PIERRE A AMÉDÉE, COMTE ET MARQUIS
L'illustre roi des Français, Louis, nous avait envoyé déjà, et BOUS a envoyé une seconde fois ses messagers, en nous priant de vous les adresser, et d'obtenir nous-même de vous ce qu'ils ont à vous demander. Bien que Louis, cette belle fleur, cet astre brillant de votre famille, doive obtenir de vous par lui seul tout ce qu'il désire, cependant, puisqu'il m'a choisi pour médiateur en ses demandes , dans la conflance que ses prières seraient plus efficaces en passant par ma bouche, je vous prie de montrer, en TOUS rendant à ses désirs, que son espérance en moi n'a pas été raine. Celui qui, par la grâce suprême, est devenu la gloire la plus haute de votre sang, en doublant presque les limites de son' royaume, et en ornant de vertus ses jeunes années, ne doit éprouver en ses prières aucun refus; car sa grandeur royale et les liens du sang lui persuadent qu'il a le droit de tout attendre de vous. Voire qualité d'oncle paternel du roi vous impose envers iui les obligations d'un père; vous devez veiller sur son royaume et l'aider en toute chose comme votre propre fils. Vous accomplirez ce double devoir, si vous l'exaucez dans l'affaire présente, que je n'ai pas voulu indiquer dans cette lettre, parce que vous en serez plus complètement instruit de la bouche d'un messager que de la main de celui qui vous écrit. Quand vous connaîtrez la chose entière, dont pourtant vous avez déjà entendu parler, que les fautes de ses pères, je vous en prie, que les anciens torts peutêtre de la reine ou des courtisans, ne nuisent pas au jeune roi ; car, selon la divine sentence du prophète, « le fils ne portera pas l'iniquité du père, ni le père l'iniquité du fils. » Faites donc pour les intérêts et l'honneur de voire neveu ce que vous feriez naturellement encore pour d'autres hommes; et vous éprouverez que ses intérêts sont aussi les vôtres, et que son honneur deviendra TOtre gloire.
I^otc G, page §8.
PIERRE A INNOCENT II
Si je dis quelque chose de hasardé, je prie votre miséricorde paternelle de le supporter; car mes paroles peuvent n'être pas sages, mais mon dévouement ne vous manquera jamais. Je viens supplier votre bienveillance apostolique en faveur de l'illustre et noble seigneur roi de France, votre fils spécial. II n'est pas seulement roi, il n'est pas seulement le chef magnifique d'un peuple chrétien; il est encore l'œuvre de vos mains; c'est vous qui l'avez élevé au trône, vous qui l'avez oint de vos mains sacrées, vous qui l'avez désigné comme roi puissant à tous les Pères de l'Eglise de France. Si donc il s'est peut-être conduit légèrement et en jeune homme, ayez pour lui de l'indulgence, et couvrez son erreur possible du voile de votre sagesse. C'est le devoir d'un père de corriger l'erreur d'un fils, et surtout d'un fils aussi haut placé, en lui conservant l'honneur. Mes paroles font allusion au débat qui s'est élevé entre lui et l'archevêque de Bourges. C'est une chose grave, je le sais, et il faut bien se garder que ses commencements sérieux n'amènent une issue plus sérieuse encore. Que l'esprit de conseil qui souffle où il veut, et qui, par vous, donne sans cesse des conseils prudents à son église entière répandue dans tout l'univers, veuille donc aussi conseiller, par vous-même, le royaume de France, cette part importante de l'église universelle: et qu'il enseigne votre cœur, par son inspiration sainte, dans cette circonstance comme dans les autres. Il ne m'appartient pas d'aller plus loin, et d'apprendre comment il convient d'agir en cette affaire à votre sagesse qui, par la grâce de Dieu, ne manquera point d'utiles avis.
