PIERRE A EUGÈNE III
Si les desseins de Dieu m'avaient donné une demeure voisine de votre paternité, j'aurais désiré vous rendre compte de tout ce que je fais, et vous consulter sur tout ce que je dois faire. Maintenant, éloigné de vous, je souhaite du moins faire souvent ce que je ne puis faire toujours. C'est pourquoi j'annonce à votre bienveillance ce qui est arrivé, depuis mon retour, au château que Hugues-le- Déchaussé bâtissait, pour ainsi dire, sur la tête même de Cluny. Je m'en étais plaint à vous, vous le savez, et votre prévoyance l'avait frappé d'un sévère anathème. A mon retour donc, j'ai trouvé la forteresse non-seulement commencée , mais déjà entourée de puissantes murailles, et presque entièrement achevée, si l'on excepte une tour en pierre , dont Hugues avait déjà rassemblé les matériaux, et à la place de laquelle il avait élevé une tour en bois.
J'ai trouvé que les miens avaient entouré de fossés et fortifié un des villages de ma juridiction, Clairmain, très-voisin du château de Hugues, pour opposer retranchements à retranchements, autant du moins que la brièveté du temps Favait permis. J'ai trouvé tous mes voisins, nobles et châtelains, et jusqu'aux comtes et aux ducs de Bourgogne eux-mêmes, attirés, comme on dit, par l'appât d'une fortune dorée, et séduits par l'odeur d'une fumée d'argent, excitant de toutes parts les nôtres à prendre les armes. Leurs propos avaient l'air de conseils et de condoléances d'amis; mais, dès que je les entendis, je m'aperçus où ils en voulaient venir, et je fis semblant de leur prêter une oreille complaisante, comme à des conseillers salutaires. Plusieurs des miens poussaient aussi à la guerre, mais dans quel esprit, ils ont pu le voir; ils prétendaient qu'il fallait s'en rapporter à des hommes expérimentés qui, accoutumés aux combats et sincèrement attachés à nous, ne nous engageraient point à une résolution vaine, et ne voudraient pas nous donner des conseils funestes. Un bien plus grand nombre des nôtres affirmaient tout au contraire que jamais Chmy n'avait rien gagné à guerroyer; qu*il n'y avait qu'un méchant ou qu'un ennemi qui pût conseiller à des moines de combattre et de ceindre leur cucuUe du glaive; et que ce serait une monstruosité prodigieuse que de les voir marcher à la guerre dans un tel costume; qu'il n'y aurait pas assez de rires et de moqueries dans le monde entier pour des soldats et des athlètes de cette espèce; et que les gens du siècle ne se soucieraient plus désormais de prendre l'habit religieux, s'ils le voyaient ainsi quitté follement par les religieux mêmes; qu'en outre, des préjudices sans nombre pouvaient résulter de cette entreprise, puisqu'une défaite aurait bientôt épuisé des revenus plus grands que ceux de l'abbaye, et l'entraînerait insensiblement à sa ruine; et qu'enfin des hommes entièrement étrangers aux habitudes guerrières, et livrés à des études et à des occupations tout à fait opposées, ne pourraient que devenir la proie infaillible et facile d'ennemis rusés, élevés dès l'enfance dans le métier des armes.
Cet avis parut manifestement le plus sage ; et par la médiation de Hugues de Berzé et de quelques autres chevaliers, et, de notre côté, parles démarches du frère Enguizon surtout, et de quelques autres moines, nous avons fait le traité de paix que voici : Hugues détruit de fond en comble, de ses propres mains, les fortifications
qu'il a élevées, et promet par serment de ne jamais élever dans la suite de forteresse dans le même lieu; il fait don à l'église de Cluny de la montagne elle-même sur laquelle il avait fait ses constructions; il jure qu'il s'interdit désormais toute fortification, en quelque lieu que ce soit, depuis son château do Bussières jusqu'à Cluny; il fait la même défense à tous ses héritiers, et il garantit qu'il dressera de toutes ces promesses un acte revêtu de l'autorité et du témoignage de l'archevêque de Lyon et de ses suffraganls, du comte Guillaume, et d'autres nobles du pays. De notre côté, et en échange, nous lui avons donné deux cent vingt livres. Que votre Sublimité sache donc les principales circonstances de cette affaire; car nous n'avons point oublié le conseil que vous avez donné, en préférant faire des sacrifices pécuniaires, comme condition de la paix, plutôt que de risquer de bien plus ruineuses dépenses dans les hasards d'une guerre.
