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CHAPITRE XV

JACQUELINE DE LALAING IMITE JEANNE DE BOUBAIS. — SON ADMINIS- TRATION. — GRANDES CHOSES QU’ELLE OPÈRE. — SES VERTUS. — SA MORT.

Jacqueline de Lalaing se montra digne héritière de Jeanne de Boubais. Pendant plus de vingt années,, elle avait recueilli ses leçons, avec quel bonheur Dieu le sait, avec quel fruit nous pourrons l’apprécier par les résultats. Animée du même esprit, douée des mêmes qualités brillantes, il semble qu’elle ait pris à cœur de se modeler sur son illustre devancière et de la continuer en tout l.

Jacqueline avait le grand cœur et les nobles instincts de sa race. Sur ce riche fond préparé par la nature, la grâce opéra son travail : la fierté des preux devint la dignité chrétienne, à laquelle se joignirent, dans un tempérament heureux, l’humilité et la modestie virginales. Chez elle la trempe énergique du caractère, l’ardeur entreprenante, n'excluaient point la douceur et l’affabilité, la sagesse et la prudence.

Dès qu’elle fut chargée du soin des autres, Jacqueline eut à cœur de s’y dévouer tout entière. On la voyait toujours au milieu de ses sœurs, s’unissant à leur vie, prenant part à leurs travaux, les animant par sa présence et ses encouragements. Aussi la réforme fut exactement maintenue : la vie régulière, loin de décroître, sembla prendre un nouvel essor.

En 1542, il y avait au monastère 57 religieuses de chœur, 50 converses, et 7 pensionnaires. Celles-ci n’étaient jamais

1. On trouve des notices sur Jacqueline de Lalaing dans Buzelin, Gallo-Flandria, p. 236; Henriquez, Menoloyium Cisterciense, p. 239; Martin Lhermite, Histoire des saints de la province de Lille , Douay, Orchies, pp. 528, 529 ; F. de le Barre, Nolce et obs. proS. ord. Cist., folio 288 verso ; Annus Cisterciensis, pp. 89-71.

nombreuses clans l’ancienne abbaye. On recevait seulement en cette qualité quelques parentes de religieuses, leurs nièces ou leurs jeunes sœurs, qui à leur tour finissaient souvent par prendre le voile.

Quant aux frères convers, on était alors en train de les supprimer par extinction. Il n’en restait que deux, l’un et l’autre fort âgés. Depuis la réforme, les affaires de l’abbaye étaient confiées à un moine en qualité de procureur. Pour les travaux agricoles et les autres occupations manuelles, on employait des serviteurs séculiers. La charge de procureur donnée à un religieux ne dura guère : à partir du XVIIe siècle, la gestion temporelle fut confiée à des receveurs laïques.

Enfin, il y avait six religieux et un prêtre séculier, qui , outre la direction spirituelle des religieuses, converses et serviteurs, avaient charge de remplir à l’autel les fonctions ecclésiastiques et d’acquitter les fondations L

Pour faciliter l’administration des biens de l’abbaye, Jacqueline en fit dresser un répertoire ou état détaillé ; elle fît compulser en outre un nouveau cartulaire, renfermant in extenso les titres de propriété et concessions de privilèges. Ce beau travail, qui forme trois volumes in-folio sur vélin, de grand format et d’une exécution très soignée, fut confié à Gérard Bétrémieu, prêtre, demeurant au village de Flines 1 2.

En plus d’une circonstance, Jacqueline eut à défendre les droits de son monastère. Un billet écrit par elle au bailli d’Orchies fait connaître à cet égard ses dispositions 3 :

« Monsieur le bailli, je me recommande de bon cœur à vous. J’ai reçu votre lettre, par laquelle vous me priez de vous permettre d’exploiter 4 sur notre seigneurie comme vous dites l’avoir pratiqué ci-devant. Si vous l’avez fait, c’est à mon insu et malgré nos protestations contraires : ces actes dans tous les cas ne peuvent être invoqués à notre préjudice.

» Je désire vivement vous obliger, en ce qui n’implique pas

1. Manuel des Boursières, 1542-1543, dans le Cartulaire , p. 934.

2. L 'Étal des revenus fut compulsé en 1539. On peut en voir une description et une analyse dans le Cartulaire , pp. 475-490. Le Cartulaire , qui se compose de deux volumes, est de 1540. V. la préface du Cartulaire imprimé, pp. XI et XII.

