes du christianisme, il y a de curieuses études à faire sur cette phase de la littérature latine, et tout ecclésiastique, du moyen âge , qui précède l'avènement de notre langue nationale. Je serais heureux si le lecteur ne demeurait point tout à fait étranger au charme que j'y ai trouvé moimême, et si des mains plus fortes et plus heureuses que les miennes s'accoutumaient à fouiller davantage dans ce véritable trésor de nos antiquités religieuses et françaises qui se touchent par tant de points. Que de livres nouveaux, que de succès modernes, que de renommées éclatantes, dont on retrouverait les idées et les causes tout entières dans ces œuvres latines que l'ignorante paresse ne lit plus, et que bientôt on ne comprendra plus même, si l'on n'y prend garde enfin !