Je vous annonce aussi que le monastère de Luxeuil, auquel vous avez bien voulu pourvoir, l'an dernier, efficacement mais temporairement, par nos frères deCluny,est retombé dans un état pire encore qu'auparavant. Presque toute la religion et les observances monastiques y sont perdues ; c'est à peine s'il diffère des
hommes du siècle, à tel point que, après avoir été, dans les temps anciens, le modèle de tous les monastères des Gaules, il est maintenant, et de bien loin, à la suite de toutes les congrégations religieuses. Ce qui augmente le mal, c'est Tesprit obtus, pour ne pas dire la stupidité, du pasteur qui gouverne son troupeau de façon à ne conserver presque que le nom d'abbé. Que dirai-je de plus? « Toute sa tête est dans la langueur, tout son cœur dans l'abattement : de la plante des pieds au sommet de la tête il n'y a rien de sain en lui. » Père, que votre prévoyance songe à vos enfants.
rvote H , page 90.
PIERRE A SUGER
Je regrette , au delà de tout ce que je puis dire , de ne pouvoir assister à la sainte assemblée que le roi a indiquée à Chartres par les conseils de votre sagesse et d'autres hommes prudents. Croyezen un intime ami; croyez à la vérité de ce que je vous dis : je voudrais y aller, et je ne puis pas ; et je suis fâché de ne le pouvoir. Et qui ne serait fâché de ne point assister à cette réunion sacrée, où nul ne recherchera son intérêt personnel, où chacun, désoccupédece qui le concerne, ne verra que les choses du Christ? car il ne s'agira point là d'une affaire quelconque ; nulle autre n'est plus grande, ou pour mieux dire, c'est la plus grande de toutes. S'efforcer avec prévoyance d'empêcher que les choses saintes ne soient livrées aux chiens, que les lieux sur lesquels a marché le pied de celui qui a sauvé la terre, soient de nouveau foulés par les pieds de l'iniquité ; que la royale Jérusalem, consacrée par les Prophètes, par len Apôtres, par le Sauveur du monde luimême, qu'Antioche, cette illustre métropole de toute la Syrie, ne soient encore une fois soumises aux blasphémateurs et aux méchants; que la croix de notre salut, déjà, dit-on, assiégée par les impies, ne soit prise comme autrefois par Chosroès ; que le sépulcre même du Seigneur, qui, jusqu'à ce jour, selon les prophéties, avait été glorieux dans tout l'univers , ne soit peut-être renversé jusqu'en ses fondements , comme les ennemis de notre foi ont
coutume de nous en menacer : n'est-ce pas laie plus grand de tous les intérêts ?
J'aurais donc assisté, si je l'avais pu, avec beaucoup d'empres^ sèment, je viens de vous le dire, à cette sainte et nécessaire délibération, à laquelle, homme vénérable, vous avez bien voulu inviter mon humilité. Plusieurs raisons m'empêchent de faire ce voyage; entre autres, deux raisons principales : la première, des souffrances corporelles de tout genre , qui ne m'ont presque pas quitté depuis Noël jusqu'à présent; la seconde, une grande réunion de prieurs que j'ai convoquée à Cluny, dès le commencement de la Quadragésime , pour délibérer sur une chose qui ne peut se remettre, et dont j'ai fixé l'époque précisément au jour même choisi pour la réunion de Chartres, dans l'ignorance oii j'étais, avant votre lettre, de ce que vous m'y mandiez. Que votre très-chère révérence veuille donc agréer elle-même avec bonté et sans déplaisir ma sincère et légitime excuse, et se charger de faire excuser mon absence auprès de tous.
PIERRE A BERNARD
J'ai été ému , et , comme cela devait être, bien vivement ému par la lettre que votre Sainteté m'a envoyée. Et quel est le chré^ tien, ayant quelque espérance dans le Christ, qui ne fût ému de' ces bruits lamentables déjà répandus presque partout , comme» vient encore de me l'écrire l'abbé de Saint-Denis; que les chevaliers du Temple, le roi de Jérusalem, et la croix même du Dieu qui nous a sauvés, sont assiégés dans Antioche avec une foule de chrétiens; et que, si le bras du Seigneur ne s'étend bientôt pour les secourir, tous vont être réduits en captivité? Qui ne serait émudu danger de voir cette terre sainte, arrachée si récemment en-\ core au joug des impies par tant de sang chrétien, par tant de fatigues de nos pères , soumise de nouveau à l'impiété et au blasphème? Qui ne serait ému, si cette voie de salut et de pénitence,, qui , depuis cinquante années , il n'en faut pas douter, a ravi à> l'enfer, pour les rendre au ciel, des milliers innombrables de pé-% cheurs repentants et de pèlerins, nous était fermée par la violence»» des Sarrazins? Ah! que la colère céleste ne s'appesantisse points ainsi sur les chrétiens, sur le peuple racheté du sang de Dieu ! Qu'à*.