3. Archives du Nord, fonds de Flines. Le texte est rapproché ici du français actuel.

4. Exploiter, faire acte d'autorité, opérer des arrestations par exemple.

l’abandon des droits de notre église. Ces droits, j’ai juré de les défendre, et certes je tiendrai mon serment. Voyez donc ce que vous avez à faire : quant à moi, je ne laisserai rien passer. Je prie Dieu de vous donner sa grâce.

» De Flines, ce premier de décembre 1548.

» Votre bien bonne amie,

» Sœur Jacqueline de Lalaing,

» abbesse dudit lieu. »

Ce langage à la fois ferme et modéré n’arrêta point les empiétements du bailli. De là plusieurs difficultés que l’abbesse de Flines consentait à résoudre par voie amiable, mais qui, en présence des dispositions moins conciliantes de la partie adverse, durent être portées au tribunal de la gouvernance.

Un incident arrivé en 1554 fit éclater le conflit. C’était l’usage à Coutiches de renouveler la loi, c’est-à-dire de procéder à l’élection de nouveaux échevins, le dimanche de Quasimodo de chaque année. Les opérations avaient lieu d’après certaines règles traditionnelles, en présence du bailli d’Orchies et des officiers des Dames de Flines, qui exigeaient des nouveaux élus le serment de respecter et de maintenir les droits de l’abbaye. Or, il advint que cette fois le bailli d’Orchies, Ferri Cambin, interdit aux électeurs de porter leurs suffrages sur les fermiers et tenanciers des religieuses. Il fit plus. Il s’opposa à la prestation du serment habituel, que requérait le bailli des Dames, et fit défense aux échevins de servir en la cour de celles-ci, excepté pour les cas de basse justice et les actes de transmission des jiropriétés.

La prétention de Ferri Cambin était donc de ne reconnaître à l'abbaye, sur ses possessions, que la basse justice excluant toute juridiction, toute prérogative supérieure, et notamment le droit de chasse. A coup sûr, les religieuses ne songeaient pas à exercer ce droit en personne, mais parfois elles le déléguaient comme récompense de services rendus, ou bien le faisaient exercer par des serviteurs pour l’approvisionnement du monastère. Or il advint qu’un de ces chasseurs à gages, muni d’une commission régulière, fut arrêté sur les terres de Hellignies, et soumis à des poursuites.

Tels sont les incidents qui amenèrent un double procès

devant la gouvernance. La solution se fit attendre. Dans l’intervalle, l’influence et sans doute les conseils de Ferri Cambin portèrent leurs fruits. Un habitant de Coutiches ayant blessé grièvement quelqu’un, les officiers des religieuses, dont il était justiciable, l’arrêtèrent et le conduisirent en la prison attenante à la porte de l’abbaye. Aussitôt, de concert avec le coupable, les échevins du lieu appelèrent à la gouvernance, prétendant, eux aussi, ne reconnaître aux Dames de Flines qu’une justice purement foncière. Ces prétentions furent mises à néant, et, après avoir payé l’amende du fol appel, l’accusé dut se soumettre à la juridiction qu’il avait déclinée h

Cette première sentence faisait pressentir l’issue définitive du conflit. Effectivement, le 5 juin 1556, la gouvernance, par un double arrêt, ordonna le maintien des usages traditionnels pour l’élection des échevins de Coutiches, reconnut aux religieuses la justice vicomtière sur leurs domaines, avec les privilèges y annexés, notamment le droit de chasse, et condamna le bailli d’Orchies à leur faire réparation sur tous les points 1 2.

En même temps que Jacqueline défendait les droits de son monastère, elle s’occupait tout aussi activement de ses intérêts économiques. Déjà, sous Jeanne de Boubais, on avait aliéné comme étant improductifs quelques biens situés dans le métier d’Ardembourg; notre abbesse, à son tour, vendit les terres de Saftinghem. Situées sur le bord de la mer et protégées contre la vague envahissante par des digues qu’il fallait entretenir à grands frais, ces terres étaient souvent inondées, par conséquent de peu de rapport, si tant est qu’elles n’occasionnassent pas plutôt une perte. C’était une excellente opération que de s’en défaire, comme le fit Jacqueline, à des conditions avantageuses. Elle ne pouvait pas prévoir alors que bientôt le village allait être pour toujours englouti sous les eaux 3.

Le produit de la vente du polder de Saftinghem, montant à 4.650 livres de Flandre, fut sans doute employé aux travaux considérables qui signalèrent cette prélature.

Sans parler de constructions secondaires, de restaurations au

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