Noie M , |>iîg€ 09.
PIERRE A BERNARD
Je vous ai envoyé la traduction de mon traité nouveau contre la détestable et criminelle hérésie de Machumet. Je l'ai fait traduire d'arabe en latin, pendant mon dernier séjour en Espagne. J'ai confié cette traduction à un homme également habile dans les deux langues, maître Pierre de Tolède, Mais, comme la langue latine lui était pourtant moins familière que l'arabe , je lui ai donné pour collaborateur un savant homme, mon cher fils et frère Pierre, mon secrétaire, bien connu , je crois, de votre Révérence. Celui-ci a poli et arrangé les expressions latines que le premier employait avec assez peu d'ordre et de délicatesse, et composé une lettre, ou plutôt un livre, qui sera, je pense, fort utile au plus grand nombre par l'explication qu'il renferme de choses nouvelles et inconnues.
En faisant travailler à cette traduction, mon dessein a été de suivre l'exemple des Pères, qui, loin de garderie silence devant aucune des hérésies de leur temps, pas même la plus légère, si l'on
peut parler ainsi, leur ont au contraire résisté de toute la force de leur foi, et ont prouvé par leurs écrits et dans leurs controverses qu'elles étaient détestables et dignes d'être condamnées. C'est la même chose que j'ai voulu essayer à l'égard de cette erreur capitale, de cette lie de toutes les hérésies, dans laquelle se sont comme réfugiés les débris de toutes les sectes diaboliques qui se sont élevées depuis la venue du Sauveur. Et si chacun sait que cette peste mortelle a infecté presque la moitié de l'univers, j'ai voulu montrer du moins à ceux qui l'ignorent combien, par ses folies et ses turpitudes, elle mérite l'indignation et l'exécration de tous. Vous reconnaîtrez vous-même, en lisant cette traduction, (chose à vos yeux, comme aux miens, assurément bien lamentable!) qu'une si grande partie du genre humain a été abusée par de coupables et abjectes souillures, et, après toutes les grâces apportées sur la terre par le Christ, bien légèrement détournée du droit chemin par un impur fondateur de secte.
Je n'ignore pas que mon traité, qui n'a pu, dans leur propre langue, être utile à la conversion de ces hommes perdus, leur servira moins encore dans la traduction latine; mais elle sera utile peutêtre h quelques Latins, soit en leur apprenant bien des choses qu'ils ne savent point, soit en kur prouvant, par une lutte décisive, combien est condamnable l'hérésie dont ils ont entendu parler. Et pour que nos chrétiens n'ignorassent rien de cette damnable secte, j'ai fait traduire en entier, et dans son ordre, toute la loi, qu'ils appellent, en leur propre langue, Alkoran ou Alkiren. Ce mot d'Alkoran ou d'Alkiren veut dire littéralement collection de préceptes; l'auteur a feint criminellement d'en avoir reçu une partie du ciel même. J'ai fait aussi traduire quelques-unes de ses fables, dans lesquelles il met en scène un certain juif Abdias et d'autres juifs. Il est impossible de rien voir de plus délirant; dans aucun do ses ouvrages Machumet n'a rassemblé autant de rêves, et n'a mieux ravalé sa secte au niveau des bêtes.,. Je vous ai tracé le plus brièvement que j'ai pu la vie du faux prophète, et un sommaire de sa loi criminelle, afin de vous les faire connaître et de vous engager à écrire contre uneaussi pernicieuse erreur. Car, bien que ce travail ne puisse guère servir, je vous l'ai déjà dit, à ces hommes perdus, je crois néanmoins qu'il e.^* convenable qu'il se trouve dans l'arsenal chrétien des armes contre cette hérésie, comme contre toutes les autres, et vous êtes digne de remplir celte tâche.
