‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 39 sur 60 · PIERRE AU GRAND-MAITRE DES TEMPLIERS (ÉRRARD · texte numérisé non relu

PIERRE AU GRAND-MAITRE DES TEMPLIERS (ÉRRARD

Que j'aie toujours respecté, toujours chéri d'une affection singulière et personnelle, entre tous les ordres religieux, vous et la sacrée milice du Temple que Dieu vous a confiée, je le sais bien moi-même ; le témoin d'en haut qui lit dans ma conscience ne l'ignore pas; plusieurs de vos chevaliers le savent aussi, et vousmême, je n'en doute pas, vous devez l'avoir appris. Dès la naissance de votre institut que j'ai vu commencer, je vous ai voué ces sentiments, et j'ai vu tout à la fois avec joie et admiration que les rayons brillants d'un nouvel astre avaient illuminé le monde. Et qui donc, parmi tous ceux qui ont quelque espoir de salut éternel, ne se réjouirait, ne tressaillerait en Dieu, son Sauveur, jusqu'au fond des entrailles, de voir la milice du Roi éternel, les bataillons du Dieu des armées, sortir comme d'un camp céleste, pour marcher à de nouveaux combats, et se réunir de toutes les parties de l'univers, pour vaincre le démon, prince du monde, et subjuguer les ennemis de la croix du Christ? Qui ne se réjouirait et ne triompherait de vous voir aller à un double combat; armés, pour l'un, de vos vertus contre les intelligences de l'enfer; et pour Tautre, des forces de votre corps contre des ennemis corporels? Dans le premier, vous vous êtes revêtus de toutes les qualités des saints moines et des ermites ; dans le second, vous êtes allés audelà du but de tous les religieux. Car, s'ils travaillent pour Dieu, en châtiant leur corps, en le réduisant en servitude, ils sont cependant physiquement à l'abri des tempêtes du monde, et surtout des tumultes de la guerre. Mais vous, vous surpassez en austérité et en pratiques pieuses le religieux le plus intrépide, et en môme temps vous ne cessez de combattre contre les camps infernaux, je

veux dire contre les bataillons des Sarrasins que le grand ennemi du salut arme au grand jour contre le Christ. Vous êtes moines parvosvertus, et soldats par vos actions: moines par vos exercices spirituels, soldais par vos œuvres corporelles. Vous avez exposé votre vie pour vos frères, et offert vos corps à la mort; vous avez répandu votre sang qui n'avait jamais été ainsi répandu ; et tous les jours vous êtes prêts à le verser pour Dieu dans de saintes guerres. Vous êtes vraiment arrivés à ce point élevé et principal de la charité, dont parle le Sauveur: « Il ne peut y avoir de charité plus grande que d'exposer sa vie pour ceux qu'on aime. » Voilà pounjuoi, je le répète, je vous ai toujours chéris, respectés, vénérés. Je l'ai fait ainsi jusqu'à ce jour, et je le ferai, avec la grâce de Dieu, tant qu'il restera un souffle dans mes narines. Celui qui aime a toujours l'espérance d'être aimé de celui qu'iï chérit ; j'ai donc espoir et confiance d'être aussi aimé de vous, et que vous écouterez avec bienveillance cequej'ai à vous demander. Un noble guerrier, le seigneur Humbert de Beaujeu, revenu dernièrement des pays d'outre-mer, est rentré dans nos contrées, où il a été accueilli avec une joie et des transports universels. J'étais absent alors, conduit ailleurs par des affaires. A mon retour, j'ai vu l'immense réjouissance causée par son arrivée ; et si je ne l'avais vue moi-même, j'aurais eu de la peine à m'en rendre compte et à l'apprécier. Les clercs se réjouissaient, les moines se félicitaient, les paysans applaudissaient, et toutes les églises qui nous entourent semblaient ne former qu'un seul chœur, pour faire retentir un cantique nouveau. On entendait, au contraire, se plaindre les ravisseurs, les persécuteurs des églises, des moines, des pauvres, des veuves, des orphelins, les pilleurs et les oppresseurs de cette multitude sans force et sans crédit qui ne peut se défendre elle-même; ils n'osaient point dire tout haut, mais ils murmuraient au fond de leurs m;mvais cœurs, que désormais toute voie allait être fermée à leurs brigandages. Car telle est la situation, vous le savez, je crois, du territoire voisin de Cluny, que, privé de roi, de duc ou de prince qui le défende, il est dans le plus vif contentement dès qu'il pense avoir trouvé quelque espoir de repos. Et comme il a confiance d'avoir trouvé sérieusement tout cela dans Humbert, sa joie éclate, et il ne peut dissimuler ses joyeuses espérances. Depuis qu'il est arrivé, Humbert a bien montré qu'on no omptait pas en vain sur lui, lorsqu'il a