nos blessures si nouvelles encore, et encore toutes chaudes, n'aille pas s'ajouter une blessure si grande et si vive, qui ne serait pas seulement pour nous une épreuve, mais la mort! Certes , il ne pourrait plus être compté parmi les membres du corps du Christ, celui qu'un si grand péril, un si grand malheur du peuple chrétien ne toucherait pas jusqu'au plus profond de ses entrailles; et celui même qui, se contentant de ressentir une pitié stérile, si facile à tous, ne serait point entraîné à venir au secours d'une si belle cause , de toutes ses forces et au prix de tous les sacrifices. Car si , dans le corps humain, chaque membre partage et regarde comme la sienne la douleur du membre blessé, et n'hésite point à le secourir, combien plutôt, dans le corps sacré du Christ, c'està-dire dans son Église, et surtout à l'époque des plus graves dangers, le frère ne doit-il pas secours et assistance à son frère, le prochain au prochain, et de toutes ses forces et de toute sa puissance? Cette sympathie générale est produite dans le corps humain par l'esprit de vie répandu dans tous les membres, et dans le corps de l'Eglise par TEsprit-Saint qui, par son unité, en vivifie tous les membres. Celui qui ne ressent pas les douleurs du corps du Christ n'est donc pas vivifié par l'esprit du Christ.
Mais vous, qui êtes si profondément inquiet et tourmenté des maux de l'Église, vous montrez bien par cela même que vous êtes, avec plusieurs hommes illustres de votre pays, un des principaux membres du corps ecclésiastique. Vous le montrez bien surtout, lorsque, habitant le fond de l'Occident , et presque les derniers rivages de l'Océan occidental, vous vous empressez, avec tout ce que vous pouvez y mettre de zèle et d'énergie, de porter secours, malgré tant d'espace qui vous en sépare, au nom chrétien qui souffre dans l'Orient.
Voilà pourquoi vous avez résolu de vous réunir à Chartres, à un jour fixe, avec le seigneur roi, les autres Pères de l'Église et les grands du royaume, et pourquoi vous m'avez prié d'assister à cette sainte assemblée. J'ai honte, je l'avoue, d'avoir à m'excuser de mon absence : et pourtant il m'est absolument impossible de m'y rendre. Plusieurs empêchements s'opposent à mon voyage : d'abord, et entre autres, depuis la fête de Noël je suis presque toujours malade; et puis, au commencement de la Quadragésime, et avant de rien savoir de vos résolutions, j'avais donné l'ordre, par messages et par lettres, aux prieurs de l'ordre de Cluny, de
venir ici, pour une cause urgente et indispensable, le jour même précisément qui a été indiqué pour l'assemblée de Chartres. J'ai confié secrètement le motif du chapitre clunisois à un vénérable homme, à l'abbé de Fontanel, qui m'a apporté votre lettre, et qui pourra , si vous le désirez , vous le confier aussi. Je vous prie donc, et je vous prie mille et mille fois, de n'être point fâché de mon absence, et d'être bien persuadé que je vous parle avec sincérité et du fond du cœur : ce n'est pas seulement avec vous que je m'impose le devoir de dire la vérité; j'ai coutume de le pratiquer avec une extrême précaution dans toutes les circonstances de ma vie. Pour cette grande cause chrétienne , je n'irais point seulement jusqu'àChartres; j'irais jusqu'à Jérusalem sans hésiter, si les nécessités de l'Église qui m'est confiée pouvaient le permettre. Si cependant il arrivait qu'une autre assemblée se tînt , et à une autre époque, soit dans votre pays, soit dans le mien, que votre révérence sache que je m'y rendrai très -volon tiers , et que, présent ou non à quelque assemblée de ce genre, je viendrai en aide à cette grave affaire autant qu'il sera en moi.