Que si l'on objecte l'inutilité de l'œuvre, parce qu'il ne se rencontrera personne qui ait à se défendre avec les armes préparées, il faut qu'on sache que, dans la république de Dieu, il y a des choses qu'on fait pour la défense, d'autres pour l'ornement, d'autres enfin dans ce double but. Le pacifique Salomon prépara des armes défensives, quoique, de son temps, elles fussent peu nécessaires. David fit des préparatifs d'argent, d'ornements, de matériaux destinés à la construction et à la splendeur du temple divin ; mais tout cela ne servit de rien sous son règne ; ce ne fut qu'après lui qu'on en fit l'emploi à des choses saintes. Tous ces préparatifs demeurèrent, il est vrai, quelque temps sans application; mais la nécessité des temps ne tarda point à révéler l'utilité de c^ qui d'abord semblait fort inutile. Mais, de nos jours mêmes, à mon avis, la réfutation du mahomélisme ne doit pas être nommée chose oiseuse; car, selon l'Apôtre, votre devoir, comme celui de tous les hommes savants, c'est de combattre, de détruire, de fouler aux pieds, oralement et par écrit, avec un zèle infatigable, toute science qui s'élève contre la grandeur de Dieu. Si une réfutation est impuissante à convertir ceux qui sont dans l'erreur, le savant, le docteur, si le feu de la justice le brûle, doit veiller sur les chrétiens infirmes que les motifs les plus légers peuvent scandaliser ou secrètement émouvoir. Je puis vous citer tous les Pères, et principalement saint Augustin; bien qu'il n'ait pu ramener à la foi par ses efforts et par ses écrits Julianus Pelagianus et Faustus Manicheus, il n'en a pas moins composé contre leurs erreurs d'énormes volumes. Ainsi fit-il de tous les hérétiques de son temps, et même de ceux qui existaient avant lui ; ainsi fit-il des juifs et des païens; fournissant des armes contre eux, non-seulement à ses contemporains, mais laissant encore à nous et à toute la postérité les dons de sa piété et de sa science.
Si donc Dieu vous inspire la volonté de traiter un tel sujet (car,, par la grâce de Dieu , vous en avez le talent) , écrivez, et je vous enverrai le livre que je ne vous ai point encore adressé; afin que, par voire bouche pleine des louanges divines, l'Esprit de bonté réponde à l'Esprit de méchanceté, et que les trésors de votre sagesse comblent cette lacune dans les trésors de l'Eglise. Envoyezmoi, je vous prie, par le présent porteur ou par un autre, la lettre que vous avez écrite à quelques Chartreux, et dans laquelle vous leur répondez sur les préceptes de leur règle et sur divers usages
de Tordre monastique. Je n'ai lu cette lettre qu'une seule fois h Cluny, et depuis ce temps-là je n'ai pu me la procurer pour la relire. Je vous aurais adressé, de mon côté, à vous, mon savant et cher ami, si je l'avais eue à ma disposition, l'épître que j'ai composée , il y a quatre ou cinq ans , contre certains articles de rhérésie provençale, afin que vous la lisiez, et que vous suppléiez à ce qui pourrait y manquer par un traité ou une lettre de votre main. Mais je n'ai pu vous la transmettre, car un de nos frères l'a emportée dernièrement en Auvergne, et j'en ai moi-même envoyé une copie en Provence avec un autre traité contre les mêmes hérétiques. Je vous l'enverrai dès que j'aurai pu en fa ire prendre copie sur un autre exemplaire. Sur tout cela dites-moi votre avis ; et , bien que mille empêchements m'aient obligé à vous écrire bien tard, veuillez, si vous le pouvez, ne pas me faire attendre longtemps votre réponse.
PIERRE A GUIGON, CHARTREUX.
Je vous ai envoyé la vie de saint Grégoire de Nazianze et de saint Chrysostôme, comme vous me l'avez demandé. Je vous ai adressé en même temps le petit livre, ou plutôt la lettre du bienheureux Ambroise, contre le rapport de Symmaque, préfet païen de Rome, lequel, au nom du sénat , demandait que les empereurs rétablissent dans la ville le culte des idoles. Rien que Symmaque, en son rapport, se montre un orateur très-délié, cependant, pour le style comme pour l'harmonie^ Ambroise et notre remarquable poêle Prudence lui ont très-victorieusement répondu.
Je ne vous ai point fait passer le traité de saint Hilaire sur les psaumes, parce que j'ai trouvé dans mon exemplaire la même faute que dans le vôtre. Tel qu'il est, cependant, si vous le voulez, écrivez-moi, et je vous l'enverrai. Nous n'avons pas Prosper contre Cassien, vous le savez : car nous Pavons envoyé à saint Jean d'Angélyen Aquitaine; mais une autre fois, s'il vous est nécessaire, je
pourrai vous le transmettre. Envoyez-moi, s'il vous plaît, le grand volume des épîtres de saint Augustin, qui contient presque en commençant les lettres du saint Père à saint Jérôme, et celles de Jérôme à lui-même. Car, par un singulier accident , un ours a dévoré, dans une de nos maisons, une grande partie de ces lettres.
