PIERRE A L'EMPEREUR DE CONSTANTINOPLE, JEAN COMNENE
Grâces en soient rendues au tout-puissant Roi des rois , dont le règne est de tous les siècles ! Il a élevé votre majesté impériale au-dessus de tous les princes du nom chrétien , et vous a établi défenseur de son Église dans tout l'univers, en vous paçant, pour ainsi dire, entre l'Orient, l'Occident et le Nord. Voilà j^ourquoi autrefois, devant les barbares du Nord, et devant les Arabes, les derniers et les plus cruels ennemis du nom chrétien, inondant les plaines de l'Occident et du Midi, il n'a pas permis que votre royaume fût vaincu, môme alors qu'il fut envahi; et c'est en vous qu'il a fait passer la gloire et le nom du grand empire romain. Il a voulu que vous en eussiez le titre aussi bien que la puissance; et que, la religion ayant changé, le siégede l'empire étant déplacé, votre ville s'appelât Constantinople, du nom de son réparateur chrétien, Constantin, comme le païen Romulus donna son nom à Rome. L'œil d'en-haut qui prévoit tout a placé Constantinople devant les rois païens et les nations barbares, comme une borne
infranchissable , comme une barrière invincible, comme une limite fixe, devant laquelle ils seraient forcés de s'arrêter, et qui deviendrait la terreur de l'Orient, la conquérante du Septentrion et la gardienne de l'Occident. Entièrement repoussés par le glorieux rempart de votre royaume, les anciens de l'antique erreur, s'il en est encore, et les Turcs, nouveaux ennemis du nom chrétien , se retirent sur eux-mêmes et se contentent de leurs propres demeures. Ils n'osent plus envahir les nations voisines, et, par la puissance de votre main, que fortifie la vertu du bras de Dieu, ils perdent même d'ordinaire leur propre territoire. Tout humbles que nous sommes, nous en remercions votre grandeur royale, et nous ne doutons point que Dieu ne vous couronne de la couronne éternelle^ si vous persistez fidèlement en de si nobles choses. Nous venons aussi supplier votre foi et votre noble cœur en faveur du roi de Jérusalem, du prince d'Antioche, et pour tous les habitants des Gaules, qui, abandonnant par amour pour notre Seigneur Christ leurs b63lles villes, leurs domaines, leurs familles et leur riche patrie, sont allés racheter au prix de leur sang, et défendent encore tous les jours , au milieu de mille périls , la terre de la rédemption humaine. Pour l'amour de ce même Christ que vous adorez comme eux, soutenez-les , encouragez-les , aidez-les, de peur de laisser périr (que Dieu nous en garde! ) le fruit d'une foi si active, et de si grands travaux. Il y aura là pour vous non pas seulement une récompense de votre foi, mais encore une importante garantie pour votre empire: car, tandis que vous contiendrez le Nord, ils réprimeront les flots des nations orientales. Ce fut la noble conduite d'Alexis, votre père, digne d'être placé parmi les princes illustres ; vous avez heureusement hérité de Son trône, succédez-lui plus heureusement encore dans cette bonne œuvre. Entre toutes ses belles actions, il ne permit pas que son empire grec renfermât en lui-même toutes ses richesses: il étendit sa main bienfaisante vers les pays les plus éloignés; il enrichit de présents nombreux et de précieux ornements, non pas seulement les contrées d'outre-mer, mais jusqu'aux nations d'audelà des Alpes. C'est lui, parmi tant d'autres bienfaits, qui donna au monastère de Cluny , si connu de tous les rois et de tous les peuples latins, et au grand et religieux couvent de la Charité qui lui est soumis , un monastère appelé Civitot, situé à côté de sa ville impériale même, et le soumit à perpétuité à l'obédience de
Tabbé de Cluny et du prieur delà Charité. Après la mort, le départ ou la fuite de nos moines, des moines étrangers s'en sont emparés, et depuis trois ans, m'a-t-on dit, le possèdent injustement. Je conjure donc, et la Congrégation entière de Cluny conjure avec moi votre majesté et votre piété royale , de faire restituer à nous et à la Charité, par l'intermédiaire des porteurs des présentes, le monastère qui nous a été enlevé; d'y préserver d'injures et d'y garder en paix, pour l'éternel salut de son âme, les frères qui doivent légitimement l'habiter. Et, pour récompenser votre généreuse conduite par une grâce toute spirituelle, à l'exemple de nos prédécesseurs, et comme nous avons nous-mêmes associé à tous les pieux privilégiés de la Congrégation de Cluny, en les nommant nos confrères, les rois des Français, des Anglais, des Espagnols, des Germains, les empereurs des Romains, et vos voisins les rois des Hongrois ; de même, au nom de Dieu tout-puissant, de la bienheureuse Marie, mère de Dieu, toujours Vierge, des saints Apôtres et de tous les Saints , nous vous associons à nous pleinement et parfaitement pour tous nos privilèges spirituels; afin que le toutpuissant Sauveur augmente et conserve entre vos mains votre royaume temporel, et vous conduise plus tard avec les saints rois au royaume éternel. Amen.