Noie B, page 90.
PIERRE A BERNARD
Ne soyez pas surpris que j'aie différé tant de jours à répondre à la lettre si flatteuse et si bienveillante que Votre Sainteté m'a écrite. J'étais alors étourdi d'un tel tourbillon d'affaires; j'étais étouffé par tant de difficultés embrouillées, que je pouvais à peine, je ne dirai point écrire, mais vivre. C'était comme un immense amas d'eau qui , accumulée peu à peu pendant mon absence et mon voyage à Rome, et contenue quelque temps dans le calme d'un étang, se faisait jour enfin en ma présence et inondait mon retour. J'avais bien le droit de m'écrier alors : Sauvez-moi, ô mon Dieu, car les eaux ont pénétré jusqu'' à mon âme. Voilà pourquoi j'ai tardé quelques jours à payer ma dette épistolaire à l'homme auquel je me dois tout entier.
Enfin je respire à présent, et je vais par mes paroles, comme
je le puis, au-devant de la si grande affection d'un si grand ami, dans l'espoir prochain que, après ces paroles, Dieu m'accordera la grâce de le rencontrer en personne. Le Seigneur m'a véritablement glorifié, et, selon vos expressions qui ne semblent pas sortir d'une bouche humaine, il a comblé do prospérité mon voyage. Par sa grâce , par votre zèle et les prières de vos moines, il m'a conduit et ramené sain et sauf; iî a accompli toutes mes demandes, il m'a tout accordé selon mon cœur. Devant moi, les voies détournées se sont changées en voies droites, et les hauteurs les plus âpres en plaines unies. Les Alpes glacées elles-mêmes, et les rochers condamnés aux neiges éternelles, ont presque oublié leurs antiques horreurs; et, tandis que dans notre Gaule, comme je l'ai appris à mon retour, un printemps excessivement pluvieux a été pire que les mois d'hiver, moi, si vous en exceptez cinq journées, j'ai eu le temps le plus beau et le plus serein pendant tout mon séjour en Italie, soit dans mon voyage par terre, soit dans mon voyage par eau : car nous avons navigué sur le Pô pendant quelques jours et quelques nuits. Les routes boueuses, qui devaient faire notre tourment, et dans lesquelles, à en croire certaines menaces, nous devions rester enfoncés, je l'ai ai trouvées presque dures comme la pierre, tant elles étaient séchées. Nous avons relire vivants de la bouche même de la mort, pour ainsi parler, quelques-uns de nos moines, compagnons de notre route, qui étaient tombés dans le fleuve, oii ils allaient périr. Moi-même, devenu plus brave que de coutume, je m'efforçais de franchir à cheval un pont qu'il m'était désagréable de passer à pied; je faillis être précipité dans un abîme qui s'ouvrait audessous du pont , parce que les pieds de derrière de ma mule se trouvèrent retenus dans la plus épaisse de toutes les boues ; mais la vertu divine augmenta les forces de mamonture;je me trouvai tout à coup avec elle au sommet du pont, quitte de tout danger, et sans autre mal que la peur. Que vousdirai-je de plus? En allant, en revenant, mon bonheur fut tel, ou, pour mieux dire, je fus ' tellement accompagné de la faveur céleste, que rien n'arriva à moi ou à mes compagnons contre nos désirs, à l'exception de la perte de quelques-unes de nos bêtes de somme dont Dieu n'a nul souci.