tellement réduit le vicomte de Mâcon, qui cherche à dévorer nos terres le matin , le soir et la nuit , qu'on pouvait à bon droit lui appliquer ces paroles de Job : «J'écrasais les mâchoires de l'homme ÎDjusle, et j'arrachais sa proie de ses dents. » En peu de temps» c'est-à-dire depuis son retour, Humbert a fait aussi justice de beaucoup d'autres déprédateurs d'en-deçà et d'au-delà la Loire. Votre Cluny attend le même service d'Humbert, dont les conseils et les secours lui sont plus indispensables qu'à aucun monastère et à aucune église de ce pays. Je vous prie donc, et comme \otre intime ami, je vous conseille, si quelcfue plainte s'élève contre son retour au milieu de nous, de lui permettre de rester séparé quelque temps de votre pieuse milice, et de l'abandonner lui-même au jugement de sa propre conscience. C'est un homme sage et discret : je crois que vous gagnerez plus auprès de lui par la tolérance que par des contestations irritantes; je connais, je crois, son cœur, et dans son entretien intime j'ai bien découvert qu'il craint Dieu, et qu'il sacrifierait tous les biens du monde au salut de son âme. Laissez-le donc quelque temps à ce malheureux pays qui en a besoin plus que je ne puis le dire, et permettez-nous, du moins, de nous féliciter en passant du secours puissant qu'il nous donne. Et d'ailleurs , c'est le devoir de votre profession militaire de défendre l'église de Dieu contre ceux qui la ravagent, et c'est pour cela que vous avez pris les armes. Vous justifiez littéralement les paroles du prophète : «Vous vous élevez comme un mur pour la maison d'Israël , et vous vous opposez à ses ennemis. » Mais , direz-vous, c'est contre les païens, et non contre les chrétiens , que nous nous sommes armés. Et qui devez-vous combattre, vous et vos frères, avec plus de vigueur, du mécréant qui ne connaît pas Dieu, ou du chrétien qui le confesse de bouche et le combat en réalité? Qui doit-on le plus poursuivre, celui qui ignore et qui blasphème, ou celui qui combat le Dieu qu'il reconnaît? Ne comballent-ils pas Dieu , ne persécutent-ils pas le Seigneur , ceux qui , sans acception de personnes , de rangs , de dignités, et partout où ils osent ou le peuvent, pillent, blessent, fra{)pent et souvent même tuent PEgliso de Dieu et le peuple racheté de son sang? Croyez-moi, vos consi'ils, je dirai plus, vos épées, ne doivent pas moins protéger le chrétien souffrant de la part des chrétiens une injuste violence, que le chrétien subissant un traitement pareil d'une main païenne. Rendez-vous donc, je

vous en prie , à mes conseils et à mes sollicitations , et donneznous , selon la mesure que je vous al proposée, un homme courageux , sur lequel repose presque entière notre espérance de repos. Eprouvez si mon avis n'est pas à la fois profitable à vous et à nous ; et je ne parlerais point ainsi, si je le croyais le moins du monde contraire au service de Dieu. Je me flatte , et je le désire , de pouvoir m'entretenir avec vous , avant que vous ne v-juittiez les Gaules; et alors j'achèverai mieux de vive voix, que je ne le puis faire par écrit, ce qui me reste à dire sur cette grave affaire.

l\ote V, page lOS.

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