Note P, page 107.
PIERRE A ROGER, ROI DE SICILE
C'est par moi que les rois régnent, dit la sagesse de Dieu, et que les législateurs décrètent la justice. Puisque les conseils célestes vous ont mis au nombre des rois, nous remercions, autant qu'il est en nous, la souveraine Providence, non-seulement d'avoir placé votre sublimité à la tête de grands peuples, mais encore d'avoir songé avec prévoyance aux besoins des nations qu'elle vous a données à gouverner. C'est pourquoi nous nous réjouissons et nous nous glorifions dans le Seigneur; c'est pourquoi nous embrassons de tout notre sincère amour votre grandeur, bien que votre visage ne nous soit point connu : et nous prions humblement et fréquemment le tout-puissant Sauveur d'élever magnifiquement votre puissance royale, pour l'honneur de son nom et pour le salut de son peuple. Et qui ne se réjouirait, qui ne s'unirait à vous de tous ses efforts, s'il le fallait, pour conserver, augmenter, étendre les bienfaits d'une paix profonde que Dieu, après tant d'orages, de maux et de guerres, a répandus par votre main sur la Sicile, la Pouille, la Calabre et plusieurs autres contrées? Est-il un seul membre de l'Église de Dieu qui ne s'applaudisse dans le Seigneur du repos si ferme et si stable rendu et conservé par vous à tant d'églises? En apprenant que les clercs, les moines, les nobles, les habitants de la campagne, les marchands chargés d'argent et de marchandises, et, en général, toute la population de vos états, jouissent en paix de leurs propriétés respectives, délivrés, par vous, de toute crainte des tyrans de passage, des ravisseurs et des voleurs même; en apprenant que tous ces biens sont
assurés à tant d'hommes, de classes différentes, par un seul bon prince, qui ne rendrait grâce de toutes ses forces au Roi des rois, et ne le conjurerait de conserver et d'agrandir le royaume d'un tel roi? Voilà ce qui, d'abord, m'a porté à vous aimer; voilà ce qui m'a forcé de vous admettre au nombre des plus grands amis et des plus illustres bienfaiteurs de l'église de Cluny, entre les plus grands rois de la chrétienté, les rois de Rome, de France, d'Angleterre et d'Espagne. Voilà pourquoi, depuis longtemps, je prie Dieu pour votre repos, votre honneur et votre salut, et j'appelle sur vous les bénédictions et les prières de tous les hommes, excitant en votre faveur les étrangers aussi bien que mes compatriotes. J'en ai pour témoins ma conscience, le chancelier de l'Église romaine et le pape lui-même. A Pise, à Rome, en Gaule, de vive voix quand j'étais auprès de lui, par mes lettres quand j'en étais séparé, je n'ai point cessé d'entretenir le saint Père dans de pacifiques intentions à votre égard. Je l'ai averti, je l'ai prié de ne point se fier à vos ennemis qui menaçaient votre repos et vos droits. Cette réconciliation, bien que longtemps différée, mais enfin réalisée, à votre grande satisfaction et à la grande joie de tous les amis de la paix, nous invite à rendre à Dieu nos actions de grâces. Je vous prie donc, et autant que j'en ai le droit, je vous avertis, comme mon illustre et cher ami, d'embrasser de tout votre cœur cette paix avec votre pasteur et le chef suprême de l'Église de Dieu, et de mettre tout votre zèle à la maintenir. Que dans les choses spirituelles et temporelles, il se réjouisse en vous, comme dans un excellent fils, et vous en lui, comme en un père bienveillant.