Si dans le chemin j'ai rencontré toutes choses à ma satisfaction, j'ai bien trouvé plus de sujets de joie auprès du Saint-Père. Il fut
bon pour moi dès l'abord, meilleur encore dans la suite, et parfaitement bon à la fin ; et, pour dire l'exacte vérité du fond de mon cœur, il ne cessa point d'être excellent à mon égard. Son visage, où brillaient la force et la beauté apostoliques, change selon les affaires, les personnes et les événements ; aux uns il se montre gai, aux autres plus sombre, et toujours avec convenance : mais sa figure pour moi fut toujours la même. Tel je l'ai trouvé en arrivant, tel je l'ai laissé à mon départ. Je remarquais souvent l'air plus triste ou plus sévère qu'il était obligé de prendre selon la nature des causes ; mais en ce qui me concerne, dans ses entretiens particuliers comme dans ses audiences publiques, le visage du juge se changeait pour moi en bienveillance de père. On me donnait le pas sur ceux-là même dont le rang était supérieur au mien; et le pape, presque toujours, ne permettait pas que la dignité patriarcale elle-même, quand le primat de Ravennes était présent, passât avant moi; non-seulement je me mêlais, mais on me forçait de me mêler avec le sénat des évêques et des cardinaux romains. Tous ceux qui n'étaient pas de Rome étaient exclus des délibérations romaines; moi seul, ou presque seul, j'étais admis aux conseils les plus secrets, et je ne parle encore que des choses publiques. Comment vous expliquerais-je mes conversations particulières et intimes avec le Souverain-Pontife? Je le dis en vérité (et qu'on ne pense point que je parle autrement que je ne sens; car je n'ai point le droit de mo vanter), jamais, dans ces entre liens privés, je n'ai trouvé d'ami plus fidèle, de frère plus sincère, de père plus pur; son oreille m'écoutait avec patience, sa langue me répondait avec promptitude et justesse, non comme un supérieur à son inférieur, mais comme un égal à son égal , et quelquefois comme un inférieur à son supérieur. Point de faste, nul air de puissance, nul appareil de majesté : on n'apercevait qu'un homme plein d'équité, d'humiUlé et de raison. Toutes les fois que, dans mille diverses circonstances, j'ai demandé quelque chose, ou je l'ai obtenu, ou bien on me l'a refusé avec tant de justice que je n'ai pu m'en plaindre. Mais ici, je le dis sans orgueil, tout ce que vo-us souhaitiez pour moi , le pape me l'a accordé. Certes, ce n'est point une nouveauté que le monastère de Cluny soit honoré dans son chef, quel qu'il soit, par le souverain-pontife ; mais c'est une chose nouvelle qu'on n'ait pu remarquer ni un acte, ni une parole, ni un geste du
pape, qui ne fût favorable à l'abbé de Cluny. Je Tavais vu à Rome la première année de son pontificat; je l'avais vu ensuite à Cluny, puis à Auxerre, à Châlons-sur-Marne, à Reims et ailleurs ; mais il me parut alors tel que je ne l'avais encore vu nulle part.
Quant à l'accueil que j'ai reçu, pour moi et les nôtres, de toute la cour romaine, je vous le dis en peu de mots : il a été celui d'amis fidèles, de frères aimés, et tout ce que peut inspirer, du fond de l'âme, de plus vrai et de plus sincère la familiarité la plus intime. Tous vos vrais amis, et, entre tous l'illustre évoque d'Ostie, m'ont servi avec autant de zèle et d'efficacité que si vous aviez été vous-même à Rome. De courtes paroles ne suffisent point à exprimer tout cela : j'abrège donc ma lettre sur ce point; mais, par la grâce de Dieu, quand je vous reverrai, je ne ménagerai point mes paroles.
