‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 34 sur 60 · PIERRE AU ROI DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PIERRE AU ROI DES FRANÇAIS

Bien que je ne puisse accompagner sur la terre étrangère la sainte milice du roi éternel, qu'il a résolu d'armer contre les ennemis de sa croix, par votre main, ô roi de la terre, je veux du moins vous suivre , autant qu'il sera en moi , de mon dévouement, de mes prières, de mes conseils et de mes secours. Mon empressement est bien naturel : car est-il personne, fût-ce le dernier des chrétiens, qui ne soit ému de ce vaste et prodigieux ébranlement de l'armée de Dieu ? Qui donc ne rassemblerait pas toutes les forces de son âme pour aider, selon sa puissance, la céleste expédition? Nous voyons de nos jours se renouveler les temps antiques : et, dans les temps de la grâce nouvelle, recommencent les miracles du vieux peuple. Moïse est sorti de l'Egypte , et il a vaincu les rois des Amorrhéens avec les nations leurs sujettes. Josué lui a succédé : par l'ordre de Dieu, il a détruit les rois des Chananéens avec leurs peuplades innombrables; et, après la disparition des impies , il a partagé leurs terres par la voie du sort entre le peuple de Dieu. Un roi chrétien, sorti des dernières limites de l'Occident, pour ainsi dire des lieux mêmes oi^i se couche le soleil, menace l'Orient : armé de la croix du Christ, il attaque la nation détestable des Arabes ou des Perses, qui prétendent de nouveau subjuguer la Terre-Sainte. Certes, les chefs des Juifs

furent grands; ils surpassèrent, par l'éclalanto sainteté de leur vie, les princes modernes: mais voici pourtant en quoi le roi des chrétiens paraît égaler et surpasser peut-être les chefs de la Judée. Les princes juifs , de l'ordre de Dieu , et par la force des armes , détruisent les nations profanes et conquièrent leur territoire pour Dieu et pour eux-mêmes. Le roi des chrétiens , par le commandement du même Dieu, vaincra les Sarrasins, ennemis de la vraie foi, et il s'efforcera de s'emparer de leur territoire pour Dieu , et non pas pour lui-même. Ceux-là accomplissent les divins préceptes ; mais ils sont encouragés en partie dans leurs efforts guerriers par l'espérance d'une récompense terrestre. Celui-ci expose et sacrifie son royaume, ses richesses et sa vie elle-même, non pas pour gagner en ce monde quelques provinces, comme un roi conquérant, mais pour être couronné d'honneur et de gloire par le Roi des rois, à la fin d'un règne mortel. Une victoire sublime et certaine ne manquera donc point au roi qui se couvre d'armes plutôt divines qu'humaines ; et toute la résistance des barbares Orientaux ne prévaudra point contre l'armée du Dieu vivant. Et qui pourrait résister à ceux qui abandonnent les honneurs , les richesses, les voluptés, et jusqu'à leur patrie et leur famille, pour suivre leur Christ , et souffrir, combattre , mourir ou vivre pour lui? Qui pourrait résister sur terre à l'armée de celui qui a dit de lui-même : ce Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre ? »

Mais que servira-t-il de poursuivre les ennemis des espérances chrétiennes dans les contrées étrangères et les plus reculées , $i , auprès de nous, au milieu de nous, les juifs criminels et blasphémateurs, bien pires que les Sarrasins, blasphèment, foulent aux pieds, et souillent impunément, avec autant de liberté que d'audace, le Christ et tous les sacrements chrétiens? Comment le zèle de Dieu dévorera-t-il les fil3 de Dieu , si ces grands ennemis du Christ et des chrétiens , les Juifs, sont ainsi épargnés et respectés? Le roi des chrétiens a-t-il donc oublié ce que disait autrefois un saint roi des Juifs : « Ne haïssais-je pas , ô Seigneur, ceux qui te haïssaient? ne séchais-je pas de douleur à Taspect de tes ennemis ? Oui, je les haïssais de toute ma haine. » Si nous devons détester les Sarrasins, qui, tout en avouant avec nous que le Christ est né d'une Vierge, et en partageant plusieurs de nos croyances sur le Sauveur, nient pourtant qu'il soit Dieu , et surtout fils de

Dieu, et contestent sa mort et sa résurrection, dans lesquelles se résume notre salut ; combien ne devons-nous point haïr et exécrer les juifs, qui, ne partageant aucun de nos sentiments sur le Christ et sur la foi chrétienne, rejettent, blasphèment, et raillent la conception de la Vierge et tous les sacrements de la rédemption humaine? Et je ne dis pas cela pour aiguiser contre eux le glaive des rois et des chrétiens, et demander la mort de ces grands coupables : car je sais qu'il est écrit dans le divin psaume, où le prophète parle selon l'esprit de Dieu : « Le Seigneur m'a rendu niaître de mes ennemis, afin que j'épargne leur vie: » et Dieu ne veut pas la mort et la ruine entière des mauvais; mais il les réserve, comme Caïn le fratricide, à un plus affreux supplice et à une plus grande ignominie , en les condamnant à une vie pire que la mort. Lorsque Gain , après avoir répandu le sang de son frère, disait à Dieu : «Tous ceux qui me rencontreront voudront me tuer, » Dieu lui répondit: «Tu ne mourrrs point, comme tu le crois; mais tu seras gémissant et vagabond sur cette terre qui s'est abreuvée du sang de ton frère, et a reçu dans son sein le corps que tu as tué de ta main. » C'est ce même arrêt que la juste sévérité de Dieu a prononcé , dès le jour de la passion et de la mort du Christ, et qu'il exécutera jusqu'à la fin du monde, sur les juifs coupables et réprouvés. Puisqu'ils ont aussi versé le sang du Christ , leur frère selon la chair, ils demeurent esclaves, misérables, honteux, gémissants, errants sur toute la terre, jusqu'à ce que, selon le prophète, les débris de cette nation lamentable se convertissent à Dieu avec tout le reste des nations , et qu'ainsi , selon l'apôtre , « Israël entier soit sauvé. »