Je vous renvoie avec cette lettre Gaufridus, notre fils, qui m'a apporté la vôtre si pleine de bonté. Je recommande à votre indulgence royale et le messager et le petit monastère confié à sa direction , le seul que Cluny ait encore dans votre royaume de Sicile. 11 m'a dit combien vous témoignez d'amitié à lui et à son couvent; je vous en remercie; et si, jusqu'à présent, nous n'avons qu'un seul monastère en Sicile, je compte bien que l'amitié particulière d'un si grand ami n'y laissera point longtemps ce couvent tout seul. Car, si Dieu inspirait cette pensée à votre cœur royal, on verrait se multiplier cet humble commencement; la semence déjà jetée sur votre terre produirait une ample moisson , et dans nos âmes aussi croîtrait le désir de multiplier en Sicile des établissements monastiques. Votre sagesse le sait bien, la meilleure
excitation à un plus grand travail, c'est l'espoir d'un plus grand gain. J'appelle un plus grand gain la multiplication des personnes religieuses; parce qu'un plus grand nombre de moines conserve bien mieux qu'un plus petit la religion monastique; car, comme dit l'Ecriture: Malheur à l'homme seul; s'il iomhe^ il ne se trouvera personne qui le relève; et encore : le frère aide le frère, comme une ville puissante et fortifiée* Si donc le nombre de nos frères ou de nos maisons religieuses pouvait s'accroître, ce serait redou-» bler notre zèle à propager la religion monastique. Votre trésor royal ne pourrait pas s'enrichir d'une plus précieuse richesse que de celle qui, montant de la terre au ciel, ne devient jamais la proie des voleurs, et ne craint, selon l'Évangile, ni la corruption des vers, ni la main des ravisseurs. Soyez excité de plus en plus à bien faire, non seulement, ce qui est le plus important, par la crainte de Dieu, cette force principale de tous les états, mais encore par la bonne renommée de vos vertus, dont je vous ai parlé, et qui s'étend partout. Il est glorieux à un grand roi de s'incliner devant la justice,,j par la crainte de Dieu ; il lui est utile et honorable tout ensemble de vouloir étendre encore son illustre renom.
PIERRE A ROGER, ROI DE SICILE
Celui qui connaît toute chose sait combien j'aime votre subli* mité, et combien je désire que vous prospériez dans le Seigneur] et dans vos intérêts personnels. En apprenant la mort de vos fils, nous avons été bien affligés, et nous avons ordonné à notre monas-j tère de célébrer dos messes, d'adresser des prières à Dieu, et dej répandre des aumônes , pour les âmes de vos enfants, et pour de-j mander au Seigneur votre santé. Non- seulement en ce moment] même, mais très-souvent, aux jours solennels, etdansnos chapi-'J très généraux, nous rappelons votre mémoire entre tous les autres] rois nos amis et nos bienfaiteurs. Au reste, nous instruisons votre grandeur royale que nous éprouvons beaucoup de peine des ini-j mitiés qui se sont élevées entre vous et le roi des Allemands, em-j pereur des Romains; car je sens, et bien d'autres avec moi, que ces mésintelligences nuisent beaucoup aux royaumes latins et k\ la propagation de la foi chrétienne. J'ai souvent entendu dire qi
votre courage guerrier avait enrichi l'Eglise de Dieu de plusieurs conquêtes faites sur le territoire des ennemis de Dieu, je veux dire des Sarrasins ; mais combien ces glorieuses conquêtes seraient plus nombreuses encore, à mon avis, si l'amitié vous liait à l'empereur! Il y a un autre événement qui nous fait plus vivement encore, ainsi qu'à presque toute la Gaule, désirer votre réconciliation avec l'empire; c'est la conduite inouïe, détestable, lamentable des Grecs, et Taffreuse trahison de leur roi envers nos pèlerins, cette brave armée du Dieu vivant. Et, pour vous dire tout ce que j'ai dans l'âme, je n'hésiterais point à donner ma vie, si la mort d'un moine pouvait être nécessaire, pour que la justice divine daignât venger sur quelqu'un des Grecs la mort de tant de guerriers, de tant de nobles hommes, cette fleur de presque toute la Gaule et de toute la Germanie, si misérablement et si traîtreusement détruits. Je ne vois sous le ciel, parmi les princes chrétiens, personne qui puisse accomplir aussi bien, aussi convenablement, aussi efficacement que vous, une œuvre si sainte, si désirable au ciel comme sur terre. Car je ne veux pas vous flatter, et je ne fais que répéter les paroles de tous, et les espérances que donnent vos actions passées; pour faire un si grand bien, vous avez un esprit plus habile que les autres princes, vous êtes plus riche qu'eux, plus exercé en courage et plus voisin aussi du lieu du désastre. Levez-vous donc, excellent prince, levez-vous à ma voix qui vous annonce les vœux de tous, plus encore que les miens; levez-vous pour secourir le p^ple de Dieu, et pour défendre la loi de Dieu avec le zèle des Machabées; vengez-vous de tant d'opprobres, de tant d'outrages, de tant de morts , de tant de sang répandu dans l'armée de Dieu par des mains impies! Je suis prêt, à la première occasion favorable, à me rendre auprès de l'empereur, pour plaider la sainte cause de la paix, et employer tout mon zèle et toutes mes forces à ramener et sceller entre vous et lui une réconciliation qui sera si agréable à Dieu. Je vous écrirai encore par la volonté de Dieu, immédiatement après mon entretien avec l'empereur, dans quelles dispositions je l'aurai trouvé; et mes lettres ne vous laisseront rien ignorer.