Votre sainte et douce lettre m'avertit qu'il est temps, qu'il est nécessaire que je ne rende pas le mal à ceux qui m'en ont fait» Vous m'exhortez à faire l'épreuve de ma clémence sur ceux qui ont voulu me nuire, et qui n'y ont point réussi au gré de leurs désirs; vous m'engagez à reconquérir par les entrailles de l'affection paternelle les fils ingrats qui m'ont abandonné. Vous me pressez d'être pour eux, auprès du siège apostolique, un père plutôt qu'un juge, et de faire rentrer dans le fourreau de la miséricorde le glaive prêt à frapper. Je vous réponds : ce que vous me conseillez de faire n'est pour moi ni une chose difficile, ni une chose inaccoutumée. Par caractère, comme par habitude, je suis disposé, excité même à l'indulgence; je suis accoutumé à soufî'rir et à pardonner; je l'ai bien prouvé, je puis le dire sans fierté, à l'époque du schisme de Ponlius. Tous ceux alors qui avaient failli, et en si grand nombre ^ et qui avaient commis mille actes coupables, et des crim ^'nconnus dans l'ordre monastique, je ne les ai pas frappés. du gi Ive; je ne leur ai fait aucune blessure; je ne les ai touchés d'aucune arme • c'est à peine si ma bouche leur a fait entendre une sévère parole. Ce que je fis alors, je l'ai fait souvent depuis, non pas pour d'aussi énormes excès, du moins pour des fautes très-graves encore et dignes de très-graves châtiments, si je ne me fusse laissé désarmer par l'indulgence. Je le fais encore fréquemment, et je ne cesse jamais, pour ainsi parler, de le faire assidûment.
Mais quoi! en sera-t-il toujours de même ! Ne chanterai-je donc
toujours que la miséricorde de Dieu, et jamais sa justice? De tou-l tes les voies du Seigneur, ne connaîtrai-je donc que celle de la pitié, et non jamais la voie de la vérité? Le soldat de Dieu interdira-t-il donc toujours le sang à son glaive? Mais, s'il en est ainsi, ce n'est pas seulement le roi, mais le soldat lui-même, qui porte le glaive inutilement. C'est en vain qu'on lit ces paroles, connues de l'univers chrétien : Feux-lu ne pas craindre la puissance? fais le bien, et tu recevras les louanges du pouvoir : mais tremble, si tu fais le mal. Mais, dira-t-on, TEgllse n'a plus de glaive, le Christ le lui a enlevé, en disant à Pierre : Remets le glaive dans le fourreau; celui qui se servira du glaive périra par le glaive. Cela est vrai : sans doute l'Église n'a pas le glaive royal, mais elle a la verge du pasteur, de laquelle parle l'apôtre : Que voulez-^vous ? Fiendrai-je vers vous dans un esprit de mansuétude, ou bien armé de la verge ? Mais, que dis-je? l'Eglise ne porte pas seulement la verge pastorale ; elle a aussi le glaive, selon le même apôtre : Couvrez-vous du casque du salut, armez-vous du glaive de Vesprit, c'est-à-dire du verbe de Dieu, Que si ce glaive se repose et se cache toujours ; si on ne le tire jamais pour Teffroi des coupables, qu'arrivera-t-il ? A en croire Salomon , les animaux des champs se révolteront contre une main faible; — ils feront la guerre à leur pasteur, dit un ami de Job. Et que deviendra la perversité des méchants, si l'impunité les rend pires encore? Je passe sous silence Phinée, Hélias, les Machabées, que l'Écriture cite et célèbre commode sévères vengeurs des crimes. Je choisis pour exemple cet homme qui fut le plus doux entre tous les hommes qui vivaient sur la terre. Qui ne sait son nom? Eh bien ! ce grand homme, si renommé pour son esprit de mansuétude, ne craignit point de venger, par un horrible exemple de mort, les injures de Dieu et les siennes. Je ne m'étendrai pas davantage sur une chose si connue. Parlerai-je de Samuel priant pour ses ennemis? Citerai-je David épargnant mille fois ses ennemis les plus acharnés? Cependant, l'un tua, déchira de sa propre main le riche roi des Amalécites ; l'autre ne se contenta pas de s'écrier dans le secret de son cœur : Je poursuivrai mes ennemis , je les saisirai, et je ne m"* arrêterai point jusqu'à ce qu'ils aient péri; il les poursuivit réellement, il les saisit , et ne s'arrêta point avant de les avoir détruits. Le Sauveur, Jésus miséricordieux, qu'a-t-il fait lui-même? Il souffrit la flagellation, mais il en flagella d'au-