Je ne demande donc pas qu'on tue les juifs , mais seulement qu'on les punisse d'une peine qui convienne à leur méchanceté. Et quelle manière plus convenable de les punir , que celle qui , tout en condamnant l'iniquité, viendrait en aide à la charité? Quoi de plus juste que de les priver de ce qu'ils ont gagné frauduleusement, et de leur enlever, comme à des voleurs, et qui plus est, des voleurs audacieux et impunis , ce qu'ils ont criminellement volé? Ce que je dis est connu de tout le monde : car ce n'est point par les simples travaux d'agriculture , ni dans le service militaire, encore moins dans d'honorables et utiles fonctions, qu'ils remplissent leurs greniers d'abondantes récoltes, leurs caves de vin, leurs bourses d'écus, leurs coffres-forts d'or et d'argent;

mais c'est à l'aide de ce qu'ils dérobent indignement aux serviteurs du Christ, et en achetant à vil prix des choses très-précieuses que leur vendent furtivement ceux qui les ont volées. Si quelque voleur nocturne brise les portes des églises chrétiennes, et que dans son audace sacrilège il enlève les candélabres , les vases saints, les encensoirs, et jusqu'aux croix saintes et aux calices consacres , il fuit les chrétiens et se réfugie auprès des juifs : et parmi eux il jouit d'une indigne sécurité; et non-seulemont ils le reçoivent et le recèlent , mais encore il vend aux synagogues de Satan ce qu'il a volé aux églises consacrées. 11 trafique des vases qui ont contenu le corps et le sang du Christ avec ceux qui ont tué le corps et versé le sang du Christ, avec ceux qui l'ont couvert, autant qu'ils l'ont pu , d'injures et d'outrages, lorsqu'il vivait au milieu des hommes , et qui ne cessent de le poursuivre de leurs audacieux et insolents blasphèmes, maintenant qu'il est assis dans la majesté de la divinité éternelle. Les vases sacrés euxmêmes , qui sont en quelque sorte en captivité chez eux , comme autrefois chez les Chaldéens, ne sont pas à l'abri de leurs outrages, tout insensibles qu'ils soient. C'est dans ces vases qui lui sont consacrés que le Christ subit encore les avanies judaïques que les vases ne peuvent ressentir. Car je tiens des hommes les plus dignes de foi que ces misérables font servir ces vases divins , à la honte de Jésus et à notre grande honte , à d'épouvantables usages sur lesquels la pensée se porte avec horreur et qu'il est détestable de nommer. Bien plus, pour donner plus de sécurité à ce criminel commerce des voleurs et des juifs, une loi déjà ancienne, mais une loi vraiment diabolique, a été rendue par les princes chrétiens , qui déclare que si une chose d'église, ou , ce qui est pis encore, quelque vase sacré est trouvé chez un juif, celui-ci ne sera pas forcé de rendre la chose qu'il possède par suite d'un vol sacrilège, et que le juif sera dispensé de dénoncer le voleur. On laisse ainsi impunie dans le juif une action exécrable qu'on punit sur le chrétien par l'horrible supplice de la pendaison. Ainsi , là où le juif s'engraisse et s'entoure de délices, le chrétien est pendu.

Que l'on enlève donc aux juifs, ou que du moins l'on diminue considérablement cet excès de richesses mal acquises; et que l'armée chrétienne, qui, dans son amour pour le Christ, son Seigneur, n'épargne pas son argent et ses terres pour vaincre les

Sarrasins, n'épargne pas non plus les trésors des juifs si détestablement accumulés. Qu'on leur laisse la vie, mais qu'on leur ôte leur fortune, afin que l'audace des Sarrasins infidèles soit défaite par les mains chrétiennes, avec le secours de l'argent des juifs blasphémateurs. Que les richesses juives servent aux peuples chrétiens, même malgré eux, comme autrefois, lorsque les ancêtres des juifs plaisaient au Seigneur, les richesses des Egyptiens leur furent livrées par ordre de Dieu, pour qu'ils en fissent usage. Je vous ai écrit cela, ô excellent roi, par amour du Christ, de vous et de l'armée chrétienne : parce qu'il serait insensé , et prescjue offensant, à mon avis, pour la Divinité, que les richesses des profanes ne fussent pas employées , à plus forte raison , dans une expédition sainte à laiiuelle toutes les ressources des chrétiens vont équitablement contribuer.

Noie H, page 107.

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