PIERRE A ROGER , ROI DE SICILE
Je rends grâces au tout-puissant Roi des rois qui vous a distingué, entre tous les rois et les princes de l'univers, par une sorte de magnificence de gloire, et qui a élevé si haut la réputation de votre nom célèbre , que bien des hommes peuvent partager avec vous le titre royal, mais qu'on n'en trouverait aucun, ou presque aucun, qui vous fût égal par la bravoure , la prudence et la probité. Vos vertus sont bien attestées par la Sicile , la Calabre , la Pouille et une grande partie de l'Italie, soumises à vos lois ,* malheureux pays qui , avant vous , étaient des repaires de Sarrasins, des nids de pirates, des cavernes de brigands, et qui maintenant, par la grâce du Dieu de miséricorde qui anime votre zèle et protège vos travaux, sont devenus le séjour de la paix, une demeure hospitalière, et comme le royaume joyeux et pacifique d'un autre Salomon. Ah ! je vous le dis, et Dieu , qui lit dans toutes les secrètes pensées, m'est témoin que je ne cherche pas à vous flatter, plût à Dieu que la malheureuse et pauvre Toscane fût réunie, avec les provinces adjacentes, à votre heureux empire, et que ses intérêts perdus fussent incorporés dans votre paii:ible royaume ! On n'y verrait point, comme aujourd'hui, les choses divines et humaines dans une confusion déplorable ; les villes, les châteaux, les bourgs , les villages , les places publiques , les églises ellesmêmes consacrées à Dieu^ être la proie des homicides, des sacrilèges, des voleurs : on ne verrait pas tomber en de telles mains, dépouillés, chassés, que dis-je? battus et tués, les pénitents, les pèlerins, iesclercs, les moines, les abbés, les prêtres, et jusqu'aux dignitaires les plus éminents du sacerdoce, les évêques, les archevêques, les primats et les patriarches! Ces calamités universelles et tant d'autres semblables , si détestables et si criminelles, disparaîtraient devant le glaive de votre royale justice : les ours, les léopards et les loups perdraient leur rapacité dévorante , et , pour emprunter le langage du grand et saint homme Job : « Tous les animaux de la campagne, qui maintenant se ruent sur leur proie , seraient devant vous inofî'ensifs. »
Mais ce triste pays porte encore la peine de ses crimes passés , et gémit sous le fouet divin : la fureur de Dieu ne s'est pas en-
core détournée, et sa main est toujours étendue. Cependant j*ai grand espoir, et je le puise en Jésus , mon Sauveur et le Sauveur de tous, que le Seigneur entendra les vœux et les désirs de tant d'infortunés , et que son oreille ne restera pas sourde aux bonnes dispositions de leurs cœurs. Mais, pour ne pas m'exposer aux méchantes conjectures de certains hommes qui mesurent la corruption d'autrui sur la leur, je m'arrête, de peur que, si ma lettre tombait entre leurs mains, ils n'y voulussent trouver que de vaines paroles, et la suspectassent comme une fausseté flatteuse. Dieu, qui voit d'en haut ma conscience, sait bien que je ne dis jamais que ce que je pense , et que mon sentiment sur vous n'a d'autre but, vous le savez vous-même, que dexciter de plus en plus votre royale noblesse à des choses honorables , en lui persuadant que les sincères louanges de ma bouche sont répétées par beaucoup d'autres. Je l'ai souvent écrit à votre majesté, voilà pourquoi, depuis vingt années, "je vous ai aimé du fond de l'âme, comme l'ami de la paix et le vengeur des crimes ; voilà pourquoi je vous ai préféré à tous les rois et princes de notre temps, un seul excepté, qui n'est plus; voilà pourquoi je suis résolu à vous garder mon affection jusqu'au dernier jour de ma vie. Voilà pourquoi, en présence des souverains pontifes, en face des rois et des princes, les plus grands comme les plus petits , je n'ai cessé de tenir sur vos illustres quahtés le même langage , et de recommander ardemment votre personne et votre royaume à Dieu tout-puissant, à mes frères et aux autres communautés religieuses.