1res ; il chassa du temple à coups de fouet, de sa propre main, et non de la main d'autrui, les marchands qui se livraient à leur négoce dans le lieu saint ; et ses disciples se souvinrent alors qu'il est dit de lui dans le psaume : Le zèle de la maison de Dieu me dévore. Mais pourquoi toutes mes paroles ? J'ai l'air de vouloir enseigner Minerve, de jeter une goutte d'eau dans le Rhône, ou de porter du bois à la forêt. Dieu me garde d'une telle puérilité. Quelle est donc mon intention? Je n'en ai qu'une, et je la confie au plus saint, au plus intime de mes amis. Votre béatitude croit peut-être , en lisant ce qui précède, que je suis plus emp('rté que mes ennemis, et que je veux me rassasier de leurs tourments et de leurs supplices. Je n'ai jamais été, je ne suis pas, je ne puis pas être leur bourreau; bien qu'ils se soient rendus fort coupables envers leurs frères, par des médisances, des blâmes et des calomnies; bien qu'ils les aient mis en pièces comme avec des dents de chiens, et qu'ils aient en quelque sorte déchiré leurs propres entrailles avec leurs ongles; bien qu'ils aient, je le sais, méchamment blessé le corps de leur église, de l'église de Cluny. Qu'ils obtiennent donc leur pardon, si cela vous paraît utile; qu'on aille même jusqu'à les récompenser. La récompense, s'ils n'abusent point de ce bienfait, pourra les exciter à mieux agir, et le pardon les détourner de fautes plus grandes. Mais, me direz-vous, pour que la charité soit pleine, elle ne doit pas se contenter de ne pas faire du mal; elle doit, pour être entière, faire encore du bien. Allons, bon gré mal gré, je serai forcé d'être parfait, comme mon Père céleste fut parfait lui-même. Je ne me vengerai pas de mes ennemis : bien plus^ je leur ferai du bien. Qu'ils obtiennent des places, qu'ils gouvernent, qu'ils régnent, mais sans moi. Sans moi, et comment? qu'ils aient de ma main des dignités et des honneurs monastiques: mais non pas autour de moi. Que, loin de moi, ils jouissent de mes droits ; qu'ils aient même mon affectiouj s'ils la méritent : mais qu'ils ne demeurent point à mes côtés. 11 n'y a point, vous le savez, et comme le dit celui que vous connaissez bien, il n'y a pointde peste plus nuisible que la familiarité d'un ennemi. Il y a encore un proverbe vulgaire : Etre trompé une première fois, c'est un inconvénient; une seconde fois, c''est sottise ; tme troisième fois, c'est une honte. Et pour ajouter quelque chose du langage divin : u4yez beaucoup d'amis, dit Salomon, mais ne prenez qu'un conseiller entre mille. Il semble que je parle
en enfant du siècle : et pourtant , Dieu m'en est témoin , je n'ai pas beaucoup de souci du siècle, et j'en aurais bien moins encore, et point du tout peut-être, si les fils du siècle le permettaient. Mais comme ils sont plus adroits à se propager que les fils de la lumière, plût à Dieu que la simplicité de la colombe me fût donnée pour éviter leur méchanceté, et la prudence du serpent pour prévenir leur malice !
Voilà ce que j'ai à vous dire à présent sur ce point. Quant à la dernière partie de votre lettre, que puis-je répondre aux dignes paroles de votre sainte bouche? Je ne trouve rien qui y puisse suffire. Mais si je suis impuissant à vous répondre, je puis du moins vous donner un entier dévouement de cœur et d'âme en échange de la profonde affection que vous me témoignez. Oui , je vous rencon^ trerai, je vous rejoindrai dans le lieu qui vous paraîtra convenable à vous et à vos affaires. Vous qui vous nommez mon serviteur, autant que je suis le vôtre, je vous verrai, soit à Dijon, soit à Clairvaux même; car je reconnais la vérité de ce que vous m'avez dit; vous ménager, c'est me ménager moi-même.
Note L, page 91.