Maintenant , je passe à d'autres choses, et je veux que votre grandeur sache que je suis venu à Rome, que j'y suis resté quelques semaines, et que, après y avoir terminé les affaires presque innombrables de l'église de Cluny, j'avais arrêté de traverser la mer pour aller vous voir. Mais, comme aux années dernières, j'ai fait pour cela de vains efforts : ma volonté a été vaincue par les nécessités de mon ordre qui me rappelaient à Cluny. J'avais un double motif de passer en Sicile, d'abord celui de voir, comme je l'avais mille fois souhaité, votre royale personne, qui m'est, je le répète, plus chère que tous les autres rois, ensuite de révéler particulièrement les nécessités de votre monastère de Cluny à un roi qui les connaît peu et qui , je le pense, nous aime tout spécialement. Si je n'ai pu accomplir moi-même mon dessein , j'ai du moins envoyé à ma place à votre très-noble générosité un homme
savant et probe, un de nos vénérables frères, sacristain de Cluny. Si vous le permettez, il vous dira ce que je vous aurais dit ; il entendra ce que j'aurais entendu de vous. Votre église de Cluny crie vers vous et frappe à la porte d'un ami, afin d'exciter votre munificence à se montrer aussi libérale envers elle qu'elle a su se faire aimer de votre haute bienveillance. La nécessité nous force à implorer vos largesses pour subvenir aux dépenses infinies et bien connues de tous, de notre grand et illustre monastère, qui, depuis le jour où la première pierre en a été posée , a coutume de recueillir de toutes les mains pour pouvoir répandre ses dons sur tous. Dès sa naissance , il n'est pas seulement devenu la grande hôtellerie des étrangers et la retraite de tous ceux qui ont voulu s*y réfugier, mais encore, pour ainsi parler, le trésor public de la république chrétienne. Il est économe pour lui-même et prodigue pour les autres; il mesure moins ses largesses sur ses ressources que sur les besoins d'autrui. Aussi , ni ses revenus ni ce qu'il reçoit ne lui suffisent ; car le nombre de ceux qui lui demandent est beaucoup plus grand que la libéralité de ses bienfaiteurs. Ce qui augmente notre gêne, c'est que le produit accoutumé des largesses royales s'est évanoui avec les bons rois et les bons princes. Les maîtres modernes des terres qui nous touchent n'ont pas les moyens de nous aider puissamment, quand ils en auraient la volonté. C'est ce qui fait que Cluny a beaucoup de débiteurs et peu de bienfaiteurs. Le roi des Allemands aime beaucoup Cluny, je le crois ,- le roi d'Espagne , le roi d'Angleterre , le roi des Francs , plus rapproché de nous, nous aiment beaucoup aussi : mais, malgré le grand attachement qu'ils nous portent aussi bien que d'autres puissances , l'effet de leur affection est presque nul à noire égard. Ils égalent leurs prédécesseurs en amitié pour nous , mais ils ne les égalent point en munificence. Ils nous aiment, et je ne dis pas cela par malice , ils nous aiment , comme parle l'apôtre Jean, en paroles et avec la langue, mais non en œuvres et en vérité. Que dirai-je de plus? Pour parler avec vous le langage de Dieu avec le Psalmiste : « Le pauvre a été abandonné à vos soins: \ vous serez l'appui du pupille. » Les rois dont je vous ai parlé vous ont laissé l'église de Cluny, comme dépourvue do ses anciens appuis : ils ont la volonté de nous aider, mais ils disent qu'ils ne le peuvent : vous qui en avez le pouvoir, par la grâce du souverain Roi, nous vous conjurons d'en avoir la volonté. Amassez-vous
donc , selon les paroles du Seigneur, des trésors dans le ciel, que la rouille et les vers ne puissent ronger, que les voleurs ne puissent fouiller et dérober. Mettez des effets solides où les autres ne donnent qu'une affection toute nue; et, de même que vous surpassez tous les rois ou princes vos contemporains par vos vertus nombreuses , surpassez-les encore dans cette œuvre si fructueuse et si divine. S'il me reste quelque chose à vous dire, interrogez et écoutez le porteur de ma lettre, homme rempli de prudence.
IVoteQ, page 107.